m'ont tiré d'un assez grand embarras!
--Mais ce sont précisément Benito Garral et Manoel Valdez.
--Je le sais! Ils m'ont dit leurs noms, mais je ne m'attendais
pas à les retrouver ici!» Torrès, s'avançant alors vers les deux
jeunes gens, qui le regardaient sans le reconnaître: «Vous ne me
remettez pas, messieurs? leur demanda-t-il.
--Attendez donc, répondit Benito. Monsieur Torrès, si j'ai bonne
mémoire, c'est vous qui, dans la forêt d'Iquitos, aviez quelques
difficultés avec un guariba?...
--Moi-même, messieurs! répondit Torrès. Depuis six semaines, j'ai
continué à descendre l'Amazone, et je viens de passer la frontière
en même temps que vous!
--Enchanté de vous revoir, dit Benito; mais vous n'avez point
oublié que je vous avais proposé de venir à la fazenda de mon
père?
--Je ne l'ai point oublié, répondit Torrès.
--Et vous auriez bien fait d'accepter mon offre, monsieur! Cela
vous eût permis d'attendre notre départ en vous reposant de vos
fatigues, puis de descendre avec nous jusqu'à la frontière! Autant
de journées de marche d'épargnées!
--En effet, répondit Torrès.
--Notre compatriote ne s'arrête pas à la frontière, dit alors
Fragoso. Il va jusqu'à Manao.
--Eh bien, répondit Benito, si vous voulez venir à bord de la
jangada, vous y serez bien reçu, et je suis sûr que mon père se
fera un devoir de vous y donner passage.
--Volontiers! répondit Torrès, et vous me permettrez de vous
remercier d'avance!»
Manoel n'avait point pris part à la conversation. Il laissait
l'obligeant Benito faire ses offres de service, et il observait
attentivement Torrès, dont la figure ne lui revenait guère. Il y
avait, en effet, un manque absolu de franchise dans les yeux de
cet homme, dont le regard fuyait sans cesse, comme s'il eût craint
de se fixer; mais Manoel garda cette impression pour lui, ne
voulant pas nuire à un compatriote qu'il s'agissait d'obliger.
«Messieurs, dit Torrès, si vous le voulez, je suis prêt à vous
suivre jusqu'au port.
Venez!» répondit Benito.
Un quart d'heure après, Torrès était à bord de la jangada. Benito
le présentait à Joam Garral, en lui faisant connaître les
circonstances dans lesquelles ils s'étaient déjà vus, et il lui
demandait passage pour Torrès jusqu'à Manao.
«Je suis heureux, monsieur, de pouvoir vous rendre ce service,
répondit Joam Garral.
--Je vous remercie, dit Torrès, qui, au moment de tendre la main
à son hôte, se retint comme malgré lui.
--Nous partons demain matin, dès l'aube, ajouta Joam Garral. Vous
pouvez donc vous installer à bord...
--Oh! mon installation ne sera pas longue! répondit Torrès. Ma
personne et rien de plus.
--Vous êtes chez vous», dit Joam Garral. Le soir même, Torrès
prenait possession d'une cabine près de celle du barbier.
À huit heures seulement, celui-ci, de retour à la jangada, faisait
à la jeune mulâtresse le récit de ses exploits, et lui répétait,
non sans quelque amour-propre, que la renommée de l'illustre
Fragoso venait de s'accroître encore dans le bassin du
Haut-Amazone.
CHAPITRE QUATORZIÈME
EN DESCENDANT ENCORE
Le lendemain matin, 27 juin, dès l'aube, les amarres étaient
larguées, et la jangada continuait à dériver au courant du fleuve.
Un personnage de plus était à bord. En réalité, d'où venait ce
Torrès? On ne le savait pas au juste. Où allait-il? À Manao,
avait-il dit. Torrès s'était d'ailleurs gardé de rien laisser
soupçonner de sa vie passée, ni de la profession qu'il exerçait
encore deux mois auparavant, et personne ne pouvait se douter que
la jangada eût donné asile à un ancien capitaine des bois. Joam
Garral n'avait pas voulu gâter par des questions trop pressantes
le service qu'il allait lui rendre.
En le prenant à bord, le fazender avait obéi à un sentiment
d'humanité. Au milieu de ces vastes déserts amazoniens, à cette
époque surtout où des bateaux à vapeur ne sillonnaient pas encore
le cours du fleuve, il était très difficile de trouver des moyens
de transport sûrs et rapides. Les embarcations ne donnaient pas un
service régulier, et, la plupart du temps, le voyageur en était
réduit à cheminer à travers les forêts. Ainsi avait fait et aurait
dû continuer de faire Torrès, et c'était pour lui une chance
inespérée que d'avoir pu prendre passage à bord de la jangada.
Depuis que Benito avait raconté dans quelles conditions il avait
rencontré Torrès, la présentation était faite, et celui-ci pouvait
se considérer comme un passager à bord d'un transatlantique, qui
était libre de prendre part à la vie commune si cela lui
convenait, libre de se tenir à l'écart pour peu qu'il fût d'humeur
insociable.
Il fut visible, du moins pendant les premiers jours, que Torrès ne
cherchait pas à pénétrer dans l'intimité de la famille Garral. Il
se tenait sur une grande réserve, répondant lorsqu'on lui
adressait la parole, mais ne provoquant aucune réponse.
S'il paraissait, de préférence, plus expansif avec quelqu'un,
c'était avec Fragoso. Ne devait-il pas à ce joyeux compagnon cette
idée de prendre passage sur la jangada? Quelquefois il le
questionnait sur la situation de la famille Garral à Iquitos, sur
les sentiments de la jeune fille pour Manoel Valdez, et encore ne
le faisait-il qu'avec une certaine discrétion. Le plus souvent,
lorsqu'il ne se promenait pas seul à l'avant de la jangada, il
restait dans sa cabine.
Quant aux déjeuners et aux dîners, il les partageait avec Joam
Garral et les siens, mais il ne prenait que peu de part à la
conversation, et il se retirait dès que le repas était terminé.
Pendant la matinée, la jangada fit route à travers le pittoresque
groupe d'îles que contient le vaste estuaire du Javary. Ce
tributaire important de l'Amazone promène, dans la direction du
sud-ouest, un cours qui, de sa source à son embouchure, ne paraît
enrayé par aucun îlot ni par aucun rapide. Cette embouchure mesure
environ trois mille pieds de largeur, et s'ouvre à quelques milles
au-dessus de l'emplacement qu'occupait autrefois la ville du même
nom, dont les Espagnols et les Portugais se disputèrent longtemps
la propriété.
Jusqu'au 30 juin matin, il n'y eut rien de particulier à signaler
dans le voyage. Parfois, on rencontrait quelques embarcations, qui
se glissaient le long des rives, attachées les unes aux autres, de
telle sorte qu'un seul indigène suffisait à les conduire toutes.
«Navigar de bubina», ainsi disent les gens du pays pour désigner
ce genre de navigation, c'est-à-dire naviguer de confiance.
Bientôt furent dépassés l'île Araria, l'archipel des îles
Calderon, l'île Capiatu, et bien d'autres, dont les noms ne sont
pas encore arrivés à la connaissance des géographes. Le 30 juin,
le pilote signalait sur la droite du fleuve le petit village de
Jurupari-Tapera, où se fit une halte de deux ou trois heures.
Manoel et Benito allèrent chasser dans les environs et
rapportèrent quelques gibiers à plume, qui furent bien reçus à
l'office. En même temps, les deux jeunes gens avaient opéré la
capture d'un animal dont un naturaliste eût fait plus de cas que
n'en fit la cuisinière de la jangada.
C'était un quadrupède de couleur foncée, qui ressemblait quelque
peu à un grand terre-neuve.
«Un fourmilier tamanoir! s'écria Benito, en le jetant sur le pont
de la jangada.
--Et un magnifique spécimen, qui ne déparerait pas la collection
d'un muséum! ajouta Manoel.
--Avez-vous eu quelque peine à vous emparer de ce curieux animal?
demanda Minha.
--Mais oui, petite soeur, répondit Benito, et tu n'étais pas là
pour demander sa grâce! Ah! ils ont la vie dure, ces chiens-là, et
il n'a pas fallu moins de trois balles pour coucher celui-ci sur
le flanc!»
Ce tamanoir était superbe, avec sa longue queue, mélangée de crins
grisâtres; ce museau en pointe qu'il plonge dans les fourmilières,
dont les insectes font sa principale nourriture; ses longues
pattes maigres, armées d'ongles aigus, longs de cinq pouces et qui
peuvent se refermer comme les doigts d'une main. Mais quelle main,
que cette main de tamanoir! Quand elle tient quelque chose, il
faut la couper pour lui faire lâcher prise. C'est à ce point que
le voyageur Émile Carrey a justement pu dire que «le tigre
lui-même périt dans cette étreinte».
Le 2 juillet, dans la matinée, la jangada arrivait au pied de
San-Pablo-d'Olivença, après s'être glissée au milieu de nombreuses
îles, qui, en toutes saisons, sont couvertes de verdure, ombragées
d'arbres magnifiques, et dont les principales avaient nom
Jurupari, Rita, Maracanatena et Cururu-Sapo. Plusieurs fois aussi,
elle avait dû longer les ouvertures de quelques iguarapès ou
petits affluents aux eaux noires.
La coloration de ces eaux est un phénomène assez curieux, et il
appartient en propre à un certain nombre de tributaires de
l'Amazone, quelle que soit leur importance. Manoel fit remarquer
combien cette nuance était chargée en couleur, puisqu'on la
distinguait très nettement à la surface des eaux blanchâtres du
fleuve.
«On a tenté d'expliquer cette coloration de diverses manières,
dit-il, et je ne crois pas que les plus savants soient arrivés à
le faire d'une manière satisfaisante.
--Ces eaux sont véritablement noires avec un magnifique reflet
d'or, répondit la jeune fille, en montrant une légère nappe
mordorée qui affleurait la jangada.
--Oui, répondit Manoel, et déjà Humboldt avait observé comme
vous, ma chère Minha, ce reflet si curieux. Mais, en regardant
plus attentivement, on voit que c'est plutôt la couleur de sépia
qui domine dans toute cette coloration.
--Bon! s'écria Benito, encore un phénomène sur lequel les savants
ne sont pas d'accord!
--Peut-être pourrait-on, à ce sujet, demander leur avis aux
caïmans, aux dauphins et aux lamantins, fit observer Fragoso, car
ce sont certainement les eaux noires qu'ils choisissent de
préférence pour s'y ébattre.
--Il est certain qu'elles attirent plus particulièrement ces
animaux, répondit Manoel. Mais pourquoi? On serait fort embarrassé
de le dire! En effet, cette coloration est-elle due à ce que ces
eaux contiennent en dissolution de l'hydrogène carboné, ou bien à
ce qu'elles coulent sur des lits de tourbe, à travers des couches
de houille et d'anthracite; ou ne doit-on pas l'attribuer à
l'énorme quantité de plantes minuscules qu'elles charrient? Il n'y
a rien de certain à cet égard[10]. En tout cas, excellentes à
boire, d'une fraîcheur très enviable sous ce climat, elles sont
sans arrière-goût et d'une parfaite innocuité. Prenez un peu de
cette eau, ma chère Minha, buvez-en, vous le pouvez sans
inconvénient.»
L'eau était limpide et fraîche en effet. Elle aurait pu
avantageusement remplacer les eaux de table si employées en
Europe. On en recueillit quelques frasques pour l'usage de
l'office.
Il a été dit qu'à la date du 2 juillet, dès le matin, la jangada
était arrivée à San-Pablo-d'Olivença, où se fabriquent par
milliers de ces longs chapelets dont les grains sont formés des
écales du «coco de piassaba». C'est là l'objet d'un commerce très
suivi. Peut-être paraîtra-t-il singulier que les anciens
dominateurs du pays, les Tupinambas, les Tupiniquis, en soient
arrivés à faire leur principale occupation de confectionner ces
objets du culte catholique. Mais, après tout, pourquoi pas? Ces
Indiens ne sont plus les Indiens d'autrefois. Au lieu d'être vêtus
du costume national, avec fronteau de plumes d'aras, arc et
sarbacanes, n'ont-ils pas adopté le vêtement américain, le
pantalon blanc, le puncho de coton tissé par leurs femmes, qui
sont devenues très habiles dans cette fabrication?
San-Pablo-d'Olivença, ville assez importante, ne compte pas moins
de deux mille habitants, empruntés à toutes les tribus voisines.
Maintenant la capitale du Haut-Amazone, elle débuta par n'être
qu'une simple Mission, fondée par des carmes portugais, vers 1692,
et reprise par des missionnaires jésuites.
Dans le principe, c'était le pays des Omaguas, dont le nom
signifiait «têtes plates». Ce nom leur venait de la barbare
coutume qu'avaient les mères indigènes de presser entre deux
planchettes la tête de leurs nouveau-nés, de manière à leur
façonner un crâne oblong, qui était fort à la mode. Mais, comme
toutes les modes, celle-ci a changé; les têtes ont repris leur
forme naturelle, et on ne retrouverait plus trace de l'ancienne
déformation dans le crâne de ces fabricants de chapelets.
Toute la famille, à l'exception de Joam Garral, descendit à terre.
