Trente hommes et dix femmes gisaient sur la terre. La plupart n'étaient
pas morts. Le sang coulait à grandes ondes; des membres étaient rompus
et des crânes crevassés; des ventres montraient leurs entrailles.
Quelques blessés s'éteindraient avant la nuit; d'autres pouvaient vivre
plusieurs journées, beaucoup étaient guérissables. Mais les Nains Rouges
devaient subir la loi des hommes. Naoh lui-même, qui avait souvent
enfreint cette loi, la reconnut nécessaire avec ces ennemis
impitoyables.
Il laissa ses compagnons et les Hommes-sans-Épaules percer les coeurs,
fendre ou détacher les têtes. Le massacre fut prompt: Nam et Gaw se
hâtaient, les autres agissaient selon des méthodes millénaires et
presque sans férocité.
Puis il y eut une pause de torpeur et de silence. Les
Hommes-sans-Épaules pansaient leurs blessés. Ils le faisaient d'une
manière plus minutieuse et plus sûre que les Oulhamr. Naoh avait
l'impression qu'ils connaissaient plus de choses que ceux de sa tribu,
mais que leur vie était chétive. Leurs gestes étaient flexibles et
tardifs; ils se mettaient deux et même trois pour soulever un blessé;
parfois, pris d'une torpeur étrange, ils demeuraient les yeux fixes, les
bras suspendus comme des branches mortes.
Peut-être les femmes se montraient-elles moins lentes. Elles semblaient
aussi plus adroites et déployaient plus de ressources. Même, après
quelque temps, Naoh s'aperçut que l'une d'entre elles commandait à la
tribu. Cependant, elles avaient les mêmes yeux obscurs, le même visage
triste que leurs mâles, et leur chevelure était pauvre, plantée par
touffes, avec des îlots de peau squameuse. Le fils du Léopard songea aux
chevelures abondantes des femmes de sa race, à l'herbe magnifique qui
étincelait sur la tête de Gammla... Quelques-unes vinrent, avec deux
hommes, considérer les blessures des Oulhamr. Une douceur tranquille
émanait de leurs mouvements. Elles nettoyaient le sang avec des feuilles
aromatiques, elles couvraient les plaies d'herbes écrasées que
maintenaient des liens de jonc.
Ce pansement fut le signe définitif de l'alliance. Naoh songea que les
Hommes-sans-Épaules étaient bien moins rudes que ses frères, que les
Dévoreurs d'Hommes et que les Nains Rouges. Et son instinct ne le
trompait pas plus qu'il ne le trompait sur leur faiblesse.
Leurs ancêtres avaient taillé la pierre et le bois avant les autres
hommes. Pendant des millénaires, les Wah occupèrent des plaines et des
forêts nombreuses. Ils furent les plus forts. Leurs armes faisaient des
blessures profondes, ils connaissaient les secrets du feu, et dans le
choc avec les faibles hordes errantes ou les familles solitaires, ils
prenaient facilement l'avantage. Alors, leur structure était puissante,
leurs muscles rudes et infatigables; ils se servaient d'un langage moins
imparfait que celui de leurs semblables. Et leurs générations
s'accroissaient incomparablement sur la face du monde. Puis, sans qu'ils
eussent subi d'autres cataclysmes que les autres hommes, leur croissance
s'arrêta. Ils ne s'en étaient pas plus aperçus qu'ils n'avaient dû
s'apercevoir de leur déchéance.
Les milieux qui avaient favorisé leur développement le contrarièrent.
Leurs corps devinrent plus étroits et plus lents; leur langage cessa de
s'enrichir, puis il s'appauvrit; leurs ruses se firent plus grossières
et moins nombreuses; ils ne maniaient ni avec la même vigueur ni avec la
même adresse leurs armes moins bien construites. Mais le signe le plus
sûr de leur décadence fut le ralentissement continu de leur pensée et de
leurs gestes. Vite las, ils mangeaient peu et dormaient beaucoup: en
hiver, il leur arrivait de s'engourdir comme les ours.
De génération en génération décroissait leur faculté de se reproduire.
