CODE PÉNAL DES BUVEURS

Manquer à la réunion, quand on boit, _prison, 1 an_.

Abandonner son poste au cabaret, _boulet, 6 ans_.

Achat de vinaigre pour mettre dans l’eau, _détention_.

Boire son verre en deux fois, _prison, 6 mois_.

Changer de vin s’il n’est meilleur, _prison, 2 ans_.

Avoir voulu détruire un ivrogne, _mort_.

Dormir à table ayant du vin, _boulet, 2 ans_.

Endurer la soif ayant de l’argent, _perpétuité_.

Etre invité à boire et refuser, _travaux forcés, 10 ans_.

Vider son verre sous la table, _prison, de 2 à 5 ans_.

Boire sans rendre hommage à Bacchus, _prison, 13 mois_.

Ne pas sourire à l’approche d’une bouteille, _exposition_.

Réception d’une bouteille d’eau à table, _boulet, 6 ans_.

Rougir au nom d’ivrogne, _fers, 20 ans_.

Tambour qui quitte cantine pour battre aux consignés, _mort_.

Vider le verre de son camarade sous la table, _dégradation_.

Rendre le vin bu, _guillotiné_.

Fait en notre Palais des Plaisirs, l’an 8.000 de notre bien-aimé

règne.

Le roi: BACCHUS.

_Ses ministres_,

CHASSELAS, BOIT-SEC, et RUBIS-SUR-L’ONGLE.

Pour copie conforme, R...

En sa qualité d’ivrogne de méchante humeur, Ragache avait trouvé la

plaisanterie stupide.

«C’est qu’il n’aime pas le vin, mais l’absinthe, et voilà tout,» avait

fait Jupille.

Et on n’en avait plus parlé.

Jupille, Bimborel et Cœurdeloy formaient un trio qui n’aimait pas

précisément Urbain Ragache. Ils le rencontraient cependant assez souvent

au cabaret de la mère Madras, où les invalides se réunissaient

d’habitude. Parfois, Cœurdeloy amenait avec lui Marguerite, que les

vieux fêtaient en redoublant de rasades et de _santés_.

Le cabaret de la mère Madras, que quelques-uns appelaient aussi _la mère

Major_, était d’ailleurs un des plus fréquentés et des plus bruyants de

la rue Croix-Nivert. L’enseigne, peinte en vert sur fond rouge, était

celle-ci: _A la Belle Obus_. Le peuple dit _une_ obus (en sous-entendant

le mot _bombe_) comme il dit _une_ omnibus (en sous-entendant le mot

_voiture_). Un peintre avait représenté sur un panneau assez grand et

qui se dressait, tenu par deux crampons de fer au-dessus de la boutique,

un obus colossal qui, en éclatant, laissait apercevoir un grenadier de

la vieille garde donnant la main gauche à un zouave et la main droite à

un chasseur à pied. Des flammes et des roses entremêlées formaient une

agréable guirlande autour des trois guerriers. Dans un horizon couleur

de soupe au potiron, on apercevait le légendaire _petit chapeau_

surmonté d’une rayonnante étoile. Ce rébus attendrissant amenait des

larmes aux yeux des grognards qui fréquentaient assidûment le cabaret de

_la Belle Obus_.

La patronne de l’établissement, la mère Madras, comme on disait, la

veuve Madras, comme elle tenait à être nommée, était une grosse, rude et

forte femme, le ventre en avant, les poings sur la hanche, la tête

haute, le regard droit et la voix arrosée de rhum. Elle avait été

cantinière. Elle avait, comme la vivandière de Béranger, versé le

rogomme en riant. Elle passait alors pour porter, comme on dit, les

culottes dans le ménage. Madras, son mari, espèce de personnage

silencieux et timide, rinçait les verres et servait la pratique, tandis

que sa femme trônait au comptoir et regardait les beaux fils de la

caserne avec des yeux doux. Devenue veuve, elle avait quitté le régiment

et s’était établie rue Croix-Nivert, où d’anciens amis lui conservaient

leur pratique. Elle trônait là, à son comptoir, entourée de bouteilles

de kirsch, de cognac, d’anisette ou de raspail qui, par leurs couleurs,

faisaient comme un nimbe autour du front de Mme Madras. Elle passait

pour témoigner quelques bontés à ce grand diable de Ragache, qui avait

chez elle sa pipe accrochée à un râtelier spécial et ne réglait sa note

tracée sur une ardoise que de temps à autre. Mais nous devons peut-être

négliger ces méchants propos.

