Le jour suivant fut d'une longueur insupportable. Maintenant les Nains

Rouges circulaient sans cesse, tantôt par petits groupes, tantôt en

masse. Leurs mâchoires élargies exprimaient une opiniâtreté invincible.

On sentait qu'ils poursuivraient sans relâche la mort des étrangers;

c'était un instinct développé en eux depuis des centaines de

générations, et sans lequel ils eussent succombé devant des races

d'hommes plus fortes mais moins solidaires.

Durant la seconde nuit, ils n'esquissèrent aucune attaque: ils gardaient

un silence profond et ne se montraient point. Leurs feux mêmes, soit

qu'ils ne les eussent pas allumés, soit qu'ils les eussent transportés

au loin, demeuraient invisibles. Vers l'aube il y eut une rumeur

brusque, et l'on eût dit que des buissons s'avançaient ainsi que des

êtres. Quand le jour pointa, Naoh vit qu'un amas de branchages obstruait

l'abord de la chaussée granitique: les Nains Rouges poussèrent des

clameurs guerrières. Et le nomade comprit qu'ils allaient avancer cet

abri. Ainsi pourraient-ils lancer leurs sagaies sans se découvrir, ou

jaillir brusquement, en grand nombre, pour une attaque décisive.

La situation des Oulhamr s'aggravait par elle-même. Leur provision

épuisée, ils avaient eu recours aux poissons du marécage. Le lieu

n'était pas favorable. Ils capturaient difficilement quelque anguille ou

quelque brême; et malgré qu'ils y joignissent des batraciens, leurs

grands corps et leur jeunesse souffraient de pénurie. Nam et Gaw, à

peine adultes et faits pour croître encore, s'épuisaient. Le troisième

soir, assis devant le feu, Naoh fut pris d'une immense inquiétude. Il

avait fortifié l'abri, mais il savait que, dans peu de jours, si la

proie demeurait aussi rare, ses compagnons seraient plus faibles que des

Nains Rouges, et lui-même ne lancerait-il pas moins bien la sagaie? Sa

massue s'abattrait-elle aussi meurtrière?

L'instinct lui conseillait de fuir à la faveur des ténèbres. Mais il

fallait surprendre les Nains Rouges et forcer le passage: c'était

probablement impossible...

Il jeta un regard vers l'Ouest. Le croissant avait pris de l'éclat et

ses cornes s'émoussaient; il descendait à côté d'une grande étoile bleue

qui tremblotait dans l'air humide. Les batraciens s'appelaient de leurs

voix vieilles et tristes, une chauve-souris vacillait parmi des

noctuelles, un grand-duc passa sur ses ailes pâles, on voyait luire

brusquement les écailles d'un reptile. C'était un de ces soirs familiers

à la Horde, quand elle campait près des eaux, sous un ciel clair. Les

images anciennes remplirent la tête de Naoh, avec un bourdonnement. Une

scène se détacha parmi les autres, qui l'amollissait comme un enfant. La

Horde campait auprès de ses feux; le vieux Goûn laissait couler ses

souvenirs qui enseignaient les hommes; une odeur de chair rôtie flottait

avec la brise, et l'on apercevait, derrière une jungle de roseaux, la

longue lueur du marécage dans le clair de lune.

Trois filles se levèrent parmi les femmes. Elles rôdaient autour des

feux; elles dépensaient l'ardeur de leur vie qu'un jour de lassitude

n'avait pu assoupir; elles passèrent devant Naoh, avec leur rire étrange

et la folie de leur jeunesse. Le vent se leva brusquement, une chevelure

frappa le jeune Oulhamr au visage, la chevelure de Gammla, et dans

l'instinct sourd, ce fut un choc. Si loin de la tribu, parmi les

embûches des hommes et la rudesse du monde, cette image était la chose

profonde de la vie. Elle courbait Naoh vers la rive, elle faisait

jaillir de sa poitrine un souffle rauque... Elle s'effaça. Il secoua la

tête, il recommença de songer à son sauvetage. Une fièvre le prit, il se

dressa et tourna le Feu; il marcha dans la direction des Nains Rouges.

Ses dents grincèrent: l'abri de branches s'était encore rapproché;

peut-être, la nuit suivante, l'ennemi pourrait-il commencer l'attaque.