Les femmes concevaient péniblement un ou deux enfants, dont la
croissance était difficile. Un grand nombre d'entre elles demeuraient
stériles. Toutefois elles manifestaient une vitalité supérieure à celle
des mâles, plus d'endurance aussi, et leurs muscles avaient subi une
moindre atteinte. Peu à peu, leurs actes devinrent identiques à ceux des
guerriers: elles chassaient, pêchaient, taillaient les armes et les
outils, combattaient pour la famille ou la horde. En somme, la
différence des sexes s'abolissait presque.
Et la race entière se trouva rejetée lentement vers le Sud-Ouest par des
concurrents plus rudes, plus actifs, plus prolifiques.
Les Nains Rouges en avaient anéanti des hordes nombreuses; les Dévoreurs
d'Hommes les avaient massacrés sans lassitude. Ils rôdaient comme dans
un rêve, avec les vestiges d'une industrie plus fine que celle des
rivaux, avec les restes d'une intelligence moins sommaire. Ils s'étaient
adaptés aux terres où les fleuves débordent, où s'accumulent les
tourbières et les marécages, parmi les grands lacs et aussi dans
quelques pays souterrains.
Dans les vastes cavernes creusées par les eaux, reliées par des pertuis
sinueux, ils retrouvaient admirablement leur route et savaient se
creuser des issues. Quoiqu'ils n'eussent aucune idée précise sur leur
décadence, ils se connaissaient lents, faibles, vite recrus de fatigue,
et rusaient pour éviter la lutte. Ils se terraient avec une habileté qui
eût déconcerté le flair des chiens et des loups, à plus forte raison le
flair grossier des hommes. Aucune bête n'effaçait mieux ses traces.
Ces êtres timides, sur un seul point, montraient de l'imprudence et de
la témérité: ils risquaient tout pour délivrer un des leurs pris, cerné
ou tombé au piège. Cette solidarité, comparable à celle des pécaris, et
qui jadis avait immensément accru leur puissance, les conduisait parfois
à de sinistres aventures. C'est elle qui les avait entraînés au secours
de l'homme recueilli par Naoh. Comme les Nains veillaient, comme il
avait fallu parcourir des terres arides, les Wah s'étaient laissé
découvrir et même surprendre. Sans l'intervention de Naoh, ils eussent
succombé dans la lutte; de même, leur présence avait sauvé les trois
Oulhamr.
* * * * *
Cependant, le Fils du Léopard, après le pansement, retourna vers l'arête
granitique pour reprendre les cages. Il les retrouva intactes; leurs
petits foyers rougeoyaient encore. En les revoyant, la victoire lui
parut plus complète et plus douce. Ce n'est pas qu'il craignît l'absence
du Feu; les Hommes-sans-Épaules lui en donneraient sûrement. Mais une
superstition obscure le guidait; il tenait à ces petites flammes de la
conquête; l'avenir aurait paru menaçant si elles étaient toutes trois
mortes. Il les ramena glorieusement auprès des Wah.
Ils l'observaient avec curiosité et une femme, qui conduisait la horde,
hocha la tête. Le grand Nomade montra, par des gestes, que les siens
avaient vu mourir le feu et qu'il avait su le reconquérir. Personne ne
paraissant le comprendre, Naoh se demanda s'ils n'étaient pas de ces
races misérables qui ne savent pas se chauffer pendant les jours froids,
éloigner la nuit ni cuire les aliments. Le vieux Goûn disait qu'il
existait de telles hordes, inférieures aux loups, qui dépassent l'homme
par la finesse de l'ouïe et la perfection du flair. Naoh, pris de pitié,
allait leur montrer comment on fait croître la flamme, lorsqu'il
aperçut, parmi des saules, une femme qui frappait l'une contre l'autre
deux pierres. Des étincelles jaillissaient, presque continues, puis un
petit point rouge dansa le long d'une herbe très fine et très sèche;
d'autres brins flambèrent, que la femme entretenait doucement de son
souffle: le Feu se mit à dévorer des feuilles et des ramilles.
Le Fils du Léopard demeurait immobile. Et il songea, pris d'un grand
saisissement:
«Les Hommes-sans-Épaules cachent le feu dans des pierres!»
S'approchant de la femme, il cherchait à l'examiner. Elle eut un geste
instinctif de méfiance. Puis, se souvenant que cet homme les avait
sauvés, elle lui tendit les pierres. Il les examina avidement et n'y
pouvant découvrir aucune fissure, sa surprise fut plus grande. Alors, il
les tâta: elles étaient froides. Il se demandait avec inquiétude:
«Comment le feu est-il entré dans ces pierres... et comment ne les
a-t-il pas chauffées?»