Toujours est-il que, dans le cabinet du fond, cabinet tendu de papier

peint représentant, deux cents fois répété, le groupe des deux

grenadiers de Waterloo répondant à un major anglais par le mot de

Cambronne, dans ce cabinet discret, Cœurdeloy, Poujade et Bimborel

venaient souvent et, attablés en face d’une bouteille, buvaient,

prisaient, toussaient et causaient d’autrefois.

Le plus vieux des trois était Poujade. C’était un vieux sceptique,

gouailleur, farceur, se _faisant des journées_ à promener les étrangers

dans l’Hôtel, leur expliquant tous les détails avec une émotion qu’il

n’avait pas, leur racontant des batailles auxquelles il n’avait pas

toujours assisté, et s’attendrissant devant le tombeau de l’Empereur

dont il disait, dans l’intimité: «S’il me reste encore la peau et des

os, et encore une jambe, par hasard, ce n’est pas la faute de ce

parisien-là!» Bavard, amusant, tapageur, tel était ce petit vieux qui

s’amusait, lui aussi, à faire poser le bourgeois et à blaguer le pékin

visitant l’Hôtel.

D’ailleurs, probe et bon, sans méchanceté, sinon sans malice. Un rapin

dans la capote d’un invalide.

C’est lui qu’on entendit longtemps montrer ainsi le tombeau de Napoléon:

«Espacez-vous. Très bien! Vous voyez à droite, le _dogme de la force_, à

gauche, le _dogme de la force_. Otez votre chapeau. Vous voyez Bertrand,

premier grand maréchal du palais; Duroc, second grand maréchal du

palais... Remettez votre chapeau!»

Poujade, dans l’intimité, chantait le couplet comme un vrai goguettier,

mais il le chantait en faisant la charge du refrain, et il était revenu

de son amour pour la gloire: «On sait ce que c’est, la gloire!

disait-il. Une femelle qui vous fait des signes et qui vous renvoie avec

une patte de moins ou une estafilade de plus, quand on a la bêtise de

l’écouter.» Et il montrait sa jambe de bois dont il se servait depuis

Montmirail. Aussi, rien n’était comique comme Poujade lançant au dessert

les chansons que d’autres entonnaient de bonne foi et dont il faisait,

lui, des bouffonneries amusantes. Tantôt c’était sur l’air: _C’est un

luron_, le discours du maréchal Gérard au général Chassé, ou la prise de

la citadelle d’Anvers:

Ces Hollandais croyaient sans doute

Par leurs obus nous repousser;

Malgré forteresse et redoute

Nous avons su les renverser.

Qu’espérait-il, ce fort immense,

Contre nous vouloir _se lutter_?

Malgré les efforts de Chassé

Fallut qu’il succombe à la France.

Et le refrain:

Il faut

Belge et Français

Vaincre le Hollandais!

Tantôt remontant plus haut, c’était le couplet sentimental sur la perte

du grand Napoléon par la France.

A Waterloo, quand fut sa déchéance,

C’était à nous de jouer le grand coup;

Vaincre ou mourir c’était le cri de France,

Il serait plus honorable pour nous;

Quand il fit ses adieux à sa noblesse,

De le sauver encore on le pouvait.

De le revoir on désire, on s’empresse,

Fallait donc le conserver quand on l’avait[1].

[1] _Chansonnier nouveau_, dont le dépôt est chez le sieur Aubert, rue

du Plâtre-Saint-Jacques, 16, à Paris.