Torrès, lui aussi, préféra rester à bord, et ne manifesta aucun
désir de visiter San-Pablo-d'olivença, qu'il ne paraissait pas
connaître, cependant.
Décidément, si cet aventurier était taciturne, il faut avouer
qu'il n'était pas curieux.
Benito put faire aisément des échanges, de manière à compléter la
cargaison de la jangada. Sa famille et lui reçurent un excellent
accueil des principales autorités de la ville, le commandant de
place et le chef des douanes, que leurs fonctions n'empêchaient
aucunement de se livrer au commerce. Ils confièrent même au jeune
négociant divers produits du pays, destinés à être vendus pour
leur compte, soit à Manao, soit à Bélem.
La ville se composait d'une soixantaine de maisons, disposées sur
un plateau qui couronnait la berge du fleuve en cet endroit.
Quelques-unes de ces chaumières étaient couvertes en tuiles, ce
qui est assez rare dans ces contrées; mais, en revanche, la
modeste église, dédiée à saint Pierre et saint Paul, ne s'abritait
que sous un toit de paille, qui eût plutôt convenu à l'étable de
Bethléem qu'à un édifice consacré au culte dans un des pays les
plus catholiques du monde.
Le commandant, son lieutenant et le chef de police acceptèrent de
dîner à la table de la famille, et ils furent reçus par Joam
Garral avec les égards dus à leur rang.
Pendant le dîner, Torrès se montra plus causeur que d'habitude. Il
raconta quelques-unes de ses excursions à l'intérieur du Brésil,
en homme qui paraissait connaître le pays.
Mais, tout en parlant de ses voyages, Torrès ne négligea pas de
demander au commandant s'il connaissait Manao, si son collègue s'y
trouvait en ce moment, si le juge de droit, le premier magistrat
de la province, avait l'habitude de s'absenter à cette époque de
la saison chaude. Il semblait qu'en faisant cette série de
questions, Torrès regardait en dessous Joam Garral. Ce fut même
assez indiqué pour que Benito l'observât, non sans quelque
étonnement et fit cette remarque, que son père écoutait tout
particulièrement les questions assez singulières que posait
Torrès.
Le commandant de San-Pablo-d'Olivença assura l'aventurier que les
autorités n'étaient point absentes de Manao en ce moment, et il
chargea même Joam Garral de leur présenter ses compliments. Selon
toute probabilité, la jangada arriverait devant cette ville dans
sept semaines au plus tard, du 20 au 25 août.
Les hôtes du fazender prirent congé de la famille Garral vers le
soir, et, le lendemain matin, 3 juillet, la jangada recommençait à
descendre le cours du fleuve.
À midi, on laissait sur la gauche l'embouchure du Yacurupa. Ce
tributaire n'est, à proprement parler, qu'un véritable canal,
puisqu'il déverse ses eaux dans l'Iça, qui est lui-même un
affluent de gauche de l'Amazone. Phénomène particulier, le fleuve,
en de certains endroits, alimente lui-même ses propres affluents.
Vers trois heures après midi, la jangada dépassa l'embouchure du
Jandiatuba, qui apporte du sud-ouest ses magnifiques eaux noires,
et les jette dans la grande artère par une bouche de quatre cents
mètres, après avoir arrosé les territoires des Indiens Culinos.
Nombre d'îles furent longées, Pimaticaira, Caturia, Chico,
Motachina; les unes habitées, les autres désertes, mais toutes
couvertes d'une végétation superbe, qui forme comme une guirlande
ininterrompue de verdure d'un bout de l'Amazone à l'autre.
CHAPITRE QUINZIÈME
EN DESCENDANT TOUJOURS
On était au soir du 5 juillet. L'atmosphère, alourdie depuis la
veille, promettait quelques prochains orages. De grandes
chauves-souris de couleur roussâtre rasaient à larges coups d'ailes
le courant de l'Amazone. Parmi elles on distinguait de ces «perros
voladors», d'un brun sombre, clairs au ventre, pour lesquelles
Minha et surtout la jeune mulâtresse éprouvaient une répulsion
instinctive. C'étaient là, en effet, de ces horribles vampires qui
sucent le sang des bestiaux, et s'attaquent même à l'homme qui
s'est imprudemment endormi dans les campines.
«Oh! les vilaines bêtes! s'écria Lina, en se cachant les yeux.
Elles me font horreur!
--Et elles sont, en outre, fort redoutables, ajouta la jeune
fille. N'est-il pas vrai, Manoel?
--Très redoutables, en effet, répondit le jeune homme. Ces
vampires ont un instinct particulier qui les porte à vous saigner
aux endroits où le sang peut le plus facilement couler, et
principalement derrière l'oreille. Pendant l'opération, ils
continuent à battre de l'aile et provoquent ainsi une agréable
fraîcheur, qui rend le sommeil du dormeur plus profond. On cite
des gens, soumis inconsciemment à cette hémorragie de plusieurs
heures, qui ne se sont plus réveillés!
--Ne continuez pas à raconter de pareilles histoires, Manoel, dit
Yaquita, ou bien ni Minha ni Lina n'oseront dormir cette nuit!
--Ne craignez rien, répondit Manoel. S'il le faut, nous
veillerons sur leur sommeil!
--Silence! dit Benito.
--Qu'y a-t-il donc? demanda Manoel.
--N'entendez-vous pas un bruit singulier de ce côté? reprit
Benito en montrant la rive droite.
--En effet, répondit Yaquita.
--D'où provient ce bruit? demanda la jeune fille. On dirait des
galets qui roulent sur la plage des îles!
--Bon! je sais ce que c'est! répondit Benito. Demain, au lever du
jour, il y aura régal pour ceux qui aiment les oeufs de tortue et
les petites tortues fraîches!»
Il n'y avait pas à s'y tromper. Ce bruit était produit par
d'innombrables chéloniens de toutes tailles que l'opération de la
ponte attirait sur les îles.
C'est dans le sable des grèves que ces amphibies viennent choisir
l'endroit convenable pour y déposer leurs oeufs.
L'opération, commencée avec le soleil couchant, serait finie avec
l'aube.
À ce moment déjà, la tortue-chef avait quitté le lit du fleuve
pour y reconnaître un emplacement favorable. Les autres, réunies
par milliers, s'occupaient à creuser avec leurs pattes antérieures
une tranchée longue de six cents pieds, large de douze, profonde
de six; après y avoir enterré leurs oeufs, il ne leur resterait
plus qu'à les recouvrir d'une couche de sable, qu'elles battraient
avec leurs carapaces, de manière à le tasser.
C'est une grande affaire pour les Indiens riverains de l'Amazone
et de ses affluents que cette opération de la ponte. Ils guettent
l'arrivée des chéloniens, ils procèdent à l'extraction des oeufs
au son du tambour, et, de la récolte divisée en trois parts, une
appartient aux veilleurs, l'autre aux Indiens, la troisième à
l'État, représenté par des capitaines de plage, qui font, en même
temps que la police, le recouvrement des droits. À de certaines
grèves, que la décroissance des eaux laisse à découvert et qui ont
le privilège d'attirer le plus grand nombre de tortues, on a donné
le nom de «plages royales». Lorsque la récolte est achevée, c'est
fête pour les Indiens, qui se livrent aux jeux, à la danse, aux
libations,--fête aussi pour les caïmans du fleuve, qui font
ripaille des restes de ces amphibies.
Tortues ou oeufs de tortue sont donc l'objet d'un commerce
extrêmement considérable dans tout le bassin de l'Amazone. Il est
de ces chéloniens que l'on «vire», c'est-à-dire que l'on retourne
sur le dos, quand ils reviennent de la ponte, et que l'on conserve
vivants, soit qu'on les garde dans des parcs palissadés comme les
parcs à poissons, soit qu'on les attache à des pieux par une corde
assez longue pour leur permettre d'aller ou de venir sur la terre
ou sous l'eau. De cette façon, on peut toujours avoir de la chair
fraîche de ces animaux.
On procède autrement avec les petites tortues qui viennent
d'éclore. Nul besoin de les parquer ni de les attacher. Leur
écaille est molle encore, leur chair extrêmement tendre, et on les
mange absolument comme des huîtres, après les avoir fait cuire.
Sous cette forme, il s'en consomme des quantités considérables.
Cependant, ce n'est pas là l'usage le plus général que l'on fasse
des oeufs des chéloniens dans les provinces de l'Amazone et du
Para. La fabrication de la «manteigna de tartaruga», c'est-à-dire
du beurre de tortue, qui peut être comparé aux meilleurs produits
de la Normandie ou de la Bretagne, ne consomme pas moins, chaque
année, de deux cent cinquante à trois cents millions d'oeufs. Mais
les tortues sont innombrables dans les cours d'eau de ce bassin,
et c'est par quantités incalculables qu'elles déposent leurs oeufs
sous le sable des grèves.
Toutefois, par suite de la consommation qu'en font non seulement
les indigènes, mais aussi les échassiers de la côte, les urubus de
l'air, les caïmans du fleuve, leur nombre s'est assez amoindri
pour que chaque petite tortue se paye actuellement d'une
pataque[11] brésilienne.
Le lendemain, dès l'aube, Benito, Fragoso et quelques Indiens
prirent une des pirogues et se rendirent à la grève d'une des
grandes îles longées pendant la nuit. Il n'était pas nécessaire
que la jangada fît halte. On saurait bien la rejoindre.
Sur la plage se voyaient de petites tumescences, qui indiquaient
la place où, cette nuit même, chaque paquet d'oeufs avait été
déposé dans la tranchée, par groupes de cent soixante à cent
quatre-vingt-dix. Ceux-là, il n'était pas question de les
extraire. Mais, une première ponte ayant été faite deux mois
auparavant, les oeufs avaient éclos sous l'action de la chaleur
emmagasinée dans les sables, et déjà quelques milliers de petites
tortues couraient sur la grève.
Les chasseurs firent donc bonne chasse. La pirogue fut remplie de
ces intéressants amphibies, qui arrivèrent juste à point pour
l'heure du déjeuner. Le butin fut partagé entre les passagers et
le personnel de la jangada, et s'il en restait le soir, il n'en
restait plus guère.
Le 7 juillet au matin, on était devant San-José-de-Matura, bourg
situé près d'un petit rio empli de longues herbes, et sur les
bords duquel la légende prétend que les Indiens à queue ont
existé.
Le 8 juillet, dans la matinée, on aperçut le village de
San-Antonio, deux ou trois maisonnettes perdues dans les arbres, puis
l'embouchure de l'Iça ou Putumayo, qui mesure neuf cents mètres de
largeur.
Le Putumayo est l'un des plus importants tributaires de l'Amazone.
En cet endroit, au XVIe siècle, des Missions anglaises furent
d'abord fondées par les Espagnols, puis détruites par les
Portugais, et, à l'heure présente, il n'en reste plus trace. Ce
qu'on y retrouve encore, ce sont des représentants de diverses
tribus d'Indiens, qui sont aisément reconnaissables à la diversité
de leurs tatouages.
L'Iça est un cours d'eau qu'envoient vers l'est les montagnes de
Pasto, au nord-est de Quito, à travers les plus belles forêts de
cacaoyers sauvages. Navigable sur un parcours de cent quarante
lieues pour les bateaux à vapeur qui ne tient pas plus de six
pieds, il doit être un jour l'un des principaux chemins fluviaux
dans l'ouest de l'Amérique.
Cependant, le mauvais temps était venu. Il ne procédait pas par
des pluies continuelles; mais de fréquents orages troublaient déjà
l'atmosphère. Ces météores ne pouvaient aucunement gêner la marche
de la jangada, qui ne donnait pas prise au vent; sa grande
longueur la rendait même insensible à la houle de l'Amazone; mais,
pendant ces averses torrentielles, nécessité pour la famille
Garral de rentrer dans l'habitation. Il fallait bien occuper ces
heures de loisir. On causait alors, on se communiquait ses
observations, et les langues ne chômaient pas.
Ce fut dans ces conditions que Torrès commença peu à peu à prendre
une part plus active à la conversation. Les particularités de ses
divers voyages dans tout le nord du Brésil lui fournissaient de
nombreux sujets d'entretien. Cet homme avait certainement beaucoup
vu; mais ses observations étaient celles d'un sceptique, et, le
plus souvent, il blessait les honnêtes gens qui l'écoutaient. Il
faut dire aussi qu'il se montrait plus empressé auprès de Minha.
Seulement, ces assiduités, bien qu'elles déplussent à Manoel,
n'étaient pas assez marquées pour que le jeune homme crût devoir
intervenir encore. D'ailleurs la jeune fille éprouvait pour Torrès
une instinctive répulsion, qu'elle ne cherchait pas à cacher.
Le 9 juillet, l'embouchure du Tunantins apparut sur la rive gauche
du fleuve, formant un estuaire de quatre cents pieds, par lequel
cet affluent déversait ses eaux noires, venues de l'ouest-nord-ouest,
après avoir arrosé les territoires des Indiens Cacenas.
En cet endroit, le cours de l'Amazone se montrait sous un aspect
véritablement grandiose, mais son lit était plus que jamais
encombré d'îles et d'îlots. Il fallut toute l'adresse du pilote
pour se diriger au travers de cet archipel, allant d'une rive à
l'autre, évitant les hauts-fonds, fuyant les remous, maintenant
son imperturbable direction.