Soudain, un cri aigu perça l'étendue, une forme émergea de l'eau,

d'abord confuse; puis Naoh reconnut un homme. Il se traînait; du sang

coulait d'une de ses cuisses. Il était d'étrange stature, presque sans

épaules, la tête très étroite. Il sembla d'abord que les Nains Rouges ne

l'eussent pas aperçu, puis une clameur s'éleva, les sagaies et les pieux

sifflèrent. Alors, des impressions tremblèrent dans Naoh et le

soulevèrent. Il oublia que cet homme devait être un ennemi; il ne sentit

que le déchaînement de sa fureur contre les Nains Rouges et il courut

vers le blessé comme il aurait couru vers Nam et Gaw. Une sagaie le

frappa à l'épaule sans l'arrêter. Il poussa son cri de guerre, il se

précipita sur le blessé, l'enleva d'un seul geste et battit en retraite.

Une pierre lui choqua le crâne, une seconde sagaie lui écorcha

l'omoplate... Déjà il était hors de portée... et, ce soir-là, les Nains

Rouges n'osèrent pas encore risquer la grande lutte.

III

LA NUIT SUR LE MARÉCAGE

Quand le Fils du Léopard eut tourné le Feu, il déposa l'homme sur les

herbes sèches et le considéra avec surprise et méfiance. C'était un être

extraordinairement différent des Oulhamr, des Kzamms et des Nains

Rouges. Le crâne, excessivement long et très mince, produisait un poil

chétif, très espacé; les yeux, plus hauts que larges, obscurs, ternes,

tristes, semblaient sans regard; les joues se creusaient sur de faibles

mâchoires dont l'inférieure se dérobait ainsi que la mâchoire des rats;

mais ce qui surprenait surtout le chef, c'était ce corps cylindrique, où

l'on ne discernait guère d'épaules, en sorte que les bras semblaient

jaillir comme des pattes de crocodile. La peau se montrait sèche et

rude, comme couverte d'écailles, et faisait de grands replis. Le Fils du

Léopard songeait à la fois au serpent et au lézard.

Depuis que Naoh l'avait déposé sur les herbes sèches, l'homme ne

bougeait pas. Parfois ses paupières se soulevaient lentement, son oeil

obscur se dirigeait sur les Nomades. Il respirait avec bruit, d'une

manière rauque, qui était peut-être plaintive. Il inspirait à Nam et à

Gaw une vive répugnance; ils l'eussent volontiers jeté à l'eau. Naoh

s'intéressait à lui, parce qu'il l'avait sauvé des ennemis, et, beaucoup

plus curieux que ses compagnons, il se demandait d'où l'autre venait,

comment il se trouvait dans le marécage, comment il avait reçu sa

blessure, si c'était un homme ou un mélange de l'homme et des bêtes qui

rampent. Il essaya de lui parler par gestes, de lui persuader qu'il ne

le tuerait point. Puis il lui montra l'abri des Nains Rouges, en faisant

signe que c'était d'eux que viendrait la mort.

L'homme, tournant son visage vers le chef, poussa un cri sourd et très

guttural. Naoh crut qu'il avait compris.

Le croissant touchait au bout du firmament, la grande étoile bleue avait

disparu. L'homme, à demi redressé, appliquait des herbes sur sa

blessure; on voyait parfois une faible scintillation dans son oeil

opaque.

Lorsque la lune sombra, les étoiles allongèrent leurs scintillations sur

les ondes et l'on entendit travailler les Nains Rouges. Ils

travaillèrent toute la nuit, les uns chargés de branchages, les autres

avançant le retranchement. Plusieurs fois, Naoh se leva pour combattre.

Mais il percevait le nombre des ennemis, leur vigilance et leurs

embûches; il comprenait que chaque mouvement des Oulhamr serait dénoncé;

et il se résigna, comptant sur les hasards de la lutte.

Une nouvelle nuit passa. Au matin, les Nains Rouges lancèrent quelques

sagaies qui vinrent s'abattre près du retranchement. Ils crièrent leur

joie et leur triomphe.

C'était le dernier jour. Au soir, les Nains achèveraient d'avancer leurs

abris; l'attaque se produirait avant le coucher de la lune... Et les

Oulhamr scrutaient l'eau verdâtre avec colère et détresse, tandis que la

faim rongeait leurs ventres.

Dans la lueur du matin, le blessé semblait plus étrange. Ses yeux

étaient pareils à du jade, son long corps cylindrique se tordait aussi

facilement qu'un ver, sa main sèche et molle se recourbait bizarrement

en arrière...

