les traces empreintes sur le sol et parmi les végétaux. La tâche était
facile, car les errants, confiants dans leur nombre, dédaignaient de
dissimuler leur marche. Ils avaient côtoyé le lac vers l'Orient et
cherchaient probablement à rejoindre les rives du Grand Fleuve.
Deux projets se présentèrent au nomade: atteindre l'expédition avant
qu'elle n'eût rejoint ses terres de chasse et lui dérober le Feu par la
ruse; ou bien, la devancer, parvenir avant elle près de la horde, privée
de ses meilleurs guerriers, et guetter l'heure favorable.
Afin de ne pas prendre une mauvaise route, il fallait d'abord suivre la
piste. Et l'imagination sauvage, à travers les eaux, les collines et les
steppes, ne cessait de voir les rôdeurs qui emportaient avec eux la
force souveraine des hommes. Le rêve de Naoh avait la précision des
réalités; il était plein d'actes, plein d'énergies, plein de gestes
efficaces. Longtemps le veilleur s'y abandonna, tandis que la brise
mollissait, s'affaissait, s'évanouissait de feuille en feuille, de brin
d'herbe en brin d'herbe.
II
L'AFFUT DEVANT LE FEU
Les Oulhamr, depuis trois jours, suivaient la piste des Dévoreurs
d'Hommes. Ils longèrent d'abord le lac jusqu'au pied des collines; puis
ils s'engagèrent dans un pays où les arbres alternaient avec les
prairies. Leur tâche fut aisée, car les rôdeurs avançaient
nonchalamment; ils allumaient de grands feux pour rôtir leurs proies ou
s'abriter de la fraîcheur des nuits brumeuses.
Au rebours, Naoh usait continuellement de ruses pour tromper ceux qui
pourraient les suivre. Il choisissait les sols durs, les herbes souples
qui se redressent promptement, profitait du lit des ruisseaux, passait,
à gué ou à la nage, tels tournants du lac, et parfois enchevêtrait les
traces. Malgré cette prudence, il gagnait du terrain. A la fin du
troisième jour, il fut si proche des Dévoreurs d'Hommes qu'il crut
pouvoir les atteindre par une marche de nuit.
--Que Nam et Gaw apprêtent leurs armes et leur courage..., dit-il. Ce
soir, ils reverront le Feu!
Les jeunes guerriers, selon qu'ils songeaient à la joie de voir bondir
les flammes ou à la force des ennemis, respiraient plus fort ou
demeuraient sans souffle.
--Reposons-nous d'abord! reprit le fils du Léopard. Nous nous
approcherons des Dévoreurs d'Hommes pendant leur sommeil, et nous
essaierons de tromper ceux qui veillent.
Nam et Gaw conçurent la proximité d'un péril plus grand que tous les
autres: la légende des Dévoreurs d'Hommes était redoutable. Leur force,
leur audace et leur férocité dépassaient celles des hordes connues.
Quelquefois, les Oulhamr en avaient surpris et exterminé des troupes peu
nombreuses; plus souvent, c'étaient des Oulhamr qui avaient péri sous
leurs haches tranchantes et leurs massues de chêne.
D'après le vieux Goûn, ils descendaient de l'Ours gris; leurs bras
étaient plus longs que ceux des autres hommes; leurs corps aussi velus
que les corps d'Aghoo et de ses frères. Et parce qu'ils se repaissaient
des cadavres de leurs ennemis, ils épouvantaient les hordes craintives.
Quand le fils du Léopard eut parlé, Nam et Gaw, tout tremblants,
inclinèrent la tête, puis ils prirent du repos jusqu'au milieu de la
nuit.
* * * * *
Ils se levèrent avant que le croissant eût blanchi le fond du ciel. Naoh
ayant reconnu d'avance la piste, ils marchèrent d'abord dans les
ténèbres. Au lever de la lune, ils reconnurent qu'ils avaient dévié,
puis ils retrouvèrent la voie. Successivement, ils traversèrent une
brousse, passèrent le long de terres marécageuses et franchirent une
rivière.
Enfin, du sommet d'un mamelon, cachés parmi des herbes drues, et secoués
d'une émotion terrible, ils aperçurent le Feu.
Nam et Gaw grelottaient; Naoh demeurait immobile, les jarrets rompus et
le souffle rauque. Après tant de nuits passées dans le froid, la pluie,
les ténèbres, tant de luttes,--la faim, la soif, l'Ours, la Tigresse et
le Lion Géant,--il apparaissait enfin, le Signe éblouissant des Hommes.
