s'abriter. Des îles s'offraient: refuge contre les entreprises du fauve,
peu efficaces contre les hommes, elles gêneraient les mouvements,
rendraient presque impossible la conquête du Feu et exposeraient à
toutes les embûches. Naoh préféra le rivage. Il s'établit sur un roc de
schiste, qui dominait faiblement le site. Les flancs en étaient abrupts,
la partie supérieure formait un plateau où pouvaient s'étendre dix
hommes.
Les préparatifs du campement furent terminés au crépuscule. Il y avait,
entre les Oulhamr et les poursuivants, assez de distance pour ne
concevoir aucune crainte durant la moitié de la nuit.
Le temps était frais. Peu de nuages rampaient dans le couchant
d'écarlate. Tout en dévorant leur repas de chair crue, de noix et de
champignons, les guerriers observaient la terre noircissante. La clarté
permettait encore de discerner les îles, sinon l'autre rive du fleuve.
Des onagres passèrent; une troupe de chevaux descendit jusqu'aux berges;
c'étaient des bêtes trapues, dont la tête paraissait très grosse, à
cause de la crinière emmêlée. Leurs mouvements avaient un grand charme;
leurs yeux, larges et fous, dardaient une lueur bleue; l'inquiétude
rompait et précipitait leur élan; penchés sur l'eau, ils demeuraient
tremblants, humant l'espace, pleins de méfiance. Ils burent vite et
s'enfuirent. Et la nuit éploya son aile de cendre; elle couvrait déjà
l'Orient, tandis qu'à l'Occident persistait une pourpre fine; un
rugissement tonna sur l'étendue.
--Le lion! murmura Gaw.
--La rive est pleine de proies! répondit Naoh. Le lion est sage; il
attaquera plutôt l'antilope ou le cerf que les hommes!
Le rugissement s'éloigna; des chacals glapirent et l'on vit sinuer leurs
silhouettes légères. Les Oulhamr dormirent alternativement jusqu'à
l'aube. Ensuite, ils se remirent à descendre la rive du Grand Fleuve.
Des mammouths les arrêtèrent. Leur troupeau couvrait une largeur de
mille coudées et une longueur triple; ils pâturaient, ils arrachaient
les plantes tendres, ils déterraient les racines, et leur existence
parut aux trois hommes, heureuse, sûre et magnifique. Quelquefois, se
réjouissant dans leur force, ils se poursuivaient sur la terre molle ou
s'entre-frappaient doucement de leurs trompes velues. Sous leurs pieds
immenses, le Lion Géant ne serait qu'une argile; leurs défenses
déracineraient les chênes, leurs têtes de granit les briseraient. Et
considérant la souplesse de leurs trompes, Naoh ne put s'empêcher de
dire:
--Le mammouth est le maître de tout ce qui vit sur la terre!
Il ne les craignait point: il savait qu'ils n'attaquent aucune bête, si
elle ne les importune. Il dit encore:
--Aoûm, fils du Corbeau, avait fait alliance avec les mammouths.
--Pourquoi ne ferions-nous pas comme Aoûm? demanda Gaw.
--Aoûm comprenait les mammouths, objecta Naoh; nous ne les comprenons
pas.
Pourtant, cette question l'avait frappé; il y rêvait, tout en tournant,
à distance, autour du troupeau gigantesque. Et sa pensée se traduisant
tout haut, il reprit:
--Les mammouths n'ont pas une parole comme les hommes. Ils se
comprennent entre eux. Ils connaissent le cri des chefs; Goûn dit qu'ils
prennent, au commandement, la place qu'on leur indique, et qu'ils
tiennent conseil avant de partir pour une terre nouvelle... Si nous
devinions leurs signes, nous ferions alliance avec eux.
Il vit un mammouth énorme qui les regardait passer. Solitaire, en
contrebas de la rive, parmi de jeunes peupliers, il paissait les pousses
tendres. Naoh n'en avait jamais rencontré d'aussi considérable. Sa
stature s'élevait à douze coudées. Une crinière épaisse comme celle des
lions croissait sur sa nuque; sa trompe velue semblait un être distinct,
qui tenait de l'arbre et du serpent.
La vue des trois hommes parut l'intéresser, car on ne pouvait supposer
qu'elle l'inquiétât. Et Naoh criait:
--Les mammouths sont forts! Le Grand Mammouth est plus fort que tous les
autres: il écraserait le tigre et le lion comme des vers, il
renverserait dix aurochs d'un choc de sa poitrine... Naoh, Nam et Gaw
sont les amis du grand mammouth!