Poujade, au refrain, feignait de pleurer largement et sa grimace était à

mourir de rire. Et voilà ce que l’âge et la vie avaient fait de cet

homme, intrépide jadis, allant gaîment au danger, blessé dix fois, et

qui maintenant raillait ses vieilles amours et ses vieilles chimères,

comme tous ceux qu’a détrompés l’avenir raillent leurs illusions

perdues.

Bimborel, l’autre ami de Cœurdeloy, moins âgé que Poujade, était aussi

moins sceptique. C’était dans toute la force du terme le soldat, humble,

timide, résolu, attristé, le soldat esclave de la consigne et du devoir.

Il avait fait, depuis l’Afrique, jusqu’à la Crimée, toutes les

campagnes. Au retour de Sébastopol, en débarquant, il s’était cassé le

bras. Il était déjà vieux, ayant plus d’années de service qu’il n’en

fallait et il entra aux Invalides. Il y avait, en 1869, treize ans déjà

que Poujade et Cœurdeloy le connaissaient.

Bimborel mettait tous ses souvenirs dans ce terrible combat de la Macta,

en Afrique, où il avait, avec ses compagnons du 66e, vu de si près la

mort, une mort affreuse, la mort par la décapitation et le massacre. Il

se plaisait à raconter, en hochant la tête, ces journées d’Afrique:

«Lorsqu’on quitta le champ du Sig, le 28 juin, sur trois files, avec le

bataillon d’Afrique en tête et nous à l’arrière-garde, on ne se doutait

pas de ce qu’on allait voir. L’émir Abd-el-Kader nous attendait

(Bimborel l’appelait plus souvent _Abel-Kader_) et, ses fantassins

allant en croupe avec ses cavaliers, il nous attendait au passage sur

des montagnes et caché dans les bois. Ses _réguliers_ (vous ne savez pas

ce que c’est que les réguliers d’Abd-el-Kader? des mauricauds jambes

nues, tête rasée, avec de petits burnous bruns en poil de chèvre), ses

_réguliers_ nous guettaient, et quand nous arrivons, feu partout. Avec

cela, des feux d’herbe sèche qu’ils allument et la fumée qu’ils nous

envoient avec des balles. On était aveuglé, criblé, canardé, assassiné.

Les conducteurs des trains de blessés coupaient les traits des voitures

et les Arabes égorgeaient les malheureux. On se défendait comme on

pouvait, mais la chaleur était celle d’un four chauffé. On devenait fou.

J’ai vu des camarades se déshabiller et se mettre à danser, tout nus,

devant les Arabes, qui les _descendaient_. Je vous dis, on était fou, la

tête perdue. Le soleil était écrasant. Sans nous et sans une poignée

d’artilleurs, tout était fini. Mais on chanta la _Marseillaise_, on

chanta, et en se dévouant et en se faisant tuer, on sauva les débris de

la colonne; mais il y avait des vides dans les rangs, et le général

Trézel ne riait pas.»

Ainsi Bimborel avait laissé toute sa jeunesse et sa vigueur dans cette

terre africaine, et il aimait à y retourner en pensée. Sans être un

rêveur, et préférant, sans contredit, un verre de vin blanc à un sonnet,

il avait aussi ses heures de mélancolie, quand il songeait à ces soirs

de Constantine, aux rues d’Oran, aux petites juives avec leurs grands

yeux veloutés, aux orangers qui sentaient bon. Il était fier aussi de se

rappeler ses campagnes, les rudes assauts de Constantine, la retraite

avec Changarnier, l’assaut avec Lamoricière, Orléans et Nemours, Tlemcen

avec Cavaignac, et toutes ces courageuses campagnes qui devaient faire

de la première armée d’Afrique (l’armée d’Afrique avant les bureaux

arabes) une légendaire et intrépide armée.

«Il ne faut pas croire, disait-il encore, que nous nous soyons amusés

non plus en Crimée. En faction, la nuit, à dix mètres des Russes, on

gelait. Il fallait, le lendemain matin, casser la glace autour des

sentinelles qu’on venait relever. Les pieds étaient pris. Rude armée, je

vous le promets. On parle des Prussiens. Ils ne gagneraient pas la

bataille de Traktir et _renâcleraient_ devant ce siège où l’on mourait

dans la nuit.

