Vers le crépuscule, le Lion Géant se dressa. Dardant un regard de feu

sur les blocs erratiques, il s'assura de la présence des ennemis. Sans

doute n'avait-il plus un souvenir exact des événements, mais son

instinct de vengeance se rallumait et s'entretenait à l'odeur des

Oulhamr; il souffla de colère et fit sa ronde devant les interstices du

refuge. Se souvenant enfin que le fort était inabordable et qu'il en

jaillissait des griffes, il cessa de rôder, il s'arrêta près de la

carcasse du daim, dont les vautours avaient pris peu de chose. La

tigresse y était déjà. Ils ne mirent guère de temps à dévorer les

restes, puis le grand lion tourna vers la tigresse son crâne rougeâtre.

Quelque chose de tendre émana de la bête farouche, à quoi la tigresse

répondit par un miaulement, son long corps coulé dans l'herbe. Le

Lion-Tigre, frottant son mufle contre l'échine de sa compagne, la lécha

d'une langue râpeuse et flexible. Elle se prêtait à la caresse, les yeux

entreclos, pleins de lueurs vertes; puis elle fit un bond en arrière,

son attitude devint presque menaçante. Le mâle gronda--un grondement

assourdi et câlin--tandis que la tigresse jouait dans le crépuscule. Les

lueurs orangées lui donnaient l'aspect de quelque flamme dansante; elle

s'aplatissait comme une immense couleuvre, rampait dans l'herbe et s'y

cachait, repartait en bonds immenses.

Son compagnon, d'abord immobile, roidi sur ses pattes noirâtres, les

yeux rougis de soleil, se rua vers elle. Elle s'enfuit, elle se glissa

dans un bouquet de frênes, où il la suivit en rampant.

Et Nam, ayant vu disparaître les fauves, dit:

--Ils sont partis... il faut passer la rivière.

--Nam n'a-t-il plus d'oreilles et plus de flair? répliqua Naoh. Ou

croit-il pouvoir bondir plus vite que le Lion Géant?

Nam baissa la tête: un souffle caverneux s'élevait parmi les frênes, qui

donnait aux paroles du chef une signification impérieuse. Le guerrier

reconnut que le péril était aussi proche que lorsque les carnivores

dormaient devant les blocs basaltiques.

Néanmoins, quelque espérance demeurait au coeur des Oulhamr: le

Lion-Tigre et la tigresse, par leur union même, sentiraient davantage le

besoin d'un repaire. Car les grands fauves gîtent rarement sur la terre

nue, surtout dans la saison des pluies.

Lorsque les trois hommes virent le brasier du soleil descendre vers les

ténèbres, ils conçurent la même angoisse secrète qui, dans le vaste pays

des arbres et des herbes, agite les herbivores. Elle s'accrut quand

leurs ennemis reparurent. La démarche du Lion Géant était grave, presque

lourde; la tigresse tournait autour de lui dans une gaieté formidable.

Ils revinrent flairer la présence des hommes au moment où croulait

l'astre rouge, où un frisson immense, des voix affamées s'élevaient sur

la plaine: les gueules monstrueuses passaient et repassaient devant les

Oulhamr, les yeux de feu vert dansaient comme des lueurs sur un

marécage. Enfin le lion-tigre s'accroupit, tandis que sa compagne se

glissait dans les herbes et allait traquer des bêtes parmi les buissons

de la rivière.

De grosses étoiles s'allumèrent dans les eaux du firmament. Puis,

l'étendue palpita tout entière de ces petits feux immuables et

l'archipel de la voie lactée précisa ses golfes, ses détroits, ses îles

claires.

Gaw et Nam ne regardaient guère les astres, mais Naoh n'y était pas

insensible. Son âme confuse y puisait un sens plus aigu de la nuit, des

ténèbres et de l'espace. Il croyait que la plupart apparaissaient

seulement comme une poudre de brasier, variables chaque nuit, mais

quelques-uns revenaient avec persistance. L'inactivité où il vivait

depuis la veille mettant en lui quelque énergie perdue, il rêvait devant

la masse noire des végétaux et les lueurs fines du ciel. Et dans son

coeur quelque chose s'exaltait, qui le mêlait plus étroitement à la

terre.

