Le mammouth, rassasié par une journée de pâture, mangeait lentement les

racines et les fèves. Quand il eut fini, il regarda le soleil couchant,

puis il se coucha sur le sol, tandis que sa trompe s'enroulait à demi

autour du torse de l'homme. Naoh en conclut que l'alliance était

complète, qu'il pourrait attendre sa guérison et celle de Gaw dans le

camp des mammouths, à l'abri des Kzamms, du Lion, du Tigre et de l'Ours

gris. Peut-être même lui serait-il accordé d'allumer le Feu dévorant et

de goûter la douceur des racines, des châtaignes et des viandes rôties.

Or le soleil s'ensanglanta dans le vaste occident, puis il alluma les

nuages magnifiques. Ce fut un soir rouge comme la fleur de basilier,

jaune comme une prairie de renoncules, lilas comme les veilleuses sur

une rive d'automne, et ses feux fouillaient la profondeur du fleuve: ce

fut un des beaux soirs de la terre mortelle. Il ne creusa pas des

contrées incommensurables comme les crépuscules d'été; mais il y eut des

lacs, des îles et des cavernes pétris de la lueur des magnolias, des

glaïeuls et des églantines, dont l'éclat touchait l'âme sauvage de Naoh.

Il se demanda qui donc allumait ces étendues innombrables, quels hommes

et quelles bêtes vivaient derrière la montagne du Ciel.

Il y avait trois jours que Naoh, Gaw et Nam vivaient dans le camp des

mammouths. Les Kzamms vindicatifs continuaient à rôder au bord du Grand

Fleuve, dans l'espoir de capturer et de dévorer les hommes qui avaient

déjoué leur ruse, défié leur force et pris leur Feu.

Naoh ne les redoutait pas, son alliance avec les mammouths était devenue

parfaite. Chaque matin, sa force était plus sûre. Son crâne ne

bourdonnait plus; la blessure de son épaule, peu profonde, se fermait

avec rapidité, toute fièvre avait cessé. Gaw aussi guérissait. Souvent

les trois Oulhamr, montés sur un tertre, défiaient les adversaires.

Naoh criait:

--Pourquoi rôdez-vous autour des mammouths et des Oulhamr? Vous êtes

devant les mammouths comme des chacals devant le Grand Ours. Ni la

massue ni la hache d'aucun Kzamm ne peuvent résister à la massue et à la

hache de Naoh! Si vous ne partez pas vers vos terres de chasse, nous

vous dresserons des pièges et nous vous tuerons.

Nam et Gaw poussaient leur cri de guerre en brandissant leurs sagaies;

mais les Kzamms rôdaient dans la brousse, parmi les roseaux, sur la

savane, ou sous les érables, les sycomores, les frênes et les peupliers.

On apercevait brusquement un torse velu, une tête aux grands cheveux; ou

bien des silhouettes confuses se glissaient dans les pénombres. Et

quoiqu'ils fussent sans crainte, les Oulhamr détestaient cette présence

mauvaise. Elle les empêchait de s'éloigner pour reconnaître le pays;

elle menaçait l'avenir, car il faudrait bientôt quitter les mammouths

pour retourner vers le Nord. Le fils du Léopard songeait aux moyens

d'éloigner l'ennemi de sa piste.

Il continuait à rendre hommage au chef des mammouths. Trois fois par

jour, il rassemblait pour lui des nourritures tendres, et il passait de

grands moments, assis auprès de lui, à tenter de comprendre son langage

et de lui faire entendre le sien. Le mammouth écoutait volontiers la

parole humaine, il secouait la tête et semblait pensif; quelquefois une

lueur singulière étincelait dans son oeil brun ou bien il plissait la

paupière comme s'il riait. Alors, Naoh songeait:

--Le grand mammouth comprend Naoh, mais Naoh ne le comprend pas encore.

Cependant, ils échangeaient des gestes dont le sens n'était pas douteux,

et qui se rapportaient à la nourriture. Quand le nomade criait:

--Voici!

Le mammouth approchait tout de suite, même si Naoh était caché: car il

savait qu'il y avait des racines, des tiges fraîches ou des fruits. Peu

à peu, ils apprirent à s'appeler, même sans motif. Le mammouth poussait

un barrit adouci; Naoh articulait une ou deux syllabes. Ils étaient

contents d'être à côté l'un de l'autre. L'homme s'asseyait sur la terre;

le mammouth rôdait autour de lui, et quelquefois, par jeu, il le

soulevait dans sa trompe enroulée, délicatement.

