Ils parvinrent au bord d'une terre de sable, entrecoupée de granit et de

basalte. Elle semblait barrer tout le Nord-Occident, chenue, misérable

et menaçante. Parfois, elle produisait un peu d'herbe dure; quelques

pins tiraient des dunes une vie pénible; les lichens mordaient la pierre

et pendillaient en toisons pâles; un lièvre fiévreux, une antilope

rabougrie filaient au flanc des collines ou dans les détroits des

mamelons. La pluie devenait plus rare; des nuages maigres roulaient avec

les grues, les oies et les bécasses.

Naoh hésitait à s'engager dans cette contrée lamentable. Le jour

tournait à son déclin, une lueur terreuse glissait sur l'étendue, le

vent courait sourd et lugubre.

Tous trois, la face tournée vers les sables et les rocs, sentirent le

frisson du désert passer sur leurs nuques. Mais, comme ils avaient de la

chair en abondance et que la flamme luisait claire dans les cages, ils

marchèrent vers leur sort.

Cinq jours s'écoulèrent sans qu'ils vissent la fin des plaines et des

dunes nues. Ils avaient faim; les bêtes fines et véloces échappaient à

leurs pièges; ils avaient soif, car la pluie avait décru encore et le

sable buvait l'eau; plus d'une fois, ils redoutèrent la mort du Feu. Le

sixième jour, l'herbe poussa moins rare et moins coriace; les pins

firent place aux sycomores, aux platanes et aux peupliers. Les mares se

multiplièrent, puis la terre noircit, le ciel s'abaissa, plein de nuages

opaques qui s'ouvraient interminablement. Les Oulhamr passèrent la nuit

sous un tremble, après avoir allumé un monceau de bois spongieux et de

feuilles, qui gémissait sous l'averse et poussait une haleine

suffocante.

Naoh veilla d'abord, puis ce fut au tour de Nam. Le jeune Oulhamr

marchait auprès du foyer, attentif à le ranimer à l'aide d'une branche

pointue et à sécher des rameaux avant de les lui donner en nourriture.

Une lueur pesante traînait à travers les vapeurs et la fumée; elle

s'allongeait sur la glaise, glissait parmi les arbustes et rougissait

péniblement les frondaisons. Autour d'elle rampaient les ténèbres. Elles

emplissaient tout; dans le ruissellement des eaux, elles étaient comme

un fluide bitumineux et formidable. Nam se penchait pour sécher ses

mains et ses bras, puis il tendait l'oreille. Le péril était au fond du

gouffre noir: il pouvait déchirer avec la griffe ou la mâchoire, écraser

sous les pieds du troupeau, faire couler la mort froide par le serpent,

rompre les os avec la hache ou percer la poitrine avec le harpon.

Le guerrier eut un grelottement brusque: ses sens et son instinct se

tendirent; il connut que de la vie rôdait autour du feu, et il poussa

doucement le chef.

Naoh se dressa d'un bloc; à son tour, il explora la nuit. Il sut que Nam

ne s'était point trompé; des êtres passaient, dont les plantes humides

et la fumée dénaturaient l'effluve; et pourtant, le fils du Léopard

conjectura la présence des hommes. Il donna trois rudes coups d'épieu au

plus chaud du bûcher: les flammes sautelèrent, mêlées d'écarlate et de

soufre; des silhouettes, au loin, se tapirent:

Naoh éveilla le troisième compagnon:

--Les hommes sont venus! murmura-t-il.

Côte à côte, longtemps, ils cherchèrent à surprendre l'ombre. Rien ne

reparut. Aucun bruit étranger ne troublait le clapotement de la pluie;

aucune odeur évocatrice ne se décelait dans les sautes du vent. Où donc

était le péril? Était-ce une horde ou quelques hommes qui hantaient la

solitude? Quelle route suivre pour fuir ou pour combattre?

--Gardez le Feu! dit enfin le chef.

