pierres et des branchages; quelques blocs étaient à proximité, qui
pouvaient rendre l'entrée très difficile. Mais Naoh songeait à fuir, et
la retraite n'était possible que du côté de l'abreuvoir. Si l'animal
rapide, infatigable et opiniâtre se décidait à poursuivre, il
atteindrait presque à coup sûr les fugitifs. L'unique ressource serait
de se hisser sur un arbre: l'ours gris ne grimpait pas. En revanche, il
était capable d'attendre un temps indéfini, et l'on ne voyait à
proximité que des arbres aux branches menues.
* * * * *
Le fauve avait-il vu Gaw, accroupi, confondu avec les blocs, attentif à
ne faire aucun mouvement inutile? Ou bien était-il l'habitant de la
caverne, revenu après un long voyage? Comme Naoh songeait à ces choses,
l'animal se mit à descendre la pente roide. Quand il eut atteint un
terrain moins incommode, il leva la tête, flaira l'atmosphère moite et
prit son trot. Un instant, les deux guerriers crurent qu'il s'éloignait.
Mais il s'arrêta en face de l'endroit où la corniche était accessible:
toute retraite devenait impraticable. A l'amont, la corniche
s'interrompait, la roche étant à pic; à l'aval, il fallait fuir sous les
yeux de l'ours: il aurait le temps de passer l'étroite rivière et de
barrer la route aux fugitifs. Il ne restait qu'à attendre ou le départ
du fauve, ou l'attaque de la caverne.
Naoh éveilla Nam, et tous trois se mirent à rouler des blocs.
Après quelque hésitation, l'ours se décidait à passer la rivière. Il
aborda posément et grimpa sur la corniche. A mesure qu'il approchait, on
voyait mieux sa structure musculeuse; parfois ses dents étincelaient au
clair de lune. Nam et Gaw grelottèrent. L'amour de vivre gonflait leurs
coeurs; l'instinct de la faiblesse humaine pesait sur leur souffle; leur
jeunesse palpitait comme elle palpite dans la poitrine craintive des
oiseaux. Naoh lui-même n'était pas tranquille. Il connaissait
l'adversaire; il savait qu'il lui faudrait peu de temps pour donner la
mort à trois hommes. Et sa peau épaisse, ses os de granit étaient
presque invulnérables à la sagaie, à la hache et à l'épieu.
Cependant, les nomades achevaient d'empiler les blocs; bientôt il ne
demeura qu'une ouverture vers la droite, à hauteur d'homme. Quand l'ours
fut proche, il secoua sa tête grondante et regarda, interloqué. Car s'il
avait flairé les hommes, entendu le bruit de leur travail, il ne
s'attendait pas à voir clos le gîte où il avait passé tant de saisons;
une obscure association se fit dans son crâne, entre la fermeture du
repaire et ceux qui l'occupaient. D'ailleurs, reconnaissant l'odeur
d'animaux faibles, dont il comptait se repaître, il ne montra aucune
prudence. Mais il était perplexe.
Il s'étirait au clair de lune, bien à l'aise dans sa fourrure, étalant
son poitrail argenté et balançant sa gueule conique. Puis, il s'irrita,
sans raison, parce qu'il était d'humeur morose, brutale, presque
étranger à la joie, et poussa de rauques clameurs. Impatient alors, il
se dressa sur ses pieds arrière; il parut un homme immense et velu, aux
jambes trop brèves, au torse démesuré. Et il se pencha vers l'ouverture
demeurée libre.
Nam et Gaw, dans la pénombre, tenaient leurs haches prêtes; le fils du
Léopard élevait sa massue: on s'attendait que la bête avancerait les
pattes, ce qui permettrait de les entailler. Ce fut l'énorme crâne qui
se projeta, le front feutré, les lèvres baveuses et les dents en pointes
de harpon. Les haches s'abattirent, la massue tournoya, impuissante à
cause des saillies de l'ouverture; l'ours mugit et recula. Il n'était
pas blessé: aucune trace de sang ne rougissait sa gueule; l'agitation de
ses mâchoires, la phosphorescence de ses prunelles annonçaient
l'indignation de la force offensée.
Toutefois il ne dédaigna pas la leçon; il changea de tactique. Animal
fouisseur, doué d'un sens affiné des obstacles, il savait qu'il vaut
parfois mieux les abattre que d'affronter une passe dangereuse. Il tâta
la muraille, il la poussa: elle vibrait aux pesées.
