Ma réponse, la voici.»

Et s'adressant à sa femme: «Yaquita, dit-il, des circonstances

particulières m'obligent à modifier ce que nous avions décidé

antérieurement pour le mariage de Minha et de Manoel.

Enfin!» s'écria Torrès. Joam Garral, sans lui répondre, laissa

tomber sur l'aventurier un regard du plus profond dédain.

Mais, à ces paroles, Manoel avait senti son coeur battre à se

rompre. La jeune fille s'était levée, toute pâle, comme si elle

eût cherché un appui du côté de sa mère. Yaquita lui ouvrait ses

bras pour la protéger, pour la défendre!

«Mon père! s'écria Benito, qui avait été se placer entre Joam

Garral et Torrès, que voulez-vous dire?

--Je veux dire, répondit Joam Garral en élevant la voix

qu'attendre notre arrivée au Para pour marier Minha et Manoel,

c'est trop attendre! Le mariage se fera ici même, dès demain, sur

la jangada, par les soins du padre Passanha, si, après une

conversation que je vais avoir avec Manoel, il lui convient comme

à moi de ne pas différer davantage!

--Ah! mon père, mon père!... s'écria le jeune homme.

--Attends encore pour m'appeler ainsi, Manoel répondit Joam

Garral, d'un ton d'indicible souffrance. En ce moment, Torrès, qui

s'était croisé les bras, promenait sur toute la famille un regard

d'une insolence sans égale.

«Ainsi, c'est votre dernier mot, dit-il en étendant la main vers

Joam Garral.

--Non, ce n'est pas mon dernier mot.

--Quel est-il donc?

Le voici, Torrès! Je suis maître ici! Vous allez, s'il vous plaît,

et même s'il ne vous plaît pas, quitter la jangada à l'instant

même!

Oui, à l'instant, s'écria Benito, on je le jette par-dessus le

bord!»

Torrès haussa les épaules.

«Pas de menaces, dit-il, elles sont inutiles! À moi aussi il me

convient de débarquer et sans retard. Mais vous vous souviendrez

de moi, Joam Garral! Nous ne serons pas longtemps sans nous

revoir!

--S'il ne dépend que de moi, répondit Joam Garral, nous nous

reverrons et plus tôt peut-être que vous ne l'auriez voulu! Je

serai demain chez le juge de droit Ribeiro, le premier magistrat

de la province, que j'ai prévenu de mon arrivée à Manao. Si vous

l'osez, venez m'y retrouver!

--Chez le juge Ribeiro!... répondit Torrès, évidemment

décontenancé.

Chez le juge Ribeiro», répondit Joam Garral.

Montrant alors la pirogue à Torrès, avec un geste de suprême

mépris, Joam Garral chargea quatre de ses gens de le débarquer

sans retard sur le point le plus rapproché de l'île.

Le misérable, enfin, disparut.

La famille, frémissante encore, respectait le silence de son chef.

Mais Fragoso, ne se rendant compte qu'à demi de la gravité de la

situation et emporté par son brio ordinaire, s'était approché de

Joam Garral.

«Si le mariage de mademoiselle Minha et de monsieur Manoel se fait

dès demain, sur la jangada...

Le vôtre s'y fera en même temps, mon ami, répondit avec douceur

Joam Garral.» Et, faisant un signe à Manoel, il se retira dans sa

chambre avec lui.

L'entretien de Joam Garral et de Manoel durait depuis une demi-heure,

qui avait paru un siècle à la famille, lorsque la porte de

l'habitation se rouvrit enfin.

Manoel en sortit seul.

Ses regards brillaient d'une généreuse résolution.

Allant à Yaquita, il lui dit: «Ma mère!» à Minha, il dit: «Ma

femme», à Benito, il dit: «Mon frère», et se tournant vers Lina et

Fragoso, il dit à tous: «À demain!»

Il savait tout ce qui s'était passé entre Joam Garral et Torrès.

Il savait que, comptant sur l'appui du juge Ribeiro par suite

d'une correspondance qu'il avait eue avec lui depuis une année,

sans en parler aux siens, Joam Garral était enfin parvenu à

l'éclairer et à le convaincre de son innocence. Il savait que Joam

Garral avait résolument entrepris ce voyage dans le seul but de

faire réviser l'odieux procès dont il avait été victime, et de ne

pas laisser peser sur son gendre et sur sa fille le poids de la

terrible situation qu'il avait pu et dû accepter trop longtemps

pour lui-même!