Pour arriver à son but, Naoh avait ordonné à ses guerriers de rendre

hommage à deux autres mammouths, qui étaient chefs après le colosse.

Comme ils étaient maintenant familiers avec les nomades, ils avaient

donné l'affection qui leur était demandée. Ensuite, Naoh avait appris

aux jeunes hommes comment il fallait habituer les géants à leur voix, si

bien que, le cinquième jour, les mammouths accouraient au cri de Nam et

de Gaw.

Les Oulhamr eurent un grand bonheur. Un soir, avant la fin du

crépuscule, Naoh ayant accumulé des branches et des herbes sèches, osa y

mettre le Feu. L'air était frais, assez sec, la brise très lente. Et la

Flamme avait crû, d'abord noire de fumée, puis pure, grondante et

couleur d'aurore.

De toutes parts, les mammouths accoururent. On voyait leurs grosses

têtes s'avancer et leurs yeux luire d'inquiétude. Les nerveux

barrissaient. Car ils connaissaient le feu! Ils l'avaient rencontré sur

la savane et dans la forêt, quand la foudre s'était abattue; il les

avait poursuivis, avec des craquements épouvantables; son haleine leur

cuisait la chair, ses dents perçaient leur peau invulnérable; les vieux

se souvenaient de compagnons saisis par cette chose terrible et qui

n'étaient plus revenus. Aussi considéraient-ils, avec crainte et menace,

cette flamme autour de laquelle se tenaient les petites bêtes

verticales.

Naoh, sentant leur déplaisir, se rendit auprès du grand mammouth et lui

dit:

--Le Feu des Oulhamr ne peut pas fuir; il ne peut pas croître à travers

les plantes; il ne peut pas se jeter sur les mammouths. Naoh l'a

emprisonné dans un sol où il ne trouverait aucune nourriture.

Le colosse, emmené à dix pas de la flamme, la contemplait, et, plus

curieux que ses semblables, pénétré aussi d'une confiance obscure en

voyant ses faibles amis si tranquilles, il se rassura. Comme son

agitation ou son calme réglaient, depuis de longues années, l'agitation

et le calme du troupeau, tous, peu à peu, ne redoutèrent plus le feu

immobile des Oulhamr comme ils redoutaient le feu formidable qui galope

sur la steppe.

Ainsi, Naoh put nourrir la flamme et refouler les ténèbres. Ce soir-là,

il goûta la viande, les racines, les champignons rôtis, et il s'en

délecta.

* * * * *

Le sixième jour, la présence des Kzamms devint plus insupportable. Naoh

avait maintenant repris toute sa force; l'inaction lui pesait; l'étendue

l'appelait vers le Nord. Ayant vu plusieurs torses velus apparaître

parmi des platanes, il fut saisi de colère, il s'exclama:

--Les Kzamms ne se nourriront pas de la chair de Naoh, de Gaw et de Nam!

Puis il fit venir ses compagnons et leur dit:

--Vous appellerez les mammouths avec lesquels vous avez fait alliance,

et, moi, je me ferai suivre du grand chef. Ainsi, nous pourrons

combattre les Dévoreurs d'Hommes.

Ayant caché le Feu en lieu sûr, les Oulhamr se mirent en route. A mesure

qu'ils s'éloignaient du camp, ils offraient des aliments aux mammouths,

et Naoh, par intervalles, parlait d'une voix douce. Cependant, à une

certaine distance, les colosses hésitèrent. Le sentiment de leur

responsabilité envers le troupeau s'accroissait à chaque enjambée. Ils

s'arrêtaient, ils tournaient la tête vers l'Occident. Puis ils cessèrent

d'avancer. Et lorsque Naoh fit entendre le cri d'appel, le chef des

mammouths y riposta en appelant à son tour. Le fils du Léopard revint

sur ses pas, il passa la main sur la trompe de son allié, disant:

--Les Kzamms sont cachés parmi les arbustes! Si les mammouths nous

aidaient à les combattre, ils n'oseraient plus rôder autour du camp!