La bête, augmentant son effort, travaillant des pattes, de l'épaule, du
crâne, tantôt se précipitait contre la barrière, tantôt l'attirait de
ses griffes brillantes. Elle l'entama et, découvrant un point faible,
elle la fit osciller. Dès lors, elle s'acharna au même endroit, d'autant
plus favorable que les bras des hommes se trouvèrent trop courts pour y
atteindre. D'ailleurs, ils ne s'attardèrent pas à des efforts inutiles:
Naoh et Gaw, arc-boutés en face de l'ours, parvinrent à arrêter
l'oscillation, tandis que Nam se penchait par l'ouverture et surveillait
l'oeil de la bête, où il projetait de lancer une flèche.
Bientôt l'assaillant perçut que le point faible était devenu
inébranlable. Ce changement incompréhensible, qui niait sa longue
expérience, le stupéfia et l'exaspéra. Il s'arrêta, assis sur son
derrière; il observa la muraille; il la flaira; et il secouait la tête
avec un air d'incrédulité. A la fin, il crut s'être abusé; il retourna
vers l'obstacle, donna un coup de patte, un coup d'épaule et, constatant
que la résistance persistait, il perdit toute prudence et s'abandonna à
la brutalité de sa nature.
L'ouverture libre l'hypnotisa; elle parut la seule voie franchissable;
il s'y jeta éperdument. Un trait siffla et le frappa près de la
paupière, sans ralentir l'attaque, qui fut irrésistible. Toute la
machine impétueuse, la masse de chair où le sang roulait en torrent,
rassembla ses énergies: la muraille croula.
Naoh et Gaw avaient bondi vers le fond de la caverne; Nam se trouva dans
les pattes monstrueuses. Il ne songeait guère à se défendre; il fut
semblable à l'antilope atteinte par la grande panthère, au cheval
terrassé par le lion: les bras étendus, la bouche béante, il attendait
la mort, dans une crise d'engourdissement. Mais Naoh, d'abord surpris,
reconquit l'ardeur combative qui crée les chefs et soutient l'espèce. De
même que Nam s'oubliait dans la résignation, lui s'oublia dans la lutte.
Il rejeta sa hache, qu'il jugeait inutile; il prit à deux mains la
massue de chêne, pleine de noeuds.
La bête le vit venir. Elle différa d'anéantir la faible proie qui
palpitait sous elle; elle éleva sa force contre l'adversaire, pattes et
crocs projetés en foudre, tandis que l'Oulhamr abaissait sa massue.
L'arme arriva la première. Elle roula sur la mâchoire de l'ours; l'une
des pointes toucha les narines. Le coup, frappé de biais et peu
efficace, fut si douloureux que la brute ploya. Le deuxième coup du
nomade rebondit sur un crâne indestructible. Déjà l'immense bête
revenait à elle et fonçait frénétiquement, mais l'Oulhamr s'était
réfugié dans l'ombre, devant une saillie de la roche: au moment suprême,
il s'effaça; l'ours cogna violemment le basalte. Tandis qu'il
trébuchait, Naoh revenait en oblique et, avec un cri de guerre, abattit
la massue sur les longues vertèbres. Elles craquèrent; le fauve,
affaibli par le choc contre la saillie, oscilla sur sa base et Naoh,
ivre d'énergie, écrasa successivement les narines, les pattes, les
mâchoires, tandis que Nam et Gaw ouvraient le ventre à coups de hache.
Lorsque enfin la masse cessa de panteler, les nomades se regardèrent en
silence. Ce fut une minute prodigieuse. Naoh apparut le plus redoutable
des Oulhamr et de tous les hommes, car ni Faouhm, ni Hoo, fils du Tigre,
ni aucun des guerriers mystérieux dont Goûn-aux-os-secs rappelait la
mémoire, n'avaient abattu un ours gris à coups de massue. Et la légende
se grava dans le crâne des jeunes hommes pour se transmettre aux
générations et grandir leurs espérances, si Nam, Gaw et Naoh ne
périssaient point à la conquête du Feu.