C'était, sur une plaine coupée de térébinthes et de sycomores, non loin
d'une mare, un brasier en demi-cercle dont les flammes s'alanguissaient
autour des tisons. Cela jetait une lueur de crépuscule qui imbibait,
trempait, vivifiait la structure des choses.
Des sauterelles rouges, des lucioles de rubis, d'escarboucle ou de
topaze agonisaient dans la brise; des ailes écarlates craquaient en se
dilatant; une fumerolle brusque montait en spirale et s'aplatissait dans
le clair de lune; il y avait des flammes lovées comme des vipères,
palpitantes comme des ondes, imprécises comme des nues.
Les hommes dormaient, couverts de peaux d'élaphes, de loups, de
mouflons, dont le poil était appliqué sur le corps. Les haches, les
massues et les javelots s'éparpillaient sur la savane; deux guerriers
veillaient. L'un, assis sur la provision de bois sec, les épaules
abritées d'une toison de bouc, tenait la main sur son épieu. Un rai de
cuivre frappait son visage recouvert, jusqu'auprès des yeux, d'un poil
semblable au poil des renards. Son cuir velu rappelait le cuir des
mouflons, sa bouche avançait des suçoirs énormes sous un nez plat, aux
narines circulaires; il laissait pendre des bras longs comme ceux de
l'Homme des Arbres, tandis que ses jambes se repliaient, courtes,
épaisses et arquées.
L'autre veilleur marchait furtivement autour du foyer. Il s'arrêtait par
intervalles, il dressait l'oreille, ses narines interrogeaient l'air
humide qui retombait sur la plaine à mesure que s'élevaient les vapeurs
surchauffées. D'une stature égale à celle de Naoh, il portait un crâne
énorme, aux oreilles de loup, pointues et rétractiles; les cheveux et la
barbe poussaient en touffes, séparés par des îlots de peau safran; on
voyait ses yeux phosphorer dans la pénombre, ou s'ensanglanter aux
reflets de la flamme; il avait des pectoraux dressés en cônes, le ventre
plat, la cuisse triangulaire, le tibia en tranchant de hache, et des
pieds qui eussent été petits sans la longueur des orteils. Tout le
corps, lourd et jointé comme le corps des buffles, décelait une force
immense, mais moins d'aptitude à la course que le corps des Oulhamr.
Le veilleur avait interrompu sa marche. Il avançait sa tête vers la
colline. Sans doute, quelque vague émanation l'inquiétait, où il ne
reconnaissait ni l'odeur des bêtes ni celle des gens de sa horde, tandis
que l'autre veilleur, doué d'une narine moins subtile, somnolait.
--Nous sommes trop près des Dévoreurs d'Hommes! remarqua doucement Gaw.
Le vent leur porte notre trace.
Naoh secoua la tête, car il craignait bien plus l'odorat de l'ennemi que
sa vue ou que son ouïe.
--Il faut tourner le vent! ajouta Nam.
--Le vent suit la route des Dévoreurs d'Hommes, répondit Naoh. Si nous
le tournons, c'est eux qui marcheront derrière nous.
Il n'avait pas besoin d'expliquer sa pensée: Nam et Gaw connaissaient,
aussi bien que les fauves, la nécessité de suivre et non de précéder la
proie, à moins de dresser une embuscade.
Cependant, le veilleur adressa la parole à son compagnon, qui fit un
signe négatif. Il parut qu'il allait s'asseoir à son tour, mais il se
ravisa; il marcha dans la direction de la colline.
--Il faut reculer, dit Naoh.
Il chercha du regard un abri qui pût atténuer les émanations. Un épais
buisson croissait près de la cime: les Oulhamr s'y tapirent et, comme la
brise était légère, elle s'y rompait, elle emportait un effluve trop
faible pour frapper l'odorat humain. Bientôt le veilleur s'arrêta dans
sa marche; après quelques aspirations vigoureuses, il retourna au
campement.
Les Oulhamr demeurèrent longtemps immobiles. Le fils du Léopard songeait
à des stratagèmes, les yeux tournés vers la lueur assombrie du brasier.
Mais il ne découvrait rien. Car si le moindre obstacle déçoit une vue
perçante, si l'on peut marcher assez doucement sur la steppe pour
tromper l'antilope ou l'hémione, l'émanation se répand au passage et se
conserve sur la piste: seuls l'éloignement et le vent contraire la
dérobent...