Il rendit les pierres avec cette crainte et cette méfiance que les
choses mystérieuses inspirent aux hommes.
VI
PAR LE PAYS DES EAUX
Les Wah et les Oulhamr traversaient le Pays des Eaux. Elles se
répandaient en nappes croupissantes, pleines d'algues, de nymphéas, de
nénuphars, de sagittaires, de lysimaques, de lentilles, de joncs et de
roseaux; elles formaient de troublantes et terribles tourbières; elles
se suivaient en lacs, en rivières, en réseaux entrecoupés par la pierre,
le sable ou l'argile; elles jaillissaient du sol ou se plaignaient sur
la pente des collines, et quelquefois, bues par les fissures, elles se
perdaient au fond de contrées souterraines. Les Wah savaient maintenant
que Naoh voulait suivre une route entre le Nord et l'Occident. Ils lui
abrégeaient le voyage, ils voulaient le guider jusqu'à ce qu'il fût au
bout des terres humides. Leurs ressources semblaient innombrables.
Tantôt ils découvraient des passages qu'aucune autre espèce d'hommes
n'aurait soupçonnés; tantôt ils construisaient des radeaux, jetaient un
tronc d'arbre en travers du gouffre, reliaient deux rives à l'aide de
lianes. Ils nageaient avec habileté, quoique lentement, pourvu qu'il n'y
eût pas certaines herbes dont ils avaient une crainte superstitieuse.
Leurs actes semblaient pleins d'incertitude; souvent ils agissaient
comme des créatures qui luttent contre le sommeil ou qui sortent d'un
rêve; et cependant ils ne se trompaient presque jamais.
Il y avait abondance de vivres. Les Wah connaissaient beaucoup de
racines comestibles; surtout, ils excellaient à surprendre les poissons.
Ils savaient les atteindre avec le harpon, les saisir à la main, les
enchevêtrer d'herbes souples, les attirer la nuit avec des torches,
orienter leurs bancs vers des criques. Par les soirs, quand le feu
resplendissait sur un promontoire, dans une île ou sur un rivage, ils
goûtaient un bonheur doux et taciturne. Ils aimaient s'asseoir en
groupe, serrés les uns contre les autres, comme si leurs individualités
affaiblies se retrempaient dans le sentiment de la race, tandis que les
Oulhamr s'espaçaient, surtout Naoh qui, pendant de longs intervalles, se
plaisait à la solitude. Souvent les Wah faisaient entendre une mélopée
très monotone, qu'ils répétaient à l'infini, et qui célébrait des actes
anciens, dont aucun n'avait le souvenir; elle devait se rapporter à des
générations mortes depuis longtemps. Rien de tout cela n'intéressait le
Fils du Léopard. Il en concevait du malaise et presque de la répugnance.
Mais il observait, avec une curiosité véhémente, leurs gestes de chasse,
de pêche, d'orientation, de travail, particulièrement la manière dont
ils se servaient du propulseur et dont ils tiraient le feu des pierres.
Il s'initia vite au jeu du propulseur. Comme il inspirait aux alliés une
sympathie croissante, ils ne lui cachèrent aucun secret. Il put manier
leurs armes et leurs outils, apprendre comment ils les réparaient et,
des propulseurs s'étant perdus, il en vit construire d'autres.
D'ailleurs, la femme-guide lui en donna un, dont il se servit avec
autant d'adresse et beaucoup plus de force que les Hommes-sans-Épaules.
Il s'attarda davantage à concevoir le mystère du feu. C'est qu'il
continuait à le craindre. Il regardait de loin jaillir les étincelles;
les questions qu'il se posait demeuraient obscures et pleines de
contradictions. Cependant, à chaque fois, il se rassurait davantage.
