Naoh, accoutumé au bûcher des veilles, barrière claire posée

J.-H. ROSNY AINÉ

LA GUERRE

DU FEU

ROMAN DES AGES FAROUCHES

PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

8, RUE GARANCIÈRE--6e

Tous droits réservés

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_A_

_THÉODORE DURET_

_Ce voyage dans la très lointaine préhistoire, aux temps où l'homme ne

traçait encore aucune figure sur la pierre ni sur la corne, il y a

peut-être cent mille ans._

Son admirateur et ami,

_J.-H. ROSNY AINÉ._

LA GUERRE DU FEU

PREMIÈRE PARTIE

I

LA MORT DU FEU

Les Oulhamr fuyaient dans la nuit épouvantable. Fous de souffrance et de

fatigue, tout leur semblait vain devant la calamité suprême: le Feu

était mort. Ils l'élevaient dans trois cages, depuis l'origine de la

horde; quatre femmes et deux guerriers le nourrissaient nuit et jour.

Dans les temps les plus noirs, il recevait la substance qui le fait

vivre; à l'abri de la pluie, des tempêtes, de l'inondation, il avait

franchi les fleuves et les marécages, sans cesser de bleuir au matin et

de s'ensanglanter le soir. Sa face puissante éloignait le Lion Noir et

le Lion Jaune, l'Ours des Cavernes et l'Ours Gris, le Mammouth, le Tigre

et le Léopard; ses dents rouges protégeaient l'homme contre le vaste

monde. Toute joie habitait près de lui. Il tirait des viandes une odeur

savoureuse, durcissait la pointe des épieux, faisait éclater la pierre

dure; les membres lui soutiraient une douceur pleine de force; il

rassurait la horde dans les forêts tremblantes, sur la savane

interminable, au fond des cavernes. C'était le Père, le Gardien, le

Sauveur, plus farouche cependant, plus terrible que les Mammouths,

lorsqu'il fuyait de la cage et dévorait les arbres.

Il était mort! L'ennemi avait détruit deux cages; dans la troisième,

pendant la fuite, on l'avait vu défaillir, pâlir et décroître. Si

faible, il ne pouvait mordre aux herbes du marécage; il palpitait comme

une bête malade. A la fin, ce fut un insecte rougeâtre, que le vent

meurtrissait à chaque souffle... Il s'était évanoui... Et les Oulhamr

fuyaient dépouillés, dans la nuit d'automne. Il n'y avait pas d'étoiles.

Le ciel pesant touchait les eaux pesantes; les plantes tendaient leurs

fibres froides; on entendait clapoter les reptiles; des hommes, des

femmes, des enfants s'engloutissaient, invisibles. Autant qu'ils le

pouvaient, orientés par la voix des guides, les Oulhamr suivaient une

ligne de terre plus haute et plus dure, tantôt à gué, tantôt sur des

îlots. Trois générations avaient connu cette route, mais il aurait fallu

la lueur des astres. Vers l'aube, ils approchèrent de la savane.

Une lueur transie filtra parmi les nuages de craie et de schiste. Le

vent tournoyait sur des eaux aussi grasses que du bitume; les algues

s'enflaient en pustules; les sauriens engourdis roulaient parmi les

nymphéas et les sagittaires. Un héron s'éleva sur un arbre de cendre et

la savane apparut avec ses plantes grelottantes, sous une vapeur rousse,

jusqu'au fond de l'étendue. Les hommes se dressèrent, moins recrus, et

franchissant les roseaux, ils furent dans les herbes, sur la terre

forte.

Alors, la fièvre de mort tombée, beaucoup devinrent des bêtes inertes:

ils coulèrent sur le sol, ils sombrèrent dans le repos. Les femmes

résistaient mieux que les hommes; celles qui avaient perdu leurs enfants

dans le marécage hurlaient comme des louves; toutes sentaient

sinistrement la déchéance de la race et les lendemains lourds;

quelques-unes, ayant sauvé leurs petits, les élevaient vers les nuages.

Faouhm, dans la lumière neuve, dénombra sa tribu, à l'aide de ses doigts

et de rameaux. Chaque rameau représentait les doigts des deux mains. Il

dénombrait mal; il vit cependant qu'il restait quatre rameaux de

guerriers, plus de six rameaux de femmes, environ trois rameaux

d'enfants, quelques vieillards.

Et le vieux Goûn, qui comptait mieux que tous les autres, dit qu'il ne

demeurait pas un homme sur cinq, une femme sur trois et un enfant sur un

rameau. Alors ceux qui veillaient sentirent l'immensité du désastre. Ils

connurent que leur descendance était menacée dans sa source et que les

forces du monde devenaient plus formidables: ils allaient rôder chétifs

et nus sur la terre.

Malgré sa force, Faouhm désespéra. Il ne se fiait plus à sa stature ni à

ses bras énormes; sa grande face où s'aggloméraient des poils durs, ses

yeux, jaunes comme ceux des léopards, montraient une lassitude

écrasante; il considérait les blessures que lui avaient faites la lance

et la flèche ennemies; il buvait par intervalles, à l'avant du bras, le

sang qui coulait encore.

Comme tous les vaincus, il évoquait le moment où il avait failli

vaincre. Les Oulhamr se précipitaient pour le carnage; lui, Faouhm,

crevait les têtes sous sa massue. On allait anéantir les hommes, enlever

les femmes, tuer le Feu ennemi, chasser sur des savanes nouvelles et

dans des forêts abondantes. Quel souffle avait passé? Pourquoi les

Oulhamr avaient-ils tournoyé dans l'épouvante? pourquoi est-ce leurs os

qui craquèrent, leurs ventres qui vomirent les entrailles, leurs

poitrines qui hurlèrent l'agonie, tandis que l'ennemi, envahissant le

camp, renversait les Feux Sacrés? Ainsi s'interrogeait l'âme de Faouhm,

épaisse et lente. Elle s'acharnait sur ce souvenir, comme l'hyène sur sa

carcasse. Elle ne voulait pas être déchue, elle ne sentait pas qu'elle

eût moins d'énergie, de courage et de férocité.