Ses compagnons virent son corps décroître, devenir pareil à une vapeur,

puis l'inconnu l'absorba. Après un détour, il s'orienta vers les

buissons où il avait vu se tapir les hommes. Le Feu le guidait.

Quoiqu'il fût lui-même invisible, il pouvait distinguer une rougeur de

crépuscule. Il s'arrêtait continuellement, la massue et la hache aux

poings; parfois il mettait sa tête contre la terre; et il avait soin de

s'avancer par des circuits et non en ligne droite. Grâce à la terre

molle et à sa prudence, la plus fine oreille de loup n'aurait pu

entendre son pas. Il s'arrêta avant d'avoir atteint les buissons. Du

temps passa; il n'entendait et ne percevait que la chute des

gouttelettes, le frisselis des végétaux, quelque fuite de bête.

Alors, il prit une route oblique, dépassa les buissons et revint sur ses

pas: aucune trace ne se révélait.

Il ne s'en étonne point, tout son instinct le lui ayant annoncé, et il

s'éloigne dans la direction d'un tertre qu'il a remarqué au crépuscule.

Il l'atteint après quelques tâtonnements et le gravit: là-bas, dans un

repli, une lueur monte à travers la buée; Naoh reconnaît un feu

d'hommes. La distance est si grande et l'atmosphère si opaque, qu'il

discerne à peine quelques silhouettes déformées. Mais il n'a aucun doute

sur leur nature: le frisson qui l'a secoué au bord du lac, le ressaisit.

Et le danger, cette fois, est pire, car les étrangers ont reconnu la

présence des Oulhamr avant d'être découverts eux-mêmes.

Naoh retourna vers ses compagnons, très lentement d'abord, plus vite

lorsque le Feu fut visible:

--Les hommes sont là! murmura-t-il.

Il tendait la main vers l'Est, sûr de son orientation:

--Il faut ranimer le feu dans les cages, ajouta-t-il après une pause.

Il confia cette opération à Nam et à Gaw, tandis que lui-même jetait des

branchages autour du bûcher, de façon à faire une sorte de barrière;

ceux qui approcheraient pourraient bien discerner la lueur des flammes,

mais non s'il y avait des veilleurs. Quand les cages furent prêtes et

les provisions réparties, Naoh ordonna le départ.

La pluie devenait plus fine; il n'y avait plus un souffle. Si les

ennemis ne barraient pas la route, ou n'éventaient pas immédiatement la

fuite, ils cerneraient le feu qui brûlait dans la solitude, et, le

croyant défendu, n'attaqueraient qu'après avoir multiplié les ruses.

Ainsi Naoh pourrait prendre une avance considérable.

Vers l'aube, la pluie cessa. Une lueur chagrine monta des abîmes,

l'aurore rampa misérablement derrière les nuées. Depuis quelque temps,

les Oulhamr montaient une pente douce; quand ils furent au plus haut,

ils ne virent d'abord que la savane, la brousse et les forêts, couleur

d'ardoise ou d'ocre, avec des îles bleues et des échancrures rousses.

--Les hommes ont perdu notre trace, murmura Nam.

Mais Naoh répondit:

--Les hommes sont à notre poursuite!

En effet, deux silhouettes surgirent à la fourche d'une rivière, vite

suivies d'une trentaine d'autres. Malgré la distance, Naoh les jugea de

stature étrangement courte; on ne pouvait encore clairement distinguer

la nature de leurs armes. Ils ne voyaient pas les Oulhamr dissimulés

parmi les arbres, ils s'arrêtaient, par intervalles, pour vérifier les

traces. Leur nombre s'accrut: le fils du Léopard l'évalua à plus de

cinquante. D'ailleurs, il ne semblait pas qu'ils eussent la même agilité

que les fugitifs.

