LES HOMMES QUI MEURENT

Trente hommes et dix femmes gisaient sur la terre. La plupart n'étaient

pas morts. Le sang coulait à grandes ondes; des membres étaient rompus

et des crânes crevassés; des ventres montraient leurs entrailles.

Quelques blessés s'éteindraient avant la nuit; d'autres pouvaient vivre

plusieurs journées, beaucoup étaient guérissables. Mais les Nains Rouges

devaient subir la loi des hommes. Naoh lui-même, qui avait souvent

enfreint cette loi, la reconnut nécessaire avec ces ennemis

impitoyables.

Il laissa ses compagnons et les Hommes-sans-Épaules percer les coeurs,

fendre ou détacher les têtes. Le massacre fut prompt: Nam et Gaw se

hâtaient, les autres agissaient selon des méthodes millénaires et

presque sans férocité.

Puis il y eut une pause de torpeur et de silence. Les

Hommes-sans-Épaules pansaient leurs blessés. Ils le faisaient d'une

manière plus minutieuse et plus sûre que les Oulhamr. Naoh avait

l'impression qu'ils connaissaient plus de choses que ceux de sa tribu,

mais que leur vie était chétive. Leurs gestes étaient flexibles et

tardifs; ils se mettaient deux et même trois pour soulever un blessé;

parfois, pris d'une torpeur étrange, ils demeuraient les yeux fixes, les

bras suspendus comme des branches mortes.

Peut-être les femmes se montraient-elles moins lentes. Elles semblaient

aussi plus adroites et déployaient plus de ressources. Même, après

quelque temps, Naoh s'aperçut que l'une d'entre elles commandait à la

tribu. Cependant, elles avaient les mêmes yeux obscurs, le même visage

triste que leurs mâles, et leur chevelure était pauvre, plantée par

touffes, avec des îlots de peau squameuse. Le fils du Léopard songea aux

chevelures abondantes des femmes de sa race, à l'herbe magnifique qui

étincelait sur la tête de Gammla... Quelques-unes vinrent, avec deux

hommes, considérer les blessures des Oulhamr. Une douceur tranquille

émanait de leurs mouvements. Elles nettoyaient le sang avec des feuilles

aromatiques, elles couvraient les plaies d'herbes écrasées que

maintenaient des liens de jonc.

Ce pansement fut le signe définitif de l'alliance. Naoh songea que les

Hommes-sans-Épaules étaient bien moins rudes que ses frères, que les

Dévoreurs d'Hommes et que les Nains Rouges. Et son instinct ne le

trompait pas plus qu'il ne le trompait sur leur faiblesse.

Leurs ancêtres avaient taillé la pierre et le bois avant les autres

hommes. Pendant des millénaires, les Wah occupèrent des plaines et des

forêts nombreuses. Ils furent les plus forts. Leurs armes faisaient des

blessures profondes, ils connaissaient les secrets du feu, et dans le

choc avec les faibles hordes errantes ou les familles solitaires, ils

prenaient facilement l'avantage. Alors, leur structure était puissante,

leurs muscles rudes et infatigables; ils se servaient d'un langage moins

imparfait que celui de leurs semblables. Et leurs générations

s'accroissaient incomparablement sur la face du monde. Puis, sans qu'ils

eussent subi d'autres cataclysmes que les autres hommes, leur croissance

s'arrêta. Ils ne s'en étaient pas plus aperçus qu'ils n'avaient dû

s'apercevoir de leur déchéance.

Les milieux qui avaient favorisé leur développement le contrarièrent.

Leurs corps devinrent plus étroits et plus lents; leur langage cessa de

s'enrichir, puis il s'appauvrit; leurs ruses se firent plus grossières

et moins nombreuses; ils ne maniaient ni avec la même vigueur ni avec la

même adresse leurs armes moins bien construites. Mais le signe le plus

sûr de leur décadence fut le ralentissement continu de leur pensée et de

leurs gestes. Vite las, ils mangeaient peu et dormaient beaucoup: en

hiver, il leur arrivait de s'engourdir comme les ours.

De génération en génération décroissait leur faculté de se reproduire.

