Et les voilà partis, joyeux comme des enfants en vacances!
Il pouvait les mener loin, ce filament végétal, s'ils s'entêtaient
à le suivre jusqu'à son extrémité comme un fil d'Ariane,--à cela
près que le fil de l'héritière de Minos aidait à sortir du
labyrinthe, et que celui-ci ne pouvait qu'y entraîner plus
profondément.
C'était, en effet, une liane de la famille des salses, un de ces
cipos connus sous le nom de «japicanga» rouge, et dont la longueur
mesure quelquefois plusieurs lieues. Mais, après tout, l'honneur
n'était pas engagé dans l'affaire.
Le cipo passait d'un arbre à l'autre, sans solution de continuité,
tantôt enroulé aux troncs, tantôt enguirlandé aux branches, ici
sautant d'un dragonnier à un palissandre, là d'un gigantesque
châtaignier, le «bertholletia excelsa», à quelques-uns de ces
palmiers à vin, ces «baccabas», dont les branches ont été
justement comparées par Agassiz à de longues baguettes de corail
mouchetées de vert. Puis, c'étaient des «tucumas», de ces ficus,
capricieusement contournés comme des oliviers centenaires, et dont
on ne compte pas moins de quarante-trois variétés au Brésil;
c'étaient de ces sortes d'euphorbiacées qui produisent le
caoutchouc, des «gualtes», beaux palmiers au tronc lisse, fin,
élégant, des cacaotiers qui croissent spontanément sur les rives
de l'Amazone et de ses affluents, des mélastomes variés, les uns à
fleurs roses, les autres agrémentés de panicules de baies
blanchâtres.
Mais que de haltes, que de cris de déception, lorsque la joyeuse
bande croyait avoir perdu le fil conducteur! Il fallait alors le
retrouver, le débrouiller, dans le peloton des plantes parasites.
«Là! là! disait Lina, je l'aperçois!
--Tu te trompes, répondait Minha, ce n'est pas lui, c'est une
liane d'une autre espèce!
--Mais non! Lina a raison, disait Benito.
--Non! Lina a tort», répondait naturellement Manoel. De là,
discussions très sérieuses, très soutenues, dans lesquelles
personne ne voulait céder.
Alors, le noir d'un côté, Benito de l'autre, s'élançaient sur les
arbres, grimpaient aux branches enlacées par le cipo, afin d'en
relever la véritable direction.
Or, rien de moins aisé, à coup sûr, dans cet emmêlement de
touffes, entre lesquelles serpentait la liane, au milieu des
bromelias «karatas», armées de leurs piquants aigus, des orchidées
à fleurs roses et labelles violettes, larges comme un gant, des
«oncidiums» plus embrouillés qu'un écheveau de laine entre les
pattes d'un jeune chat!
Et puis, lorsque la liane redescendait vers le sol, quelle
difficulté pour la reprendre sous les massifs des lycopodes, des
heliconias à grandes feuilles, des calliandras à houppes roses,
des rhipsales qui l'entouraient comme l'armature d'un fil de
bobine électrique, entre les noeuds des grandes ipomées blanches,
sous les tiges charnues des vanilles, au milieu de tout ce qui
était grenadille, brindille, vigne folle et sarments!
Et quand on avait retrouvé le cipo, quels cris de joie, et comme
on reprenait la promenade un instant interrompue!
Depuis une heure déjà, jeunes gens et jeunes filles allaient
ainsi, et rien ne faisait prévoir qu'ils fussent près d'atteindre
leur fameux but. On secouait vigoureusement la liane, mais elle ne
cédait pas, et les oiseaux s'envolaient par centaines, et les
singes s'enfuyaient d'un arbre à l'autre, comme pour montrer le
chemin.
Un fourré barrait-il la route? Le sabre d'abatis faisait une
trouée, et toute la bande s'y introduisait. Ou bien, c'était une
haute roche, tapissée de verdure, sur laquelle la liane se
déroulait comme un serpent. On se hissait alors, et l'on passait
la roche.
Une large clairière s'ouvrit bientôt. Là, dans cet air plus libre,
qui lui est nécessaire comme la lumière du soleil, l'arbre des
tropiques par excellence, celui qui, suivant l'observation de
Humboldt, «a accompagné l'homme dans l'enfance de sa
civilisation», le grand nourrisseur de l'habitant des zones
torrides, un bananier, se montrait isolément. Le long feston du
cipo, enroulé dans ses hautes branches, se raccordait ainsi d'une
extrémité à l'autre de la clairière et se glissait de nouveau dans
la forêt.
«Nous arrêtons-nous, enfin? demanda Manoel.
--Non, mille fois non! s'écria Benito. Pas avant d'avoir atteint
le bout de la liane!
--Cependant, fit observer Minha, il serait bientôt temps de
songer au retour!
--Oh! chère maîtresse, encore, encore! répondit Lina.
--Toujours! toujours!» ajouta Benito.
Et les étourdis de s'enfoncer plus profondément dans la forêt,
qui, plus dégagée alors, leur permettait d'avancer plus
facilement.
En outre, le cipo obliquait vers le nord et tendait à revenir vers
le fleuve. Il y avait donc moins d'inconvénient à la suivre,
puisqu'on se rapprochait de la rive droite, qu'il serait aisé de
remonter ensuite.
Un quart d'heure plus tard, au fond d'un ravin, devant un petit
affluent de l'Amazone, tout le monde s'arrêtait. Mais un pont de
lianes, fait de «bejucos» reliés entre eux par un lacis de
branchages, traversait ce ruisseau. Le cipo, se divisant en deux
filaments, lui servait de garde-fou et passait ainsi d'une berge à
l'autre.
Benito, toujours en avant, s'était déjà élancé sur le tablier
vacillant de cette passerelle végétale.
Manoel voulut retenir la jeune fille.
«Restez, restez, Minha! dit-il. Benito ira plus loin, si cela lui
plaît, mais nous l'attendrons ici!
Non! Venez, venez, chère maîtresse, venez! s'écria Lina. N'ayez
pas peur! La liane s'amincit! Nous aurons raison d'elle, et nous
découvrirons son extrémité!»
Et sans hésiter, la jeune mulâtresse s'aventurait hardiment
derrière Benito.
«Ce sont des enfants! répondit Minha. Venez, mon cher Manoel! Il
faut bien les suivre!»
Et les voilà tous franchissant le pont, qui se balançait au-dessus
du ravin comme une escarpolette, et s'enfonçant de nouveau sous le
dôme des grands arbres.
Mais ils n'avaient pas marché depuis dix minutes, en suivant
l'interminable cipo dans la direction du fleuve, que tous
s'arrêtaient, et, cette fois, non sans raison.
«Est-ce que nous sommes enfin au bout de cette liane? demanda la
jeune fille.
--Non, répondit Benito, mais nous ferons bien de n'avancer
qu'avec prudence! Voyez!...» Et Benito montrait le cipo qui, perdu
dans les branches d'un haut ficus, était agité par de violentes
secousses. «Qui donc produit cela? demanda Manoel.
--Peut-être quelque animal, dont il convient de n'approcher
qu'avec circonspection!» Et Benito, armant son fusil, fit signe de
le laisser aller, et se porta à dix pas en avant. Manoel, les deux
jeunes filles et le noir étaient restés immobiles à la même place.
Soudain, un cri fut poussé par Benito, et on put le voir s'élancer
vers un arbre. Tous se précipitèrent de ce côté.
Spectacle inattendu et peu fait pour récréer les yeux!
Un homme, pendu par le cou, se débattait au bout de cette liane,
souple comme une corde, à laquelle il avait fait un noeud coulant,
et les secousses venaient des soubresauts qui l'agitaient encore
dans les dernières convulsions de l'agonie.
Mais Benito s'était jeté sur le malheureux, et d'un coup de son
couteau de chasse il avait tranché le cipo.
Le pendu glissa sur le sol. Manoel se pencha sur lui afin de lui
donner des soins et le rappeler à la vie, s'il n'était pas trop
tard.
«Le pauvre homme! murmurait Minha.
--Monsieur Manoel, monsieur Manoel, s'écria Lina, il respire
encore! Son coeur bat! Il faut le sauver!
--C'est ma foi vrai, répondit Manoel, mais je crois qu'il était
temps d'arriver!»
Le pendu était un homme d'une trentaine d'années, un blanc, assez
mal vêtu, très amaigri, et qui paraissait avoir beaucoup souffert.
À ses pieds étaient une gourde vide, jetée à terre, et un
bilboquet en bois de palmier, auquel la boule, faite d'une tête de
tortue, se rattachait par une fibre.
«Se pendre, se pendre, répétait Lina, et jeune encore! Qu'est-ce
qui a pu le pousser à cela!»
Mais les soins de Manoel ne tardèrent pas à ramener à la vie le
pauvre diable, qui ouvrit les yeux et poussa un «hum!» vigoureux,
si inattendu, que Lina, effrayée, répondit à son cri par un autre.
«Qui êtes-vous? mon ami, lui demanda Benito.
--Un ex-pendu, à ce que je vois!
--Mais, votre nom?...
--Attendez un peu que je me rappelle, dit-il en se passant la
main sur le front. Ah! je me nomme Fragoso pour vous servir, si
j'en suis encore capable, pour vous coiffer, vous raser, vous
accommoder suivant toutes les règles de mon art! Je suis un
barbier, ou, pour mieux dire, le plus désespéré des Figaros!...
--Et comment avez-vous pu songer?...
--Eh! que voulez-vous, mon brave monsieur! répondit en souriant
Fragoso. Un moment de désespoir, que j'aurais bien regretté, si
les regrets sont de l'autre monde! Mais huit cents lieues de pays
à parcourir encore, et pas une pataque à la poche, cela n'est pas
fait pour réconforter! J'avais perdu courage, évidemment!»
Ce Fragoso avait, en somme, une bonne et agréable figure. À mesure
qu'il se remettait, on voyait que son caractère devait être gai.
C'était un de ces barbiers nomades qui courent les rives du
Haut-Amazone, allant de village en village, et mettant les
Ressources de leur métier au service des nègres, négresses, Indiens,
Indiennes, qui les apprécient fort.
Mais le pauvre Figaro, bien abandonné, bien misérable, n'ayant pas
mangé depuis quarante heures, égaré dans cette forêt, avait un
instant perdu la tête... et on sait le reste.
«Mon ami, lui dit Benito, vous allez revenir avec nous à la
fazenda d'Iquitos.
--Comment donc, mais avec plaisir! répondit Fragoso. Vous m'avez
dépendu, je vous appartiens! Il ne fallait pas me dépendre!
--Hein! chère maîtresse, avons-nous bien fait de continuer notre
promenade! dit Lina.
--Je le crois bien! répondit la jeune fille.
--N'importe, dit Benito, je n'aurais jamais cru que nous
finirions par trouver un homme au bout de notre cipo!
--Et surtout un barbier dans l'embarras, en train de se pendre!»
répondit Fragoso.
Le pauvre diable, redevenu alerte, fut mis au courant de ce qui
s'était passé. Il remercia chaudement Lina de la bonne idée
qu'elle avait eue de suivre cette liane, et tous reprirent le
chemin de la fazenda, où Fragoso fut accueilli de manière à
n'avoir plus ni l'envie ni le besoin de recommencer sa triste
besogne!
CHAPITRE HUITIÈME
LA JANGADA
Le demi-mille carré de forêt était abattu. Aux charpentiers
revenait maintenant le soin de disposer sous forme de radeau les
arbres plusieurs fois séculaires qui gisaient sur la grève.
Facile besogne, en vérité! Sous la direction de Joam Garral, les
Indiens attachés à la fazenda allaient déployer leur adresse, qui
est incomparable. Qu'il s'agisse de bâtisse ou de construction
maritime, ces indigènes sont, sans contredit, d'étonnants
ouvriers. Ils n'ont qu'une hache et une scie, ils opèrent sur des
bois tellement durs que le tranchant de leur outil s'y ébrèche, et
pourtant, troncs qu'il faut équarrir, poutrelles à dégager de ces
énormes stipes, planches et madriers, à débiter sans l'aide d'une
scierie mécanique, tout cela s'accomplit aisément sous leur main
adroite, patiente, douée d'une prodigieuse habileté naturelle.
Les cadavres d'arbres n'avaient pas été tout d'abord lancés dans
le lit de l'Amazone. Joam Garral avait l'habitude de procéder
autrement. Aussi, tout cet amas de troncs avait-il été
symétriquement rangé sur une large grève plate, qu'il avait fait
encore surbaisser, au confluent du Nanay et du grand fleuve.
C'était là que la jangada allait être construite; c'était là que
l'Amazone se chargerait de la mettre à flot, lorsque le moment
serait venu de la conduire à destination.
Un mot explicatif sur la disposition géographique de cet immense
cours d'eau, qui est unique entre tous, et à propos d'un singulier
phénomène, que les riverains avaient pu constater _de visu_.
Les deux fleuves, qui sont peut-être plus étendus que la grande
artère brésilienne, le Nil et le Missouri-Mississipi, coulent,
l'un du sud au nord sur le continent africain, l'autre du nord au
sud à travers l'Amérique septentrionale. Ils traversent donc des
territoires très variés en latitude, et conséquemment ils sont
soumis à des climats très différents.
L'Amazone, au contraire, est compris tout entier, au moins depuis
le point où il oblique franchement à l'est sur la frontière de
l'Équateur et du Pérou, entre les quatrième et deuxième parallèles
sud. Aussi cet immense bassin est-il sous l'influence des mêmes
conditions climatériques dans toute l'étendue de son parcours.
De là, deux saisons distinctes, pendant lesquelles les pluies
tombent avec un écart de six mois. Au nord du Brésil, c'est en
septembre que se produit la période pluvieuse. Au sud, au
contraire, c'est en mars. D'où cette conséquence que les affluents
de droite et les affluents de gauche ne voient grossir leurs eaux
qu'à une demi-année d'intervalle. Il résulte donc de cette
alternance que le niveau de l'Amazone, après avoir atteint son
maximum d'élévation, en juin, décroît successivement jusqu'en
octobre.