Peut-être aurait-il pu prendre l'Ahuaty-Parana, sorte de canal
naturel, qui se détache du fleuve un peu au-dessous de
l'embouchure du Tunantins et permet de rentrer dans le cours d'eau
principal, cent-vingt milles plus loin, par le rio Japura; mais,
si la portion la plus large de ce «furo» mesure cent cinquante
pieds, la plus étroite n'en compte que soixante, et la jangada
aurait eu quelque peine à passer.
Bref, après avoir touché, le 13 juillet, à l'île Capuro, après
avoir dépassé la bouche du Jutahy, qui, venu de l'est-sud-ouest,
jette ses eaux noires par une ouverture de quinze cents pieds,
après avoir admiré des légions de jolis singes couleur blanc de
soufre, à face rouge cinabre, qui sont d'insatiables amateurs de
ces noisettes que produisent les palmiers auxquels le fleuve doit
son nom, les voyageurs arrivèrent, le 18 juillet, devant la petite
ville de Fonteboa.
En cet endroit, la jangada fit une halte de douze heures, qui
donna quelque repos à l'équipe.
Fonteboa, comme la plupart de ces villages-missions de l'Amazone,
n'a point échappé à cette capricieuse loi qui les transporte,
pendant une longue période, d'un endroit à un autre. Il est
probable, cependant, que ce hameau en a fini avec cette existence
nomade et qu'il est définitivement sédentaire. Tant mieux pour
lui, car il est charmant à voir avec sa trentaine de maisons,
couvertes de feuillage, et son église dédiée à Notre-Dame de
Guadalupe, Vierge Noire du Mexique. Fonteboa compte un millier
d'habitants, fournis par les Indiens des deux rives, qui élèvent
de nombreux bestiaux dans les opulentes campines des environs. À
cela ne se borne pas leur occupation: ce sont aussi d'intrépides
chasseurs, ou, si on l'aime mieux, d'intrépides pêcheurs de
lamantins.
Aussi, le soir même de leur arrivée, les jeunes gens purent-ils
assister à une très intéressante expédition de ce genre.
Deux de ces cétacés herbivores venaient d'être signalés dans les
eaux noires du rio Cayaratu, qui se jette à Fonteboa. On voyait
six points bruns se mouvoir à leur surface. C'étaient les deux
museaux pointus et les quatre ailerons des lamantins.
Des pêcheurs peu expérimentés auraient pris tout d'abord ces
points mouvants pour des épaves en dérive, mais les indigènes de
Fonteboa ne pouvaient s'y tromper. Bientôt, d'ailleurs, des
souffles bruyants indiquèrent que des animaux à évents chassaient
avec force l'air devenu impropre aux besoins de leur respiration.
Deux ubas, portant chacune trois pêcheurs, se détachèrent du
rivage et s'approchèrent des lamantins, qui prirent aussitôt la
fuite. Les points noirs tracèrent d'abord un long sillage à la
surface de l'eau, puis ils disparurent à la fois.
Les pêcheurs continuèrent à s'avancer prudemment. L'un d'eux, armé
d'un harpon très primitif,--un long clou au bout d'un bâton--,
se tenait debout sur la pirogue, pendant que les deux autres
pagayaient sans bruit. Ils attendaient que la nécessité de
respirer ramenât les lamantins à leur portée. Dix minutes au plus,
et ces animaux reparaîtraient certainement dans un cercle plus ou
moins restreint.
En effet, ce temps s'était à peu près écoulé, lorsque les points
noirs émergèrent à peu de distance, et deux jets d'air mélangé de
vapeurs s'élancèrent bruyamment.
Les ubas s'approchèrent; les harpons furent lancés en même temps;
l'un manqua son but, mais l'autre frappa l'un des cétacés à la
hauteur de sa vertèbre caudale.
Il n'en fallut pas plus pour étourdir l'animal, qui est peu apte à
se défendre quand il a été touché par le fer d'un harpon. La corde
le ramena à petits coups près de l'uba, et il fut remorqué jusqu'à
la grève, au pied du village.
Ce n'était qu'un lamantin de petite taille, car il mesurait à
peine trois pieds de longueur. On les a tant poursuivis, ces
pauvres cétacés, qu'ils commencent à devenir assez rares dans les
eaux de l'Amazone et de ses affluents, et on leur laisse si peu le
temps de grandir, que les géants de l'espèce ne dépassent pas sept
pieds maintenant. Que sont-ils auprès de ces lamantins de douze et
quinze pieds, qui abondent encore dans les fleuves et les lacs de
l'Afrique!
Mais il serait bien difficile d'empêcher cette destruction. En
effet, la chair du lamantin est excellente, même supérieure à
celle du porc, et l'huile que fournit son lard, épais de trois
pouces, est un produit d'une véritable valeur. Cette chair,
lorsqu'elle est boucanée, se conserve longtemps et donne une
alimentation saine. Si l'on ajoute à cela que l'animal est d'une
capture relativement facile, on ne s'étonnera pas que son espèce
tende à sa complète destruction.
Aujourd'hui, un lamantin adulte, qui «rendait» deux pots d'huile
pesant cent quatre-vingts livres, n'en donne plus que quatre
arrobes espagnols, équivalant à un quintal.
Le 19 juillet, au soleil levant, la jangada quittait Fonteboa et
se laissait aller entre les deux rives du fleuve, absolument
désertes, le long des îles ombragées de forêts de cacaoyers du
plus grand effet. Le ciel était toujours lourdement chargé de gros
cumulus électriques, qui faisaient pressentir de nouveaux orages.
Le rio Jurua, venu du sud-est, se dégagea bientôt des berges de
gauche. À le remonter, une embarcation pourrait s'enfoncer
jusqu'au Pérou, sans rencontrer d'insurmontables obstacles, à
travers ses eaux blanches, que nourrissent un grand nombre de
sous-affluents.
«C'est peut-être sur ces territoires, dit Manoel, qu'il
conviendrait de rechercher les descendants de ces femmes
guerrières, qui ont tant émerveillé Orellana. Mais il faut dire
que, à l'exemple de leurs devancières, elles ne forment point de
tribus à part. Ce sont tout simplement des épouses qui
accompagnent leurs époux au combat, et celles-ci, parmi les
Juruas, ont une grande réputation de vaillance.»
La jangada continuait à descendre; mais quel dédale l'Amazone
présentait alors! Le rio Japura, dont l'embouchure allait s'ouvrir
quatre-vingts milles plus loin, et qui est un de ses plus grands
affluents, courait presque parallèlement au fleuve.
Entre eux, c'étaient des canaux, des iguarapès, des lagunes, des
lacs temporaires, un inextricable lacis, qui rend bien difficile
l'hydrographie de cette contrée.
Mais, si Araujo n'avait pas de carte pour se guider, son
expérience le servait plus sûrement, et c'était merveille de le
voir se débrouiller dans ce chaos, sans jamais s'égarer hors du
grand fleuve.
En somme, il fit si bien que, le 25 juillet, dans l'après-midi,
après avoir passé devant le village de Parani-Tapera, la jangada
put mouiller à l'entrée du lac d'Ega ou Teffé, dans lequel il
était inutile de s'engager, puisqu'il aurait fallu en sortir pour
reprendre la route de l'Amazone.
Mais la ville d'Ega est assez importante. Elle méritait qu'on fît
halte pour la visiter. Il fut donc convenu que la jangada
séjournerait en cet endroit jusqu'au 27 juillet, et que, le
lendemain 28, la grande pirogue transporterait toute la famille à
Ega.
Cela donnerait un repos qui était bien dû au laborieux équipage du
train de bois.
La nuit se passa sur les amarrages, près d'une côte assez élevée,
et rien n'en troubla la tranquillité. Quelques éclairs de chaleur
enflammèrent l'horizon, mais ils venaient d'un orage lointain, qui
n'éclata pas à l'entrée du lac.
CHAPITRE SEIZIÈME
EGA
Le 20 juillet, à six heures du matin, Yaquita, Minha, Lina et les
deux jeunes gens se préparaient à quitter la jangada.
Joam Garral, qui n'avait pas manifesté l'intention de descendre à
terre, se décida, cette fois, sur les instances de sa femme et de
sa fille, à abandonner son absorbant travail quotidien pour les
accompagner pendant leur excursion.
Torrès, lui, ne s'était pas montré soucieux d'aller visiter Ega, à
la grande satisfaction de Manoel, qui avait pris cet homme en
aversion et n'attendait que l'occasion de le lui prouver.
Quant à Fragoso, il ne pouvait avoir, pour aller à Ega, les mêmes
raisons d'intérêt qui l'avaient conduit à Tabatinga, bourgade de
peu d'importance auprès de cette petite ville.
Ega, au contraire, est un chef-lieu de quinze cents habitants, où
résident toutes les autorités que comporte l'administration d'une
cité aussi considérable,--considérable pour le pays--, c'est-à-dire
commandant militaire, chef de police, juge de paix, juge de
droit, instituteur primaire, milice sous les ordres d'officiers de
tout rang.
Or, lorsque tant de fonctionnaires, leurs femmes, leurs enfants,
habitent une ville, on peut supposer que les barbiers-coiffeurs
n'y font pas défaut. C'était le cas, et Fragoso n'y eût pas fait
ses frais.
Sans doute, l'aimable garçon, bien qu'il n'eût point affaire à
Ega, comptait cependant être de la partie, puisque Lina
accompagnait sa jeune maîtresse; mais, au moment de quitter la
jangada, il se résigna à rester, sur la demande même de Lina.
«Monsieur Fragoso? lui dit-elle, après l'avoir pris à l'écart.
Mademoiselle Lina? répondit Fragoso.
--Je ne crois pas que votre ami Torrès ait l'intention de nous
accompagner à Ega.
--En effet, il doit rester à bord, mademoiselle Lina, mais je
vous serai obligé de ne point l'appeler mon ami!
--C'est pourtant vous qui l'avez engagé à nous demander passage,
avant qu'il en eût manifesté l'intention.
--Oui, et ce jour-là, s'il faut vous dire toute ma pensée, je
crains d'avoir fait une sottise!
--Eh bien, s'il faut vous dire toute la mienne, cet homme ne me
plaît guère, monsieur Fragoso.
--Il ne me plaît pas davantage, mademoiselle Lina, et j'ai
toujours comme une idée de l'avoir déjà vu quelque part. Mais le
trop vague souvenir qu'il m'a laissé n'est précis que sur un
point: c'est que l'impression était loin d'être bonne!
--En quel endroit, à quelle époque auriez-vous rencontré ce
Torrès? Vous ne pouvez donc pas vous le rappeler? Il serait
peut-être utile de savoir ce qu'il est, et surtout ce qu'il a été!
--Non... Je cherche... Y a-t-il longtemps? Dans quel pays, dans
quelles circonstances?... Je ne retrouve pas!
--Monsieur Fragoso?
--Mademoiselle Lina!
--Vous devriez demeurer à bord, afin de surveiller Torrès pendant
notre absence!
--Quoi! s'écria Fragoso, ne pas vous accompagner à Ega et rester
tout une journée sans vous voir!
--Je vous le demande!
--C'est un ordre?...
--C'est une prière! Je resterai.
--Monsieur Fragoso?
--Mademoiselle Lina?
--Je vous remercie!
--Remerciez-moi en me donnant une bonne poignée demain, répondit
Fragoso. Ça vaut bien cela!»
Lina tendit la main à ce brave garçon, qui la retint quelques
instants, en regardant le charmant visage de la jeune fille. Et
voilà pourquoi Fragoso ne prit pas place dans la pirogue, et se
fit, sans en avoir l'air, le surveillant de Torrès. Celui-ci
s'apercevait-il de ces sentiments de répulsion qu'il inspirait à
tous? Peut-être; mais, sans doute aussi, il avait ses raisons pour
n'en pas tenir compte.
Une distance de quatre lieues séparait le lieu de mouillage de la
ville d'Ega. Huit lieues, aller et retour, dans une pirogue
contenant six personnes, plus deux nègres pour pagayer, c'était un
trajet qui eût exigé quelques heures, sans parler de la fatigue
occasionnée par cette haute température, bien que le ciel fût
voilé de légers nuages.
Mais, très heureusement, une jolie brise soufflait du nord-ouest,
c'est-à-dire que, si elle tenait de ce côté, elle serait favorable
pour naviguer sur le lac Teffé. On pouvait aller à Ega et en
revenir rapidement, sans même courir des bordées.
La voile latine fut donc hissée au mât de la pirogue. Benito prit
la barre, et l'on déborda, après qu'un dernier geste de Lina eut
recommandé à Fragoso de faire bonne garde.
Il suffisait de suivre le littoral sud du lac pour atteindre Ega.
Deux heures après, la pirogue arrivait au port de cette ancienne
Mission, autrefois fondée par les carmélites, qui devint une ville
en 1759, et que le général Gama fit définitivement rentrer sous la
domination brésilienne. Les passagers débarquèrent sur une grève
plate, près de laquelle venaient se ranger, non seulement les
embarcations du pays, mais aussi quelques-unes de ces petites
goélettes, qui vont faire le cabotage sur le littoral de
l'Atlantique.
Ce fut d'abord un sujet d'étonnement pour les deux jeunes filles,
lorsqu'elles entrèrent dans Ega.
«Ah! la grande ville! s'écria Minha.
--Que de maisons! que de monde! répliquait Lina, dont les yeux
s'agrandissaient encore pour mieux voir.