A moins de revenir en arrière, les Oulhamr devaient traverser des zones

presque nues ou semées d'herbes courtes. Le mieux était de marcher sans

détour et de compter sur la fatigue de l'ennemi. Comme la pente

redescendait, les nomades firent beaucoup de chemin sans fatigue. Et

quand, se retournant, ils virent les poursuivants qui gesticulaient sur

la crête, l'avance avait crû.

* * * * *

Peu à peu, le pays se hérissait. Il y eut une plaine de craie,

convulsive et boursouflée, puis des landes où abondaient des plantes

dures, pleines de pièges, de mares ensevelies, qu'on n'apercevait pas

d'abord et qu'il fallait contourner.

Quand on en a évité une, d'autres se présentent, en sorte que les

nomades n'avancent guère. Ils en viennent à bout. Alors se présente une

terre rouge qui produit quelques pins appauvris, très hauts et très

chétifs; elle est enveloppée de tourbières. Enfin, ils revoient la

savane, et Naoh s'en réjouit, lorsque paraît, vers la gauche, une troupe

d'hommes dont il reconnaît la structure.

Étaient-ce les mêmes qu'au matin et, accoutumés au territoire,

avaient-ils suivi une voie plus courte que les fugitifs? Ou bien

était-ce une autre bande de la même race? Ils étaient assez proches pour

qu'on pût voir avec précision la petitesse de leur taille: le front du

plus grand aurait à peine touché la poitrine de Naoh. Ils avaient la

tête en bloc, le visage triangulaire, la couleur de la peau comme l'ocre

rouge et quoique grêles, par leurs mouvements et l'éclat des yeux, ils

décelaient une race pleine de vie. A la vue des Oulhamr, ils poussèrent

une clameur qui ressemblait au croassement des corbeaux, ils brandirent

des épieux et des sagaies.

Le Fils du Léopard les considérait avec stupeur. Sans le poil des joues,

qui poussait en petites touffes, sans l'air de vieillesse de

quelques-uns, sans leurs armes, et malgré la largeur des poitrines, il

les eût pris pour des enfants.

Il n'imagina pas tout de suite qu'ils osassent risquer le combat. Et

lorsque les Oulhamr élevèrent leurs massues et leurs harpons, lorsque la

voix de Naoh, qui dominait la leur d'autant que le tonnerre du lion

domine la voix des corneilles, retentit sur la plaine, ils s'effacèrent.

Mais ils devaient être d'humeur batailleuse; leurs cris reprirent tous

ensemble, pleins de menace. Puis ils se dispersèrent en demi-cercle.

Naoh sut qu'ils voulaient le cerner. Redoutant leur ruse plus que leur

force, il donna le signal de la retraite. Les grands nomades, dans le

premier élan, distancèrent sans peine des poursuivants moins rapides

encore que les Dévoreurs d'Hommes; s'il ne se présentait pas d'obstacle,

les fugitifs, malgré le fardeau des cages, ne devaient pas être

atteints.

Mais Naoh se méfiait des pièges de l'homme et de la terre. Il ordonna à

ses guerriers de continuer leur course, puis, déposant le Feu, il se mit

à observer les ennemis. Dans leur ardeur, ils s'étaient dispersés. Trois

ou quatre des plus agiles devançaient d'assez loin la troupe. Le fils du

Léopard ne perdit pas de temps. Il avisa quelques pierres qu'il joignit

à ses armes et courut de toute sa vitesse vers les Nains Rouges. Son

mouvement les stupéfia; ils craignirent un stratagème; l'un d'eux, qui

semblait le chef, poussa un cri aigu, ils s'arrêtèrent. Déjà, Naoh

arrivait à portée de celui qu'il voulait atteindre; il cria:

--Naoh, fils du Léopard, ne veut pas de mal aux hommes. Il ne frappera

pas s'ils cessent la poursuite!

Tous écoutaient, avec des faces immobiles. Voyant que l'Oulhamr

n'avançait plus, ils reprirent leur marche enveloppante. Alors Naoh,

faisant tournoyer une pierre:

--Le fils du Léopard frappera les Nains Rouges!