Les femmes concevaient péniblement un ou deux enfants, dont la

croissance était difficile. Un grand nombre d'entre elles demeuraient

stériles. Toutefois elles manifestaient une vitalité supérieure à celle

des mâles, plus d'endurance aussi, et leurs muscles avaient subi une

moindre atteinte. Peu à peu, leurs actes devinrent identiques à ceux des

guerriers: elles chassaient, pêchaient, taillaient les armes et les

outils, combattaient pour la famille ou la horde. En somme, la

différence des sexes s'abolissait presque.

Et la race entière se trouva rejetée lentement vers le Sud-Ouest par des

concurrents plus rudes, plus actifs, plus prolifiques.

Les Nains Rouges en avaient anéanti des hordes nombreuses; les Dévoreurs

d'Hommes les avaient massacrés sans lassitude. Ils rôdaient comme dans

un rêve, avec les vestiges d'une industrie plus fine que celle des

rivaux, avec les restes d'une intelligence moins sommaire. Ils s'étaient

adaptés aux terres où les fleuves débordent, où s'accumulent les

tourbières et les marécages, parmi les grands lacs et aussi dans

quelques pays souterrains.

Dans les vastes cavernes creusées par les eaux, reliées par des pertuis

sinueux, ils retrouvaient admirablement leur route et savaient se

creuser des issues. Quoiqu'ils n'eussent aucune idée précise sur leur

décadence, ils se connaissaient lents, faibles, vite recrus de fatigue,

et rusaient pour éviter la lutte. Ils se terraient avec une habileté qui

eût déconcerté le flair des chiens et des loups, à plus forte raison le

flair grossier des hommes. Aucune bête n'effaçait mieux ses traces.

Ces êtres timides, sur un seul point, montraient de l'imprudence et de

la témérité: ils risquaient tout pour délivrer un des leurs pris, cerné

ou tombé au piège. Cette solidarité, comparable à celle des pécaris, et

qui jadis avait immensément accru leur puissance, les conduisait parfois

à de sinistres aventures. C'est elle qui les avait entraînés au secours

de l'homme recueilli par Naoh. Comme les Nains veillaient, comme il

avait fallu parcourir des terres arides, les Wah s'étaient laissé

découvrir et même surprendre. Sans l'intervention de Naoh, ils eussent

succombé dans la lutte; de même, leur présence avait sauvé les trois

Oulhamr.

* * * * *

Cependant, le Fils du Léopard, après le pansement, retourna vers l'arête

granitique pour reprendre les cages. Il les retrouva intactes; leurs

petits foyers rougeoyaient encore. En les revoyant, la victoire lui

parut plus complète et plus douce. Ce n'est pas qu'il craignît l'absence

du Feu; les Hommes-sans-Épaules lui en donneraient sûrement. Mais une

superstition obscure le guidait; il tenait à ces petites flammes de la

conquête; l'avenir aurait paru menaçant si elles étaient toutes trois

mortes. Il les ramena glorieusement auprès des Wah.

Ils l'observaient avec curiosité et une femme, qui conduisait la horde,

hocha la tête. Le grand Nomade montra, par des gestes, que les siens

avaient vu mourir le feu et qu'il avait su le reconquérir. Personne ne

paraissant le comprendre, Naoh se demanda s'ils n'étaient pas de ces

races misérables qui ne savent pas se chauffer pendant les jours froids,

éloigner la nuit ni cuire les aliments. Le vieux Goûn disait qu'il

existait de telles hordes, inférieures aux loups, qui dépassent l'homme

par la finesse de l'ouïe et la perfection du flair. Naoh, pris de pitié,

allait leur montrer comment on fait croître la flamme, lorsqu'il

aperçut, parmi des saules, une femme qui frappait l'une contre l'autre

deux pierres. Des étincelles jaillissaient, presque continues, puis un

petit point rouge dansa le long d'une herbe très fine et très sèche;

d'autres brins flambèrent, que la femme entretenait doucement de son

souffle: le Feu se mit à dévorer des feuilles et des ramilles.

Le Fils du Léopard demeurait immobile. Et il songea, pris d'un grand

saisissement:

«Les Hommes-sans-Épaules cachent le feu dans des pierres!»

S'approchant de la femme, il cherchait à l'examiner. Elle eut un geste

instinctif de méfiance. Puis, se souvenant que cet homme les avait

sauvés, elle lui tendit les pierres. Il les examina avidement et n'y

pouvant découvrir aucune fissure, sa surprise fut plus grande. Alors, il

les tâta: elles étaient froides. Il se demandait avec inquiétude:

«Comment le feu est-il entré dans ces pierres... et comment ne les

a-t-il pas chauffées?»

