s'alanguir sur le fleuve et de s'évanouir dans les trembles; on
n'entendait que la rumeur assourdie des eaux. Fallait-il attendre
jusqu'à l'aube ou se mettre à la recherche de l'absent? Il répugnait
étrangement à Naoh de laisser le Feu à la garde de Nam. D'autre part,
l'image du jeune guerrier pourchassé par les Dévoreurs d'Hommes le
surexcitait. A cause du Feu, il pouvait l'abandonner à son sort, et même
il le devait, mais il s'était pris pour ses compagnons d'une tendresse
sauvage; ils participaient véritablement de sa personne; leurs dangers
l'alarmaient autant que les siens, davantage même, car il les savait
plus que lui exposés aux embûches, menacés par les éléments et les
êtres.
--Naoh va chercher la trace de Gaw! dit-il enfin. Il laissera le fils du
Peuplier veiller sur le Feu. Nam n'aura pas de repos, il mouillera
l'écorce lorsqu'elle sera trop chaude: il ne s'éloignera jamais plus
longtemps qu'il ne faut pour aller jusqu'au fleuve et en revenir.
--Nam veillera sur le Feu comme sur sa propre vie! répondit fortement le
jeune nomade.
Il ajouta avec fierté:
--Nam sait entretenir la flamme! Sa mère le lui a enseigné lorsqu'il
était aussi petit qu'un louveteau.
--C'est bien. Si Naoh n'est pas revenu quand le soleil sera à la hauteur
des peupliers, Nam se réfugiera auprès des mammouths... et, si Naoh
n'est pas revenu avant la fin du jour, Nam fuira seul vers le pays de
chasse des Oulhamr.
Il s'éloigna; toute sa chair vibrait de détresse, et maintes fois il se
retourna vers la silhouette déclinante de Nam, vers la petite cage du
Feu, dont il se figurait voir encore la faible lumière, alors qu'elle
était déjà confondue avec le clair de lune.
VI
LA RECHERCHE DE GAW
Pour retrouver la piste de Gaw, il lui fallait retourner d'abord vers le
camp des Dévoreurs d'Hommes. Il marchait plus lentement. Son épaule
brûlait sous les feuilles de saule qu'il y avait pressées; sa tête
bourdonnait: il sentait une douleur à l'endroit où l'avait atteint la
massue, et il éprouvait une grande mélancolie à voir que, après la
conquête du Feu, sa tâche demeurait aussi rude et aussi incertaine. Il
arriva ainsi au tournant de la même fresnaie d'où, avec ses jeunes
hommes, il avait aperçu la halte des Kzamms. Alors, un brasier rouge y
éteignait la lueur de la lune montante; maintenant, le camp était morne,
les braises, dispersées par Naoh, s'étaient toutes éteintes, l'argenture
nocturne se posait sur l'immobilité des hommes et des choses; on
n'entendait que la plainte intermittente d'un blessé.
Naoh, ayant consulté chacun de ses sens, eut la certitude que les
poursuivants n'étaient pas revenus. Il marcha vers le camp: les plaintes
du blessé cessèrent; il sembla n'y avoir plus là que des cadavres.
D'ailleurs, il ne s'attarda pas; il marcha dans la direction par où Gaw
avait fui tout d'abord, et il retrouva la piste. D'abord facile à
suivre, accompagnée qu'elle était par les traces nombreuses des Kzamms,
et presque en ligne droite, elle s'infléchissait par la suite, tournait
entre des mamelons, revenait sur elle-même, traversait des broussailles.
Une mare la coupait brusquement: Naoh ne la ressaisit qu'au tournant de
la rive, humide maintenant, comme si Gaw et les autres eussent été
trempés dans l'eau.
Devant un bois de sycomores, les Kzamms avaient dû se diviser en
plusieurs bandes. Naoh réussit toutefois à démêler la direction
favorable et marcha pendant trois ou quatre mille coudées encore. Mais
alors il dut s'arrêter. De gros nuages engloutissaient la lune, l'aube
ne se décelait pas encore. Le fils du Léopard s'assit au pied d'un
sycomore qui croissait depuis dix générations d'hommes. Les fauves
avaient fini leur chasse, les animaux diurnes ne bougeaient pas encore,
cachés dans la terre, les fourrés, les trous des arbres, ou parmi les
ramures.
