Le Lion-Tigre s'est arrêté; ramassé sur ses pattes musculeuses, il

considère cette haute clarté qui trouble les ténèbres comme un

crépuscule. Il ne la confond pas avec la lueur du jour et moins encore

avec cette lumière froide qui le gêne à l'embuscade. Confusément, il

revoit des flammes dévorant la savane, un arbre brûlé par la foudre, ou

même les feux de l'homme, qu'il a parfois frôlés, il y a longtemps, dans

les territoires d'où l'ont successivement exilé la famine, la crue des

eaux ou leur retraite qui rend l'existence impossible. Il hésite, il

gronde, sa queue fouette furieusement, puis il s'avance et flaire les

effluves. Ils sont faibles, car ils s'élèvent puis s'éparpillent avant

de redescendre; la petite brise les porte vers la rivière. Il sent à

peine la fumée, moins encore la chair rôtie, pas du tout l'odeur des

hommes; il ne voit rien que ces lueurs bondissantes, dont les éclairs

rouges et jaunes croissent, décroissent, se déploient en cônes, coulent

en nappes, se mêlent dans l'ombre soudaine des fumées. La mémoire

d'aucune proie ne s'y associe ni d'aucun geste de combat; et la brute,

saisie d'une crainte chagrine, ouvre sa gueule immense, caverne de mort

d'où rauque le rugissement... Naoh voit s'éloigner le Lion Géant vers

les ténèbres où il pourra dresser son piège...

--Aucune bête ne peut nous combattre! s'exclame le chef avec un rire de

défi.

* * * * *

Depuis un moment, Nam a tressailli. Le dos tourné au feu, il suit du

regard, à l'autre rive, un reflet qui rebondit sur les eaux, s'infiltre

parmi les saules et les sycomores. Et il murmure, la main tendue:

--Fils du Léopard, des hommes sont venus!

Un poids descend sur la poitrine du chef, et tous trois unissent leurs

sens. Mais les rives sont désertes, ils n'entendent que le clapotement

des eaux; ils ne distinguent que des bêtes, des herbes et des arbres.

--Nam s'est trompé? interrogea Naoh.

Le jeune homme répond, sûr de sa vision:

--Nam ne s'est pas trompé... Il a aperçu les corps des hommes, parmi les

branches des saules... Ils étaient deux.

Le chef ne doute plus; son coeur se convulse entre l'angoisse et

l'espérance. Il dit tout bas:

--C'est ici le pays des Oulhamr. Ceux que tu as vus sont des chasseurs

ou des éclaireurs envoyés par Faouhm.

Il s'est levé, il développe sa grande stature. Car il ne servirait à

rien de se cacher: amis ou ennemis savent trop la signification du Feu.

Sa voix clame:

--Je suis Naoh, Fils du Léopard, qui a conquis le Feu pour les Oulhamr.

Que les envoyés de Faouhm se montrent!

La solitude demeure impénétrable. La brise même s'est assoupie et la

rumeur des fauves; seuls le ronflement des flammes et la voix fraîche de

la rivière semblent s'accroître.

--Que les envoyés de Faouhm se montrent! répète le chef. S'ils

regardent, ils reconnaîtront Naoh, Nam et Gaw! Ils savent qu'ils seront

les bienvenus.

Tous trois, debout devant le feu rouge, montrent des silhouettes aussi

visibles qu'en plein jour et poussent le cri d'appel des Oulhamr.

L'attente. Elle mord le coeur des compagnons; elle est grosse de toutes

les choses terribles. Et Naoh gronde:

--Ce sont des ennemis!

Nam et Gaw le savent bien, et toute joie les quitte. Le péril est plus

dur, qui les frappe dans cette nuit où le retour semblait si proche. Il

est plus équivoque aussi, puisqu'il vient des hommes. Sur ce sol voisin

du grand marécage, ils ne pressentaient d'autre approche que celle de

leur horde. Est-ce que les vainqueurs de Faouhm l'ont attaqué encore?

Les Oulhamr ont-ils disparu du monde?