Il rendit les pierres avec cette crainte et cette méfiance que les

choses mystérieuses inspirent aux hommes.

VI

PAR LE PAYS DES EAUX

Les Wah et les Oulhamr traversaient le Pays des Eaux. Elles se

répandaient en nappes croupissantes, pleines d'algues, de nymphéas, de

nénuphars, de sagittaires, de lysimaques, de lentilles, de joncs et de

roseaux; elles formaient de troublantes et terribles tourbières; elles

se suivaient en lacs, en rivières, en réseaux entrecoupés par la pierre,

le sable ou l'argile; elles jaillissaient du sol ou se plaignaient sur

la pente des collines, et quelquefois, bues par les fissures, elles se

perdaient au fond de contrées souterraines. Les Wah savaient maintenant

que Naoh voulait suivre une route entre le Nord et l'Occident. Ils lui

abrégeaient le voyage, ils voulaient le guider jusqu'à ce qu'il fût au

bout des terres humides. Leurs ressources semblaient innombrables.

Tantôt ils découvraient des passages qu'aucune autre espèce d'hommes

n'aurait soupçonnés; tantôt ils construisaient des radeaux, jetaient un

tronc d'arbre en travers du gouffre, reliaient deux rives à l'aide de

lianes. Ils nageaient avec habileté, quoique lentement, pourvu qu'il n'y

eût pas certaines herbes dont ils avaient une crainte superstitieuse.

Leurs actes semblaient pleins d'incertitude; souvent ils agissaient

comme des créatures qui luttent contre le sommeil ou qui sortent d'un

rêve; et cependant ils ne se trompaient presque jamais.

Il y avait abondance de vivres. Les Wah connaissaient beaucoup de

racines comestibles; surtout, ils excellaient à surprendre les poissons.

Ils savaient les atteindre avec le harpon, les saisir à la main, les

enchevêtrer d'herbes souples, les attirer la nuit avec des torches,

orienter leurs bancs vers des criques. Par les soirs, quand le feu

resplendissait sur un promontoire, dans une île ou sur un rivage, ils

goûtaient un bonheur doux et taciturne. Ils aimaient s'asseoir en

groupe, serrés les uns contre les autres, comme si leurs individualités

affaiblies se retrempaient dans le sentiment de la race, tandis que les

Oulhamr s'espaçaient, surtout Naoh qui, pendant de longs intervalles, se

plaisait à la solitude. Souvent les Wah faisaient entendre une mélopée

très monotone, qu'ils répétaient à l'infini, et qui célébrait des actes

anciens, dont aucun n'avait le souvenir; elle devait se rapporter à des

générations mortes depuis longtemps. Rien de tout cela n'intéressait le

Fils du Léopard. Il en concevait du malaise et presque de la répugnance.

Mais il observait, avec une curiosité véhémente, leurs gestes de chasse,

de pêche, d'orientation, de travail, particulièrement la manière dont

ils se servaient du propulseur et dont ils tiraient le feu des pierres.

Il s'initia vite au jeu du propulseur. Comme il inspirait aux alliés une

sympathie croissante, ils ne lui cachèrent aucun secret. Il put manier

leurs armes et leurs outils, apprendre comment ils les réparaient et,

des propulseurs s'étant perdus, il en vit construire d'autres.

D'ailleurs, la femme-guide lui en donna un, dont il se servit avec

autant d'adresse et beaucoup plus de force que les Hommes-sans-Épaules.

Il s'attarda davantage à concevoir le mystère du feu. C'est qu'il

continuait à le craindre. Il regardait de loin jaillir les étincelles;

les questions qu'il se posait demeuraient obscures et pleines de

contradictions. Cependant, à chaque fois, il se rassurait davantage.