* * * * *

La lumière s'éleva dans sa force. Elle roulait sur le marécage,

fouillant les boues et séchant la savane. La joie du matin était en

elle, la chair fraîche des plantes. L'eau parut plus légère, moins

perfide et moins trouble. Elle agitait des faces argentines parmi les

îles vert-de-grisées; elle jetait de longs frissons de malachite et de

perles, elle étalait des soufres pâles, des écaillures de mica, et son

odeur était plus douce à travers les saules et les aulnes. Selon le jeu

des adaptations et des circonstances, triomphaient les algues,

étincelait le lis des étangs ou le nénuphar jaune, surgissaient les

flambes d'eau, les euphorbes palustres, les lysimaques, les sagittaires,

s'étalaient des golfes de renoncules à feuilles d'aconit, des méandres

d'orpin velu, de linaigrettes, d'épilobes roses, de cardamines amères,

de rossolis, des jungles de roseaux et d'oseraies où pullulaient les

poules d'eau, les chevaliers noirs, les sarcelles, les pluviers, les

vanneaux aux reflets de jade, la lourde outarde ou la marouette aux

longs doigts. Des hérons guettaient au bord des criques roussâtres; des

grues s'ébattaient en claquant sur un promontoire; le brochet barbelé se

ruait sur les tanches, et les dernières libellules filaient en traits de

feu vert, en zigzags de lazulite.

Faouhm considérait sa tribu. Le désastre était sur elle comme une portée

de reptiles: jaune de limon, écarlate de sang, verte d'algues, elle

jetait une odeur de fièvre et de chair pourrie. Il y avait des hommes

roulés sur eux-mêmes comme des pythons, d'autres allongés comme des

sauriens et quelques-uns râlaient, saisis par la mort. Les blessures

devenaient noires, hideuses au ventre, plus encore à la tête, où elles

s'élargissaient de l'éponge rougie des cheveux. Presque tous devaient

guérir, les plus atteints ayant succombé sur l'autre rive ou péri dans

les eaux.

Faouhm, détachant ses yeux des dormeurs, examina ceux qui ressentaient

plus amèrement la défaite que la lassitude. Beaucoup témoignaient de la

belle structure des Oulhamr. C'étaient de lourds visages, des crânes

bas, des mâchoires violentes. Leur peau était fauve, non noire; presque

tous produisaient des torses et des membres velus. La subtilité de leurs

sens s'étendait à l'odorat, qui luttait avec celui des bêtes. Ils

avaient des yeux grands, souvent féroces, parfois hagards, dont la

beauté se révélait vive chez les enfants et chez quelques jeunes filles.

Quoique leur type les rapprochât de nos races inférieures, toute

comparaison serait illusoire. Les tribus paléolithiques vivaient dans

une atmosphère profonde; leur chair recelait une jeunesse qui ne

reviendra plus, fleur d'une vie dont nous imaginons imparfaitement

l'énergie et la véhémence.

* * * * *

Faouhm leva les bras vers le soleil, avec un long hurlement:

--Que feront les Oulhamr sans le Feu? cria-t-il. Comment vivront-ils sur

la savane et la forêt, qui les défendra contre les ténèbres et le vent

d'hiver? Ils devront manger la chair crue et la plante amère; ils ne

réchaufferont plus leurs membres; la pointe de l'épieu demeurera molle.

Le Lion, la Bête-aux-Dents-déchirantes, l'Ours, le Tigre, la Grande

Hyène les dévoreront vivants dans la nuit. Qui ressaisira le Feu?

Celui-là sera le frère de Faouhm; il aura trois parts de chasse, quatre

parts de butin; il recevra en partage Gammla, fille de ma soeur, et, si

je meurs, il prendra le bâton de commandement.

Alors Naoh, fils du Léopard, se leva et dit:

--Qu'on me donne deux guerriers aux jambes rapides et j'irai prendre le

Feu chez les Fils du Mammouth ou chez les Dévoreurs d'Hommes, qui

chassent aux bords du Double Fleuve.

Faouhm ne lui jeta pas un regard favorable. Naoh était, par la stature,

le plus grand des Oulhamr. Ses épaules croissaient encore. Il n'y avait

point de guerrier aussi agile, ni dont la course fût plus durable. Il

terrassait Moûh, fils de l'Urus, dont la force approchait celle de

Faouhm. Et Faouhm le redoutait. Il lui commandait des tâches rebutantes,

l'éloignait de la tribu, l'exposait à la mort.

Naoh n'aimait pas le chef; mais il s'exaltait à la vue de Gammla,

allongée, flexible et mystérieuse, la chevelure comme un feuillage. Naoh

la guettait parmi les oseraies, derrière les arbres ou dans les replis

de la terre, la peau chaude et les mains vibrantes. Il était, selon

l'heure, agité de tendresse ou de colère. Quelquefois il ouvrait les

bras, pour la saisir lentement et avec douceur, quelquefois il songeait

à se précipiter sur elle, comme on fait avec les filles des hordes

ennemies, à la jeter contre le sol, d'un coup de massue. Pourtant, il ne

lui voulait aucun mal: s'il l'avait eue pour femme, il l'aurait traitée

sans rudesse, n'aimant pas à voir croître sur les visages la crainte qui

les rend étrangers.

En d'autres temps, Faouhm aurait mal accueilli les paroles de Naoh. Mais

il ployait sous le désastre. Peut-être l'alliance avec le fils du

Léopard serait bonne; sinon, il saurait bien le mettre à mort. Et, se

tournant vers le jeune homme:

--Faouhm n'a qu'une langue. Si tu ramènes le Feu, tu auras Gammla, sans

donner aucune rançon en échange. Tu seras le fils de Faouhm.

Il parlait la main haute, avec lenteur, rudesse et mépris. Puis il fit

signe à Gammla.

Elle s'avançait, tremblante, levant ses yeux variables, pleins du feu

humide des fleuves. Elle savait que Naoh la guettait parmi les herbes et

dans les ténèbres: lorsqu'il paraissait au détour des herbes, comme s'il

allait fondre sur elle, elle le redoutait; parfois aussi son image ne

lui était pas désagréable; elle souhaitait tout ensemble qu'il pérît

sous les coups des Dévoreurs d'Hommes et qu'il ramenât le Feu.

La main rude de Faouhm s'abattit sur l'épaule de la fille; il cria, dans

son orgueil sauvage:

--Laquelle est mieux construite parmi les filles des hommes? Elle peut

porter une biche sur son épaule, marcher sans défaillir du soleil du

matin au soleil du soir, supporter la faim et la soif, apprêter la peau

des bêtes, traverser un lac à la nage; elle donnera des enfants

indestructibles. Si Naoh ramène le Feu, il viendra la saisir sans donner

des haches, des cornes, des coquilles ni des fourrures!...