Soudain, il saisit un harpon et le darda sur une feuille de nénuphar;

l'eau bouillonna, on aperçut une forme cuivrée et l'homme, retirant

vivement l'arme, amena une carpe colossale. Nam et Gaw poussèrent un cri

de joie: la bête suffirait au repas de plusieurs hommes. Ils ne

regrettèrent plus que le chef eût sauvé la vie de cette créature

inquiétante.

Ils le regrettèrent moins encore quand il eut capturé d'autres poissons,

car il avait un instinct de pêche extraordinaire. L'énergie renaquit

dans les poitrines: voyant qu'une fois de plus l'action du chef avait

été bienfaisante, Nam et Gaw s'exaltèrent. Parce que la chaleur courait

dans leur chair, ils ne crurent plus qu'ils allaient mourir: Naoh

saurait tendre un piège aux Nains Rouges, les faire périr en grand

nombre et les épouvanter.

Le Fils du Léopard ne partageait pas cette espérance. Il ne découvrait

aucun moyen d'échapper à la férocité des Nains Rouges. Plus il

réfléchissait, mieux se révélait l'inutilité des ruses. A force de les

repasser dans son imagination, elles s'usaient en quelque sorte. Il

finissait par ne plus compter que sur la rudesse de son bras et sur

cette chance en laquelle les hommes et les animaux que de grands périls

n'ont pu atteindre mettent leur confiance.

Le soleil était presque au bas du firmament, lorsque l'ouest s'emplit

d'une nuée tremblotante, qui se disjoignait continuellement, et où les

Oulhamr reconnurent une étrange migration d'oiseaux. Avec un bruit de

vent et d'onde, les bandes rauques des corbeaux précédaient les grues

aux pattes flottantes, les canards dardant leurs têtes versicolores, les

oies aux outres pesantes, les étourneaux lancés comme des cailloux

noirs. Pêle-mêle, affluaient des grives, des pies, des mésanges, des

sansonnets, des outardes, des hérons, des engoulevents, des pluviers et

des bécasses.

Sans doute là-bas, derrière l'horizon, quelque rude catastrophe les

avait épouvantés et chassés vers des terres nouvelles.

Au crépuscule, les bêtes velues suivirent. Les élaphes galopaient

éperdument, avec les chevaux vertigineux, les mégacéros ronflants, les

saïgas aux pattes fines; des hordes de loups et de chiens passaient en

cyclone; un grand lion jaune et sa lionne faisaient des bonds de quinze

coudées devant un clan de chacals. Beaucoup firent halte auprès du

marécage et s'abreuvèrent.

Alors, la guerre éternelle, suspendue par la panique, se ralluma: un

léopard bondit sur la croupe d'un cheval et se mit à lui ronger la

gorge; des loups fondirent sur une horde de saïgas; un aigle emportait

un héron dans les nuées; le lion, avec un long rugissement, épiait les

proies fugitives. On vit surgir une bête basse sur pattes, presque aussi

massive que le mammouth et dont la peau formait une écorce profonde et

ridée comme celle des vieux chênes. Peut-être le lion ne la

connaissait-il pas, car il poussa un second rugissement, avec la menace

de sa tête formidable, de ses crocs de granit et de sa crinière

hérissée. Le rhinocéros, agacé par ce bruit de foudre, leva un mufle

cornu et fonça furieusement sur le félin. Ce ne fut pas même une lutte.

Le haut corps roux culbuta, roula sur lui-même, tandis que la masse

rugueuse continuait sa course aveugle, ayant vaincu sans presque s'en

apercevoir. Une plainte caverneuse, de douleur et de rage, jaillissait

des flancs du lion. La stupeur d'avoir senti sa force aussi vaine que

celle d'un chacal appesantissait son crâne obscur.

Naoh avait fiévreusement espéré que l'invasion des bêtes chasserait les

Nains Rouges. Son attente fut déçue. L'exode ne fit qu'effleurer l'aire

où campaient les assiégeants et, lorsque la nuit refoula les cendres du

crépuscule, des feux s'allumèrent sur la plaine, des rires féroces

s'entendirent. Puis le site redevint silencieux. A peine si quelque

courlis inquiet battait des ailes, si des étourneaux bruissaient dans

les oseraies ou si la nage d'un saurien agitait les nymphéas. Pourtant,

des créatures singulières parurent au ras de l'eau et se dirigèrent vers

l'îlot voisin de l'arête granitique. On distinguait leur passage aux

remous des eaux et à l'émergence de têtes rondes, couvertes d'algues...