Le chef des mammouths demeurait impassible. Il ne cessait de considérer,

à l'arrière, le troupeau lointain dont il menait les destinées. Naoh,

sachant que les Kzamms étaient cachés à quelques portées de flèche, ne

put se résoudre à abandonner l'attaque. Il se glissa, suivi de Nam et de

Gaw, à travers les végétaux. Des javelots sifflèrent; plusieurs Kzamms

se dressèrent sur la broussaille pour mieux viser l'ennemi; et Naoh

poussa un long, un strident cri d'appel.

Alors, le chef des mammouths parut comprendre. Il lança dans l'espace le

barrit formidable qui rassemblait le troupeau, il fonça, suivi des deux

autres mâles, sur les Dévoreurs d'Hommes. Naoh, brandissant sa massue,

Nam et Gaw, tenant la hache dans leur main gauche, un dard de la main

droite, s'élançaient en clamant belliqueusement. Les Kzamms, épouvantés,

se dispersèrent à travers la brousse; mais la fureur avait saisi les

mammouths; ils chargeaient les fugitifs comme ils auraient chargé des

rhinocéros, tandis que, de la rive du Grand Fleuve, on voyait le

troupeau accourir par masses fauves. Tout craquait sur le passage des

bêtes formidables; les animaux cachés, loups, chacals, chevreuils,

cerfs, élaphes, chevaux, saïgas, sangliers, se levaient à travers

l'horizon et fuyaient comme devant la crue d'un fleuve.

Le grand mammouth atteignit le premier un fugitif. Le Kzamm se jeta sur

le sol en hurlant de terreur, mais la trompe musculeuse se replia pour

le saisir; elle lança l'homme verticalement, à dix coudées de terre, et

lorsqu'il retomba, une des vastes pattes l'écrasa comme un insecte.

Ensuite, un autre Dévoreur d'Hommes expira sous les défenses du deuxième

mâle, puis l'on vit un guerrier, tout jeune encore, se tordre, hurlant

et sanglotant dans une étreinte mortelle.

Le troupeau arrivait. Son flux monta sur la broussaille; un mascaret de

muscles engloutit la plaine; la terre palpita comme une poitrine; tous

les Kzamms qui se trouvaient sur le passage, depuis le Grand Fleuve

jusqu'aux tertres et jusqu'au bois de frênes, furent réduits en boue

sanglante. Alors seulement la fureur des mammouths s'apaisa. Le chef,

arrêté au pied d'un mamelon, donna le signal de la paix: tous

s'arrêtèrent, les yeux encore étincelants, les flancs secoués de

frissons.

Les Kzamms échappés au désastre fuyaient éperdument vers le midi. Il n'y

avait plus à craindre leurs embûches: ils renonçaient pour toujours à

traquer les Oulhamr et à les dévorer; ils portaient à leur horde

l'étonnante nouvelle de l'alliance des hommes du nord et des mammouths,

dont la légende allait se perpétuer à travers les générations

innombrables.

* * * * *

Pendant dix jours, les mammouths descendirent vers les terres basses, en

longeant la rive du fleuve. Leur vie était belle. Parfaitement adaptés à

leurs pâturages, la force emplissait leurs flancs lourds; une nourriture

abondante s'offrait à tous les détours du fleuve, dans les limons

palustres, sur l'humus des plaines, parmi les vieilles futaies

vénérables.

Aucune bête ne troublait leur voie. Souverains de l'étendue, maîtres de

leurs exodes et de leurs repos, les ancêtres avaient assuré leur

victoire, parfait leur instinct, assoupli leurs coutumes sociales, réglé

leur marche, leur tactique, leur campement et leur hiérarchie, pourvu à

la défense des faibles et à l'entente des puissants. La structure de

leur cerveau était délicate, leurs sens pleins de subtilité: ils avaient

une vision précise, et non la prunelle vague des chevaux ou des urus,

l'odorat fin, le tact sûr, l'ouïe vive.

Énormes, mais flexibles, pesants, mais agiles, ils exploraient les eaux

et la terre, palpaient les obstacles, flairaient, cueillaient,

déracinaient, pétrissaient, avec cette trompe aux fines nervures qui

s'enroulait comme un serpent, étreignait comme un ours, travaillait

comme une main d'homme. Leurs défenses fouissaient le sol; d'un coup de

leurs pieds circulaires, ils écrasaient le lion.

Rien ne limitait la victoire de leur race. Le temps leur appartenait

comme l'étendue. Qui aurait pu troubler leur repos; qui les empêcherait

de se perpétuer par des générations aussi nombreuses que celles dont ils

étaient la descendance?