IV
LE LION GÉANT ET LA TIGRESSE
Une lune avait passé. Depuis longtemps, Naoh, avançant toujours vers le
sud, avait dépassé la savane; il traversait la forêt. Elle semblait
interminable, entrecoupée par des îles d'herbes et de pierres, des lacs,
des mares et des combes. Elle dévalait lentement, avec des remontées
inattendues, en sorte qu'elle produisait toutes les sortes de plantes,
toutes les variétés de bêtes. On pouvait y rencontrer le tigre, le lion
jaune, le léopard, l'homme des arbres, qui vivait solitaire avec
quelques femelles, et dont la force surpassait celle des hommes
ordinaires, l'hyène, le sanglier, le loup, le daim, le cerf élaphe, le
chevreuil, le mouflon. Le rhinocéros y traînait sa lourde cuirasse;
peut-être même y eût-on découvert le Lion Géant, devenu excessivement
rare, son extinction ayant commencé depuis des centaines de siècles.
On trouvait aussi le mammouth, ravageur de la forêt, broyeur de branches
et déracineur d'arbres, dont le passage était plus farouche que
l'inondation et le cyclone.
Sur ce territoire redoutable, les nomades découvrirent la nourriture en
abondance; eux-mêmes se savaient une proie pour les mangeurs de chair.
Ils marchaient avec prudence, en triangle, de manière à commander le
plus grand espace possible. Leurs sens précis pouvaient, pendant le
jour, les préserver des embûches. D'ailleurs, leurs ennemis les plus
funestes ne chassaient guère que dans les ténèbres. Le jour, ils
n'avaient pas le regard aussi prompt que les hommes; et leur odorat
n'était pas comparable à celui des loups. Ceux-ci eussent été les plus
difficiles à dépister: mais, dans la forêt bien pourvue, ils ne
songeaient guère à traquer des animaux aussi menaçants que les Oulhamr.
Parmi les ours, le plus puissant, le colosse des cavernes, ne chassait
pas, à moins d'être tourmenté par la famine. Herbivore, il trouvait dans
le terroir de quoi assouvir, pacifiquement, sa voracité. Et l'ours gris,
qui ne rôdait qu'accidentellement en dehors des régions fraîches, se
décelait à distance.
Toutefois, les journées étaient pleines d'alertes et les nuits
terrifiantes. Les Oulhamr choisissaient avec soin les lieux de refuge;
ils s'arrêtaient longtemps avant la chute du jour. Souvent ils se
réfugiaient dans un creux; d'autres fois, ils reliaient des blocs, ou
bien, s'abritant dans un fourré profond, ils semaient des obstacles sur
leur passage; certains soirs, ils choisissaient quelques arbres très
rapprochés où ils se fortifiaient.
Plus que tout, l'absence du feu les faisait souffrir. Par les nuits sans
lune, il leur semblait entrer pour toujours dans les ténèbres; elles
pesaient sur leur chair, elles les engloutissaient. Chaque soir ils
guettaient la futaie, comme s'ils allaient voir la flamme étinceler dans
sa cage et grandir en dévorant les branches mortes: ils ne discernaient
que les étincelles perdues des étoiles ou les yeux d'une bête; leur
faiblesse les accablait et l'immensité cruelle. Peut-être eussent-ils
moins souffert dans la horde, avec la foule palpitant autour d'eux; dans
la solitude interminable, leurs poitrines semblaient rétrécies.
* * * * *
La forêt s'ouvrit. Tandis que le pays des arbres continuait à remplir le
couchant, une plaine s'étendit à l'est, partie savane et partie brousse,
avec quelques îlots d'arbres. L'herbe défendait son étendue contre les
grands végétaux, aidée par les urus, les aurochs, les cerfs, les saïgas,
les hémiones et les chevaux, qui broutaient les jeunes pousses.
Enveloppée de peupliers noirs, de saules cendrés, de trembles, d'aulnes,
de joncs et de roseaux, une rivière coulait vers l'orient. Quelques
pierres erratiques se bosselaient en masses roussâtres; et, quoiqu'il
fît grand jour encore, les ombres longues dominaient les rais du soleil.
Les nomades considéraient le terroir avec méfiance: il devait y passer
beaucoup de bêtes, à l'heure où finit la lumière. Aussi se hâtèrent-ils
de boire. Puis ils explorèrent le site. La plupart des pierres
erratiques, étant solitaires, ne pouvaient pas servir; quelques-unes, en
groupes, auraient demandé un long travail de fortification. Et ils se
décourageaient, prêts à retourner dans la forêt, lorsque Nam avisa des
blocs énormes, très rapprochés, dont deux se touchaient par leurs
sommets, et qui limitaient une cavité avec quatre ouvertures. Les trois
premières admettaient l'accès de bêtes plus petites que l'homme,--des
loups, des chiens, des panthères. La quatrième pouvait livrer passage à
un guerrier de forte stature, pourvu qu'il s'aplatît contre le sol; elle
devait être impraticable aux grands ours, aux lions et aux tigres.