Naoh voit Gammla conquise ou morte. Il grince des mâchoires et sa massue

menace l'autre rive. Puis, accablé, il s'accroupit devant le bûcher, il

songe, il guette...

Le ciel s'est ouvert à l'Orient, la lune à son dernier quartier apparaît

au fond de la savane. Elle est rouge et fumeuse, énorme; sa lueur est

faible encore, mais elle fouille les profondeurs du site: la fuite que

médite le chef deviendra presque impossible si les hommes cachés sont en

nombre et s'ils ont dressé des embuscades.

Tandis qu'il y pense, un grand frémissement le secoue. A l'aval, il

vient d'apercevoir une silhouette trapue. Si rapidement qu'elle ait

disparu dans les roseaux, la certitude le pénètre comme la pointe d'un

harpon. Ceux qui se cachent sont bien des Oulhamr: mais Naoh préférerait

les Dévoreurs d'Hommes ou les Nains Rouges. Car il vient de reconnaître

Aghoo-le-Velu.

X

AGHOO-LE-VELU

Il revécut, en quelques battements de coeur, la scène où Aghoo et ses

frères s'étaient dressés devant Faouhm et avaient promis de conquérir le

Feu. La menace flamboyait dans leurs yeux circulaires, la force et la

férocité accompagnaient leurs gestes. La horde les écoutait avec

tremblement. Chacun des trois aurait tenu tête au grand Faouhm. Avec

leurs torses aussi velus que celui de l'Ours Gris, leurs mains énormes,

leurs bras durs comme des branches de chêne, avec leur ruse, leur

adresse, leur courage, leur union indestructible, leur habitude de

combattre ensemble, ils valaient dix guerriers. Et, songeant à tous ceux

qu'ils avaient tués ou dont ils avaient rompu les membres, une haine

sans bornes contractait Naoh.

Comment les abattre? Lui, le fils du Léopard, se croyait l'égal d'Aghoo:

après tant de victoires, sa confiance en soi s'était parfaite; mais Nam

et Gaw seraient pris comme des léopards devant des lions!

La surprise et tant d'impressions bondissant dans sa tête n'avaient pas

retardé la résolution de Naoh. Elle fut aussi rapide que le bond du cerf

surpris au gîte.

--Nam partira d'abord, commanda-t-il, puis Gaw. Ils emporteront les

sagaies et les harpons, je jetterai leurs massues quand ils seront au

bas du roc. Je porterai seul le Feu.

Car il ne put se résigner, malgré les pierres mystérieuses des Wah, à

abandonner la flamme conquise.

Nam et Gaw comprirent qu'il fallait gagner de vitesse Aghoo et ses

frères, non seulement cette nuit, mais jusqu'à ce qu'on eût rejoint la

horde. En hâte, ils saisirent leurs armes de trait, et déjà Nam

descendait l'escarpement, Gaw le suivant à deux hauteurs d'homme. Leur

tâche fut plus rude que pour la montée, à cause des lueurs fausses, des

ombres brusques et parce qu'il fallait tâter dans le vide, découvrir des

anfractuosités invisibles, se coller étroitement contre la paroi.

Quand Nam se trouva près d'arriver, un cri d'effraie jaillit de la rive,

une bramée lui succéda, puis le mugissement du héron-butor. Naoh, penché

au bord de la plate-forme, vit jaillir Aghoo d'entre les joncs. Il

arrivait en foudre. Un instant plus tard, ses frères surgissaient, l'un

au sud et l'autre au levant.

Nam venait de bondir sur la plaine.

Alors, Naoh sentit son coeur plein de trouble. Il ne savait s'il fallait

jeter la massue à Nam ou le rappeler. Le jeune homme était plus agile

que les fils de l'Aurochs, mais, comme ils convergeaient vers le roc, il

passerait à portée de la sagaie ou du harpon... L'hésitation du chef fut

brève, il cria:

--Je ne jetterai pas la massue à Nam... elle alourdirait sa course!

Qu'il fuie... qu'il aille avertir les Oulhamr que nous les attendons

ici, avec le Feu.

Nam obéit, tout tremblant, car il se connaissait faible devant les

frères formidables, à qui sa courte pause avait fait gagner du terrain.