C'est ce que Joam Garral savait par expérience, et c'est de ce
phénomène qu'il entendait profiter pour la mise à l'eau de la
jangada, après l'avoir commodément construite sur la rive du
fleuve. En effet, au-dessous et au-dessus du niveau moyen de
l'Amazone, le maximum peut monter jusqu'à quarante pieds, et le
minimum descendre jusqu'à trente. Un tel écart donnait donc au
fazender toute facilité pour agir.
La construction fut commencée sans retard. Sur la vaste grève les
troncs vinrent prendre place par rang de grosseur, sans parler de
leur degré de flottabilité, dont il fallait tenir compte. En
effet, parmi ces bois lourds et durs, il s'en trouvait dont la
densité spécifique égale, à peu de chose près, la densité de
l'eau.
Toute cette première assise ne devait pas être faite de troncs
juxtaposés. Un petit intervalle avait été laissé entre eux, et ils
furent reliés par des poutrelles traversières qui assuraient la
solidité de l'ensemble. Des câbles de «piaçaba» les rattachaient
l'un à l'autre, et avec autant de solidité qu'un câble de chanvre.
Cette matière, qui est faite des ramicules d'un certain palmier,
très abondant sur les rives du fleuve, est universellement
employée dans le pays. Le piaçaba flotte, résiste à l'immersion,
se fabrique à bon marché, toutes raisons qui en ont fait un
article précieux, entré déjà dans le commerce du vieux monde.
Sur ce double rang de troncs et de poutrelles vinrent se placer
les madriers et les planches qui devaient former le parquet de la
jangada, surélevé de trente pouces au-dessus de la flottaison. Il
y en avait là pour une somme considérable, et on l'admettra sans
peine, si l'on tient compte de ce que ce train de bois mesurait
mille pieds de long sur soixante de large, soit une superficie de
soixante mille pieds carrés. En réalité, c'était une forêt tout
entière qui allait se livrer au courant de l'Amazone.
Ces travaux de construction s'étaient plus spécialement accomplis
sous la direction de Joam Garral. Mais, lorsqu'ils furent
terminés, la question de l'aménagement, mise à l'ordre du jour,
fut soumise à la discussion de tous, à laquelle on convia même ce
brave Fragoso.
Un mot seulement pour dire quelle était devenue sa nouvelle
situation à la fazenda.
Du jour où il avait été recueilli par l'hospitalière famille, le
barbier n'avait jamais été si heureux. Joam Garral lui avait
offert de le conduire au Para, vers lequel il se dirigeait,
lorsque cette liane «l'avait saisi par le cou, disait-il, et
arrêté net»! Fragoso avait accepté, remercié de tout son coeur,
et, depuis lors, par reconnaissance, il cherchait à se rendre
utile de mille façons. C'était, d'ailleurs, un garçon très
intelligent, ce qu'on pourrait appeler un «droitier des deux
mains», c'est-à-dire qu'il était apte à tout faire et à tout faire
bien. Aussi gai que Lina, toujours chantant, fécond en reparties
joyeuses, il n'avait pas tardé à être aimé de tous.
Mais c'était envers la jeune mulâtresse qu'il prétendait avoir
contracté la plus grosse dette.
«Une fameuse idée que vous avez eue, mademoiselle Lina, répétait-il
sans cesse, de jouer à la «liane conductrice»! Ah! vraiment,
c'est un joli jeu, bien que, certainement, on ne trouve pas
toujours un pauvre diable de barbier au bout!
--C'est le hasard, monsieur Fragoso, répondait Lina en riant, et
je vous assure que vous ne me devez rien!
--Comment! rien, mais je vous dois la vie, et je demande à la
prolonger pendant une centaine d'années encore, pour que ma
reconnaissance dure plus longtemps! Voyez-vous, ce n'était pas ma
vocation de me pendre! Si j'ai essayé de le faire, c'était par
nécessité! Mais, tout bien examiné, j'aimais mieux cela que de
mourir de faim et de servir, avant d'être mort tout à fait, de
pâture à des bêtes! Aussi cette liane, c'est un lien entre nous,
et vous aurez beau dire...»
La conversation, en général, se continuait sur un ton plaisant. Au
fond, Fragoso était très reconnaissant à la jeune mulâtresse
d'avoir eu l'initiative de son sauvetage, et Lina n'était point
insensible aux témoignages de ce brave garçon, très ouvert, très
franc, de bonne mine, tout comme elle. Leur amitié ne laissait pas
d'amener quelques plaisants «Ah! ah!» de la part de Benito, de la
vieille Cybèle et de biens d'autres.
Donc, pour en revenir à la jangada, après discussion, il fut
décidé que son installation serait aussi complète et aussi
confortable que possible puisque le voyage devait durer plusieurs
mois. La famille Garral comprenait le père, la mère, la jeune
fille, Benito, Manoel, plus leurs serviteurs, Cybèle et Lina, qui
devaient occuper une habitation à part. À ce petit monde, il
fallait ajouter quarante Indiens, quarante noirs, Fragoso et le
pilote auquel serait confiée la direction de la jangada.
Un personnel aussi nombreux n'était que suffisant pour le service
du bord. En effet, il s'agissait de naviguer au milieu des
tournants du fleuve, entre ces centaines d'îles et d'îlots qui
l'encombrent. Si le courant de l'Amazone fournissait le moteur, il
n'imprimait pas la direction. De là, ces cent soixante bras
nécessaires à la manoeuvre des longues gaffes, destinées à
maintenir l'énorme train de bois à égale distance des deux rives.
Tout d'abord, on s'occupa de construire la maison de maître à
l'arrière de la jangada. Elle fut aménagée de manière à contenir
cinq chambres et une vaste salle à manger. Une de ces chambres
devait être commune à Joam Garral et à sa femme, une autre à Lina
et à Cybèle, près de leurs maîtresses, une troisième à Benito et à
Manoel. Minha aurait une chambre à part, qui ne serait pas la
moins confortablement disposée.
Cette habitation principale fut soigneusement faite de planches
imbriquées, bien imprégnées de résine bouillante, ce qui devait
les rendre imperméables et parfaitement étanches. Des fenêtres
latérales et des fenêtres de façade l'éclairaient gaiement. Sur le
devant s'ouvrait la porte d'entrée, donnant accès dans la salle
commune. Une légère véranda, qui en protégeait la partie
antérieure contre l'action des rayons solaires, reposait sur de
sveltes bambous. Le tout était peint d'une fraîche couleur d'ocre,
qui réverbérait la chaleur au lieu de l'absorber, et assurait à
l'intérieur une température moyenne.
Mais, quand «le gros oeuvre», comme on dit, eut été élevé sur les
plans de Joam Garral, Minha intervint.
«Père, dit-elle, maintenant que nous sommes clos et couverts par
tes soins, tu nous permettras d'arranger cette demeure à notre
fantaisie. Le dehors t'appartient, mais le dedans est à nous. Ma
mère et moi, nous voulons que ce soit comme si notre maison de la
fazenda nous suivait en voyage, afin que tu puisses croire que tu
n'as pas quitté Iquitos!
--Fais à ta guise, Minha, répondit Joam Garral en souriant de ce
triste sourire qui lui revenait quelquefois.
--Ce sera charmant!
--Je m'en rapporte à ton bon goût, ma chère fille!
--Et cela nous fera honneur, père! répondit Minha. Il le faut
pour ce beau pays que nous allons traverser, ce pays qui est le
nôtre, et dans lequel tu vas rentrer après tant d'années
d'absence!
--Oui! Minha, oui! répondit Joam Garral. C'est un peu comme si
nous revenions d'exil... un exil volontaire! Fais donc de ton
mieux, ma fille! J'approuve d'avance tout ce que tu feras!»
À la jeune fille, à Lina, auxquelles devaient se joindre
volontiers Manoel d'une part, Fragoso de l'autre, revenait le soin
d'orner l'habitation à l'intérieur. Avec un peu d'imagination et
de sens artistique, ils devaient arriver à faire très bien les
choses.
Au dedans, d'abord, les meubles les plus jolis de la fazenda
trouvèrent naturellement leur place. On en serait quitte pour les
renvoyer, après l'arrivée au Para, par quelque igaritea de
l'Amazone: Tables, fauteuils de bambous, canapés de cannes,
étagères de bois sculpté, tout ce qui constitue le riant mobilier
d'une habitation de la zone tropicale, fut disposé avec goût dans
la maison flottante. On sentait bien qu'en dehors de la
collaboration des deux jeunes gens, des mains de femmes
présidaient à cet arrangement. Qu'on ne s'imagine pas que la
planche des murs fût restée à nu! Non! les parois disparaissaient
sous des tentures du plus agréable aspect. Seulement ces tentures,
faites de précieuses écorces d'arbres, c'étaient des «tuturis»,
qui se relevaient en gros plis comme le brocart et le damas des
plus souples et des plus riches étoffes de l'ameublement moderne.
Sur le parquet des chambres, des peaux de jaguar, remarquablement
tigrées, d'épaisses fourrures de singes, offraient au pied leurs
moelleuses toisons. Quelques légers rideaux de cette soie
roussâtre, que produit le «suma-uma», pendaient aux fenêtres.
Quant aux lits, enveloppés de leurs moustiquaires, oreillers,
matelas, coussins, ils étaient remplis de cette élastique et
fraîche substance que donne le bombax dans le haut bassin de
l'Amazone.
Puis, partout, sur les étagères, sur les consoles, de ces jolis
riens, rapportés de Rio-Janeiro ou de Bélem, d'autant plus
précieux pour la jeune fille, qu'ils lui venaient de Manoel. Quoi
de plus agréable aux yeux que ces bibelots, dons d'une main amie,
qui parlent sans rien dire!
En quelques jours, cet intérieur fut entièrement disposé, et
c'était à se croire dans la maison même de la fazenda. On n'en eût
pas voulu d'autre pour demeure sédentaire, sous quelque beau
bouquet d'arbres, au bord d'un courant d'eau vive. Pendant qu'elle
descendrait entre les rives du grand fleuve, elle ne déparerait
pas les sites pittoresques, qui se déplaceraient latéralement à
elle.
Il faut encore ajouter que cette habitation ne charmait pas moins
les yeux au dehors qu'au dedans.
En effet, à l'extérieur, les jeunes gens avaient rivalisé de goût
et d'imagination.
La maison était littéralement enfeuillagée du soubassement
jusqu'aux dernières arabesques de la toiture. C'était un fouillis
d'orchidées, de bromélias, de plantes grimpantes, toutes en fleur,
que nourrissaient des caisses de bonne terre végétale, enfouies
sous des massifs de verdure. Le tronc d'un mimosa ou d'un ficus
n'eût pas été habillé d'une parure plus «tropicalement» éclatante!
Que de capricieuses broutilles, que de rubellées rouges, de
pampres jaune d'or, de grappes multicolores, de sarments
enchevêtrés, sur les corbeaux supportant le bout du faîtage, sur
les arçons de la toiture, sur le sommier des portes! Il avait
suffi de prendre à pleines mains dans les forêts voisines de la
fazenda. Une liane gigantesque reliait entre eux tous ces
parasites; elle faisait plusieurs fois le tour de la maison, elle
s'accrochait à tous les angles, elle s'enguirlandait à toutes les
saillies, elle se bifurquait, elle «touffait», elle jetait à tort
et à travers ses fantaisistes ramicelles, elle ne laissait plus
rien voir de l'habitation, qui semblait être enfouie sous un
énorme buisson en fleur.
Attention délicate et dont on reconnaîtra aisément l'auteur,
l'extrémité de ce cipo allait s'épanouir à la fenêtre même de la
jeune mulâtresse. On eût dit d'un bouquet de fleurs toujours
fraîches que ce long bras lui tendait à travers la persienne.
En somme, tout cela était charmant. Si Yaquita, sa fille et Lina
furent contentes, il est inutile d'y insister.
«Pour peu que vous le vouliez, dit Benito, nous planterons des
arbres sur la jangada!
Oh! des arbres! répondit Minha.
--Pourquoi pas? reprit Manoel. Transportés avec de bonne terre
sur cette solide plate-forme, je suis certain qu'ils
prospéreraient, d'autant mieux qu'il n'y a pas de changements de
climat à craindre pour eux, puisque l'Amazone court invariablement
sous le même parallèle!
--D'ailleurs, répondit Benito, est-ce que le fleuve ne charrie
pas chaque jour des îlots de verdure, arrachés aux berges des îles
et du fleuve? Ne passent-ils pas avec leurs arbres, leurs
bosquets, leurs buissons, leurs rochers, leurs prairies, pour
aller, à huit cents lieues d'ici, se perdre dans l'Atlantique?
Pourquoi donc notre jangada ne se transformerait-elle pas en un
jardin flottant?
--Voulez-vous une forêt, mademoiselle Lina? dit Fragoso, qui ne
doutait de rien.
--Oui! une forêt! s'écria la jeune mulâtresse, une forêt avec ses
oiseaux, ses singes!...
--Ses serpents, ses jaguars!... répliqua Benito.
--Ses Indiens, ses tribus nomades!... dit Manoel.
--Et même ses anthropophages!
--Mais où allez-vous donc, Fragoso? s'écria Minha, en voyant
l'alerte barbier remonter la berge.
--Chercher la forêt! répondit Fragoso.
--C'est inutile, mon ami, répondit Minha en souriant. Manoel m'a
offert un bouquet et je m'en contente!--Il est vrai, ajouta-t-elle
en montrant l'habitation enfouie sous les fleurs, il est vrai
qu'il a caché notre maison dans son bouquet de fiançailles!»
