plantes devenait rare. Les herbivores la cherchaient désespérément au
ras du sol, fouillaient jusqu'à la racine, arrachaient les pousses et
les écorces; les mangeurs de fruits rôdaient parmi les ramures; les
rongeurs consolidaient leurs terriers; les carnivores guettaient
infatigablement dans les viandis, s'embusquaient aux abreuvoirs,
exploraient la pénombre des fourrés et se dissimulaient au creux des
rocs.
Hors les bêtes qui hibernent ou celles qui accumulent des provisions
dans leur retraite, les êtres travaillaient très durement, avec des
besoins accrus et des ressources diminuées.
Naoh, Nam et Gaw souffrirent à peine de la faim. Le voyage et l'aventure
avaient parfait leur instinct, leur adresse et leur sagacité. Ils
devinaient de plus loin la proie ou l'ennemi; ils pressentaient le vent,
la pluie et l'inondation. Chacun de leurs gestes s'adaptait adroitement
au but et économisait l'énergie. D'un regard, ils discernaient la ligne
de retraite favorable, le gîte sûr, le bon terrain de combat. Ils
s'orientaient avec une certitude presque égale à celle des oiseaux
migrateurs. Malgré les montagnes, les lacs, les eaux stagnantes, les
forêts, les crues qui changent la figure des sites, ils s'étaient chaque
jour rapprochés du pays des Oulhamr. Maintenant, avant une demi-lune,
ils espéraient rejoindre la horde.
Un jour, ils atteignirent un pays de hautes collines. Sous un ciel bas
et jaune, les nues remplissaient l'espace et s'affalaient les unes sur
les autres, couleur d'ocre, d'argile ou de feuilles flétries, avec des
abîmes blancs, qui décelaient leur immensité. Elles semblaient couver la
terre.
Naoh, entre tant de routes, avait choisi un long défilé, qu'il
reconnaissait pour l'avoir parcouru à l'âge de Gaw, avec un parti de
chasseurs. Tantôt creusé entre des calcaires, tantôt s'ouvrant en ravin,
il finissait en un corridor à la pente rapide, où il fallait souvent
gravir des pierres éboulées.
Les nomades le parcoururent sans aventure, jusqu'aux deux tiers de sa
longueur. Vers le milieu du jour, ils s'assirent pour manger. C'était
dans un demi-cirque, carrefour de crevasses et de cavernes. On entendait
le grondement d'un torrent souterrain et sa chute dans un gouffre; deux
trous d'ombre s'ouvraient dans le roc, où apparaissait la trace de
cataclysmes plus anciens que toutes les générations de la bête.
Quand Naoh eut pris sa nourriture, il se dirigea vers l'une des cavernes
et la considéra longuement. Il se rappela que Faouhm avait montré à ses
guerriers une issue par où l'on trouvait un chemin plus rapide vers la
plaine. Mais la pente, semée de pierres trébuchantes, convenait mal à
une troupe nombreuse: elle devait être plus praticable à trois hommes
légers; Naoh eut envie de la prendre.
Il alla jusqu'au fond de la caverne, reconnut la fissure et s'y engagea,
jusqu'à ce qu'une faible lueur lui annonçât une sortie prochaine. Au
retour, il rencontra Nam qui lui dit:
--L'ours géant est dans le défilé!
Un appel guttural l'interrompit. Naoh, se jetant à l'entrée de la
caverne, vit Gaw, dissimulé parmi les blocs, dans l'attitude du guerrier
qui guette. Et le chef eut un grand frémissement.
Aux issues du cirque apparaissent deux bêtes monstrueuses. Un poil
extraordinairement épais, couleur de chêne, les défend contre l'hiver
proche, la dureté des rocs et les aiguillons des plantes. L'une d'elles
a la masse de l'aurochs, avec des pattes plus courtes, plus musculeuses
et plus flexibles, le front renflé, comme une pierre mangée de lichen:
sa vaste gueule peut happer la tête d'un homme et l'écraser d'un
craquement des mâchoires. C'est le mâle. La femelle a le front plat, la
gueule plus courte, l'allure oblique. Et par leurs gestes, par leurs
poitrines, ils montrent quelque analogie avec les Hommes-au-Poil-Bleu.
--Oui, murmure Naoh, ce sont les ours géants.
