La vie se faisait plus terrible. Avec l'hiver proche, la chair des

plantes devenait rare. Les herbivores la cherchaient désespérément au

ras du sol, fouillaient jusqu'à la racine, arrachaient les pousses et

les écorces; les mangeurs de fruits rôdaient parmi les ramures; les

rongeurs consolidaient leurs terriers; les carnivores guettaient

infatigablement dans les viandis, s'embusquaient aux abreuvoirs,

exploraient la pénombre des fourrés et se dissimulaient au creux des

rocs.

Hors les bêtes qui hibernent ou celles qui accumulent des provisions

dans leur retraite, les êtres travaillaient très durement, avec des

besoins accrus et des ressources diminuées.

Naoh, Nam et Gaw souffrirent à peine de la faim. Le voyage et l'aventure

avaient parfait leur instinct, leur adresse et leur sagacité. Ils

devinaient de plus loin la proie ou l'ennemi; ils pressentaient le vent,

la pluie et l'inondation. Chacun de leurs gestes s'adaptait adroitement

au but et économisait l'énergie. D'un regard, ils discernaient la ligne

de retraite favorable, le gîte sûr, le bon terrain de combat. Ils

s'orientaient avec une certitude presque égale à celle des oiseaux

migrateurs. Malgré les montagnes, les lacs, les eaux stagnantes, les

forêts, les crues qui changent la figure des sites, ils s'étaient chaque

jour rapprochés du pays des Oulhamr. Maintenant, avant une demi-lune,

ils espéraient rejoindre la horde.

Un jour, ils atteignirent un pays de hautes collines. Sous un ciel bas

et jaune, les nues remplissaient l'espace et s'affalaient les unes sur

les autres, couleur d'ocre, d'argile ou de feuilles flétries, avec des

abîmes blancs, qui décelaient leur immensité. Elles semblaient couver la

terre.

Naoh, entre tant de routes, avait choisi un long défilé, qu'il

reconnaissait pour l'avoir parcouru à l'âge de Gaw, avec un parti de

chasseurs. Tantôt creusé entre des calcaires, tantôt s'ouvrant en ravin,

il finissait en un corridor à la pente rapide, où il fallait souvent

gravir des pierres éboulées.

Les nomades le parcoururent sans aventure, jusqu'aux deux tiers de sa

longueur. Vers le milieu du jour, ils s'assirent pour manger. C'était

dans un demi-cirque, carrefour de crevasses et de cavernes. On entendait

le grondement d'un torrent souterrain et sa chute dans un gouffre; deux

trous d'ombre s'ouvraient dans le roc, où apparaissait la trace de

cataclysmes plus anciens que toutes les générations de la bête.

Quand Naoh eut pris sa nourriture, il se dirigea vers l'une des cavernes

et la considéra longuement. Il se rappela que Faouhm avait montré à ses

guerriers une issue par où l'on trouvait un chemin plus rapide vers la

plaine. Mais la pente, semée de pierres trébuchantes, convenait mal à

une troupe nombreuse: elle devait être plus praticable à trois hommes

légers; Naoh eut envie de la prendre.

Il alla jusqu'au fond de la caverne, reconnut la fissure et s'y engagea,

jusqu'à ce qu'une faible lueur lui annonçât une sortie prochaine. Au

retour, il rencontra Nam qui lui dit:

--L'ours géant est dans le défilé!

Un appel guttural l'interrompit. Naoh, se jetant à l'entrée de la

caverne, vit Gaw, dissimulé parmi les blocs, dans l'attitude du guerrier

qui guette. Et le chef eut un grand frémissement.

Aux issues du cirque apparaissent deux bêtes monstrueuses. Un poil

extraordinairement épais, couleur de chêne, les défend contre l'hiver

proche, la dureté des rocs et les aiguillons des plantes. L'une d'elles

a la masse de l'aurochs, avec des pattes plus courtes, plus musculeuses

et plus flexibles, le front renflé, comme une pierre mangée de lichen:

sa vaste gueule peut happer la tête d'un homme et l'écraser d'un

craquement des mâchoires. C'est le mâle. La femelle a le front plat, la

gueule plus courte, l'allure oblique. Et par leurs gestes, par leurs

poitrines, ils montrent quelque analogie avec les Hommes-au-Poil-Bleu.

--Oui, murmure Naoh, ce sont les ours géants.