Au signe de leur compagnon, Naoh et Gaw accoururent. Ils craignirent
d'abord que le chef ne pût se glisser dans le refuge. Mais Naoh,
s'allongeant sur l'herbe et tournant la tête, entra sans effort; il
ressortit de même. En sorte qu'ils se trouvèrent avoir un abri plus sûr
que tous ceux qui les avaient reçus auparavant, car les blocs étaient si
lourds et si durement incrustés qu'un troupeau de mammouths n'aurait pu
les disjoindre. L'espace ne manquait point: dix hommes y eussent tenu à
l'aise.
La perspective d'une nuit parfaite réjouit les nomades. Pour la première
fois depuis leur départ, ils pourraient se rire de tous les carnivores.
Ils mangèrent la viande crue d'un faon, avec des noix cueillies dans la
forêt, puis ils se remirent à scruter le territoire. Quelque élaphe,
quelque chevreuil filaient vers l'eau; des corbeaux s'élevaient avec un
cri de guerre; un aigle planait à la hauteur des nuages. Puis un lynx
bondit à la poursuite d'une sarcelle, un léopard rampa furtivement parmi
les saules.
L'ombre s'allongeait encore. Elle couvrit bientôt la savane; le soleil
tombait derrière les arbres, tel un immense brasier circulaire, et le
temps fut proche où la vie carnivore allait dominer les solitudes. Rien
ne l'annonçait encore. Il se faisait un bruit innocent de passereaux;
solitaires ou par bandes, ils lançaient vers le soleil leur hymne
rapide, hymne de regret et de crainte, hymne de la grande nuit sinistre.
C'est alors qu'un urus surgit de la forêt. D'où venait-il? Quelle
aventure l'avait isolé? S'était-il attardé ou, au contraire, ayant
marché trop vite, menacé par les ennemis ou les météores, avait-il fui
au hasard? Les nomades ne se le demandaient point; la passion de la
proie les saisissait, car si les chasseurs de leur tribu ne
s'attaquaient guère aux troupeaux des grands herbivores, ils guettaient
les bêtes solitaires, surtout les faibles et les blessées. La bravoure
et la ténacité des urus se retrouvent dans telle race de nos taureaux,
mais l'urus avait une tête moins obscure. L'espèce était à son apogée.
Lestes, avec une respiration vive, un sens clair du péril et une ruse
complexe, ces forts organismes circulaient magnifiquement sur la
planète.
Naoh se leva avec un grondement. Après la victoire sur un fauve, rien
n'était plus glorieux que d'abattre un grand herbivore. L'Oulhamr sentit
dans son coeur cet instinct par quoi se maintient tout ce qui fut
nécessaire à la croissance de l'homme; son ardeur augmentait à mesure
qu'approchaient le poitrail spacieux et les cornes luisantes. Mais il
subissait un autre instinct: ne pas détruire en vain la chair
nourricière. Or, il avait de la viande fraîche; la proie foisonnait.
Enfin, se souvenant de son triomphe sur l'ours, Naoh jugeait moins
méritoire d'abattre un urus. Il abaissa sa sagaie, il renonça à une
chasse où il pouvait fausser ses armes. Et l'urus, s'avançant avec
lenteur, prit le chemin de la rivière.
Soudain, les trois hommes dressèrent la tête, les sens dilatés par le
péril. Leur doute fut court: Nam et Gaw, sur un signe du chef, se
glissèrent sous les blocs erratiques. Lui-même les suivait, au moment où
un mégacéros jaillissait de la forêt. Toute la bête était un vertige de
fuite. La tête aux vastes palmures rejetée en arrière, une écume
mélangée d'écarlate ruisselant aux naseaux, les pattes rebondissant
comme des branches dans un cyclone, le mégacéros avait fait une
trentaine de bonds, lorsque l'ennemi surgit à son tour. C'était un
tigre, aux membres trapus, aux vertèbres élastiques et dont le corps, à
chaque reprise, franchissait vingt coudées. Ses bonds flexibles
semblaient des glissements dans l'atmosphère. Chaque fois que le félin
atteignait le sol, il y avait une pause brève, une reconcentration
d'énergie.