Ils ne craignent aucune créature. Mais ils ne sont redoutables que dans
leur fureur ou poussés par une faim excessive, car ils recherchent peu
la chair. Ceux-ci grondent. Le mâle soulève ses mâchoires et balance la
tête d'une façon violente.
--Il est blessé, remarque Nam.
Du sang coulait entre les poils. Les nomades craignirent que la blessure
n'eût été faite par une arme humaine. Alors, l'ours chercherait à se
venger. Dès qu'il aurait commencé l'attaque, il ne l'abandonnerait plus:
nul vivant n'était plus opiniâtre. Avec son épais pelage et sa peau
dure, il défiait la sagaie, la hache et la massue. Il pouvait éventrer
un homme d'un seul coup de sa patte, l'étouffer d'une étreinte, le
broyer à coups de mâchoire.
--Comment sont-ils venus? demanda Naoh
--Entre ces arbres, répondit Gaw, qui montra quelques sapins poussés
dans la roche dure... Le mâle est descendu par la droite et la femelle à
gauche.
Hasard ou vague tactique, ils avaient réussi à barrer les issues du
défilé. Et l'attaque semblait imminente. On le percevait à la voix plus
rude du mâle, à l'attitude ramassée et sournoise de la femelle. S'ils
hésitaient encore, c'est que leur tête était lente et que leur instinct
voulait la certitude: ils flairaient, avec de longs souffles caverneux,
pour mieux mesurer la distance des ennemis dissimulés parmi les blocs.
Naoh donna ses ordres brusquement. Quand les ours prirent leur élan,
déjà les Oulhamr étaient au fond de la caverne. Le fils du Léopard se
fit précéder par les jeunes hommes; tous trois se hâtèrent autant que le
permettaient le sol hérissé et les détours du passage.
En trouvant la caverne vide, les ours géants perdirent du temps à
démêler la piste, parmi les traces antérieures des Oulhamr. Pleins de
méfiance, ils s'arrêtaient par intervalles. Car s'ils ne redoutaient la
force d'aucun être, ils avaient une grande prudence naturelle et la
crainte confuse de l'inconnu. Ils savaient l'incertitude des rocs, de la
caverne et des abîmes; leurs tenaces mémoires gardaient l'image des
blocs qui se fendent et s'écroulent, du sol qui se crevasse, du gouffre
au fond des ténèbres, de l'avalanche, des eaux qui crèvent la paroi
dure. Dans leur vie déjà longue, ni le mammouth, ni le lion, ni le tigre
ne les avaient menacés. Mais les énergies obscures se dressaient souvent
devant eux: ils portaient les marques aiguës de la pierre, ils avaient
presque disparu sous des neiges, ils s'étaient vus emportés par les
débâcles du printemps et captifs sous la terre éboulée.
Or, le matin de ce jour, pour la première fois, des vivants les avaient
attaqués. C'était du haut d'une roche droite, que seuls les lézards et
les insectes pouvaient gravir. Trois êtres verticaux se tenaient sur la
crête. A la vue des ours géants, ils poussèrent une clameur et lancèrent
des sagaies. L'une d'elles blessa le mâle. Alors, bouleversé par la
douleur et désorienté par la rage, il perdit la clarté de l'instinct et
tenta d'atteindre directement la cime. Il y renonça vite et, suivi par
sa compagne, il chercha le détour accessible.
En route, il arracha la sagaie, il la flaira: des souvenirs montèrent.
Il n'avait pas souvent rencontré des hommes: leur aspect ne l'étonnait
pas plus que celui des loups ou des hyènes. Comme ils s'écartaient de sa
route, qu'il n'avait connu ni leurs ruses ni leurs pièges, il ne s'en
inquiétait point. L'aventure en était plus imprévue et plus troublante.
Elle dérangeait l'ordre obscur des choses, elle faisait apparaître une
menace insolite. Et l'ours des cavernes rôdait à travers les couloirs,
tâtait les pentes, aspirait attentivement les senteurs éparses. A la
longue, il se fatigua. Sans la blessure, il n'aurait gardé que cette
mémoire vague qui dort au fond des chairs et ne se réveille qu'attisée
par des circonstances comparables. Mais les sursauts de la douleur
faisaient revenir, par intervalles, l'image de trois hommes, debout sur
la crête, et de la sagaie aiguë. Alors, il grondait en se léchant...