Après quelques bonds, il trébucha et dut reprendre son élan. Et Naoh,

voyant le péril s'accroître, rappela son compagnon.

Déjà les Velus étaient proches. Le plus agile lança la sagaie. Elle

perça le bras du jeune homme au moment où il commençait l'escalade;

l'autre, poussant un cri de mort, fondit sur Nam pour le broyer. Naoh

veillait. D'un bras terrible, il lança une pierre: elle traça un arc

dans la pénombre, elle fit craquer le fémur de l'assaillant, qui

s'abattit. Avant que le fils du Léopard eût choisi un deuxième

projectile, le blessé, avec des rauquements de rage, disparut derrière

un buisson.

Puis il y eut un grand silence. Aghoo s'était dirigé vers son frère, il

examinait sa blessure. Gaw aidait Nam à regagner la plate-forme; Naoh,

debout dans la double clarté du brasier et de la lune, levant à deux

mains un quartier de porphyre, se tenait prêt à lapider les agresseurs.

Sa voix se fit entendre la première:

--Les fils de l'Aurochs ne sont-ils pas de la même horde que Naoh, Nam

et Gaw? Pourquoi nous attaquent-ils comme des ennemis?

Aghoo-le-Velu se dressa à son tour. Ayant poussé son cri de guerre, il

répondit:

--Aghoo vous traitera comme des amis si vous voulez lui donner sa part

du Feu, et comme des élaphes si vous la lui refusez.

Un ricanement formidable ouvrait ses mâchoires; sa poitrine était si

large qu'on aurait pu y coucher une panthère.

Le fils du Léopard s'écria:

--Naoh a conquis le Feu sur les Dévoreurs d'Hommes. Il partagera le Feu

quand il aura rejoint la horde!

--Nous voulons le Feu maintenant... Aghoo aura Gammla et Naoh recevra

une double part de chasse et de butin.

La fureur fit trembler le fils du Léopard.

--Pourquoi Aghoo aurait-il Gammla? Il n'a pas su conquérir le Feu! Les

hordes se sont moquées de lui...

--Aghoo est plus fort que Naoh. Il ouvrira vos ventres avec le harpon et

brisera vos os avec la massue.

--Naoh a tué l'Ours Gris et la Tigresse. Il a abattu dix Dévoreurs

d'Hommes et vingt Nains Rouges. C'est Naoh qui tuera Aghoo!

--Que Naoh descende dans la plaine!

--Si Aghoo était venu seul, Naoh serait allé le combattre.

Le rire d'Aghoo éclata, vaste comme un rugissement:

--Aucun de vous ne reverra le Grand Marécage!

Tous deux se turent. Naoh comparait, avec un frisson, les torses minces

de Nam et de Gaw aux structures effrayantes des fils de l'Aurochs.

Pourtant, ne remportait-il pas le premier avantage? Car, si Nam était

blessé, un des trois frères était incapable de poursuivre un ennemi.

Le sang coulait du bras de Nam. Le chef y appliqua les cendres du foyer

et le recouvrit d'herbes. Puis, tandis que ses yeux veillaient, il se

demanda comment il allait combattre. Il ne fallait pas espérer

surprendre la vigilance d'Aghoo et de ses frères. Leurs sens étaient

parfaits, leurs corps infatigables. Ils avaient la force, la ruse,

l'adresse et l'agilité; un peu moins rapides que Nam ou Gaw, ils les

dépassaient par le souffle. Seul, le fils du Léopard, plus vite dans le

premier élan, leur était égal par l'endurance.

La situation se peignait par fragments dans la tête du chef, et,

rattachant ces fragments, l'instinct leur donnait une cohérence. Naoh

voyait ainsi les péripéties de la fuite et du combat; il était déjà tout

action tandis qu'il demeurait encore accroupi dans la lueur cuivreuse.