Il y en avait cinq ou six; Naoh et l'Homme-sans-Épaules les observaient

avec méfiance. Enfin, elles abordèrent dans l'îlot, se mirent sur une

saillie rocheuse, puis leurs voix s'élevèrent, sarcastiques et

farouches; Naoh, avec stupeur, reconnut des hommes; s'il en avait douté,

les clameurs qui répondirent au long de la rive auraient dissipé son

incertitude... Il sentait avec rage que les Nains Rouges, profitant de

l'immigration des bêtes, venaient de vaincre sa vigilance... Mais

comment s'étaient-ils frayé un passage?

Il y rêvait, farouche, lorsqu'il vit l'Homme-sans-Épaules tracer de la

main, avec persistance, une direction qui partait de la rive et

aboutissait à l'îlot. Puis il montrait l'arête granitique. Le Fils du

Léopard devina qu'il devait y avoir une deuxième arête qui atteignait

presque la surface du marécage. Maintenant, l'ennemi était là, sur son

flanc, plein de pièges... et il fallait s'étendre derrière les saillies

pour éviter ses pierres et ses sagaies!

* * * * *

Le silence a ressaisi le marécage; Naoh continue à veiller sous les

constellations tremblotantes.

Le buisson des Nains Rouges s'avance lentement: avant la moitié de la

nuit, il touchera presque le feu des nomades et l'attaque se produira.

Elle sera difficile. Les Nains Rouges devront franchir les flammes qui

occupent toute la largeur de l'arête et se prolongent pendant plusieurs

coudées.

Comme Naoh, tout son instinct tendu, pense à ces choses, une pierre

partie de l'îlot roule sur le bûcher. Le Feu siffle, une petite vapeur

s'élève, et voilà qu'un deuxième projectile passe et retombe. Le coeur

figé, Naoh comprend la tactique de l'ennemi. A l'aide de cailloux,

enveloppés d'herbe humide, il va tenter d'éteindre le Feu ou de

l'amortir suffisamment, afin de faciliter le passage aux assaillants...

Que faire? Pour qu'on pût atteindre ceux qui occupent l'îlot, non

seulement il faudrait qu'ils se découvrissent, mais les Oulhamr

eux-mêmes devraient s'exposer à leurs coups.

* * * * *

Tandis que le Fils du Léopard et ses compagnons s'agitaient

furieusement, les pierres se succédaient, une vapeur continue fusait

parmi les flammes, le buisson des Nains Rouges s'avançait sans relâche:

les nomades et l'Homme-sans-Épaules frémissaient de la fièvre des bêtes

traquées.

Bientôt toute une partie du feu commença de s'éteindre.

--Nam et Gaw sont-ils prêts? demanda le chef.

Et sans attendre leur réponse, il poussa son cri de guerre. C'était une

clameur de rage et de détresse, où les jeunes hommes ne retrouvaient pas

la rude confiance du chef. Résignés, ils attendaient le signal suprême.

Mais une hésitation parut saisir Naoh. Ses yeux palpitèrent, puis un

rire strident jaillit de sa poitrine et l'espoir dilata son visage; il

mugit:

--Voilà quatre jours que le bois des Nains Rouges sèche au soleil!

Se jetant sur le sol, il rampa vers le bûcher, saisit un tison et le

lança de toutes ses forces contre le buisson. Déjà l'Homme-sans-Épaules,

Nam et Gaw l'avaient rejoint, et tous quatre jetaient éperdûment des

brandons.

Surpris de cette manoeuvre singulière, l'ennemi avait, au hasard, dardé

quelques sagaies. Quand enfin il comprit, les feuilles sèches et les

ramilles brûlaient par centaines; une flamme énorme grondait autour du

buisson et commençait à le pénétrer; pour la seconde fois, Naoh poussait

un cri de guerre, un cri de carnage et d'espérance, qui gonflait le

coeur de ses compagnons:

--Les Oulhamr ont vaincu les Dévoreurs d'Hommes! Comment

n'abattraient-ils pas les petits chacals rouges?

Le feu continuait à dévorer le buisson, une longue lueur écarlate

s'étendait sur le marécage, attirait les poissons, les sauriens et les

insectes; les oiseaux élevaient parmi les roseaux un grand claquement

d'ailes et les loups mêlaient leurs hurlées aux ricanements des hyènes.

Tout à coup, l'Homme-sans-Épaules se dressa avec un mugissement. Ses

yeux plans phosphoraient, son bras tendu montrait l'Occident.

Et Naoh, se tournant, aperçut, sur les collines lointaines, un feu

semblable à la lune naissante.