Naoh se reposa; quelques gouttes du temps éternel s'écoulèrent à travers
la vie fugitive du bois. Puis une blancheur froide commença à se
répandre de cime en cime. L'aube d'automne, appesantie et morte,
effleurait les feuilles débiles et les nids ruineux, poussant devant
elle une petite brise qui semblait le soupir des sycomores. Naoh, debout
devant la lumière, encore pâle comme la cendre blanche d'un foyer,
mangea un morceau de chair séchée, se pencha sur le sol, et se remit à
suivre la piste. Elle le guida pendant des milliers de coudées. Sortie
du bois, elle traversa une plaine de sable où l'herbe était rare et les
arbrisseaux rabougris; elle tourna parmi des terres où les roseaux
rouges pourrissaient au bord des mares; elle monta une colline et
s'engagea parmi des mamelons; elle s'arrêta enfin au bord d'une rivière
que Gaw, certainement, avait franchie. Naoh la franchit à son tour et,
après de longues démarches, découvrit que deux pistes de Kzamms
convergeaient: Gaw pouvait être cerné!
Alors, le chef pensa qu'il serait bon d'abandonner le fugitif à son
sort, afin de ne pas risquer, contre une seule existence, sa vie, celle
de Nam et celle du Feu. Mais la poursuite l'exaspérait, quelque fièvre
battait entre ses tempes, une espérance s'obstinait malgré tout; il
subissait aussi le simple entraînement de la chose commencée.
Outre les deux partis de Kzamms, dont Naoh venait de reconnaître la
ruse, il fallait craindre celui qui avait poursuivi Nam et qui, après
tant de tours et de détours, avait eu le temps de prendre une position
avantageuse, si même il ne s'était divisé en groupes enveloppants.
Confiant dans sa grande vitesse et dans sa ruse, le fils du Léopard
suivit sans hésiter la piste même de Gaw, s'arrêtant à peine pour sonder
l'étendue.
Le sol devint dur: le granit apparaissait sous un humus pauvre et de
couleur bleuâtre; puis une colline escarpée se présenta, que Naoh se
décida à gravir, car les traces étaient maintenant assez récentes pour
que, de la cime, on pût espérer surprendre la silhouette de Gaw ou un
parti de poursuivants. Le nomade se glissa parmi la broussaille, et
parvint tout au haut de la colline. Il poussa une faible exclamation:
Gaw venait d'apparaître sur une bande de terre rouge, terre de minium
qui semblait arrosée du sang de troupeaux innombrables.
Derrière lui, à mille coudées, les hommes aux grands torses et aux
jambes brèves avançaient en ordre éparpillé; vers le nord, une deuxième
troupe débordait. Toutefois, malgré la durée de la poursuite, le fils du
Saïga ne semblait pas épuisé; les Kzamms trahissaient une fatigue pour
le moins égale à la sienne. Durant la longue nuit d'automne, Gaw n'avait
pris le galop que pour se dérober aux embûches ou pour inquiéter les
ennemis. Par malheur, les manoeuvres des Kzamms l'avaient égaré; il se
dirigeait à l'aventure, sans plus savoir s'il était au couchant ou au
midi du roc où il devait rejoindre le chef.
Naoh put suivre les péripéties de la chasse. Gaw filait vers un bois de
pins au nord-est. La première troupe le suivait en formant une ligne
brisée qui coupait la retraite sur un front de mille coudées. La
deuxième troupe, qui débordait au nord, commençait à s'infléchir, de
manière à atteindre le bois en même temps que le fugitif: mais, tandis
que celui-ci l'aborderait par le sud-ouest, eux devaient y accéder par
le levant. Cette situation n'était point désespérée, ni même très
défavorable, pourvu que le fugitif obliquât vers le nord-ouest, dès
qu'il se trouverait à couvert. Véloce, il lui serait facile de prendre
une avance convenable et si Naoh le joignait alors, ils pourraient
prendre la direction du Grand Fleuve.
D'un coup d'oeil le chef reconnut la voie favorable: c'était une étendue
broussailleuse, où il serait caché et qui le mènerait à la hauteur du
bois, au couchant. Déjà, il se disposait à descendre de la colline,
lorsqu'une péripétie nouvelle, de beaucoup plus redoutable, le fit
tressaillir: un troisième parti apparaissait, cette fois au nord-ouest;
Gaw ne pouvait plus éviter l'étreinte des Kzamms qu'en fuyant à
l'occident à grande vitesse. Il ne semblait pas avoir conscience du
péril, il suivait une ligne droite.