Il se leva enfin; un sourire de ruse passa sur ses paupières; son pied

grattait la terre comme le sabot d'un taureau. D'abord, il fallait

éteindre le foyer, afin que, même vainqueurs, les fils de l'Aurochs

n'eussent ni Gammla ni la rançon. Naoh jeta dans la rivière les plus

gros brandons; aidé par ses compagnons, il tua le Feu avec de la terre

et des pierres. Il ne garda en vie que la faible flamme d'une des cages.

Ensuite, il organisa de nouveau la descente. Cette fois, Gaw devait

ouvrir la marche. A deux hauteurs d'homme, il s'arrêterait sur une

saillie assez large pour s'y tenir en équilibre et lancer des sagaies.

Le jeune Oulhamr obéit rapidement.

Quand il parvint au but assigné, il poussa un cri léger pour avertir le

chef.

Les fils de l'Aurochs s'étaient mis en bataille. Aghoo faisait face au

roc, le harpon au poing; le blessé, debout contre un arbuste, tenait

prêtes ses armes, et le troisième frère, Roukh-aux-Bras-Rouges, moins

éloigné que les autres, allait et venait circulairement. Debout sur une

avancée de la plate-forme, Naoh tantôt se penchait vers la plaine et

tantôt brandissait une sagaie. Il saisit le moment où Roukh était le

plus proche, pour lancer l'arme. Elle franchit un espace qui étonna le

fils de l'Aurochs, mais il s'en fallait de cinq longueurs d'homme

qu'elle ne l'atteignît. Une pierre que Naoh lança ensuite retomba à une

distance moindre. Roukh poussa un cri de sarcasme:

--Le fils du Léopard est aveugle et stupide.

Plein de mépris, il éleva son bras droit qu'armait la massue. D'un geste

furtif, Naoh saisit une arme préparée: c'était un de ces propulseurs

dont il avait appris l'usage dans la horde des Wah. Il lui imprima une

rotation rapide. Roukh, assuré que c'était un geste de menace, se remit

en marche avec un ricanement. Comme il ne regardait plus le roc de face,

la lueur était incertaine et il ne vit pas venir le trait. Quand il

l'aperçut, il était trop tard: sa main se trouva percée à l'endroit où

le pouce se joint aux autres doigts. Avec un cri de rage, il lâcha sa

massue...

Alors, une grande stupeur saisit Aghoo et ses frères. La portée qu'avait

atteinte Naoh dépassait de loin leur prévision. Et sentant leur force

décrue devant une ruse mystérieuse, tous trois reculèrent: Roukh n'avait

pu ressaisir sa massue que de la main gauche.

Cependant, Naoh profitait de leur surprise pour aider Nam à descendre;

les six hommes se trouvèrent dans la plaine, attentifs et pleins de

haine. Tout de suite, le fils du Léopard obliqua vers la droite, par où

le passage était plus large et plus sûr. Là, Aghoo barrait la route. Ses

yeux circulaires épiaient chaque geste de Naoh. Il s'entendait

merveilleusement à éviter la sagaie et le harpon. Et il s'avançait dans

l'espoir que les adversaires épuiseraient sur lui, vainement, leurs

projectiles, tandis que Roukh arrivait au galop. Mais Naoh recula, fit

un crochet brusque et menaça le troisième frère, qui attendait, appuyé

sur un harpon. Ce mouvement força Roukh et Aghoo à évoluer vers l'ouest;

l'étendue s'ouvrit, plus large; Nam, Gaw et Naoh se précipitèrent; ils

pouvaient maintenant fuir sans crainte d'être cernés.

--Les fils de l'Aurochs n'auront pas le Feu!... cria le chef d'une voix

retentissante. Et Naoh prendra Gammla.

Tous trois fuyaient sur la plaine libre, et peut-être auraient-ils pu

atteindre la tribu sans combattre. Mais Naoh comprenait qu'il fallait

cette nuit même risquer la mort contre la mort. Deux des Velus étaient

blessés. Se dérober à la lutte, c'était leur donner la guérison, et le

péril renaîtrait plus terrible.

Dans cette première phase de la poursuite, Nam même, malgré sa blessure,

eut l'avantage. Les trois compagnons gagnèrent plus de mille pas.