Trois ou quatre sagaies partirent devant la menace du geste: leur portée

était très inférieure à celle que le nomade pouvait atteindre. Il lança

la pierre; elle blessa celui qu'il visait et le fit tomber. Tout de

suite, il lança une deuxième pierre, qui manqua le but, puis une

troisième, qui sonna sur la poitrine d'un guerrier. Alors il fit un

signe dérisoire en montrant une quatrième pierre, puis il darda une

sagaie, d'un air terrible.

Or les Nains Rouges comprenaient mieux les signes que les Oulhamr et les

Dévoreurs d'Hommes, car ils se servaient moins bien du langage articulé.

Ils surent que la sagaie serait plus dangereuse que les pierres; les

plus avancés se replièrent sur la masse; et le fils du Léopard se retira

à pas lents. Ils le suivaient à distance: chaque fois que l'un ou

l'autre devançait ses compagnons, Naoh poussait un grondement et

brandissait son arme. Ainsi, ils connurent qu'il y avait plus de péril à

s'éparpiller qu'à rester ensemble et Naoh, ayant atteint son but, reprit

sa course.

Les Oulhamr s'enfuirent pendant la plus grande partie du jour. Quand ils

s'arrêtèrent, depuis longtemps les Nains Rouges n'étaient plus en vue.

Les nuages s'étaient rompus, le soleil coulait par une crevasse bleue,

tout au fond des landes. La terre, d'abord pleine et dure, était

redevenue mauvaise: elle cachait des fanges qui saisissaient les pieds

et les attiraient vers l'abîme. De gros reptiles rampaient sur les

promontoires; des serpents d'eau au corps glauque et roux luisaient

parmi les fleuves; les grenouilles bondissaient avec un cri vaseux: des

oiseaux disparaissaient furtifs, sur de longues pattes, ou tranchaient

l'air d'un vol frémissant comme les feuilles du tremble.

Les guerriers mangèrent en hâte. Craignant les embûches de cette

contrée, ils s'efforcèrent de découvrir une issue. Parfois ils croyaient

y parvenir. Le sol se raffermissait, des hêtres, des sycomores, des

fougères, succédaient aux saules, aux peupliers et aux herbes palustres.

Bientôt l'eau fiévreuse recommençait, les pièges s'ouvraient

sournoisement, il fallait perdre ses pas et ses efforts.

La nuit fut proche. Le soleil prit la couleur du sang frais; il

s'affaissa sur le couchant noyé de tourbes, il s'embourba dans les

mares.

Les Oulhamr savaient qu'il ne fallait compter que sur leur courage et

leur vigilance; ils avancèrent encore tant qu'il y eut une lueur au fond

du firmament, puis ils firent halte, ayant devant eux une lande et à

l'arrière un sol chaotique, où ils entr'apercevaient alternativement des

clartés vagues et des trous de ténèbres. Ils arrachèrent des branches,

roulèrent quelques grosses pierres, et, liant le tout, à l'aide de

lianes et d'osiers, ils se trouvèrent à l'abri d'une surprise. Mais ils

se gardèrent d'allumer un brasier: ils donnaient seulement la nourriture

aux petits feux, à demi cachés dans la terre; ils attendaient les choses

obscures qui tantôt menacent et tantôt sauvent la vie des hommes.

II

L'ARÊTE GRANITIQUE

La nuit passa. Dans la lueur chancelante des étoiles, ni Nam, ni Gaw, ni

le chef ne virent de silhouette humaine, ils n'entendirent et ne

flairèrent que les vents humides, les bêtes de marécage, les rapaces aux

ailes molles. Quand le matin se répandit comme une vapeur d'argent, la

lande montra sa face morne, suivie d'une eau sans limites, entrecoupée

d'îles boueuses.