Le mammouth dressait ses oreilles membraneuses; il écouta les sons
articulés par la bête verticale, secoua lentement sa trompe et barrit.
--Le mammouth a compris! s'écria Naoh avec joie. Il sait que les Oulhamr
reconnaissent sa puissance.
Il cria encore:
--Si les fils du Léopard, du Saïga et du Peuplier retrouvent le Feu, ils
cuiront la châtaigne et le gland pour en faire don au grand mammouth!
Comme il parlait, sa vue rencontra une mare, où poussaient des nénuphars
orientaux. Naoh n'ignorait pas que le mammouth aimait leurs tiges
souterraines. Il fit signe à ses compagnons; ils se mirent à arracher
les longues plantes roussies. Quand ils en eurent un grand tas, ils les
lavèrent avec soin et les portèrent vers la bête colossale. Arrivé à
cinquante coudées, Naoh reprit la parole:
--Voici! Nous avons arraché ces plantes pour que tu puisses en faire ta
pâture. Ainsi, tu sauras que les Oulhamr sont les amis du mammouth.
Et il se retira.
Curieux, le géant s'approcha des racines. Il les connaissait bien; elles
étaient à son goût. Tandis qu'il mangeait, sans hâte, avec de longues
pauses, il observait les trois hommes. Quelquefois, il redressait sa
trompe pour flairer, puis il la balançait d'un air pacifique.
Alors Naoh se rapprocha par des mouvements insensibles: il se trouva
devant ces pieds colosses, sous cette trompe qui déracinait les arbres,
sous ces défenses aussi longues que le corps d'un urus; il était comme
un mulot devant une panthère. D'un seul geste, la bête pouvait le
réduire en miettes. Mais, tout vibrant de la foi qui crée, il
tressaillit d'espérance et d'inspiration... La trompe le frôla, elle
passa sur son corps, en le flairant; Naoh, sans souffle, toucha à son
tour la trompe velue. Ensuite il arracha des herbes et de jeunes
pousses, qu'il offrit en signe d'alliance: il savait qu'il faisait
quelque chose de profond et d'extraordinaire, son coeur s'enflait
d'enthousiasme.
IV
L'ALLIANCE ENTRE L'HOMME ET LE MAMMOUTH
Or Nam et Gaw avaient vu le mammouth venir auprès de leur chef: ils
conçurent mieux la petitesse de l'homme; puis, quand la trompe énorme se
posa sur Naoh, ils murmurèrent:
--Voilà! Naoh va être écrasé, Nam et Gaw seront seuls devant les Kzamms,
les bêtes et les eaux.
Ensuite, ils virent la main de Naoh effleurer la bête; leur âme s'emplit
de joie et d'orgueil.
--Naoh a fait alliance avec le mammouth! murmura Nam. Naoh est le plus
puissant des hommes.
Cependant, le fils du Léopard criait:
--Que Nam et Gaw approchent à leur tour, de la manière que Naoh s'est
approché... Ils arracheront de l'herbe et des pousses, et les offriront
au mammouth.
Ils l'écoutaient, la poitrine chaude, pleins de foi; ils s'avancèrent
avec la lenteur dont le chef avait donné l'exemple, arrachant à leur
passage tantôt de l'herbe tendre, tantôt de jeunes racines.
Quand ils furent proches, ils tendirent leur récolte. Comme Naoh la
tendait en même temps qu'eux, le mammouth vint la dévorer.
Ainsi se noua l'alliance des Oulhamr avec le mammouth.
* * * * *
La lune nouvelle avait grandi; elle approchait de la nuit où elle se
lèverait aussi vaste que le soleil. Or, un soir des temps, les Kzamms et
les Oulhamr campaient à vingt mille coudées les uns des autres. C'était
encore le long du fleuve. Les Kzamms occupaient une bande sèche du
territoire; ils se chauffaient devant le Feu rugissant et mangeaient de
lourds quartiers de viande, car la chasse avait été abondante, tandis
que les Oulhamr se partageaient en silence, dans l'ombre humide et
froide, quelques racines et la chair d'un ramier.
A dix mille coudées de la rive, les mammouths dormaient parmi les
sycomores. Ils supportaient, pendant le jour, la présence des nomades;
la nuit, ils montraient une humeur plus ombrageuse, soit qu'ils
connussent ses embûches, soit qu'ils fussent gênés dans leur repos par
une autre présence que celle de leur race. Chaque soir les Oulhamr
s'éloignaient donc, au-delà du terme où leur émanation pouvait être
importune.