Puis la souffrance même cessa d'être un rappel. L'ours géant ne songeait
plus qu'à la pénible recherche de sa nourriture, lorsqu'il flaira de
nouveau l'odeur d'homme. La colère remplit sa poitrine. Il avertit sa
femelle, qui avait suivi une autre voie, car ils ne pouvaient subsister,
surtout en temps froid, sur des surfaces trop voisines. Et après s'être
assurés de la position des ennemis et de la distance, ils avaient
précipité l'attaque.
Dans la fissure ténébreuse, Naoh n'eut d'abord l'impression d'aucune
autre présence que celle de ses compagnons. Puis, le pas lourd des
brutes commença de se faire entendre, des souffles puissants haletèrent:
les ours gagnaient sur les hommes. Ils avaient l'avantage de
l'équilibre, des quatre membres accrochés au sol obscur, de la narine
frôlant la piste... A chaque instant, un des nomades butait contre une
pierre, trébuchait dans un creux, heurtait une saillie de la muraille,
car il fallait porter les armes, les provisions, et ces cages à feu que
Naoh ne pouvait abandonner. Comme les flammes rampaient toutes menues au
fond des cavités, elles n'éclairaient point la route: leur faible lueur
rougeâtre se perdait vers le haut et indiquait à peine les inflexions de
la muraille. En revanche, elle signalait confusément les silhouettes
fugitives...
--Vite! Vite! cria le chef.
Nam et Gaw ne pouvaient prendre une course franche. Et les bêtes géantes
approchaient. A chaque pas, on percevait mieux leur souffle. Comme leur
fureur s'accroissait à mesure qu'elles sentaient l'ennemi plus proche,
tantôt l'une, tantôt l'autre poussait un grondement. Leurs vastes voix
se répercutaient sur les pierres. Naoh en concevait mieux l'énormité des
structures, la formidable étreinte, le broiement irrésistible des
mâchoires...
Bientôt les ours ne furent plus qu'à quelques pas. Le sol vibrait sous
Naoh, un poids immense allait s'abattre sur ses vertèbres...
Il fit face à la mort; inclinant brusquement la cage, il dirigea la
maigre lueur sur une masse oscillante. L'ours s'arrêta net. Toute
surprise éveillait sa prudence. Il considéra la petite flamme, il vibra
sur ses pattes, avec un appel sourd à sa femelle. Puis, sa fureur
l'emportant, il se jeta sur l'homme... Naoh avait reculé et, de toutes
ses forces, il lança la cage. L'ours, atteint à la narine, une paupière
brûlée, poussa un rugissement douloureux, et, tandis qu'il se tâtait, le
nomade gagnait du terrain.
Une clarté grise filtrait dans les galeries. Les Oulhamr apercevaient
maintenant le sol: ils ne trébuchaient plus, ils filaient à grande
allure... Mais la poursuite reprenait, les fauves aussi redoublaient de
vitesse et, tandis que la lumière s'accroissait, le Fils du Léopard
songea que, à l'air libre, le danger deviendrait pire.
De nouveau, l'ours géant fut proche. La cuisson de la paupière avivait
sa rage, toute prudence l'avait quitté; la tête gonflée de sang, rien ne
pouvait plus arrêter son élan. Naoh le devinait au souffle plus
caverneux, à des grondements brefs et rauques.
Il allait se retourner pour combattre, lorsque Nam poussa un cri
d'appel. Le chef vit une haute saillie qui rétrécissait le couloir. Nam
l'avait déjà dépassée, Gaw la contournait. La gueule de l'ours rauquait
à trois pas, lorsque Naoh, à son tour, se glissa par l'hiatus en
effaçant les épaules. Emportée par son élan, la bête se buta, et seul le
mufle immense passa par l'ouverture. Il béait, il montrait les meules et
les scies des dents, il poussait une grande clameur sinistre. Mais Naoh
n'avait plus de crainte, il était soudain à une distance
infranchissable: la pierre, plus puissante que cent mammouths, plus
durable que la vie de mille générations, arrêtait l'ours aussi sûrement
que la mort.
Le nomade ricana:
--Naoh est maintenant plus fort que le grand ours. Car il a une massue,
une hache et des sagaies. Il peut frapper l'ours, et l'ours ne peut lui
rendre aucun de ses coups.