Une fois encore, Naoh hésita entre la nécessité de sauvegarder le Feu,
Nam et lui-même, et la tentation de secourir Gaw; une fois encore, il
céda à la force mystérieuse qui pousse l'homme et les bêtes à poursuivre
l'oeuvre commencée. Le fils du Léopard, après un long regard sur le
site, dont toutes les particularités se fixèrent sur sa rétine,
descendit la colline.
Il s'engagea le long de la broussaille, dont il suivit la limite
occidentale. Puis il fit un crochet à travers de hautes herbes bleues et
rousses; et comme sa vitesse dépassait de beaucoup celle des Kzamms et
de Gaw, qui ménageaient leur souffle, il arriva en vue du bois avant que
le fugitif ne s'y fût engagé.
Maintenant, il lui fallait faire connaître sa présence. Il imita la
bramée de l'élaphe, en la répétant trois fois: c'était un signal
familier aux Oulhamr. Mais la distance était trop grande; Gaw aurait
peut-être entendu en temps ordinaire: las, son attention tendue sur les
poursuivants, le rappel lui échappa.
Alors, Naoh se décida à paraître: il jaillit des hautes herbes, surgit
devant les ennemis et poussa son cri de guerre. Un long hurlement,
répété par les partis de Kzamms qui survenaient à l'ouest et à l'est du
bois, se répercuta dans l'espace. Gaw s'arrêta, tremblant sur ses
jarrets, de joie et d'étonnement,--puis, donnant toute sa vitesse, il
accourut vers le fils du Léopard. Déjà, celui-ci, sûr d'être suivi,
fuyait selon la ligne praticable. Mais le troisième parti de Kzamms,
averti, avait aussi changé de route et se précipitait pour couper la
retraite, tandis que les premiers poursuivants se portaient à grande
vitesse dans une direction presque parallèle à celle des fugitifs. Ces
manoeuvres réussirent: la route de l'ouest se trouva bloquée à la fois
par des Kzamms et par une masse rocheuse, presque inaccessible, et il
devenait impossible de s'infléchir vers le sud-ouest où des guerriers
formaient un demi-cercle.
Comme Naoh menait directement Gaw vers le roc, les Kzamms, resserrant
leur étreinte, poussèrent un cri de triomphe; plusieurs parvinrent à
cinquante coudées des Oulhamr et lancèrent des sagaies. Mais Naoh,
traversant un rideau de broussailles, entraînait son compagnon à travers
un défilé entrevu du haut de la colline.
Les Kzamms hurlaient; quelques-uns se hissèrent à leur tour jusqu'au
défilé; les autres tournèrent l'obstacle.
* * * * *
Cependant, Naoh et Gaw fuyaient de toute leur vitesse; ils eussent pris
une avance considérable si le terrain n'avait été si rude, si inégal et
si mouvant. Quand ils ressortirent à l'autre extrémité de la masse
rocheuse, trois Kzamms débouchaient du nord et coupaient la retraite.
Naoh eût pu biaiser en se rejetant au midi; mais il entendait le bruit
croissant de la poursuite: il sut que de ce côté aussi sa course allait
être arrêtée. Toute hésitation devenait mortelle.
Il s'élança droit sur les survenants, la massue d'une main et la hache
de l'autre, tandis que Gaw saisissait son harpon. Craignant de laisser
échapper les Oulhamr, les trois Kzamms s'étaient éparpillés. Naoh bondit
sur celui qui était vers sa gauche. C'était un guerrier très jeune,
leste et flexible, qui leva sa hache pour parer l'attaque. Un coup de
massue lui arracha son arme; un second coup l'abattit.
Les deux autres Dévoreurs d'Hommes s'étaient précipités sur Gaw,
comptant le terrasser assez vite pour réunir leurs forces contre Naoh.
Le jeune Oulhamr avait dardé une sagaie et blessé, mais faiblement, un
des agresseurs. Avant qu'il eût pu frapper de l'épieu, il était atteint
à la poitrine. Un recul rapide, puis un bond transverse lui permirent de
se mettre en garde. Tandis que l'un des Kzamms l'attaquait de face, avec
vélocité, l'autre cherchait à le frapper par derrière: Gaw allait
succomber, lorsque Naoh arriva. L'énorme massue s'abattit avec le bruit
d'un arbre qui croule; un Kzamm craqua et s'affaissa; l'autre battit en
retraite, vers un groupe de guerriers qui, débouchant au nord,
s'avançait à grande allure.
Il était trop tard. Les Oulhamr échappaient à l'étreinte; ils fuyaient
vers l'ouest, le long d'une ligne où aucun ennemi ne leur barrait le
passage; à chaque bond, ils augmentaient leur avance.