Or, cette fois, Naoh demanda à ses compagnons:
--Nam et Gaw sont-ils prêts à la fatigue? Leurs membres sont-ils souples
et leur poitrine pleine de souffle?
Le fils du Peuplier répondit:
--Nam a dormi une partie du jour. Pourquoi ne serait-il pas prêt au
combat?
Et Gaw dit à son tour:
--Le fils du Saïga peut parcourir, de toute sa vitesse, la distance qui
le sépare des Kzamms.
--C'est bien! Naoh et ses jeunes hommes iront vers les Kzamms. Ils vont
lutter toute la nuit pour conquérir le Feu.
Nam et Gaw se levèrent d'un bond et suivirent leur chef. Il ne fallait
pas compter sur les ténèbres pour surprendre l'ennemi: une lune à peine
écornée se levait à l'autre rive du Grand Fleuve. Elle apparaissait
tantôt toute rouge au ras des îles, tantôt rompue par quelque file de
hauts peupliers, à travers lesquels elle s'éparpillait en lunules;
ailleurs, elle s'enfonçait dans les flots noirs, où son image vacillante
parfois rappelait un étincelant nuage d'été, parfois rampait comme un
python de cuivre, ou s'allongeait ainsi qu'un cygne; une nappe
d'écailles et de micas s'élançait de son orbe et s'évasait obliquement
d'une rive à l'autre.
Les Oulhamr accélérèrent d'abord leur marche, choisissant des terrains
où les végétaux étaient courts. A mesure qu'ils approchaient du
campement des Kzamms, leurs pas se ralentirent. Ils circulaient
parallèlement les uns aux autres, séparés par des intervalles
considérables, afin de surveiller la plus grande aire possible, et de ne
pas être cernés. Brusquement, au détour d'une oseraie, les flammes
resplendirent, lointaines encore: le clair de lune les rendait pâles.
Les Kzamms dormaient: trois guetteurs entretenaient le brasier et
surveillaient la nuit. Les rôdeurs, tapis parmi les végétaux, épiaient
le campement avec une convoitise rageuse. Ah! s'ils pouvaient seulement
dérober une étincelle! Ils tenaient prêts des brindilles sèches, des
rameaux finement découpés: le Feu ne mourrait plus entre leurs mains
jusqu'à ce qu'ils l'eussent emprisonné dans la cage d'écorce, doublée
intérieurement de pierres plates. Mais comment approcher de la flamme?
Comment détourner l'attention des Kzamms, surexcitée depuis la nuit où
le fils du Léopard avait paru devant leur foyer?...
Naoh dit:
--Voici. Pendant que Naoh remontera le long du Grand Fleuve, Nam et Gaw
erreront dans la plaine, autour du camp des Dévoreurs d'Hommes. Tantôt
ils se cacheront et tantôt ils se montreront. Quand les ennemis
s'élanceront sur leur trace, ils prendront la fuite, mais non de toute
leur vitesse, car il faut que les Kzamms espèrent les saisir et qu'ils
les poursuivent longtemps. Nam et Gaw mettront leur courage à ne pas
fuir trop vite... Ils entraîneront les Kzamms jusqu'auprès de la Pierre
Rouge. Si Naoh n'y est pas, ils passeront entre les mammouths et le
Grand Fleuve. Naoh retrouvera leur piste.
Les jeunes nomades frissonnèrent; il leur était dur d'être séparés de
Naoh devant les Kzamms formidables. Dociles, ils se glissèrent à travers
les végétaux, tandis que le fils du Léopard se dirigeait vers la rive.
Du temps passa. Puis Nam se montra sous un catalpa et disparut; ensuite
la silhouette de Gaw se dessina furtive sur les herbes... Les veilleurs
donnèrent l'alarme; les Kzamms surgirent en désordre, avec de longs
hurlements, et s'assemblèrent autour de leur chef. C'était un guerrier
de stature médiocre, aussi trapu que l'ours des cavernes. Il leva deux
fois sa massue, proféra des propos rauques et donna le signal.
Les Kzamms formèrent six groupes éparpillés en demi-cercle. Naoh, plein
de doute et d'inquiétude, les regarda disparaître; puis il ne songea
qu'à conquérir le Feu.