Ils ne craignent aucune créature. Mais ils ne sont redoutables que dans

leur fureur ou poussés par une faim excessive, car ils recherchent peu

la chair. Ceux-ci grondent. Le mâle soulève ses mâchoires et balance la

tête d'une façon violente.

--Il est blessé, remarque Nam.

Du sang coulait entre les poils. Les nomades craignirent que la blessure

n'eût été faite par une arme humaine. Alors, l'ours chercherait à se

venger. Dès qu'il aurait commencé l'attaque, il ne l'abandonnerait plus:

nul vivant n'était plus opiniâtre. Avec son épais pelage et sa peau

dure, il défiait la sagaie, la hache et la massue. Il pouvait éventrer

un homme d'un seul coup de sa patte, l'étouffer d'une étreinte, le

broyer à coups de mâchoire.

--Comment sont-ils venus? demanda Naoh

--Entre ces arbres, répondit Gaw, qui montra quelques sapins poussés

dans la roche dure... Le mâle est descendu par la droite et la femelle à

gauche.

Hasard ou vague tactique, ils avaient réussi à barrer les issues du

défilé. Et l'attaque semblait imminente. On le percevait à la voix plus

rude du mâle, à l'attitude ramassée et sournoise de la femelle. S'ils

hésitaient encore, c'est que leur tête était lente et que leur instinct

voulait la certitude: ils flairaient, avec de longs souffles caverneux,

pour mieux mesurer la distance des ennemis dissimulés parmi les blocs.

Naoh donna ses ordres brusquement. Quand les ours prirent leur élan,

déjà les Oulhamr étaient au fond de la caverne. Le fils du Léopard se

fit précéder par les jeunes hommes; tous trois se hâtèrent autant que le

permettaient le sol hérissé et les détours du passage.

En trouvant la caverne vide, les ours géants perdirent du temps à

démêler la piste, parmi les traces antérieures des Oulhamr. Pleins de

méfiance, ils s'arrêtaient par intervalles. Car s'ils ne redoutaient la

force d'aucun être, ils avaient une grande prudence naturelle et la

crainte confuse de l'inconnu. Ils savaient l'incertitude des rocs, de la

caverne et des abîmes; leurs tenaces mémoires gardaient l'image des

blocs qui se fendent et s'écroulent, du sol qui se crevasse, du gouffre

au fond des ténèbres, de l'avalanche, des eaux qui crèvent la paroi

dure. Dans leur vie déjà longue, ni le mammouth, ni le lion, ni le tigre

ne les avaient menacés. Mais les énergies obscures se dressaient souvent

devant eux: ils portaient les marques aiguës de la pierre, ils avaient

presque disparu sous des neiges, ils s'étaient vus emportés par les

débâcles du printemps et captifs sous la terre éboulée.

Or, le matin de ce jour, pour la première fois, des vivants les avaient

attaqués. C'était du haut d'une roche droite, que seuls les lézards et

les insectes pouvaient gravir. Trois êtres verticaux se tenaient sur la

crête. A la vue des ours géants, ils poussèrent une clameur et lancèrent

des sagaies. L'une d'elles blessa le mâle. Alors, bouleversé par la

douleur et désorienté par la rage, il perdit la clarté de l'instinct et

tenta d'atteindre directement la cime. Il y renonça vite et, suivi par

sa compagne, il chercha le détour accessible.

En route, il arracha la sagaie, il la flaira: des souvenirs montèrent.

Il n'avait pas souvent rencontré des hommes: leur aspect ne l'étonnait

pas plus que celui des loups ou des hyènes. Comme ils s'écartaient de sa

route, qu'il n'avait connu ni leurs ruses ni leurs pièges, il ne s'en

inquiétait point. L'aventure en était plus imprévue et plus troublante.

Elle dérangeait l'ordre obscur des choses, elle faisait apparaître une

menace insolite. Et l'ours des cavernes rôdait à travers les couloirs,

tâtait les pentes, aspirait attentivement les senteurs éparses. A la

longue, il se fatigua. Sans la blessure, il n'aurait gardé que cette

mémoire vague qui dort au fond des chairs et ne se réveille qu'attisée

par des circonstances comparables. Mais les sursauts de la douleur

faisaient revenir, par intervalles, l'image de trois hommes, debout sur

la crête, et de la sagaie aiguë. Alors, il grondait en se léchant...