«Quand nous sommes entrés à Malakoff, ajoutait Bimborel, les jours où il

était causeur, j’étais crevé de fatigue. Il faisait nuit. Je vois des

sacs, des sacs gris. Je me dis: Voilà mon traversin trouvé! Je me couche

dessus et, pas plus tôt couché, je m’endors. Ah! quel sommeil! A poings

fermés. Au petit jour, je m’éveille. Ça sentait une odeur fade, j’avais

mal au cœur; je me dis: Mais ce sont ces sacs, ils puent, ces sacs! Je

regarde, je crois bien qu’ils pouvaient puer! C’étaient des Russes, des

cadavres de Russes tués la veille, et j’avais couché et dormi là-dessus,

moi, sans savoir. Ce qui prouve que tous les lits sont bons quand on est

fatigué!»

Tel était ce trio de braves gens parmi lesquels Marguerite grandissait

et qui l’aimaient, tous les trois, d’une affection vraie et quasi

paternelle. Cœurdeloy n’en était pas jaloux. Tous ceux qui aimaient

Marguerite, au contraire, il les aimait. La petite maintenant était

demoiselle de magasin, rue du Faubourg-Saint-Denis, chez une mercière,

une _payse_ de Cœurdeloy, Mme Sauviat, de la rue Manille. Cœurdeloy

était assuré du moins que Marguerite, surveillée et choyée à la fois,

n’avait rien à craindre. Aussi disait-il parfois, se frottant les mains:

«Allons, il ne s’agit plus que de trouver un parti à l’enfant, et je ne

plains pas, je le dis d’avance, celui que je trouverai!»

* * * * *

«Cœurdeloy, dit un matin Poujade en se promenant sur l’esplanade, tu

parles souvent de marier la petite. C’est très bien. Mais es-tu

parfaitement sûr qu’elle n’aime personne?

--Qui? Marguerite? Aimer quelqu’un?

--Ce serait donc bien étonnant? Crois-tu que tout le monde a des

_frimousses_ comme Bimborel, toi ou moi? Avant de chercher, consulte

Marguerite. Je parierais qu’elle a un nom sur les lèvres et qu’elle rêve

à une moustache plus ou moins frisée.

--Tu sais donc?...

--Je ne sais rien du tout. Je présume. A dix-sept ans, ce n’est pas à

Ragache qu’on pense, m’est avis. Interroge, tu sauras.

--Je suis bête, se dit Cœurdeloy, le fait est que Poujade a bien raison.

Les fillettes savent quelquefois autrement mieux choisir que leurs

parents le parti qui leur convient.»

Il s’habilla, alla au faubourg Saint-Denis et demanda Mme Sauviat. La

mercière était enchantée de Marguerite. Intelligente, douce, dévouée, la

jeune fille ne recevait que des éloges. On lui avait donné pour chambre

la chambre de Mlle Sauviat, mariée récemment. Elle était là comme chez

des parents. Cœurdeloy lui demanda si elle était heureuse, si elle

souhaitait quelque chose. Elle ne souhaitait rien, elle se trouvait

absolument heureuse. Pourtant, lorsque Cœurdeloy aborda de front, comme

une redoute, la question du mariage, Marguerite rougit un peu, et

lorsqu’il lui demanda si elle n’aimait pas déjà quelqu’un, elle se

troubla visiblement. «Ce diable de Poujade, pensait Cœurdeloy, il avait

deviné tout de même!»