Il avait levé sa massue. Déjà, l'ours reconnaissait les pièges du roc,
contre lesquels il luttait depuis son enfance. Il retira sa tête avant
que l'homme eût frappé, il s'effaça derrière la saillie. Sa colère
demeurait, elle soulevait ses côtes et battait à grands coups ses
tempes, elle le poussait à des actes impétueux. Pourtant, il ne lui céda
pas. Car il était conduit par un instinct sagace, qui n'oubliait pas les
circonstances. Depuis le matin, à deux reprises, il avait reconnu que
l'homme savait faire souffrir par des coups étranges. Il commençait à
accepter le sort, il se faisait en lui un travail chagrin qui, plus
tard, devait lui faire ranger l'être vertical parmi les choses
dangereuses: il le haïrait avec ténacité, il s'acharnerait à le
détruire, mais il ne déploierait pas seulement contre lui la force et la
prudence, il le guetterait, il se mettrait à l'affût et recourrait aux
surprises.
L'ourse grondait, moins instruite par l'événement, car aucune blessure
n'avait accru sa sagesse. Comme le cri du mâle l'invitait à la prudence,
elle cessa d'avancer, supposant quelque piège de la pierre; car elle
n'imaginait pas qu'un péril pût naître des créatures débiles cachées au
tournant de la paroi.
IX
LE ROC
Pendant quelque temps, Naoh désire frapper les fauves. La rancune remue
dans son coeur. Et, l'oeil fouillant la pénombre, il tient prête une
sagaie aiguë. Puis, comme l'ours géant demeure invisible et la femelle
éloignée, il s'apaise, il songe que le jour avance et qu'il faut
atteindre la plaine. Alors, avec ennui, il marche vers la lumière. Elle
s'accroît à chaque pas. Le couloir s'élargit et les nomades poussent un
cri devant les grands nuages d'automne qui se roulent au fond du
firmament, la côte roide, hérissée, pleine d'obstacles, et la terre sans
bornes.
Car toute la contrée leur est familière. Ils ont parcouru depuis leur
enfance ces bois, ces savanes, ces collines, franchi ces mares, campé au
bord de cette rivière ou sous le surplomb des rocs. Encore deux journées
de marche, ils atteindront le Grand Marécage que les Oulhamr
rejoignaient après leurs rôderies de guerre et de chasse, et où
l'obscure légende mettait leurs origines.
Nam rit comme un petit enfant, Gaw tend les bras avec un saisissement de
joie, et Naoh, immobile, sent revivre une telle abondance de choses
qu'il est comme plusieurs êtres.
--Nous allons revoir la horde!
Déjà tous trois en percevaient la présence. Elle était mêlée aux ramures
d'automne, elle se reflétait sur les eaux et transformait les nuages.
Chaque aspect du site était étrangement différent des sites qui se
trouvaient là-bas, à l'arrière, dans l'immense Orient-Méridional. Ils ne
se souvenaient plus que des jours heureux. Nam et Gaw, qui avaient si
souvent subi la rudesse des aînés, les poings de Faouhm au geste
farouche, sentaient une sécurité sans bornes. Ils regardaient avec
orgueil les petites flammes qu'ils avaient, parmi tant de luttes, de
fatigues et de souffrances, gardées vivantes. Naoh regretta d'avoir dû
sacrifier sa cage: une superstition vague traînait au fond de son
cerveau. N'apportait-il pas, cependant, les pierres qui contiennent le
feu, avec le secret de l'en faire jaillir? N'importe! Il aurait aimé,
comme ses compagnons, garder un peu de cette vie étincelante qu'il avait
conquise sur les Kzamms...
* * * * *
La descente fut rude. L'automne avait multiplié les éboulis et les
fissures. Ils s'aidèrent de la hache et du harpon. Quand ils touchèrent
à la plaine, le dernier obstacle était franchi; ils n'avaient plus qu'à
suivre des voies simples et bien connues. Pleins de leur espérance, ils
fixaient des sens moins attentifs sur les événements innombrables qui
enveloppent et guettent les vivants.
