L'heure rouge était venue; elle coula par la profondeur des forêts,

lente, variable et insidieuse. Les bêtes diurnes se turent. On entendait

par intervalles le hurlement des loups, l'aboi des chiens, le rire

sarcastique de l'hyène, le soupir d'un rapace, l'appel clapotant des

grenouilles ou le grincement d'une locuste tardive. Tandis que le soleil

mourait derrière un océan de cimes, la lune immense se hissa sur

l'Orient.

On n'apercevait d'autres bêtes que les deux fauves: l'urus avait disparu

pendant la lutte; dans les pénombres, mille narines subtiles

connaissaient les présences redoutables. Le lion géant sentait une fois

de plus la faiblesse de sa force. La proie sans nombre palpitait au fond

des fourrés et des clairières et pourtant, chaque jour, il lui fallait

craindre la famine. Car il portait avec lui son atmosphère: elle le

trahissait plus sûrement que sa démarche, que le craquement de la terre,

des herbes, des feuilles et des branches. Elle s'étendait, acre et

féroce; elle était palpable dans les ténèbres et jusque sur la face des

eaux, elle était la terreur et la sauvegarde des faibles. Alors, tout

fuyait, se cachait, s'évanouissait. La terre devenait déserte; il n'y

avait plus de vie; il n'y avait plus de proie; le félin semblait seul au

monde.

Or, dans la nuit approchante, le colosse avait faim. Chassé de son

territoire par un cataclysme, il avait passé les rivières et le fleuve,

rôdé par les horizons inconnus. Et maintenant, une nouvelle aire

conquise par la défaite du tigre, il tendait la narine, il cherchait

dans la brise l'odeur des chairs éparses. Toute proie lui parut

lointaine; il percevait à peine le frôlis des bestioles cachées par

l'herbe, quelques nids de passereaux, deux hérons juchés à la fourche

d'un peuplier noir, et dont la vigilance ne se fût pas laissé

surprendre, même si le félin avait pu escalader l'arbre; mais, depuis

qu'il avait atteint toute sa stature, il ne grimpait que sur des troncs

bas et parmi des branches épaisses.

La faim le fit se tourner vers cette onde tiède qui coulait avec les

entrailles du vaincu; il s'en approcha, il la flaira: elle lui répugnait

comme un venin. Impatient, il bondit sur le tigre, il lui broya les

vertèbres, puis il se mit à rôder.

Le profil des pierres erratiques l'attira. Comme elles étaient à

l'opposite du vent et que son odorat ne valait pas celui des loups, il

avait ignoré la présence des hommes. Lorsqu'il approcha, il sut que la

proie était là et l'espoir accéléra son souffle.

* * * * *

Les Oulhamr considéraient avec une palpitation la haute silhouette du

carnivore. Depuis la fuite du mégacéros, toute la légende sinistre, tout

ce qui fait trembler les vivants avait passé devant leurs prunelles.

Dans le déclin rouge, ils voyaient le lion-tigre tourner autour du

refuge; son mufle fouillait les interstices; ses yeux dardaient des

lueurs d'étoiles vertes; tout son être respirait la hâte et la faim.

Quand il arriva devant l'orifice par où s'étaient glissés les hommes, il

se baissa; il tenta d'introduire la tête et les épaules; et les nomades

doutèrent de la stabilité des blocs. A chaque ondulation du grand corps,

Nam et Gaw se recroquevillaient, avec un soupir de détresse. La haine

animait Naoh, haine de la chair convoitée, haine de l'intelligence neuve

contre l'antique instinct et sa puissance excessive. Elle s'accrut

lorsque la brute se mit à gratter la terre. Quoique le lion géant ne fût

pas un animal fouisseur, il savait élargir une issue ou renverser un

obstacle. Sa tentative consterna les hommes, si bien que Naoh

s'accroupit et frappa de l'épieu: le fauve, atteint à la tête, poussa un

rauquement furieux et cessa de fouir. Ses yeux phosphorescents

fouillaient la pénombre; nyctalope, il distinguait nettement les trois

silhouettes, plus irritantes d'être si proches.