Ensuite, Naoh arrêta la course, remit le Feu à Gaw et dit:

--Vous courrez sans vous arrêter vers le couchant... jusqu'à ce que je

vous rejoigne.

Ils obéirent, gardant leur vitesse, tandis que le chef suivait plus

lentement. Bientôt il se retourna, il fit face aux Velus, les menaçant

du propulseur. Quand il les jugea assez proches, il obliqua vers le

nord, dépassa leur droite et prit son galop vers la rivière... Aghoo

comprit. Il poussa une clameur de lion et se rejeta avec Roukh au

secours du blessé. Dans son désespoir, il atteignit une vitesse égale à

celle de Naoh. Mais cette vitesse dépassait sa structure. Le fils du

Léopard, mieux construit pour l'élan, reprit l'avantage. Il arriva près

du roc avec trois cents pas d'avance et se trouva face à face avec le

troisième frère.

Celui-ci l'attendait, formidable. Il lança une sagaie. Mal d'aplomb, il

manqua le but, et déjà Naoh fondait sur lui. La force et l'adresse du

Velu étaient telles que, malgré sa jambe engourdie, il eût broyé Nam ou

Gaw. Pour combattre le grand Naoh, il exagéra son élan: le coup de sa

massue fut si terrible qu'il eût fallu ses deux pieds pour en supporter

l'ébranlement, et, tandis qu'il trébuchait, l'arme de son adversaire

s'abattit sur sa nuque et le terrassa. Un deuxième coup fit craquer les

vertèbres.

Aghoo n'était plus qu'à cent pas; Roukh, affaibli par le sang qui

coulait de sa main, et moins leste, avait cent pas de retard. Tous deux

arrivaient au but comme des rhinocéros, entraînés par un si profond

instinct de race qu'ils en oubliaient la ruse.

Un pied sur le vaincu, le fils du Léopard attendait, la massue prête.

Aghoo fut à trois pas; il bondit pour l'attaque... Naoh s'était dérobé.

Il courait sur Roukh avec une vélocité d'élaphe. En un geste suprême, de

sa massue abattue à deux poings, il écarta l'arme que Roukh,

maladroitement, levait de sa main gauche, et, d'un choc sur le crâne, il

étendit le deuxième antagoniste...

Puis, se dérobant encore devant Aghoo, il cria:

--Où sont tes frères, fils de l'Aurochs? Ne les ai-je pas abattus comme

j'ai abattu l'Ours Gris, la Tigresse et les Dévoreurs d'Hommes? Et me

voici, aussi libre que le vent! Mes pieds sont plus légers que les

tiens, mon souffle est aussi durable que celui du mégacéros!

Quand il eut repris l'avance, il s'arrêta, il regarda venir Aghoo. Et il

dit:

--Naoh ne veut plus fuir. Il prendra cette nuit même ta vie ou donnera

la sienne...

Il visait le fils de l'Aurochs. Mais l'autre avait retrouvé la ruse: il

ralentit sa course, attentif. La sagaie perça l'étendue. Aghoo s'était

baissé, l'arme siffla plus haut que son crâne.

--C'est Naoh qui va mourir! hurla-t-il.

Il ne se hâtait plus; il savait que l'adversaire restait maître

d'accepter ou de refuser la lutte. Sa marche était furtive et

redoutable. Chacun de ses mouvements décelait la bête de combat; il

apportait la mort avec le harpon ou la massue. Malgré l'écrasement des

siens, il ne redoutait pas le grand guerrier flexible, aux bras agiles,

aux rudes épaules. Car il était plus fort que ses frères et il ignorait

la défaite. Aucun homme, aucune bête n'avait résisté à sa massue.

Quand il fut à portée, il darda le harpon. Il le fit parce qu'il fallait

le faire: mais il ne s'étonna pas en voyant Naoh éviter la pointe de

corne. Et lui-même évita le harpon de l'adversaire.

Il n'y eut plus que les massues. Elles se levèrent ensemble; toutes deux

étaient en bois de chêne. Celle d'Aghoo avait trois noeuds; elle s'était

à la longue polie et luisait au clair de lune. Celle de Naoh était plus

ronde, moins ancienne et plus pâle.