Puis le langage articulé et celui des gestes vinrent à son aide. Car il
commençait à mieux comprendre les Wah: il avait appris le sens de dix ou
douze mots et celui d'une trentaine de signes particuliers à la race. Il
soupçonna d'abord que les Wah n'enfermaient pas le feu dans les pierres,
mais qu'il y était naturellement renfermé. Il jaillissait avec le choc
et se jetait sur les brins d'herbe séchés: comme il était alors très
faible, il ne saisissait pas tout de suite sa proie. Naoh se rassura
plus encore quand il vit tirer les étincelles de cailloux qui gisaient
sur la terre. Dès qu'il fut certain que le secret se rapportait aux
choses plus encore qu'au pouvoir des Wah, ses dernières méfiances se
dissipèrent. Il apprit aussi qu'il fallait deux pierres de sorte
différente: la pierre de silex et la marcassite. Et, ayant lui-même fait
bondir les petites flammes, il essaya d'allumer un foyer. La force et la
vitesse de ses mains aidèrent à son inexpérience: il produisait beaucoup
de feu. Mais pendant bien des haltes, il ne put réussir à faire brûler
la plus faible feuille de gramen.
* * * * *
Un jour la horde s'arrêta avant le crépuscule. C'était à la pointe d'un
lac aux eaux vertes, sur une terre sableuse, par un temps
extraordinairement sec. On voyait dans le firmament un vol de grues; des
sarcelles fuyaient parmi les roseaux; au loin rugissait un lion. Les Wah
allumèrent deux grands feux; Naoh, s'étant procuré des brindilles très
minces et presque carbonisées, frappait ses pierres l'une contre
l'autre. Il travaillait avec une passion violente. Puis des doutes le
prirent; il se dit que les Wah cachaient encore un secret. Près de
s'arrêter, il donna quelques coups si terribles qu'une des pierres
éclata. Sa poitrine s'enfla, ses bras se raidirent: une lueur persistait
sur une des brindilles. Alors, soufflant avec prudence, il fit grandir
la flamme: elle dévora sa faible proie, elle saisit les autres herbes...
Et Naoh, immobile, tout haletant, les yeux terribles, connut une joie
plus forte encore que lorsqu'il avait vaincu la tigresse, pris le feu
aux Kzamms, fait alliance avec le grand Mammouth et abattu le chef des
Nains Rouges. Car il sentait qu'il venait de conquérir sur les choses
une puissance que n'avait possédée aucun de ses ancêtres et que personne
ne pourrait plus tuer le feu chez les hommes de sa race.
VII
LES HOMMES-AU-POIL-BLEU
Les vallées s'abaissèrent encore; on traversa des pays où l'automne
était presque aussi tiède que l'été. Puis il parut une forêt redoutable
et profonde. Une muraille de lianes, d'épines, d'arbustes la fermait, où
les Wah creusèrent un passage à l'aide de leurs poignards de silex et
d'agate. La femme-guide fit connaître à Naoh que les Wah
n'accompagneraient plus les Oulhamr lorsque reparaîtrait l'air libre,
car, au-delà, ils ignoraient la terre. Ils savaient seulement qu'il y
avait une plaine, puis une montagne coupée en deux par un large défilé.
La femme-chef croyait que ni la plaine ni la montagne ne contenaient des
hommes; mais la forêt en nourrissait quelques hordes. Elle les dépeignit
puissants par la poitrine et par les bras, elle fit comprendre qu'ils
n'allumaient pas de feu, ne se servaient pas du langage articulé, ne
pratiquaient pas la guerre ni la chasse. Ils étaient terribles lorsqu'on
les attaquait, qu'on leur barrait le passage ou qu'ils démêlaient un
acte hostile.
* * * * *
Après un matin d'efforts, la forêt devint moins farouche. Les griffes et
les dents des plantes décrurent; des routes tracées par les bêtes
s'ouvrirent parmi les arbres millénaires; la pénombre verte s'éclaircit;
mais la multitude des oiseaux continuait à remplir le pays d'arbres, on
percevait la présence des fauves, des reptiles, des insectes et une
palpitation intarissable, une lutte immense, patiente, sournoise, où la
chair des plantes et des bêtes ne cessait de succomber et de croître...
* * * * *
Un jour, la femme-chef montra les sous-bois d'un air énigmatique. Parmi
les feuilles d'un figuier, un corps bleuâtre venait d'apparaître et Naoh
reconnut un homme. Se souvenant des Nains Rouges, il trembla de haine et
d'anxiété. Le corps disparut. Il se fit un grand silence. Les Wah,
avertis, arrêtèrent leur marche et se rapprochèrent davantage les uns
des autres.
Alors, le plus vieil homme de la horde parla.
