racines et les fèves. Quand il eut fini, il regarda le soleil couchant,
puis il se coucha sur le sol, tandis que sa trompe s'enroulait à demi
autour du torse de l'homme. Naoh en conclut que l'alliance était
complète, qu'il pourrait attendre sa guérison et celle de Gaw dans le
camp des mammouths, à l'abri des Kzamms, du Lion, du Tigre et de l'Ours
gris. Peut-être même lui serait-il accordé d'allumer le Feu dévorant et
de goûter la douceur des racines, des châtaignes et des viandes rôties.
Or le soleil s'ensanglanta dans le vaste occident, puis il alluma les
nuages magnifiques. Ce fut un soir rouge comme la fleur de basilier,
jaune comme une prairie de renoncules, lilas comme les veilleuses sur
une rive d'automne, et ses feux fouillaient la profondeur du fleuve: ce
fut un des beaux soirs de la terre mortelle. Il ne creusa pas des
contrées incommensurables comme les crépuscules d'été; mais il y eut des
lacs, des îles et des cavernes pétris de la lueur des magnolias, des
glaïeuls et des églantines, dont l'éclat touchait l'âme sauvage de Naoh.
Il se demanda qui donc allumait ces étendues innombrables, quels hommes
et quelles bêtes vivaient derrière la montagne du Ciel.
Il y avait trois jours que Naoh, Gaw et Nam vivaient dans le camp des
mammouths. Les Kzamms vindicatifs continuaient à rôder au bord du Grand
Fleuve, dans l'espoir de capturer et de dévorer les hommes qui avaient
déjoué leur ruse, défié leur force et pris leur Feu.
Naoh ne les redoutait pas, son alliance avec les mammouths était devenue
parfaite. Chaque matin, sa force était plus sûre. Son crâne ne
bourdonnait plus; la blessure de son épaule, peu profonde, se fermait
avec rapidité, toute fièvre avait cessé. Gaw aussi guérissait. Souvent
les trois Oulhamr, montés sur un tertre, défiaient les adversaires.
Naoh criait:
--Pourquoi rôdez-vous autour des mammouths et des Oulhamr? Vous êtes
devant les mammouths comme des chacals devant le Grand Ours. Ni la
massue ni la hache d'aucun Kzamm ne peuvent résister à la massue et à la
hache de Naoh! Si vous ne partez pas vers vos terres de chasse, nous
vous dresserons des pièges et nous vous tuerons.
Nam et Gaw poussaient leur cri de guerre en brandissant leurs sagaies;
mais les Kzamms rôdaient dans la brousse, parmi les roseaux, sur la
savane, ou sous les érables, les sycomores, les frênes et les peupliers.
On apercevait brusquement un torse velu, une tête aux grands cheveux; ou
bien des silhouettes confuses se glissaient dans les pénombres. Et
quoiqu'ils fussent sans crainte, les Oulhamr détestaient cette présence
mauvaise. Elle les empêchait de s'éloigner pour reconnaître le pays;
elle menaçait l'avenir, car il faudrait bientôt quitter les mammouths
pour retourner vers le Nord. Le fils du Léopard songeait aux moyens
d'éloigner l'ennemi de sa piste.
Il continuait à rendre hommage au chef des mammouths. Trois fois par
jour, il rassemblait pour lui des nourritures tendres, et il passait de
grands moments, assis auprès de lui, à tenter de comprendre son langage
et de lui faire entendre le sien. Le mammouth écoutait volontiers la
parole humaine, il secouait la tête et semblait pensif; quelquefois une
lueur singulière étincelait dans son oeil brun ou bien il plissait la
paupière comme s'il riait. Alors, Naoh songeait:
--Le grand mammouth comprend Naoh, mais Naoh ne le comprend pas encore.
Cependant, ils échangeaient des gestes dont le sens n'était pas douteux,
et qui se rapportaient à la nourriture. Quand le nomade criait:
--Voici!
Le mammouth approchait tout de suite, même si Naoh était caché: car il
savait qu'il y avait des racines, des tiges fraîches ou des fruits. Peu
à peu, ils apprirent à s'appeler, même sans motif. Le mammouth poussait
un barrit adouci; Naoh articulait une ou deux syllabes. Ils étaient
contents d'être à côté l'un de l'autre. L'homme s'asseyait sur la terre;
le mammouth rôdait autour de lui, et quelquefois, par jeu, il le
soulevait dans sa trompe enroulée, délicatement.