S'ils s'éloignaient des rives, ils retrouveraient sans doute les Nains

Rouges. Il fallait suivre les confins de la lande et du marécage, à la

recherche d'une issue, et, comme rien n'indiquait la direction

préférable, ils prirent celle qui semblait le moins se prêter aux

embûches. D'abord, cette route se montra bonne. Le sol, assez résistant,

à peine coupé de quelques flaques, produisait des plantes courtes, sauf

au rivage même. Vers le milieu du jour, les buissons et les arbustes se

multiplièrent; il fallut continuellement guetter l'horizon rétréci.

Toutefois, Naoh ne croyait pas que les Nains Rouges fussent proches.

S'ils n'avaient pas abandonné la poursuite, ils suivaient la trace des

Oulhamr: leur retard devait être considérable.

* * * * *

La provision de chair était épuisée. Les nomades se rapprochèrent du

rivage, où foisonnait la proie. Ils manquèrent une outarde qui se

réfugia sur une île. Ensuite Gaw captura une petite brême à l'embouchure

d'un ruisseau; Naoh perça de son harpon un râle d'eau, puis Nam pêcha

plusieurs anguilles. Ils allumèrent un feu d'herbe sèche et de rameaux,

joyeux de flairer l'odeur des chairs rôties. La vie fut bonne, la force

remplit leur jeunesse; ils croyaient avoir lassé les Nains Rouges et ils

achevaient de ronger les os du râle, lorsque des bêtes jaillirent des

buissons. Naoh reconnut qu'elles fuyaient un ennemi considérable. Il se

leva, il eut le temps de voir une forme furtive, dans un interstice des

végétaux.

--Les Nains Rouges sont revenus! dit-il.

Le péril était plus redoutable que naguère. Car les Nains Rouges

pouvaient suivre les Oulhamr à couvert, leur couper la route par des

embuscades.

Une bande de territoire s'allongeait, presque nue et favorable à la

fuite, entre le marécage et la brousse. Les Oulhamr se hâtèrent de

charger les cages, les armes et ce qui leur restait de chair. Rien

n'entrava leur départ. Si l'ennemi les suivait par les buissons, il

devait perdre du terrain, étant ensemble moins leste et entravé par les

végétaux. La lande aride s'élargit d'abord, puis elle commença à se

rétrécir parmi des arbres, des arbustes ou des herbes hautes. Pourtant

le sol demeurait solide, et Naoh était sûr d'avoir distancé les Nains

Rouges: tant qu'aucun obstacle ne se présenterait, il garderait

l'avantage.

Les obstacles vinrent. Le marécage avança des tentacules sur la plaine,

des havres profonds, des mares, des canaux gorgés de plantes visqueuses.

Les fugitifs voyaient leur route obstruée sans relâche: ils devaient

tourner, biaiser et même revenir sur leurs pas. A la fin, ils se

trouvèrent resserrés sur une bande granitique, que limitaient à droite

l'eau immense, à gauche des terrains inondés par les crues d'automne.

L'ossature granitique s'abaissa et disparut; les Oulhamr se trouvaient

cernés sur trois faces: il leur fallait ou rebrousser chemin, ou

attendre les coups du hasard.

Ce fut un moment formidable. Si les Nains Rouges étaient à l'entrée de

la bande, toute retraite devenait impossible. Et Naoh, le front bas

devant le monde hostile, regretta amèrement d'avoir quitté les

mammouths. Son énergie fléchit, il connut le découragement et la

détresse. Puis l'action revint, avec son urgence et sa rudesse; le

regret passa comme un battement de coeur; il n'y eut que l'heure

présente. Elle exigeait la tension de tout l'être et l'éveil continu des

sens.

Les Nomades essayèrent rapidement les issues. Au loin, une masse rousse

s'élevait, qui pouvait être une île, qui pouvait aussi être la reprise

de l'arête. Gaw et Naoh cherchèrent un gué; ils ne trouvèrent que l'eau

profonde ou la trahison des fanges et des vases.