Marguerite avait, en effet, un secret qu’elle avait caché jusqu’ici au

père Cœurdeloy, quoique ce mystère ne fût pas bien coupable. Elle

passait, un jour, rue du Faubourg-Saint-Denis, au moment où un cheval

emporté, traînant après lui un fiacre, se précipitait descendant la

pente assez rapide qui va de la prison Saint-Lazare à la rue de

Paradis-Poissonnière, et que les omnibus gravissent avec un cheval de

renfort. En voyant cette voiture, ce cheval lancé au galop, on criait,

on fuyait. Une _bonne_ du quartier, portant un enfant, une Alsacienne,

traversait en ce moment la chaussée, et ne paraissait ni voir le cheval

ni entendre les cris. «Mais elle va se faire écraser,» dit Marguerite

qui, avec Mme Sauviat, étaient accourues à tout ce bruit sur le pas de

la porte. La pauvre fille et l’enfant eussent, en effet, été renversés

et écrasés sans un jeune homme qui se jeta brusquement, intrépidement

aux naseaux du cheval, et l’arrêta net d’un effort puissant. La foule

applaudit, entoura le brave garçon. Lui, souriait.

«Vous avez le poignet solide, lui dit quelqu’un.

--Il le faut bien, répondit-il, quand on n’en a plus qu’un!»

Marguerite le regarda. Le jeune homme était manchot. Il lui manquait le

bras droit. Elle vit en même temps qu’il portait à sa boutonnière un

ruban double, le ruban de la médaille militaire et celui de la Légion

d’honneur. C’était dommage. Le jeune homme était réellement charmant,

beau d’une beauté mâle, brun, solide, les yeux francs et le regard

profond.

Comme il allait s’éloigner, Marguerite remarqua qu’il était légèrement

blessé au front, le timon de la voiture l’ayant peut-être un peu frôlé.

Mme Sauviat le vit aussi. Elle fit entrer le jeune homme à son magasin,

et Marguerite étendit un peu d’arnica sur un mouchoir de batiste.

«Allons donc, mademoiselle, disait-il, j’en ai bien vu d’autres.

Qu’est-ce que cette égratignure pour un Mexicain comme moi!

--Vous avez été au Mexique?

--Et je n’en suis pas revenu tout entier,» fit-il en montrant d’un signe

de tête sa manche droite repliée, cousue à son paletot.

Marguerite le regardait et se sentait prise de pitié pour ce jeune

homme, brave, charmant et ainsi mutilé. Elle pensait que le père

Cœurdeloy serait content de pouvoir le féliciter et lui dire qu’il avait

bien agi.

Élevée dans ce milieu de vieux soldats et d’invalides, elle s’était

accoutumée peu à peu à admirer par-dessus tout le courage militaire et à

honorer les blessés des batailles. Le _pilon_ qui servait de jambe à

Poujade, les rhumatismes de Bimborel, la toux qu’avait parfois le père

Cœurdeloy l’avaient depuis longtemps habituée aux infirmités humaines.

Il y avait un peu en elle de la sœur de charité, qui ne s’effraye point

devant un malade ou un amputé. C’est pourquoi Marguerite ne trouvait pas

déplaisant, malgré le bras qui lui manquait, ce jeune homme dont la main

virile venait de sauver la vie à deux êtres à la fois. Lorsqu’il prit

congé de Mme Sauviat, Marguerite le vit s’éloigner à regret. Il avait

laissé son nom, André Fabreveyre; il avait même laissé échapper qu’il

était Limousin, né à Saint-Yrieix, comme Dupuytren, et Marguerite était

devenue toute rouge en disant: «Tiens, mon père Cœurdeloy aussi est

Limousin!» mais c’était tout. Elle eût voulu connaître l’histoire de ce

passant, dont elle ignorait même l’existence une heure auparavant. Il

est de ces sympathies invincibles qui feraient croire entre les êtres à

une électricité latente.

Cette histoire d’André n’était pas bien romanesque; la vie de ce jeune

homme de trente ans était faite de devoir. Fils d’un petit épicier de

Saint-Yrieix, il était tombé au sort et n’avait pu être racheté, quoique

le père, _le vieux_, comme il disait, eût voulu vendre son fonds pour

«acheter un homme.» Il était parti et, après un ou deux ans de vie de

garnison, où il avait, en lisant, achevé l’éducation reçue jadis au

lycée de Limoges, on l’avait envoyé au Mexique où, pendant plusieurs

années, il s’était battu. Dans une des dernières rencontres avec les

soldats de Juarès, il avait reçu une balle dans le bras et l’amputation

avait été déclarée nécessaire. Elle avait réussi. Il était revenu en

France et, après avoir obtenu une place de contrôleur au chemin de fer

de l’Est, il espérait entrer dans les bureaux et il vivait dans cette

espérance, apprenant le soir, tout seul, l’allemand et l’anglais. Le

père Fabreveyre était mort, la mère aussi. André se trouvait donc seul

au monde, seul avec ces espoirs qui, à trente ans, sont encore fleuris

et comme parfumés, seul avec ses souvenirs, qu’il se plaisait à évoquer,

quand il était seul et rêvait.