Puis le langage articulé et celui des gestes vinrent à son aide. Car il

commençait à mieux comprendre les Wah: il avait appris le sens de dix ou

douze mots et celui d'une trentaine de signes particuliers à la race. Il

soupçonna d'abord que les Wah n'enfermaient pas le feu dans les pierres,

mais qu'il y était naturellement renfermé. Il jaillissait avec le choc

et se jetait sur les brins d'herbe séchés: comme il était alors très

faible, il ne saisissait pas tout de suite sa proie. Naoh se rassura

plus encore quand il vit tirer les étincelles de cailloux qui gisaient

sur la terre. Dès qu'il fut certain que le secret se rapportait aux

choses plus encore qu'au pouvoir des Wah, ses dernières méfiances se

dissipèrent. Il apprit aussi qu'il fallait deux pierres de sorte

différente: la pierre de silex et la marcassite. Et, ayant lui-même fait

bondir les petites flammes, il essaya d'allumer un foyer. La force et la

vitesse de ses mains aidèrent à son inexpérience: il produisait beaucoup

de feu. Mais pendant bien des haltes, il ne put réussir à faire brûler

la plus faible feuille de gramen.

* * * * *

Un jour la horde s'arrêta avant le crépuscule. C'était à la pointe d'un

lac aux eaux vertes, sur une terre sableuse, par un temps

extraordinairement sec. On voyait dans le firmament un vol de grues; des

sarcelles fuyaient parmi les roseaux; au loin rugissait un lion. Les Wah

allumèrent deux grands feux; Naoh, s'étant procuré des brindilles très

minces et presque carbonisées, frappait ses pierres l'une contre

l'autre. Il travaillait avec une passion violente. Puis des doutes le

prirent; il se dit que les Wah cachaient encore un secret. Près de

s'arrêter, il donna quelques coups si terribles qu'une des pierres

éclata. Sa poitrine s'enfla, ses bras se raidirent: une lueur persistait

sur une des brindilles. Alors, soufflant avec prudence, il fit grandir

la flamme: elle dévora sa faible proie, elle saisit les autres herbes...

Et Naoh, immobile, tout haletant, les yeux terribles, connut une joie

plus forte encore que lorsqu'il avait vaincu la tigresse, pris le feu

aux Kzamms, fait alliance avec le grand Mammouth et abattu le chef des

Nains Rouges. Car il sentait qu'il venait de conquérir sur les choses

une puissance que n'avait possédée aucun de ses ancêtres et que personne

ne pourrait plus tuer le feu chez les hommes de sa race.

VII

LES HOMMES-AU-POIL-BLEU

Les vallées s'abaissèrent encore; on traversa des pays où l'automne

était presque aussi tiède que l'été. Puis il parut une forêt redoutable

et profonde. Une muraille de lianes, d'épines, d'arbustes la fermait, où

les Wah creusèrent un passage à l'aide de leurs poignards de silex et

d'agate. La femme-guide fit connaître à Naoh que les Wah

n'accompagneraient plus les Oulhamr lorsque reparaîtrait l'air libre,

car, au-delà, ils ignoraient la terre. Ils savaient seulement qu'il y

avait une plaine, puis une montagne coupée en deux par un large défilé.

La femme-chef croyait que ni la plaine ni la montagne ne contenaient des

hommes; mais la forêt en nourrissait quelques hordes. Elle les dépeignit

puissants par la poitrine et par les bras, elle fit comprendre qu'ils

n'allumaient pas de feu, ne se servaient pas du langage articulé, ne

pratiquaient pas la guerre ni la chasse. Ils étaient terribles lorsqu'on

les attaquait, qu'on leur barrait le passage ou qu'ils démêlaient un

acte hostile.

* * * * *

Après un matin d'efforts, la forêt devint moins farouche. Les griffes et

les dents des plantes décrurent; des routes tracées par les bêtes

s'ouvrirent parmi les arbres millénaires; la pénombre verte s'éclaircit;

mais la multitude des oiseaux continuait à remplir le pays d'arbres, on

percevait la présence des fauves, des reptiles, des insectes et une

palpitation intarissable, une lutte immense, patiente, sournoise, où la

chair des plantes et des bêtes ne cessait de succomber et de croître...

* * * * *

Un jour, la femme-chef montra les sous-bois d'un air énigmatique. Parmi

les feuilles d'un figuier, un corps bleuâtre venait d'apparaître et Naoh

reconnut un homme. Se souvenant des Nains Rouges, il trembla de haine et

d'anxiété. Le corps disparut. Il se fit un grand silence. Les Wah,

avertis, arrêtèrent leur marche et se rapprochèrent davantage les uns

des autres.

Alors, le plus vieil homme de la horde parla.