Puis la souffrance même cessa d'être un rappel. L'ours géant ne songeait

plus qu'à la pénible recherche de sa nourriture, lorsqu'il flaira de

nouveau l'odeur d'homme. La colère remplit sa poitrine. Il avertit sa

femelle, qui avait suivi une autre voie, car ils ne pouvaient subsister,

surtout en temps froid, sur des surfaces trop voisines. Et après s'être

assurés de la position des ennemis et de la distance, ils avaient

précipité l'attaque.

Dans la fissure ténébreuse, Naoh n'eut d'abord l'impression d'aucune

autre présence que celle de ses compagnons. Puis, le pas lourd des

brutes commença de se faire entendre, des souffles puissants haletèrent:

les ours gagnaient sur les hommes. Ils avaient l'avantage de

l'équilibre, des quatre membres accrochés au sol obscur, de la narine

frôlant la piste... A chaque instant, un des nomades butait contre une

pierre, trébuchait dans un creux, heurtait une saillie de la muraille,

car il fallait porter les armes, les provisions, et ces cages à feu que

Naoh ne pouvait abandonner. Comme les flammes rampaient toutes menues au

fond des cavités, elles n'éclairaient point la route: leur faible lueur

rougeâtre se perdait vers le haut et indiquait à peine les inflexions de

la muraille. En revanche, elle signalait confusément les silhouettes

fugitives...

--Vite! Vite! cria le chef.

Nam et Gaw ne pouvaient prendre une course franche. Et les bêtes géantes

approchaient. A chaque pas, on percevait mieux leur souffle. Comme leur

fureur s'accroissait à mesure qu'elles sentaient l'ennemi plus proche,

tantôt l'une, tantôt l'autre poussait un grondement. Leurs vastes voix

se répercutaient sur les pierres. Naoh en concevait mieux l'énormité des

structures, la formidable étreinte, le broiement irrésistible des

mâchoires...

Bientôt les ours ne furent plus qu'à quelques pas. Le sol vibrait sous

Naoh, un poids immense allait s'abattre sur ses vertèbres...

Il fit face à la mort; inclinant brusquement la cage, il dirigea la

maigre lueur sur une masse oscillante. L'ours s'arrêta net. Toute

surprise éveillait sa prudence. Il considéra la petite flamme, il vibra

sur ses pattes, avec un appel sourd à sa femelle. Puis, sa fureur

l'emportant, il se jeta sur l'homme... Naoh avait reculé et, de toutes

ses forces, il lança la cage. L'ours, atteint à la narine, une paupière

brûlée, poussa un rugissement douloureux, et, tandis qu'il se tâtait, le

nomade gagnait du terrain.

Une clarté grise filtrait dans les galeries. Les Oulhamr apercevaient

maintenant le sol: ils ne trébuchaient plus, ils filaient à grande

allure... Mais la poursuite reprenait, les fauves aussi redoublaient de

vitesse et, tandis que la lumière s'accroissait, le Fils du Léopard

songea que, à l'air libre, le danger deviendrait pire.

De nouveau, l'ours géant fut proche. La cuisson de la paupière avivait

sa rage, toute prudence l'avait quitté; la tête gonflée de sang, rien ne

pouvait plus arrêter son élan. Naoh le devinait au souffle plus

caverneux, à des grondements brefs et rauques.

Il allait se retourner pour combattre, lorsque Nam poussa un cri

d'appel. Le chef vit une haute saillie qui rétrécissait le couloir. Nam

l'avait déjà dépassée, Gaw la contournait. La gueule de l'ours rauquait

à trois pas, lorsque Naoh, à son tour, se glissa par l'hiatus en

effaçant les épaules. Emportée par son élan, la bête se buta, et seul le

mufle immense passa par l'ouverture. Il béait, il montrait les meules et

les scies des dents, il poussait une grande clameur sinistre. Mais Naoh

n'avait plus de crainte, il était soudain à une distance

infranchissable: la pierre, plus puissante que cent mammouths, plus

durable que la vie de mille générations, arrêtait l'ours aussi sûrement

que la mort.

Le nomade ricana:

--Naoh est maintenant plus fort que le grand ours. Car il a une massue,

une hache et des sagaies. Il peut frapper l'ours, et l'ours ne peut lui

rendre aucun de ses coups.