IV

LE COMBAT PARMI LES SAULES

Au matin, les Nains Rouges se montrèrent fréquemment. La haine faisait

claquer leurs épaisses mâchoires et briller leurs yeux triangulaires.

Ils montraient de loin leurs sagaies et leurs épieux, ils faisaient mine

de percer des ennemis, de les abattre, de leur rompre le crâne et de

leur ouvrir le ventre. Et, ayant rassemblé un nouveau buisson, qu'ils

arrosaient d'eau par intervalles, déjà ils le poussaient vers l'arête

granitique.

* * * * *

Le soleil était presque au haut du firmament, lorsque

l'Homme-sans-Épaules poussa une clameur aiguë. Il se leva, il agita les

deux bras. Un cri semblable fendit l'espace et parut bondir sur le

marécage. Alors, sur la rive, à grande distance, les nomades aperçurent

un homme exactement pareil à celui qu'ils avaient recueilli. Il se

dressait à la corne d'un champ de roseaux, il brandissait une arme

inconnue. Les Nains Rouges aussi l'avaient aperçu: tout de suite un

détachement se mit à sa poursuite... Déjà l'homme avait disparu derrière

les roseaux. Naoh, secoué d'impressions retentissantes, confuses et

impétueuses, continuait à scruter l'étendue. Pendant quelque temps, on

vit courir les Nains Rouges sur la plaine; puis l'immobilité et le

silence retombèrent. A la longue, deux des poursuivants reparurent,

bientôt un autre groupe de Nains Rouges se mit en route. Naoh pressentit

une aventure considérable. Le blessé la pressentait aussi, et moins

obscurément. Malgré la plaie de sa cuisse, il était debout; ses yeux

opaques s'éclairaient de lueurs dansantes, il poussait par intervalles

une rauque exclamation de bête lacustre.

Mystérieux, les événements se multiplièrent. Quatre fois encore, des

Nains Rouges longèrent le marécage, et disparurent. Enfin, parmi des

saules et des palétuviers, on vit surgir une trentaine d'hommes et de

femmes, aux têtes longues, aux torses ronds et singulièrement étroits,

pendant que, de trois côtés, se décelaient des Nains Rouges. Un combat

avait commencé.

Cernés, les Hommes-sans-Épaules lançaient des sagaies, non pas

directement, mais à l'aide d'un objet que les Oulhamr n'avaient jamais

vu et dont ils n'avaient aucune idée. C'était une baguette épaisse, de

bois ou de corne, terminée par un crochet; et ce propulseur donnait aux

sagaies une portée beaucoup plus grande que lorsqu'on les jetait à la

main.

Dans ce premier moment, les Nains Rouges eurent le dessous: plusieurs

gisaient sur le sol. Mais des secours arrivaient sans cesse. Les visages

triangulaires surgissaient de toutes parts, même de l'abri opposé à Naoh

et ses compagnons. Une fureur frénétique les agitait. Ils couraient

droit à la mêlée, avec de longs hurlements; toute la prudence qu'ils

avaient montrée devant les Oulhamr avait disparu, peut-être parce que

les Hommes-sans-Épaules leur étaient connus et qu'ils ne craignaient pas

le corps à corps, peut-être aussi parce qu'une haine ancienne les

surexcitait.

Naoh laissa se dégarnir les retranchements de l'ennemi. Sa résolution

était prise depuis le commencement du combat. Il n'avait pas eu à y

songer. Le tréfonds de son être le poussait et la rancune, le dégoût

d'une longue inaction, l'impression surtout que le triomphe des Nains

Rouges serait sa propre perte.

Il n'eut qu'une seule hésitation: fallait-il abandonner le Feu? Les

cages entraveraient le combat; elles seraient sans doute rompues.

D'ailleurs, après la victoire, les feux ne manqueraient point, et la

mort suivrait la défaite.

Quand il crut le moment favorable, Naoh donna des ordres brusques et, à

toute vitesse, hurlant le cri de guerre, les Oulhamr jaillirent de leur

refuge. Quelques sagaies les effleurèrent; déjà ils franchissaient

l'abri des antagonistes. Ce fut rapide et farouche. Il y avait là une

douzaine de combattants, serrés les uns contre les autres, dardant leurs

épieux. Naoh lança sa sagaie et son harpon, puis bondit en faisant

tournoyer la massue. Trois Nains Rouges succombaient à l'instant où Nam

et Gaw entraient dans la mêlée. Mais les épieux se détendaient avec

vitesse: chacun des Oulhamr reçut une blessure, légère pourtant, car les

coups étaient faiblement portés, et de trop loin. Les trois massues

ripostèrent ensemble; et, voyant tomber de nouveaux guerriers, voyant

aussi surgir l'homme sauvé par Naoh, les Nains valides s'enfuirent. Naoh

en abattit deux encore, les autres réussirent à se glisser parmi les

roseaux. Il ne s'attarda pas à les découvrir, impatient de joindre les

Hommes-sans-Épaules.