Le glapissement d'un chacal fit lever la tête au grand nomade. Il
l'écouta d'abord en silence, puis il fit entendre un rire léger.
--Nous voici dans le pays des chacals, dit-il. Nam et Gaw essaieront
d'en abattre un.
Les compagnons tournaient vers lui des visages étonnés. Il reprit:
--Naoh veillera dans ce buisson... Le chacal est aussi rusé que le loup:
jamais l'homme ne pourrait l'approcher. Mais il a toujours faim. Nam et
Gaw poseront un morceau de chair et attendront à peu de distance. Le
chacal viendra; il s'approchera et il s'éloignera. Puis il s'approchera
et s'éloignera encore. Puis il tournera autour de vous et de la chair.
Si vous ne bougez pas, si votre tête et vos mains sont comme de la
pierre, après longtemps il se jettera sur la chair. Il viendra et sera
déjà reparti. Votre sagaie doit être plus agile que lui.
Nam et Gaw partirent à la recherche des chacals. Ils ne sont pas
difficiles à suivre; leur voix les dénonce: ils savent qu'aucun animal
ne les recherche pour en faire sa proie. Les deux Oulhamr les
rencontrèrent près d'un massif de térébinthes. Il y en avait quatre,
acharnés sur des ossements dont ils avaient rongé toute la fibre. Ils ne
s'enfuirent pas devant les hommes; ils dardaient sur eux des prunelles
vigilantes; ils glapirent doucement, prêts à détaler dès qu'ils
jugeraient les survenants trop proches.
Nam et Gaw firent comme avait dit Naoh. Ils mirent sur le sol un
quartier de biche, et, s'étant éloignés, ils demeurèrent aussi immobiles
que le tronc des térébinthes. Les chacals rôdaient à pas menus sur
l'herbe. Leur crainte faiblissait au fumet de la chair. Quoiqu'ils
eussent souvent rencontré la bête verticale, aucun n'en avait éprouvé
les ruses: toutefois, la jugeant plus forte qu'eux, ils ne la suivaient
qu'à distance, et parce que leur intelligence était fine, parce qu'ils
savaient que le péril ne cesse jamais à la lumière ni dans les ténèbres,
ils agissaient avec méfiance. Donc, ils rôdèrent longtemps auprès des
Oulhamr, ils firent beaucoup de circuits, ils s'embusquèrent dans les
massifs de térébinthes et en ressortirent, ils contournèrent souvent les
corps immobiles. Le croissant rougit à l'Orient avant que leur doute et
leur patience eussent pris fin.
Pourtant, leurs approches étaient plus hardies; ils venaient jusqu'à
vingt coudées de l'appât; ils s'arrêtaient longuement avec des murmures.
Enfin, leur convoitise s'exaspéra; ils se décidèrent, précipités tous
ensemble, pour ne laisser aucun avantage les uns aux autres. Ce fut
aussi rapide que l'avait dit Naoh. Mais les harpons furent encore plus
rapides; ils percèrent le flanc de deux chacals tandis que les autres
emportaient la proie; puis les haches brisèrent ce qui demeurait de vie
aux bêtes blessées.
Lorsque Nam et Gaw ramenèrent les dépouilles, Naoh se mit à dire:
--Maintenant, nous pourrons tromper les Dévoreurs d'Hommes. Car l'odeur
des chacals est beaucoup plus puissante que la nôtre.
* * * * *
Le Feu s'était réveillé, nourri de branches et de rameaux. Il élevait
sur la plaine ses flammes dévorantes et fumeuses; on apercevait plus
distinctement les dormeurs étendus, les armes et les provisions; deux
nouveaux veilleurs avaient succédé aux autres, tous deux assis, la tête
basse et ne soupçonnant aucun péril.
--Ceux-là, fit Naoh, après les avoir considérés avec attention, sont
plus faciles à surprendre... Nam et Gaw ont chassé les chacals; le fils
du Léopard va chasser à son tour.
Il descendit du mamelon, emportant la peau d'un des chacals, et disparut
dans les broussailles qui croissaient vers le couchant. D'abord, il
s'éloigna des Dévoreurs d'Hommes, afin de ne pas se découvrir. Il
traversa la broussaille, rampa parmi les hautes herbes, longea une mare
ombragée de roseaux et d'oseraies, tourna parmi des tilleuls, et se
trouva finalement à quatre cents coudées du Feu, dans un buisson.