Alors Aghoo, fils de l'Aurochs, le plus velu des Oulhamr, s'avança plein

de convoitise:

--Aghoo veut conquérir le Feu. Il ira avec ses frères guetter les

ennemis par-delà le fleuve. Et il mourra par la hache, la lance, la dent

du tigre, la griffe du Lion Géant ou il rendra aux Oulhamr le Feu sans

lequel ils sont faibles comme des cerfs ou des saïgas.

On n'apercevait de sa face qu'une bouche bordée de chair crue et des

yeux homicides. Sa stature trapue exagérait la longueur de ses bras et

l'énormité de ses épaules; tout son être exprimait une puissance

rugueuse, inlassable et sans pitié. On ignorait jusqu'où allait sa

force: il ne l'avait exercée ni contre Faouhm, ni contre Moûh, ni contre

Naoh. On savait qu'elle était énorme. Il ne l'essayait dans aucune lutte

pacifique: tous ceux qui s'étaient dressés sur son chemin avaient

succombé, soit qu'il se bornât à leur mutiler un membre, soit qu'il les

supprimât et joignît leurs crânes à ses trophées. Il vivait à distance

des autres Oulhamr, avec ses deux frères, velus comme lui, et plusieurs

femmes réduites à une servitude épouvantable. Quoique les Oulhamr

pratiquassent naturellement la dureté envers eux-mêmes et la férocité

envers autrui, ils redoutaient, chez les fils de l'Aurochs, l'excès de

ces vertus. Une réprobation obscure s'élevait, première alliance de la

foule contre une insécurité excessive.

Un groupe se pressait autour de Naoh, à qui la plupart reprochaient son

peu d'âpreté dans la vengeance. Mais ce vice, parce qu'il se rencontrait

chez un guerrier redoutable, plaisait à ceux qui n'avaient pas reçu en

partage les muscles épais ni les membres véloces.

Faouhm ne détestait pas moins Aghoo que le fils du Léopard; il le

redoutait davantage. La force velue et sournoise des frères semblait

invulnérable. Si l'un des trois voulait la mort d'un homme, tous trois

la voulaient; quiconque leur déclarait la guerre devait périr ou les

exterminer.

Le chef recherchait leur alliance; ils se dérobaient, murés dans leur

méfiance, incapables de croire ni à la parole ni aux actes des êtres,

courroucés par la bienveillance et ne comprenant pas d'autre flatterie

que la terreur. Faouhm, aussi défiant et aussi impitoyable, avait

pourtant les qualités d'un chef: elles comportaient l'indulgence pour

ses partisans, le besoin de la louange, quelque socialité étroite, rare,

exclusive, tenace.

Il répondit avec une déférence brutale:

--Si le fils de l'Aurochs rend le Feu aux Oulhamr, il prendra Gammla

sans rançon, il sera le second homme de la tribu, à qui tous les

guerriers obéiront en l'absence du chef.

Aghoo écoutait d'un air brutal: tournant sa face touffue vers Gammla, il

la considérait avec convoitise; ses yeux ronds se durcirent de menace.

--La fille du Marécage appartiendra au fils de l'Aurochs; tout autre

homme qui mettra la main sur elle sera détruit.

Ces paroles irritèrent Naoh. Acceptant violemment la guerre, il clama:

--Elle appartiendra à celui qui ramènera le Feu!

--Aghoo le ramènera!

Ils se regardaient. Jusqu'à ce jour, il n'avait existé entre eux aucun

sujet de lutte. Conscients de leur force mutuelle, sans goûts communs ni

rivalité immédiate, ils ne se rencontraient point, ils ne chassaient pas

ensemble. Le discours de Faouhm avait créé la haine.

Aghoo qui, la veille, ne regardait guère Gammla, lorsqu'elle passait

furtive sur la savane, tressaillit dans sa chair, tandis que Faouhm

vantait la fille. Construit pour les impulsions subites, il la voulut

aussi âprement que s'il l'avait voulue depuis des saisons. Dès lors, il

condamnait tout rival; il n'eut pas même de résolution à prendre; sa

résolution était dans chacune de ses fibres.

Naoh le savait. Il assura sa hache dans la main gauche et son épieu dans

la droite. Au défi d'Aghoo, ses frères surgirent en silence, sournois et

formidables. Ils lui ressemblaient étrangement, plus fauves encore, avec

des îlots de poil rouge, des yeux moirés comme les élytres des carabes.

Leur souplesse était aussi inquiétante que leur force.

Tous trois, prêts au meurtre, guettaient Naoh. Mais une rumeur s'éleva

parmi les guerriers. Même ceux qui blâmaient en Naoh la faiblesse de ses

haines ne voulaient pas le voir périr après la destruction de tant

d'Oulhamr et lorsqu'il promettait de ramener le Feu. On le savait riche

en stratagèmes, infatigable, habile dans l'art d'entretenir la flamme la

plus chétive et de la faire rejaillir des cendres: beaucoup croyaient à

sa chance.

A la vérité, Aghoo aussi avait la patience et la ruse qui font aboutir

les entreprises, et les Oulhamr comprenaient l'utilité d'une double

tentative. Ils se levèrent en tumulte; les partisans de Naoh,

s'encourageant aux clameurs, se rangèrent en bataille.

Étranger à la crainte, le fils de l'Aurochs ne méprisait pas la

prudence. Il remit à plus tard la querelle. Goûn-aux-os-secs rassembla

les idées brumeuses de la foule:

--Les Oulhamr veulent-ils disparaître du monde? Oublient-ils que les

ennemis et les eaux ont détruit tant de guerriers: sur quatre, il en

demeure un seul. Tous ceux qui peuvent porter la hache, l'épieu et la

massue doivent vivre. Naoh et Aghoo sont forts parmi les hommes qui

chassent dans la forêt et sur la savane: si l'un d'eux meurt, les

Oulhamr seront plus affaiblis que s'il en périssait quatre autres... La

fille du Marécage servira celui qui nous rendra le Feu; la horde veut

qu'il en soit ainsi.

--Qu'il en soit ainsi!! appuyèrent des voix rugueuses.

Et les femmes, redoutables par leur nombre, par leur force presque

intacte, par l'unanimité de leur sentiment, clamèrent:

--Gammla appartiendra au ravisseur du Feu!

Aghoo haussa ses épaules poilues. Il exécra la foule, mais ne jugea pas

utile de la braver. Sûr de devancer Naoh, il se réserva, selon les

rencontres, de combattre son rival et de le faire disparaître. Et sa

poitrine s'enfla de confiance.