Quatre hommes le gardaient, choisis parmi les plus robustes. L'un
surtout paraissait redoutable. Aussi trapu que le chef, et de taille
plus haute, la seule dimension de sa massue annonçait sa force. Il se
tenait en pleine lumière. Naoh discerna la mâchoire énorme, les yeux
ombragés par des arcades velues, les jambes brèves, triangulaires et
massives. Moins denses, les trois autres n'en montraient pas moins des
torses épais et de longs bras aux muscles durcis.
La position de Naoh était favorable: la brise, légère mais persistante,
soufflait vers lui, emportait son émanation loin des veilleurs; des
chacals rôdaient sur la savane, émettant une odeur perçante; il avait,
par surcroît, gardé une des peaux conquises. Ces circonstances lui
permirent d'approcher à soixante coudées du Feu. Il s'arrêta longtemps.
La lune dépassait les peupliers, lorsqu'il se dressa et poussa son cri
de guerre.
Surpris par son apparition brusque, les Kzamms l'épiaient. Leur stupeur
ne dura guère: hurlant tous ensemble, ils levèrent la hache de pierre,
la massue ou la sagaie.
Naoh clama:
--Le fils du Léopard est venu, à travers les savanes, les forêts, les
montagnes et les rivières, parce que sa tribu est sans Feu!... Si les
Kzamms lui laissent prendre quelques tisons à leur foyer, il se retirera
sans combattre!
Ils ne comprenaient pas mieux ces paroles d'une langue étrangère qu'ils
n'eussent compris le hurlement des loups. Voyant qu'il était seul, ils
ne songeaient qu'à le massacrer. Naoh recula, dans l'espoir qu'ils se
disperseraient et qu'il pourrait les attirer loin du Feu; ils
s'élancèrent en groupe.
Le plus grand, dès qu'il fut à portée, jeta une sagaie à pointe de
silex. Il l'avait dardée avec force et adresse. L'arme, effleurant
l'épaule de Naoh, retomba sur la terre humide. L'Oulhamr, qui préférait
ménager ses propres armes, ramassa le trait et le lança à son tour. Avec
un sifflement, l'arme décrivit une courbe; elle perça la gorge d'un
Kzamm, qui chancela et s'étendit. Ses compagnons, poussant des clameurs
de chiens, ripostèrent simultanément. Naoh n'eut que le temps de se
jeter à terre pour éviter les pointes tranchantes, et les Dévoreurs
d'Hommes, le croyant atteint, se précipitèrent pour l'achever. Déjà, il
avait rebondi et ripostait. Un Kzamm, frappé au ventre, cessa la
poursuite, tandis que les deux autres projetaient coup sur coup leurs
sagaies: du sang jaillit à la hanche de Naoh, mais sentant que la
blessure n'était point profonde, il se mit à tourner autour de ses
adversaires, car il ne redoutait plus d'être enveloppé. Il s'éloignait,
il revenait, si bien qu'il se trouva entre le Feu et ses ennemis.
--Naoh est plus rapide que les Kzamms! cria-t-il. Il prendra le Feu et
les Kzamms auront perdu deux guerriers.
Il bondit encore; il vint tout près de la flamme. Et il étendait les
mains pour saisir des tisons, lorsqu'il s'aperçut avec tremblement que
tous étaient presque consumés. Il fit le tour du brasier, dans
l'espérance de trouver une branche maniable: sa recherche fut vaine.
Et les Kzamms arrivaient!
Il voulut fuir, il se heurta à une souche et trébucha, si bien que ses
antagonistes réussirent à lui barrer la route, en l'acculant contre le
Feu. Quoique le brasier occupât une aire considérable et se trouvât
surhaussé, il aurait pu le franchir. Un désespoir formidable emplissait
sa poitrine; l'idée de retourner vaincu, dans la nuit, lui fut
insupportable. Levant ensemble sa hache et sa massue, il accepta le
combat.
V
POUR LE FEU
Les deux Kzamms n'avaient pas cessé d'approcher, encore que leurs pas se
ralentissent. Le plus fort brandissait une dernière sagaie, qu'il jeta
presque à bout portant. Naoh la détourna d'un revers de hache; l'arme
fine se perdit dans les flammes. Au même instant, les trois massues
tournoyèrent.
Celle de Naoh rencontra simultanément les deux autres et le heurt rompit
l'élan des adversaires. Le moins fort des Kzamms avait chancelé. Naoh
s'en aperçut, se rua sur lui et, d'un choc énorme, lui rompit la nuque.
Mais lui-même fut atteint: un noeud de massue déchira rudement son
épaule gauche; à peine s'il évita un coup en plein crâne. Haletant, il
se rejeta en arrière, pour reprendre position, puis, l'arme haute, il
attendit.