Dans son mouvement moins ample, le cervidé ne subissait point d'arrêt.
Chaque saut était la suite accélérée du saut précédent. A cette période
de la poursuite, il perdait du terrain. Pour le tigre, la course venait
de commencer, tandis que le mégacéros arrivait de loin.
--Le tigre saisira le grand cerf! fit Nam d'une voix frissonnante.
Naoh, qui regardait passionnément cette chasse, répondit:
--Le grand cerf est infatigable!
Non loin de la rivière, l'avance du mégacéros se trouva réduite de
moitié. Dans une tension suprême, il accrut sa vitesse; les deux corps
se projetèrent avec une rapidité égale, puis les sauts du tigre se
rétrécirent. Il eût sans doute renoncé à la poursuite, si la rivière
n'avait été proche; il espéra regagner du terrain à la nage: son long
corps onduleux y excellait. Quand il parvint à la rive, le mégacéros
était à cinquante coudées. Le tigre se coula par l'onde avec une
vélocité extraordinaire; mais le mégacéros progressait à peine moins
vite. Ce fut le moment de la vie et de la mort. Comme la rivière n'était
pas large, le cervidé devait pourtant atterrir avec une avance: s'il
tâtonnait en se hissant sur la berge, il était pris. Il le savait; il
avait même risqué un détour pour choisir le lieu d'abordage: c'était un
petit promontoire caillouteux, à pente douce. Quoique le mégacéros eût
calculé sa sortie avec justesse, il eut une hésitation vague, pendant
laquelle le tigre se rapprocha. Enfin l'herbivore s'enleva. Il était à
vingt coudées quand le tigre atteignit à son tour le sol et fit son
premier bond. Ce bond fut hâtif, le félin emmêla ses pattes, trébucha et
roula: le mégacéros avait partie gagnée. Il n'y avait qu'à rompre la
poursuite; le tigre le comprit et, se souvenant d'une haute silhouette
entrevue pendant la course, il se hâta de retraverser la rivière. L'urus
était encore en vue...
Au passage de la chasse, il avait reculé vers la forêt. Puis il marqua
une incertitude qui s'accrut à mesure que le grand félin s'éloignait et
surtout lorsqu'il disparut parmi les roseaux. L'urus se décidait
pourtant à la retraite, mais une odeur redoutable frappa sa narine. Il
tendit le cou et, convaincu, chercha une ligne de fuite. Il parvint
ainsi non loin des blocs erratiques où gîtaient les Oulhamr: l'effluve
humain lui rappelant une attaque où, jeune et chétif encore, il avait
été blessé par un projectile, il dévia de nouveau.
Il trottait maintenant; il allait disparaître dans la futaie, lorsqu'il
s'arrêta net: le tigre arrivait à grande allure. Il ne craignait pas que
l'urus, comme le mégacéros, lui échappât à la course, mais sa déconvenue
l'impatientait. A la vue du fauve, le taureau sortit d'indécision. Comme
il savait ne pouvoir compter sur la vitesse, il fit face au danger. Tête
basse, creusant la terre, il fut, avec sa large poitrine rousse, ses
yeux de feu violet, un beau guerrier de la forêt et de la prairie; une
rage obscure balayait ses craintes; le sang qui lui battait au coeur
était le sang de la lutte; l'instinct de conservation se transforma en
courage.
Le tigre reconnut la valeur de l'adversaire. Il ne l'attaqua pas
brusquement; il louvoya, avec des rampements de reptile; il attendit le
geste précipité ou maladroit qui lui permettrait d'enfourcher la croupe,
de rompre les vertèbres ou la jugulaire. Mais l'urus, attentif aux
évolutions de l'agresseur, présentait toujours son front compact et ses
cornes aiguës...
Soudain, le carnassier s'immobilisa. Les pattes roides, ses grands yeux
jaunes fixes, presque hagards, il regardait s'avancer une bête
monstrueuse. Elle ressemblait au tigre, avec une stature plus haute et
plus compacte; elle rappelait aussi le lion, par sa crinière, son
profond poitrail, sa démarche grave. Quoiqu'elle arrivât sans arrêt,
avec le sens de sa suprématie, elle montrait l'hésitation de l'animal
qui n'est pas sur son terrain de chasse. Le tigre était chez lui! Depuis
dix saisons, il détenait le territoire, et les autres fauves, léopard,
panthère, hyène, y vivaient à son ombre; toute proie était sienne dès
qu'il l'avait choisie; nulle créature ne se dressait devant lui lorsque,
au hasard des rencontres, il égorgeait l'élaphe, le daim, le mégacéros,
l'urus, l'aurochs ou l'antilope. L'ours gris avait peut-être, dans la
saison froide, passé par son domaine, d'autres tigres vivaient au nord,
et des lions dans les contrées du fleuve: aucun n'était venu contester
sa puissance. Et il ne s'était garé qu'au passage du rhinocéros,
invulnérable, ou du mammouth aux pieds massifs, estimant trop rude la
tâche de les combattre. Or il ignorait la forme étrange qui venait
d'apparaître, et ses sens s'étonnaient.