La lune coula dans les ramures. Elle éclairait le Lion Géant accroupi

parmi les herbes hautes et la tigresse qui, rôdant de la savane à la

forêt, cherchait à rabattre quelque bête. Cette manoeuvre inquiétait le

chef.

Cependant, la tigresse finit par avancer tellement sous le couvert qu'on

aurait pu livrer combat à son compagnon. Si la force de Nam et de Gaw

avait été comparable à la sienne, Naoh aurait peut-être risqué

l'aventure. Il souffrait de la soif. Nam en souffrait davantage: encore

que ce ne fût pas son tour de veille, il ne pouvait dormir. Le jeune

Oulhamr ouvrait dans la pénombre des yeux de fièvre; Naoh lui-même était

triste. Il n'avait jamais senti aussi longue la distance qui le séparait

de la horde, de cette petite île d'êtres, hors de laquelle il se perdait

dans la cruelle immensité. La figure des femmes flottait autour de lui

comme une force plus douce, plus sûre, plus durable que celle des

mâles...

* * * * *

Dans son rêve, il s'endormit de ce sommeil de veille que la plus légère

approche dissipe. Le temps passa sous les étoiles. Naoh ne s'éveilla

qu'au retour de la tigresse. Elle ne ramenait pas de proie; elle

semblait lasse. Le Lion-Tigre, s'étant levé, la flaira longuement et se

mit en chasse à son tour. Lui aussi suivit le bord de la rivière, se

tapit dans les buissons, prolongea sa course dans la forêt. Naoh

l'épiait avidement. Souvent, il faillit éveiller les autres (Nam avait

succombé au sommeil), mais un instinct sûr l'avertissait que la brute

n'était pas assez éloignée encore. Enfin, il se décida, il toucha

l'épaule de ses compagnons, et lorsqu'ils furent debout, il murmura:

--Nam et Gaw sont-ils prêts à combattre?

Ils répondirent:

--Le fils du Saïga suivra Naoh!

--Nam combattra de l'épieu et du harpon.

Les jeunes guerriers considérèrent la tigresse. Quoique la bête fût

toujours couchée, elle ne dormait point: à quelque distance, le dos

tourné aux blocs basaltiques, elle guettait. Or Naoh, pendant sa veille,

avait silencieusement déblayé la sortie. Si l'attention de la tigresse

s'éveillait tout de suite, un seul homme, deux au plus auraient le temps

de surgir du refuge. S'étant assuré que les armes étaient en état, Naoh

commença par pousser dehors son harpon et sa massue, puis il se coula

avec une prudence infinie. La chance le favorisa: des hurlements de

loups, des cris de hulotte couvrirent le bruit léger du corps frôlant la

terre. Naoh se trouva sur la prairie, et déjà la tête de Gaw arrivait à

l'ouverture. Le jeune guerrier sortit d'un mouvement brusque; la

tigresse se retourna et regarda fixement les nomades. Surprise, elle

n'attaqua pas tout de suite, si bien que Nam put arriver à son tour.

Alors seulement la tigresse fit un bond, avec un miaulement d'appel;

puis, elle continua de se rapprocher des hommes, sans hâte, sûre qu'ils

ne pourraient échapper. Eux, cependant, avaient levé leurs sagaies. Nam

devait lancer la sienne tout d'abord, puis Gaw, et tous deux viseraient

aux pattes. Le fils du Peuplier profita d'un moment favorable. L'arme

siffla; elle atteignit trop haut, près de l'épaule. Soit que la distance

fût excessive, soit que la pointe eût glissé de biais, la tigresse ne

parut ressentir aucune douleur: elle gronda et hâta sa course. Gaw, à

son tour, lança le trait. Il manqua la bête qui avait fait un écart.