Alors, la dernière chance était dans le retour. Ils le décidèrent

brusquement et l'exécutèrent en hâte. Ils parcoururent deux mille

coudées et se retrouvèrent hors du marécage, devant une végétation

touffue, à peine entrecoupée d'îlots et d'herbe rase; Nam, qui

précédait, s'arrêta net et dit:

--Les Nains Rouges sont là.

Naoh n'en doutait point. Pour mieux s'en assurer il ramassa des pierres

et les lança rapidement dans le fourré que Nam désignait: une fuite

légère mais certaine décela les ennemis.

La retraite devenait impossible: il fallait se préparer au combat. Or

l'endroit où se trouvaient les Oulhamr ne leur offrait point d'avantage

et permettrait aux Nains Rouges de les envelopper. Mieux valait

s'établir sur une partie de l'arête. Avec la lueur du feu, ils y

seraient à l'abri des surprises.

Naoh, Nam et Gaw poussèrent leur cri de guerre. Et, tandis qu'ils

brandissaient leurs armes, Naoh clamait:

--Les Nains Rouges ont tort de poursuivre les Oulhamr, qui sont forts

comme l'ours et agiles comme le saïga. Si les Nains Rouges les

attaquent, ils mourront en grand nombre! Naoh seul en abattra dix... Nam

et Gaw en tueront aussi. Les Nains Rouges veulent-ils faire mourir

quinze de leurs guerriers pour détruire trois Oulhamr?

De toutes parts, des voix s'élevèrent dans les buissons et parmi les

hautes herbes. Le fils du Léopard comprit que les Nains Rouges voulaient

la guerre et la mort. Il ne s'en étonnait pas: de tout temps, les

Oulhamr n'avaient-ils pas tué les hommes étrangers qu'ils surprenaient

près de la horde? Le vieux Goûn disait: «Il vaut mieux laisser la vie au

loup et au léopard qu'à l'homme; car l'homme que tu n'as pas tué

aujourd'hui, il viendra plus tard avec d'autres hommes pour te mettre à

mort.» Naoh ne reviendrait pas mettre à mort les Nains Rouges, s'ils lui

laissaient la route libre, mais il comprenait bien qu'ils devaient le

craindre.

D'ailleurs, il savait aussi que les hommes de deux hordes se haïssent

naturellement plus que le rhinocéros ne hait le mammouth. Sa grande

poitrine s'emplissait de colère; il provoqua les ennemis, il s'avança

vers les buissons en grondant. De minces sagaies sifflèrent, dont aucune

ne vint jusqu'à lui. Et il poussa un rire farouche:

--Les bras des Nains Rouges sont faibles!... Ce sont des bras

d'enfants!... A chaque coup, Naoh en abattra un de sa massue ou de sa

hache...

Une tête s'aperçut parmi des vignes sauvages. Elle se confondait avec la

teinte des feuilles rougies par l'automne. Mais Naoh avait vu briller

les yeux. Une fois encore, il voulut montrer sa force sans employer la

sagaie: la pierre qu'il lança fit frémir le feuillage, un cri aigu

s'éleva.

--Voilà! C'est la force de Naoh... Avec la sagaie aiguë, il aurait

terrassé le Nain Rouge.

Alors seulement, il battit en retraite au milieu des glapissements de

l'ennemi. Il préféra aller jusqu'au bout de l'arête: il y avait place

pour plusieurs hommes et les Nains Rouges devraient attaquer sur une

ligne étroite. Du côté de l'eau, à cause des plantes perfides, aucun

radeau ne pourrait se faire jour, aucun homme n'oserait se risquer à la

nage.

On ne pouvait davantage atteindre un îlot escarpé, qui se dressait à

soixante coudées de la levée granitique.

* * * * *

Ayant accumulé des roseaux flétris pour le feu du soir, les Oulhamr

n'eurent plus qu'à attendre. De toutes leurs attentes, ce fut la plus

terrible. Lorsqu'ils guettaient l'Ours Gris, ils espéraient, par

quelques coups bien portés, anéantir la bête. Lorsqu'ils étaient

emprisonnés parmi les pierres basaltiques, ils n'ignoraient pas que le

Lion-Tigre devait s'éloigner pour chercher la proie. Jamais ils

n'avaient été cernés par les Dévoreurs d'Hommes...