Il se remit à rôder, tâtant les issues; toujours il revenait à celle par

où s'étaient introduits les hommes. A la fin, il recommença à fouir: un

nouveau coup d'épieu interrompit sa besogne et le fit reculer, avec

moins de surprise que naguère. Dans sa tête opaque, il conçut que

l'entrée du repaire était impossible, mais il n'abandonnait pas la

proie, il gardait l'espérance que, si proche, elle n'échapperait point.

Après une dernière aspiration et un dernier regard, il sembla ignorer

l'existence des hommes; il se dirigea vers la forêt.

Les trois nomades s'exaltèrent; la retraite parut plus sûre; ils

aspiraient délicieusement la nuit: ce fut un de ces instants où les

nerfs ont plus de finesse et les muscles plus d'énergie; des sentiments

sans nombre, soulevant leurs âmes indécises, évoquaient la beauté

primordiale; ils aimaient la vie et son cadre, ils goûtaient quelque

chose faite de toutes choses, un bonheur créé en dehors et au-dessus de

l'action immédiate. Et, comme ils ne pouvaient ni se communiquer une

telle impression, ni même songer à se la communiquer, ils tournaient

l'un vers l'autre leur rire, cette gaieté contagieuse qui n'éclate que

sur le visage des hommes. Sans doute, ils s'attendaient à voir le Lion

Géant revenir, mais n'ayant pas du temps une notion précise--elle leur

eût été funeste--ils goûtaient le présent sans sa plénitude: la durée

qui sépare le crépuscule du soir de celui du matin paraissait

inépuisable.

* * * * *

Selon sa coutume, Naoh avait pris la première veille. Il n'avait pas

sommeil. Énervé par la bataille du tigre et du lion géant, il sentit,

lorsque Gaw et Nam furent étendus, s'agiter les notions que la tradition

et l'expérience avaient accumulées dans son crâne. Elles se liaient

confusément, elles formaient la légende du Monde. Et déjà le monde était

vaste dans l'intelligence des Oulhamr. Ils connaissaient la marche du

soleil et de la lune, le cycle des ténèbres suivant la lumière, de la

lumière suivant les ténèbres, de la saison froide alternant avec la

saison chaude; la route des rivières et des fleuves; la naissance, la

vieillesse et la mort des hommes; la forme, les habitudes et la force

des bêtes innombrables; la croissance des arbres et des herbes, l'art de

façonner l'épieu, la hache, la massue, le grattoir, le harpon, et de

s'en servir; la course du vent et des nuages; le caprice de la pluie et

la férocité de la foudre. Enfin, ils connaissaient le Feu--la plus

terrible et la plus douce des choses vivantes,--assez fort pour détruire

toute une savane et toute une forêt avec leurs mammouths, leurs

rhinocéros, leurs lions, leurs tigres, leurs ours, leurs aurochs et

leurs urus.

La vie du Feu avait toujours fasciné Naoh. Comme aux bêtes, il lui faut

une proie: il se nourrit de branches, d'herbes sèches, de graisse; il

s'accroît; chaque feu naît d'autres feux; chaque feu peut mourir. Mais

la stature d'un feu est illimitée, et, d'autre part, il se laisse

découper sans fin; chaque morceau peut vivre. Il décroît lorsqu'on le

prive de nourriture: il se fait petit comme une abeille, comme une

mouche, et, cependant, il pourra renaître le long d'un brin d'herbe,

redevenir vaste comme un marécage. C'est une bête et ce n'est pas une

bête. Il n'a pas de pattes ni de corps rampant, et il devance les

antilopes; pas d'ailes, et il vole dans les nuages; pas de gueule, et il

souffle, il gronde, il rugit; pas de mains ni de griffes, et il s'empare

de toute l'étendue... Naoh l'aimait, le détestait et le redoutait.

Enfant, il avait parfois subi sa morsure; il savait qu'il n'a de

préférence pour personne--prêt à dévorer ceux qui l'entretiennent,--plus

sournois que l'hyène, plus féroce que la panthère. Mais sa présence est

délicieuse; elle dissipe la cruauté des nuits froides, repose des

fatigues et rend redoutable la faiblesse des hommes.

Dans la pénombre des pierres basaltiques, Naoh, avec un doux désir,

voyait le brasier du campement et les lueurs qui effleuraient le visage

de Gammla. La lune montante lui rappelait la flamme lointaine. De quel

lieu de la terre la lune jaillit-elle, et pourquoi, comme le soleil, ne

s'éteint-elle jamais? Elle s'amoindrit; il y a des soirs où elle n'est

plus qu'un feu chétif comme celui qui court le long d'une brindille.