Ainsi rêvait Naoh, tandis qu'il accompagnait le peuple des colosses. Il

écoutait avec bonheur la terre craquer à leur marche, il considérait

orgueilleusement leurs longues files pacifiques, échelonnées devant le

fleuve ou sous les ramures d'automne; toutes les bêtes s'écartaient à

leur approche et les oiseaux, pour les voir, descendaient du ciel ou

s'élevaient parmi les roseaux. Ce furent des jours si doux de sécurité

et d'abondance que, sans le souvenir de Gammla, Naoh n'en aurait pas

désiré la fin. Car, maintenant qu'il connaissait les mammouths, il les

trouvait moins durs, moins incertains, plus équitables que les hommes.

Leur chef n'était pas, tel Faouhm, redoutable à ses amis mêmes: il

conduisait le troupeau sans menaces et sans perfidie. Il n'y avait pas

un mammouth qui eût l'humeur féroce d'Aghoo et de ses frères...

* * * * *

Dès l'aube, lorsque le fleuve grisonnait devant l'Orient, les mammouths

se levaient sur la terre humide. Le Feu craquait, gorgé de pin ou de

sycomore, de peuplier ou de tilleul, et dans la profondeur sylvestre,

sur la rive brumeuse, les bêtes savaient que la vie du monde avait

reparu.

Elle s'élargissait dans les nuées, elle y inscrivait le symbole de tout

ce qu'elle faisait jaillir du néant des ténèbres où, sans elle, les

porphyres, les quartz, les gneiss, les micas, les minerais, les gemmes,

les marbres, dormiraient incolores et glacials, de tout ce qu'elle

créait de formes et de couleurs en brassant la mer tumultueuse et en la

volatilisant dans l'espace, en s'unissant à l'eau pour tisser les

plantes et pour pétrir la chair des bêtes.

Quand elle emplissait le ciel lourd d'automne, les mammouths

barrissaient en levant leurs trompes et goûtaient cette jeunesse qui est

dans le matin et qui fait oublier le soir. Ils se poursuivaient aux

sinuosités des havres et jusqu'à la pointe des promontoires; ils

s'assemblaient en groupes, émus du plaisir simple et profond de se

sentir les mêmes structures, les mêmes instincts, les mêmes gestes.

Puis, sans hâte et sans peine, ils déterraient les racines, arrachaient

les tiges fraîches, paissaient l'herbe, croquaient les châtaignes et les

glands, dégustaient le mousseron, le bolet, la morille, la chanterelle

et la truffe. Ils aimaient descendre tous ensemble à l'abreuvoir. Alors,

leur peuple paraissait plus nombreux, leur masse plus impressionnante.

Naoh gravissait quelque tertre ou escaladait une roche pour les voir

rouler vers la rive.

Leurs dos se succédaient comme les vagues d'une crue, leurs pieds larges

trouaient l'argile, leurs oreilles semblaient des chauves-souris

géantes, toujours prêtes à s'envoler; ils agitaient leurs trompes ainsi

que des troncs de cytises couverts d'une mousse boueuse, et les

défenses, par centaines, allongeaient leurs épieux lisses, étincelants

et courbes.

Le soir revenait. De nouveau, les nuages résumaient la splendeur des

choses, la nuit carnivore s'abattait comme un brouillard violâtre et le

Feu se mettait à croître. Les Oulhamr lui servaient une nourriture

copieuse. Il dévorait goulûment le bois de pin et les herbes sèches, il

haletait en rongeant le saule, son haleine devenait âcre en traversant

les tiges et les feuilles humides. A mesure qu'il grandissait, son corps

devenait plus clair, sa voix plus ronflante, il séchait la terre froide

et repoussait les ténèbres jusqu'à mille coudées. Tandis qu'il ajoutait

aux viandes, aux châtaignes et aux racines une saveur pénétrante, le

grand mammouth venait le regarder. Il s'y accoutumait, il prenait

plaisir à sa caresse et à son éclat, il fixait sur lui des yeux pensifs

et considérait les gestes de Naoh, de Nam ou de Gaw, jetant des rameaux,

des branches ou des gramens dans ses gueules écarlates. Peut-être

entrevoyait-il, vaguement, que la race des mammouths serait plus forte

encore si elle pouvait s'en servir.