Quoiqu'il ne lui restât qu'un seul adversaire, ce fut le moment
épouvantable. Car son bras gauche pouvait à peine lui servir, tandis que
le Kzamm se dressait, doublement armé, dans la plénitude de sa force.
C'était le guerrier de haute stature, au torse profond, cerclé de côtes
plus pareilles à des côtes d'aurochs qu'à des côtes d'homme, avec des
bras dont la longueur dépassait d'un tiers ceux de Naoh. Ses jambes
incurvées, trop brèves pour la course, lui assuraient un puissant
équilibre.
Avant l'attaque décisive, il examina sournoisement le grand Oulhamr.
Jugeant que sa supériorité serait plus sûre s'il frappait à deux mains,
il ne garda que sa massue. Puis il prit l'offensive.
Les armes, presque égales de poids, taillées dans le chêne dur,
s'entrechoquèrent. Le coup du Kzamm fut plus fort que celui de Naoh, qui
ne pouvait user de sa main gauche. Mais le fils du Léopard avait paré
par un mouvement transversal. Quand le Kzamm renouvela l'attaque, il
rencontra le vide; Naoh s'était dérobé. Ce fut lui qui prit l'offensive:
à la troisième reprise, sa massue arriva comme un roc. Elle eût fendu la
tête de l'adversaire, si les longs bras fibreux n'avaient su se relever
à temps; de nouveau, les noeuds de chêne se rencontrèrent, et le Kzamm
recula. Il riposta par un coup frénétique, qui arracha presque la massue
de Naoh; et, avant que celui-ci eût repris position, les mains du
Dévoreur d'Hommes se relevaient et se rabattaient. L'Oulhamr put
amortir, il ne put arrêter le coup: atteint en plein crâne, il plia sur
les jarrets, il vit tourbillonner la terre, les arbres et le feu. Dans
cette seconde mortelle, l'instinct ne l'abandonna point, une énergie
suprême s'éleva du fond de l'être, et, de biais, avant que l'adversaire
ne se fût ressaisi, il lança sa massue. Des os craquèrent; le Kzamm
croula: son cri se perdit dans la mort.
Alors, la joie de Naoh gronda comme un torrent; il considéra, avec un
rire rauque, le brasier où soubresautaient des flammes. Sous les astres
profonds, dans la rumeur du fleuve, au murmure léger de la brise,
entrecoupé du glapissement des chacals et de la voix d'un lion perdu à
l'autre rive, il avait peine à concevoir son triomphe.
Et il criait d'une voix haletante:
--Naoh est maître du Feu!
Il lui semblait être la vie souveraine du monde. Il tournait lentement
autour de la bête rouge, il allongeait la main vers elle, il exposait sa
poitrine à cette caresse depuis si longtemps perdue. Puis il murmurait
encore, dans le ravissement et dans l'extase:
--Naoh est maître du Feu!
A la longue, la fièvre de son bonheur s'apaisa. Il commença de craindre
le retour des Kzamms; il lui fallait emporter sa conquête. Déliant les
pierres minces qu'il portait avec lui, depuis son départ du grand
marécage, il se disposa à les réunir avec des brindilles, des écorces et
des roseaux. Comme il furetait autour du camp, il eut une joie nouvelle:
dans un repli du terrain, il venait d'apercevoir la cage où les
Dévoreurs d'Hommes entretenaient le Feu.
C'était une sorte de nid en écorce, garni de pierres plates disposées
avec un art grossier, patient et solide; une petite flamme y scintillait
encore. Quoique Naoh sût fabriquer les cages à feu aussi bien qu'aucun
homme de sa horde, il lui eût été difficile d'en faire une aussi
parfaite. Il y fallait le loisir, un choix attentif des pierres, des
remaniements nombreux. La cage des Kzamms était composée d'une triple
couche de feuilles de schiste, maintenues extérieurement par une écorce
de chêne vert; elle était reliée par des branchettes flexibles. Une
fente maintenait un tirage léger.
Ces cages demandaient une vigilance incessante; il fallait défendre la
flamme contre la pluie et les vents; prendre garde qu'elle ne décrût ni
n'augmentât au-delà de certaines limites fixées par une expérience
millénaire, et renouveler souvent l'écorce.
Naoh n'ignorait aucun des rites transmis par les ancêtres: il ranima
légèrement le Feu, il imbiba la surface extérieure d'un peu d'eau puisée
dans une flaque, il vérifia la fente et l'état du schiste. Avant de
fuir, il s'empara des haches et des sagaies éparses, puis il jeta un
dernier regard sur le camp et sur la plaine.