A présent, la horde qui les assiège a la ruse et le nombre, il est

impossible de l'anéantir. Les jours suivront les jours sans qu'elle

cesse de veiller devant le marécage, et, si elle ose faire une attaque,

comment trois hommes lui résisteraient-ils?

Ainsi, Naoh se trouve pris par la force de ses semblables; et pourtant,

ces semblables sont parmi les plus faibles: aucun d'entre eux ne saurait

étrangler un loup; jamais leurs sagaies légères ne pénétreraient

jusqu'au coeur du lion comme les flèches des Oulhamr; leurs épieux

demeureraient impuissants devant l'aurochs, mais ils peuvent atteindre

le coeur d'un homme...

Le Fils du Léopard hait la puissance de sa race. Il la sent plus

implacable, plus venimeuse, plus destructive que la puissance des

félins, des serpents et des loups. Et, se souvenant de la bonté des

mammouths, sa poitrine se soulève, un soupir caverneux la déchire, il

tourne vers eux cette adoration qui germe au fond de son âme et qui,

aussi forte que l'adoration du Feu, est plus tendre et plus douce...

Cependant, le Soleil et l'Eau mêlent leurs vies brillantes. L'Eau est

immense, on ne voit pas sa fin, et le Soleil n'est qu'un feu grand comme

la feuille du nymphéa. Mais la lumière du Soleil est plus grande que

l'Eau même: elle s'étale sur le marécage, elle remplit tout le ciel qui

lui-même domine l'étendue de la terre. Dans sa fièvre, Naoh, sans cesser

de songer aux Nains Rouges, au combat, aux embuscades et à la

délivrance, s'étonne de la lumière si vaste venue d'un feu si petit. Un

poids terrible enveloppe ses épaules; son coeur saute comme une

panthère, il l'entend battre contre ses os...

Quelquefois, le Nomade se dresse et lève sa massue; la guerre le remplit

tout entier, ses bras s'impatientent de ne pas frapper ceux qui

insultent à sa force. Mais la prudence et la ruse reviennent, sans

lesquelles aucun homme ne persisterait une saison: sa mort serait trop

belle pour l'ennemi s'il allait la chercher lui-même; il faut qu'il

fatigue les Nains Rouges, qu'il les effraye, qu'il en tue beaucoup.

D'ailleurs, il ne veut pas mourir, il veut revoir Gammla. Et, quoiqu'il

ne sache pas comment il décevra la horde, sa vie forte garde l'espoir,

ne sent pas qu'elle puisse disparaître; elle s'étend aussi loin que les

eaux et que la lumière.

* * * * *

D'abord les Nains Rouges n'avaient point paru, par crainte d'une embûche

ou parce qu'ils attendaient une imprudence des Oulhamr. Ils se

montrèrent vers le déclin du jour. On les voyait jaillir de leurs

retraites et s'avancer jusqu'à l'entrée de l'arête granitique, avec un

singulier mélange de glissements et de sauts, puis, arrêtés, ils

considéraient le marécage. L'un ou l'autre poussait un cri, mais les

chefs gardaient le silence, attentifs. Au crépuscule, les corps rouges

grouillèrent; on eût dit, dans la lueur cendreuse, d'étranges chacals

dressés sur leurs pattes de derrière. La nuit vint. Le feu des Oulhamr

étendit sur les eaux une clarté sanglante. Derrière les buissons, les

feux des assiégeants cuivraient les ténèbres. Des silhouettes de

veilleurs se profilaient et disparaissaient. Malgré des simulacres

d'attaque, les agresseurs se tinrent hors de portée.

* * * * *

La Guerre du Feu: Roman des âges farouches · 第 9 / 14 段