Un soir, il vint plus près que de coutume, avançant la trompe et

flairant les souffles qui s'élevaient de cette bête aux formes

changeantes. Il s'arrêta, si immobile qu'il semblait un roc de schiste;

puis, saisissant une grosse branche, il la tint un moment suspendue et

la jeta au milieu des flammes. Elle fit jaillir un vol d'étincelles,

craqua, siffla, fuma et s'enflamma. Alors, secouant la tête avec un air

de contentement, il vint poser sa trompe sur l'épaule de Naoh, qui

n'avait pas fait un geste. Saisi de stupeur et d'admiration, il crut que

les mammouths savaient entretenir le Feu, comme les hommes, et il se

demanda pourquoi ils passaient leurs nuits dans le froid et dans

l'humidité.

Depuis ce soir, le grand mammouth se rapprocha encore des nomades. Il

aidait à ramasser la provision de bois, il alimentait le feu avec

sagacité et prudence, il rêvait dans la clarté cuivreuse, pourpre ou

cramoisie, selon les phases de la flamme. Des notions neuves

grossissaient dans son énorme crâne, qui établissaient un lien mental

entre lui et les Oulhamr. Il comprenait plusieurs paroles et beaucoup de

gestes; il savait lui-même se faire comprendre: en ce temps, les propos

qu'échangeaient les hommes ne dépassaient pas des actions immédiates et

très prochaines; la prévoyance des mammouths et leur connaissance des

choses avaient atteint à leur apogée. Ainsi, leur chef réglait quelque

temps à l'avance la mise en marche de la peuplade, lorsqu'on entrait

dans des territoires suspects ou énigmatiques; il se faisait précéder

d'éclaireurs; son expérience, guidée par une mémoire tenace, nourrie par

la réflexion, avait de la variété et de l'envergure. Avec moins de

précision que Naoh, il n'en avait pas moins certaines conceptions sur

les eaux, les plantes et les bêtes: il entrevoyait la succession des

périodes mornes et des périodes fertiles de l'année; il discernait

grossièrement le cours du soleil et ne le confondait pas avec celui de

la lune. S'il avait parlé la langue des hommes, il n'eût guère paru plus

fruste qu'Aghoo et ses frères, il aurait même exprimé certaines choses

que le vieux Goûn lui-même ne concevait point.

Car si les hommes, depuis des milliers de siècles, accroissaient et

affinaient leur entendement par tout ce qu'avaient palpé et transformé

leurs mains, les mammouths développaient, à l'aide de leur trompe

ingénieuse, maintes notions qui demeuraient étrangères aux hommes. Mais,

réduit à quelques intonations et à quelques signes, le langage des

colosses ne pouvait traduire tout ce qu'ils savaient; les plus subtils

restaient murés dans une solitude cérébrale; aucune réflexion multiple

ne pouvait se combiner avec une autre, ou se répandre par ce fleuve de

la tradition orale qui, chez les hommes, emportait, rassemblait, variait

intarissablement l'expérience, l'invention et les images... Néanmoins,

la distance n'était pas encore infranchissable. Si la tradition des

mammouths se bornait à l'imitation d'actes et de gestes millénaires, à

la transmission de ruses et de tactiques, à une éducation simple sur

l'usage des objets ou les devoirs envers la communauté et les individus,

ils avaient l'avantage d'un instinct social plus ancien que celui des

hommes et d'une longévité qui favorisait l'expérience individuelle. Car

l'homme n'était pas construit pour vivre autant de saisons qu'un

mammouth, et il était beaucoup plus sujet à périr accidentellement: il

ne pouvait pas compter sur une protection très efficace; la haine de ses

semblables le menaçait non seulement au-dehors, mais au sein de la horde

même. Aussi, existait-il moins d'hommes que de mammouths ayant reçu de

la vie une leçon à la fois durable et nombreuse. Et Naoh percevait chez

son colossal compagnon, dont une longue existence laissait intactes la

vigueur, la souplesse et la mémoire, dont l'oeil, l'ouïe et l'odorat

gardaient leur jeunesse, une intelligence qu'il jugeait supérieure à

celle du vieux Goûn, dont les souvenirs étaient vastes, mais dont les

jointures devenaient raides, les mouvements lents et indécis, l'ouïe

dure et la vue trouble...