Il dit la force des Hommes-au-Poil-Bleu et leur colère effroyable; il

assura que par-dessus toutes choses, il ne fallait pas prendre la même

route qu'eux ni passer au travers de leur campement; il ajouta qu'ils

détestaient les clameurs et les gestes:

--Les pères de nos pères, conclut-il, ont vécu sans guerre dans leur

voisinage. Ils leur cédaient le chemin dans la forêt. Et les

Hommes-au-Poil-Bleu, à leur tour, se détournaient des Wah dans la plaine

et sur les eaux.

La femme-chef acquiesça à ce discours et leva son bâton de commandement.

La horde, prenant une direction nouvelle, se coula par une futaie de

sycomores et finit par déboucher dans une grande clairière: c'était

l'oeuvre de la foudre, on apercevait encore des cendres de branches et

de troncs d'arbres. Les Wah et les Oulhamr y pénétraient à peine, que

Naoh discerna de nouveau, vers la droite, un corps bleuâtre pareil à

celui qu'il avait aperçu parmi les feuilles du figuier. Successivement,

deux autres formes se détachèrent dans la pénombre glauque. Des branches

bruirent; il surgit une créature souple et puissante. Personne n'aurait

pu dire si elle était survenue à quatre pattes comme les bêtes velues et

les reptiles, ou à deux pattes comme les oiseaux et les hommes. Elle

semblait accroupie, les membres postérieurs à moitié allongés contre le

sol, les membres avant en retrait, posés sur une grosse racine. La face

était énorme, avec des mâchoires d'hyène, des yeux ronds, rapides et

pleins de feu, le crâne long et bas, le torse profond comme celui d'un

lion mais plus large: chacun des quatre membres se terminait par une

main. Le poil, sombre, aux reflets fauves et bleus, couvrait tout le

corps. C'est à la poitrine et aux épaules que Naoh reconnut un homme,

car les quatre mains en faisaient une créature singulière, et la tête

rappelait le buffle, l'ours et le chien. Après avoir tourné de toutes

parts un regard méfiant et colère, l'Homme-au-Poil-Bleu se dressa sur

ses jambes. Il poussa un grondement caverneux.

Alors, pêle-mêle, des êtres semblables jaillirent du couvert. Il y avait

trois mâles, une douzaine de femelles, quelques petits qui se cachaient

à demi parmi les racines et les herbes. Un des mâles était colossal:

avec ses bras rugueux comme des platanes, sa poitrine deux fois vaste

comme celle de Naoh, il pouvait renverser un aurochs et étouffer un

tigre. Il ne portait aucune arme, et, parmi ses compagnons, deux ou

trois tenaient des branches encore feuillues dont ils grattaient la

terre.

Le géant s'avança vers les Wah et les Oulhamr, tandis que les autres

grondaient tous ensemble. Il se frappait la poitrine, on voyait la masse

blanche de ses dents reluire entre les lourdes lèvres frémissantes.

Les Wah, sur un signe de la femme-chef, battaient en retraite. Ils le

faisaient sans hâte. Obéissant à une tradition ancienne, ils

s'abstenaient de tout geste comme de toute parole. Naoh les imita,

confiant dans leur expérience. Mais Nam et Gaw, qui précédaient la

horde, demeurèrent un instant indécis. Quand ils voulurent imiter le

chef, la route était coupée: les Hommes-au-Poil-Bleu s'étaient

éparpillés dans la clairière. Alors, Gaw se jeta dans le sous-bois,

tandis que Nam essayait de franchir une zone libre. Il glissait, si

léger et si furtif qu'il faillit réussir. Mais, d'un bond, une femelle

se dressa devant lui; il obliqua. Deux mâles accoururent. Comme il les

évitait encore, il trébucha.

Des bras énormes saisirent Nam. Il se trouva dans les mains du géant.

Il n'avait pas eu le temps de lever ses armes; une pression irrésistible

paralysait ses épaules, il se sentait aussi faible qu'un saïga sous le

poids du tigre. Alors, connaissant la distance qui le séparait de Naoh,

il demeura engourdi, les muscles immobiles, les prunelles violettes: sa

jeunesse défaillait devant la certitude de mourir.

Naoh ne put souffrir de voir tuer son compagnon; il s'avançait, tenant

une sagaie et sa massue, lorsque la femme-chef l'arrêta:

--Ne frappe pas! dit-elle.

Elle lui fit comprendre qu'au premier coup Nam périrait. Tout frémissant

entre l'élan qui le poussait à combattre et la peur de faire broyer le

Fils du Peuplier, il poussa un soupir rauque et regarda.