Ils marchèrent jusqu'au crépuscule: Naoh cherchait une courbe de la
rivière où il voulait établir le campement. Le jour mourut lourdement au
fond des nuages. Une lueur rouge traîna, sinistre et morose, accompagnée
du hurlement des loups et de la plainte longue des chiens: ils filaient
par bandes furtives, guettaient à l'orée des buissons et des bois. Leur
nombre étonnait les nomades. Sans doute quelque exode des herbivores les
avait chassés des terres prochaines et rassemblés sur ce sol riche en
proies. Ils avaient dû l'épuiser. Leurs clameurs annonçaient la pénurie,
leurs allures une activité fiévreuse. Naoh, sachant qu'il faut les
craindre lorsqu'ils sont en grand nombre, hâtait la course. A la longue,
deux hordes s'étaient formées. Vers la droite, c'étaient les chiens;
vers la gauche, les loups. Comme ils suivaient la même piste, ils
s'arrêtaient quelquefois pour se menacer. Les loups étaient plus grands,
avec des nuques renflées et musculeuses, les chiens avaient pour eux le
nombre. A mesure que les ténèbres mangeaient le crépuscule, les yeux
jetaient plus de clarté: Nam, Gaw et Naoh apercevaient une multitude de
petits feux verts qui se déplaçaient comme des lucioles. Souvent, les
nomades ripostaient aux hurlées par un long cri de guerre, et l'on
voyait refluer toutes ces phosphorescences.
D'abord, les bêtes se tinrent à plusieurs portées de harpon; avec la
croissance des ténèbres, elles se rapprochèrent; on entendait plus
distinctement le bruit mou de leurs pattes. Les chiens parurent les plus
hardis. Quelques-uns avaient devancé les hommes. Ils s'arrêtaient
brusquement, ils bondissaient avec un cri aigu ou bien rampaient d'une
manière sournoise. Mais les loups, inquiets de se voir devancés,
arrivaient tous ensemble, avec leurs voix déchirantes. Il faillit y
avoir bataille. Les chiens, serrés les uns contre les autres, conscients
de la puissance du nombre, exaltés par le sentiment de leur avance,
tenaient soudain tête. Une impatience furieuse tordait les entrailles
des loups. Et, dans la dernière cendre crépusculaire, les deux hordes
oscillaient, vagues de chairs palpitantes et long déferlement de
clameurs.
Il n'y eut pas de mêlée. Quelques individus moins grégaires ayant
continué la chasse, leur exemple prévalut. Parallèles, la file des
chiens et celle des loups se menaçaient dans le soir de famine.
L'opiniâtre poursuite, à la longue, inquiétait les hommes. Devant
l'occident presque noir, parmi tant de corps sournois, ils sentaient la
mort.
Un groupe de chiens devança Gaw, qui marchait vers la gauche, et l'un
d'eux, qui avait la taille d'un loup, s'arrêta, montra ses dents
étincelantes et bondit. Le jeune homme, nerveusement, lança son harpon.
Celui-ci s'enfonça dans le flanc de la bête, qui se mit à tournoyer,
avec un long hurlement; Gaw l'acheva d'un coup de massue.
Au cri d'agonie, les chiens affluèrent: une solidarité plus forte que
celle des loups les unissait, et lorsqu'un d'entre eux était en danger,
il leur arrivait de braver les grands carnivores. Naoh craignit
l'attaque de toute la bande. Il rappela Nam et Gaw, afin d'intimider les
bêtes. Serrés l'un à l'autre, les nomades faisaient masse; les chiens,
étonnés, déferlèrent autour. Qu'un seul osât se précipiter, tous le
suivraient et les os des hommes blanchiraient dans la plaine...
Brusquement, Naoh darda une sagaie: un chien s'abattit, la poitrine
trouée. Le chef, l'ayant saisi par les pattes arrière, le jeta dans un
groupe de loups qui rabattait à droite. Le blessé y disparut, et l'odeur
du sang, la proie facile exaspérant leur faim, les fauves se mirent à
dévorer cette chair vivante. Alors, les chiens oublièrent les hommes et
tous se ruèrent sur les loups.
* * * * *
Tandis que la mêlée s'engageait, les nomades avaient pris le galop. Une
buée annonçait la rivière prochaine et Naoh, par intervalles, discernait
un miroitement. Deux ou trois fois, il s'arrêta pour s'orienter. A la
fin, montrant une masse grisâtre qui dominait la rive, il dit:
--Naoh, Nam et Gaw se riront des chiens et des loups.