C'était au tour de Naoh. Plus fort que ses compagnons, il pouvait faire

une blessure profonde. Il lança le trait alors que la tigresse n'était

qu'à vingt coudées; il l'atteignit à la nuque. Cette blessure n'arrêta

pas la bête, qui précipita son élan.

Elle arriva sur les trois hommes comme un bloc: Gaw croula, atteint d'un

coup de griffe sur la mamelle. Mais la pesante massue de Naoh avait

frappé; la tigresse hurlait, une patte rompue, tandis que le fils du

Peuplier attaquait avec son épieu. Elle ondula avec une vitesse

prodigieuse, aplatit Nam contre le sol, et se dressa sur ses pattes

d'arrière pour saisir Naoh. La gueule monstrueuse fut sur lui, un

souffle brûlant et fétide; une griffe le déchirait... La massue

s'abattit encore. Hurlant de douleur, le fauve eut un vertige qui permit

au nomade de se dégager et de disloquer une deuxième patte. La tigresse

tournoya sur elle-même, cherchant une position d'équilibre, happant dans

le vide, tandis que la massue cognait sans relâche sur les membres. La

bête tomba, et Naoh aurait pu l'achever, mais les blessures de ses

compagnons l'inquiétèrent. Il trouva Gaw debout, le torse rouge du sang

qui jaillissait de sa mamelle: trois longues plaies rayaient la chair.

Quant à Nam, il gisait étourdi, avec des plaies qui semblaient légères;

une douleur profonde s'étendait dans sa poitrine et dans ses reins; il

ne pouvait se relever. Aux questions de Naoh, il répondit ainsi qu'un

homme à moitié endormi.

Alors le chef demanda:

--Gaw peut-il venir jusqu'à la rivière?

--Gaw ira jusqu'à la rivière, murmura le jeune Oulhamr.

Naoh se coucha et colla son oreille contre la terre, puis il aspira

longuement l'espace. Rien ne révélait l'approche du Lion Géant et,

comme, après la fièvre du combat, la soif devenait intolérable, le chef

prit Nam dans ses bras et le transporta jusqu'au bord de l'eau. Là, il

aida Gaw à se désaltérer, but lui-même abondamment et abreuva Nam en lui

versant l'eau du creux de sa main entre les lèvres. Ensuite, il reprit

le chemin des blocs basaltiques, avec Nam contre sa poitrine et

soutenant Gaw qui trébuchait.

Les Oulhamr ne savaient guère soigner les blessures: ils les

recouvraient de quelques feuilles qu'un instinct, moins humain

qu'animal, leur faisait choisir aromatiques. Naoh ressortit pour aller

chercher des feuilles de saule et de menthe qu'il appliqua, après les

avoir écrasées, sur la poitrine de Gaw. Le sang coulait plus faiblement,

rien n'annonçait que les plaies fussent mortelles. Nam sortait de sa

torpeur, quoique ses membres, ses jambes surtout, demeurassent inertes.

Et Naoh n'oublia pas les paroles utiles:

--Nam et Gaw ont bien combattu... Les fils des Oulhamr proclameront leur

courage...

Les joues des jeunes hommes s'animèrent, dans la joie de voir, une fois

encore, leur chef victorieux.

--Naoh a abattu la tigresse, murmura le fils du Saïga d'une voix creuse,

comme il avait abattu l'ours gris!

--Il n'y a pas de guerrier aussi fort que Naoh! gémissait Nam.

Alors, le fils du Léopard répéta la parole d'espérance avec tant de

force que les blessés sentirent la douceur de l'avenir:

--Nous ramènerons le Feu!

Et il ajouta:

--Le Lion Géant est encore loin... Naoh va chercher la proie.

Naoh allait et revenait par la plaine, surtout près de la rivière.

Quelquefois il s'arrêtait devant la tigresse. Elle vivait. Sous la chair

saignante, les yeux brillaient intacts: elle épiait le grand nomade se

mouvant autour d'elle. Les plaies du flanc et du dos étaient légères,

mais les pattes ne pourraient guérir qu'après beaucoup de temps.