Aghoo porta le premier coup. Il ne le porta pas de toute sa vigueur; ce

n'est pas ainsi qu'il espérait surprendre le fils du Léopard. Aussi Naoh

s'effaça sans peine et frappa de biais. La massue de l'autre vint à sa

rencontre; les bois s'entrechoquèrent avec un long craquement. Alors

Aghoo bondit vers la droite et revint sur le flanc du grand guerrier: il

frappa le coup immense qui avait brisé des crânes d'hommes et des crânes

de fauves. Il rencontra le vide, tandis que la massue de Naoh rabattait

la sienne. Le choc fut si fort que Faouhm même eût chancelé: les pieds

d'Aghoo tenaient à la terre comme des racines. Il put se rejeter en

arrière.

Ainsi se retrouvèrent-ils face à face, sans blessure, comme s'ils

n'avaient pas combattu. Mais, en eux, tout avait lutté! Chacun

connaissait mieux la créature formidable qu'était l'autre, chacun savait

que, s'il faiblissait le temps de faire un geste, il entrerait dans la

mort, une mort plus honteuse que celle donnée par le tigre, l'ours ou le

lion; car ils combattaient obscurément pour faire triompher, à travers

les temps innombrables, une race qui naîtrait de Gammla.

Aghoo reprit le combat avec un hurlement rauque; sa force entière passa

dans son bras: il abattit sa massue sans feinte, résolu à broyer toute

résistance. Naoh, reculant, opposa son arme. S'il détourna le coup, il

ne put empêcher un noeud de faire à son épaule une large éraflure. Le

sang jaillit, il rougit le bras du guerrier; Aghoo, sûr de détruire

cette fois encore une vie qu'il avait condamnée, releva sa massue; elle

retomba épouvantable.

Le rival ne l'avait point attendue et l'élan fit pencher le fils de

l'Aurochs. Poussant un cri sinistre, Naoh riposta: le crâne d'Aghoo

retentit ainsi qu'un bloc de chêne, le corps velu chancela; un autre

coup l'abattit sur la terre.

--Tu n'auras pas Gammla! gronda le vainqueur. Tu ne reverras ni la

horde, ni le marécage, et plus jamais tu ne réchaufferas ton corps

auprès du Feu!

Aghoo se redressa. Son crâne dur était rouge, son bras droit pendait

comme une branche rompue, ses jambes n'avaient plus de force. Mais

l'instinct opiniâtre phosphorait dans ses yeux et il avait repris la

massue de la main gauche. Il la brandit une dernière fois. Avant qu'elle

eût frappé, Naoh la faisait tomber à dix pas.

Et Aghoo attendit la mort. Elle était en lui déjà; il ne comprenait pas

autrement la défaite; il se souvint avec orgueil de tout ce qu'il avait

tué parmi les créatures, avant de succomber lui-même.

--Aghoo a écrasé la tête et le coeur de ses ennemis! murmura-t-il. Il

n'a jamais laissé vivre ceux qui lui ont disputé le butin ou la proie.

Tous les Oulhamr tremblaient devant lui.

C'était le cri de sa conscience obscure et, s'il avait pu se réjouir

dans la défaite, il se serait réjoui. Du moins sentait-il la vertu de

n'avoir jamais fait grâce, d'avoir toujours anéanti le piège qu'est la

rancune du vaincu. Ainsi ses jours lui semblaient sans reproche...

Lorsque le premier coup de mort retentit sur son crâne, il ne poussa pas

une plainte; il n'en poussa que lorsque la pensée eut disparu, qu'il ne

resta qu'une chair chaude dont la massue de Naoh éteignait les derniers

tressaillements.

Ensuite, le vainqueur alla achever les deux autres frères.

Et il sembla que la puissance des fils de l'Aurochs fût entrée en lui.

Il se tourna vers la rivière, il écouta gronder son coeur; les temps

étaient à lui! Il n'en voyait plus la fin.