Il avait levé sa massue. Déjà, l'ours reconnaissait les pièges du roc,

contre lesquels il luttait depuis son enfance. Il retira sa tête avant

que l'homme eût frappé, il s'effaça derrière la saillie. Sa colère

demeurait, elle soulevait ses côtes et battait à grands coups ses

tempes, elle le poussait à des actes impétueux. Pourtant, il ne lui céda

pas. Car il était conduit par un instinct sagace, qui n'oubliait pas les

circonstances. Depuis le matin, à deux reprises, il avait reconnu que

l'homme savait faire souffrir par des coups étranges. Il commençait à

accepter le sort, il se faisait en lui un travail chagrin qui, plus

tard, devait lui faire ranger l'être vertical parmi les choses

dangereuses: il le haïrait avec ténacité, il s'acharnerait à le

détruire, mais il ne déploierait pas seulement contre lui la force et la

prudence, il le guetterait, il se mettrait à l'affût et recourrait aux

surprises.

L'ourse grondait, moins instruite par l'événement, car aucune blessure

n'avait accru sa sagesse. Comme le cri du mâle l'invitait à la prudence,

elle cessa d'avancer, supposant quelque piège de la pierre; car elle

n'imaginait pas qu'un péril pût naître des créatures débiles cachées au

tournant de la paroi.

IX

LE ROC

Pendant quelque temps, Naoh désire frapper les fauves. La rancune remue

dans son coeur. Et, l'oeil fouillant la pénombre, il tient prête une

sagaie aiguë. Puis, comme l'ours géant demeure invisible et la femelle

éloignée, il s'apaise, il songe que le jour avance et qu'il faut

atteindre la plaine. Alors, avec ennui, il marche vers la lumière. Elle

s'accroît à chaque pas. Le couloir s'élargit et les nomades poussent un

cri devant les grands nuages d'automne qui se roulent au fond du

firmament, la côte roide, hérissée, pleine d'obstacles, et la terre sans

bornes.

Car toute la contrée leur est familière. Ils ont parcouru depuis leur

enfance ces bois, ces savanes, ces collines, franchi ces mares, campé au

bord de cette rivière ou sous le surplomb des rocs. Encore deux journées

de marche, ils atteindront le Grand Marécage que les Oulhamr

rejoignaient après leurs rôderies de guerre et de chasse, et où

l'obscure légende mettait leurs origines.

Nam rit comme un petit enfant, Gaw tend les bras avec un saisissement de

joie, et Naoh, immobile, sent revivre une telle abondance de choses

qu'il est comme plusieurs êtres.

--Nous allons revoir la horde!

Déjà tous trois en percevaient la présence. Elle était mêlée aux ramures

d'automne, elle se reflétait sur les eaux et transformait les nuages.

Chaque aspect du site était étrangement différent des sites qui se

trouvaient là-bas, à l'arrière, dans l'immense Orient-Méridional. Ils ne

se souvenaient plus que des jours heureux. Nam et Gaw, qui avaient si

souvent subi la rudesse des aînés, les poings de Faouhm au geste

farouche, sentaient une sécurité sans bornes. Ils regardaient avec

orgueil les petites flammes qu'ils avaient, parmi tant de luttes, de

fatigues et de souffrances, gardées vivantes. Naoh regretta d'avoir dû

sacrifier sa cage: une superstition vague traînait au fond de son

cerveau. N'apportait-il pas, cependant, les pierres qui contiennent le

feu, avec le secret de l'en faire jaillir? N'importe! Il aurait aimé,

comme ses compagnons, garder un peu de cette vie étincelante qu'il avait

conquise sur les Kzamms...

* * * * *

La descente fut rude. L'automne avait multiplié les éboulis et les

fissures. Ils s'aidèrent de la hache et du harpon. Quand ils touchèrent

à la plaine, le dernier obstacle était franchi; ils n'avaient plus qu'à

suivre des voies simples et bien connues. Pleins de leur espérance, ils

fixaient des sens moins attentifs sur les événements innombrables qui

enveloppent et guettent les vivants.