Un des plus terribles souvenirs d’André était celui-ci. Une nuit, sa

compagnie, étant détachée pour donner la chasse à une bande mexicaine,

s’était établie dans une _hacienda_ abandonnée, pour y passer la nuit.

On s’était logé et couché tant bien que mal dans l’auberge, et on

commençait à dormir, lorsqu’un coup de feu traversa l’air, claquant avec

un bruit sec, comme un coup de fouet. C’était une alerte. Les Mexicains

entouraient la maison et comptaient surprendre le poste. Les sentinelles

se replièrent sur la _hacienda_ et chacun sauta sur son fusil. Le

capitaine disposa en hâte ses hommes autour de la maison, en

tirailleurs. La nuit était profonde, noire comme un ciel d’orage, et, la

fusillade éclatant de tous côtés à la fois, l’obscurité semblait

littéralement rayée de flammes. Un cercle de feu entourait le poste

français, et si la compagnie n’avait pas eu le temps de se déployer

autour de la ferme, elle était prise dedans et égorgée comme dans une

ratière. Ordre avait été donné de riposter, sans s’avancer trop sur

l’ennemi.

«Laissez venir,» avait dit le capitaine.

Les _chinacos_ devaient être nombreux, car leur feu était vif. André,

tapi derrière un mamelon de terre, entendait les balles bourdonner

autour de son képi comme des essaims d’abeilles: «Ça serait bête tout de

même, pensait-il, de mourir comme ça en pleine nuit.» Il guettait les

coups de feu et brusquement tirait aussitôt sur la lumière, au juger,

avec la froideur et le sang-froid d’un chasseur qui vise un perdreau. De

tous côtés on ripostait. On se battit ainsi pendant toute la nuit. A la

fin André, étouffant sous une chaleur torride, se mit en manches de

chemise.

«Comment! fit un soldat qui tiraillait à côté de lui, vous n’avez pas

peur, mon fourrier, que ce blanc devienne un point de mire?

--Que voulez-vous qu’on y voie quelque chose? Il fait noir comme chez le

loup.

--Et chaud comme chez le diable!»

Cependant il fallait se battre; André avait le gosier sec et faisait

claquer sa langue contre son palais. La gorge serrée, il s’efforçait

d’aspirer, dans cette nuit torride, un peu d’air frais.

«Vous n’avez pas votre gourde, vous? disait-il à son voisin qui

rechargeait son fusil.

--Non, fourrier. Mais si vous voulez, à dix pas d’ici, en vous glissant

derrière les arbustes, il y a une flaque d’eau, et j’y ai bu.

--Y venez-vous avec moi?»

André se glissa, s’abritant derrière des herbes hautes, jusqu’à

l’endroit indiqué; son soldat le suivait.

Dans la nuit, au clapotement de l’eau sous leurs pas, ils reconnurent la

flaque, et, se penchant, André ramassa un peu d’eau dans ses mains

réunies en forme d’écuelle et but. Il trouvait à cette eau un goût

saumâtre, étrange, un goût de fer, mais il buvait. Un je ne sais quoi de

solide et de semblable aux grumeaux de la colle lui passait parfois par

la gorge, et cette eau devait être pleine de détritus d’herbes,

peut-être de mousse verdâtre nageant dans la mare croupie; mais sa soif

était si intense, si affreuse, qu’il buvait encore. Son compagnon,

buvant aussi, disait:

«C’est bon tout de même!»

Puis il retourna à la petite ferme et passa la nuit à faire le coup de

feu.