Puis elle se ranime. Sans doute, des Hommes-Cachés s'occupent de son

entretien et la nourrissent selon les époques... Ce soir, elle est dans

sa force: d'abord aussi haute que les arbres, elle diminue, mais luit

davantage, tandis qu'elle monte dans le ciel. Les Hommes-Cachés ont dû

lui donner du bois sec en abondance.

Tandis que le fils du Léopard rêve à ces choses, les bêtes nocturnes

vont à leur aventure. Des silhouettes furtives glissent sur les herbes.

Il discerne des musaraignes, des gerboises, des agoutis, des fouines

légères, des belettes au corps de reptile; puis vient un élaphe à dix

cors qui file, à contre-lune, comme une sagaie. Naoh observe ses jambes

sèches, son corps couleur de terre et de chêne, les ramures qu'il

incline sur le col.--Il a disparu; des loups montrent leurs têtes

rondes, leurs gueules fines, leurs pattes nettes et vives. Le ventre est

pâle, les flancs et le dos roussissent, puis une bande noirâtre dessine

les vertèbres; des muscles forts gonflent la nuque, toute l'allure

décèle quelque chose de sournois, de judicieux et de complexe, que

souligne l'obliquité du regard. Ils flairent l'élaphe, mais lui-même,

dans l'humidité des pénombres, a reçu avis de leur approche et son

avance est considérable. Les narines intelligentes discernent la

décroissance continue des effluves: les loups savent que l'herbivore

gagne de l'espace. Pourtant, ils franchissent la savane, jusqu'au

couvert où les plus lestes pénètrent. La poursuite paraît inutile. Tous

reviennent à pas lents, déçus, quelques-uns hurlent et gémissent. Puis

les narines se remettent à explorer l'atmosphère. Elles ne relèvent rien

de prochain, sinon le cadavre du tigre et les hommes cachés parmi les

pierres: une proie trop redoutable et une chair que, malgré leur

gloutonnerie, les loups trouvent répugnante.

Ils s'en approchent, cependant, après avoir contourné le gîte des

hommes.

* * * * *

D'abord, les loups rôdèrent autour de la carcasse, avec cette prudence

excessive qui ne laisse rien au hasard. Enfin, les impatients se

risquèrent. Ils portèrent leurs gueules près de la tête du tigre, près

du grand mufle entrouvert, par où soufflait naguère une vie empestée et

formidable; explorant le corps, ils léchèrent les plaies rouges.

Toutefois, aucun ne se décidait à porter la dent sur cette chair âpre,

pleine de poison, pour qui seuls les estomacs du vautour et de l'hyène

ont assez de véhémence.

Une clameur accrut leur incertitude--des plaintes, des hurlées, des

ricanements. Six hyènes surgirent au clair de lune. Elles progressaient

d'une allure équivoque, avec leurs avant-trains robustes, leurs torses

qui s'abaissent et s'effilent pour finir par des pattes grêles.

Cagneuses, le museau court et d'une puissance à broyer les os des lions,

la prunelle triangulaire, l'oreille pointue et la crinière rude, elles

viraient, biaisaient ou sautelaient comme des locustes. Les loups

sentirent s'accroître la puanteur affreuse de leurs glandes.

C'étaient des rôdeuses de haute stature qui, par la force énorme de

leurs mâchoires, eussent tenu tête aux tigres. Mais elles ne faisaient

face qu'acculées, ce qui n'arrivait guère, aucun rôdeur ne recherchant

leur chair fétide et les autres mangeurs de charognes étant plus faibles

qu'elles. Quoiqu'elles connussent leur supériorité sur les loups, elles

hésitaient, elles tournaient dans la lueur nocturne, approchant et

reculant, enflant, par intervalles, des clameurs déchirantes. A la fin,

elles montèrent à l'assaut toutes ensemble.

Les loups ne tentèrent aucune résistance, mais, sûrs d'être les plus

agiles, ils demeuraient à courte distance. Parce qu'elle leur échappait,

ils regrettèrent la proie dédaignée. Ils rôdaient autour des hyènes avec

des hurlements soudains, avec des feintes d'attaque, avec des gestes

malicieux, contents d'inquiéter les ennemies.