Pour arriver à son but, Naoh avait ordonné à ses guerriers de rendre
hommage à deux autres mammouths, qui étaient chefs après le colosse.
Comme ils étaient maintenant familiers avec les nomades, ils avaient
donné l'affection qui leur était demandée. Ensuite, Naoh avait appris
aux jeunes hommes comment il fallait habituer les géants à leur voix, si
bien que, le cinquième jour, les mammouths accouraient au cri de Nam et
de Gaw.
Les Oulhamr eurent un grand bonheur. Un soir, avant la fin du
crépuscule, Naoh ayant accumulé des branches et des herbes sèches, osa y
mettre le Feu. L'air était frais, assez sec, la brise très lente. Et la
Flamme avait crû, d'abord noire de fumée, puis pure, grondante et
couleur d'aurore.
De toutes parts, les mammouths accoururent. On voyait leurs grosses
têtes s'avancer et leurs yeux luire d'inquiétude. Les nerveux
barrissaient. Car ils connaissaient le feu! Ils l'avaient rencontré sur
la savane et dans la forêt, quand la foudre s'était abattue; il les
avait poursuivis, avec des craquements épouvantables; son haleine leur
cuisait la chair, ses dents perçaient leur peau invulnérable; les vieux
se souvenaient de compagnons saisis par cette chose terrible et qui
n'étaient plus revenus. Aussi considéraient-ils, avec crainte et menace,
cette flamme autour de laquelle se tenaient les petites bêtes
verticales.
Naoh, sentant leur déplaisir, se rendit auprès du grand mammouth et lui
dit:
--Le Feu des Oulhamr ne peut pas fuir; il ne peut pas croître à travers
les plantes; il ne peut pas se jeter sur les mammouths. Naoh l'a
emprisonné dans un sol où il ne trouverait aucune nourriture.
Le colosse, emmené à dix pas de la flamme, la contemplait, et, plus
curieux que ses semblables, pénétré aussi d'une confiance obscure en
voyant ses faibles amis si tranquilles, il se rassura. Comme son
agitation ou son calme réglaient, depuis de longues années, l'agitation
et le calme du troupeau, tous, peu à peu, ne redoutèrent plus le feu
immobile des Oulhamr comme ils redoutaient le feu formidable qui galope
sur la steppe.
Ainsi, Naoh put nourrir la flamme et refouler les ténèbres. Ce soir-là,
il goûta la viande, les racines, les champignons rôtis, et il s'en
délecta.
* * * * *
Le sixième jour, la présence des Kzamms devint plus insupportable. Naoh
avait maintenant repris toute sa force; l'inaction lui pesait; l'étendue
l'appelait vers le Nord. Ayant vu plusieurs torses velus apparaître
parmi des platanes, il fut saisi de colère, il s'exclama:
--Les Kzamms ne se nourriront pas de la chair de Naoh, de Gaw et de Nam!
Puis il fit venir ses compagnons et leur dit:
--Vous appellerez les mammouths avec lesquels vous avez fait alliance,
et, moi, je me ferai suivre du grand chef. Ainsi, nous pourrons
combattre les Dévoreurs d'Hommes.
Ayant caché le Feu en lieu sûr, les Oulhamr se mirent en route. A mesure
qu'ils s'éloignaient du camp, ils offraient des aliments aux mammouths,
et Naoh, par intervalles, parlait d'une voix douce. Cependant, à une
certaine distance, les colosses hésitèrent. Le sentiment de leur
responsabilité envers le troupeau s'accroissait à chaque enjambée. Ils
s'arrêtaient, ils tournaient la tête vers l'Occident. Puis ils cessèrent
d'avancer. Et lorsque Naoh fit entendre le cri d'appel, le chef des
mammouths y riposta en appelant à son tour. Le fils du Léopard revint
sur ses pas, il passa la main sur la trompe de son allié, disant:
--Les Kzamms sont cachés parmi les arbustes! Si les mammouths nous
aidaient à les combattre, ils n'oseraient plus rôder autour du camp!