CHAPITRE NEUVIÈME
LE SOIR DU 5 JUIN
Pendant que se construisait la maison de maître, Joam Garral
s'était occupé aussi de l'aménagement des «communs», qui
comprenaient la cuisine et les offices, dans lesquels les
provisions de toutes sortes allaient être emmagasinées.
Au premier rang, il y avait un important stock des racines de cet
arbrisseau, haut de six à dix pieds, qui produit le manioc, dont
les habitants des contrées intertropicales font leur principale
nourriture. Cette racine, semblable à un long radis noir, vient
par touffes, comme les pommes de terre. Si elle n'est pas toxique
dans les régions africaines, il est certain que, dans l'Amérique
du Sud, elle contient un suc des plus nuisibles, qu'il faut
préalablement chasser par la pression. Ce résultat obtenu, on
réduit ces racines en une farine qui s'utilise de différentes
façons, même sous la forme de tapioca, suivant le caprice des
indigènes.
Aussi, à bord de la jangada, existait-il un véritable silo de
cette utile production, qui était réservée à l'alimentation
générale.
Quant aux conserves de viande, sans oublier tout un troupeau de
moutons, nourris dans une étable spéciale, bâtie à l'avant, elles
consistaient surtout en une certaine quantité de ces jambons
«presuntos» du pays, qui sont d'excellente qualité; mais on
comptait aussi sur le fusil des jeunes gens et de quelques
Indiens, bons chasseurs, auxquels le gibier ne manquerait pas--
et qui ne le manqueraient pas non plus--sur les îles ou dans les
forêts riveraines de l'Amazone.
Le fleuve, d'ailleurs, devait largement fournir à la consommation
quotidienne: crevettes, qu'on aurait le droit d'appeler
écrevisses, «tambagus», le meilleur poisson de tout ce bassin,
d'un goût plus fin que le saumon, auquel on l'a quelquefois
comparé; «pira-rucus», aux écailles rouges, grands comme des
esturgeons, qui, sous forme de salaisons, s'expédient en quantités
considérables dans tout le Brésil; «candirus», dangereux à
prendre, bons à manger; «piranhas» ou poissons-diables rayés de
bandes rouges et longs de trente pouces; tortues grandes ou
petites, qui se comptent par milliers et entrent pour une si
grande part dans l'alimentation des indigènes, tous ces produits
du fleuve devaient figurer tour à tour sur la table des maîtres et
des serviteurs.
Donc, chaque jour, s'il se pouvait, chasse et pêche allaient être
pratiquées d'une façon régulière.
Quant aux diverses boissons, il y avait une bonne provision de ce
que le pays produisait de meilleur: «caysuma» ou «machachera» du
Haut et du Bas-Amazone, liquide agréable, de saveur acidulée, que
distille la racine bouillie de manioc doux; «beiju» du Brésil,
sorte d'eau-de-vie nationale, «chica» du Pérou, ce «mazato» de
l'Ucayali, tirée des fruits bouillis, pressurés et fermentés du
bananier; «guarana», espèce de pâte faite avec la double amande du
«paullinia-sorbilis», une vraie tablette de chocolat pour la
couleur, que l'on réduit en fine poudre, et qui, additionnée
d'eau, donne un breuvage excellent.
Et ce n'était pas tout. Il y a dans ces contrées une espèce de vin
violet foncé qui se tire du suc des palmiers «assais», et dont les
Brésiliens apprécient fort le goût aromatique. Aussi s'en
trouvait-il à bord un nombre respectable de frasques[6], qui
seraient vides, sans doute, en arrivant au Para.
Et, en outre, le cellier spécial de la jangada faisait honneur à
Benito, qui s'en était constitué l'ordonnateur en chef. Quelques
centaines de bouteilles de Xérès, de Sétubal, de Porto,
rappelaient des noms chers aux premiers conquérants de l'Amérique
du Sud. De plus, le jeune sommelier avait encavé certaines
dames-jeannes[7], remplies de cet excellent tafia, qui est une
eau-de-vie de sucre, un peu plus accentuée au goût que le beiju
national.
Quant au tabac, ce n'était point cette plante grossière dont se
contentent le plus habituellement les indigènes du bassin de
l'Amazone. Il venait en droite ligne de Villa-Bella da Imperatriz,
c'est-à-dire de la contrée où se récolte le tabac le plus estimé
de toute l'Amérique centrale.
Ainsi était donc disposée à l'arrière de la jangada l'habitation
principale avec ses annexes, cuisine, offices, celliers, le tout
formant une partie réservée à la famille Garral et à leurs
serviteurs personnels.
Vers la partie centrale, en abord, avaient été construits les
baraquements destinés au logement des Indiens et des noirs. Ce
personnel devait se trouver là dans les mêmes conditions qu'à la
fazenda d'Iquitos, et de manière à pouvoir toujours manoeuvrer
sous la direction du pilote. Mais, pour loger tout ce personnel,
il fallait un certain nombre d'habitations, qui allaient donner à
la jangada l'aspect d'un petit village en dérive. Et, en vérité,
il allait être plus bâti et plus habité que bien des hameaux du
Haut-Amazone.
Aux Indiens, Joam Garral avait réservé de véritables carbets,
sortes de cahutes sans parois, dont le toit de feuillage était
supporté par de légers baliveaux. L'air circulait librement à
travers ces constructions ouvertes et balançait les hamacs
suspendus à l'intérieur. Là, ces indigènes, parmi lesquels on
comptait trois ou quatre familles au complet avec femmes et
enfants, seraient logés comme ils le sont à terre.
Les noirs, eux, avaient retrouvé sur le train flottant leurs
ajoupas habituels. Ils différaient des carbets en ce qu'ils
étaient hermétiquement fermés sur leurs quatre faces, dont une
seule donnait accès à l'intérieur de la case. Les Indiens,
accoutumés à vivre au grand air, en pleine liberté, n'auraient pu
s'habituer à cette sorte d'emprisonnement de l'ajoupa, qui
convenait mieux à la vie des noirs.
Enfin, sur l'avant, s'élevaient de véritables docks contenant les
marchandises que Joam Garral transportait à Bélem en même temps
que le produit de ses forêts.
Là, dans ces vastes magasins, sous la direction de Benito, la
riche cargaison avait trouvé place avec autant d'ordre que si elle
eût été soigneusement arrimée dans la cale d'un navire.
En premier lieu, sept mille arrobes[8] de caoutchouc composaient la
partie la plus précieuse de cette cargaison, puisque la livre de
ce produit valait alors de trois à quatre francs. La jangada
emportait aussi cinquante quintaux de salsepareille, cette
smilacée qui forme une branche importante du commerce
d'exportation dans tout le bassin de l'Amazone, et devient de plus
en plus rare sur les rives du fleuve, tant les indigènes se
montrent peu soigneux d'en respecter les tiges quand ils la
récoltent. Fèves tonkins, connues au Brésil sous le nom de
«cumarus», et servant à faire certaines huiles essentielles;
sassafras, dont on tire un baume précieux contre les blessures,
ballots de plantes tinctoriales, caisses de diverses gommes, et
une certaine quantité de bois précieux complétaient cette
cargaison, d'une défaite lucrative et facile dans les provinces du
Para.
Peut-être s'étonnera-t-on que le nombre des Indiens et des noirs
embarqués eût été limité seulement à ce qu'exigeait la manoeuvre
de la jangada. N'y avait-il pas lieu d'en emmener un plus grand
nombre, en prévision d'une attaque possible des tribus riveraines
de l'Amazone?
C'eût été inutile. Ces indigènes de l'Amérique centrale ne sont
point à redouter, et les temps sont bien changés où il fallait
sérieusement se prémunir contre leurs agressions. Les Indiens des
rives appartiennent à des tribus paisibles, et les plus farouches
se sont retirés devant la civilisation, qui se propage peu à peu
le long du fleuve et de ses affluents. Des nègres déserteurs, des
échappés des colonies pénitentiaires du Brésil, de l'Angleterre,
de la Hollande ou de la France, seraient seuls à craindre. Mais
ces fugitifs ne sont qu'en petit nombre; ils n'errent que par
groupes isolés, à travers les forêts ou les savanes, et la jandaga
était en mesure de repousser toute attaque de la part de ces
coureurs de bois.
En outre, il y a de nombreux postes sur l'Amazone, des villes, des
villages, des Missions en grand nombre. Ce n'est plus un désert
que traverse l'immense cours d'eau, c'est un bassin qui se
colonise de jour en jour. De cette sorte de danger il n'y avait
donc pas à tenir compte. Aucune agression n'était à prévoir.
Pour achever de décrire la jangada, il ne reste plus à parler que
de deux ou trois constructions de nature bien différente, qui
achevaient de lui donner un très pittoresque aspect.
À l'avant s'élevait la case du pilote. On dit à l'avant, et non à
l'arrière, où se trouve habituellement la place du timonier. En
effet, dans ces conditions de navigation, il n'y avait pas à faire
usage d'un gouvernail. De longs avirons n'auraient eu aucune
action sur un train de cette longueur, quand même ils eussent été
manoeuvrés par cent bras vigoureux. C'était latéralement, au moyen
de longues gaffes ou d'arc-boutants, appuyés sur le fond du lit,
qu'on maintenait la jangada dans le courant, ou qu'on redressait
sa direction, lorsqu'elle s'en écartait. Par ce moyen, elle
pouvait s'approcher d'une rive ou de l'autre, quand il s'agissait
de faire halte pour un motif quelconque. Trois ou quatre ubas,
deux pirogues avec leur gréement, étaient à bord et permettaient
de communiquer facilement avec les berges. Le rôle du pilote se
bornait donc à reconnaître les passes du fleuve, les déviations du
courant, les remous qu'il convenait d'éviter, les anses ou criques
qui présentaient un mouillage favorable, et, pour ce faire, sa
place était et devait être à l'avant.
Si le pilote était le directeur matériel de cette immense machine
--ne peut-on justement employer cette expression?--un autre
personnage en allait être le directeur spirituel: c'était le padre
Passanha, qui desservait la Mission d'Iquitos.
Une famille aussi religieuse que la famille Joam Garral avait dû
saisir avec empressement cette occasion d'emmener avec elle un
vieux prêtre qu'elle vénérait.
Le padre Passanha, âgé alors de soixante-dix ans, était un homme
de bien, tout empreint de la ferveur évangélique, un être
charitable et bon, et, au milieu de ces contrées où les
représentants de la religion ne donnent pas toujours l'exemple des
vertus, il apparaissait comme le type accompli de ces grands
missionnaires, qui ont tant fait pour la civilisation au milieu
des régions les plus sauvages du monde.
Depuis cinquante ans, le padre Passanha vivait à Iquitos, dans la
Mission dont il était le chef. Il était aimé de tous et méritait
de l'être. La famille Garral l'avait en grande estime. C'était lui
qui avait marié la fille du fermier Magalhaës et le jeune commis
recueilli à la fazenda. Il avait vu naître leurs enfants, il les
avait baptisés, instruits, et il espérait bien leur donner, à eux
aussi, la bénédiction nuptiale.
L'âge du padre Passanha ne lui permettait plus d'exercer son
laborieux ministère. L'heure de la retraite avait sonné pour lui.
Il venait d'être remplacé à Iquitos par un missionnaire plus
jeune, et il se disposait à retourner au Para, pour y finir ses
jours dans un de ces couvents qui sont réservés aux vieux
serviteurs de Dieu.
Quelle occasion meilleure pouvait lui être offerte que de
descendre le fleuve avec cette famille qui était comme la sienne?
On le lui avait proposé, il avait accepté d'être du voyage, et,
arrivé à Bélem, c'était à lui qu'il serait réservé de marier ce
jeune couple, Minha et Manoel.
Mais, si le padre Passanha, pendant le cours du voyage, devait
s'asseoir à la table de la famille, Joam Garral avait voulu lui
faire construire une habitation à part, et Dieu sait avec quel
soin Yaquita et sa fille s'étaient ingéniées à la rendre
confortable! Certes, le bon vieux prêtre n'avait jamais été aussi
bien logé dans son modeste presbytère.
Toutefois, le presbytère ne pouvait suffire au padre Passanha. Il
lui fallait aussi la chapelle.
La chapelle avait donc été édifiée au centre même de la jangada,
et un petit clocher la surmontait.
Elle était bien étroite, sans doute, et n'eût pu contenir tout le
personnel du bord; mais elle était richement ornée, et, si Joam
Garral retrouvait sa propre habitation sur ce train flottant, le
padre Passanha n'avait pas, non plus, à y regretter sa pauvre
église d'Iquitos.
Tel était donc ce merveilleux appareil, qui allait descendre tout
le cours de l'Amazone. Il était là, sur la grève attendant que le
fleuve vînt lui-même le soulever. Or, d'après les calculs et
observations de la crue, cela ne pouvait plus tarder.
Tout était prêt à la date du 5 juin.
Le pilote, arrivé de la veille, était un homme de cinquante ans,
très entendu aux choses de son métier, mais aimant quelque peu à
boire. Quoi qu'il en soit, Joam Garral en faisait grand cas, et, à
plusieurs reprises, il l'avait employé à conduire des trains de
bois à Bélem, sans avoir jamais eu à s'en repentir.
Il faut d'ailleurs ajouter qu'Araujo,--c'était son nom--, n'y
voyait jamais mieux que lorsque quelques verres de ce rude tafia,
tiré du jus de la canne à sucre, lui éclaircissaient la vue. Aussi
ne naviguait-il point sans une certaine dame-jeanne emplie de
cette liqueur, à laquelle il faisait une cour assidue.
La crue du fleuve s'était manifestée sensiblement déjà depuis
plusieurs jours. D'instant en instant, le niveau du fleuve
s'élevait, et, pendant les quarante-huit heures qui précédèrent le
maximum, les eaux se gonflèrent suffisamment pour couvrir la grève
de la fazenda, mais pas encore assez pour soulever le train de
bois.