II

LES MAMMOUTHS ET LES AUROCHS

C'était à l'aube suivante. Le vent du haut soufflait dans la nue, tandis

que, au ras de la terre et du marécage, l'air pesait torpide, odorant et

chaud. Le ciel tout entier, vibrant comme un lac, agitait des algues,

des nymphéas, des roseaux pâles. L'aurore y roula ses écumes. Elle

s'élargit, elle déborda en lagunes de soufre, en golfes de béryl, en

fleuves de nacre rose.

Les Oulhamr, tournés vers ce feu immense, sentaient, au fond de leur

âme, grandir quelque chose qui était presque un culte, et qui gonflait

aussi les petites cornemuses des oiseaux dans l'herbe de la savane et

les oseraies du marécage. Mais des blessés gémirent de soif; un guerrier

mort étendait des membres bleus: une bête nocturne lui avait mangé le

visage.

Goûn balbutia des plaintes vagues, presque rythmiques, et Faouhm fit

jeter le cadavre dans les eaux.

Puis l'attention de la tribu s'attacha aux conquérants du Feu, Aghoo et

Naoh, prêts à partir. Les velus portaient la massue, la hache, l'épieu,

la sagaie à pointe de silex ou de néphrite. Naoh, comptant sur la ruse

plutôt que sur la force, avait, à des guerriers robustes, préféré deux

jeunes hommes agiles et capables de fournir une longue course. Ils

avaient chacun une hache, l'épieu et des sagaies. Naoh y joignait la

massue de chêne, une branche à peine dégrossie et durcie au feu. Il

préférait cette arme à toute autre et l'opposait même aux grands

carnivores.

Faouhm s'adressa d'abord à l'Aurochs:

--Aghoo est venu à la lumière avant le fils du Léopard. Il choisira sa

route. S'il va vers les Deux-Fleuves, Naoh tournera les marais, au

Soleil couchant... et s'il tourne les marais, Naoh ira vers les

Deux-Fleuves.

--Aghoo ne connaît pas encore sa route! protesta le Velu. Il cherche le

Feu; il peut aller le matin vers le fleuve, le soir vers le marécage. Le

chasseur qui suit le sanglier sait-il où il le tuera?

--Aghoo changera de route plus tard, intervint Goûn, que soutinrent les

murmures de la horde. Il ne peut à la fois partir pour le Soleil

couchant et pour les Deux-Fleuves. Qu'il choisisse!

Dans son âme obscure, le fils de l'Aurochs comprit qu'il aurait tort,

non de braver le chef, mais d'éveiller la défiance de Naoh. Il s'écria,

tournant son regard de loup sur la foule:

--Aghoo partira vers le Soleil couchant!

Et faisant un signe brusque à ses frères, il se mit en route le long du

marécage.

Naoh ne se décida pas aussi vite. Il désirait sentir encore dans ses

yeux l'image de Gammla. Elle se tenait sous un frêne, derrière le groupe

du chef, de Goûn et des vieillards. Naoh s'avança; il la vit immobile,

le visage tourné vers la savane. Elle avait jeté dans sa chevelure des

fleurs sagittaires et un nymphéa couleur de lune; une lueur semblait

sourdre de sa peau, plus vive que celle des fleuves frais et de la chair

verte des arbres.

Naoh respira l'ardeur de vivre, le désir inquiet et inextinguible, le

voeu redoutable qui refait les bêtes et les plantes. Son coeur s'enfla

si fort qu'il en étouffait, plein de tendresse et de colère; tous ceux

qui le séparaient de Gammla parurent aussi détestables que les fils du

Mammouth ou les Dévoreurs d'Hommes.

Il éleva son bras armé de la hache et dit:

--Fille du Marécage, Naoh ne reviendra pas, il disparaîtra dans la

terre, les eaux, le ventre des hyènes, ou il rendra le Feu aux Oulhamr.

Il rapportera à Gammla des coquilles, des pierres bleues, des dents de

léopard et des cornes d'aurochs.

A ces paroles, elle posa sur le guerrier un regard où palpitait la joie

des enfants. Mais Faouhm, s'agitant avec impatience:

--Les fils de l'Aurochs ont disparu derrière les peupliers.

Alors, Naoh se dirigea vers le sud.

* * * * *

Naoh, Gaw et Nam marchèrent tout le jour sur la savane. Elle était

encore dans sa force: les herbes suivaient les herbes comme les flots se

suivent sur la mer. Elle se courbait sous la brise, craquait sous le

soleil, semait dans l'espace l'âme innombrable des parfums; elle était

menaçante et féconde, monotone dans sa masse, variée dans son détail et

produisait autant de bêtes que de fleurs, autant d'oeufs que de

semences. Parmi les forêts de gramens, les îles de genêts, les

péninsules de bruyères, se glissaient le plantain, le millepertuis, les

sauges, les renoncules, les achillées, les silènes et les cardamines.

Parfois, la terre nue vivait la vie lente du minéral, surface

primordiale où la plante n'a pu fixer ses colonnes inlassables. Puis,

reparaissaient des mauves et des églantines, des gôlantes ou des

centaurées, le trèfle rouge ou les buissons étoilés.

Il s'élevait une colline, il se creusait une combe; une mare stagnait,

pullulante d'insectes et de reptiles; quelque roc erratique dressait son

profil de mastodonte; on voyait filer des antilopes, des lièvres, des

saïgas, surgir des loups ou des chiens, s'élever des outardes ou des

perdrix, planer les ramiers, les grues et les corbeaux; des chevaux, des

hémiones et des élans galopaient en bandes. Un ours gris, avec des

gestes de grand singe et de rhinocéros, plus fort que le tigre et

presque aussi redoutable que le Lion Géant, rôda sur la terre verte; des

aurochs parurent au bord de l'horizon.

Naoh, Nam et Gaw campèrent le soir au pied d'un tertre; ils n'avaient

pas franchi le dixième de la savane, ils n'apercevaient que les vagues

déferlantes de l'herbe. La terre était plane, uniforme et mélancolique,

tous les aspects du monde se faisaient et se défaisaient dans les vastes

nues du crépuscule. Devant leurs feux sans nombre, Naoh songeait à la

petite flamme qu'il allait conquérir. Il semblait qu'il n'aurait qu'à

gravir une colline, à étendre une branche de pin pour saisir une

étincelle aux brasiers qui consumaient l'Occident.

Les nuages noircirent. Un abîme pourpre demeura longtemps au fond de

l'espace, les petites pierres brillantes des étoiles surgissaient l'une

après l'autre, l'haleine de la nuit souffla.

