Le soleil sombra; sur l'occident nu, la lumière mourut sans éclat. Et

les bêtes qui vivent de l'ombre commençaient à rôder sur la terre.

Le vieux Goûn, dont la misère avait accru l'âge de plusieurs années,

poussa un gémissement sinistre:

--Goûn a vu ses fils, et les fils de ses fils. Jamais le Feu n'avait été

absent parmi les Oulhamr. Voilà qu'il n'y a plus de Feu... et Goûn

mourra sans l'avoir revu.

Le creux du roc où s'abritait la tribu était presque une caverne. Par un

temps doux, c'eût été un bon abri; mais la bise flagellait les

poitrines.

Goûn dit encore:

--Les loups et les chiens deviendront chaque soir plus hardis.

Il montrait les silhouettes furtives qui se multipliaient avec la chute

des ténèbres. Les hurlements se faisaient plus longs et plus menaçants;

la nuit versait continuellement ses bêtes faméliques. Seules les

dernières lueurs crépusculaires les tenaient encore éloignées. Les

veilleurs, inquiets, marchaient dans l'air dur, sous les étoiles

froides...

Brusquement, l'un d'eux s'arrêta et tendit la tête. Deux autres

l'imitèrent.

Puis le premier déclara:

--Il y a des hommes dans la plaine!

Un tremblement passa sur la Horde. Il y en avait chez qui dominait la

crainte; l'espérance enflait la poitrine des autres. Faouhm, se

souvenant qu'il était encore chef, se leva de la fissure où il reposait.

--Que tous les guerriers apprêtent leurs armes! commanda-t-il.

Dans cette heure équivoque, les Oulhamr obéirent en silence. Le chef

ajouta:

--Que Hoûm prenne trois jeunes hommes et qu'il aille épier ceux qui

viennent.

Hoûm hésita, mécontent de recevoir les ordres d'un homme qui avait perdu

la force de son bras. Mais le vieux Goûn intervint:

--Hoûm a les yeux du léopard, l'oreille du loup et le flair du chien. Il

saura si ceux qui approchent sont des ennemis ou des Oulhamr.

Alors, Hoûm et trois jeunes hommes se mirent en route. A mesure qu'ils

avançaient, les fauves s'assemblèrent sur leurs traces. Ils devinrent

invisibles. Longtemps la horde attendit, misérable. Enfin, une longue

clameur fendit les ténèbres.

Faouhm, bondissant sur la plaine, clama:

--Ceux qui viennent sont des Oulhamr!

Une émotion terrible perça les coeurs, les petits enfants même se

levaient; Goûn parla sa pensée et celle des autres:

--Est-ce Aghoo et ses frères... ou Naoh, Nam et Gaw?

De nouveaux cris roulèrent sous les étoiles.

--C'est le fils du Léopard! murmura Faouhm, avec une joie sourde.

Car il redoutait la férocité d'Aghoo.

Mais la plupart ne songeaient qu'au Feu. Si Naoh le ramenait, ils

étaient prêts à se courber devant lui; s'il ne le ramenait pas, la haine

et le mépris s'élèveraient contre sa faiblesse.

Cependant, une troupe de loups se rabattait vers la horde. Le crépuscule

était mort. La dernière traînée écarlate venait de s'éteindre, les

étoiles étincelaient dans un firmament de glace: ah! voir croître la

chaude bête rouge, la sentir palpiter sur les poitrines et les membres!

Enfin, Naoh fut en vue. Il arrivait tout noir sur la plaine grise et

Faouhm hurlait:

--Le Feu!... Naoh apporte le Feu!

Ce fut un vaste saisissement. Plusieurs s'arrêtèrent, comme frappés d'un

coup de hache. D'autres bondirent avec un rauquement frénétique--et le

Feu était là.

Le fils du Léopard le tendait dans sa cage de pierre. C'était une petite

lueur rouge, une vie humble et qu'un enfant aurait écrasée d'un coup de

silex. Mais tous savaient la force immense qui allait jaillir de cette

faiblesse. Haletants, muets, avec la peur de le voir s'évanouir, ils

emplissaient leurs prunelles de son image...

Puis, ce fut une rumeur si haute que les loups et les chiens

s'épouvantèrent. Toute la horde se pressait autour de Naoh, avec des

gestes d'humilité, d'adoration et de joie convulsive.

--Ne tuez pas le Feu! cria le vieux Goûn, lorsque la clameur s'apaisa.

Tous s'écartèrent. Naoh, Faouhm, Gammla, Nam, Gaw, le vieux Goûn

formèrent un noyau dans la foule et marchèrent vers le rocher. La Horde

accumulait les herbes sèches, les rameaux, les branches. Quand le bûcher

fut prêt, le fils du Léopard en approcha la lueur frêle. Elle s'empara

d'abord de quelques brindilles; avec un sifflement, elle se mit à mordre

aux rameaux, puis, grondante, elle commença de dévorer les branches,

tandis que, au bord des ténèbres refoulées, les loups et les chiens

reculaient, saisis d'une crainte mystérieuse.

Alors, Naoh, parlant au grand Faouhm, demanda:

--Le fils du Léopard n'a-t-il pas rempli sa promesse? Et le chef des

Oulhamr remplira-t-il la sienne?

Il désignait Gammla debout dans la clarté écarlate. Elle secoua sa

grande chevelure. Palpitante d'orgueil, elle n'avait plus de crainte.

Elle était dans cette admiration dont toute la Horde enveloppait Naoh.

--Gammla sera ta femme comme il a été promis, répondit presque

humblement Faouhm.