Bien que le mouvement fût assuré, qu'il n'y eût pas d'erreur
possible sur la hauteur que la crue devait atteindre au-dessus de
l'étiage, l'heure psychologique ne serait pas sans donner quelque
émotion à tous les intéressés. En effet, que, par une cause
inexplicable, les eaux de l'Amazone ne s'élevassent pas assez pour
déterminer la flottaison de la jangada, et tout cet énorme travail
eût été à refaire. Mais, comme la décroissance de la crue se
serait rapidement prononcée, il aurait fallu de longs mois pour se
retrouver dans des conditions identiques.
Donc, le 5 juin, vers le soir, les futurs passagers de la jangada
étaient réunis sur un plateau, qui dominait la grève d'une
centaine de pieds, et tous attendaient l'heure avec une sorte
d'anxiété bien compréhensible. Là se trouvaient Yaquita, sa fille,
Manoel Valdez, le padre Passanha, Benito, Lina, Fragoso, Cybèle et
quelques-uns des serviteurs indiens ou noirs de la fazenda.
Fragoso ne pouvait tenir en place; il allait, il venait, il
descendait la berge, il remontait au plateau, il notait des points
de repère et poussait des hurrahs, lorsque l'eau gonflée venait de
les atteindre.
«Il flottera, il flottera, s'écria-t-il, le train qui doit nous
emporter à Bélem! Il flottera, quand toutes les cataractes du ciel
devraient s'ouvrir pour gonfler l'Amazone!»
Joam Garral, lui, était sur le radeau avec le pilote et une
nombreuse équipe. À lui appartenait de prendre toutes les mesures
nécessaires au moment de l'opération. La jangada, d'ailleurs,
était bien amarrée à la rive avec de solides câbles, et elle ne
pouvait être entraînée par le courant, quand elle viendrait à
flotter.
Toute une tribu de cent cinquante à deux cents Indiens des
environs d'Iquitos, sans compter la population du village, était
venue assister à cet intéressant spectacle.
On regardait, et il se faisait un silence presque complet dans
cette foule impressionnée.
Vers cinq heures du soir, l'eau avait atteint un niveau supérieur
à celui de la veille,--plus d'un pied--, et la grève
disparaissait déjà tout entière sous la nappe liquide.
Un certain frémissement se propagea à travers les ais de l'énorme
charpente, mais il s'en fallait encore de quelques pouces qu'elle
ne fût entièrement soulevée et détachée du fond.
Pendant une heure, ces frémissements s'accrurent. Les madriers
craquaient de toutes parts. Un travail se faisait, qui arrachait
peu à peu les troncs de leur lit de sable.
Vers six heures et demie, des cris de joie éclatèrent. La jangada
flottait enfin, et le courant l'entraînait vers le milieu du
fleuve; mais, au rappel de ses amarres, elle vint tranquillement
se ranger près de la rive, à l'instant où le padre Passanha la
bénissait, comme il est béni un bâtiment de mer, dont les
destinées sont entre les mains de Dieu!
CHAPITRE DIXIÈME
D'IQUITOS À PEVAS
Le lendemain, 6 juin, Joam Garral et les siens faisaient leurs
adieux à l'intendant et au personnel indien ou noir, qui restait à
la fazenda. À six heures du matin, la jangada recevait tous ses
passagers,--il serait plus juste de les appeler ses habitants--,
et chacun prenait possession de sa cabine, ou, pour mieux dire,
de sa maison.
Le moment de partir était venu. Le pilote Araujo alla se placer à
l'avant, et les gens de l'équipe, armés de leurs longues gaffes,
se tinrent à leur poste de manoeuvre.
Joam Garral, aidé de Benito et de Manoel, surveillait l'opération
du démarrage.
Au commandement du pilote, les câbles furent largués, les gaffes
s'appuyèrent sur la berge pour déborder la jangada, le courant ne
tarda pas à la saisir, et, longeant la rive gauche du fleuve, elle
laissa sur la droite les îles Iquitos et Parianta.
Le voyage était commencé. Où finirait-il? Au Para, à Bélem, à huit
cents lieues de ce petit village péruvien, si rien ne modifiait
l'itinéraire adopté! Comment finirait-il? C'était le secret de
l'avenir.
Le temps était magnifique. Un joli «pampero» tempérait l'ardeur du
soleil. C'était un de ces vents de juin et de juillet, qui
viennent de la Cordillère, à quelques centaines de lieues de là,
après avoir glissé à la surface de l'immense plaine de Sacramento.
Si la jangada eût été pourvue de mâts et de voiles, elle eût
ressenti les effets de la brise, et sa vitesse se fût accélérée;
mais, avec les sinuosités du fleuve, ses brusques tournants qui
eussent obligé à prendre toutes les allures, il fallait renoncer
aux bénéfices d'un pareil moteur.
Dans un bassin aussi plat que celui de l'Amazone qui n'est, à vrai
dire, qu'une plaine sans fin, la déclivité du lit du fleuve ne
peut être que peu accusée. Aussi a-t-on calculé que, entre
Tabatinga, à la frontière brésilienne, et la source de ce grand
cours d'eau, la différence de niveau ne dépasse pas un décimètre
par lieue. Il n'est donc pas d'artère fluviale au monde dont
l'inclinaison soit aussi faiblement prononcée.
Il suit de là que la rapidité du courant de l'Amazone, en eau
moyenne, ne doit pas être estimée à plus de deux lieues par
vingt-quatre heures, et, quelquefois, cette estime est moindre encore
à l'époque des sécheresses. Cependant, dans la période des crues, on
l'a vue se relever jusqu'à trente et quarante kilomètres.
Heureusement, c'était dans ces conditions que la jangada allait
naviguer; mais, lourde à se déplacer, elle ne pouvait avoir la
vitesse du courant qui se dégageait plus vite qu'elle. Aussi, en
tenant compte des retards occasionnés par les coudes du fleuve,
les nombreuses îles qui demandaient à être tournées, les hauts-fonds
qu'il fallait éviter, les heures de halte qui seraient nécessairement
perdues, lorsque la nuit trop sombre ne permettrait pas de se
diriger sûrement, ne devait-on pas estimer à plus de vingt-cinq
kilomètres par vingt-quatre heures le chemin parcouru.
La surface des eaux du fleuve est loin d'être parfaitement libre,
d'ailleurs. Arbres encore verts, débris de végétation, îlots
d'herbes, constamment arrachés des rives, forment toute une
flottille d'épaves, que le courant entraîne, et qui sont autant
d'obstacles à une rapide navigation.
L'embouchure du Nanay fut bientôt dépassée et se perdit derrière
une pointe de la rive gauche, avec son tapis de graminées
roussâtres, rôties par le soleil, qui faisaient un premier plan
très chaud aux verdoyantes forêts de l'horizon.
La jangada ne tarda pas à prendre le fil du courant entre les
nombreuses et pittoresques îles, dont on compte une douzaine
depuis Iquitos jusqu'à Pucalppa.
Araujo, qui n'oubliait pas d'éclairer sa vue et sa mémoire en
puisant à la dame-jeanne, manoeuvra très habilement au milieu de
cet archipel. À son ordre, cinquante gaffes se levaient
simultanément de chaque côté du train de bois et s'abattaient dans
l'eau avec un mouvement automatique. Cela était curieux à voir.
Pendant ce temps, Yaquita, aidée de Lina et de Cybèle, achevait de
mettre tout en ordre, tandis que la cuisinière indienne s'occupait
des apprêts du déjeuner.
Quant aux deux jeunes gens et à Minha, ils se promenaient en
compagnie du padre Passanha, et, de temps en temps, la jeune fille
s'arrêtait pour arroser les plantes disposées au pied de
l'habitation.
«Eh bien, padre, dit Benito, connaissez-vous une plus agréable
manière de voyager?
--Non, mon cher enfant, répondit le padre Passanha. C'est
véritablement voyager avec tout son chez soi!
--Et sans aucune fatigue! ajouta Manoel. On ferait ainsi des
centaines de milles!
--Aussi, dit Minha, vous ne vous repentirez pas d'avoir pris
passage en notre compagnie! Ne vous semble-t-il pas que nous
sommes embarqués sur une île, et que l'île, détachée du lit du
fleuve, avec ses prairies, ses arbres, s'en va tranquillement à la
dérive? Seulement...
--Seulement?... répéta le padre Passanha.
--Cette île-là, padre, c'est nous qui l'avons faite de nos
propres mains, elle nous appartient, et je la préfère à toutes les
îles de l'Amazone! J'ai bien le droit d'en être fière!
--Oui, ma chère fille, répondit le padre Passanha, et je t'absous
de ton sentiment de fierté! D'ailleurs, je ne me permettrais pas
de te gronder devant Manoel.
--Mais si, au contraire! répondit gaiement la jeune fille. Il
faut apprendre à Manoel à me gronder quand je le mérite! Il est
beaucoup trop indulgent pour ma petite personne, qui a bien ses
défauts.
--Alors, ma chère Minha, dit Manoel, je vais profiter de la
permission pour vous rappeler...
--Quoi donc?
--Que vous avez été très assidue à la bibliothèque de la fazenda,
et que vous m'aviez promis de me rendre très savant en tout ce qui
concerne votre Haut-Amazone. Nous ne le connaissons que très
imparfaitement au Para, et voici plusieurs îles que la jangada
dépasse, sans que vous songiez à m'en dire le nom!
--Et qui le pourrait? s'écria la jeune fille.
--Oui! qui le pourrait? répéta Benito après elle. Qui pourrait
retenir les centaines de noms en idiome «tupi» dont sont affublées
toutes ces îles? C'est à ne pas s'y reconnaître! Les Américains,
eux, sont plus pratiques pour les îles de leur Mississipi, ils les
numérotent...
--Comme ils numérotent les avenues et les rues de leurs villes!
répondit Manoel. Franchement, je n'aime pas beaucoup ce système
numérique! Cela ne dit rien à l'imagination, l'île soixante-quatre,
l'île soixante-cinq, pas plus que la sixième rue de la troisième
avenue! N'êtes-vous pas de mon avis, chère Minha?
--Oui, Manoel, quoi qu'en puisse penser mon frère, répondit la
jeune fille. Mais, bien que nous n'en connaissions pas les noms,
les îles de notre grand fleuve sont vraiment belles! Voyez-les se
développer sous l'ombrage de ces gigantesques palmiers avec leurs
feuilles retombantes! Et cette ceinture de roseaux qui les
entoure, au milieu desquels une étroite pirogue pourrait à peine
se frayer passage! Et ces mangliers, dont les racines fantasques
viennent s'arc-bouter sur les rives comme les pattes de quelques
monstrueux crabes! Oui, ces îles sont belles, mais, si belles
qu'elles soient, elles ne peuvent se déplacer ainsi que le fait la
nôtre!
--Ma petite Minha est un peu enthousiaste aujourd'hui! fit
observer le padre Passanha.
--Ah! padre, s'écria la jeune fille, je suis si heureuse de
sentir tout le monde heureux autour de moi!» En ce moment, on
entendit la voix de Yaquita qui appelait Minha à l'intérieur de
l'habitation.
La jeune fille s'en alla, courant et souriant.
«Vous aurez là, Manoel, une aimable compagne! dit le padre
Passanha au jeune homme. C'est toute la joie de la famille qui va
s'enfuir avec vous, mon ami!
--Brave petit soeur! dit Benito. Nous la regretterons bien, et le
padre a raison! Au fait, si tu ne l'épousais pas, Manoel!... Il
est encore temps! Elle nous resterait!
--Elle vous restera, Benito, répondit Manoel. Crois-moi,
l'avenir, j'en ai le pressentiment, nous réunira tous!»
Cette première journée se passa bien. Déjeuner, dîner, sieste,
promenades, tout s'accomplit comme si Joam Garral et les siens
eussent encore été dans la confortable fazenda d'Iquitos.
Pendant ces vingt-quatre heures, les embouchures des rios Bacali,
Chochio, Pucalppa, sur la gauche du fleuve, celles des rios
Itinicari, Maniti, Moyoc, Tuyuca et les îles de ce nom, sur la
droite, furent dépassées sans accident. La nuit, éclairée par la
lune, permit d'économiser une halte, et le long radeau glissa
paisiblement à la surface de l'Amazone.
Le lendemain, 7 juin, la jangada longea les berges du village de
Pucalppa, nommé aussi Nouvel-Oran. Le vieil Oran, qui est situé à
quinze lieues en aval, sur la même rive gauche du fleuve, est
maintenant abandonné pour celui-ci, dont la population se compose
d'Indiens appartenant aux tribus Mayorunas et Orejones. Rien de
plus pittoresque que ce village avec ses berges, que l'on dirait
peintes à la sanguine, son église inachevée, ses cases, dont
quelques hauts palmiers ombragent les chaumes, et les deux ou
trois ubas à demi échouées sur ses rives.
Pendant toute la durée du 7 juin, la jangada continua à suivre la
rive gauche du fleuve, passant devant quelques tributaires
inconnus, sans importance. Un instant, elle risqua de s'accrocher
à la pointe amont de l'île Sinicuro; mais le pilote, bien servi
par son équipe, parvint à parer le danger et se maintint dans le
fil du courant.
Dans la soirée, on arriva le long d'une île plus étendue, appelée
île Napo, du nom du fleuve qui, en cet endroit, s'enfonce vers le
nord-nord-ouest, et vient mêler ses eaux à celles de l'Amazone par
une embouchure large de huit cents mètres environ, après avoir
arrosé des territoires d'Indiens Cotos de la tribu des Orejones.
Ce fut dans la matinée du 7 juin que la jangada se trouva par le
travers de la petite île Mango, qui oblige le Napo à se diviser en
deux bras avant de tomber dans l'Amazone.
Quelques années plus tard, un voyageur français, Paul Marcoy,
allait reconnaître la couleur des eaux de cet affluent, qu'il
compare justement à cette nuance d'absinthe spéciale à l'opale
verte. En même temps, il devait rectifier quelques-unes des
mesures indiquées par La Condamine. Mais alors, l'embouchure du
Napo était sensiblement élargie par la crue, et c'était avec une
certaine rapidité que son cours, sorti des pentes orientales du
Cotopaxi, venait se mélanger en bouillonnant au cours jaunâtre de
l'Amazone.