Ils coururent longtemps, tantôt sur la terre sonore, tantôt sur la fange
ou parmi les herbes sifflantes, tantôt dans la brousse ou dans les
tourbières, tantôt gravissant les côtes et tantôt dévalant éperdument.
Bien avant que le soleil fût au milieu du firmament, ils avaient six
mille coudées d'avance. Souvent, ils espérèrent que l'ennemi cesserait
la poursuite, mais lorsqu'ils atteignaient une cime, ils finissaient
toujours par découvrir la meute acharnée des Dévoreurs d'Hommes.
Or, Gaw s'affaiblissait. Sa blessure n'avait pas cessé de répandre du
sang. Quelquefois ce n'était qu'un filet insaisissable: malgré la
galopade furieuse, la plaie semblait close; puis, après quelques efforts
plus brusques ou quelques faux pas dans une fondrière, le liquide rouge
se mettait à sourdre. De jeunes peupliers s'étaient rencontrés, Naoh
avait construit un tampon de feuilles; mais la blessure continuait à
saigner sous le bandage; peu à peu, la vitesse de Gaw devint égale, puis
inférieure à celle des Kzamms. Chaque fois maintenant que les fugitifs
se retournaient, l'avant-garde des Kzamms avait gagné du terrain. Et le
fils du Léopard, avec une rage profonde, songeait que si Gaw ne
reprenait pas quelque force, ils seraient rejoints avant d'avoir pu
atteindre le troupeau des mammouths. Mais Gaw ne reprenait pas de force;
une colline se présenta, qu'il gravit avec une peine excessive; au
sommet, les jambes tremblantes, le visage couleur de cendre, le coeur
exténué, il chancela. Et Naoh, tourné vers la troupe fauve, qui
commençait à gravir la pente, vit combien la distance avait encore
décru.
--Si Gaw ne peut plus courir, dit-il d'une voix creuse, les Dévoreurs
d'Hommes nous auront rejoints avant que nous n'arrivions en vue du
fleuve.
--Les yeux de Gaw sont obscurs, ses oreilles sifflent comme des
grillons! balbutia le jeune guerrier. Que le fils du Léopard continue
seul sa course, Gaw mourra pour le Feu et pour le chef.
--Gaw ne mourra pas encore!
Et, se tournant vers les Kzamms, Naoh poussa un furieux cri de guerre,
puis, jetant Gaw sur son dos, il reprit sa course. D'abord, son grand
courage et sa formidable musculature lui permirent de garder son avance.
Sur le sol déclive, il bondissait, emporté par la pesanteur. Flexibles
comme des branches de frêne, ses jarrets soutenaient cette chute
incessante. Au bas de la colline, son souffle s'accéléra, ses pieds
s'alourdirent. Sans sa blessure, qui brûlait sourdement, sans le coup de
massue sur la tête, qui faisait encore bruire ses oreilles, il aurait
pu, même avec Gaw sur l'épaule, devancer les Dévoreurs d'Hommes aux
jambes trapues et lassés par une longue course. Mais il avait dépassé
ses forces; nulle bête sur la steppe ou sous les futaies n'aurait pu
mener une tâche aussi longue et aussi harassante... Maintenant, sans
relâche, la distance décroissait, qui le séparait des Kzamms.
Il entendait leurs pas gratter la terre et y rebondir; il savait à
chaque moment de combien ils se rapprochaient: ils furent à cinq cents
coudées, puis à quatre cents, puis à deux cents. Alors, le fils du
Léopard déposa Gaw sur la terre et, les yeux hagards, il eut une
hésitation suprême.
--Gaw, fils du Saïga, dit-il enfin, Naoh ne peut plus t'emporter devant
les Dévoreurs d'Hommes!
Gaw s'était redressé. Il dit:
--Naoh doit abandonner Gaw et sauver le Feu.
Tout engourdi, car, malgré les secousses, il avait dormi sur l'épaule du
chef, il se secoua, il étendit les bras, et les Kzamms, parvenus à
soixante coudées, levaient leurs sagaies pour commencer la lutte. Naoh,
résolu à ne fuir qu'au dernier moment, leur fit face. Les premiers
projectiles bourdonnèrent; lancés de trop loin, la plupart retombaient
sans même parvenir jusqu'aux Oulhamr; un seul, effleurant Gaw à la
jambe, lui fit une blessure aussi légère qu'une épine d'églantier. A la
riposte, Naoh atteignit le plus proche des Dévoreurs d'Hommes; ensuite,
il transperça le ventre d'un guerrier qui s'avançait à grands bonds. Ce
double exploit jeta le trouble parmi les agresseurs d'avant-garde. Ils
poussèrent une clameur épouvantable, mais s'arrêtèrent pour attendre du
renfort.