Les veilleurs n'avaient pas bougé. A peine si l'un d'eux perçut l'odeur
du chacal, qui ne pouvait lui inspirer aucune inquiétude. Et Naoh se
remplit les yeux de tous les détails du campement. Il mesura d'abord le
nombre et la structure des guerriers. Presque tous décelaient une
musculature imposante: des bustes profonds, servis par des bras longs et
des jambes courtes; l'Oulhamr songea qu'aucun ne le devancerait à la
course. Ensuite, il examina la figure du sol. Un espace vide, où la
terre était rase, le séparait, à droite, d'un petit tertre. Après, il y
avait quelques arbustes, puis un banc d'herbes hautes qui tournait vers
la gauche. Cette herbe s'allongeait en une sorte de promontoire jusqu'à
cinq ou six coudées du Feu.
Naoh n'hésita pas longtemps. Comme les veilleurs lui tournaient presque
le dos, il rampa vers le tertre. Il ne pouvait se hâter. A chaque
mouvement des veilleurs, il s'arrêtait, il s'aplatissait comme un
reptile. Il sentait sur lui, comme des mains subtiles, la double lueur
du brasier et de la lune. Enfin il se trouva à l'abri et, se coulant
derrière les arbustes, traversant la bande herbue, il parvint près du
Feu.
Les guerriers endormis le cernaient presque: la plupart étaient à portée
de sagaie. Si les veilleurs donnaient l'alarme, au moindre faux
mouvement il serait pris. Cependant, il avait pour lui une chance: le
vent soufflait dans sa direction, emportant à la fois et noyant dans la
fumée son odeur et celle de la peau du chacal. De plus, les veilleurs
semblaient presque assoupis; à peine si leurs têtes se relevaient par
intervalles...
Naoh apparut dans la pleine lumière, fit un bond de léopard, tendit la
main et saisit un tison. Déjà il retournait vers la bande d'herbe,
lorsqu'un hurlement retentit, tandis qu'un des veilleurs accourait et
que l'autre lançait sa sagaie. Presque simultanément, dix silhouettes se
dressèrent.
Avant qu'aucun Dévoreur d'Hommes n'eût pris sa course, Naoh avait
dépassé la ligne par où on pouvait lui couper la retraite. Poussant son
cri de guerre, il filait en ligne droite vers le mamelon où
l'attendaient Nam et Gaw.
Les Kzamms le suivaient, éparpillés, avec des grognements de sangliers.
Malgré leurs jambes courtes, ils étaient agiles, mais non assez pour
atteindre l'Oulhamr qui, brandissant la torche, bondissait devant eux
comme un mégacéros. Il parvint au mamelon avec cinq cents coudées
d'avance; il trouva Nam et Gaw debout.
--Fuyez devant! cria-t-il.
Leurs silhouettes sveltes dévalèrent, d'une course presque aussi vite
que celle du chef. Naoh se réjouit d'avoir préféré ces hommes flexibles
à des guerriers plus mûrs et plus robustes. Car, devançant les Kzamms,
les jeunes hommes gagnaient deux coudées sur dix bonds. Le fils du
Léopard les suivait sans effort, arrêté parfois pour examiner le tison.
Son émotion se partageait entre l'inquiétude de la poursuite et le désir
de ne pas perdre la proie étincelante pour laquelle il avait enduré tant
de souffrances. La flamme s'était éteinte. Il ne restait qu'une lueur
rouge qui gagnait à peine sur la partie humide du bois. Cependant, cette
lueur était assez vive pour que Naoh espérât, à la première halte, la
ranimer et la nourrir.
Lorsque la lune fut au tiers de sa course, les Oulhamr se trouvèrent
devant un réseau de mares. Cette circonstance n'était pas défavorable;
ils reconnaissaient une voie déjà parcourue, voie que leur avait
découverte la présence des Kzamms, étroite, sinueuse, mais sûre, fondée
sur du porphyre. Ils s'y engagèrent sans hésitation et firent halte.
A peine si deux hommes pouvaient avancer ensemble, surtout pour
combattre: les Kzamms devraient courir de grands risques ou tourner la
position; il serait facile aux Oulhamr de les devancer. Naoh, calculant
ses chances avec son double instinct d'animal et d'homme, sut qu'il
avait le temps de faire croître le Feu. La braise rouge s'était encore
rétrécie: elle se fonçait, elle se ternissait.