Naoh, accoutumé au bûcher des veilles, barrière claire posée devant la

mer des ténèbres, sentit sa faiblesse. L'ours gris pouvait apparaître,

ou le léopard, le tigre, le lion, quoiqu'ils pénétrassent rarement au

large de la savane; un troupeau d'aurochs immergerait, sous ses flots,

la fragile chair humaine; le nombre donnait aux loups la puissance des

grands fauves, la faim les armait de courage.

Les guerriers se nourrirent de chair crue. Ce fut un repas chagrin; ils

aimaient le parfum des viandes rôties. Ensuite, Naoh prit la première

veille. Tout son être aspirait la nuit. Il était une forme merveilleuse,

où pénétraient les choses subtiles de l'Univers: par sa vue, il captait

les phosphorescences, les formes pâles, les déplacements de l'ombre et

il montait parmi les astres; par son ouïe, il démêlait les voix de la

brise, le craquement des végétaux, le vol des insectes et des rapaces,

les pas et le rampement des bêtes; il distinguait au loin le

glapissement du chacal, le rire de l'hyène, la hurlée des loups, le cri

de l'orfraie, le grincement des locustes; par sa narine pénétraient le

souffle de la fleur amoureuse, la senteur gaie des herbes, la puanteur

des fauves, l'odeur fade ou musquée des reptiles. Sa peau tressaillait à

mille variations ténues du froid et du chaud, de l'humidité et de la

sécheresse, à toutes les nuances de la brise. Ainsi vivait-il de ce qui

remplissait l'Espace et la Durée.

Cette vie n'était point gratuite, mais dure et pleine de menace. Tout ce

qui la construisait pouvait la détruire; elle ne persisterait que par la

vigilance, la force, la ruse, un infatigable combat contre les choses.

Naoh guettait, dans les ténèbres, les crocs qui coupent, les griffes qui

déchirent, l'oeil en feu des mangeurs de chair. Beaucoup discernaient

dans les hommes des bêtes puissantes et ne s'attardaient point. Il passa

des hyènes avec des mâchoires plus terribles que celles des lions: mais

elles n'aimaient point la bataille et recherchaient la chair morte. Il

passa une troupe de loups, et ils s'attardèrent: ils connaissaient la

puissance du nombre, ils se devinaient presque aussi forts que les

Oulhamr. Toutefois, leur faim n'étant pas excessive, ils suivirent des

traces d'antilopes. Il passa des chiens, comparables aux loups; ils

hurlèrent longtemps autour du tertre. Tantôt ils menaçaient, tantôt l'un

ou l'autre approchait avec des allures sournoises. Ils n'attaquaient pas

volontiers la bête verticale. Jadis, ils campaient en nombre près de la

horde; ils dévoraient les rebuts et se mêlaient aux chasses. Goûn fit

alliance avec deux chiens auxquels il abandonnait des entrailles et des

os. Ils avaient péri dans un combat contre le sanglier; une alliance

avec les autres devint impossible, car Faouhm, ayant pris le

commandement, ordonna un grand massacre.

Cette alliance attirait Naoh; il y sentait une force neuve, plus de

sécurité et plus de pouvoir. Mais, dans la savane, seul avec deux

guerriers, il en concevait surtout le péril. Il l'eût tentée avec peu de

bêtes, non avec un troupeau.

Cependant, les chiens resserraient le cercle; leurs cris devenaient

rares, et leurs souffles vifs. Naoh s'en émut. Il prit une poignée de

terre, il la lança sur le plus audacieux, criant:

--Nous avons des épieux et des massues qui peuvent détruire l'Ours,

l'Aurochs et le Lion!...

Le chien, atteint à la gueule et surpris par les inflexions de la

parole, s'enfuit. Les autres s'appelèrent et parurent délibérer. Naoh

jeta une nouvelle poignée de terre:

--Vous êtes trop faibles pour combattre les Oulhamr! Allez chercher les

saïgas et détruire les loups. Le Chien qui approchera encore répandra

ses entrailles.

Éveillés par la voix du chef, Nam et Gaw se dressèrent; ces nouvelles

silhouettes déterminèrent la retraite des bêtes.

* * * * *

Naoh marcha sept jours en évitant les embûches du monde. Elles

augmentaient à mesure qu'on approchait de la forêt. Quoiqu'elle fût à

plusieurs journées encore, elle s'annonçait par des îlots d'arbres, par

l'apparition des grands fauves; les Oulhamr aperçurent le Tigre et la

grande Panthère. Les nuits devinrent pénibles: ils travaillaient,

longtemps avant le crépuscule, à s'environner d'obstacles; ils

recherchaient le creux des tertres, les rocs, les fourrés; ils fuyaient

les arbres. Le huitième et le neuvième jour, ils souffrirent de la soif.

La terre n'offrit ni sources ni mares; le désert des herbes pâlissait;

des reptiles secs étincelaient parmi les pierres; les insectes

répandaient dans l'étendue une palpitation inquiétante: ils filaient en

spirale de cuivre, de jade, de nacre; ils fondaient sur la peau des

guerriers et dardaient leurs trompes âcres.

Quand l'ombre du neuvième jour devint longue, la terre se fit fraîche et

tendre, une odeur d'eau descendit des collines, et l'on aperçut un

troupeau d'aurochs qui marchait vers le sud. Alors, Naoh dit à ses

compagnons:

--Nous boirons avant le coucher du soleil!... Les aurochs vont à

l'abreuvoir.

Nam, fils du Peuplier, et Gaw, fils du Saïga, redressèrent leurs corps

desséchés. C'étaient des hommes agiles et indécis. Il fallait leur

donner le courage, la résignation, la résistance à la douleur, la

confiance. En retour, ils offraient leur docilité, plastiques comme

l'argile, enclins à l'enthousiasme, prompts à oublier la souffrance et à

goûter la joie. Et parce que, étant seuls, ils se déconcertaient vite

devant la terre et les bêtes, ils se pliaient à l'unité: ainsi, Naoh y

percevait des prolongements de sa propre énergie. Leurs mains étaient

adroites, leurs pieds souples, leurs yeux à longue portée, leurs

oreilles fines. Un chef en pouvait tirer des services sûrs; il suffisait

qu'ils connussent sa volonté et son courage. Or, depuis le départ, leurs

coeurs s'attachaient à Naoh; il était l'émanation de la race, la

puissance humaine devant le mystère cruel de l'Univers, le refuge qui

les abriterait, tandis qu'ils lanceraient le harpon ou abattraient la

hache. Et, parfois, lorsqu'il marchait devant eux, dans l'ivresse du

matin, joyeux de sa stature et de sa grande poitrine, ils frémissaient

d'une exaltation farouche et presque tendre, tout leur instinct épanoui

vers le chef, comme le hêtre vers la lumière.