Le matin, les Mexicains étaient repoussés, et quand le soleil se leva

sur ce champ resserré de combat, André, en allant vers la flaque d’eau,

recula terrifié et ses cheveux se dressèrent avec horreur sur son crâne

tandis qu’un haut-le-cœur atroce le secouait et le soulevait

brusquement. O dégoût! Il y avait dans la mare un cadavre étendu, un

cadavre de Mexicain au front ouvert par une balle et dont la cervelle

nageait, hideuse, dans l’eau rouge comme du sang. Cette cervelle et

cette eau, c’était ce qu’André avait bu, et quand il y songeait un

frisson d’horreur lui revenait encore.

«Et voilà, disait-il, ce que c’est que la guerre!»

Les sympathies, dans ce monde, sont le plus souvent réciproques, et si

André avait fait quelque impression sur Marguerite, la jeune fille avait

absolument séduit André. Il y songea longtemps, et plus d’une fois il

passa devant le magasin de Mme Sauviat pour la revoir. Du fond du logis

de la mercière, Marguerite apercevait André et devenait rouge. Elle

avait envie d’aller lui parler. Elle trouvait ridicule qu’il n’entrât

pas saluer Mme Sauviat. Un jour qu’en prenant son courage à deux mains

il se risqua dans la boutique, Marguerite fut heureuse et tentée de lui

dire: Merci.

Peu à peu, il s’était établi entre les jeunes gens un courant magnétique

et ils ne se dissimulaient pas l’un à l’autre, par l’éloquence du

regard, qu’ils se plaisaient et s’aimaient sincèrement. Maintenant

Marguerite savait le nom du jeune homme et André connaissait la parenté

de Marguerite. Lorsque le père Cœurdeloy eut flairé le secret, il

l’obtint bien vite et Marguerite avoua tout. Elle tremblait que le petit

vieux ne se fâchât. Point du tout. Au contraire.

«Eh! bien, mais, s’il est charmant, ce M. André, qu’il vienne me

trouver, et si c’est un honnête garçon on lui donnera tes deux mains,

quoiqu’il n’en ait qu’une!»

Le lendemain, André se présentait à Cœurdeloy. Marguerite avait tout

dit. Il venait faire officiellement la demande. Il séduisit le vieillard

comme il avait séduit la jeune fille; mais Cœurdeloy, qui, pour lui, eût

été le plus insouciant des hommes, devenait pour Marguerite un

calculateur effréné! Il trouvait que la _position_ d’André n’était pas,

disait-il, _suffisante_.

«Vous concevez, mon garçon, en élevant la petite, j’ai contracté

vis-à-vis de moi-même l’obligation de la faire heureuse. La richesse, je

m’en moque. On aurait beau être Rothschild, on ne mange pas deux fois,

et quand on a de quoi vivre, cela suffit. Mais je veux au moins que

Marguerite soit assurée de ne manquer de rien. Supposez que la maman,

celle que j’ai vu filer le long des murs en 1853, revienne me réclamer

sa fille un beau matin, je veux qu’elle puisse dire: «Eh! bien, père

Cœurdeloy, vous avez joliment pris soin de son avenir tout de même.»

Elle ne viendra pas, mais c’est tout comme. Mon garçon, le jour où vous

pourrez me dire: J’ai trois cents francs par mois d’assurés, je vous

donnerai Marguerite. Ainsi, piochez, travaillez.

--Ne craignez rien, monsieur Cœurdeloy, on travaillera.»

Et André se mit à piocher, comme il disait, davantage. On lui avait

promis, au chemin de fer, une place dans les bureaux. Avec sa double

pension, il aurait bientôt atteint les 3.600 francs par an qu’exigeait

Cœurdeloy pour lui donner Marguerite.

André, de sa main gauche, s’exerçait à écrire et faisait, grâce à des

efforts de volonté, des progrès étonnants. Son écriture, superbe au

temps où il était fourrier et où il écrivait de la main droite, prenait,

tracée de la main gauche, une tournure, une inclinaison de ronde et,

s’il mettait plus de temps à tracer ainsi une ligne, les caractères y

gagnaient singulièrement en netteté. Il ne désespérait point d’acquérir

une adresse,--je ne puis pas dire une _dextérité_, faisait-il en

souriant--qui lui permît d’être employé avec profit.