Elles, sombres et grondantes, attaquaient la carcasse: elles l'eussent

voulue putride, grouillante, mais leurs derniers repas avaient été

pauvres, et la présence des loups excitait leur voracité! Elles

savourèrent d'abord les entrailles; broyant les côtes de leurs dents

indestructibles, elles extirpèrent le coeur, les poumons, le foie et la

langue râpeuse, que l'agonie avait fait saillir. C'était tout de même la

volupté de refaire la chair vive avec la chair morte, la douceur de se

repaître au lieu de rôder le ventre vide et la tête inquiète. Les loups

le comprenaient bien, eux qui pourchassaient en vain, depuis le

crépuscule, les émanations de l'air et du sol.

Dans leur fureur déçue, plusieurs allèrent flairer les blocs erratiques.

L'un d'eux glissa sa tête par une ouverture; Naoh, avec dédain, lui

allongea un coup d'épieu. Atteint à l'épaule, la bête sautillait sur

trois pattes, avec un hurlement lamentable. Alors, tous clamèrent, de

façon éclatante et farouche, où la menace était un simulacre. Leurs

corps roux oscillaient dans le clair de lune, leurs yeux reluisaient de

l'ardeur et de la crainte de vivre, leurs dents jetaient des lueurs

d'écume, tandis que leurs pattes fines rasaient le sol, avec un petit

bruit frissonnant, ou se roidissaient dans l'attente: le désir de se

repaître devenait insupportable. Mais, sachant que, derrière le basalte,

gîtaient des êtres astucieux et solides, qui ne succomberaient que par

surprise, ils cessèrent leur rôderie. Agglomérés en conseil de chasse,

ils échangèrent des rumeurs et des gestes, plusieurs assis sur leur

train arrière, la gueule en attente, certains agités, s'entre-frottant

les échines. Les vieux appelaient l'attention, surtout un grand loup au

pelage blême, aux dents d'ocre: on l'écoutait, on le regardait, on le

flairait avec déférence.

Naoh ne doutait pas qu'ils eussent un langage: ils s'entendent pour

dresser des embuscades, cerner la proie, se relayer pendant les

poursuites, partager le butin. Il les considérait avec curiosité, comme

il eût considéré des hommes; il cherchait à deviner leur projet.

Une troupe passa la rivière à la nage; les autres s'éparpillèrent sous

le couvert. On n'entendit plus que les hyènes acharnées sur le cadavre

du tigre.

La lune, moins vaste et plus lumineuse, alanguissait les étoiles; les

plus faibles demeuraient invisibles, les brillantes semblaient mal

allumées et comme noyées sous une onde; une torpeur équivoque couvrait

la forêt et la savane. Parfois une effraie sillonnait l'atmosphère

bleue, extraordinairement silencieuse sur ses ailes d'ouate, parfois les

raines clapotaient en bandes, posées sur les feuilles des nymphéas ou

hissées sur les ragots; les noctuelles, s'élançant en courses

tremblotantes, se heurtaient à quelque chauve-souris soubresautant à

travers les pénombres.

Enfin, des hurlements retentirent. Ils se répondaient le long de la

rivière et dans les profondeurs des fourrés; Naoh sut que les loups

avaient cerné une proie. Il n'attendit pas longtemps pour en avoir la

certitude. Une bête jaillit sur la plaine. On eût dit un cheval au

poitrail étroit; une raie brune soulignait son échine. Elle s'élançait,

avec la vélocité des élaphes, suivie de trois loups qui, moins lestes

qu'elle, n'auraient pu compter que sur leur endurance ou sur un accident

pour la rattraper. D'ailleurs, ils ne donnaient pas toute leur vitesse,

ils continuaient à répondre aux hurlements de leurs compagnons

embûchés.--Bientôt ceux-ci surgirent; l'hémione se vit investi. Il

s'arrêta, tremblant sur ses jarrets, explorant l'horizon avant de

prendre un parti. Toutes les issues étaient barrées, sauf au nord, où

l'on n'apercevait qu'un vieux loup gris. La bête traquée choisit cette

voie. Le vieux loup, impassible, la laissa venir. Quand elle fut proche

et qu'elle se disposa à filer en oblique, il poussa un hurlement grave.