Il le sentait mieux qu'il ne le comprenait, il s'accroissait de ces

êtres liés à son sort, individualité plus multiple, plus compliquée,

plus sûre de vaincre et de déjouer les embûches.

Des ombres longues se détachaient de la base des arbres, les herbes se

gorgeaient d'une sève abondante, et le soleil, plus jaune et plus grand

à mesure qu'il glissait vers l'abîme, faisait luire le troupeau

d'aurochs comme un fleuve d'eaux fauves.

Les derniers doutes de Naoh se dissipèrent: par-delà l'échancrure des

collines, l'abreuvoir était proche; son instinct l'en assurait, et le

nombre des bêtes furtives qui suivaient la route des aurochs. Nam et Gaw

le savaient aussi, les narines dilatées aux émanations fraîches.

--Il faut devancer les aurochs, fit Naoh.

Car il craignait que l'abreuvoir ne fût étroit et que les colosses n'en

obstruassent les bords. Les guerriers accélérèrent la marche, afin

d'atteindre, avant le troupeau, le creux des collines.

A cause de leur nombre, de la prudence des vieux taureaux et de la

lassitude des jeunes, les bêtes avançaient avec lenteur. Les Oulhamr

gagnèrent du terrain. D'autres créatures suivaient la même tactique; on

voyait filer de légers saïgas, des égagres, des mouflons, des hémiones

et, transversalement, une troupe de chevaux. Plusieurs franchissaient

déjà la passe.

Naoh prit une grande avance sur les aurochs: on pourrait boire sans

hâte. Lorsque les hommes atteignirent la plus haute colline, les aurochs

retardaient de mille coudées.

Nam et Gaw pressèrent encore la course; leur soif s'avivait; ils

contournèrent la colline, s'engagèrent dans la passe. L'Eau parut, mère

créatrice, plus bienfaisante que le feu même et moins cruelle: c'était

presque un lac, étendu au pied d'une chaîne de roches, coupé de

presqu'îles, nourri à droite par les flots d'une rivière, croulant à

gauche dans un gouffre. On pouvait y accéder par trois voies: la rivière

même, la passe qu'avaient franchie les Oulhamr et une autre passe, entre

les rocs et l'une des collines; partout ailleurs, croissaient des

murailles basaltiques.

* * * * *

Les guerriers acclamèrent la nappe. Orangée par le soleil mourant, elle

apaisait la soif des grêles saïgas, des petits chevaux trapus, des

onagres aux sabots fins, des mouflons à la face barbue, de quelques

chevreuils plus furtifs que des feuilles tombantes, d'un vieil élaphe

dont le front semblait produire un arbre. Un sanglier brutal, querelleur

et chagrin, était le seul qui bût sans crainte. Les autres, l'oreille

mobile, les prunelles sautillantes, avec de continuels gestes de fuite,

décelaient la loi de la vie, l'alerte infinie des faibles.

Brusquement, toutes les oreilles se dressèrent, les têtes scrutèrent

l'inconnu. Ce fut rapide, sûr, avec un air de désordre: chevaux,

onagres, saïgas, mouflons, chevreuils, élaphe fuyaient par la passe du

couchant, sous l'averse des rayons écarlates. Seul, le sanglier demeura,

ses petits yeux ensanglantés virant entre les soies des paupières. Et

des loups parurent, de grande race, loups de forêt autant que de savane,

hauts sur pattes, la gueule solide, les yeux proches, et dont les

regards jaunes, au lieu de s'éparpiller comme ceux des herbivores,

convergeaient vers la proie. Naoh, Nam et Gaw tenaient prêts l'épieu et

la sagaie, tandis que le sanglier levait ses défenses crochues et

ronflait formidablement. De leurs yeux rusés, de leurs narines

intelligentes, les loups mesurèrent l'ennemi: le jugeant redoutable, ils

prirent la chasse vers ceux qui fuyaient.

Leur départ fit un grand calme et les Oulhamr, ayant achevé de boire,

délibérèrent. Le crépuscule était proche; le soleil croulait derrière

les rocs; il était trop tard pour poursuivre la route: où choisir le

gîte?

--Les aurochs approchent! fit Naoh.

Mais, au même instant, il tournait la tête vers la passe de l'ouest; les

trois guerriers écoutèrent, puis ils se couchèrent sur le sol:

--Ceux qui viennent là ne sont pas des aurochs! murmura Gaw.

Et Naoh affirma:

--Ce sont des mammouths!

Ils examinèrent hâtivement le site: la rivière surgissait entre la

colline basaltique et une muraille de porphyre rouge où montait une

saillie assez large pour admettre le passage d'un grand fauve. Les

Oulhamr l'escaladèrent.

Au gouffre de la pierre, l'eau coulait dans l'ombre et la pénombre

éternelles; des arbres, terrassés par l'éboulis ou arrachés par leur

propre poids, s'étalaient horizontalement sur l'abîme; d'autres

s'élevaient de la profondeur, minces et d'une longueur excessive, toute

l'énergie perdue à hisser un bouquet de feuilles dans la région des

lueurs pâles; et tous, dévorés par une mousse épaisse comme la toison

des ours, étranglés par les lianes, pourris par les champignons,

déployaient la patience indestructible des vaincus.

Nam aperçut le premier une caverne. Basse et peu profonde, elle se

creusait irrégulièrement. Les Oulhamr n'y pénétrèrent pas tout de suite;

ils la fouillèrent longtemps du regard. Enfin, Naoh précéda ses

compagnons, baissant la tête et dilatant les narines: des ossements se

rencontraient, avec des fragments de peau, des cornes, des bois

d'élaphe, des mâchoires. L'hôte se décelait un chasseur puissant et

redoutable; Naoh ne cessait d'aspirer ses émanations:

--C'est la caverne de l'Ours gris... déclara-t-il. Elle est vide depuis

plus d'une lune.