Le chef des mammouths demeurait impassible. Il ne cessait de considérer,
à l'arrière, le troupeau lointain dont il menait les destinées. Naoh,
sachant que les Kzamms étaient cachés à quelques portées de flèche, ne
put se résoudre à abandonner l'attaque. Il se glissa, suivi de Nam et de
Gaw, à travers les végétaux. Des javelots sifflèrent; plusieurs Kzamms
se dressèrent sur la broussaille pour mieux viser l'ennemi; et Naoh
poussa un long, un strident cri d'appel.
Alors, le chef des mammouths parut comprendre. Il lança dans l'espace le
barrit formidable qui rassemblait le troupeau, il fonça, suivi des deux
autres mâles, sur les Dévoreurs d'Hommes. Naoh, brandissant sa massue,
Nam et Gaw, tenant la hache dans leur main gauche, un dard de la main
droite, s'élançaient en clamant belliqueusement. Les Kzamms, épouvantés,
se dispersèrent à travers la brousse; mais la fureur avait saisi les
mammouths; ils chargeaient les fugitifs comme ils auraient chargé des
rhinocéros, tandis que, de la rive du Grand Fleuve, on voyait le
troupeau accourir par masses fauves. Tout craquait sur le passage des
bêtes formidables; les animaux cachés, loups, chacals, chevreuils,
cerfs, élaphes, chevaux, saïgas, sangliers, se levaient à travers
l'horizon et fuyaient comme devant la crue d'un fleuve.
Le grand mammouth atteignit le premier un fugitif. Le Kzamm se jeta sur
le sol en hurlant de terreur, mais la trompe musculeuse se replia pour
le saisir; elle lança l'homme verticalement, à dix coudées de terre, et
lorsqu'il retomba, une des vastes pattes l'écrasa comme un insecte.
Ensuite, un autre Dévoreur d'Hommes expira sous les défenses du deuxième
mâle, puis l'on vit un guerrier, tout jeune encore, se tordre, hurlant
et sanglotant dans une étreinte mortelle.
Le troupeau arrivait. Son flux monta sur la broussaille; un mascaret de
muscles engloutit la plaine; la terre palpita comme une poitrine; tous
les Kzamms qui se trouvaient sur le passage, depuis le Grand Fleuve
jusqu'aux tertres et jusqu'au bois de frênes, furent réduits en boue
sanglante. Alors seulement la fureur des mammouths s'apaisa. Le chef,
arrêté au pied d'un mamelon, donna le signal de la paix: tous
s'arrêtèrent, les yeux encore étincelants, les flancs secoués de
frissons.
Les Kzamms échappés au désastre fuyaient éperdument vers le midi. Il n'y
avait plus à craindre leurs embûches: ils renonçaient pour toujours à
traquer les Oulhamr et à les dévorer; ils portaient à leur horde
l'étonnante nouvelle de l'alliance des hommes du nord et des mammouths,
dont la légende allait se perpétuer à travers les générations
innombrables.
* * * * *
Pendant dix jours, les mammouths descendirent vers les terres basses, en
longeant la rive du fleuve. Leur vie était belle. Parfaitement adaptés à
leurs pâturages, la force emplissait leurs flancs lourds; une nourriture
abondante s'offrait à tous les détours du fleuve, dans les limons
palustres, sur l'humus des plaines, parmi les vieilles futaies
vénérables.
Aucune bête ne troublait leur voie. Souverains de l'étendue, maîtres de
leurs exodes et de leurs repos, les ancêtres avaient assuré leur
victoire, parfait leur instinct, assoupli leurs coutumes sociales, réglé
leur marche, leur tactique, leur campement et leur hiérarchie, pourvu à
la défense des faibles et à l'entente des puissants. La structure de
leur cerveau était délicate, leurs sens pleins de subtilité: ils avaient
une vision précise, et non la prunelle vague des chevaux ou des urus,
l'odorat fin, le tact sûr, l'ouïe vive.
Énormes, mais flexibles, pesants, mais agiles, ils exploraient les eaux
et la terre, palpaient les obstacles, flairaient, cueillaient,
déracinaient, pétrissaient, avec cette trompe aux fines nervures qui
s'enroulait comme un serpent, étreignait comme un ours, travaillait
comme une main d'homme. Leurs défenses fouissaient le sol; d'un coup de
leurs pieds circulaires, ils écrasaient le lion.
Rien ne limitait la victoire de leur race. Le temps leur appartenait
comme l'étendue. Qui aurait pu troubler leur repos; qui les empêcherait
de se perpétuer par des générations aussi nombreuses que celles dont ils
étaient la descendance?