* * * * *

Cependant, les mammouths continuaient à descendre le cours du Grand

Fleuve et, déjà, leur route s'éloignait de celle qui devait ramener les

Oulhamr vers la horde. Car le fleuve, qui d'abord suivait la route du

Nord, s'infléchissait à l'Orient et allait bientôt remonter vers le Sud.

Naoh s'inquiétait. A moins que le troupeau ne consentît à abandonner le

voisinage des rives, il allait falloir le quitter. Et c'était une très

douce habitude que de vivre parmi ces compagnons énormes et bénévoles.

Après tant de sécurité, les solitudes semblaient plus féroces. Là-bas,

sous l'automne pluvieuse, dans la forêt des fauves, sur l'immense

prairie pourrissante, ce serait jour et nuit l'embûche et le guet, la

brutalité de l'élément et la perfidie du félin.

Naoh, un matin, s'arrêta devant le chef des mammouths et lui dit:

--Le fils du Léopard a fait alliance avec la horde des mammouths. Son

coeur est content avec eux. Il les suivrait pendant les saisons sans

nombre. Mais il doit revoir Gammla au bord du Grand Marécage. Sa route

est au nord et vers l'occident. Pourquoi les mammouths ne

quitteraient-ils pas les bords du fleuve?

Il s'était appuyé contre une des défenses du mammouth; la bête,

pressentant son trouble et la gravité de ses desseins, l'écoutait,

immobile.

Puis elle balança lentement sa tête pesante, elle se remit en route pour

guider le troupeau qui continuait à suivre la rive. Naoh pensa que

c'était la réponse du colosse. Il se dit:

--Les mammouths ont besoin des eaux... Les Oulhamr aussi préféreraient

aller avec le fleuve...

La nécessité était devant lui. Il poussa un long soupir et appela ses

compagnons. Puis, ayant vu disparaître la fin du troupeau, il monta sur

un tertre. Il contemplait, au loin, le chef qui l'avait accueilli et

sauvé des Kzamms. Sa poitrine était grosse; la douleur et la crainte

l'habitaient; et, dirigeant les yeux, au Nord Occident, sur la steppe et

la brousse d'automne, il sentit sa faiblesse d'homme, son coeur s'éleva

plein de tendresse vers les mammouths et vers leur force.

TROISIÈME PARTIE

I

LES NAINS ROUGES

Il y eut de grandes pluies. Naoh, Nam et Gaw s'embourbèrent dans des

terres inondées, errèrent sous des ramures pourries, franchirent des

cimes et se reposèrent à l'abri des branchages, aux creux des rochers,

dans les fissures du sol. C'était le temps des champignons. Tous trois,

sachant qu'ils sont perfides et peuvent tuer un homme aussi sûrement que

le venin des serpents, ne mangeaient que ceux dont les vieillards leur

avaient enseigné la forme et la nuance. Ils les discernaient aussi par

l'odeur. Lorsque la chair manquait, ils allaient, selon les lieux et les

altitudes, à la découverte des cèpes, des chanterelles, des morilles,

des mousserons et des coulemelles. Ils les poursuivaient à l'ombre des

futaies humides, parmi les chênes ruisselants, les ormes dévorés de

mousses, les sycomores rouillés, sur les plantes visqueuses, dans la

léthargie des combes, sous le surplomb des schistes, des gneiss et des

porphyres.

Maintenant qu'ils avaient conquis le Feu, ils pouvaient les faire cuire,

embrochés à des ramilles ou exposés sur des pierres et même sur

l'argile. Ils faisaient aussi rôtir des glands et des racines, parfois

des châtaignes, croquaient des faînes et des noyaux, tiraient des sèves

douces aux érables.

Le Feu était leur joie et leur peine. Par les ouragans ou les pluies

torrentielles, ils le défendaient avec ruse et acharnement. Quelquefois,

lorsque l'eau coulait trop épaisse et trop opiniâtre, un abri devenait

nécessaire; s'il n'était offert ni par les rocs, ni par les arbres, ni

par le sol, il leur fallait le creuser ou le construire. Ainsi

perdaient-ils beaucoup de jours. Ils en perdaient aussi à contourner les

obstacles. Pour avoir voulu couper au plus droit, peut-être avaient-ils

allongé leur voyage. Ils l'ignoraient, ils marchaient vers le pays des

Oulhamr, au fil de l'instinct et en se rapportant au soleil qui donnait

des indications grossières mais incessantes.

La Guerre du Feu: Roman des âges farouches · 第 8 / 14 段