* * * * *

Parmi les saules, le corps à corps avait commencé. Seuls quelques

guerriers armés du propulseur avaient pu se réfugier dans une mare, d'où

ils inquiétaient les Nains Rouges. Mais ceux-ci avaient l'avantage du

nombre et de l'acharnement. Leur victoire semblait certaine: on ne

pouvait la leur arracher que par une intervention foudroyante. Nam et

Gaw le concevaient aussi bien que le chef et bondissaient à toute

vitesse. Quand ils furent proches, douze Nains Rouges, dix Hommes et

Femmes-sans-Épaules gisaient sur le sol.

La voix de Naoh s'éleva comme celle d'un lion, il tomba d'un bloc au

milieu des adversaires. Toute sa chair n'était que fureur. L'énorme

massue roula sur les crânes, sur les vertèbres et dans le creux des

poitrines. Quoiqu'ils eussent redouté la force du colosse, les Nains

Rouges ne l'avaient pas imaginée si formidable. Avant qu'ils se fussent

ressaisis, Nam et Gaw se ruaient au combat, pendant que les

Hommes-sans-Épaules, dégagés, lançaient des sagaies.

Le désordre régna. Une panique arracha quelques Nains Rouges du champ de

guerre, mais, sur les cris du chef, tous se rallièrent en une seule

masse, hérissée d'épieux. Et il y eut une sorte de trêve.

Un instinct, contraire à celui des Nains, éparpillait les

Hommes-sans-Épaules. Comme ils maniaient préférablement l'arme de jet,

ils trouvaient avantage à se dérober. Ils rôdaient à distance, d'une

allure lente et triste.

De nouveau, les sagaies sifflèrent; ceux qui n'avaient plus de munitions

ramassaient des pierres minces et les adaptaient à leurs propulseurs.

Naoh, approuvant leur tactique, lança lui-même ses sagaies et son

harpon, qu'il avait ramenés de sa première attaque, et, à son tour, se

servit de pierres. Les Nains Rouges conçurent que leur défaite était

certaine s'ils ne revenaient au corps à corps. Ils précipitèrent la

charge. Elle rencontra le vide. Les Hommes-sans-Épaules avaient reflué

sur les flancs, tandis que Naoh, Nam et Gaw, plus lestes, atteignaient

des retardataires ou des blessés et les assommaient.

Si les alliés avaient été aussi véloces que les Oulhamr, le contact fût

demeuré impossible, mais leurs longues enjambées étaient incertaines et

lentes. Dès que les Nains Rouges se décidèrent à les poursuivre

individuellement, l'avantage se déplaça. Le souffle du désastre passa:

de toutes parts, les épieux s'enfonçaient aux entrailles des

Hommes-sans-Épaules. Alors, Naoh jeta un long regard sur la mêlée. Il

vit celui dont la voix guidait les Nains Rouges, un homme trapu, au poil

semé de neige, aux dents énormes. Il fallait l'atteindre; quinze

poitrines l'enveloppaient... Un courage plus fort que la mort souleva la

grande stature du Nomade. Avec un grondement d'aurochs, il prit sa

course. Tout croulait sous la massue. Mais, près du vieux chef, les

épieux se hérissèrent; ils fermaient la route, ils frappaient aux flancs

du colosse. Il réussit à les abattre. D'autres Nains accoururent. Alors,

appelant ses compagnons, d'un effort suprême, il renversa la barrière de

torses et d'armes, il écrasa comme une noix la tête épaisse du chef...

Au même instant, Nam et Gaw bondissaient à son aide...

Ce fut la panique. Les Nains Rouges connurent qu'une énergie néfaste

était sur eux, et, de même qu'ils eussent combattu jusqu'au dernier à la

voix du chef, ils se sentirent abandonnés quand cette voix se fut tue.

Pêle-mêle, ils fuyaient, sans un regard en arrière, vers les terres

natales, vers leurs lacs et leurs rivières, vers les Hordes d'où ils

tiraient leur courage et où ils allaient le ressaisir.

V

La Guerre du Feu: Roman des âges farouches · 第 10 / 14 段