Naoh s'arrêtait auprès de la vaincue; comme il lui accordait des

impressions semblables à celles d'un homme, il criait:

--Naoh a rompu les pattes de la tigresse!... Il l'a rendue plus faible

qu'une louve!

A l'approche du guerrier, elle se soulevait avec un rauquement de colère

et de crainte. Il levait sa massue:

--Naoh peut tuer la tigresse, et la tigresse ne peut pas lever une seule

de ses griffes contre Naoh!

Un bruit confus s'entendit. Naoh rampa dans l'herbe haute. Et des biches

parurent, fuyant des chiens encore invisibles, dont on entendait

l'aboiement. Elles bondirent dans l'eau, après avoir flairé l'odeur de

la tigresse et de l'homme, mais le dard de Naoh siffla; l'une des

biches, atteinte au flanc, dériva. En quelques brasses, il l'atteignit.

L'ayant achevée d'un coup de massue, il la chargea sur son épaule et

l'emporta vers le refuge, au grand trot, car il flairait le péril

proche... Comme il se glissait parmi les pierres, le Lion Géant sortit

de la forêt.

VI

LA FUITE DANS LA NUIT

Six jours avaient passé depuis le combat des nomades et de la tigresse.

Les blessures de Gaw se cicatrisaient, mais le guerrier n'avait pu

reprendre encore la force écoulée avec le sang. Pour Nam, s'il ne

souffrait plus, une de ses jambes restait lourde. Naoh se rongeait

d'impatience et d'inquiétude. Chaque nuit, le Lion Géant s'absentait

davantage, car les bêtes connaissaient toujours mieux sa présence: elle

imprégnait les pénombres de la forêt, elle rendait effrayants les bords

de la rivière. Comme il était vorace et qu'il continuait à nourrir la

tigresse, sa tâche était âpre: souvent tous deux enduraient la faim;

leur vie était plus misérable et plus inquiète que celle des loups.

La tigresse guérissait; elle rampait sur la savane avec tant de lenteur

et des pattes si malhabiles que Naoh ne s'éloignait guère pour lui crier

sa défaite. Il se gardait de la tuer, puisque le soin de la nourrir

fatiguait son compagnon et prolongeait ses absences. Et il s'établissait

une habitude entre l'homme et la bête mutilée. D'abord, les images du

combat, se ravivant en elle, soulevaient sa poitrine de colère et de

crainte. Elle écoutait haineusement la voix articulée de l'homme, cette

voix irrégulière et variable, si différente des voix qui rauquent,

hurlent ou rugissent, elle dressait sa tête trapue et montrait les armes

formidables qui garnissaient ses mâchoires.

Lui, faisant tournoyer sa massue ou levant sa hache, répétait:

--Que valent maintenant les griffes de la tigresse? Naoh peut lui briser

les dents avec la massue, lui ouvrir le ventre avec l'épieu. La tigresse

n'a pas plus de force contre Naoh que le daim ou le saïga!

Elle s'accoutumait aux discours, au tournoiement des armes; elle fixait

la lumière verte de ses yeux, déjà rouverts, sur la singulière

silhouette verticale. Et quoiqu'elle se souvînt des coups terribles de

la massue, elle ne redoutait plus d'autres coups, la nature des êtres

étant de croire à la persistance de ce qu'ils voient se renouveler.

Puisque, chaque fois, Naoh levait sa massue sans l'abattre, elle

s'attendait qu'il ne l'abattrait point. Comme, d'autre part, elle avait

connu que l'homme était redoutable, elle ne le considérait plus comme

une proie, elle se familiarisait simplement avec sa présence, et la

familiarité sans but, pour toutes les bêtes, est une sorte de sympathie.

Naoh, à la fin, trouvait plaisir à laisser vivre la féline: sa victoire

en était plus continue et plus sûre. Et, par là, lui aussi ressentait

pour elle un confus attachement.