--Je le crois bien, répondit Benito en riant, plus de quinze
cents habitants, au moins deux cents maisons, dont quelques-unes
ont un étage, et deux ou trois rues, de véritables rues, qui les
séparent!
--Mon cher Manoel, dit Minha, défendez-nous contre mon frère! Il
se moque de nous, parce qu'il a déjà visité de plus belles villes
dans la province des Amazones et du Para!
--Eh bien, il se moquera aussi de sa mère, ajouta Yaquita, parce
que j'avoue que je n'avais jamais rien vu de pareil!
--Alors, prenez garde, ma mère et ma soeur, reprit Benito, car
vous allez tomber en extase, quand vous serez à Manao, et vous
vous évanouirez, lorsque vous arriverez à Bélem!
--Ne crains rien! répondit en souriant Manoel. Ces dames auront
été peu à peu préparées à ces grandes admirations, en visitant les
premières cités du Haut-Amazone.
--Comment, vous aussi, Manoel, dit Minha, vous parlez comme mon
frère? Vous vous moquez?...
--Non, Minha! je vous jure...
--Laissons rire ces messieurs, répondit Lina, et regardons bien,
ma chère maîtresse, car cela est très beau!»
Très beau! Une agglomération de maisons, bâties en terre ou
blanchies à la chaux, et pour la plupart, couvertes de chaume ou
de feuilles de palmiers, quelques-unes, il est vrai, construites
en pierres ou en bois, avec des vérandas, des portes et des volets
peints d'un vert cru au milieu d'un petit verger plein d'orangers
en fleur. Mais il y avait deux on trois bâtiments civils, une
caserne et une église, dédiée à sainte Thérèse, qui était une
cathédrale près de la modeste chapelle d'Iquitos.
Puis, en se retournant vers le lac, on saisissait du regard un
joli panorama encadré dans une bordure de cocotiers et d'assaïs,
qui se terminait aux premières eaux de la nappe liquide, et
au-delà, à trois lieues de l'autre côté, le pittoresque village de
Nogueira montrait ses quelques maisonnettes perdues dans le massif
des vieux oliviers de sa grève.
Mais, pour ces deux jeunes filles, il y eut une autre cause
d'émerveillement,--émerveillement tout féminin, d'ailleurs: ce
furent les modes des élégantes Egiennes, non pas l'habillement
assez primitif encore des indigènes du beau sexe, Omaas ou Muras
converties, mais le costume des vraies Brésiliennes! Oui, les
femmes, les filles des fonctionnaires on des principaux négociants
de la ville portaient prétentieusement des toilettes parisiennes,
passablement arriérées, et cela, à cinq cents lieues de Para, qui
est lui-même à plusieurs milliers de milles de Paris.
«Mais voyez donc, regardez donc, maîtresse, ces belles dames dans
leurs belles robes!
Lina en deviendra folle! s'écria Benito.
--Ces toilettes, si elles étaient bien portées, répondit Minha,
ne seraient peut-être pas aussi ridicules!
--Ma chère Minha, dit Manoel, avec votre simple robe de
cotonnade, votre chapeau de paille, croyez bien que vous êtes
mieux habillée que toutes ces Brésiliennes, coiffées de toques et
drapées de jupes à volants, qui ne sont ni de leur pays ni de leur
race!
--Si je vous plais ainsi, répondit la jeune fille, je n'ai rien à
envier à personne!»
Mais, enfin, on était venu pour voir. On se promena donc dans les
rues, qui comptaient plus d'échoppes que de magasins; on flâna sur
la place, rendez-vous des élégants et des élégantes, qui
étouffaient sous leurs vêtements européens; on déjeuna même dans
un hôtel,--c'était à peine une auberge--, dont la cuisine fit
sensiblement regretter l'excellent ordinaire de la jangada.
Après le dîner, dans lequel figura uniquement de la chair de
tortue, diversement accommodée, la famille Garral vint une
dernière fois admirer les bords du lac, que le soleil couchant
dorait de ses rayons; puis, elle regagna la pirogue, un peu
désillusionnée, peut-être, sur les magnificences d'une ville
qu'une heure eût suffi à visiter, un peu fatiguée aussi de sa
promenade à travers ces rues échauffées, qui ne valaient pas les
sentiers ombreux d'Iquitos. Il n'était pas jusqu'à la curieuse
Lina elle-même, dont l'enthousiasme n'eût quelque peu baissé.
Chacun reprit sa place dans la pirogue. Le vent s'était maintenu
au nord-ouest et fraîchissait avec le soir. La voile fut hissée.
On refit la route du matin sur ce lac alimenté par le rio Teffé
aux eaux noires, qui, suivant les Indiens, serait navigable vers
le sud-ouest pendant quarante jours de marche. À huit heures du
soir, la pirogue avait rallié le lieu du mouillage et accostait la
jangada.
Dès que Lina put prendre Fragoso à l'écart:
«Avez-vous vu quelque chose de suspect, monsieur Fragoso? lui
demanda-t-elle.
--Rien, mademoiselle Lina, répondit Fragoso. Torrès n'a guère
quitté sa cabine où il a lu et écrit.
--Il n'est pas entré dans la maison, dans la salle à manger,
comme je le craignais?
--Non, tout le temps qu'il a été hors de sa cabine, il s'est
promené sur l'avant de la jangada.
--Et que faisait-il?
--Il tenait à la main un vieux papier qu'il semblait consulter
avec attention, et marmottait je ne sais quels mots
incompréhensibles!
--Tout cela n'est peut-être pas aussi indifférent que vous le
croyez, monsieur Fragoso! Ces lectures, ces écritures, ces vieux
papiers, cela peut avoir son intérêt! Ce n'est ni un professeur,
ni un homme de loi, ce liseur et cet écrivain!
--Vous avez bien raison!
--Veillons encore, monsieur Fragoso.
--Veillons toujours, mademoiselle Lina», répondit Fragoso. Le
lendemain, 27 juillet, dès le lever du jour, Benito donnait au
pilote le signal du départ.
À travers l'entre-deux des îles qui émergent de la baie d'Arenapo,
l'embouchure du Japura, large de six mille six cents pieds, fut un
instant visible. Ce grand affluent se déverse par huit bouches
dans l'Amazone, comme s'il se jetait dans quelque océan ou quelque
golfe. Mais ses eaux venaient de loin, et c'étaient les montagnes
de la république de l'Équateur qui les envoyaient dans un cours
que des chutes n'arrêtent qu'à deux cent dix lieues de son
confluent.
Toute cette journée fut employée à descendre jusqu'à l'île Yapura,
après laquelle le fleuve, moins encombré, rendit la dérive plus
facile. Le courant, peu rapide en somme, permettait d'ailleurs
d'éviter assez facilement ces îlots, et il n'y eut jamais ni choc
ni échouage.
Le lendemain, la jangada côtoya de vastes grèves, formées de
hautes dunes très accidentées, qui servent de barrage à des
pâturages immenses, dans lesquels on pourrait élever et nourrir
les bestiaux de toute l'Europe. Ces grèves sont regardées comme
les plus riches en tortues qui soient dans le bassin du
Haut-Amazone.
Le 29 juillet au soir, on s'amarra solidement à l'île de Catua,
afin d'y passer la nuit, qui menaçait d'être très sombre. Sur
cette île, tant que le soleil demeura au-dessus de l'horizon,
apparut une troupe d'Indiens Muras, reste de cette ancienne et
puissante tribu, qui, entre le Teffé et le Madeira, occupait
autrefois plus de cent lieues riveraines du fleuve.
Ces indigènes, allant et venant, observèrent le train flottant,
maintenant immobile. Ils étaient là une centaine armés de
sarbacanes formées d'un roseau spécial à ces parages, et que
renforce extérieurement un étui fait avec la tige d'un palmier
nain dont on a enlevé la moelle.
Joam Garral laissa un instant le travail qui lui prenait tout son
temps, pour recommander de bien veiller et de ne point provoquer
ces indigènes. En effet, la partie n'eût pas été égale. Les Muras
ont une remarquable adresse pour lancer jusqu'à une distance de
trois cents pas, avec leurs sarbacanes, des flèches qui font
d'incurables blessures. C'est que ces flèches, tirées d'une
feuille du palmier «coucourite», empennées de coton, longues de
neuf à dix pouces, pointues comme une aiguille, sont empoisonnées
avec le «curare».
Le curare ou «wourah», cette liqueur «qui tue tout bas», disent
les Indiens, est préparée avec le suc d'une sorte d'euphorbiacée
et le jus d'une strychnos bulbeuse, sans compter la pâte de
fourmis venimeuses et les crochets de serpents, venimeux aussi,
qu'on y mélange.
«C'est vraiment là un terrible poison, dit Manoel. Il attaque
directement dans le système nerveux ceux des nerfs par lesquels se
font les mouvements soumis à la volonté. Mais le coeur n'est pas
atteint, et il ne cesse de battre jusqu'à l'extinction des
fonctions vitales. Et pourtant, contre cet empoisonnement, qui
commence par l'engourdissement des membres, on ne connaît pas
d'antidote!»
Très heureusement, ces Muras ne firent pas de démonstrations
hostiles, bien qu'ils aient pour les blancs une haine prononcée.
Ils n'ont plus, il est vrai, la valeur de leurs ancêtres.
À la nuit tombante, une flûte à cinq trous fit entendre derrière
les arbres de l'île quelques chants en mode mineur. Une autre
flûte lui répondit. Cet échange de phrases musicales dura pendant
deux ou trois minutes, et les Muras disparurent.
Fragoso, dans un moment de bonne humeur, avait tenté de leur
répondre par une chanson de sa façon; mais Lina s'était trouvée là
fort à propos pour lui mettre la main sur la bouche et l'empêcher
de montrer ses petits talents de chanteur, qu'il prodiguait
volontiers.
Le 2 août, à trois heures du soir, la jangada arrivait, à vingt
lieues de là, à l'entrée de ce lac Apoara, qui alimente de ses
eaux noires le rio du même nom, et deux jours après, vers cinq
heures, elle s'arrêtait à l'entrée du lac Coary.
Ce lac est un des plus grands qui soient en communication avec
l'Amazone, et il sert de réservoir à différents rios. Cinq ou six
affluents s'y jettent, s'y emmagasinent, s'y mélangent, et un
étroit furo les déverse dans la principale artère.
Après avoir entrevu les hauteurs du hameau de Tahua-Miri, monté
sur ses pilotis, comme sur des échasses, pour se garder contre
l'inondation des crues qui envahissent souvent ces basses grèves,
la jangada s'amarra, afin de passer la nuit.
La halte se fit en vue du village de Coary, une douzaine de
maisons assez délabrées, bâties au milieu d'épais massifs
d'orangers et de calebassiers. Rien de plus changeant que l'aspect
de ce hameau, suivant que, par suite de l'élévation ou de
l'abaissement des eaux, le lac présente une vaste étendue liquide,
ou se réduit à un étroit canal, qui n'a même plus assez de
profondeur pour communiquer avec l'Amazone.
Le lendemain matin, 5 août, on repartit dès l'aube, on passa
devant le canal de Yucura, qui appartient à ce système si
enchevêtré des lacs et des furos du rio Zapura, et, le 6 août au
matin, on arriva à l'entrée du lac de Miana.
Aucun incident nouveau ne s'était produit dans la vie du bord, qui
s'accomplissait avec une régularité presque méthodique.
Fragoso, toujours poussé par Lina, ne cessait de surveiller
Torrès. Plusieurs fois, il essaya de le faire parler sur sa vie
passée; mais l'aventurier éludait toute conversation à ce sujet,
et finit même par se tenir dans une extrême réserve avec le
barbier.
Quant à ses rapports avec la famille Garral, ils étaient toujours
les mêmes. S'il parlait peu à Joam, il s'adressait plus volontiers
à Yaquita et à sa fille, sans paraître remarquer l'évidente
froideur qui l'accueillait. Toutes deux se disaient, d'ailleurs,
qu'après l'arrivée de la jangada à Manao, Torrès les quitterait et
qu'on n'entendrait plus parler de lui. En cela, Yaquita suivait
les conseils du padre Passanha, qui l'exhortait à prendre
patience; mais le bon père avait un peu plus de mal avec Manoel,
très disposé à remettre sérieusement à sa place l'intrus,
malencontreusement embarqué sur la jangada.
Le seul fait qui se passa dans cette soirée fut celui-ci:
Une pirogue, qui descendait le fleuve, accosta la jangada, après
une invitation qui lui fut adressée par Joam Garral.
«Tu vas à Manao? demanda-t-il à l'Indien, qui montait et dirigeait
la pirogue.
--Oui, répondit l'Indien.
--Tu y seras?...
--Dans huit jours.
Alors tu y arriveras bien avant nous. Veux-tu te charger de
remettre une lettre à son adresse?
--Volontiers.
--Prends donc cette lettre, mon ami, et porte-la à Manao.»
L'Indien prit la lettre que lui présentait Joam Garral, et une
poignée de reis fut le prix de la commission qu'il s'engageait à
faire.
Aucun des membres de la famille, alors retirés dans l'habitation,
n'eut connaissance de ce fait. Seul, Torrès en fut témoin. Il
entendit même les quelques mots échangés entre Joam Garral et
l'Indien, et, à sa physionomie qui se rembrunit, il était facile
de voir que l'envoi de cette lettre ne laissait pas que de le
surprendre.
CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
UNE ATTAQUE
Cependant, si Manoel ne disait rien, pour ne pas provoquer quelque
scène violente à bord, le lendemain, il eut la pensée de
s'expliquer avec Benito au sujet de Torrès.
«Benito, lui dit-il, après l'avoir emmené à l'avant de la jangada,
j'ai à te parler.»
Benito, si souriant d'ordinaire, s'arrêta en regardant Manoel, et
tout son visage s'assombrit.
«Je sais pourquoi, dit-il. Il s'agit de Torrès?
--Oui, Benito!
--Eh bien, moi aussi, j'ai à te parler de lui, Manoel.
--Tu as donc remarqué ses assiduités près de Minha! dit Manoel en
pâlissant.
--Ah! ce n'est pas un sentiment de jalousie qui t'anime contre un
pareil homme? dit vivement Benito.
--Non, certes! répondit Manoel. Dieu me garde de faire une telle
injure à la jeune fille qui va devenir ma femme! Non, Benito! Elle
a cet aventurier en horreur! Ce n'est donc de rien de pareil qu'il
s'agit, mais il me répugne de voir cet aventurier s'imposer
continuellement par sa présence, par son insistance, à ta mère et
à ta soeur, et chercher à s'introduire dans l'intimité de ta
famille, qui est déjà la mienne!
--Manoel, répondit gravement Benito, je partage ta répulsion pour
ce douteux personnage, et, si je n'avais consulté que mon
sentiment, j'aurais déjà chassé Torrès de la jangada! Mais je n'ai
pas osé!
--Tu n'as pas osé? répliqua Manoel, en saisissant la main de son
ami. Tu n'as pas osé!...
--Écoute-moi, Manoel, reprit Benito. Tu as bien observé Torrès,
n'est-ce pas? Tu as remarqué son empressement près de ma soeur!
Rien de plus vrai! Mais, pendant que tu voyais cela, tu ne voyais
pas que cet homme inquiétant ne perd mon père des yeux ni de loin
ni de près, et qu'il semble avoir comme une arrière-pensée
haineuse en le regardant avec une obstination inexplicable!
--Que dis-tu là, Benito? Aurais-tu des raisons de penser que
Torrès en veut à Joam Garral?
--Aucune... Je ne pense rien! répondit Benito. Ce n'est qu'un
pressentiment! Mais observe bien Torrès, étudie avec soin sa
physionomie, et tu verras quel mauvais sourire il a, lorsque mon
père vient à passer à la portée de son regard!
--Eh bien, s'écria Manoel, s'il en est ainsi, Benito, raison de
plus pour le chasser!
--Raison de plus... ou raison de moins ... répondit le jeune
homme. Manoel... je crains... Quoi? ... Je ne sais... Mais obliger
mon père à congédier Torrès... cela peut être imprudent! Je te le
répète... j'ai peur, sans qu'aucun fait positif me permette de
m'expliquer à moi-même cette peur!»
Une sorte de frémissement de colère agitait Benito pendant qu'il
parlait ainsi. «Alors, dit Manoel, tu crois qu'il faut attendre?
--Oui... attendre, avant de prendre un parti, mais surtout, nous
tenir sur nos gardes!
--Après tout, répondit Manoel, dans une vingtaine de jours, nous
serons arrivés à Manao. C'est là que doit s'arrêter Torrès. C'est
donc là qu'il nous quittera, et nous serons pour toujours
débarrassés de sa présence! Jusque-là, ayons l'oeil sur lui!
--Tu me comprends, Manoel, répondit Benito.
--Je te comprends, mon ami, mon frère! reprit Manoel, bien que je
ne partage pas, bien que je ne puisse partager toutes tes
craintes! Quel lien pourrait-il exister entre ton père et cet
aventurier? Évidemment ton père ne l'a jamais vu!
--Je ne dis pas que mon père connaisse Torrès, répondit Benito,
mais oui!... il me semble que Torrès connaît mon père!... Que
faisait-il, cet homme, aux environs de la fazenda, lorsque nous
l'avons rencontré dans la forêt d'Iquitos? Pourquoi a-t-il refusé
dès lors l'hospitalité que nous lui offrions, pour s'arranger
ensuite de façon à devenir presque forcément notre compagnon de
voyage? Nous arrivons à Tabatinga et il s'y trouve comme s'il nous
attendait! Le hasard est-il pour tout dans ces rencontres, ou
serait-ce la suite d'un plan préconçu? Devant le regard à la fois
fuyant et obstiné de Torrès, tout cela me revient à l'esprit!...
Je ne sais... je me perds dans ces choses inexplicables! Ah!
pourquoi ai-je eu cette idée de lui offrir de s'embarquer sur
notre jangada!
--Calme-toi, Benito... je t'en prie!
--Manoel! s'écria Benito, qui semblait ne pouvoir plus se
contenir, crois-tu donc que, s'il ne s'agissait que de moi, cet
homme, qui ne nous inspire que répulsion et dégoût, j'aurais
hésité à le jeter par-dessus bord! Mais, si, en effet, c'est de
mon père qu'il s'agit, je crains, en cédant à mes impressions,
d'aller contre mon but! Quelque chose me dit qu'avec cet être
tortueux, il peut y avoir péril à agir avant qu'un fait nous en
ait donné le droit... le droit et le devoir!... En somme, sur la
jangada, nous l'avons sous la main, et, en faisant tous deux bonne
garde autour de mon père, nous ne pouvons pas manquer, si sûr que
soit son jeu, de le forcer à se démasquer, à se trahir! Donc,
attendons encore!»
L'arrivée de Torrès sur l'avant de la jangada interrompit la
conversation des deux jeunes gens. Torrès les regarda en dessous,
mais il ne leur adressa pas la parole.
Benito ne se trompait pas, lorsqu'il disait que les yeux de
l'aventurier étaient attachés à la personne de Joam Garral, toutes
les fois qu'il ne se sentait pas observé.
Non! il ne se trompait pas, lorsqu'il affirmait que la figure de
Torrès devenait sinistre en regardant son père!
Par quel mystérieux lien, de ces deux hommes, l'un, la noblesse
même, pouvait-il,--sans le savoir, cela était clair--, être lié
à l'autre?
La situation étant donnée, il était certes difficile que Torrès,
maintenant surveillé tout à la fois par les deux jeunes gens, par
Fragoso et Lina, pût faire un mouvement qui ne serait pas
sur-le-champ réprimé. Peut-être le comprit-il. En tout cas, il ne
le laissa pas voir et ne changea rien à sa manière d'être.
Satisfaits de s'être expliqués, Manoel et Benito se promirent de
le garder à vue, sans rien faire qui pût mettre son attention en
éveil.
Pendant les jours suivants, la jangada dépassa l'entrée des furos
Camara, Aru, Yuripari, de la rive droite, dont les eaux, au lieu
de se déverser dans l'Amazone, vont, au sud, alimenter le rio des
Purus et reviennent par lui au grand fleuve. Le 10 août, à cinq
heures du soir, on faisait escale à l'île des Cocos.
Là se trouvait un établissement de séringuaire. Ce nom est celui
du fabricant de caoutchouc, tiré du «seringueira», arbre dont le
nom scientifique est «siphonia elastica».
On dit que, par négligence ou mauvaise exploitation, le nombre de
ces arbres diminue dans le bassin de l'Amazone; mais les forêts de
seringueiras soit encore très considérables sur les bords du
Madeira, du Purus et autres affluents du fleuve.
Ils étaient là une vingtaine d'Indiens, récoltant et manipulant le
caoutchouc, opération qui se fait plus spécialement pendant les
mois de mai, juin et juillet.
Après avoir reconnu que les arbres, bien préparés par les crues du
fleuve qui avaient inondé leurs tiges à une hauteur de quatre
pieds environ, se trouvaient dans de bonnes conditions pour la
récolte, les Indiens s'étaient mis à la besogne.
Incisions faites dans l'aubier des seringueiras, ils avaient
attaché au-dessous de la plaie de petits pots que vingt-quatre
heures devaient suffire à remplir d'un suc laiteux, qu'on peut
aussi récolter au moyen d'un bambou creux et d'un récipient placé
au pied de l'arbre.
Ce suc recueilli, afin d'empêcher l'isolement de ses particules
résineuses, les Indiens le soumettent à une fumigation sur un feu
de noix de palmier assaï. En étalant le suc sur une pelle de bois
qu'on agite dans la fumée, on produit presque instantanément sa
coagulation; il revêt une teinte grise jaunâtre et se solidifie.
Les couches qui se forment successivement sont alors détachées de
la pelle; on les expose au soleil, elles se durcissent encore et
prennent la couleur brune que l'on connaît. À cet instant, la
fabrication est achevée.
Benito, trouvant l'occasion excellente, acheta à ces Indiens toute
la quantité de caoutchouc emmagasinée dans leurs cabanes, qui sont
élevées sur pilotis. Le prix qu'il leur en donna était
suffisamment rémunérateur, et ils se montrèrent fort satisfaits.
Quatre jours plus tard, le 14 août, la jangada passait devant les
bouches du Purus.
C'est encore un des grands tributaires de droite de l'Amazone, et
il paraît offrir plus de cinq cents lieues de cours navigable,
même à de forts bâtiments. Il s'enfonce dans le sud-ouest et
mesure près de quatre mille pieds à son embouchure. Après avoir
coulé sous l'ombrage des ficus, des tahuaris, des palmiers
«nipas», des cécropias, c'est véritablement par cinq bras qu'il se
jette dans l'Amazone[12].
En cet endroit, le pilote Araujo pouvait manoeuvrer avec une
grande aisance. Le cours du fleuve était moins obstrué d'îles, et,
en outre, sa largeur, d'une rive à l'autre, pouvait être estimée à
deux lieues au moins.
Aussi le courant entraînait-il plus uniformément la jangada, qui,
le 18 août, s'arrêtait devant le village de Pesquero, pour y
passer la nuit.
Le soleil était déjà très bas sur l'horizon, et, avec cette
rapidité spéciale aux basses latitudes, il allait tomber presque
perpendiculairement, comme un énorme bolide. La nuit devait
succéder au jour presque sans crépuscule, comme ces nuits de
théâtre que l'on fait en baissant brusquement la rampe.
Joam Garral et sa femme, Lina et la vieille Cybèle étaient devant
l'habitation.
Torrès, après avoir un instant tourné autour de Joam Garral, comme
s'il voulait lui parler en particulier, gêné peut-être par
l'arrivée du padre Passanha qui venait souhaiter le bonsoir à la
famille, était enfin rentré dans sa cabine.
Les Indiens et les noirs, étendus le long du bord, se tenaient à
leur poste de manoeuvre. Araujo, assis à l'avant, étudiait le
courant, dont le fil s'allongeait dans une direction rectiligne.
Manoel et Benito, l'oeil ouvert, mais causant et fumant d'un air
indifférent, se promenaient sur la partie centrale de la jangada
en attendant l'heure du repos.
Tout à coup, Manoel arrêta Benito de la main et lui dit:
«Quelle singulière odeur? Est-ce que je me trompe? Ne sens-tu
pas?... On dirait vraiment...
On dirait une odeur de musc échauffé! répondit Benito. Il doit y
avoir des caïmans endormis sur la grève voisine!
--Eh bien! la nature a sagement fait en permettant qu'ils se
trahissent ainsi!
--Oui, dit Benito, cela est heureux, car ce sont des animaux
assez redoutables.»
Le plus souvent, à la tombée du jour, ces sauriens aiment à
s'étendre sur les plages, où ils s'installent plus commodément
pour passer la nuit. Là, blottis à l'orifice de trous dans
lesquels ils sont entrés à reculons, ils dorment la bouche ouverte
et la mâchoire supérieure dressée verticalement, à moins qu'ils
n'attendent ou ne guettent une proie. Se précipiter pour
l'atteindre, soit en nageant sous les eaux avec leur queue pour
tout moteur, soit en courant sur les grèves avec une rapidité que
l'homme ne peut égaler, ce n'est qu'un jeu pour ces amphibies.
C'est là, sur ces vastes grèves, que les caïmans naissent, vivent
et meurent, non sans avoir donné des exemples d'une extraordinaire
longévité. Non seulement les vieux, les centenaires, se
reconnaissent à la mousse verdâtre qui tapisse leur carapace et
aux verrues dont elle est semée, mais aussi à leur férocité
naturelle qui s'accroît avec l'âge. Ainsi que l'avait dit Benito,
ces animaux peuvent être redoutables, et il convient de se mettre
en garde contre leurs attaques.
Tout à coup, ces cris se font entendre vers l'avant:
«Caïmans! caïmans!»
Manoel et Benito se redressent et regardent.
Trois gros sauriens, longs de quinze à vingt pieds, étaient
parvenus à se hisser sur la plate-forme de la jangada. «Aux
fusils! aux fusils! cria Benito, en faisant signe aux Indiens et
aux noirs de revenir en arrière.
À la maison! répondit Manoel. C'est plus pressé!
Et, en effet, comme il ne fallait pas essayer de lutter
directement, le mieux était de se mettre à l'abri tout d'abord.
Ce fut fait en un instant. La famille Garral s'était réfugiée dans
la maison, où les deux jeunes gens la rejoignirent. Les Indiens et
les noirs avaient regagné leurs carbets et leurs cases.