--Et Naoh commandera la Horde! déclara hardiment le vieux Goûn.

Il disait ainsi, non pour mépriser le grand Faouhm, mais pour détruire

des rivalités qu'il jugeait dangereuses. Dans ce moment où le Feu venait

de renaître, personne n'oserait le contredire.

Une approbation exaltée fit houler les mains et les visages. Mais Naoh

ne voyait que Gammla: la grande chevelure, la vie des yeux frais,

parlaient le langage de la race; une indulgence profonde s'élevait dans

son coeur pour l'homme qui allait la lui remettre. Pourtant, il

comprenait qu'un chef au bras débile ne pouvait commander seul aux

Oulhamr. Et il s'écria:

--Naoh et Faouhm dirigeront la Horde!

Dans leur surprise, tous se turent, tandis que, pour la première fois,

Faouhm au coeur féroce se sentait envahir d'une confuse tendresse pour

un homme non issu de ses soeurs.

Cependant, le vieux Goûn, de beaucoup le plus curieux des Oulhamr,

souhaitait connaître les aventures des trois guerriers. Elles

tressaillaient dans le cerveau de Naoh, aussi neuves que s'il les avait

vécues la veille. En ce temps, les mots étaient rares, leurs liens

faibles, leur force d'évocation courte, brusque et intense. Le grand

nomade parla de l'Ours Gris, du Lion Géant et de la Tigresse, des

Dévoreurs d'Hommes, des Mammouths, des Nains Rouges, des

Hommes-sans-Épaules, des Hommes-au-Poil-Bleu et de l'Ours des cavernes.

Pourtant, il omit, par défiance et par ruse, de dévoiler le secret des

pierres à feu, que lui avaient enseigné les Wah.

Le rugissement des flammes approuvait le récit; Nam et Gaw, par des

gestes rudes, soulignaient chaque épisode. Comme c'était le discours du

vainqueur, il pénétrait au plus profond, il faisait haleter les

poitrines.

Et Goûn clama:

--Il n'y a pas eu de guerrier comparable à Naoh parmi nos pères... et il

n'y en aura point parmi nos enfants, ni les enfants de nos enfants!

Enfin, Naoh prononça le nom d'Aghoo; les torses frissonnèrent comme des

arbres dans la tempête. Car tous craignaient le fils de l'Aurochs.

--Quand le fils du Léopard a-t-il revu Aghoo? interrompit Faouhm avec un

regard de méfiance vers les ténèbres.

--Une nuit et une nuit se sont passées, répondit le guerrier. Les fils

de l'Aurochs ont traversé la rivière. Ils ont paru devant le roc où se

tenaient Naoh, Nam et Gaw... Naoh les a combattus!

Alors, ce fut un silence où s'éteignaient même les souffles. On

n'entendait que le feu, la bise et le cri lointain d'un fauve.

--Et Naoh les a terrassés! déclara orgueilleusement le nomade.

Les hommes et les femmes s'entre-regardèrent. L'enthousiasme et le doute

se heurtaient au fond des coeurs. Moûh exprima l'obscur sentiment des

êtres en demandant:

--Naoh les a-t-il tués tous les trois?

Le fils du Léopard ne répondit point. Il plongea la main dans un repli

de la fourrure d'ours qui l'enveloppait et il jeta sur le sol trois

mains sanglantes.

--Voici les mains d'Aghoo et de ses frères!

Goûn, Moûh et Faouhm les examinèrent. Elles ne pouvaient être méconnues.

Énormes et trapues, les doigts couverts d'un poil de fauve, elles

évoquaient invinciblement les structures formidables des Velus. Tous se

souvenaient d'avoir tremblé devant elles. La rivalité s'éteignit au

coeur des forts; les faibles confondirent leur vie avec celle de Naoh;

les femmes sentirent la durée de la race. Et Goûn-aux-os-secs proclama:

--Les Oulhamr ne craindront plus d'ennemis!

Faouhm, saisissant Gammla par la chevelure, la prosterna brutalement

devant le vainqueur.

Et il dit:

--Voilà. Elle sera ta femme... Ma protection n'est plus sur elle. Elle

se courbera devant son maître; elle ira chercher la proie que tu auras

abattue et la portera sur son épaule. Si elle est désobéissante, tu

pourras la mettre à mort.

Naoh, ayant abaissé sa main sur Gammla, la releva sans rudesse, et les

temps sans nombre s'étendaient devant eux.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

PREMIÈRE PARTIE

Pages.

I.--La mort du Feu 1

II.--Les Mammouths et les Aurochs 15

III.--Dans la caverne 30

IV.--Le Lion géant et la Tigresse 36

V.--Sous les blocs erratiques 55

VI.--La fuite dans la nuit 64

DEUXIÈME PARTIE

I.--Les cendres 71

II.--L'affût devant le Feu 74

III.--Sur les rives du Grand Fleuve 83

IV.--L'alliance entre l'Homme et le Mammouth 90

V.--Pour le Feu 96

VI.--La recherche de Gaw 102

VII.--La vie chez les Mammouths 113

TROISIÈME PARTIE

I.--Les Nains Rouges 128

II.--L'arête granitique 137

III.--La nuit sur le marécage 146

IV.--Le combat parmi les saules 152

V.--Les hommes qui meurent 157

VI.--Par le pays des eaux 162

VII.--Les Hommes-au-poil-bleu 165

VIII.--L'ours géant est dans le défilé 170

IX.--Le roc 179

X.--Aghoo-le-Velu 187

XI.--Dans la nuit des âges 197

PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--24399.

La Guerre du Feu: Roman des âges farouches · 第 14 / 14 段