Quelques Indiens erraient à l'embouchure de ce cours d'eau. Ils
avaient le corps robuste, la taille élevée, la chevelure
flottante, la narine transpercée d'une baguette de palmier, le
lobe de l'oreille allongé jusqu'à l'épaule par le poids de lourdes
rondelles de bois précieux. Quelques femmes les accompagnaient.
Aucun d'eux ne manifesta l'intention de venir à bord.
On prétend que ces indigènes pourraient bien être anthropophages;
mais cela se dit de tant de tribus riveraines du fleuve que, si le
fait était vrai, on aurait de ces habitudes de cannibalisme des
témoignages qui manquent encore aujourd'hui.
Quelques heures plus tard, le village de Bella-Vista, assis sur
une rive un peu basse, montra ses bouquets de beaux arbres, qui
dominaient quelques cases couvertes de paille, sur lesquelles des
bananiers de moyenne hauteur laissaient retomber leurs larges
feuilles comme les eaux d'une vasque trop pleine.
Puis, le pilote, afin de suivre un meilleur courant qui devait
l'écarter des berges, dirigea le train vers la rive droite du
fleuve, dont il ne s'était pas encore approché. La manoeuvre ne
s'opéra pas sans certaines difficultés, qui furent heureusement
vaincues, après un certain nombre d'accolades prodiguées à la
dame-jeanne.
Cela permit d'apercevoir, en passant, quelques-unes de ces
nombreuses lagunes aux eaux noires, qui sont semées le long du
cours de l'Amazone, et n'ont souvent aucune communication avec le
fleuve. L'une d'elles, qui porte le nom de lagune d'Oran, était
d'assez médiocre étendue, et recevait les eaux par un large
pertuis. Au milieu du lit se dessinaient plusieurs îles et deux ou
trois îlots, curieusement groupés, et, sur la rive opposée, Benito
signala l'emplacement de cet ancien Oran, dont on ne voyait plus
que d'incertains vestiges.
Pendant deux jours, selon les exigences du courant, la jangada
alla tantôt sur la rive droite, tantôt sur la rive gauche, sans
que sa charpente subît le moindre attouchement suspect.
Les passagers étaient déjà faits à cette nouvelle existence. Joam
Garral, laissant à son fils le soin de tout ce qui constituait le
côté commercial de l'expédition, se tenait le plus souvent dans sa
chambre, méditant et écrivant. De ce qu'il écrivait ainsi, il ne
disait rien, pas même à Yaquita, et cependant cela prenait déjà
l'importance d'un véritable mémoire.
Benito, lui, l'oeil à tout, causait avec le pilote et relevait la
direction. Yaquita, sa fille, Manoel formaient presque toujours un
groupe à part, soit qu'ils s'entretinssent de projets d'avenir,
soit qu'ils se promenassent comme ils l'eussent fait dans le parc
de la fazenda. C'était véritablement la même existence. Il n'était
pas jusqu'à Benito, qui ne trouvât encore l'occasion de se livrer
au plaisir de la chasse. Si les forêts d'Iquitos lui manquaient
avec leurs fauves, leurs agoutis, leurs pécaris, leurs cabiais,
les oiseaux volaient par bandes sur les rives, et ne craignaient
même pas de venir se poser sur la jangada. Lorsqu'ils pouvaient
figurer avantageusement sur la table, en qualité de gibier, Benito
les tirait, et, cette fois, sa soeur ne cherchait pas à s'y
opposer, puisque c'était dans l'intérêt de tous; mais s'il
s'agissait de ces hérons gris ou jaunes, de ces ibis roses ou
blancs, qui hantent les berges, on les épargnait par amitié pour
Minha. Une seule espèce de grèbe, bien qu'elle ne fût point
comestible, ne trouvait pas grâce aux yeux du jeune négociant:
c'était ce «caiaraca», aussi habile à plonger qu'à nager ou voler,
oiseau au cri désagréable, mais dont le duvet a un grand prix sur
les divers marchés du bassin de l'Amazone.
Enfin, après avoir dépassé le village d'Omaguas et l'embouchure de
l'Ambiacu, la jangada arriva à Pevas, le soir du 11 juin, et elle
s'amarra à la rive.
Comme il restait encore quelques heures avant la nuit, Benito
débarqua, emmenant avec lui le toujours prêt Fragoso, et les deux
chasseurs allèrent battre les fourrés aux environs de la petite
bourgade. Un agouti et un cabiai, sans parler d'une douzaine de
perdrix, vinrent enrichir l'office à la suite de cette heureuse
excursion.
À Pevas, où l'on compte une population de deux cent soixante
habitants, Benito aurait peut-être pu faire quelques échanges avec
les frères lais de la Mission, qui sont en même temps négociants
en gros; mais ceux-ci venaient d'expédier récemment des ballots de
salsepareille et un certain nombre d'arrobes de caoutchouc vers le
Bas-Amazone, et leur magasin était vide.
La jangada repartit donc au lever du jour, et s'engagea dans ce
petit archipel que forment les îles Iatio et Cochiquinas, après
avoir laissé sur la droite le village de ce nom. Diverses
embouchures de minces affluents, innomés, furent relevées sur la
droite du fleuve, à travers les intervalles qui séparent les îles.
Quelques indigènes à tête rasée, tatoués aux joues et au front,
portant, aux ailes du nez et au-dessous de la lèvre inférieure,
des rondelles de métal, parurent un instant sur les rives. Ils
étaient armés de flèches et de sarbacanes, mais ils n'en firent
point usage et n'essayèrent même pas d'entrer en communication
avec la jangada.
CHAPITRE ONZIÈME
DE PEVAS À LA FRONTIÈRE
Pendant les quelques jours qui suivirent, la navigation ne
présenta aucun incident. Les nuits étaient si belles que le long
train de bois se laissa aller au courant, sans même faire halte.
Les deux rives pittoresques du fleuve semblaient se déplacer
latéralement, comme ces panoramas de théâtre qui se déroulent
d'une coulisse à l'autre. Par une sorte d'illusion d'optique, à
laquelle se faisaient inconsciemment les yeux, il semblait que la
jangada fût immobile entre les deux mouvants bas-côtés.
Benito ne put donc aller chasser sur les berges, puisqu'on ne fit
aucune halte; mais le gibier fut très avantageusement remplacé par
les produits de la pêche.
En effet, on prit une grande variété de poissons excellents, des
«pacos», des «surubis», des «gamitanas» d'une chair exquise, et
certaines de ces larges raies, appelées «duridaris», roses au
ventre, noires au dos, qui sont armées de dards très venimeux. On
recueillit aussi, par milliers, de ces «candirus», sortes de
petits silures, dont quelques-uns sont microscopiques, et qui ont
bientôt fait une pelote des mollets du baigneur, imprudemment
aventuré dans leurs parages.
Les riches eaux de l'Amazone étaient aussi fréquentées par bien
d'autres animaux aquatiques, qui escortaient la jangada sur les
fleuves, pendant des heures entières.
C'étaient de gigantesques «pira-rucus», longs de dix à douze
pieds, cuirassés de larges écailles à bordure écarlate, mais dont
la chair n'est vraiment appréciée que des indigènes. Aussi ne
cherchait-on pas à s'en emparer, pas plus que des gracieux
dauphins, qui venaient s'ébattre par centaines, frapper de leur
queue les poutrelles du train de bois, se jouer à l'avant, à
l'arrière, animant les eaux du fleuve de reflets colorés et de
jets d'eau que la lumière réfractée changeait en autant
d'arcs-en-ciel.
Le 16 juin, la jangada, après avoir heureusement paré certains
hauts-fonds en s'approchant des berges, arriva près de la grande
île de San-Pablo, et, le lendemain soir, elle s'arrêtait au
village de Moromoros, qui est situé sur la rive gauche de
l'Amazone. Vingt-quatre heures après, dépassant les embouchures de
l'Atacoari et du Cocha, puis le «furo», ou canal, qui communique
avec le lac de Cabello-Cocha, sur la rive droite, elle faisait
escale à la hauteur de la Mission de Cocha.
C'était là le pays des Indiens Marahuas, aux longs cheveux
flottants, dont la bouche s'ouvre au milieu d'une sorte d'éventail
d'épines de palmiers, longues de six pouces, ce qui leur donne une
figure féline, et cela,--suivant l'observation de Paul Marcoy,--
dans l'intention de ressembler au tigre, dont ils admirent
par-dessus tout l'audace, la force et la ruse. Quelques femmes vinrent
avec ces Marahuas en fumant des cigares, dont elles tenaient le
bout allumé entre leurs dents. Tous, ainsi que le roi des forêts
amazoniennes, allaient à peu près nus.
La Mission de Cocha était alors dirigée par un moine franciscain,
qui voulut rendre visite au padre Passanha.
Joam Garral fit très bon accueil à ce religieux, et il lui offrit
même de s'asseoir à la table de la famille.
Précisément, il y avait ce jour-là un dîner, qui faisait honneur à
la cuisinière indienne.
Bouillon traditionnel aux herbes aromatiques, pâté, destiné le
plus souvent à remplacer le pain au Brésil, qui se compose de
farine de manioc bien imprégnée de jus de viande et d'un coulis de
tomates, volaille au riz nageant dans une sauce piquante faite de
vinaigre et de «malagueta», plat d'herbages pimentés, gâteau froid
saupoudré de cannelle, c'était là de quoi tenter un pauvre moine,
réduit au maigre ordinaire de la paroisse. On insista donc pour le
retenir. Yaquita et sa fille firent tout ce qu'elles purent à ce
propos. Mais le franciscain devait, le soir même, rendre visite à
un Indien qui était malade à Cocha. Il remercia donc
l'hospitalière famille et partit, non sans emporter quelques
présents, qui devaient être bien reçus des néophytes de la
Mission.
Pendant deux jours, le pilote Araujo eut fort à faire. Le lit du
fleuve s'élargissait peu à peu; mais les îles y étaient plus
nombreuses, et le courant, gêné par ces obstacles, s'accroissait
aussi. Il fallut prendre de grandes précautions pour passer entre
les îles Caballo-Cocha, Tarapote, Cacao, faire des haltes
fréquentes, et, plusieurs fois, on fut obligé de dégager la
jangada, qui menaçait de s'engraver. Tout le monde mettait alors
la main à la manoeuvre, et ce fut dans ces conjonctions assez
difficiles que, le 20 juin au soir, on eut connaissance de
Nuestra-Senora-de-Loreto.
Loreto est la dernière ville péruvienne qui se trouve située sur
la rive gauche du fleuve, avant d'arriver à la frontière du
Brésil. Ce n'est guère plus qu'un simple village, composé d'une
vingtaine de maisons, groupées sur une berge légèrement
accidentée, dont les tumescences sont faites de terre d'ocre et
d'argile.
C'est en 1770 que cette Mission fut fondée par des missionnaires
jésuites. Les Indiens Ticumas, qui habitent ces territoires au
nord du fleuve, sont des indigènes à peau rougeâtre, aux cheveux
épais, zébrés de dessins à la face comme la laque d'une table
chinoise; ils sont simplement habillés, hommes et femmes, de
bandelettes de coton qui leur serrent la poitrine et les reins. On
n'en compte pas plus de deux cents, maintenant, sur les bords de
l'Atacoari, reste infime d'une nation qui fut autrefois puissante
sous la main de grands chefs.
À Loreto vivaient aussi quelques soldats péruviens, et deux ou
trois négociants portugais, qui font le commerce des cotonnades,
du poisson salé et de la salsepareille.
Benito débarqua, afin d'acheter, s'il était possible, quelques
ballots de cette smilacée, qui est toujours fort demandée sur les
marchés de l'Amazone. Joam Garral, toujours très occupé d'un
travail qui absorbait tous ses instants, ne mit pas pied à terre.
Yaquita et sa fille restèrent également à bord de la jangada avec
Manoel. C'est que les moustiques de Loreto ont une réputation bien
faite pour écarter les visiteurs, qui ne veulent pas laisser
quelque peu de leur sang à ces redoutables diptères.
Justement Manoel venait de dire quelques mots de ces insectes, et
ce n'était pas pour donner envie de braver leurs piqûres.
«On prétend, ajouta-t-il, que les neuf espèces, qui infestent les
rives de l'Amazone, se sont donné rendez-vous au village de
Loreto. Je veux le croire, sans vouloir le constater. Là, chère
Minha, vous auriez le choix entre le moustique gris, le velu, la
patte-blanche, le nain, le sonneur de fanfares, le petit fifre,
l'urtiquis, l'arlequin, le grand nègre, le roux des bois, ou
plutôt, tous vous choisiraient pour cible et vous reviendriez ici
méconnaissable! Je pense, en vérité, que ces acharnés diptères
gardent mieux la frontière brésilienne que ces pauvres diables de
soldats, hâves et maigres, que nous apercevons sur la berge!
--Mais si tout sert dans la nature, demanda la jeune fille, à
quoi servent les moustiques?
--À faire le bonheur des entomologistes, répondit Manoel, et je
serais très embarrassé pour vous donner une meilleure
explication!»
Ce que disait Manoel des moustiques de Loreto n'était que trop
vrai. Il s'ensuit donc que, ses achats terminés, lorsque Benito
revint à bord, il avait la figure et les mains tatouées d'un
millier de points rouges, sans parler des chiques, qui, malgré le
cuir des chaussures, s'étaient introduites sous ses orteils.
«Partons, partons à l'instant même! s'écria Benito, ou ces
maudites légions d'insectes vont nous envahir, et la jangada
deviendra absolument inhabitable!
Et nous les importerions au Para, répondit Manoel, qui en a déjà
trop pour sa propre consommation!» Donc, pour ne pas même passer
la nuit sur ces rives, la jangada, détachée des berges, reprit le
fil du courant.