Ils marchèrent jusqu'au crépuscule: Naoh cherchait une courbe de la

rivière où il voulait établir le campement. Le jour mourut lourdement au

fond des nuages. Une lueur rouge traîna, sinistre et morose, accompagnée

du hurlement des loups et de la plainte longue des chiens: ils filaient

par bandes furtives, guettaient à l'orée des buissons et des bois. Leur

nombre étonnait les nomades. Sans doute quelque exode des herbivores les

avait chassés des terres prochaines et rassemblés sur ce sol riche en

proies. Ils avaient dû l'épuiser. Leurs clameurs annonçaient la pénurie,

leurs allures une activité fiévreuse. Naoh, sachant qu'il faut les

craindre lorsqu'ils sont en grand nombre, hâtait la course. A la longue,

deux hordes s'étaient formées. Vers la droite, c'étaient les chiens;

vers la gauche, les loups. Comme ils suivaient la même piste, ils

s'arrêtaient quelquefois pour se menacer. Les loups étaient plus grands,

avec des nuques renflées et musculeuses, les chiens avaient pour eux le

nombre. A mesure que les ténèbres mangeaient le crépuscule, les yeux

jetaient plus de clarté: Nam, Gaw et Naoh apercevaient une multitude de

petits feux verts qui se déplaçaient comme des lucioles. Souvent, les

nomades ripostaient aux hurlées par un long cri de guerre, et l'on

voyait refluer toutes ces phosphorescences.

D'abord, les bêtes se tinrent à plusieurs portées de harpon; avec la

croissance des ténèbres, elles se rapprochèrent; on entendait plus

distinctement le bruit mou de leurs pattes. Les chiens parurent les plus

hardis. Quelques-uns avaient devancé les hommes. Ils s'arrêtaient

brusquement, ils bondissaient avec un cri aigu ou bien rampaient d'une

manière sournoise. Mais les loups, inquiets de se voir devancés,

arrivaient tous ensemble, avec leurs voix déchirantes. Il faillit y

avoir bataille. Les chiens, serrés les uns contre les autres, conscients

de la puissance du nombre, exaltés par le sentiment de leur avance,

tenaient soudain tête. Une impatience furieuse tordait les entrailles

des loups. Et, dans la dernière cendre crépusculaire, les deux hordes

oscillaient, vagues de chairs palpitantes et long déferlement de

clameurs.

Il n'y eut pas de mêlée. Quelques individus moins grégaires ayant

continué la chasse, leur exemple prévalut. Parallèles, la file des

chiens et celle des loups se menaçaient dans le soir de famine.

L'opiniâtre poursuite, à la longue, inquiétait les hommes. Devant

l'occident presque noir, parmi tant de corps sournois, ils sentaient la

mort.

Un groupe de chiens devança Gaw, qui marchait vers la gauche, et l'un

d'eux, qui avait la taille d'un loup, s'arrêta, montra ses dents

étincelantes et bondit. Le jeune homme, nerveusement, lança son harpon.

Celui-ci s'enfonça dans le flanc de la bête, qui se mit à tournoyer,

avec un long hurlement; Gaw l'acheva d'un coup de massue.

Au cri d'agonie, les chiens affluèrent: une solidarité plus forte que

celle des loups les unissait, et lorsqu'un d'entre eux était en danger,

il leur arrivait de braver les grands carnivores. Naoh craignit

l'attaque de toute la bande. Il rappela Nam et Gaw, afin d'intimider les

bêtes. Serrés l'un à l'autre, les nomades faisaient masse; les chiens,

étonnés, déferlèrent autour. Qu'un seul osât se précipiter, tous le

suivraient et les os des hommes blanchiraient dans la plaine...

Brusquement, Naoh darda une sagaie: un chien s'abattit, la poitrine

trouée. Le chef, l'ayant saisi par les pattes arrière, le jeta dans un

groupe de loups qui rabattait à droite. Le blessé y disparut, et l'odeur

du sang, la proie facile exaspérant leur faim, les fauves se mirent à

dévorer cette chair vivante. Alors, les chiens oublièrent les hommes et

tous se ruèrent sur les loups.

* * * * *

Tandis que la mêlée s'engageait, les nomades avaient pris le galop. Une

buée annonçait la rivière prochaine et Naoh, par intervalles, discernait

un miroitement. Deux ou trois fois, il s'arrêta pour s'orienter. A la

fin, montrant une masse grisâtre qui dominait la rive, il dit:

--Naoh, Nam et Gaw se riront des chiens et des loups.

C'était un grand rocher qui formait presque un cube et s'élevait à cinq

fois la hauteur d'un homme. Il n'était accessible que d'un seul côté.