Les nomades cherchèrent de l'herbe et du bois secs. Les roseaux flétris,
les flouves jaunissantes, les branches de saule sans sève abondaient:
toute cette végétation était humide. Ils essuyèrent quelques ramuscules
aux bouts effilés, des feuilles et des brindilles très fines.
La braise décrue s'avivait à peine au souffle du chef. Plusieurs fois
des pointes d'herbes s'animèrent d'une lueur légère qui grandissait un
instant, s'arrêtait, vacillante, sur le bord de la brindille,
décroissait et mourait, vaincue par la vapeur d'eau. Alors Naoh songea
au poil des chacals. Il en arracha plusieurs touffes, il essaya d'y
faire courir une flamme. Quelques aigrettes rougeoyèrent; la joie et la
crainte oppressèrent les Oulhamr; chaque fois, malgré des précautions
infinies, la mince palpitation s'arrêta et s'éteignit... Il n'y eut plus
d'espoir! La cendre ne projetait qu'un éclat débile; une dernière
particule écarlate décroissait, d'abord grande comme une guêpe, puis
comme une mouche, puis comme ces insectes minuscules qui flottent à la
surface des mares. Enfin, tout s'éteignit, une tristesse immense glaça
l'âme des Oulhamr et la dénuda...
La faible lueur avait été la réalité magnifique du monde; elle allait
croître, elle allait prendre la puissance et la durée; elle allait
nourrir les brasiers de la halte, épouvanter le Lion Géant, le Tigre et
l'Ours gris, combattre les ténèbres et créer dans les chairs une saveur
délicieuse. Ils la ramèneraient resplendissante à la horde, et la horde
reconnaîtrait leur force... Voici qu'à peine conquise elle était morte,
et les Oulhamr, après les embûches de la terre, des eaux et des bêtes,
allaient connaître les embûches des hommes.
III
SUR LES RIVES DU GRAND FLEUVE
Naoh fuyait devant les Kzamms. Il y avait huit jours que durait la
poursuite; elle était ardente, continue, pleine de feintes. Les
Dévoreurs d'Hommes, soit par souci de l'avenir,--les Oulhamr pouvant
être les éclaireurs d'une horde,--soit par instinct destructeur et par
haine des étrangers, déployaient une énergie furieuse. L'endurance des
fugitifs ne le cédait pas à leur vitesse; ils auraient pu, chaque jour,
gagner cinq à six mille coudées. Mais Naoh s'acharnait à la conquête du
Feu. Chaque nuit, après avoir assuré à Nam et à Gaw l'avance utile, il
rôdait autour du camp ennemi. Il dormait peu, mais il dormait
profondément.
Comme les péripéties de cette poursuite exigeaient de nombreux détours,
le fils du Léopard fut contraint d'obliquer considérablement vers
l'orient, si bien que, le huitième jour, il aperçut le Grand Fleuve.
C'était au sommet d'une colline conique, coulée de porphyre où les
inondations, les pluies, les végétaux avaient rongé des bords, creusé
des pertuis, arraché des blocs, mais qui, pendant des centaines de
millénaires, résisteraient à la patience sournoise et aux coups brutaux
des météores.
Le fleuve roulait dans sa force. A travers mille pays de pierres,
d'herbes et d'arbres, il avait bu les sources, englouti les ruisseaux,
dévoré les rivières. Les glaciers s'accumulaient pour lui dans les plis
chagrins de la montagne, les sources filtraient aux cavernes, les
torrents pourchassaient les granits, les grès ou les calcaires, les
nuages dégorgeaient leurs éponges immenses et légères, les nappes se
hâtaient sur leurs lits d'argile. Frais, écumeux et vite, lorsqu'il
était dompté par les rives, il s'élargissait en lacs sur les terres
plates, ou distillait des marécages; il fourchait autour des îles; il
rugissait en cataractes et sanglotait en rapides. Plein de vie, il
fécondait la vie intarissable. Des régions tièdes aux régions fraîches,
des alluvions nourris de forces myriadaires aux sols pauvres,
surgissaient les peuples lourds de l'arbre: les hordes de figuiers,
d'oliviers, de pins, de térébinthes, d'yeuses, les tribus de sycomores,
de platanes, de châtaigniers, d'érables, de hêtres et de chênes, les
troupeaux de noyers, d'abiès, de frênes, de bouleaux, les files de
peupliers blancs, de peupliers noirs, de peupliers grisaille, de
peupliers argentés, de peupliers trembles et les clans d'aulnes, de
saules blancs, de saules pourpres, de saules glauques et de saules
pleureurs.