Deux des adversaires tournaient leurs faces roides vers les étoiles; les
deux autres, malgré leurs souffrances, se tenaient immobiles, pour faire
croire qu'ils étaient morts. La prudence et la loi des hommes voulaient
qu'ils fussent achevés.
Naoh s'approcha de celui qui était blessé à la cuisse, et déjà il
dardait sa sagaie: un étrange dégoût lui pénétra le coeur, toute haine
se perdait dans la joie, et il ne put se résigner à éteindre de nouveaux
souffles.
D'ailleurs, il était plus urgent d'écraser le foyer: il en éparpilla les
tisons, à l'aide d'une des massues laissées par les vaincus, il les
réduisit en fragments trop menus pour durer jusqu'au retour des
guerriers, puis, entravant les blessés dans des roseaux et des branches,
il cria:
--Les Kzamms n'ont pas voulu donner un tison au fils du Léopard et les
Kzamms n'ont plus de Feu. Ils rôderont dans la nuit et dans le froid,
jusqu'à ce qu'ils aient rejoint leur horde!... Ainsi les Oulhamr sont
devenus plus forts que les Kzamms!
Naoh se retrouva seul au pied du tertre où Nam et Gaw devaient le
rejoindre. Il ne s'en étonna point: les jeunes guerriers avaient dû
faire de vastes détours devant leurs poursuivants...
Après avoir couvert sa plaie de feuilles de saule, il s'assit près de la
flamme légère où étincelait son destin.
Le temps coula avec les eaux du Grand-Fleuve et avec les rayons de la
lune montante. Lorsque l'astre toucha le zénith, Naoh dressa la tête.
Dans les mille rumeurs éparses, il reconnaissait un rythme particulier,
qui était celui de l'homme. C'était un pas rapide, mais moins compliqué
que celui des bêtes à quatre pattes. Presque imperceptible d'abord, il
se précisa, puis, un élan de la brise apportant quelque émanation
subite, l'Oulhamr se dit:
--Voici le fils du Peuplier qui a dépisté les ennemis.
Car aucun indice de poursuite ne se décelait sur la plaine.
Bientôt une silhouette flexible se dessina entre deux sycomores; Naoh
reconnut qu'il ne s'était pas trompé: c'était Nam qui s'avançait dans la
nappe argentine du clair de lune. Il ne tarda pas à paraître au pied du
tertre.
Et le chef demanda:
--Les Kzamms ont-ils perdu la trace de Nam?
--Nam les a entraînés très loin dans le nord, puis les a devancés et il
a longtemps marché dans la rivière. Ensuite, il s'est arrêté; il n'a
plus vu, ni entendu, ni flairé les Dévoreurs d'Hommes.
--C'est bien! répondit Naoh en lui passant la main sur la nuque. Nam a
été agile et rusé. Mais qu'est devenu Gaw?
--Le fils du Saïga a été poursuivi par une autre troupe de Kzamms. Nam
n'a pas rencontré sa trace.
--Nous attendrons Gaw! Et maintenant, que Nam regarde.
Naoh entraîna son compagnon. Au tournant du tertre, dans une échancrure,
Nam vit étinceler une petite flamme palpitante et chaude.
--Voilà! fit simplement le chef. Naoh a conquis le Feu.
Le jeune homme poussa un grand cri; ses yeux s'élargirent de
ravissement; il se prosterna devant le fils du Léopard et murmura:
--Naoh est aussi rusé que toute une horde d'hommes!... Il sera le grand
chef des Oulhamr et aucun ennemi ne lui résistera.
Ils s'assirent devant ce faible feu et ce fut comme si le brasier des
nuits les protégeait de sa véhémence, au bord des cavernes natales, sous
les étoiles froides, devant les flammeroles du Grand Marécage. L'idée du
long retour ne leur était plus pénible: quand ils auraient quitté les
terres du Grand Fleuve, les Kzamms ne les poursuivraient point: ils
traverseraient des contrées où les bêtes seules rôdent dans les
solitudes.
Ils rêvèrent longtemps; l'avenir était sur eux et pour eux, l'espace
rempli de promesses. Mais, quand la lune commença de croître sur le ciel
occidental, l'inquiétude se tapit dans leurs poitrines.
--Où reste Gaw?... murmura le chef. N'a-t-il pas su dépister les Kzamms?
A-t-il été arrêté par un marécage ou pris au piège?