Naoh le gravit rapidement, car il le connaissait depuis des saisons

nombreuses. Quand Nam et Gaw l'eurent suivi, ils se trouvèrent sur une

surface plate, plantée de broussailles et même d'un sapin, où trente

hommes pouvaient camper à l'aise.

Là-bas, vers la plaine cendreuse, les loups et les chiens combattaient

éperdument. Des rumeurs féroces, de longues plaintes vrillaient l'air

humide; les nomades goûtaient la sécurité.

Le bois gémit, le feu darda ses langues rouges et ses fumées fauves, une

large lueur s'épandit sur les eaux. Du roc solitaire se détachaient deux

segments de rive nue; les roseaux, les saules et les peupliers ne

poussaient qu'à distance; en sorte qu'on distinguait toutes choses à

vingt portées de harpon...

Cependant, des bêtes fuient la clarté et se cachent, ou accourent,

fascinées. Deux chouettes s'élèvent sur un tremble, avec un cri funèbre,

une nuée d'oreillardes tourbillonne, un vol éperdu d'étourneaux file à

l'autre rive, des canards troublés abandonnent le couvert et se hâtent

vers l'ombre, de longs poissons surgissent de l'abîme, vapeurs

argentées, flèches de nacre, hélices cuivreuses. Et la lueur rousse

montre encore un sanglier trapu, qui s'arrête et qui grogne, un grand

élaphe, l'échine tremblotante, ses ramures rejetées en arrière, la tête

sournoise d'un lynx, aux oreilles triangulaires, aux yeux cuivrés et

féroces, apparue entre deux branches de frêne.

Les hommes connaissent leur force. Ils mangent en silence la chair

rôtie, joyeux de vivre dans la chaleur du feu. La horde est proche!

Avant le deuxième soir, ils reconnaîtront les eaux du grand marécage.

Nam et Gaw seront accueillis comme des guerriers: les Oulhamr

connaîtront leur courage, leur ruse, leur longue patience, et les

redouteront. Naoh aura Gammla en partage et commandera après Faouhm...

Leur sang bout d'espérance, et, si leur pensée est courte, l'instinct

est prodigieux, plein d'images profondes et précises. Ils ont la

jeunesse d'un monde qui ne reviendra plus. Tout est vaste, tout est

neuf... Eux-mêmes ne sentent jamais la fin de leur être, la mort est une

fable effrayante plutôt qu'une réalité. Ils la craignent brusquement,

dans les moments terribles; puis elle s'éloigne, elle s'efface, elle se

perd au fond de leurs énergies. Si les fatalités sont formidables, si

elles s'abattent sans répit avec la bête, la faim, le froid, les maux

étranges, les cataclysmes, à peine ont-elles passé, ils ne les redoutent

plus. Pourvu qu'ils aient l'abri et la nourriture, la vie est fraîche

comme la rivière...

Un rugissement fend les ténèbres. Le sanglier prend du champ, l'élaphe

bondit, convulsif, ses bois plus penchés sur la nuque, et cent

structures ont palpité. D'abord, c'est, près de la tremblaie, une forme

nébuleuse; puis une silhouette oscillante, dont la puissance se décèle

dans chaque geste; une fois encore, Naoh aura vu le Lion Géant. Tout a

fui. La solitude est sans bornes. La bête colossale s'avance avec

inquiétude. Elle connaît la vitesse, la vigilance, le flair aigu, la

prudence, les ressources innombrables de ceux qu'elle doit atteindre.

Cette terre, où sa race a presque disparu, est moins tiède et plus

pauvre; elle y vit d'un effort épuisant. Toujours, la faim ronge son

ventre. A peine si elle s'accouple encore; les terroirs où la proie

suffit à un couple sont devenus plus rares, même là-bas, vers le soleil,

ou dans les vallées chaudes. Et le survivant qui rôde dans le pays du

grand marécage ne laissera point de descendance.

Malgré la hauteur et l'escarpement du roc, Naoh sent ses entrailles

tordues. Il s'assure que le feu défend l'étroit accès, il saisit la

massue et le harpon; Nam et Gaw aussi sont prêts à combattre; tous

trois, tapis contre le roc, sont invisibles.

La Guerre du Feu: Roman des âges farouches · 第 12 / 14 段