Il dit la force des Hommes-au-Poil-Bleu et leur colère effroyable; il
assura que par-dessus toutes choses, il ne fallait pas prendre la même
route qu'eux ni passer au travers de leur campement; il ajouta qu'ils
détestaient les clameurs et les gestes:
--Les pères de nos pères, conclut-il, ont vécu sans guerre dans leur
voisinage. Ils leur cédaient le chemin dans la forêt. Et les
Hommes-au-Poil-Bleu, à leur tour, se détournaient des Wah dans la plaine
et sur les eaux.
La femme-chef acquiesça à ce discours et leva son bâton de commandement.
La horde, prenant une direction nouvelle, se coula par une futaie de
sycomores et finit par déboucher dans une grande clairière: c'était
l'oeuvre de la foudre, on apercevait encore des cendres de branches et
de troncs d'arbres. Les Wah et les Oulhamr y pénétraient à peine, que
Naoh discerna de nouveau, vers la droite, un corps bleuâtre pareil à
celui qu'il avait aperçu parmi les feuilles du figuier. Successivement,
deux autres formes se détachèrent dans la pénombre glauque. Des branches
bruirent; il surgit une créature souple et puissante. Personne n'aurait
pu dire si elle était survenue à quatre pattes comme les bêtes velues et
les reptiles, ou à deux pattes comme les oiseaux et les hommes. Elle
semblait accroupie, les membres postérieurs à moitié allongés contre le
sol, les membres avant en retrait, posés sur une grosse racine. La face
était énorme, avec des mâchoires d'hyène, des yeux ronds, rapides et
pleins de feu, le crâne long et bas, le torse profond comme celui d'un
lion mais plus large: chacun des quatre membres se terminait par une
main. Le poil, sombre, aux reflets fauves et bleus, couvrait tout le
corps. C'est à la poitrine et aux épaules que Naoh reconnut un homme,
car les quatre mains en faisaient une créature singulière, et la tête
rappelait le buffle, l'ours et le chien. Après avoir tourné de toutes
parts un regard méfiant et colère, l'Homme-au-Poil-Bleu se dressa sur
ses jambes. Il poussa un grondement caverneux.
Alors, pêle-mêle, des êtres semblables jaillirent du couvert. Il y avait
trois mâles, une douzaine de femelles, quelques petits qui se cachaient
à demi parmi les racines et les herbes. Un des mâles était colossal:
avec ses bras rugueux comme des platanes, sa poitrine deux fois vaste
comme celle de Naoh, il pouvait renverser un aurochs et étouffer un
tigre. Il ne portait aucune arme, et, parmi ses compagnons, deux ou
trois tenaient des branches encore feuillues dont ils grattaient la
terre.
Le géant s'avança vers les Wah et les Oulhamr, tandis que les autres
grondaient tous ensemble. Il se frappait la poitrine, on voyait la masse
blanche de ses dents reluire entre les lourdes lèvres frémissantes.
Les Wah, sur un signe de la femme-chef, battaient en retraite. Ils le
faisaient sans hâte. Obéissant à une tradition ancienne, ils
s'abstenaient de tout geste comme de toute parole. Naoh les imita,
confiant dans leur expérience. Mais Nam et Gaw, qui précédaient la
horde, demeurèrent un instant indécis. Quand ils voulurent imiter le
chef, la route était coupée: les Hommes-au-Poil-Bleu s'étaient
éparpillés dans la clairière. Alors, Gaw se jeta dans le sous-bois,
tandis que Nam essayait de franchir une zone libre. Il glissait, si
léger et si furtif qu'il faillit réussir. Mais, d'un bond, une femelle
se dressa devant lui; il obliqua. Deux mâles accoururent. Comme il les
évitait encore, il trébucha.
Des bras énormes saisirent Nam. Il se trouva dans les mains du géant.
Il n'avait pas eu le temps de lever ses armes; une pression irrésistible
paralysait ses épaules, il se sentait aussi faible qu'un saïga sous le
poids du tigre. Alors, connaissant la distance qui le séparait de Naoh,
il demeura engourdi, les muscles immobiles, les prunelles violettes: sa
jeunesse défaillait devant la certitude de mourir.
Naoh ne put souffrir de voir tuer son compagnon; il s'avançait, tenant
une sagaie et sa massue, lorsque la femme-chef l'arrêta:
--Ne frappe pas! dit-elle.