C'était un grand rocher qui formait presque un cube et s'élevait à cinq
fois la hauteur d'un homme. Il n'était accessible que d'un seul côté.
Naoh le gravit rapidement, car il le connaissait depuis des saisons
nombreuses. Quand Nam et Gaw l'eurent suivi, ils se trouvèrent sur une
surface plate, plantée de broussailles et même d'un sapin, où trente
hommes pouvaient camper à l'aise.
Là-bas, vers la plaine cendreuse, les loups et les chiens combattaient
éperdument. Des rumeurs féroces, de longues plaintes vrillaient l'air
humide; les nomades goûtaient la sécurité.
Le bois gémit, le feu darda ses langues rouges et ses fumées fauves, une
large lueur s'épandit sur les eaux. Du roc solitaire se détachaient deux
segments de rive nue; les roseaux, les saules et les peupliers ne
poussaient qu'à distance; en sorte qu'on distinguait toutes choses à
vingt portées de harpon...
Cependant, des bêtes fuient la clarté et se cachent, ou accourent,
fascinées. Deux chouettes s'élèvent sur un tremble, avec un cri funèbre,
une nuée d'oreillardes tourbillonne, un vol éperdu d'étourneaux file à
l'autre rive, des canards troublés abandonnent le couvert et se hâtent
vers l'ombre, de longs poissons surgissent de l'abîme, vapeurs
argentées, flèches de nacre, hélices cuivreuses. Et la lueur rousse
montre encore un sanglier trapu, qui s'arrête et qui grogne, un grand
élaphe, l'échine tremblotante, ses ramures rejetées en arrière, la tête
sournoise d'un lynx, aux oreilles triangulaires, aux yeux cuivrés et
féroces, apparue entre deux branches de frêne.
Les hommes connaissent leur force. Ils mangent en silence la chair
rôtie, joyeux de vivre dans la chaleur du feu. La horde est proche!
Avant le deuxième soir, ils reconnaîtront les eaux du grand marécage.
Nam et Gaw seront accueillis comme des guerriers: les Oulhamr
connaîtront leur courage, leur ruse, leur longue patience, et les
redouteront. Naoh aura Gammla en partage et commandera après Faouhm...
Leur sang bout d'espérance, et, si leur pensée est courte, l'instinct
est prodigieux, plein d'images profondes et précises. Ils ont la
jeunesse d'un monde qui ne reviendra plus. Tout est vaste, tout est
neuf... Eux-mêmes ne sentent jamais la fin de leur être, la mort est une
fable effrayante plutôt qu'une réalité. Ils la craignent brusquement,
dans les moments terribles; puis elle s'éloigne, elle s'efface, elle se
perd au fond de leurs énergies. Si les fatalités sont formidables, si
elles s'abattent sans répit avec la bête, la faim, le froid, les maux
étranges, les cataclysmes, à peine ont-elles passé, ils ne les redoutent
plus. Pourvu qu'ils aient l'abri et la nourriture, la vie est fraîche
comme la rivière...
Un rugissement fend les ténèbres. Le sanglier prend du champ, l'élaphe
bondit, convulsif, ses bois plus penchés sur la nuque, et cent
structures ont palpité. D'abord, c'est, près de la tremblaie, une forme
nébuleuse; puis une silhouette oscillante, dont la puissance se décèle
dans chaque geste; une fois encore, Naoh aura vu le Lion Géant. Tout a
fui. La solitude est sans bornes. La bête colossale s'avance avec
inquiétude. Elle connaît la vitesse, la vigilance, le flair aigu, la
prudence, les ressources innombrables de ceux qu'elle doit atteindre.
Cette terre, où sa race a presque disparu, est moins tiède et plus
pauvre; elle y vit d'un effort épuisant. Toujours, la faim ronge son
ventre. A peine si elle s'accouple encore; les terroirs où la proie
suffit à un couple sont devenus plus rares, même là-bas, vers le soleil,
ou dans les vallées chaudes. Et le survivant qui rôde dans le pays du
grand marécage ne laissera point de descendance.
Malgré la hauteur et l'escarpement du roc, Naoh sent ses entrailles
tordues. Il s'assure que le feu défend l'étroit accès, il saisit la
massue et le harpon; Nam et Gaw aussi sont prêts à combattre; tous
trois, tapis contre le roc, sont invisibles.