Nam et Gaw ne connaissaient guère cette bête formidable, les Oulhamr

rôdant aux régions que hantaient le Tigre, le Lion, l'Aurochs, le

Mammouth même, mais où l'Ours gris était rare. Naoh l'avait rencontré au

cours d'expéditions lointaines; il savait sa férocité, aveugle comme

celle du Rhinocéros, sa force presque égale à celle du Lion Géant, son

courage furieux et inextinguible. La caverne était abandonnée, soit que

l'Ours y eût renoncé, soit qu'il se fût déplacé pour quelques semaines

ou pour une saison, soit encore qu'il lui fût arrivé malheur à la

traversée du fleuve. Persuadé que la bête ne reviendrait pas cette nuit,

Naoh résolut d'occuper sa demeure. Tandis qu'il le déclarait à ses

compagnons, une rumeur immense vibra le long des rocs et de la rivière:

les Aurochs étaient venus! Leurs voix, puissantes comme le rugissement

des lions, se heurtaient à tous les échos de l'étrange territoire.

Naoh n'écoutait pas sans trouble le bruit de ces bêtes colossales. Car

l'homme chassait peu l'urus et l'aurochs. Les taureaux atteignaient une

taille, une force, une agilité que leurs descendants ne devaient plus

connaître; leurs poumons s'emplissaient d'un oxygène plus riche; leurs

facultés étaient, sinon plus subtiles, du moins plus vives et plus

lucides; ils connaissaient leur rang, ils ne craignaient les grands

fauves que pour les faibles, les traînards, ou ceux qui se hasardaient

solitaires dans la savane.

Les trois Oulhamr sortirent de la caverne. Leurs poitrines

tressaillaient au grand spectacle; leurs coeurs en connaissaient la

splendeur sauvage; leur mentalité obscure y saisissait, sans verbe, sans

pensée, l'énergique beauté qui tressaillait au fond de leur propre être;

ils pressentaient le trouble tragique d'où sortira, après les siècles

des siècles, la poésie des grands barbares.

A peine ils sortaient de la pénombre qu'une autre clameur s'éleva, qui

transperçait la première comme une hache fend la chair d'une chèvre.

C'était un cri membraneux, moins grave, moins rythmique, plus faible que

le cri des aurochs; pourtant, il annonçait la plus forte des créatures

qui rôdaient sur la face de la terre. En ce temps, le Mammouth circulait

invincible. Sa stature éloignait le Lion et le Tigre; elle décourageait

l'Ours gris; l'homme ne devait pas se mesurer avec lui avant des

millénaires, et seul, le Rhinocéros, aveugle et stupide, osait le

combattre. Il était souple, rapide, infatigable, apte à gravir les

montagnes, réfléchi et la mémoire tenace; il saisissait, travaillait et

mesurait la matière avec sa trompe, fouissait la terre de ses défenses

énormes, conduisait ses expéditions avec sagesse et connaissait sa

suprématie: la vie lui était belle; son sang coulait bien rouge; il ne

faut pas douter que sa conscience fût plus lucide, son sentiment des

choses plus subtil qu'il ne l'est chez les éléphants avilis par la

longue victoire de l'homme.

Il advint que les chefs des aurochs et ceux des mammouths approchèrent

en même temps le bord des eaux. Les mammouths, selon leur règle,

prétendirent passer les premiers; cette règle ne rencontrait

d'opposition ni chez les urus ni chez les aurochs. Pourtant, tels

aurochs s'irritaient, accoutumés à voir céder les autres herbivores et

conduits par des taureaux qui connaissaient mal le mammouth.

Or, les huit taureaux de tête étaient gigantesques--le plus grand

atteignait le volume d'un rhinocéros;--leur patience était courte, leur

soif ardente. Voyant que les mammouths voulaient passer d'abord, ils

poussèrent leur long cri de guerre, le mufle haut, la gorge enflée en

cornemuse.

Les mammouths barrirent. C'étaient cinq vieux mâles: leurs corps étaient

des tertres et leurs pieds des arbres; ils montraient des défenses de

dix coudées, capables de transpercer les chênes; leurs trompes

semblaient des pythons noirs; leurs têtes des rocs; ils se mouvaient

dans une peau épaisse comme l'écorce des vieux ormes. Derrière, suivait

le long troupeau couleur d'argile...

Cependant, leurs petits yeux agiles fixés sur les taureaux, les vieux

mammouths barraient la route, pacifiques, imperturbables et méditatifs.

Les huit aurochs, aux prunelles lourdes, aux dos en monticules, la tête

crépue et barbue, les cornes arquées et qui divergeaient, secouèrent des

crinières grasses, lourdes et bourbeuses: au fond de leur instinct, ils

percevaient la puissance des ennemis, mais les rugissements du troupeau

les baignaient d'une vibration belliqueuse. Le plus fort, le chef des

chefs, baissa son front dense, ses cornes étincelantes; il s'élança

comme un vaste projectile, il rebondit contre le mammouth le plus

proche. Frappé à l'épaule, et quoiqu'il eût amorti le coup par une

cinglée de trompe, le colosse tomba sur les genoux. L'aurochs poursuivit

le combat avec la ténacité de sa race. Il avait l'avantage; sa corne

acérée redoubla l'attaque, et le mammouth ne pouvait se servir, très

imparfaitement, que de sa trompe. Dans cette vaste mêlée de muscles,

l'aurochs fut la fureur hasardeuse, un orage d'instincts que décelaient

les gros yeux de brume, la nuque palpitante, le mufle écumeux et les

mouvements sûrs, nets, véloces, mais monotones. S'il pouvait abattre

l'adversaire et lui ouvrir le ventre, où la peau était moins épaisse et

la chair plus sensible, il devait vaincre.

Le mammouth en avait conscience; il s'ingéniait à éviter la chute

complète, et le péril l'induisait au sang-froid. Un seul élan suffisait

à le relever, mais il eût fallu que l'aurochs ralentît ses poussées.

D'abord, le combat avait surpris les autres mâles. Les quatre mammouths

et les sept taureaux se tenaient face à face, dans une attente

formidable. Aucun ne fit mine d'intervenir: ils se sentaient menacés

eux-mêmes. Les mammouths donnèrent les premiers signes d'impatience. Le

plus haut, avec un soufflement, agita ses oreilles membraneuses,

pareilles à de gigantesques chauves-souris, et s'avança. Presque en même

temps, celui qui combattait le taureau dirigeait un coup de trompe

violent dans les jambes de l'adversaire. L'aurochs chancela à son tour

et le mammouth se redressa. Les énormes bêtes se retrouvèrent face à

face. La fureur tourbillonnait dans le crâne du mammouth; il leva la

trompe avec un barrit métallique et mena l'attaque. Les défenses courbes

projetèrent l'aurochs et firent craquer l'ossature; puis, obliquant, le

mammouth rabattit sa trompe. Avec une rage grandissante, il creva le

ventre de l'adversaire, il piétina les longues entrailles et les côtes

rompues, il baigna dans le sang, jusqu'au poitrail, ses pattes

monstrueuses. L'effroyable agonie se perdit dans un roulement de

clameurs: la bataille entre les grands mâles avait débuté. Les sept

aurochs, les quatre mammouths se ruaient dans une bataille aveugle,

comparable à ces paniques où la bête perd tout contrôle sur elle-même.