Au moment de refermer la porte de la maison:
«Et Minha? dit Manoel.
Elle n'est pas là! répondit Lina, qui venait de courir à la
chambre de sa maîtresse.
--Grand Dieu! Où est-elle?» s'écria sa mère.
Et tous d'appeler à la fois: «Minha! Minha!» Pas de réponse. «Elle
est donc à l'avant de la jangada? dit Benito.
--Minha!» cria Manoel.
Les deux jeunes gens, Fragoso, Joam Garral, ne songeant plus au
danger, se jetèrent hors de la maison, des fusils à la main.
À peine étaient-ils au dehors, que deux des caïmans, faisant
demi-tour, couraient sur eux.
Une chevrotine dans la tête, près de l'oeil, tirée par Benito,
arrêta l'un de ces monstres, qui, mortellement frappé, se débattit
avec de violentes convulsions et retomba sur le flanc.
Mais déjà le second était là, il se jetait en avant, et il n'y
avait plus moyen de l'éviter.
En effet, l'énorme caïman s'était précipité à la rencontre de Joam
Garral, et, après l'avoir renversé d'un coup de queue, il revenait
sur lui, les mâchoires ouvertes.
À ce moment, Torrès, s'élançant hors de sa cabine, une hache à la
main, en porta un si heureux coup, que le tranchant entra dans la
mâchoire du caïman et y resta enfoncé, sans qu'il pût s'en
défaire. Aveuglé par le sang, l'animal se lança de côté, et,
volontairement ou non, il retomba et se perdit dans le fleuve.
«Minha! Minha!» criait toujours Manoel, éperdu, qui avait gagné
l'avant de la jangada.
Tout à coup, la jeune fille apparut. Elle s'était d'abord réfugiée
dans la cabane d'Araujo; mais cette cabane venait d'être renversée
par la poussée puissante du troisième caïman, et maintenant Minha
fuyait vers l'arrière, poursuivie par ce monstre, qui n'était pas
à six pieds d'elle.
Minha tomba.
Une deuxième balle, ajustée par Benito, ne put arrêter le caïman!
Elle ne frappa que la carapace de l'animal, dont les écailles
volèrent en éclats, sans avoir été pénétrée.
Manoel s'élança vers la jeune fille pour la relever, l'emporter,
l'arracher à la mort!... Un coup de queue, lancé latéralement par
l'animal, le renversa à son tour.
Minha, évanouie, était perdue, et déjà la bouche du caïman
s'ouvrait pour la broyer!...
Ce fut alors que Fragoso, bondissant sur l'animal, lui plongea un
couteau jusqu'au fond de la gorge, au risque d'avoir le bras coupé
par les deux mâchoires, si elles se refermaient brusquement.
Fragoso put retirer son bras à temps; mais il ne put éviter le
choc du caïman, et il fut entraîné dans le fleuve, dont les eaux
devinrent rouges sur un large espace.
«Fragoso! Fragoso!» avait crié Lina, qui venait de s'agenouiller
sur le bord de la jangada.
Un instant après, Fragoso reparaissait à la surface de
l'Amazone... Il était sain et sauf.
Mais, au péril de sa vie, il avait sauvé la jeune fille, qui
revenait à elle, et comme, de toutes ces mains que lui tendaient
Manoel, Yaquita, Minha, Lina, Fragoso ne savait à laquelle
répondre, il finit par presser celle de la jeune mulâtresse.
Cependant, si Fragoso avait sauvé Minha, c'était certainement à
l'intervention de Torrès que Joam Garral devait son salut.
Ce n'était donc pas à la vie du fazender qu'il en voulait, cet
aventurier. Devant ce fait évident, il fallait bien l'admettre.
Manoel interpella tout bas Benito.
«C'est vrai» répondit Benito embarrassé, tu as raison, et, dans ce
sens, c'est un cruel souci de moins! Et cependant, Manoel, mes
soupçons subsistent toujours! On peut être le pire ennemi d'un
homme, tout en ne voulant pas sa mort!»
Cependant Joam Garral s'était approché de Torrès. «Merci, Torrès»,
dit-il en lui tendant la main.
L'aventurier fit quelques pas en arrière sans rien répondre.
«Torrès, reprit Joam Garral, je regrette que vous arriviez au
terme de votre voyage, et que nous devions nous séparer dans
quelques jours! Je vous dois...
Joam Garral, répondit Torrès, vous ne me devez rien! Votre vie
m'était précieuse entre toutes! Mais, si vous le permettez... j'ai
réfléchi... au lieu de m'arrêter à Manao, je descendrai jusqu'à
Bélem.--Voulez-vous m'y conduire?»
Joam Garral répondit par un signe affirmatif.
En entendant cette demande, Benito, dans un mouvement irréfléchi,
fut sur le point d'intervenir; mais Manoel l'arrêta, et le jeune
homme se contint, non sans un violent effort.
CHAPITRE DIX-HUITIÈME
LE DÎNER D'ARRIVÉE
Le lendemain, après une nuit qui avait à peine suffi à calmer tant
d'émotions, on se démarra de cette plage aux caïmans et l'on
repartit. Avant cinq jours, si rien ne contrariait sa marche, la
jangada devait avoir touché au port de Manao.
La jeune fille était maintenant tout à fait remise de sa frayeur;
ses yeux et son sourire remerciaient à la fois tous ceux qui
avaient risqué leur vie pour elle.
Quant à Lina, il semblait qu'elle fût plus reconnaissante envers
le courageux Fragoso que si c'eût été elle qu'il eût sauvée!
«Je vous revaudrai cela tôt ou tard, monsieur Fragoso! dit-elle en
lui souriant.
--Et comment, mademoiselle Lina?
--Oh! vous le savez bien!
Alors, si je le sais, que ce soit tôt et non tard!» répondit
l'aimable garçon.
Et, de ce jour, il fut bien entendu que la charmante Lina était la
fiancée de Fragoso, que leur mariage s'accomplirait en même temps
que celui de Minha et de Manoel, et que le nouveau couple
resterait à Bélem près des jeunes mariés.
«Voilà qui est bien, répétait sans cesse Fragoso, mais je n'aurais
jamais cru que le Para fût si loin!»
Quant à Manoel et à Benito, ils avaient eu une longue conversation
au sujet de ce qui s'était passé. Il ne pouvait plus être question
d'obtenir de Joam Garral le congédiement de son sauveur.
«Votre vie m'était précieuse entre toutes», avait dit Torrès.
Cette réponse, à la fois hyperbolique et énigmatique, qui était
échappée à l'aventurier, Benito l'avait entendue et retenue.
Provisoirement, les deux jeunes gens ne pouvaient donc rien. Plus
que jamais, ils en étaient réduits à attendre,--à attendre non
plus quatre ou cinq jours, mais sept ou huit semaines encore,
c'est-à-dire tout le temps qu'il faudrait à la jangada pour
descendre jusqu'à Bélem.
«Il y a dans tout cela je ne sais quel mystère que je ne puis
comprendre! dit Benito.
Oui, mais nous sommes rassurés sur un point, répondit Manoel. Il
est bien certain, Benito, que Torrès n'en veut pas à la vie de ton
père. Pour le surplus, nous veillerons encore!»
Du reste, il sembla qu'à partir de ce jour Torrès voulût se
montrer plus réservé. Il ne chercha aucunement à s'imposer à la
famille et fut même moins assidu près de Minha. Il se fit donc une
détente dans cette situation, dont tous, sauf Joam Garral peut-être,
sentaient la gravité.
Le soir du même jour, on laissa sur la droite du fleuve l'île
Baroso, formée par un furo de ce nom, et le lac Manaoari, qui est
alimenté par une série confuse de petits tributaires.
La nuit se passa sans incidents, mais Joam Garral avait recommandé
de veiller avec grand soin.
Le lendemain, 20 août, le pilote, qui tenait à suivre d'assez près
la rive droite à cause des capricieux remous de gauche, s'engagea
entre la berge et les îles.
Au-delà de cette berge, le territoire était semé de lacs grands et
petits, tels que le Calderon, le Huarandeina, et quelques autres
lagons à eaux noires. Ce système hydrographique marquait
l'approche du rio Negro, le plus remarquable de tous les affluents
de l'Amazone. En réalité, c'était encore le nom de Solimoës que
portait le grand fleuve; mais, après l'embouchure du rio Negro, il
allait prendre celui qui l'a rendu célèbre entre tous les cours
d'eau du monde.
Pendant cette journée, la jangada eut à naviguer dans des
conditions fort curieuses.
Le bras, suivi par le pilote entre l'île Calderon et la terre,
était fort étroit, bien qu'il parût assez large. Cela tenait à ce
qu'une grande partie de l'île, peu élevée au-dessus du niveau
moyen, était encore recouverte par les hautes eaux de la crue.
De chaque côté étaient massées des forêts d'arbres géants, dont
les cimes s'étageaient à cinquante pieds au-dessus du sol, et, se
rejoignant d'une rive à l'autre, formaient un immense berceau.
Sur la gauche, rien de plus pittoresque que cette forêt inondée,
qui semblait avoir été plantée au milieu d'un lac. Les fûts des
arbres sortaient d'une eau tranquille et pure, dans laquelle tout
l'entrelacement de leurs rameaux se réfléchissait avec une
incomparable pureté. Ils eussent été dressés au-dessus d'une
immense glace, comme ces arbustes en miniature de certains
surtouts de table que leur réflexion n'eût pas été plus parfaite.
La différence entre l'image et la réalité n'aurait pu être
établie. Doubles de grandeur, terminés en haut comme en bas par un
vaste parasol de verdure, ils semblaient former deux hémisphères,
dont la jangada paraissait suivre un des grands cercles à
l'intérieur.
Il avait fallu, en effet, laisser le train de bois s'aventurer
sous ces arceaux auxquels se brisait le léger courant du fleuve.
Impossible de reculer. De là, obligation de manoeuvrer avec une
extrême précision pour éviter les chocs de droite et de gauche.
En cela se montra toute l'habileté du pilote Araujo, qui fut
d'ailleurs parfaitement secondé par son équipe. Les arbres de la
forêt fournissaient de solides points d'appui aux longues gaffes,
et la direction fut maintenue. Le moindre heurt, qui aurait pu
faire venir la jangada en travers, eût provoqué un démolissement
complet de l'énorme charpente, et causé la perte, sinon du
personnel, du moins de la cargaison qu'elle portait.
«En vérité, c'est fort beau, dit Minha, et il nous serait fort
agréable de toujours voyager de la sorte, sur cette eau si
paisible, à l'abri des rayons du soleil!
--Ce serait à la fois agréable et dangereux, chère Minha,
répondit Manoel. Dans une pirogue, il n'y aurait sans doute rien à
craindre en naviguant ainsi; mais, sur un long train de bois,
mieux vaut le cours libre et dégagé d'un fleuve.
--Avant deux heures, nous aurons entièrement traversé cette
forêt, dit le pilote.
--Regardons bien alors! s'écria Lina. Toutes ces belles choses
passent si vite! Ah! chère maîtresse, voyez-vous ces bandes de
singes qui s'ébattent dans les hautes branches des arbres, et les
oiseaux qui se mirent dans cette eau pure!
--Et les fleurs qui s'entrouvrent à la surface, répondit Minha,
et que le courant berce comme une brise!
--Et ces longues lianes, qui sont capricieusement tendues d'un
arbre à l'autre! ajouta la jeune mulâtresse.
--Et pas de Fragoso au bout! dit le fiancé de Lina. C'était
pourtant une belle fleur que vous avez cueillie là dans la forêt
d'Iquitos!
--Voyez-vous cette fleur unique au monde! répondit Lina en se
moquant. Ah! maîtresse, regardez ces magnifiques plantes!»
Et Lina montrait des nympheas aux feuilles colossales, dont les
fleurs portaient des boutons gros comme des noix de coco. Puis
c'étaient, à l'endroit où se dessinaient les rives immergées, des
paquets de ces roseaux «mucumus» à larges feuilles, dont les tiges
élastiques peuvent s'écarter pour donner passage à une pirogue et
se referment derrière elle. Il y avait là de quoi tenter un
chasseur, car tout un monde d'oiseaux aquatiques voletait entre
ces hautes touffes agitées par le courant.
Des ibis, posés dans une attitude épigraphique, sur quelque vieux
tronc à demi renversé; des hérons gris, immobiles au bout d'une
patte; de graves flamants, qui ressemblaient de loin à des
ombrelles roses déployées dans le feuillage, et bien d'autres
phénicoptères de toutes couleurs animaient ce marais provisoire.
Mais aussi, à fleur d'eau, se glissaient de longues et rapides
couleuvres, peut-être quelques-uns de ces redoutables gymnotes,
dont les décharges électriques, répétées coup sur coup, paralysent
l'homme ou l'animal le plus robuste et finissent par le tuer.
Il fallait y prendre garde, et plus encore, peut-être, à ces
serpents «sucurijus», qui, lovés au stipe de quelque arbre, se
déroulent, se détendent, saisissent leur proie, l'étreignent sous
leurs anneaux assez puissants pour broyer un boeuf. N'a-t-on pas
rencontré dans les forêts amazoniennes de ces reptiles longs de
trente à trente-cinq pieds, et même, au dire de M. Carrey, n'en
existe-t-il pas dont la longueur atteint quarante-sept pieds et
qui sont aussi gros qu'une barrique!