À partir de Loreto, l'Amazone s'inclinait un peu vers le sud-est,
entre les îles Arava, Cuyari, Urucutea. La jangada glissait alors
sur les eaux noires du Cajaru, mêlées aux eaux blanches de
l'Amazone. Après avoir dépassé cet affluent de la rive gauche,
pendant la soirée du 23 juin, elle dérivait paisiblement le long
de la grande île de Jahuma.
Le coucher du soleil sur un horizon pur de toutes brumes annonçait
une de ces belles nuits des tropiques que ne peuvent connaître les
zones tempérées. Une légère brise rafraîchissait l'atmosphère. La
lune allait bientôt se lever sur le fond constellé du ciel, et
remplacer, pendant quelques heures, le crépuscule absent de ces
basses latitudes. Mais, dans cette période obscure encore, les
étoiles brillaient avec une pureté incomparable. L'immense plaine
du bassin semblait se prolonger à l'infini, comme une mer, et, à
l'extrémité de cet axe, qui mesure plus de deux cent mille
milliards de lieues, apparaissaient, au nord, l'unique diamant de
l'étoile polaire; au sud, les quatre brillants de la Croix du Sud.
Les arbres de la rive gauche et de l'île Jahuma, à demi estompés,
se détachaient en découpures noires. On ne pouvait plus les
reconnaître qu'à leur indécise silhouette, ces troncs ou plutôt
ces fûts de colonnes des copahus, qui s'épanouissaient en
ombrelles, ces groupes de «sandis» dont on peut extraire un lait
épais et sucré qui, dit-on, donne l'ivresse du vin, ces
«vignaticos» hauts de quatre-vingts pieds, dont la cime
tremblotait au passage des légers courants d'air. «Quel beau
sermon que ces forêts de l'Amazone!» a-t-on pu justement dire.
Oui! et l'on pourrait ajouter: «Quel hymne superbe que ces nuits
des tropiques!»
Les oiseaux donnaient leurs dernières notes du soir: «bentivis»
qui suspendent leurs nids aux roseaux des rives; «niambus», sorte
de perdrix, dont le chant se compose des quatre notes de l'accord
parfait et que répétaient des imitateurs de la gent volatile;
«kamichis», à la mélopée si plaintive; martins-pêcheurs, dont le
cri répond, comme un signal, aux derniers cris de leurs
congénères; «canindés», au clairon sonore, et aras rouges, qui
reployaient leurs ailes dans le feuillage des «jaquetibas», dont
la nuit venait d'éteindre les splendides couleurs.
Sur la jangada, tout le personnel était à son poste, dans
l'attitude du repos. Seul, le pilote, debout à l'avant, laissait
voir sa haute stature, à peine dessinée dans les premières ombres.
La bordée de quart, sa longue gaffe sur l'épaule, rappelait un
campement de cavaliers tartares. Le pavillon brésilien pendait au
bout de sa hampe, à l'avant du train, et la brise n'avait déjà
plus la force d'en soulever l'étamine.
À huit heures, les trois premiers tintements de l'_Angelus
_s'envolèrent du clocher de la petite chapelle. Les trois
tintements du deuxième et du troisième verset sonnèrent à leur
tour, et la salutation s'acheva dans la série des coups plus
précipités de la petite cloche.
Cependant, toute la famille, après cette journée de juillet, était
restée assise sous la véranda, afin de respirer l'air plus frais
du dehors. Chaque soir il en était ainsi; et, tandis que Joam
Garral, toujours silencieux, se contentait d'écouter, les jeunes
gens causaient gaiement jusqu'à l'heure du coucher.
«Ah! notre beau fleuve! notre magnifique Amazone!» s'écria la
jeune fille, dont l'enthousiasme pour ce grand cours d'eau
américain ne se lassait jamais.
--Fleuve incomparable, en vérité! répondit Manoel, et j'en
comprends toutes les sublimes beautés! Nous le descendons,
maintenant, comme Orellana, comme La Condamine l'ont fait, il y a
des siècles, et je ne m'étonne plus qu'ils en aient rapporté de si
merveilleuses descriptions!
--Un peu fabuleuses! répliqua Benito.
--Mon frère, reprit gravement la jeune fille, ne dis pas de mal
de notre Amazone!
--Ce n'est point en dire du mal, petite soeur, que de rappeler
qu'il a ses légendes!
--Oui, c'est vrai, il en a, et de merveilleuses! répondit Minha.
--Quelles légendes? demanda Manoel. Je dois avouer qu'elles ne
sont pas encore arrivées au Para, on du moins, pour mon compte, je
ne les connais pas!
--Mais alors, que vous apprend-on donc dans les collèges de
Bélem? répondit en riant la jeune fille.
--Je commence à m'apercevoir que l'on ne nous y apprend rien!
répondit Manoel.
--Quoi! monsieur, reprit Minha avec un sérieux tout à fait
plaisant, vous ignorez, entre autres fables, qu'un énorme reptile,
nommé le Minhocao, vient quelquefois visiter l'Amazone, et que les
eaux du fleuve croissent ou décroissent, suivant que ce serpent
s'y plonge ou qu'il en sort, tant il est gigantesque!
--Mais l'avez-vous vu quelquefois, ce Minhocao phénoménal?
demanda Manoel.
--Hélas non! répondit Lina.
--Quel dommage! crut devoir ajouter Fragoso.
--Et la «Mae d'Agua», reprit la jeune fille, cette superbe et
redoutable femme, dont le regard fascine et entraîne sous les eaux
du fleuve les imprudents qui la contemplent?
--Oh! quant à la Mae d'Agua, elle existe! s'écria la naïve Lina.
On dit même qu'elle se promène encore sur les berges, mais qu'elle
disparaît, comme une ondine, dès qu'on s'approche d'elle!
--Eh bien, Lina, répondit Benito, la première fois que tu
l'apercevras, viens me prévenir.
--Pour qu'elle vous saisisse et vous emporte au fond du fleuve?
Jamais, monsieur Benito!
--C'est qu'elle le croit! s'écria Minha.
--Il y a bien des gens qui croient au tronc de Manao! dit alors
Fragoso, toujours prêt à intervenir en faveur de Lina.
--Le tronc de Manao? demanda Manoel. Qu'est-ce donc encore que le
tronc de Manao?
--Monsieur Manoel, répondit Fragoso avec une gravité comique, il
paraît qu'il y a ou plutôt qu'il y avait autrefois un tronc de
«turuma» qui, chaque année, à la même époque, descendait le
Rio-Negro, s'arrêtait quelques jours à Manao, et s'en allait ainsi au
Para, faisant halte à tous les ports, où les indigènes l'ornaient
dévotement de petits pavillons. Arrivé à Bélem, il faisait halte,
rebroussait chemin, remontait l'Amazone, puis le Rio-Negro, et
retournait à la forêt d'où il était mystérieusement parti. Un
jour, on a voulu le tirer à terre, mais le fleuve en courroux
s'est gonflé, et il a fallu renoncer à s'en emparer. Un autre
jour, le capitaine d'un navire l'a harponné et a essayé de le
remorquer... Cette fois encore, le fleuve en colère a rompu les
amarres, et le tronc s'est miraculeusement échappé!
--Et qu'est-il devenu? demanda la jeune mulâtresse.
--Il paraît qu'à son dernier voyage, mademoiselle Lina, répondit
Fragoso, au lieu de remonter le Rio-Negro, il s'est trompé de
route, il a suivi l'Amazone, et on ne l'a plus revu!
--Oh! si nous pouvions le rencontrer! s'écria Lina.
--Si nous le rencontrons, répondit Benito, nous te mettrons
dessus, Lina; il t'emportera dans sa forêt mystérieuse, et tu
passeras, toi aussi, à l'état de naïade légendaire!
--Pourquoi non? répondit la folle jeune fille.
--Voilà bien des légendes, dit alors Manoel, et j'avoue que votre
fleuve en est digne. Mais il a aussi des histoires qui les valent
bien. J'en sais une, et, si je ne craignais de vous attrister, car
elle est véritablement lamentable, je vous la raconterais!
--Oh! racontez, monsieur Manoel, s'écria Lina! J'aime tant les
histoires qui font pleurer!
--Tu pleures, toi, Lina! dit Benito.
--Oui, monsieur Benito, mais je pleure en riant!
--Eh bien! raconte-nous cela, Manoel.
--C'est l'histoire d'une Française, dont les malheurs ont
illustré ces rives au XVIIIe siècle.
--Nous vous écoutons, dit Minha.
--Je commence, dit Manoel. En 1741, lors de l'expédition de deux
savants français, Bouguer et La Condamine, qui furent envoyés pour
mesurer un degré terrestre sous l'équateur, on leur adjoignit un
astronome fort distingué nommé Godin des Odonais.
«Godin des Odonais partit donc, mais il ne partit pas seul pour le
Nouveau Monde: il emmenait avec lui sa jeune femme, ses enfants,
son beau-père et son beau-frère.
«Tous les voyageurs arrivèrent à Quito en bonne santé. Là
commencèrent pour madame des Odonais la série de ses malheurs; car
en quelques mois, elle perdit plusieurs de ses enfants.
«Lorsque Godin des Odonais eut achevé son travail, vers la fin de
l'année 1759, il dut quitter Quito et partit pour Cayenne. Une
fois arrivé dans cette ville, il voulut y faire venir sa famille;
mais, la guerre étant déclarée, il fut forcé de solliciter du
gouvernement portugais une autorisation qui laissât la route libre
à madame des Odonais et aux siens.
«Le croirait-on? Plusieurs années se passèrent sans que cette
autorisation pût être accordée.
«En 1765, Godin des Odonais, désespéré de ces retards, résolut de
remonter l'Amazone pour retourner chercher sa femme à Quito; mais,
au moment où il allait partir, une subite maladie l'arrêta, et il
ne put mettre son projet à exécution.
«Cependant, les démarches n'avaient pas été inutiles, et madame
des Odonais apprit enfin que le roi de Portugal, lui accordant
l'autorisation nécessaire, faisait préparer une embarcation, afin
qu'elle pût descendre le fleuve et rejoindre son mari. En même
temps, une escorte avait ordre de l'attendre dans les Missions du
Haut-Amazone.
«Madame des Odonais était une femme d'un grand courage, vous allez
bien le voir. Aussi n'hésita-t-elle pas, et, malgré les dangers
d'un pareil voyage à travers tout le continent, elle partit.
--C'était son devoir d'épouse, Manoel, dit Yaquita, et j'aurais
fait comme elle!
--Madame des Odonais, reprit Manoel, se rendit à Rio-Bamba, au
sud de Quito, emmenant son beau-frère, ses enfants et un médecin
français. Il s'agissait d'atteindre les Missions de la frontière
brésilienne, où devaient se trouver l'embarcation et l'escorte.
«Le voyage est heureux d'abord; il se fait sur le cours des
affluents de l'Amazone que l'on descend en canot. Cependant, les
difficultés s'accroissent peu à peu avec les dangers et les
fatigues, au milieu d'un pays décimé par la petite vérole. Des
quelques guides qui viennent offrir leurs services, la plupart
disparaissent quelques jours après, et l'un d'eux, le dernier qui
fût demeuré fidèle aux voyageurs, se noie dans le Bobonasa, en
voulant porter secours au médecin français.
«Bientôt le canot, à demi brisé par les roches et les troncs en
dérive, est hors d'état de servir. Il faut alors descendre à
terre, et là, à la lisière d'une impénétrable forêt, on en est
réduit à construire quelques cabanes de feuillage. Le médecin
offre d'aller en avant avec un nègre qui n'avait jamais voulu
quitter madame des Odonais. Tous deux partent. On les attend
plusieurs jours... mais en vain!... Ils ne reviennent plus.
«Cependant, les vivres s'épuisent. Les abandonnés essayent
inutilement de descendre le Bobonasa sur un radeau. Il leur faut
rentrer dans la forêt, et les voilà dans la nécessité de faire la
route à pied, au milieu de ces fourrés presque impraticables!
«C'était trop de fatigues pour ces pauvres gens! Ils tombent un à
un, malgré les soins de la vaillante Française. Au bout de
quelques jours, enfants, parents, serviteurs, tous sont morts!
Oh! la malheureuse femme! dit Lina.
Madame des Odonais est seule maintenant, reprit Manoel. Elle se
trouve encore à mille lieues de l'Océan qu'il lui faut atteindre!
Ce n'est plus la mère qui continue à marcher vers le fleuve!... La
mère a perdu ses enfants, elle les a ensevelis de ses propres
mains!... C'est la femme qui veut revoir son mari!
«Elle marche nuit et jour, elle retrouve enfin le cours du
Bobonasa! Là, elle est recueillie par de généreux Indiens, qui la
conduisent aux Missions où l'attendait l'escorte!
«Mais elle y arrivait seule, et derrière elle, les étapes de sa
route étaient semées de tombes!
«Madame des Odonais atteignit Loreto, où nous étions il y a
quelques jours. De ce village péruvien, elle descendit l'Amazone,
comme nous le faisons en ce moment, et enfin elle retrouva son
mari, après dix-neuf années de séparation!
--Pauvre femme! dit la jeune fille.
--Pauvre mère, surtout!» répondit Yaquita. En ce moment, le
pilote Araujo vint à l'arrière et dit: «Joam Garral, nous voici
devant l'île de la Ronde! Nous allons passer la frontière!
--La frontière!» répondit Joam.
Et, se levant, il alla se placer au bord de la jangada, et il
regarda longuement l'îlot de la Ronde, auquel se brisait le
courant du fleuve. Puis, sa main se porta à son front comme pour
chasser un souvenir.
«La frontière!» murmura-t-il en baissant la tête par un mouvement
involontaire. Mais, un instant après, sa tête s'était relevée, et
son visage était celui d'un homme résolu à faire son devoir
jusqu'au bout.