Le vertige gagna les troupeaux; le beuglement profond des aurochs se

heurtait au barrit strident des mammouths; la haine soulevait ces longs

flots de corps, ces torrents de têtes, de cornes, de défenses et de

trompes.

Les chefs mâles ne vivaient plus que la guerre: leurs structures se

mêlaient dans un grouillement informe, une immense broyée de chairs,

pétrie de douleur et de rage. Au premier choc, l'infériorité du nombre

avait donné le désavantage aux mammouths. L'un d'eux fut terrassé par

trois taureaux, un deuxième immobilisé dans la défensive; mais les deux

autres remportèrent une victoire rapide. Précipités en bloc sur leurs

antagonistes, ils les avaient percés, étouffés, disloqués; ils perdaient

plus de temps à piétiner les victimes qu'ils n'en avaient mis à les

battre. Enfin, apercevant le péril des compagnons, ils chargèrent: les

trois aurochs, acharnés à détruire le colosse abattu, furent pris à

l'improviste. Ils culbutèrent d'une seule masse; deux furent émiettés

sous les lourdes pattes, le troisième se déroba. Sa fuite entraîna celle

des taureaux qui combattaient encore, et les aurochs connurent l'immense

contagion de la terreur. D'abord un malaise d'orage, un silence, une

immobilité étranges qui semblaient se propager à travers la multitude,

puis le vacillement des yeux vagues, un piétinement pareil à la chute

d'une pluie, le départ en torrent, une fuite qui devenait une bataille

dans la passe trop étroite, chaque bête transformée en énergie fuyante,

en projectile de panique, les forts terrassant les faibles, les véloces

fuyant sur le dos des autres, tandis que les os craquaient ainsi que des

arbres abattus par le cyclone.

Les mammouths ne songeaient pas à la poursuite: une fois de plus ils

avaient donné la mesure de leur puissance, une fois de plus ils se

connaissaient les maîtres de la terre; et la colonne des géants couleur

d'argile, aux longs poils rudes, aux rudes crinières, se rangea sur la

rive de l'abreuvoir et se mit à boire de si formidable sorte que l'eau

baissait dans les criques.

Sur le flanc des collines, un flot de bêtes légères, encore effarées par

la lutte, regardait boire les mammouths. Les Oulhamr les contemplaient

aussi, dans la stupeur d'un des grands épisodes de la nature. Et Naoh,

comparant les bêtes souveraines à Nam et à Gaw, les bras grêles, les

jambes minces, les torses étroits, aux pieds rudes comme des chênes, aux

corps hauts comme des rochers, concevait la petitesse et la fragilité de

l'homme, l'humble vie errante qu'il était sur la face des savanes. Il

songeait aussi aux lions jaunes, aux lions géants et aux tigres qu'il

rencontrerait dans la forêt prochaine et sous la griffe desquels l'homme

ou le cerf élaphe sont aussi faibles qu'un ramier dans les serres d'un

aigle.

III

DANS LA CAVERNE

C'était vers le tiers de la nuit. Une lune blanche comme la fleur du

liseron sillait le long d'un nuage. Elle laissait couler son onde sur la

rivière, sur les rocs taciturnes, elle fondait une à une les ombres de

l'abreuvoir. Les mammouths étaient repartis; on n'apercevait, par

intervalles, qu'une bête rampante ou quelque hulotte sur ses ailes de

silence. Et Gaw, dont c'était le tour de garde, veillait à l'entrée de

la caverne. Il était las; sa pensée, rare et fugitive, ne s'éveillait

qu'aux bruits soudains, aux odeurs accrues ou nouvelles, aux chutes ou

aux tressauts du vent. Il vivait dans une torpeur où tout

s'engourdissait, sauf le sens du péril et de la nécessité. La fuite

brusque d'un saïga lui fit dresser la tête. Alors il entrevit, de

l'autre côté de la rivière, sur la cime abrupte de la colline, une

silhouette massive qui marchait en oscillant. Les membres pesants et

toutefois souples, la tête solide, effilée aux mâchoires, quelque

bizarre apparence humaine, décelaient un ours. Gaw connaissait l'Ours

des Cavernes, colosse au front bombé qui vivait pacifiquement dans ses

repaires et sur ses terres de pâture, plantivore que la famine seule

induisait à se nourrir de chair. Celui qui s'avançait ne semblait pas de

cette sorte. Gaw en fut assuré lorsqu'il se silhouetta dans le clair de

lune: le crâne aplati, avec un pelage grisâtre, il avait une allure où

l'Oulhamr reconnut l'assurance, la menace et la férocité des bêtes

carnassières; c'était l'ours gris, rival des grands félins.

Gaw se souvint des légendes rapportées par ceux qui avaient voyagé sur

les terres hautes. L'ours gris terrasse l'aurochs ou l'urus, et les

transporte plus aisément que le léopard ne transporte une antilope. Ses

griffes peuvent ouvrir d'un seul coup la poitrine et le ventre d'un

homme; il étouffe un cheval entre ses pattes; il brave le tigre et le

lion fauve; le vieux Goûn croit qu'il ne cède qu'au Lion géant, au

Mammouth, au Rhinocéros.

Le fils du Saïga ne ressentit pas la crainte subite qu'il eût ressentie

devant le tigre. Car, ayant rencontré l'Ours des Cavernes, il l'avait

jugé insoucieux et bénévole. Ce souvenir le rassura d'abord; mais

l'allure du fauve parut plus équivoque à mesure que se précisait sa

silhouette, si bien que Gaw recourut au chef.

Il n'eut qu'à lui toucher la main; la haute stature s'éleva dans

l'ombre:

--Que veut Gaw? dit Naoh en surgissant à l'entrée de la caverne.

Le jeune nomade tendit la main vers le haut de la colline; la face du

chef se consterna:

--L'Ours Gris!

La Guerre du Feu: Roman des âges farouches · 第 1 / 14 段