L'Homme-au-Poil-Bleu avait soulevé le nomade: il grinçait des dents, il

le balançait, prêt à l'écraser contre un tronc d'arbre... Soudain, son

geste s'arrêta. Il regarda le corps inerte, puis le visage. Ne percevant

aucune résistance, ses mâchoires farouches se détendirent, une vague

douceur passa dans ses yeux fauves; il déposa Nam sur le sol.

Si le jeune homme avait fait un mouvement de défense ou même d'effroi,

la main terrible l'aurait ressaisi. Il en eut l'instinct, il demeura

immobile...

La horde entière, mâles, femelles et petits, était venue. Tous

reconnaissaient confusément en Nam une structure analogue à la leur.

Pour des Nains Rouges ou des Oulhamr, ç'aurait été un motif plus fort de

tuerie. Mais leur âme était très obscure; ils ne connaissaient pas la

guerre; ils ne mangeaient pas de chair et vivaient sans traditions.

L'instinct les irritait contre les fauves qui emportent les jeunes ou

dévorent les blessés, parfois une rivalité exaspérait les mâles, mais

ils ne tuaient pas les bêtes qui se nourrissent d'herbe.

Devant le Nomade, ils demeuraient pleins d'incertitude: son immobilité

les apaisait et la douceur brusque du grand mâle. Car il était celui à

qui les autres mâles ne résistaient plus depuis bien des saisons, qui

les menait à travers la forêt, choisissant les routes ou les haltes,

faisant reculer les lions.

Pour n'avoir pas encore mordu ou frappé, tous devenaient moins capables

de le faire. Bientôt, l'image du combat s'effaçant dans leurs cerveaux,

la vie de Nam fut sauve. Elle ne serait plus menacée que si lui-même

faisait le geste d'attaquer ou de se défendre. Il aurait pu maintenant

les suivre, sans qu'ils s'en inquiétassent, peut-être vivre à côté

d'eux.

Comme il avait senti le souffle de la destruction, ainsi sentit-il que

le péril venait de disparaître. Il se redressa sur son séant, avec

lenteur, et attendit. Pendant un moment, ils ne cessèrent de l'observer,

avec une défiance lointaine. Puis une femelle, tentée par une pousse

tendre, ne songea plus qu'à la dévorer; un mâle se mit à déterrer des

racines; peu à peu tous obéirent au besoin profond de la nourriture:

comme ils tiraient toute leur force des plantes et que leur choix était

plus restreint que celui des élaphes ou des aurochs, la tâche était

longue, minutieuse, continue...

Le jeune Nomade fut libre. Il rejoignit Naoh qui s'était avancé dans la

clairière et tous deux regardaient les Hommes-au-Poil-Bleu disparaître

et reparaître. Nam, encore palpitant de l'aventure, aurait voulu les

voir mourir. Mais Naoh ne haïssait pas ces hommes étranges; il admirait

leur force comparable à celle des ours, et songeait que, s'ils le

voulaient, ils anéantiraient les Wah, les Nains Rouges, les Dévoreurs

d'Hommes et les Oulhamr.

VIII

L'OURS GÉANT EST DANS LE DÉFILÉ

Depuis longtemps, Naoh avait quitté les Wah et traversé la forêt des

Hommes-au-Poil-Bleu. Par l'échancrure des montagnes, il avait gagné les

plateaux. L'automne y était plus frais, les nuages roulaient

interminables, le vent hurlait des journées entières, l'herbe et les

feuilles fermentaient sur la terre misérable et le froid massacrait les

insectes sans nombre, sous les écorces, parmi les tiges branlantes, les

racines flétries, les fruits pourris, dans les fentes de la pierre et

les fissures de l'argile. Lorsque la nue se déchirait, les étoiles

semblaient glacer les ténèbres. La nuit, les loups hurlaient presque

sans relâche, les chiens poussaient des clameurs insupportables; on

entendait le cri d'agonie d'un élaphe, d'un saïga ou d'un cheval, le

miaulement du tigre ou le rugissement du lion, et les Oulhamr

apercevaient des profils flexibles ou des yeux de phosphore, brusquement

apparus sur le cercle d'ombre qui enveloppait le Feu.

La Guerre du Feu: Roman des âges farouches · 第 11 / 14 段