Ainsi rêvait Naoh, tandis qu'il accompagnait le peuple des colosses. Il
écoutait avec bonheur la terre craquer à leur marche, il considérait
orgueilleusement leurs longues files pacifiques, échelonnées devant le
fleuve ou sous les ramures d'automne; toutes les bêtes s'écartaient à
leur approche et les oiseaux, pour les voir, descendaient du ciel ou
s'élevaient parmi les roseaux. Ce furent des jours si doux de sécurité
et d'abondance que, sans le souvenir de Gammla, Naoh n'en aurait pas
désiré la fin. Car, maintenant qu'il connaissait les mammouths, il les
trouvait moins durs, moins incertains, plus équitables que les hommes.
Leur chef n'était pas, tel Faouhm, redoutable à ses amis mêmes: il
conduisait le troupeau sans menaces et sans perfidie. Il n'y avait pas
un mammouth qui eût l'humeur féroce d'Aghoo et de ses frères...
* * * * *
Dès l'aube, lorsque le fleuve grisonnait devant l'Orient, les mammouths
se levaient sur la terre humide. Le Feu craquait, gorgé de pin ou de
sycomore, de peuplier ou de tilleul, et dans la profondeur sylvestre,
sur la rive brumeuse, les bêtes savaient que la vie du monde avait
reparu.
Elle s'élargissait dans les nuées, elle y inscrivait le symbole de tout
ce qu'elle faisait jaillir du néant des ténèbres où, sans elle, les
porphyres, les quartz, les gneiss, les micas, les minerais, les gemmes,
les marbres, dormiraient incolores et glacials, de tout ce qu'elle
créait de formes et de couleurs en brassant la mer tumultueuse et en la
volatilisant dans l'espace, en s'unissant à l'eau pour tisser les
plantes et pour pétrir la chair des bêtes.
Quand elle emplissait le ciel lourd d'automne, les mammouths
barrissaient en levant leurs trompes et goûtaient cette jeunesse qui est
dans le matin et qui fait oublier le soir. Ils se poursuivaient aux
sinuosités des havres et jusqu'à la pointe des promontoires; ils
s'assemblaient en groupes, émus du plaisir simple et profond de se
sentir les mêmes structures, les mêmes instincts, les mêmes gestes.
Puis, sans hâte et sans peine, ils déterraient les racines, arrachaient
les tiges fraîches, paissaient l'herbe, croquaient les châtaignes et les
glands, dégustaient le mousseron, le bolet, la morille, la chanterelle
et la truffe. Ils aimaient descendre tous ensemble à l'abreuvoir. Alors,
leur peuple paraissait plus nombreux, leur masse plus impressionnante.
Naoh gravissait quelque tertre ou escaladait une roche pour les voir
rouler vers la rive.
Leurs dos se succédaient comme les vagues d'une crue, leurs pieds larges
trouaient l'argile, leurs oreilles semblaient des chauves-souris
géantes, toujours prêtes à s'envoler; ils agitaient leurs trompes ainsi
que des troncs de cytises couverts d'une mousse boueuse, et les
défenses, par centaines, allongeaient leurs épieux lisses, étincelants
et courbes.
Le soir revenait. De nouveau, les nuages résumaient la splendeur des
choses, la nuit carnivore s'abattait comme un brouillard violâtre et le
Feu se mettait à croître. Les Oulhamr lui servaient une nourriture
copieuse. Il dévorait goulûment le bois de pin et les herbes sèches, il
haletait en rongeant le saule, son haleine devenait âcre en traversant
les tiges et les feuilles humides. A mesure qu'il grandissait, son corps
devenait plus clair, sa voix plus ronflante, il séchait la terre froide
et repoussait les ténèbres jusqu'à mille coudées. Tandis qu'il ajoutait
aux viandes, aux châtaignes et aux racines une saveur pénétrante, le
grand mammouth venait le regarder. Il s'y accoutumait, il prenait
plaisir à sa caresse et à son éclat, il fixait sur lui des yeux pensifs
et considérait les gestes de Naoh, de Nam ou de Gaw, jetant des rameaux,
des branches ou des gramens dans ses gueules écarlates. Peut-être
entrevoyait-il, vaguement, que la race des mammouths serait plus forte
encore si elle pouvait s'en servir.