Oui, Manoel savait tout cela, mais il savait aussi que Joam

Garral, ou plutôt Joam Dacosta, était innocent, que son malheur

même venait de le lui rendre plus cher et plus sacré!

Ce qu'il ne savait pas, c'était que la preuve matérielle de

l'innocence du fazender existait, et que cette preuve était entre

les mains de Torrès. Joam Garral avait voulu réserver pour le juge

l'usage de cette preuve, qui devait l'innocenter, si l'aventurier

avait dit vrai.

Manoel se borna donc à annoncer qu'il allait se rendre chez le

padre Passanha, afin de le prier de tout préparer pour les deux

mariages.

Le lendemain, le 24 août, une heure à peine avant celle où la

cérémonie allait s'accomplir, une grande pirogue, qui s'était

détachée de la rive gauche du fleuve, accostait la jangada.

Une douzaine de pagayeurs l'avaient rapidement amenée de Manao,

et, avec quelques agents, elle portait le chef de police, qui se

fit connaître et monta à bord.

À ce moment, Joam Garral et les siens, déjà parés pour la fête,

sortaient de l'habitation.

«Joam Garral! demanda le chef de police.

Me voici, répondit Joam Garral.

Joam Garral, répondit le chef de police, vous avez été aussi Joam

Dacosta! Ces deux noms ont été portés par un même homme! Je vous

arrête.»

À ces mots, Yaquita et Minha, frappées de stupeur, s'étaient

arrêtées, sans pouvoir faire un mouvement. «Mon père, un

assassin!» s'écria Benito, qui allait s'élancer vers Joam Garral.

D'un geste, son père lui imposa silence.

«Je ne me permettrai qu'une seule question, dit Joam Garral d'une

voix ferme, en s'adressant au chef de police. Le mandat en vertu

duquel vous m'arrêtez, a-t-il été lancé contre moi par le juge de

droit de Manao, par le juge Ribeiro?

--Non, répondit le chef de police, il m'a été remis, avec ordre

de l'exécuter sur-le-champ, par son remplaçant. Le juge Ribeiro,

frappé d'apoplexie hier dans la soirée, est mort cette nuit même à

deux heures, sans avoir repris connaissance.

--Mort! s'écria Joam Garral, un instant atterré par cette

nouvelle, mort!... mort!» Mais bientôt, relevant la tête, il

s'adressa à sa femme et à ses enfants:

«Le juge Ribeiro, dit-il, savait seul que j'étais innocent, mes

bien-aimés! La mort de ce juge peut m'être fatale, mais ce n'est

pas une raison pour moi de désespérer!»

Et se tournant vers Manoel:

«À la grâce de Dieu, lui dit-il. Il s'agit de voir, maintenant, si

la vérité peut redescendre du ciel sur la terre!»

Le chef de police avait fait un signe à ses agents, qui

s'avançaient pour s'emparer de Joam Garral.

«Mais parlez donc, mon père! s'écria Benito, fou de désespoir.

Dites un mot, et nous aurons raison, fût-ce par la force, de

l'horrible méprise dont vous êtes victime!

--Il n'y a pas ici de méprise, mon fils, répondit Joam Garral.

Joam Dacosta et Joam Garral ne font qu'un. Je suis, en effet, Joam

Dacosta! Je suis l'honnête homme qu'une erreur judiciaire a

condamné injustement à mort, il y a vingt-trois ans, à la place du

vrai coupable. De ma complète innocence, mes enfants, une fois

pour toutes, j'en jure devant Dieu, sur vos têtes et sur celle de

votre mère!

--Toute communication entre vous et les vôtres vous est

interdite, dit alors le chef de police. Vous êtes mon prisonnier,

Joam Garral, et j'exécuterai mon mandat dans toute sa rigueur.»

Joam Garral, contenant du geste ses enfants et ses serviteurs

consternés:

«Laissez faire la justice des hommes, dit-il, en attendant la

justice de Dieu!»

Et, la tête haute, il s'embarqua dans la pirogue.

Il semblait, en vérité, que de tous les assistants, Joam Garral

fût le seul que cet effroyable coup de foudre, tombé si

inopinément sur sa tête, n'eût pas écrasé!

La Jangada: Huit cent lieues sur l'Amazone · 第 9 / 12 题