XI

DANS LA NUIT DES AGES

Chaque jour, au déclin, les Oulhamr attendaient avec angoisse le départ

du soleil. Quand les étoiles seules demeuraient au firmament ou que la

lune s'ensevelissait dans les nuages, ils se sentaient étrangement

débiles et misérables. Tassés dans l'ombre d'une caverne ou sous le

surplomb d'un roc, devant le froid et les ténèbres, ils songeaient au

Feu qui les nourrissait de sa chaleur et chassait les bêtes redoutables.

Les veilleurs ne cessaient de tenir leurs armes prêtes; l'attention et

la crainte harassaient leurs têtes et leurs membres: ils savaient qu'ils

pouvaient être saisis à l'improviste, avant d'avoir frappé. L'ours avait

dévoré un guerrier et deux femmes; les loups et les léopards s'étaient

enfuis avec des enfants; beaucoup d'hommes portaient les cicatrices de

combats nocturnes.

L'hiver venait. Le vent du nord lançait ses sagaies; sous les ciels

purs, le gel mordait avec des dents aiguës. Et une nuit, Faouhm, le

chef, dans une lutte contre le lion, perdit l'usage du bras droit.

Ainsi, il devint trop faible pour imposer son commandement: le désordre

grandit dans la horde. Hoûm ne voulut plus obéir. Moûh prétendit être le

premier parmi les Oulhamr. Tous deux eurent des partisans, tandis qu'un

petit nombre restait fidèle à Faouhm. Pourtant, il n'y eut pas de lutte

armée. Car tous étaient las: le vieux Goûn les entretenait de leur

faiblesse et du péril qu'il y avait à s'entre-tuer. Ils le comprenaient:

à l'heure des ténèbres, ils regrettaient amèrement les guerriers

disparus. Après tant de lunes, ils désespéraient de revoir Naoh, Gaw et

Nam ou les fils de l'Aurochs. Plusieurs fois, on délégua des éclaireurs:

ils revinrent sans avoir découvert aucune piste. Alors, la méfiance

appesantit les têtes: les six guerriers étaient tombés sous la griffe

des fauves, sous les haches des hommes ou avaient péri par la faim. Les

Oulhamr ne reverraient pas vivre le Feu secourable!

Malgré des souffrances plus vives que celles des mâles, les femmes

seules gardaient une obscure confiance. La résistance patiente, qui

sauve les races, subsistait en elles. Gammla était parmi les plus

énergiques. Ni le froid ni la famine n'avaient entamé sa jeunesse.

L'hiver accroissait sa chevelure; elle roulait autour des épaules comme

la crinière des lions. La nièce de Faouhm avait un sens profond des

végétaux. Sur la prairie ou dans la brousse, sous la futaie ou parmi les

roseaux, elle savait discerner la racine, le fruit, le champignon

mangeables. Sans elle, le grand Faouhm aurait péri pendant la semaine où

sa blessure le tint couché au fond d'une caverne, épuisé par la perte du

sang. Le Feu ne lui semblait pas aussi indispensable qu'aux autres. Elle

le désirait pourtant avec passion et, au début des nuits, elle se

demandait si c'était Aghoo ou Naoh qui le rapporterait. Elle était prête

à se soumettre, le respect du plus fort étant dans les profondeurs de sa

chair; elle ne concevait même pas qu'elle pût refuser d'être la femme du

vainqueur, mais elle savait qu'avec Aghoo la vie serait plus dure.

Or, un soir approcha qui s'annonçait redoutable. Le vent avait chassé

les nuages. Il passait sur les herbes flétries et sur les arbres noirs,

avec un long hurlement. Un soleil rouge, aussi large que la colline

dressée au couchant, éclairait encore le site. Et, dans le crépuscule

qui allait se perdre au fond des temps innombrables, la Horde

s'assemblait avec un grand frisson. Elle était faible, elle était morne.

Quand reviendraient les jours où la flamme grondait en mangeant les

bûches! Alors une odeur de chair rôtie montait dans le crépuscule, une

joie chaude entrait dans les torses, les loups rôdaient lamentables,

l'ours, le lion et le léopard s'éloignaient de cette vie étincelante.

La Guerre du Feu: Roman des âges farouches · 第 13 / 14 段