Un soir, il vint plus près que de coutume, avançant la trompe et
flairant les souffles qui s'élevaient de cette bête aux formes
changeantes. Il s'arrêta, si immobile qu'il semblait un roc de schiste;
puis, saisissant une grosse branche, il la tint un moment suspendue et
la jeta au milieu des flammes. Elle fit jaillir un vol d'étincelles,
craqua, siffla, fuma et s'enflamma. Alors, secouant la tête avec un air
de contentement, il vint poser sa trompe sur l'épaule de Naoh, qui
n'avait pas fait un geste. Saisi de stupeur et d'admiration, il crut que
les mammouths savaient entretenir le Feu, comme les hommes, et il se
demanda pourquoi ils passaient leurs nuits dans le froid et dans
l'humidité.
Depuis ce soir, le grand mammouth se rapprocha encore des nomades. Il
aidait à ramasser la provision de bois, il alimentait le feu avec
sagacité et prudence, il rêvait dans la clarté cuivreuse, pourpre ou
cramoisie, selon les phases de la flamme. Des notions neuves
grossissaient dans son énorme crâne, qui établissaient un lien mental
entre lui et les Oulhamr. Il comprenait plusieurs paroles et beaucoup de
gestes; il savait lui-même se faire comprendre: en ce temps, les propos
qu'échangeaient les hommes ne dépassaient pas des actions immédiates et
très prochaines; la prévoyance des mammouths et leur connaissance des
choses avaient atteint à leur apogée. Ainsi, leur chef réglait quelque
temps à l'avance la mise en marche de la peuplade, lorsqu'on entrait
dans des territoires suspects ou énigmatiques; il se faisait précéder
d'éclaireurs; son expérience, guidée par une mémoire tenace, nourrie par
la réflexion, avait de la variété et de l'envergure. Avec moins de
précision que Naoh, il n'en avait pas moins certaines conceptions sur
les eaux, les plantes et les bêtes: il entrevoyait la succession des
périodes mornes et des périodes fertiles de l'année; il discernait
grossièrement le cours du soleil et ne le confondait pas avec celui de
la lune. S'il avait parlé la langue des hommes, il n'eût guère paru plus
fruste qu'Aghoo et ses frères, il aurait même exprimé certaines choses
que le vieux Goûn lui-même ne concevait point.
Car si les hommes, depuis des milliers de siècles, accroissaient et
affinaient leur entendement par tout ce qu'avaient palpé et transformé
leurs mains, les mammouths développaient, à l'aide de leur trompe
ingénieuse, maintes notions qui demeuraient étrangères aux hommes. Mais,
réduit à quelques intonations et à quelques signes, le langage des
colosses ne pouvait traduire tout ce qu'ils savaient; les plus subtils
restaient murés dans une solitude cérébrale; aucune réflexion multiple
ne pouvait se combiner avec une autre, ou se répandre par ce fleuve de
la tradition orale qui, chez les hommes, emportait, rassemblait, variait
intarissablement l'expérience, l'invention et les images... Néanmoins,
la distance n'était pas encore infranchissable. Si la tradition des
mammouths se bornait à l'imitation d'actes et de gestes millénaires, à
la transmission de ruses et de tactiques, à une éducation simple sur
l'usage des objets ou les devoirs envers la communauté et les individus,
ils avaient l'avantage d'un instinct social plus ancien que celui des
hommes et d'une longévité qui favorisait l'expérience individuelle. Car
l'homme n'était pas construit pour vivre autant de saisons qu'un
mammouth, et il était beaucoup plus sujet à périr accidentellement: il
ne pouvait pas compter sur une protection très efficace; la haine de ses
semblables le menaçait non seulement au-dehors, mais au sein de la horde
même. Aussi, existait-il moins d'hommes que de mammouths ayant reçu de
la vie une leçon à la fois durable et nombreuse. Et Naoh percevait chez
son colossal compagnon, dont une longue existence laissait intactes la
vigueur, la souplesse et la mémoire, dont l'oeil, l'ouïe et l'odorat
gardaient leur jeunesse, une intelligence qu'il jugeait supérieure à
celle du vieux Goûn, dont les souvenirs étaient vastes, mais dont les
jointures devenaient raides, les mouvements lents et indécis, l'ouïe
dure et la vue trouble...