En vérité, un de ces sucurijus, lancé à la surface de la jangada,
eût été aussi redoutable qu'un caïman!
Très heureusement, les passagers n'eurent à lutter ni contre les
gymnotes ni contre les serpents, et le passage à travers la forêt
inondée, qui dura deux heures environ, s'acheva sans accidents.
Trois jours s'écoulèrent. On approchait de Manao.
Vingt-quatre heures encore, et la jangada serait à l'embouchure du
rio Negro, devant cette capitale de la province des Amazones.
En effet, le 23 août, à cinq heures du soir, elle s'arrêtait à la
pointe septentrionale de l'île Muras, sur la rive droite du
fleuve. Il n'y avait plus qu'à le traverser obliquement, Sur une
distance de quelques milles, pour arriver au port. Mais le pilote
Araujo ne voulut pas, avec raison, se hasarder ce jour-là, la nuit
approchant. Les trois milles qui restaient à parcourir exigeraient
trois heures de navigation, et, pour couper le cours du fleuve, il
importait avant tout d'y voir clair.
Ce soir-là, le dîner, qui devait être le dernier de cette première
partie du voyage, ne fut pas servi sans quelque cérémonie. La
moitié du cours de l'Amazone franchi dans ces conditions, cela
valait bien la peine que l'on fît un joyeux repas. Il fut convenu
que l'on boirait «à la santé du fleuve des Amazones» quelques
verres de cette généreuse liqueur que distillent les coteaux de
Porto ou de Setubal.
En outre, ce serait comme le dîner de fiançailles de Fragoso et de
la charmante Lina. Celui de Manoel et de Minha avait eu lieu à la
fazenda d'Iquitos, quelques semaines auparavant. Après le jeune
maître et la jeune maîtresse, c'était le tour de ce fidèle couple,
auquel les attachaient tant de liens de reconnaissance!
Aussi, au milieu de cette honnête famille, Lina, qui devait rester
au service de sa maîtresse, Fragoso, qui allait entrer au service
de Manoel Valdez, s'assirent-ils à la table commune, et même à la
place d'honneur, qui leur fut réservée.
Torrès assistait naturellement à ce dîner, digne de l'office et de
la cuisine de la jangada.
L'aventurier, assis en face de Joam Garral, toujours taciturne,
écouta ce qui se disait beaucoup plus qu'il ne prit part à la
conversation. Benito, sans en avoir l'air, l'observait
attentivement. Les regards de Torrès, constamment attachés sur son
père, avaient un éclat singulier. On eût dit ceux d'un fauve,
cherchant à fasciner sa proie, avant de se jeter sur elle.
Manoel, lui, causait le plus souvent avec la jeune fille.
Entre temps, ses yeux se portaient aussi sur Torrès; mais, en
somme, mieux que Benito, il avait pris son parti d'une situation
qui, si elle ne finissait pas à Manao, finirait certainement à
Bélem.
Le dîner fut assez gai. Lina l'anima de sa bonne humeur, Fragoso
de ses joyeuses reparties. Le padre Passanha regardait gaiement
tout ce petit monde qu'il chérissait, et ces deux jeunes couples
que sa main devait bientôt bénir dans les eaux du Para.
«Mangez bien, padre, dit Benito, qui finit par se mêler à la
conversation générale, faites honneur à ce repas de fiançailles!
Il vous faudra des forces pour célébrer tant de mariages à la
fois!
--Eh! mon cher enfant, répondit le padre Passanha, trouve-nous
une belle et honnête jeune fille qui veuille de toi, et tu verras
si je ne suffirai pas à vous marier encore tous deux!
--Bien répondu! padre, s'écria Manoel. Buvons au prochain mariage
de Benito!
--Nous lui chercherons à Bélem une jeune et belle fiancée, dit
Minha, et il faudra bien qu'il fasse comme tout le monde!
--Au mariage de monsieur Benito! dit Fragoso, qui aurait voulu
que le monde entier convolât avec lui.
--Ils ont raison, mon fils, dit Yaquita. Moi aussi, je bois à ton
mariage, et puisses-tu être heureux comme le seront Minha et
Manoel, comme je l'ai été près de ton père!
--Comme vous le serez toujours, il faut l'espérer, dit alors
Torrès en buvant un verre de Porto, sans avoir fait raison à
personne. Chacun ici a son bonheur dans sa main!
On n'aurait pu dire pourquoi, mais ce souhait, venant de
l'aventurier, fit une impression fâcheuse. Manoel sentit cela, et,
voulant réagir contre ce sentiment:
«Voyons, padre, pendant que nous y sommes, est-ce qu'il n'y aurait
pas encore quelques couples à fiancer sur la jangada?
--Je ne pense pas, répondit le padre Passanha... à moins que
Torrès... Vous n'êtes pas marié, je crois?
--Non, je suis et j'ai toujours été garçon!» Benito et Manoel
crurent voir qu'en parlant ainsi, le regard de Torrès allait
chercher celui de la jeune fille.
«Et qui vous empêcherait de vous marier? reprit le padre Passanha.
À Bélem, vous pourriez trouver une femme dont l'âge serait en
rapport avec le vôtre, et il vous serait peut-être possible de
vous fixer dans la ville. Cela vaudrait mieux que cette vie
errante dont vous n'avez pas tiré jusqu'ici grand avantage!
--Vous avez raison, padre, répondit Torrès. Je ne dis pas non!
D'ailleurs, l'exemple est contagieux. À voir tous ces jeunes
fiancés, cela met en appétit de mariage! Mais je suis absolument
étranger à la ville de Bélem, et, à moins de circonstances
particulières, cela peut rendre mon établissement plus difficile!
--D'où êtes-vous donc? demanda Fragoso, qui avait toujours cette
arrière-pensée d'avoir déjà rencontré Torrès quelque part.
--De la province de Minas Geraës.
--Et vous êtes né?...
--Dans la capitale même de l'arrayal diamantin, à Tijuco.»
Qui eût regardé Joam Garral, en ce moment, aurait été épouvanté de
la fixité de son regard, qui se croisait avec celui de Torrès.
CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
HISTOIRE ANCIENNE
Mais la conversation allait continuer avec Fragoso, qui reprit
presque aussitôt en ces termes:
«Comment! vous êtes de Tijuco, de la capitale même du district des
diamants?
--Oui! dit Torrès. Est-ce que vous-même, vous êtes originaire de
cette province?
--Non! je suis des provinces du littoral de l'Atlantique, dans le
nord du Brésil, répondit Fragoso.
Vous ne connaissez pas ce pays des diamants, monsieur Manoel?
demanda Torrès.»
Un signe négatif du jeune homme fut toute sa réponse.
«Et vous, monsieur Benito, reprit Torrès en s'adressant au jeune
Garral, qu'il voulait évidemment engager dans cette conversation,
vous n'avez jamais eu la curiosité d'aller visiter l'arrayal
diamantin?
Jamais, répondit sèchement Benito.
--Ah! j'aurais aimé à voir ce pays! s'écria Fragoso, qui,
inconsciemment, faisait le jeu de Torrès. Il me semble que j'eusse
fini par y trouver quelque diamant de grande valeur!
--Et qu'en auriez-vous fait de ce diamant de grande valeur,
Fragoso? demanda Lina.
--Je l'aurais vendu!
--Alors vous seriez riche maintenant?
--Très riche!
--Eh bien, si vous aviez été riche, il y a trois mois seulement,
vous n'auriez jamais eu l'idée de... cette liane?
--Et si je ne l'avais pas eue, s'écria Fragoso, il ne serait pas
venu une charmante petite femme qui... Allons, décidément, Dieu
fait bien ce qu'il fait!
--Vous le voyez, Fragoso, répondit Minha, puisqu'il vous marie
avec ma petite Lina! Diamant pour diamant, vous ne perdrez pas au
change!
--Comment donc, mademoiselle Minha, s'écria galamment Fragoso,
mais j'y gagne!» Torrès, sans doute, ne voulait pas laisser tomber
ce sujet de conversation, car il reprit la parole:
«En vérité, dit-il, il y a eu à Tijuco des fortunes subites, qui
ont dû faire tourner bien des têtes! N'avez-vous pas entendu
parler de ce fameux diamant d'Abaete, dont la valeur a été estimée
à plus de deux millions de cantos de reis[13]. Eh bien, ce sont les
mines du Brésil qui l'ont produit, ce caillou qui pesait une once!
Et ce sont trois condamnés,--oui! trois condamnés à un exil
perpétuel--, qui le trouvèrent par hasard dans la rivière
d'Abaete, à quatre-vingt-dix lieues du Serro do Frio!
Du coup, leur fortune fut faite? demanda Fragoso.
--Eh non! répondit Torrès. Le diamant fut remis au gouverneur
général des mines. La valeur de la pierre ayant été reconnue, le
roi Jean VI de Portugal la fit percer, et il la portait à son cou
dans les grandes cérémonies. Quant aux condamnés, ils obtinrent
leur grâce, mais ce fut tout, et de plus habiles auraient tiré de
là de bonnes rentes!
--Vous sans doute? dit très sèchement Benito.
--Oui... moi!... Pourquoi pas? répondit Torrès. Est-ce que vous
avez jamais visité le district diamantin? ajouta-t-il, en
s'adressant à Joam Garral, cette fois.
Jamais, répondit Joam en regardant Torrès.
--Cela est regrettable, reprit celui-ci, et vous devriez faire un
jour ce voyage. C'est fort curieux, je vous assure! Le district
des diamants est une enclave dans le vaste empire du Brésil,
quelque chose comme un parc de douze lieues de circonférence, et
qui, par la nature du sol, sa végétation, ses terrains sablonneux
enfermés dans un cirque de montagnes, est très différent de la
province environnante. Mais, comme je vous l'ai dit, c'est
l'endroit le plus riche du monde, puisque, de 1807 à 1817, la
production annuelle a été de dix-huit mille carats[14] environ. Ah!
il y avait de beaux coups à faire, non seulement pour les
grimpeurs qui cherchaient la pierre précieuse jusque sur la cime
des montagnes, mais aussi pour les contrebandiers qui la passaient
en fraude! Maintenant, l'exploitation est moins aisée, et les deux
mille noirs, employés au travail des mines par le gouvernement,
sont obligés de détourner des cours d'eau pour en extraire le
sable diamantin. Autrefois, c'était plus commode!
--En effet, répondit Fragoso, le bon temps est passé!
--Mais ce qui est resté facile, c'est de se procurer le diamant à
la façon des malfaiteurs, je veux dire par le vol. Et tenez, vers
1826,--j'avais huit ans alors--, il se passa à Tijuco même un
drame terrible, qui montre que les criminels ne reculent devant
rien, quand ils veulent gagner toute une fortune par un coup
d'audace! Mais cela ne vous intéresse pas sans doute...
--Au contraire, Torrès, continuez, répondit Joam Garral d'une
voix singulièrement calme.
--Soit, reprit Torrès. Il s'agissait, cette fois, de voler des
diamants, et une poignée de ces jolis cailloux-là dans la main,
c'est un million, quelquefois deux!»
Et Torrès, dont la figure exprimait les plus vils sentiments de
cupidité, fit, presque inconsciemment, le geste d'ouvrir et de
fermer la main.
«Voici comment cela se passa, reprit-il. À Tijuco, l'habitude est
d'expédier en une seule fois les diamants recueillis dans l'année.
On les divise en deux lots, suivant leur grosseur, après les avoir
séparés au moyen de douze tamis percés de trous différents. Ces
lots sont enfermés dans des sacs et envoyés à Rio de Janeiro.
Mais, comme ils ont une valeur de plusieurs millions, vous pensez
qu'ils sont bien accompagnés. Un employé, choisi par l'intendant,
quatre soldats à cheval du régiment de la province et dix hommes à
pied forment le convoi. Ils se rendent d'abord à Villa-Rica, où le
général commandant appose son cachet sur les sacs, et le convoi
reprend sa route vers Rio de Janeiro. J'ajoute que, pour plus de
précaution, le départ est toujours tenu secret. Or, en 1826, un
jeune employé, nommé Dacosta, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans
au plus, qui, depuis quelques années, travaillait à Tijuco dans
les bureaux du gouverneur général, combina le coup suivant. Il
s'entendit avec une troupe de contrebandiers et leur apprit le
jour du départ du convoi. Des mesures furent prises par ces
malfaiteurs, qui étaient nombreux et bien armés. Au-delà de
Villa-Rica, pendant la nuit du 22 janvier, la bande tomba à
l'improviste sur les soldats qui escortaient les diamants. Ceux-ci
se défendirent courageusement; mais ils furent massacrés, à
l'exception d'un seul, qui, bien que grièvement blessé, put
s'échapper et rapporta la nouvelle de cet horrible attentat.
L'employé qui les accompagnait n'avait pas été plus épargné que
les soldats de l'escorte. Tombé sous les coups des malfaiteurs, il
avait été entraîné et jeté sans doute dans quelque précipice, car
son corps ne fut jamais retrouvé.
Et ce Dacosta? demanda Joam Garral.
--Eh bien, son crime ne lui profita pas. Par suite de différentes
circonstances, les soupçons ne tardèrent pas à se porter sur lui.
Il fut accusé d'avoir mené toute cette affaire. En vain prétendit-il
qu'il était innocent. Grâce à sa situation, il était en mesure
de connaître le jour où le départ du convoi devait s'effectuer.