Le temps vint où, pendant l'absence du Lion Géant, Naoh ne se rendit

plus seul à la rivière: Gaw s'y traînait après lui. Lorsqu'ils avaient

bu, ils rapportaient à boire pour Nam dans une écorce creuse. Or, le

cinquième soir, la tigresse avait rampé au bord de l'eau, à l'aide de

son corps plutôt qu'avec ses pattes, et elle buvait péniblement, car la

rive s'inclinait. Naoh et Gaw se mirent à rire.

Le fils du Léopard disait:

--Une hyène est maintenant plus forte que la tigresse... Les loups la

tueraient!

Puis, ayant empli d'eau l'écorce creuse, il se plut, par bravade, à la

poser devant la tigresse. Elle feula doucement, elle but. Cela divertit

les nomades, si bien que Naoh recommença. Ensuite, il s'écria avec

moquerie:

--La tigresse ne sait plus boire à la rivière!

Et son pouvoir lui plaisait.

* * * * *

C'est le huitième jour que Nam et Gaw se crurent assez forts pour

franchir l'étendue et que Naoh prépara la fuite pour la nuit prochaine.

Cette nuit descendit, humide et pesante: le crépuscule d'argile rouge

traîna longtemps au fond du ciel; les herbes et les arbres ployaient

sous la bruine; les feuilles tombaient avec un bruit d'ailes chétives et

une rumeur d'insectes. De grandes lamentations s'élevaient de la

profondeur des futaies et des brousses grelottantes, car les fauves

étaient tristes et ceux qui n'avaient pas faim se terraient dans leur

repaire.

Tout l'après-midi, le Lion-Tigre montra du malaise; il sortait de son

sommeil avec un frémissement: l'image d'un abri solide, telle la caverne

où il avait vécu avant le cataclysme, traversait sa mémoire. Il avait

choisi un creux sur la savane, il l'avait en partie aménagé pour lui et

la tigresse, mais il n'y vivait pas à l'aise. Naoh songeait que, sans

doute, cette nuit, en même temps qu'il partirait en chasse, il

rechercherait quelque gîte. Son absence serait longue. Les Oulhamr

auraient le temps de franchir la rivière; la bruine favoriserait leur

retraite: elle détrempait la terre, elle effaçait l'odeur des traces,

que le Lion Géant ne suivait pas avec subtilité.

Peu après le crépuscule, le félin commença de roder. D'abord, il explora

le voisinage, il s'assura qu'aucune proie n'était proche, puis, comme

les autres soirs, il s'enfonça dans la forêt. Naoh attendit, incertain,

car l'odeur trop humide des végétaux ne laissait pas facilement

transparaître celle des fauves; le bruit des feuilles et des gouttes

d'eau dispersait l'ouïe. A la fin, il donna le signal, prenant la tête

de l'expédition, tandis que Nam et Gaw suivaient à droite et à gauche.

Cette disposition permettait de mieux prévoir les approches et rendait

les nomades plus circonspects. Il fallait d'abord franchir la rivière.

Naoh, pendant ses sorties, avait découvert un endroit guéable jusque

vers le milieu du courant. Ensuite, il fallait nager vers un roc, où le

gué recommençait. Avant d'entreprendre la traversée, les guerriers

brouillèrent leurs traces; ils tournèrent quelque temps auprès de la

rivière, coupant et reprenant les lignes, s'arrêtant et piétinant de

manière à renforcer l'empreinte de leur passage. Il fallait se garder

aussi de prendre directement le gué: ils le gagnèrent à la nage.

Sur l'autre rive, ils recommencèrent d'entrecroiser leurs pas, décrivant

de longs lacets et des courbes capricieuses, puis ils sortirent de ces

méandres sur des amas d'herbes arrachées dans la savane. Ils posaient

ces amas deux par deux, ils les retiraient à mesure: c'était un

stratagème par quoi l'homme dépassait l'élaphe le plus subtil et le loup

le plus sagace. Quand ils eurent franchi trois ou quatre cent coudées,

ils crurent avoir assez fait pour décourager la poursuite et ils

continuèrent le voyage en ligne droite.