* * * * *
Cependant, les mammouths continuaient à descendre le cours du Grand
Fleuve et, déjà, leur route s'éloignait de celle qui devait ramener les
Oulhamr vers la horde. Car le fleuve, qui d'abord suivait la route du
Nord, s'infléchissait à l'Orient et allait bientôt remonter vers le Sud.
Naoh s'inquiétait. A moins que le troupeau ne consentît à abandonner le
voisinage des rives, il allait falloir le quitter. Et c'était une très
douce habitude que de vivre parmi ces compagnons énormes et bénévoles.
Après tant de sécurité, les solitudes semblaient plus féroces. Là-bas,
sous l'automne pluvieuse, dans la forêt des fauves, sur l'immense
prairie pourrissante, ce serait jour et nuit l'embûche et le guet, la
brutalité de l'élément et la perfidie du félin.
Naoh, un matin, s'arrêta devant le chef des mammouths et lui dit:
--Le fils du Léopard a fait alliance avec la horde des mammouths. Son
coeur est content avec eux. Il les suivrait pendant les saisons sans
nombre. Mais il doit revoir Gammla au bord du Grand Marécage. Sa route
est au nord et vers l'occident. Pourquoi les mammouths ne
quitteraient-ils pas les bords du fleuve?
Il s'était appuyé contre une des défenses du mammouth; la bête,
pressentant son trouble et la gravité de ses desseins, l'écoutait,
immobile.
Puis elle balança lentement sa tête pesante, elle se remit en route pour
guider le troupeau qui continuait à suivre la rive. Naoh pensa que
c'était la réponse du colosse. Il se dit:
--Les mammouths ont besoin des eaux... Les Oulhamr aussi préféreraient
aller avec le fleuve...
La nécessité était devant lui. Il poussa un long soupir et appela ses
compagnons. Puis, ayant vu disparaître la fin du troupeau, il monta sur
un tertre. Il contemplait, au loin, le chef qui l'avait accueilli et
sauvé des Kzamms. Sa poitrine était grosse; la douleur et la crainte
l'habitaient; et, dirigeant les yeux, au Nord Occident, sur la steppe et
la brousse d'automne, il sentit sa faiblesse d'homme, son coeur s'éleva
plein de tendresse vers les mammouths et vers leur force.
TROISIÈME PARTIE
I
LES NAINS ROUGES
Il y eut de grandes pluies. Naoh, Nam et Gaw s'embourbèrent dans des
terres inondées, errèrent sous des ramures pourries, franchirent des
cimes et se reposèrent à l'abri des branchages, aux creux des rochers,
dans les fissures du sol. C'était le temps des champignons. Tous trois,
sachant qu'ils sont perfides et peuvent tuer un homme aussi sûrement que
le venin des serpents, ne mangeaient que ceux dont les vieillards leur
avaient enseigné la forme et la nuance. Ils les discernaient aussi par
l'odeur. Lorsque la chair manquait, ils allaient, selon les lieux et les
altitudes, à la découverte des cèpes, des chanterelles, des morilles,
des mousserons et des coulemelles. Ils les poursuivaient à l'ombre des
futaies humides, parmi les chênes ruisselants, les ormes dévorés de
mousses, les sycomores rouillés, sur les plantes visqueuses, dans la
léthargie des combes, sous le surplomb des schistes, des gneiss et des
porphyres.
Maintenant qu'ils avaient conquis le Feu, ils pouvaient les faire cuire,
embrochés à des ramilles ou exposés sur des pierres et même sur
l'argile. Ils faisaient aussi rôtir des glands et des racines, parfois
des châtaignes, croquaient des faînes et des noyaux, tiraient des sèves
douces aux érables.
Le Feu était leur joie et leur peine. Par les ouragans ou les pluies
torrentielles, ils le défendaient avec ruse et acharnement. Quelquefois,
lorsque l'eau coulait trop épaisse et trop opiniâtre, un abri devenait
nécessaire; s'il n'était offert ni par les rocs, ni par les arbres, ni
par le sol, il leur fallait le creuser ou le construire. Ainsi
perdaient-ils beaucoup de jours. Ils en perdaient aussi à contourner les
obstacles. Pour avoir voulu couper au plus droit, peut-être avaient-ils
allongé leur voyage. Ils l'ignoraient, ils marchaient vers le pays des
Oulhamr, au fil de l'instinct et en se rapportant au soleil qui donnait
des indications grossières mais incessantes.