Cette pause fut favorable aux Oulhamr. La piqûre semblait avoir réveillé
Gaw. D'une main encore faible, il avait saisi un harpon et il le
brandissait, attendant que les ennemis fussent à bonne portée. Naoh,
voyant le geste, demanda:
--Gaw a donc repris de la force? Qu'il fuie!... Naoh retardera la
poursuite...
Le jeune guerrier hésitait, mais le chef reprit d'un ton bref:
--Va!
Gaw se mit à fuir, d'un pas qui, d'abord lourd et hésitant,
s'affermissait à mesure. Naoh reculait, lent et formidable, tenant à
chaque main une sagaie, et les Kzamms hésitaient. Enfin, leur chef
ordonna l'attaque. Les dards sifflèrent, les hommes bondirent. Naoh
arrêta encore deux guerriers dans leur course et prit du champ.
Et la poursuite recommença sur la terre innombrable. Gaw, parfois
retrouvait ses jarrets, parfois s'alanguissait, les muscles mous, le
souffle rude. Naoh l'entraînait par la main. L'avantage n'en restait pas
moins aux Kzamms. Ils suivaient d'un trot soutenu, sans même se hâter,
confiants dans leur endurance. Or Naoh ne pouvait plus emporter son
compagnon. La grande fatigue et la fièvre rendaient sa blessure pesante;
son crâne s'emplissait de rumeur; et, par surcroît, il avait heurté son
pied contre une roche.
--Il faut que Gaw meure! ne cessait de répéter le jeune guerrier. Naoh
dira qu'il a bien combattu.
Sombre, le chef ne répondait point. Il écoutait le trot des ennemis. De
nouveau, ils furent à deux cents coudées, puis à cent, tandis que les
fugitifs gravissaient une pente. Alors le fils du Léopard, rassemblant
ses énergies profondes, maintint la distance jusqu'au haut du mamelon.
Et là, jetant un long regard sur l'occident, la poitrine palpitante à la
fois de lassitude et d'espérance, il cria:
--Le Grand Fleuve... les mammouths!
L'eau vaste était là, miroitante parmi les peupliers, les aulnes, les
frênes et les vernes; le troupeau était là aussi, à quatre mille
coudées, paissant les racines et les jeunes arbres. Naoh se rua,
entraînant Gaw dans un élan qui leur fit gagner plus de cent coudées.
C'était le dernier soubresaut! Ils reperdirent cette faible avance,
coudée par coudée. Les Kzamms poussaient leur cri de guerre...
Quand deux mille coudées séparèrent Naoh et Gaw de la cime du mamelon,
les Kzamms étaient presque à portée. Ils gardaient leur pas égal et
bref, d'autant plus sûrs d'atteindre les Oulhamr qu'ils les acculeraient
au troupeau de mammouths. Ils savaient que ceux-ci, malgré leur
indifférence pacifique, ne souffraient aucune présence; donc, ils
refouleraient les fugitifs.
Toutefois les poursuivants ne négligeaient pas de se rapprocher; on
entendait maintenant leur souffle, et il fallait encore parcourir mille
coudées!... Alors Naoh poussa une longue plainte et l'on vit un homme
émerger d'un bois de platanes; puis, une des énormes bêtes leva sa
trompe avec un barrit strident. Elle s'élança, suivie de trois autres,
droit vers le fils du Léopard. Les Kzamms, effarés et contents,
s'arrêtèrent: il n'y avait plus qu'à attendre le recul des Oulhamr, à
les cerner et à les anéantir.
Naoh, cependant, continua de courir pendant une centaine de coudées,
puis, tournant vers les Kzamms son visage creux de fatigue et ses yeux
étincelants de triomphe, il cria:
--Les Oulhamr ont fait alliance avec les mammouths. Naoh se rit des
Dévoreurs d'Hommes.
Tandis qu'il parlait, les mammouths arrivèrent; à la stupeur infinie des
Kzamms, le plus grand mit sa trompe sur l'épaule de l'Oulhamr. Et Naoh
poursuivit:
--Naoh a pris le Feu. Il a abattu quatre guerriers dans le campement; il
en a abattu quatre autres pendant la poursuite...