Ils avancèrent quelque temps en silence puis Nam et Gaw

s'interpellèrent, tandis que Naoh dressait l'oreille. Au loin, un

rauquement avait retenti: il se répéta trois fois, suivi d'un long

miaulement.

Nam dit:

--Voici le Lion Géant!

--Marchons plus vite! murmura Naoh.

Ils firent une centaine de pas, sans que rien troublât la paix des

ténèbres; ensuite la voix tonna, plus proche.

--Le Lion Géant est au bord de la rivière!

Ils hâtèrent encore leur marche: maintenant les rugissements se

suivaient, saccadés, stridents, pleins de colère et d'impatience. Les

nomades connurent que la bête courait à travers leurs traces

enchevêtrées: leur coeur frappait contre leur poitrine comme le bec du

pic contre l'écorce des arbres; ils se sentirent nus et faibles devant

la masse pesante de l'ombre. D'autre part, cette ombre les rassurait,

elle les mettait à l'abri même du regard des nocturnes. Le Lion Géant ne

pouvait les suivre qu'à la piste, et, s'il traversait la rivière, il se

retrouverait aux prises avec la ruse des hommes, il ignorerait par où

ils avaient passé.

Un rugissement formidable raya l'étendue; Nam et Gaw se rapprochèrent de

Naoh:

--Le Grand Lion a passé l'eau! murmura Gaw.

--Marchez! répondit impérieusement le chef, tandis que lui-même

s'arrêtait et se couchait pour mieux entendre les vibrations de la

terre. Coup sur coup, d'autres clameurs éclatèrent.

Naoh, se relevant, cria:

--Le Grand Lion est encore sur l'autre rive!

La voix grondante décroissait; la bête avait abandonné la poursuite et

se retirait vers le nord. Or il était improbable qu'un autre félin de

haute stature empiétât sur le territoire; quant à l'ours gris, rare déjà

dans le terroir où Naoh l'avait combattu, il devait être presque

introuvable, si loin et si bas dans le sud. Et, à trois, ils ne

redoutaient ni le léopard ni la grande panthère.

Ils marchèrent très longtemps. Quoique la bruine fût dissipée, les

ténèbres demeuraient profondes. Une épaisse muraille de nuages couvrait

les étoiles. On n'apercevait que ces phosphorescences légères qui

s'échappent des plantes ou se posent sur les eaux; une bête soufflait

dans le silence ou faisait entendre le frôlement de ses pattes; un

grondement roulait sur les herbes mouillées; des fauves en chasse

hurlaient, glapissaient, aboyaient.

Les Oulhamr s'arrêtaient pour saisir les bruits et les senteurs, qui

sont comme la rôderie aérienne des bêtes. Enfin, Nam et Gaw commencèrent

à se lasser. Nam sentait une faiblesse autour de ses os, les cicatrices

de Gaw étaient plus chaudes: il fallait chercher un abri. Pourtant, ils

franchirent encore quatre mille coudées: l'air redevint plus humide, le

souffle de l'espace s'enfla. Ils devinèrent qu'une grande masse d'eau

était prochaine. Bientôt, ils en eurent la certitude.

Tout semblait paisible. A peine si quelques bruits furtifs annonçaient

la fuite d'une bestiole, si quelque forme apparaissait et disparaissait

dans un bond rapide. Naoh finit par choisir comme abri un immense

peuplier noir. L'arbre ne pouvait offrir aucune défense contre l'attaque

des fauves, mais, dans les ténèbres, comment trouver un refuge sûr ou

qui ne fut pas occupé? La mousse était mouillée et le temps frais. Peu

importait aux Oulhamr; ils avaient une chair aussi résistante aux

intempéries que des ours ou des sangliers. Nam et Gaw s'étendirent sur

le sol et s'anéantirent tout de suite dans le sommeil; Naoh veillait. Il

n'était pas las; il avait pris de longs repos sous les pierres

basaltiques et, bien préparé aux marches, aux travaux et aux combats, il

résolut de prolonger sa garde pour que Nam et Gaw fussent plus forts.