Alors, sur un tertre, trois autres loups se montrèrent.

L'hémione s'arrêta avec un long gémissement. Il sentit tout autour de

lui la mort et la douleur. L'étendue était close, où son corps agile

avait su déjouer tant de convoitises: sa ruse, ses pieds légers, sa

force, défaillaient ensemble. Il tourna plusieurs fois la tête vers ces

êtres qui ne vivent ni des herbes ni des feuilles, mais de la chair

vivante; il les implora obscurément. Eux, échangeant des clameurs,

resserraient le cercle; leurs yeux dardaient trente foyers de meurtre:

ils affolaient la proie, craignant ses durs sabots de corne; ceux de

face mimaient des attaques, afin qu'elle cessât de surveiller ses

flancs... Les plus proches furent à quelques coudées. Alors, dans un

sursaut, recourant une fois encore aux pattes libératrices, la bête

vaincue se lança éperdument pour rompre l'étreinte et la dépasser. Elle

renversa le premier loup, fit trébucher le deuxième: l'enivrant espace

fut ouvert devant elle. Un nouveau fauve survenant à l'improviste,

bondit aux flancs de la fugitive; d'autres enfoncèrent leurs dents

tranchantes. Désespérément, elle rua; un loup, la mâchoire rompue, roula

parmi les herbes; mais la gorge de l'hémione s'ouvrit, ses flancs

s'empourprèrent, deux jarrets claquèrent au choc des canines; il

s'abattit sous une grappe de gueules qui le dévoraient vivant.

Quelque temps, Naoh contempla ce corps d'où jaillissaient encore des

souffles, des plaintes, la révolte contre la mort. Avec des grondements

de joie, les loups happaient la chair tiède et buvaient le sang chaud;

la vie entrait sans arrêt dans les ventres insatiables. Parfois, avec

inquiétude, quelque vieux se tournait vers la troupe des hyènes: elles

eussent préféré cette proie plus tendre et moins vénéneuse, mais elles

savaient que les bêtes timides deviennent braves pour défendre ce

qu'elles doivent à leur effort; elles n'avaient pas ignoré la poursuite

de l'hémione et la victoire des loups. Elles se résignèrent à la dure

carcasse du tigre.

La lune fut à mi-route du zénith. Naoh s'étant assoupi, Gaw avait pris

la veille; on entrevoyait confusément la rivière coulant dans le vaste

silence. Le trouble revint; les futaies rugirent, les arbustes

craquèrent, les loups et les hyènes levèrent tous ensemble leurs gueules

sanglantes, et Gaw, avançant sa tête dans l'ombre des pierres, darda son

ouïe, sa vue et son flair... Un cri d'agonie, un grondement bref, puis

des branches s'écartèrent. Le Lion Géant sortit de la forêt, avec un

daim aux mâchoires. Près de lui, humble encore, mais déjà familière, la

tigresse se coulait comme un gigantesque reptile. Tous deux s'avancèrent

vers le refuge des hommes.

Saisi de crainte, Gaw toucha l'épaule de Naoh. Les nomades épièrent

longtemps les deux fauves: le lion-tigre déchirait la proie d'un geste

continu et large, la tigresse avait des incertitudes, des peurs subites,

des regards obliques vers celui qui avait terrassé son mâle. Et Naoh

sentit une grande appréhension resserrer sa poitrine et ralentir son

souffle.

V

SOUS LES BLOCS ERRATIQUES

Quand le matin erra sur la terre, le Lion Géant et la tigresse étaient

toujours là. Ils sommeillaient auprès de la carcasse du daim, dans un

rai de soleil pâle. Et les trois hommes, ensevelis sous le refuge de

pierre, ne pouvaient détourner leurs yeux des voisins formidables. Une

gaieté heureuse descendait sur la forêt, la savane et la rivière. Les

hérons conduisaient leurs héronneaux à la pêche; un éclair de nacre

précédait la plongée des grèbes; à tous les détours de l'herbe et de la

branche rôdaient les oisillons. Un miroitement brusque signalait le

martin-pêcheur; le geai étalait sa robe bleue, argentine et rousse, et

parfois, la pie goguenarde, jacassant sur une fourche, balançait sa

queue d'où semblaient alternativement jaillir l'ombre et la lumière.