Dans sa profondeur s'agitait la multitude muette des mollusques, tapis
dans leurs demeures de chaux et de nacre, des crustacés aux armures
articulées, des poissons de course, qu'une flexion lance à travers l'eau
pesante, aussi vite que la frégate sur les nues, des poissons flasques
qui barbotent lentement dans la fange, des reptiles souples comme les
roseaux ou opaques, rugueux et denses. Selon les saisons, les hasards de
la tempête, des cataclysmes ou de la guerre, s'abattaient les masses
triangulaires des grues, les troupes grasses des oies, les compagnies de
canards verts, de sarcelles, de macreuses, de pluviers et de hérons, les
peuplades d'hirondelles, de mouettes et de chevaliers; les outardes, les
cigognes, les cygnes, les flandrins, les courlis, les râles, les
martins-pêcheurs et la foule inépuisable des passereaux. Vautours,
corbeaux et corneilles s'éjouissaient aux charognes abondantes; les
aigles veillaient à la corne des nuages; les faucons planaient sur leurs
ailes tranchantes; les éperviers ou les crécerelles filaient au-dessus
des hautes cimes; les milans surgissaient, furtifs, imprévus et lâches,
et le grand-duc, la chevêche, l'effraie trouaient les ténèbres sur leurs
ailes de silence.
Cependant, on distinguait quelque hippopotame oscillant comme un tronc
d'érable, des martres se glissant sournoisement parmi les oseraies, des
rats d'eau à crâne de lapin, tandis qu'accouraient les bandes peureuses
des élaphes, des daims, des chevreuils, des mégacéros, les troupes
légères des saïgas, des égagres, des hémiones et des chevaux, les armées
épaisses des mammouths, des urus, des aurochs. Un rhinocéros plongeait
sa cuirasse opaque dans un havre; un sanglier malmenait les vieux
saules; l'ours des cavernes, pacifique et formidable, roulait sa masse
obscure; le lynx, la panthère, le léopard, l'ours gris, le tigre, le
lion jaune et le lion noir s'embûchaient affamés ou happaient la proie
chaude; leur puanteur dénonçait le renard, le chacal et l'hyène; les
bandes de loups et de chiens déployaient contre les bêtes faibles,
blessées ou recrues de fatigue, leur cautèle et leur patience. Partout
pullulait une population menue de lièvres, de lapins, de mulots, de
campagnols, de belettes et de loirs... de crapauds, de grenouilles, de
lézards, de vipères et de couleuvres... de vers, de larves, de
chenilles... de sauterelles, de fourmis, de carabes... de charançons, de
libellules et de némocères... de bourdons et de guêpes, d'abeilles, de
frelons et de mouches..., de vanesses, de sphinx, de piérides, de
noctuelles, de grillons, de lampyres, de hannetons, de blattes...
Le fleuve emportait pêle-mêle les arbres pourris, les sables et les
argiles fines, les carcasses, les feuilles, les tiges, les racines.
Et Naoh aima les flots formidables.
Il les regardait descendre, dans leur fièvre d'automne, en un
intarissable exode. Ils se heurtaient aux îles et refluaient au rivage,
chutes forcenées d'écumes, longues masses planes et presque lacustres,
tourbillons de schiste ou de malachite, lames de nacre et remous de
fumée, déferlages spumeux, longues rumeurs de jeunesse, d'énergie et
d'exaltation.
Comme le Feu, l'eau semblait à l'Oulhamr un être innombrable; comme le
Feu, elle décroît, augmente, surgit de l'invisible, se rue à travers
l'espace, dévore les bêtes et les hommes; elle tombe du ciel et remplit
la terre; inlassable, elle use les rocs, elle traîne les pierres, le
sable et l'argile; aucune plante ni aucun animal ne peut vivre sans
elle; elle siffle, elle clame, elle rugit; elle chante, rit et sanglote;
elle passe où ne passerait pas le plus chétif insecte; on l'entend sous
la terre; elle est toute petite dans la source; elle grandit dans le
ruisseau; la rivière est plus forte que les mammouths, le fleuve aussi
vaste que la forêt. L'eau dort dans le marécage, repose dans le lac et
marche à grands pas dans le fleuve; elle se rue dans le torrent; elle
fait des bonds de tigre ou de mouflon dans le rapide.
* * * * *