Elle lui fit comprendre qu'au premier coup Nam périrait. Tout frémissant
entre l'élan qui le poussait à combattre et la peur de faire broyer le
Fils du Peuplier, il poussa un soupir rauque et regarda.
L'Homme-au-Poil-Bleu avait soulevé le nomade: il grinçait des dents, il
le balançait, prêt à l'écraser contre un tronc d'arbre... Soudain, son
geste s'arrêta. Il regarda le corps inerte, puis le visage. Ne percevant
aucune résistance, ses mâchoires farouches se détendirent, une vague
douceur passa dans ses yeux fauves; il déposa Nam sur le sol.
Si le jeune homme avait fait un mouvement de défense ou même d'effroi,
la main terrible l'aurait ressaisi. Il en eut l'instinct, il demeura
immobile...
La horde entière, mâles, femelles et petits, était venue. Tous
reconnaissaient confusément en Nam une structure analogue à la leur.
Pour des Nains Rouges ou des Oulhamr, ç'aurait été un motif plus fort de
tuerie. Mais leur âme était très obscure; ils ne connaissaient pas la
guerre; ils ne mangeaient pas de chair et vivaient sans traditions.
L'instinct les irritait contre les fauves qui emportent les jeunes ou
dévorent les blessés, parfois une rivalité exaspérait les mâles, mais
ils ne tuaient pas les bêtes qui se nourrissent d'herbe.
Devant le Nomade, ils demeuraient pleins d'incertitude: son immobilité
les apaisait et la douceur brusque du grand mâle. Car il était celui à
qui les autres mâles ne résistaient plus depuis bien des saisons, qui
les menait à travers la forêt, choisissant les routes ou les haltes,
faisant reculer les lions.
Pour n'avoir pas encore mordu ou frappé, tous devenaient moins capables
de le faire. Bientôt, l'image du combat s'effaçant dans leurs cerveaux,
la vie de Nam fut sauve. Elle ne serait plus menacée que si lui-même
faisait le geste d'attaquer ou de se défendre. Il aurait pu maintenant
les suivre, sans qu'ils s'en inquiétassent, peut-être vivre à côté
d'eux.
Comme il avait senti le souffle de la destruction, ainsi sentit-il que
le péril venait de disparaître. Il se redressa sur son séant, avec
lenteur, et attendit. Pendant un moment, ils ne cessèrent de l'observer,
avec une défiance lointaine. Puis une femelle, tentée par une pousse
tendre, ne songea plus qu'à la dévorer; un mâle se mit à déterrer des
racines; peu à peu tous obéirent au besoin profond de la nourriture:
comme ils tiraient toute leur force des plantes et que leur choix était
plus restreint que celui des élaphes ou des aurochs, la tâche était
longue, minutieuse, continue...
Le jeune Nomade fut libre. Il rejoignit Naoh qui s'était avancé dans la
clairière et tous deux regardaient les Hommes-au-Poil-Bleu disparaître
et reparaître. Nam, encore palpitant de l'aventure, aurait voulu les
voir mourir. Mais Naoh ne haïssait pas ces hommes étranges; il admirait
leur force comparable à celle des ours, et songeait que, s'ils le
voulaient, ils anéantiraient les Wah, les Nains Rouges, les Dévoreurs
d'Hommes et les Oulhamr.
VIII
L'OURS GÉANT EST DANS LE DÉFILÉ
Depuis longtemps, Naoh avait quitté les Wah et traversé la forêt des
Hommes-au-Poil-Bleu. Par l'échancrure des montagnes, il avait gagné les
plateaux. L'automne y était plus frais, les nuages roulaient
interminables, le vent hurlait des journées entières, l'herbe et les
feuilles fermentaient sur la terre misérable et le froid massacrait les
insectes sans nombre, sous les écorces, parmi les tiges branlantes, les
racines flétries, les fruits pourris, dans les fentes de la pierre et
les fissures de l'argile. Lorsque la nue se déchirait, les étoiles
semblaient glacer les ténèbres. La nuit, les loups hurlaient presque
sans relâche, les chiens poussaient des clameurs insupportables; on
entendait le cri d'agonie d'un élaphe, d'un saïga ou d'un cheval, le
miaulement du tigre ou le rugissement du lion, et les Oulhamr
apercevaient des profils flexibles ou des yeux de phosphore, brusquement
apparus sur le cercle d'ombre qui enveloppait le Feu.