Cependant, freux et corneilles croassaient sur les squelettes de

l'hémione et du tigre: désappointés devant ces ossements où ne demeurait

aucun filandre, ils partaient, en vols obliques, vers les restes du

daim. Là, deux épais vautours cendrés barraient la route. Ces bêtes au

col chauve, aux yeux d'eau palustre, n'osaient toucher à la proie des

félins. Elles tournaient, elles biaisaient, elles dardaient leur bec aux

narines puantes et le retiraient, avec un dandinement stupide ou de

brusques essors. Puis, immobiles, elles semblaient plongées dans un

rêve, inopinément rompu d'un sursaut de la tête. A part la rousseur

mobile d'un écureuil, tout de suite noyée dans les feuilles, on

n'entrevoyait point de mammifères: l'odeur des grands félins les

maintenait dans la pénombre ou tapis au fond d'abris sûrs.

Naoh croyait que le souvenir des coups d'épieu avait ramené le Lion

Géant; il regrettait cette action inutile. Car l'Oulhamr ne doutait pas

que les fauves sauraient se comprendre et qu'ainsi chacun veillerait à

son tour près du refuge. Des récits roulaient par sa cervelle où

éclataient la rancune et la ténacité des bêtes offensées par l'homme.

Parfois la fureur enflait sa poitrine; il se levait en brandissant sa

massue ou sa hache. Cette colère s'apaisait vite: malgré sa victoire sur

l'ours gris, il estimait l'homme inférieur aux grands carnassiers. La

ruse, qui avait réussi dans la pénombre de la grotte, ne réussirait pas

avec le Lion Géant ni avec la tigresse. Pourtant, il n'entrevoyait pas

d'autre fin que le combat: il faudrait, ou mourir de faim sous les

pierres, ou profiter du moment où la tigresse serait seule. Pourrait-il

compter entièrement sur Nam et sur Gaw?

Il se secoua, comme s'il avait froid, il vit les yeux de ses compagnons

fixés sur lui. Sa force éprouva le besoin de les rassurer:

--Nam et Gaw ont échappé aux dents de l'ours: ils échapperont aux

griffes du Lion Géant!

Les jeunes Oulhamr tournaient leurs faces vers l'épouvantable couple

endormi.

Naoh répondit à leur pensée:

--Le Lion Géant et la tigresse ne seront pas toujours ensemble. La faim

les séparera. Quand le lion sera dans la forêt, nous combattrons, mais

Nam et Gaw devront obéir à mon commandement.

La parole du chef gonfla d'espoir la chair des jeunes hommes; et la

destruction même, s'ils combattaient avec Naoh, semblait moins

redoutable.

Le fils du Peuplier, plus prompt à s'exprimer, cria:

--Nam obéira jusqu'à la mort!

L'autre leva les deux bras:

--Gaw ne craint rien avec Naoh.

Le chef les regardait avec douceur; ce fut comme si l'énergie du monde

descendait dans leurs poitrines, avec des sensations innombrables, dont

aucune ne rencontrait de mots pour s'exprimer, et, poussant le cri de

guerre, Nam et Gaw brandissaient leurs haches.

Au bruit, les félins tressautèrent; les nomades hurlèrent plus fort, en

signe de défi; les fauves expiraient des feulements de colère... Tout

retomba dans le calme. La lumière tourna sur la forêt; le sommeil des

félins rassurait les bêtes agiles qui, furtivement, passaient le long de

la rivière; les vautours, à longs intervalles, happaient quelques

lambeaux de chair; la corolle des fleurs se haussait vers le soleil; la

vie s'exhalait si tenace et si innombrable qu'elle semblait devoir

s'emparer du firmament.

Les trois hommes attendaient, avec la même patience que les bêtes. Nam

et Gaw s'endormaient par intervalles. Naoh reprenait des projets fuyants

et monotones comme des projets de mammouths, de loups ou de chiens. Ils

avaient encore de la chair pour un repas, mais la soif commençait à les

tourmenter: toutefois, elle ne deviendrait intolérable qu'après

plusieurs jours.

La Guerre du Feu: Roman des âges farouches · 第 3 / 14 段