CHAPITRE DOUZIÈME
FRAGOSO À L'OUVRAGE
«Braza», braise, est un mot que l'on trouve dans la langue
espagnole dès le XIIe siècle. Il a servi à faire le mot «brazil»
pour désigner certains bois qui fournissent une teinture rouge. De
là le nom de Brésil donné à cette vaste étendue de l'Amérique du
Sud que traverse la ligne équinoxiale, et dans laquelle ce bois se
rencontre fréquemment. Il fut, d'ailleurs, et de très bonne heure,
l'objet d'un commerce considérable avec les Normands. Bien qu'il
s'appelle «ibirapitunga» au lieu de production, ce nom de «brazil»
lui est resté, et il est devenu celui de ce pays, qui apparaît
comme une immense braise, enflammée sous les rayons d'un soleil
tropical.
Les Portugais l'occupèrent tout d'abord. Dès le commencement du
XVIe siècle, prise de possession en fut faite par le pilote
Alvarez Cabral. Si, plus tard, la France, la Hollande, s'y
établirent partiellement, il est resté portugais, et possède
toutes les qualités qui distinguent ce vaillant petit peuple.
C'est maintenant l'un des plus grands États de l'Amérique
méridionale, ayant à sa tête l'intelligent et artiste roi don
Pedro.
«Quel est ton droit dans la tribu? demandait Montaigne à un Indien
qu'il rencontrait au Havre.
C'est le droit de marcher le premier à la guerre!» répondit
simplement l'Indien.
La guerre, on le sait, fut pendant longtemps le plus sûr et le
plus rapide véhicule de la civilisation. Aussi, les Brésiliens
firent-ils ce que faisait cet Indien: ils luttèrent, ils
défendirent leur conquête, ils l'étendirent, et c'est au premier
rang qu'on les voit marcher dans la voie de la civilisation.
Ce fut en 1824, seize ans après la fondation de l'empire
Luso-Brésilien, que le Brésil proclama son indépendance par la voix de
don Juan, que les armées françaises avaient chassé du Portugal.
Restait à régler la question de frontières entre le nouvel empire
et le Pérou, son voisin.
La chose n'était pas facile.
Si le Brésil voulait s'étendre jusqu'au Rio-Napo, dans l'ouest, le
Pérou, lui, prétendait s'élargir jusqu'au lac d'Ega, c'est-à-dire
huit degrés plus à l'ouest.
Mais, entre temps, le Brésil dut intervenir pour empêcher
l'enlèvement des Indiens de l'Amazone, enlèvement qui se faisait
au profit des Missions hispano-brésiliennes. Il ne trouva pas de
meilleur moyen pour enrayer cette sorte de traite que de fortifier
l'île de la Ronde, un peu au-dessus de Tabatinga, et d'y établir
un poste.
Ce fut une solution, et, depuis cette époque, la frontière des
deux pays passe par le milieu de cette île.
Au-dessus, le fleuve est péruvien et se nomme Marafion, ainsi
qu'il a été dit.
Au-dessous, il est brésilien et prend le nom de rivière des
Amazones.
Ce fut le 25 juin, au soir, que la jangada vint s'arrêter devant
Tabatinga, la première ville brésilienne, située sur la rive
gauche, à la naissance du rio dont elle porte le nom, et qui
dépend de la paroisse de Saint-Paul, établie en aval sur la rive
droite.
Joam Garral avait résolu de passer là trente-six heures, afin de
donner quelque repos à son personnel. Le départ ne devait donc
s'effectuer que le 27, dans la matinée.
Cette fois, Yaquita et ses enfants, moins menacés peut-être qu'à
Iquitos de servir de pâture aux moustiques indigènes, avaient
manifesté l'intention de descendre à terre et de visiter la
bourgade.
On estime actuellement à quatre cents habitants, presque tous
Indiens, la population de Tabatinga, en y comprenant, sans doute,
ces nomades qui errent plutôt qu'ils ne se fixent sur les bords de
l'Amazone et de ses petits affluents.
Le poste de l'île de la Ronde a été abandonné depuis quelques
années et transporté à Tabatinga même. On peut donc dire que c'est
une ville de garnison; mais, en somme, la garnison n'est composée
que de neuf soldats, presque tous Indiens, et d'un sergent, qui
est le véritable commandant de la place.
Une berge, haute d'une trentaine de pieds, dans laquelle sont
taillées les marches d'un escalier peu solide, forme en cet
endroit la courtine de l'esplanade qui porte le petit fortin. La
demeure du commandant comprend deux chaumières disposées en
équerre, et les soldats occupent un bâtiment oblong, élevé à cent
pas de là au pied d'un grand arbre.
Cet ensemble de cabanes ressemblerait parfaitement à tous les
villages ou hameaux, qui sont disséminés sur les rives du fleuve,
si un mât de pavillon, empanaché des couleurs brésiliennes, ne
s'élevait au-dessus d'une guérite, toujours veuve de sa
sentinelle, et si quatre petits pierriers de bronze n'étaient là
pour canonner au besoin toute embarcation qui n'avancerait pas à
l'ordre.
Quant au village proprement dit, il est situé en contrebas,
au-delà du plateau. Un chemin, qui n'est qu'un ravin ombragé de ficus
et de miritis, y conduit en quelques minutes. Là, sur une falaise
de limon à demi crevassée, s'élèvent une douzaine de maisons
recouvertes de feuilles de palmier «boiassu», disposées autour
d'une place centrale.
Tout cela n'est pas fort curieux, mais les environs de Tabatinga
sont charmants, surtout à l'embouchure du Javary, qui est assez
largement évasée pour contenir l'archipel des îles Aramasa. En cet
endroit se groupent de beaux arbres, et, parmi eux, grand nombre
de ces palmiers dont les souples fibres, employées à la
fabrication des hamacs et des filets de pêche, font l'objet d'un
certain commerce. En somme, ce lieu est un des plus pittoresques
du Haut-Amazone.
Tabatinga, d'ailleurs, est destinée à devenir, avant peu, une
station assez importante, et elle prendra, sans doute, un rapide
développement. Là, en effet, devront s'arrêter les vapeurs
brésiliens qui remonteront le fleuve, et les vapeurs péruviens qui
le descendront. Là se fera l'échange des cargaisons et des
passagers. Il n'en faudrait pas tant à un village anglais ou
américain pour devenir, en quelques années, le centre d'un
mouvement commercial des plus considérables.
Le fleuve est très beau en cette partie de son cours. Bien
évidemment, l'effet des marées ordinaires ne se fait pas sentir à
Tabatinga, qui est située à plus de six cents lieues de
l'Atlantique. Mais il n'en est pas ainsi de la «pororoca», cette
espèce de mascaret, qui, pendant trois jours, dans les grands flux
de syzygies, gonfle les eaux de l'Amazone et les repousse avec une
vitesse de dix-sept kilomètres à l'heure. On prétend, en effet,
que ce raz de marée se propage jusqu'à la frontière brésilienne.
Le lendemain, 26 juin, avant le déjeuner, la famille Garral se
prépara à débarquer, afin de visiter la ville.
Si Joam, Benito et Manoel avaient déjà mis le pied dans plus d'une
cité de l'empire brésilien, il n'en était pas ainsi de Yaquita et
de sa fille. Ce serait donc pour elles comme une prise de
possession.
On conçoit donc que Yaquita et Minha dussent attacher quelque prix
à cette visite.
Si, d'autre part, Fragoso, en sa qualité de barbier nomade, avait
déjà couru les diverses provinces de l'Amérique centrale, Lina,
elle, pas plus que sa jeune maîtresse, n'avait encore foulé le sol
brésilien.
Mais, avant de quitter la jangada, Fragoso était venu trouver Joam
Garral, et il avait eu avec lui la conversation que voici:
«Monsieur Garral, lui dit-il, depuis le jour où vous m'avez reçu à
la fazenda d'Iquitos, logé, vêtu, nourri, en un mot accueilli si
hospitalièrement, je vous dois...
--Vous ne me devez absolument rien, mon ami, répondit Joam
Garral. Donc, n'insistez pas...
--Oh! rassurez-vous, s'écria Fragoso, je ne suis point en mesure
de m'acquitter envers vous! J'ajoute que vous m'avez pris à bord
de la jangada et procuré le moyen de descendre le fleuve. Mais
nous voici maintenant sur la terre du Brésil, que, suivant toute
probabilité, je ne devais plus revoir! Sans cette liane...
--C'est à Lina, à Lina seule, qu'il faut reporter votre
reconnaissance, dit Joam Garral.
--Je le sais, répondit Fragoso, et jamais je n'oublierai ce que
je lui dois, pas plus qu'à vous.
--On dirait, Fragoso, reprit Joam, que vous venez me faire vos
adieux! Votre intention est-elle donc de rester à Tabatinga?
--En aucune façon, monsieur Garral, puisque vous m'avez permis de
vous accompagner jusqu'à Bélem, où je pourrai, je l'espère du
moins, reprendre mon ancien métier.
--Eh bien, alors, si telle est votre intention, que venez-vous me
demander, mon ami?
--Je viens vous demander si vous ne voyez aucun inconvénient à ce
que je l'exerce en route, ce métier. Il ne faut pas que ma main se
rouille, et, d'ailleurs, quelques poignées de reis ne feraient pas
mal au fond de ma poche, surtout si je les avais gagnés. Vous le
savez, monsieur Garral, un barbier, qui est en même temps un peu
coiffeur, je n'ose dire un peu médecin par respect pour monsieur
Manoel, trouve toujours quelques clients dans ces villages du
Haut-Amazone.
--Surtout parmi les Brésiliens, répondit Joam Garral, car pour
les indigènes...
--Je vous demande pardon, répondit Fragoso, parmi les indigènes
surtout! Ah! pas de barbe à faire, puisque la nature s'est montrée
très avare de cette parure envers eux, mais toujours quelque
chevelure à accommoder suivant la dernière mode! Ils aiment cela,
ces sauvages, hommes on femmes! Je ne serai pas installé depuis
dix minutes sur la place de Tabatinga, mon bilboquet à la main,--
c'est le bilboquet qui les attire d'abord, et j'en joue fort
agréablement--, qu'un cercle d'Indiens et d'Indiennes se sera
formé autour de moi. On se dispute mes faveurs! Je resterais un
mois ici, que toute la tribu des Ticunas se serait fait coiffer de
mes mains! On ne tarderait pas à savoir que le «fer qui frise»,--
c'est ainsi qu'ils me désignent--, est de retour dans les murs de
Tabatinga! J'y ai passé déjà à deux reprises, et mes ciseaux et
mon peigne ont fait merveille! Ah! par exemple, il n'y faudrait
pas revenir trop souvent, sur le même marché! Mesdames les
Indiennes ne se font pas coiffer tous les jours, comme nos
élégantes des cités brésiliennes! Non! Quand c'est fait, en voilà
pour un an, et, pendant un an, elles emploient tous leurs soins à
ne pas compromettre l'édifice que j'ai élevé, avec quelque talent,
j'ose le dire! Or, il y a bientôt un an que je ne suis venu à
Tabatinga. Je vais donc trouver tous mes monuments en ruine, et,
si cela ne vous contrarie pas, monsieur Garral, je voudrais me
rendre une seconde fois digne de la réputation que j'ai acquise
dans ce pays. Question de reis avant tout, et non d'amour-propre,
croyez-le bien!
--Faites donc, mon ami, répondit Joam Garral en souriant, mais
faites vite! Nous ne devons rester qu'un jour à Tabatinga, et nous
en repartirons demain dès l'aube.
--Je ne perdrai pas une minute, répondit Fragoso. Le temps de
prendre les ustensiles de ma profession, et je débarque!
--Allez! Fragoso, répondit Joam Garral. Puissent les reis
pleuvoir dans votre poche!
Oui, et c'est là une bienfaisante pluie qui n'a jamais tombé à
verse sur votre dévoué serviteur!»
Cela dit, Fragoso s'en alla rapidement.
Un instant après, la famille, moins Joam Garral, prit terre. La
jangada avait pu s'approcher assez près de la berge pour que le
débarquement se fît sans peine. Un escalier en assez mauvais état,
taillé dans la falaise, permit aux visiteurs d'arriver à la crête
du plateau.
Yaquita et les siens furent reçus par le commandant du fort, un
pauvre diable, qui connaissait cependant les lois de
l'hospitalité, et leur offrit de déjeuner dans son habitation. Çà
et là allaient et venaient les quelques soldats du poste, tandis
que, sur le seuil de la caserne, apparaissaient, avec leurs
femmes, qui sont de sang ticuna, quelques enfants, assez médiocres
produits de ce mélange de race.
Au lieu d'accepter le déjeuner du sergent, Yaquita offrit au
contraire au commandant et à sa femme de venir partager le sien à
bord de la jangada.
Le commandant ne se le fit pas dire deux fois, et rendez-vous fut
pris pour onze heures.
En attendant, Yaquita, sa fille et la jeune mulâtresse,
accompagnées de Manoel, allèrent se promener aux environs du
poste, laissant Benito se mettre en règle avec le commandant pour
l'acquittement des droits de passage, car ce sergent était à la
fois chef de la douane et chef militaire.
Puis, cela fait, Benito, lui, suivant son habitude, devait aller
chasser dans les futaies voisines. Cette fois, Manoel s'était
refusé à le suivre.
Cependant, Fragoso, de son côté, avait quitté la jangada; mais, au
lieu de monter au poste, il se dirigea vers le village, en prenant
à travers le ravin qui s'ouvrait sur la droite, au niveau de la
berge. Il comptait plus, avec raison, sur la clientèle indigène de
Tabatinga que sur celle de la garnison. Sans doute, les femmes des
soldats n'auraient pas mieux demandé que de se remettre en ses
habiles mains; mais les maris ne se souciaient guère de dépenser
quelques reis pour satisfaire les fantaisies de leurs coquettes
moitiés.