DEUXIÈME PARTIE

I

LES CENDRES

Longtemps, il se trouva dans cette obscurité sans astre qui avait

retardé la fuite. Puis une clarté filtra à l'Orient. Répandue avec

douceur dans la mousse des nuages, elle descendit comme une nappe de

perles. Naoh vit qu'un lac barrait la route du sud: son oeil n'en

pouvait apercevoir la fin. Le lac vibrait lentement: le nomade se

demanda s'il faudrait le contourner vers l'Est, où l'on discernait une

rangée de collines, ou vers l'Ouest, pâle et plat, entrecoupé d'arbres.

La lumière demeurait faible; une brise coulait délicatement de la terre

sur les vagues; très haut, un souffle fort s'éleva, qui traquait et

trouait les nues. La lune, à son dernier quartier, finit par se dessiner

parmi les effilochures de vapeur. Bientôt, une grande citerne bleue

reçut l'image arquée. Pour la prunelle perçante de Naoh, le site se

dessina jusqu'aux frontières mêmes de l'horizon: vers le levant, le chef

discernait des côtes et des lignes arborescentes, estompées à

contre-lune, qui indiquaient la route du voyage; au Sud et vers l'Ouest,

le lac s'étendait indéfiniment.

Il régnait un silence qui semblait se répandre des eaux jusqu'au

croissant argentin; la brise devint si faible qu'elle tirait à peine,

par intervalles, un soupir des végétaux.

Las d'immobilité, impatient de préciser sa vision, Naoh sortit de

l'ombre du peuplier et rôda le long du rivage. Selon les dispositions du

terrain et des végétaux, le site s'ouvrait largement ou se rétrécissait,

les frontières orientales du lac apparaissaient plus précises; des

traces nombreuses décelaient le passage des troupeaux et des fauves.

Soudain, avec un grand frisson, le nomade s'arrêta; ses yeux et ses

narines se dilatèrent, son coeur battit d'anxiété et d'un ravissement

étrange; les souvenirs se levèrent si énergiques qu'il croyait revoir le

camp des Oulhamr, le foyer fumant et la figure flexible de Gammla. C'est

que, au sein de l'herbe verte, un vide se creusait, avec des braises et

des rameaux à demi consumés: le vent n'avait pas encore dispersé la

poudre blanchâtre des cendres.

Naoh imagina la quiétude d'une halte, l'arôme des viandes rôties, la

chaleur tendre et les bonds roux de la flamme; mais simultanément, il

voyait l'ennemi.

Plein de crainte et de prudence, il s'agenouilla pour mieux considérer

la trace des rôdeurs formidables. Bientôt il sut qu'il y avait au moins

trois fois autant de guerriers que de doigts à ses deux mains, et ni

femmes, ni vieillards, ni enfants. C'était une de ces expéditions de

chasse et de découverte que les hordes envoyaient parfois à de grandes

distances. L'état des os et des filandres concordait avec les

indications fournies par l'herbe.

Il importait à Naoh de savoir d'où les chasseurs venaient et par où ils

avaient passé. Il craignit qu'ils n'appartinssent à la race des

Dévoreurs d'Hommes qui, depuis la jeunesse de Goûn, occupaient les

territoires méridionaux, des deux côtés du Grand Fleuve. Dans cette

race, la stature dépassait celle des Oulhamr et celles de toutes les

races entrevues par les chefs et les vieillards. Ils étaient seuls à se

nourrir de la chair de leurs semblables, sans pourtant la préférer à

celle des élaphes, des sangliers, des daims, des chevreuils, des chevaux

ou des hémiones. Leur nombre ne semblait pas considérable: on n'en

connaissait que trois hordes, alors que Ouag, fils du Lynx, le plus

grand rôdeur né parmi les Oulhamr, avait partout rencontré des hordes

qui ne mangeaient pas la chair de l'homme.

La Guerre du Feu: Roman des âges farouches · 第 4 / 14 段