C'était une bête très rare, une bête des anciens âges, dont l'espèce
décroissait depuis des millénaires. Par tout son instinct, le tigre
perçut qu'elle était plus forte, mieux armée, aussi rapide que lui-même,
mais, par toute son habitude, par sa longue victoire, il se révoltait
contre la crainte. Son geste traduisit cette double tendance. A mesure
que l'ennemi approchait, il s'écartait plutôt qu'il ne reculait; son
attitude restait menaçante. Lorsque la distance fut suffisamment
réduite, le lion-tigre enfla sa vaste poitrine et gronda, puis, se
rasant, il exécuta son premier bond d'attaque, un bond de vingt-cinq
coudées. Le tigre recula. Au deuxième bond du colosse, il se tourna pour
battre en retraite. Ce mouvement ne fut qu'esquissé. La fureur le
ramena, ses yeux jaunes verdirent; il acceptait le combat. C'est qu'il
n'était plus seul. Une tigresse venait de surgir sur les herbes; elle
accourait brillante, impétueuse et magnifique, au secours de son mâle.
Le lion géant hésita à son tour, il douta de sa force. Peut-être se
fût-il retiré alors, laissant aux tigres leur territoire, si
l'adversaire, surexcité par les miaulements de la tigresse approchante,
n'eût fait mine de prendre l'offensive. L'énorme félin pouvait se
résigner à céder la place, mais sa terrible musculature, le souvenir de
tout ce qu'il avait déchiré de chairs et broyé de membres le forcèrent à
punir l'agression. L'espace d'un seul bond le séparait du tigre. Il le
franchit, sans pourtant atteindre au but, car l'autre avait biaisé et
tentait une attaque de flanc. Le lion des cavernes s'arrêta pour
recevoir l'assaut. Griffes et mufles s'emmêlèrent; on entendit le
claquement des dents dévorantes et les souffles rauques. Plus bas sur
pattes, le tigre cherchait à saisir la gorge de l'ennemi; il fut près
d'y réussir. Des mouvements précis le rejetèrent; il se trouva terrassé
sous une patte souveraine, et le lion géant se mit à lui ouvrir le
ventre. Les entrailles jaillirent en lianes bleues, le sang coula
écarlate parmi les herbes, une épouvantable clameur fit trembler la
savane. Et le lion-tigre commençait à faire craquer les côtes, lorsque
la tigresse arriva. Hésitante, elle flairait la chair chaude, la défaite
de son mâle; elle poussa un miaulement d'appel.
A ce cri, le tigre se redressa, une suprême onde belliqueuse traversa
son crâne, mais au premier pas, ses entrailles traînantes l'arrêtèrent,
et il demeura immobile, les membres défaillants, les yeux encore pleins
de vie. La tigresse mesura par l'instinct ce qui restait d'énergie à
celui qui avait si longtemps partagé avec elle les proies palpitantes,
veillé sur les générations, défendu l'Espèce contre les embûches
innombrables. Une obscure tendresse secoua ses nerfs rudes; elle sentit,
en bloc, la communauté de leurs luttes, de leurs joies, de leurs
souffrances. Puis la loi de la nature l'amollit; elle sut qu'une force
plus terrible que celle des tigres se tenait devant elle et, frémissante
du besoin de vivre, avec une sourde plainte, un long regard en arrière,
elle s'enfuit vers la futaie.
Le lion géant ne l'y suivit point; il goûtait la suprématie de ses
muscles, il aspirait l'atmosphère du soir, l'atmosphère de l'aventure,
de l'amour et de la proie. Le tigre ne l'inquiétait plus; il l'épiait,
cependant; il hésitait à l'achever, car il avait l'âme prudente et,
vainqueur, craignait d'inutiles blessures...