Les Kzamms répondirent par des hurlements de fureur, mais, comme les
mammouths avançaient encore, ils reculèrent en hâte, car, pas plus que
les Oulhamr, ils n'avaient encore conçu que l'homme pût combattre ces
hordes colossales.
VII
LA VIE CHEZ LES MAMMOUTHS
Nam avait bien gardé le Feu. Il brûlait clair et pur dans sa cage
lorsque Naoh le retrouva. Et quoique son harassement fût extrême, que la
blessure mordît sa chair comme un loup, que sa tête bourdonnât de
fièvre, le fils du Léopard eut un grand moment de bonheur. Dans sa large
poitrine battait toute l'espérance humaine, plus belle de ce que, sans
l'ignorer, il ne songeait pas à la mort. La jeunesse palpitait en lui
et, pour sa courte prévoyance, c'était l'Éternité. Il vit le marécage au
printemps, lorsque les roseaux dardent tous ensemble leurs flèches
tendres, lorsque les peupliers, les aulnes et les saules revêtent leur
fourrure verte et blanche, lorsque les sarcelles, les hérons, les
ramiers, les mésanges s'interpellent, lorsque la pluie tombe si allègre
que c'est comme si la vie même tombait sur la terre. Et devant les eaux,
et sur les herbes et parmi les arbres, la face de la postérité était la
face de Gammla; toute la joie des hommes était le corps flexible, les
bras fins et le ventre rond de la fille de Faouhm.
Quand Naoh eut rêvé devant le Feu, il cueillit des racines et des
plantes tendres, pour en faire hommage au chef des mammouths, car il
concevait que l'alliance, pour être durable, devait chaque jour être
renouvelée. Alors seulement, Nam prenant la garde, il alla choisir une
retraite, au centre du grand troupeau, et s'y étendit:
--Si les mammouths quittent le pâturage, fit Nam, je réveillerai le fils
du Léopard.
--Le pâturage est abondant, répondit Naoh: les mammouths y paîtront
jusqu'au soir.
Il tomba dans un sommeil profond comme la mort.
Quand il s'éveilla, le soleil s'inclinait sur la savane. Des nuages
couleur de schiste s'amoncelaient et, doucement, ils ensevelissaient le
disque jaune, pareil à une vaste fleur de nénuphar. Naoh se sentit les
membres brisés aux jointures; la fièvre courait au travers de son crâne
et de son échine; mais le bourdonnement s'affaiblissait dans ses
oreilles et la douleur de son épaule reculait.
Il se leva, regarda d'abord le Feu, puis demanda au veilleur:
--Les Kzamms sont-ils revenus?
--Ils ne se sont pas éloignés encore... ils attendent, sur le bord du
fleuve, devant l'île aux hauts peupliers.
--C'est bien! répondit le fils du Léopard. Ils n'auront pas de Feu
pendant les nuits humides; ils perdront courage et retourneront vers
leur horde. Que Nam dorme à son tour.
Tandis que Nam s'étendait sur les feuilles et le lichen, Naoh examina
Gaw, qui s'agitait dans un rêve. Le jeune homme était faible, la peau
ardente; son souffle passait avec rudesse, mais le sang ne coulait plus
de sa poitrine. Le chef, songeant qu'il ne rentrerait pas encore dans
les racines de la terre profonde, se pencha sur le Feu, avec un grand
désir de le voir croître dans un brasier de branches sèches.
Mais il repoussa ce désir vers les journées suivantes. Car il fallait
d'abord obtenir que le chef des mammouths permît aux Oulhamr de passer
la nuit dans son camp. Naoh le chercha du regard. Il l'aperçut,
solitaire, selon son habitude, pour mieux veiller sur le troupeau et
mieux scruter l'étendue. Il paissait des arbrisseaux dont la tête
dépassait à peine le sol. Le fils du Léopard cueillit des racines de
fougère comestible; il trouva aussi des fèves de marais; puis il se
dirigea vers le grand mammouth. La bête, à son approche, cessa de ronger
les arbrisseaux tendres; elle agita doucement sa trompe velue; même,
elle fit quelques pas vers Naoh. En lui voyant les mains chargées de
nourriture, elle montra du contentement, et elle commençait aussi à
éprouver de la tendresse pour l'homme. Le nomade tendit la provende
qu'il tenait contre sa poitrine et murmura:
--Chef des mammouths, les Kzamms n'ont pas encore quitté le fleuve. Les
Oulhamr sont plus forts que les Kzamms, mais ils ne sont que trois,
tandis qu'eux sont plus de trois fois deux mains. Ils nous tueront si
nous nous éloignons des mammouths!