Chez les indigènes, il en devait être tout autrement. Époux et
épouses, le joyeux barbier le savait bien, lui feraient le
meilleur accueil.
Voilà donc Fragoso en route, remontant le chemin ombragé de beaux
ficus, et arrivant au quartier central de Tabatinga.
Dès son arrivée sur la place, le célèbre coiffeur fut signalé,
reconnu, entouré.
Fragoso n'avait ni grosse caisse, ni tambour, ni cornet à piston,
pour attirer les clients, pas même de voiture à cuivres brillants,
à lanternes resplendissantes, à panneaux ornés de glaces, ni de
parasol gigantesque, ni rien qui pût provoquer l'empressement du
public, ainsi que cela se fait dans les foires! Non! mais Fragoso
avait son bilboquet, et, comme ce bilboquet jouait entre ses
doigts! Avec quelle adresse il recevait la tête de tortue, qui
servait de boule, sur la pointe effilée du manche! Avec quelle
grâce il faisait décrire à cette boule cette courbe savante, dont
les mathématiciens n'ont peut-être pas encore calculé la valeur,
eux qui ont déterminé, cependant, la fameuse courbe «du chien qui
suit son maître!»
Tous les indigènes étaient là, hommes, femmes, vieillards,
enfants, dans leur costume un peu primitif, regardant de tous
leurs yeux, écoutant de toutes leurs oreilles. L'aimable
opérateur, moitié en portugais, moitié en langue ticuna, leur
débitait son boniment habituel sur le ton de la plus joyeuse
humeur.
Ce qu'il leur disait, c'était ce que disent tous ces charlatans
qui mettent leurs services à la disposition du public, qu'ils
soient Figaros espagnols ou perruquiers français. Au fond, même
aplomb, même connaissance des faiblesses humaines, même genre de
plaisanteries ressassées, même dextérité amusante, et de la part
de ces indigènes, même ébahissement, même curiosité, même
crédulité que chez les badauds du monde civilisé.
Il s'ensuivit donc que, dix minutes plus tard, le public était
allumé et se pressait près de Fragoso installé dans une «loja» de
la place, sorte de boutique servant de cabaret.
Cette loja appartenait à un Brésilien domicilié à Tabatinga. Là,
pour quelques vatems, qui sont les sols du pays et valent vingt
reis[9], les indigènes peuvent se procurer les boissons du cru, et
en particulier l'assaï. C'est une liqueur moitié solide, moitié
liquide, faite avec les fruits d'un palmier, et elle se boit dans
un «couï», ou demi-calebasse, dont on fait un usage général en ce
bassin de l'Amazone.
Et alors, hommes et femmes,--ceux-là avec non moins
d'empressement que celles-ci--, de prendre place sur l'escabeau
du barbier. Les ciseaux de Fragoso allaient chômer sans doute,
puisqu'il n'était pas question de tailler ces opulentes
chevelures, presque toutes remarquables par leur finesse et leur
qualité; mais quel emploi il allait être appelé à faire du peigne
et des fers, qui chauffaient dans un coin sur un brasero!
Et les encouragements de l'artiste à la foule!
«Voyez, voyez, disait-il, comme cela tiendra, mes amis, si vous ne
vous couchez pas dessus! Et voilà pour un an, et ces modes-là sont
les plus nouvelles de Bélem ou de Rio-de-Janeiro! Les filles
d'honneur de la reine ne sont pas plus savamment accommodées, et
vous remarquerez que je n'épargne pas la pommade!»
Non! il ne l'épargnait pas! Ce n'était, il est vrai, qu'un peu de
graisse, à laquelle il mêlait le suc de quelques fleurs, mais cela
emplâtrait comme du ciment.
Aussi aurait-on pu donner le nom d'édifices capillaires à ces
monuments élevés par la main de Fragoso, et qui comportaient tous
les genres d'architecture! Boucles, anneaux, frisons, catogans,
cadenettes, crêpures, rouleaux, tire-bouchons, papillotes, tout y
trouvait sa place. Rien de faux, par exemple, ni tours, ni
chignons, ni postiches. Ces chevelures indigènes, ce n'étaient
point des taillis affaiblis par les coupes, amaigris par les
chutes, mais plutôt des forêts dans toutes leur virginité native!
Fragoso, cependant, ne dédaignait pas d'y ajouter quelques fleurs
naturelles, deux ou trois longues arêtes de poisson, de fines
parures d'os ou de cuivre, que lui apportaient les élégantes de
l'endroit. À coup sûr, les merveilleuses du Directoire auraient
envié l'ordonnance de ces coiffures de haute fantaisie, à triple
et quadruple étage, et le grand Léonard lui-même se fût incliné
devant son rival d'outremer!
Et alors les vatems, les poignées de reis,--seule monnaie contre
laquelle les indigènes de l'Amazone échangent leurs marchandises--,
de pleuvoir dans la poche de Fragoso, qui les encaissait avec
une évidente satisfaction. Mais, très certainement, le soir se
ferait avant qu'il eût pu satisfaire aux demandes d'une clientèle
incessamment renouvelée. Ce n'était pas seulement la population de
Tabatinga qui se pressait à la porte de la loja. La nouvelle de
l'arrivée de Fragoso n'avait pas tardé à se répandre. De ces
indigènes, il en venait de tous les côtés: Ticunas de la rive
gauche du fleuve, Mayorunas de la rive droite, aussi bien ceux qui
habitaient sur les bords du Cajuru que ceux qui résidaient dans
les villages du Javary.
Aussi, une longue queue d'impatients se dessinait-elle sur la
place centrale. Les heureux et les heureuses, au sortir des mains
de Fragoso, allant fièrement d'une maison à l'autre, se pavanaient
sans trop oser remuer, comme de grands enfants qu'ils étaient.
Il arriva donc que, lorsque midi sonna, le très occupé coiffeur
n'avait pas encore eu le temps de revenir déjeuner à bord, aussi
dut-il se contenter d'un peu d'assaï, de farine de manioc et
d'oeufs de tortue qu'il avalait rapidement entre deux coups de
fer.
Mais aussi, bonne récolte pour le cabaretier, car toutes ces
opérations ne s'accomplissaient pas sans grande absorption de
liqueurs tirées des caves de la loja. En vérité, c'était un
événement pour la ville de Tabatinga que ce passage du célèbre
Fragoso, coiffeur ordinaire et extraordinaire des tribus du
Haut-Amazone!
CHAPITRE TREIZIÈME
TORRÈS
À cinq heures du soir, Fragoso était encore là, n'en pouvant plus,
et il se demandait s'il ne serait pas obligé de passer la nuit
pour satisfaire la foule des expectants.
En ce moment, un étranger arriva sur la place, et, voyant toute
cette réunion d'indigènes, il s'avança vers l'auberge.
Pendant quelques instants, cet étranger regarda Fragoso
attentivement avec une certaine circonspection. Sans doute,
l'examen le satisfit, car il entra dans la loja.
C'était un homme âgé de trente-cinq ans environ. Il portait un
assez élégant costume de voyage, qui faisait valoir les agréments
de sa personne. Mais sa forte barbe noire, que les ciseaux
n'avaient pas dû tailler depuis longtemps, et ses cheveux, un peu
longs, réclamaient impérieusement les bons offices d'un coiffeur.
«Bonjour, l'ami, bonjour!» dit-il en frappant légèrement l'épaule
de Fragoso.
Fragoso se retourna lorsqu'il entendit ces quelques mots prononcés
en pur brésilien, et non plus l'idiome mélangé des indigènes.
«Un compatriote? demanda-t-il, sans cesser de tortiller la boucle
rebelle d'une tête mayorunasse.
Oui, répondit l'étranger, un compatriote, qui aurait besoin de vos
services.
Comment donc! mais à l'instant, dit Fragoso. Dès que je vais avoir
«terminé madame»!
Et ce fut fait en deux coups de fer.
Bien que le dernier venu n'eût pas droit à la place vacante,
cependant il s'assit sur l'escabeau, sans que cela amenât aucune
réclamation de la part des indigènes, dont le tour était ainsi
reculé.
Fragoso laissa les fers pour les ciseaux du coiffeur, et, selon
l'habitude de ses collègues:
«Que désire monsieur? demanda-t-il.
Faire tailler ma barbe et mes cheveux, répondit l'étranger.
À vos souhaits!» dit Fragoso en introduisant le peigne dans
l'épaisse chevelure de son client.
Et aussitôt les ciseaux de faire leur office.
«Et vous venez de loin? demanda Fragoso, qui ne pouvait opérer
sans grande abondance de paroles.
Je viens des environs d'Iquitos.
--Tiens, c'est comme moi! s'écria Fragoso. J'ai descendu
l'Amazone d'Iquitos à Tabatinga! Et peut-on vous demander votre
nom?
--Sans inconvénient, répondit l'étranger. Je me nomme Torrès.»
Lorsque les cheveux de son client eurent été coupés «à la dernière
mode», Fragoso commença à tailler sa barbe; mais, à ce moment,
comme il le regardait bien en face, il s'arrêta, reprit son
opération, puis, enfin:
«Eh! monsieur Torrès, dit-il, est-ce que?... Je crois vous
reconnaître!... Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà vus
quelque part?
--Je ne pense pas! répondit vivement Torrès.
--Je me trompe alors!» répondit Fragoso.
Et il se mit en mesure d'achever sa besogne. Un instant après,
Torrès reprit la conversation, que cette demande de Fragoso avait
interrompue. «Comment êtes-vous venu d'Iquitos? dit-il.
--D'Iquitos à Tabatinga?
--Oui.
--À bord d'un train de bois, sur lequel m'a donné passage un
digne fazender, qui descend l'Amazone avec toute sa famille.
--Ah! vraiment, l'ami! répondit Torrès. C'est une chance, cela,
et si votre fazender voulait me prendre...
--Vous avez donc, vous aussi, l'intention de descendre le fleuve?
--Précisément.
--Jusqu'au Para?
--Non, jusqu'à Manao seulement, où j'ai affaire.
--Eh bien, mon hôte est un homme obligeant, et je pense qu'il
vous rendrait volontiers ce service.
--Vous le pensez?
--Je dirais même que j'en suis sûr.
--Et comment s'appelle-t-il donc ce fazender? demanda
nonchalamment Torrès.
Joam Garral», répondit Fragoso.
Et, en ce moment, il murmurait à part lui: «J'ai certainement vu
cette figure-là quelque part!» Torrès n'était pas homme à laisser
tomber une conversation qui semblait l'intéresser, et pour cause.
«Ainsi, dit-il, vous pensez que Joam Garral consentirait à me
donner passage?
--Je vous répète que je n'en doute pas, répondit Fragoso. Ce
qu'il a fait pour un pauvre diable comme moi, il ne refusera pas
de le faire pour vous, un compatriote!
--Est-ce qu'il est seul à bord de cette jangada?
--Non, répliqua Fragoso. Je viens de vous dire qu'il voyage avec
toute sa famille,--une famille de braves gens, je vous l'assure
--, et il est accompagné d'une équipe d'Indiens et de noirs, qui
font partie du personnel de la fazenda.
--Il est riche, ce fazender?
--Certainement, répondit Fragoso, très riche. Rien que les bois
flottés qui forment la jangada et la cargaison qu'elle porte
constituent toute une fortune!
--Ainsi donc, Joam Garral vient de passer la frontière
brésilienne avec toute sa famille? reprit Torrès.
--Oui, répondit Fragoso, sa femme, son fils, sa fille et le
fiancé de mademoiselle Minha.
--Ah! il a une fille? dit Torrès.
--Une charmante fille.
--Et elle va se marier?...
--Oui, avec un brave jeune homme, répondit Fragoso, un médecin
militaire en garnison à Bélem, et qui l'épousera, dès que nous
serons arrivés au terme du voyage.
--Bon! dit en souriant Torrès, c'est alors ce qu'on pourrait
appeler un voyage de fiançailles!
--Un voyage de fiançailles, de plaisir et d'affaires! répondit
Fragoso. Madame Yaquita et sa fille n'ont jamais mis le pied sur
le territoire brésilien, et, quant à Joam Garral, c'est la
première fois qu'il franchit la frontière, depuis qu'il est entré
à la ferme du Vieux Magalhaës.
--Je suppose aussi, demanda Torrès, que la famille est
accompagnée de quelques serviteurs?
--Certainement, répondit Fragoso; la vieille Cybèle, depuis
cinquante ans dans la ferme, et une jolie mulâtresse, mademoiselle
Lina, qui est plutôt la compagne que la suivante de sa jeune
maîtresse. Ah! quelle aimable nature! quel coeur et quels yeux! Et
des idées à elle sur toutes choses, en particulier sur les
lianes...»
Fragoso, lancé sur cette voie, n'aurait pu s'arrêter sans doute,
et Lina allait être l'objet de ses déclarations enthousiastes, si
Torrès n'eût quitté l'escabeau pour faire place à un autre client.
«Que vous dois-je? demanda-t-il au barbier.
--Rien, répondit Fragoso. Entre compatriotes qui se rencontrent
sur la frontière, il ne peut être question de cela!
--Cependant, répondit Torrès, je voudrais...
--Eh bien, nous règlerons plus tard, à bord de la jangada.
--Mais je ne sais, répondit Torrès, si j'oserai demander à Joam
Garral de me permettre...
--N'hésitez pas! s'écria Fragoso. Je lui en parlerai, si vous
l'aimez mieux, et il se trouvera très heureux de pouvoir vous être
utile en cette circonstance.»
En ce moment, Manoel et Benito, qui étaient venus à la ville,
après leur dîner, se montrèrent à la porte de la loja, désireux de
voir Fragoso dans l'exercice de ses fonctions.
Torrès s'était retourné vers eux, et tout à coup: «Eh! voilà deux
jeunes gens que je connais ou plutôt que je reconnais!
s'écria-t-il.
Vous les reconnaissez? demanda Fragoso, assez surpris.