Lui seul avait pu prévenir la bande de malfaiteurs. Il fut accusé,
arrêté, jugé, condamné à mort. Or, une pareille condamnation
entraînait l'exécution dans les vingt-quatre heures.
--Ce malheureux fut-il exécuté? demanda Fragoso.
--Non, répondit Torrès. On l'avait enfermé dans la prison de
Villa-Rica, et, pendant la nuit, quelques heures seulement avant
l'exécution, soit qu'il eût agi seul, soit qu'il eût été aidé par
plusieurs de ses complices, il parvint à s'échapper.
--Depuis, on n'a plus jamais entendu parler de cet homme? demanda
Joam Garral.
--Jamais! répondit Torrès. Il aura quitté le Brésil, et
maintenant, sans doute, il mène joyeuse vie en pays lointain, avec
le produit du vol qu'il aura su réaliser.
--Puisse-t-il avoir vécu misérablement, au contraire! répondit
Joam Garral.
--Et puisse Dieu lui avoir donné le remords de son crime!» ajouta
le padre Passanha.
À ce moment, les convives s'étaient levés de table, et, le dîner
achevé, tous sortirent pour aller respirer l'air du soir. Le
soleil s'abaissait sur l'horizon, mais une heure devait s'écouler
encore, avant que la nuit ne fût faite.
«Ces histoires-là ne sont pas gaies, dit Fragoso, et notre dîner
de fiançailles avait mieux commencé!
--Mais c'est votre faute, monsieur Fragoso, répondit Lina.
--Comment, ma faute?
--Oui! c'est vous qui avez continué à parler de ce district et de
ces diamants, dont nous n'avons que faire!
--C'est ma foi vrai! répondit Fragoso, mais je ne pensais pas que
cela finirait de cette façon!
--Vous êtes donc le premier coupable!
--Et le premier puni, mademoiselle Lina, puisque je ne vous ai
pas entendue rire au dessert!»
Toute la famille se dirigeait alors vers l'avant de la jangada.
Manoel et Benito marchaient l'un près de l'autre, sans se parler.
Yaquita et sa fille les suivaient, silencieuses aussi, et tous
ressentaient une inexplicable impression de tristesse, comme s'ils
eussent pressenti quelque grave éventualité.
Torrès se tenait auprès de Joam Garral, qui, la tête inclinée,
semblait profondément abîmé dans ses réflexions, et, à ce moment,
lui mettant la main sur l'épaule:
«Joam Garral, lui dit-il, pourrais-je avoir avec vous un quart
d'heure d'entretien?» Joam Garral regarda Torrès. «Ici? répondit-il.
Non! en particulier!
Venez donc!» Tous deux retournèrent vers la maison, y rentrèrent,
et la porte se referma sur eux.
Il serait difficile de dépeindre ce que chacun éprouva, lorsque
Joam Garral et Torrès eurent quitté la place. Que pouvait-il y
avoir de commun entre cet aventurier et l'honnête fazender
d'Iquitos? Il y avait comme la menace d'un épouvantable malheur
suspendu sur toute cette famille, et personne n'osait
s'interroger.
«Manoel, dit Benito, en saisissant le bras de son ami qu'il
entraîna, quoi qu'il arrive, cet homme débarquera demain à Manao!
Oui!... il le faut!... répondit Manoel.
Et si par lui... oui! par lui, quelque malheur arrive à mon
père... je le tuerai!»
CHAPITRE VINGTIÈME
ENTRE CES DEUX HOMMES
Depuis un instant, seuls dans cette chambre où personne ne pouvait
ni les entendre ni les voir, Joam Garral et Torrès se regardaient,
sans prononcer un seul mot. L'aventurier hésitait-il donc à
parler? Comprenait-il que Joam Garral ne répondrait que par un
silence dédaigneux aux demandes qui lui seraient faites?
Oui, sans doute! Aussi, Torrès n'interrogea-t-il pas. Au début de
cette conversation, il fut affirmatif, il prit le rôle d'un
accusateur.
«Joam, dit-il, vous ne vous appelez pas Garral, vous vous appelez
Dacosta.»
À ce nom criminel que lui donnait Torrès, Joam Garral ne put
retenir un léger frémissement, mais il ne répondit rien.
«Vous êtes Joam Dacosta, reprit Torrès, employé, il y a vingt-trois
ans, dans les bureaux du gouverneur général de Tijuco, et
c'est vous qui avez été condamné dans cette affaire de vol et
d'assassinat!»
Nulle réponse de Joam Garral, dont le calme étrange avait lieu de
surprendre l'aventurier. Celui-ci se trompait-il donc en accusant
son hôte? Non! puisque Joam Garral ne bondissait pas devant ces
terribles accusations. Sans doute, il se demandait où en voulait
venir Torrès.
«Joam Dacosta, reprit celui-ci, je le répète, c'est vous qui avez
été poursuivi dans l'affaire des diamants, convaincu du crime,
condamné à mort, et c'est vous qui vous êtes échappé de la prison
de Villa-Rica, quelques heures avant l'exécution! Répondrez-vous?»
Un assez long silence suivit cette demande directe que venait de
faire Torrès. Joam Garral, toujours calme, était allé s'asseoir.
Son coude reposait sur une petite table, et il regardait fixement
son accusateur, sans baisser la tête.
«Répondrez-vous? reprit Torrès.
--Quelle réponse attendez-vous de moi? dit simplement Joam
Garral.
--Une réponse, répliqua lentement Torrès, qui m'empêche d'aller
trouver le chef de police de Manao, et de lui dire: Un homme est
là, dont l'identité sera facile à établir, qui sera reconnu, même
après vingt-trois années d'absence, et cet homme, c'est
l'instigateur du vol des diamants de Tijuco, c'est le complice des
assassins des soldats de l'escorte, c'est le condamné qui s'est
soustrait au supplice, c'est Joam Garral, dont le vrai nom est
Joam Dacosta.
--Ainsi, dit Joam Garral, je n'aurais rien à craindre de vous,
Torrès, si je vous faisais la réponse que vous attendez?
--Rien, car alors, ni vous ni moi, nous n'aurions intérêt à
parler de cette affaire.
Ni vous, ni moi? répondit Joam Garral. Ce n'est donc pas avec de
l'argent que je dois acheter votre silence?
--Non, quelle que soit la somme que vous m'offriez!
--Que voulez-vous donc alors?
Joam Garral, répondit Torrès, voici quelle est ma proposition. Ne
vous hâtez pas d'y répondre par un refus formel, et rappelez-vous
que vous êtes en mon pouvoir.
Quelle est cette proposition?» demanda Joam Garral.
Torrès se recueillit un instant. L'attitude de ce coupable, dont
il tenait la vie, était bien faite pour le surprendre. Il
s'attendait à quelque débat violent, à des supplications, à des
larmes... Il avait devant lui un homme convaincu des plus grands
crimes, et cet homme ne bronchait pas. Enfin, se croisant les
bras:
«Vous avez une fille, dit-il. Cette fille me plaît, et je veux
l'épouser.»
Sans doute, Joam Garral s'attendait à tout de la part d'un tel
homme, et cette demande ne lui fit rien perdre de son calme.
«Ainsi, dit-il, l'honorable Torrès veut entrer dans la famille
d'un assassin et d'un voleur?
--Je suis seul juge de ce qu'il me convient de faire, répondit
Torrès. Je veux être le gendre de Joam Garral, et je le serai.
--Vous n'ignorez pourtant pas, Torrès, que ma fille va épouser
Manoel Valdez?
--Vous vous dégagerez vis-à-vis de Manoel Valdez.
--Et si ma fille refuse?
--Vous lui direz tout, et, je la connais, elle consentira,
répondit impudemment Torrès.
--Tout?
--Tout, s'il le faut. Entre ses propres sentiments et l'honneur
de sa famille, la vie de son père, elle n'hésitera pas!
--Vous êtes un bien grand misérable, Torrès! dit tranquillement
Joam Garral, que son sang-froid n'abandonnait pas.
--Un misérable et un assassin sont faits pour s'entendre!» À ces
mots, Joam Garral se leva, et, allant à l'aventurier qu'il regarda
bien en face:
«Torrès, dit-il, si vous demandez à entrer dans la famille de Joam
Dacosta, c'est que vous savez que Joam Dacosta est innocent du
crime pour lequel il a été condamné!
--Vraiment!
--Et j'ajoute, reprit Joam Garral, c'est que vous avez la preuve
de son innocence, et que, cette innocence, vous vous réservez de
la proclamer le jour où vous aurez épousé sa fille!
--Jouons franc jeu, Joam Garral, répondit Torrès en baissant la
voix, et, quand vous m'aurez entendu, nous verrons si vous oserez
me refuser votre fille!
--Je vous écoute, Torrès.
--Eh bien, oui, dit l'aventurier en retenant à demi ses paroles,
comme s'il eût eu regret de les laisser s'échapper de ses lèvres,
oui, vous êtes innocent! Je le sais, car je connais le véritable
coupable, et je suis en mesure de prouver votre innocence!
--Et le misérable qui a commis le crime?...
--Il est mort.
--Mort! s'écria Joam Garral, que ce mot fit pâlir malgré lui,
comme s'il lui eût enlevé tout pouvoir de jamais se réhabiliter.
--Mort, répondit Torrès; mais cet homme, que j'ai connu longtemps
après le crime, et sans que je susse qu'il fût criminel, avait
écrit tout au long, de sa main, le récit de cette affaire des
diamants, afin d'en conserver jusqu'aux moindres détails. Sentant
sa fin approcher, il fut pris de remords. Il savait où s'était
réfugié Joam Dacosta, sous quel nom l'innocent s'était refait une
vie nouvelle. Il savait qu'il était riche, au milieu d'une famille
heureuse, mais il savait aussi qu'il devait lui manquer le
bonheur! Eh bien, ce bonheur, il voulut le lui rendre avec
l'honorabilité à laquelle il avait droit!... Mais la mort
venait... il me chargea, moi, son compagnon, de faire ce qu'il ne
pourrait plus faire!... Il me remit les preuves de l'innocence de
Dacosta, afin de les lui faire parvenir, et mourut.
--Le nom de cet homme! s'écria Joam Garral, d'un ton qu'il ne put
maîtriser.
--Vous le saurez, quand je serai de votre famille!
--Et cet écrit?...»
Joam Garral fut sur le point de se jeter sur Torrès, pour le
fouiller, pour lui arracher cette preuve de son innocence.
«Cet écrit, il est en lieu sûr, répondit Torrès, et vous ne
l'aurez qu'après que votre fille sera devenue ma femme.
Maintenant, me la refusez-vous encore?
--Oui, répondit Joam Garral. Mais, en échange de cet écrit, la
moitié de ma fortune est à vous!
--La moitié de votre fortune! s'écria Torrès! Je l'accepte, à la
condition que Minha me l'apportera en mariage!
--Et c'est ainsi que vous respectez les volontés d'un mourant,
d'un criminel que le remords a touché, et qui vous a chargé de
réparer, autant qu'il était en lui, le mal qu'il a fait!
--C'est ainsi.
--Encore une fois, Torrès, s'écria Joam Garral, vous êtes un
grand misérable!
--Soit.
--Et, comme je ne suis pas un criminel, moi, nous ne sommes pas
faits pour nous entendre!
--Ainsi, vous refusez?...
--Je refuse!
--C'est votre perte, alors, Joam Garral. Tout vous accuse dans
l'instruction déjà faite! Vous êtes condamné à mort, et, vous le
savez, dans les condamnations pour crimes de ce genre, le
gouvernement s'est interdit jusqu'au droit de commuer les peines.
Dénoncé, vous êtes pris! Pris, vous êtes exécuté... et je vous
dénonce!»
Si maître qu'il fût de lui, Joam Garral ne pouvait plus se
contenir. Il allait s'élancer sur Torrès...
Un geste de ce coquin fit tomber sa colère.
«Prenez garde, dit Torrès. Votre femme ne sait pas qu'elle est la
femme de Joam Dacosta, vos enfants ne savent pas qu'ils sont les
enfants de Joam Dacosta, et vous allez le leur apprendre!»
Joam Garral s'arrêta. Il reprit tout son empire sur lui-même, et
ses traits recouvrèrent leur calme habituel.
«Cette discussion a trop duré, dit-il en marchant vers la porte,
et je sais ce qu'il me reste à faire!
Prenez garde, Joam Garral!» dit une dernière fois Torrès, qui ne
pouvait croire que son ignoble procédé de chantage eût échoué.
Joam Garral ne lui répondit pas. Il repoussa la porte qui
s'ouvrait sous la véranda, il fit signe à Torrès de le suivre, et
tous deux s'avancèrent vers le centre de la jangada, où la famille
était réunie.
Benito, Manoel, tous, sous l'impression d'une anxiété profonde,
s'étaient levés. Ils pouvaient voir que le geste de Torrès était
encore menaçant, et que le feu de la colère brillait dans ses
yeux.
Par un extraordinaire contraste, Joam Garral était maître de lui,
presque souriant. Tous deux s'arrêtèrent devant Yaquita et les
siens. Personne n'osait leur adresser la parole. Ce fut Torrès
qui, d'une voix sourde et avec son impudence habituelle, rompit ce
pénible silence. «Une dernière fois, Joam Garral, dit-il, je vous
demande une dernière réponse!