Il avait, il est vrai, parfois bien des mélancolies et des

découragements.

Du haut de sa mansarde du faubourg Saint-Denis, André, fumant sa pipe,

songeait à Marguerite, tout en regardant vaguement devant lui. Des toits

recouverts d’ardoises et de zinc se détachaient, couronnés de petites

cheminées de briques jaunes, sur le fond bleu d’un ciel d’été.

Au-dessous de la fenêtre, sur le pavé bruyant du faubourg, des fiacres

passaient lentement, des haquets, des camions chargés, et un roulement

sourd montait jusqu’à la fenêtre où s’appuyait André. Il laissait

machinalement ses regards aller sur les choses. En face de lui un petit

tuyau de machine à vapeur lançait par jets rapides des bouffées de fumée

blanche, tandis que d’une haute cheminée carrée sortait une fumée noire

rabattue et dispersée par le vent. Au loin, dans un horizon noyé de

brume apparaissaient des maisons, des toits, des cimes d’arbres, des

lambeaux de mamelons de terre, couverts d’herbe pelée, et deux clochers

parallèles, blancs et élancés, se dressant sur les nuages. C’était

Belleville, son église, ses buttes. André regardait cela, puis ramenait

son regard sur les mansardes qui faisaient face à la sienne. Presque

toutes les fenêtres étaient closes, à cause de la chaleur; une seule,

ouverte, laissait apercevoir, entre deux rideaux blancs, une petite

chambre tendue de papier à fleurs jetées, et devant la fenêtre, deux

hommes en manches de chemise qui achevaient de déjeuner. L’un avait les

cheveux blancs, l’autre était jeune. Des ouvriers l’un et l’autre. Une

femme mince, pâle, frêle et charmante leur versait en souriant du café

dans des tasses à filets d’or. Elle souriait à l’un et à l’autre, au

vieux qui était sans doute son père et au jeune homme qui était son

époux. Puis, quand elle avait fini, elle prenait au fond de la chambre,

dans un berceau, un petit enfant qui criait, enveloppé de langes, et, le

faisant sauter dans ses bras, elle se mettait à baiser ses joues rouges

où le sang du nouveau-né courait à fleur de peau.--Dans une cage pendue

à la fenêtre des chardonnerets chantaient.

André, regardant cela, se sentait pris d’une mélancolie profonde. Ces

gens-là s’aimaient et ils étaient heureux! Ils étaient libres! Leur

existence toute de travail avait aussi sa part de bonheur. Il souhaitait

pour lui cette félicité tranquille, le coin de logis, ce nid sous les

toits, cette tranquillité savourée ainsi, entre le brave père Cœurdeloy

et Marguerite. Qui l’empêchait d’avoir cela bientôt?

Tout arrive, a dit un philosophe pratique. Le jour qu’espérait André

arriva. On le prenait décidément au chemin de fer de l’Est, on

l’employait. Il avait enfin des appointements suffisants, il pouvait

vivre convenablement, faire vivre Marguerite, élever ses enfants, s’il

en avait! Il courut aux Invalides. Le père Cœurdeloy l’écouta, sourit,

lui tendit la main et dit:

«Tope, vous serez mon gendre!»

Et Cœurdeloy hochait la tête à ce nom: mon gendre!

«Après tout, disait-il, elle est ma fille!»

Cœurdeloy revint avec André, bras dessus bras dessous, jusqu’au faubourg

Saint-Denis et on alla chercher Marguerite.

«Tiens, dit l’invalide, épouse-le ton André, puisque tu le veux!»

On alla dîner dans la mansarde d’André. Et on dîna bien. Au dessert,

Cœurdeloy chanta sa chanson limousine, puis il s’endormit sur un

fauteuil. Les deux jeunes gens étaient à la fenêtre et regardaient, sans

dire un mot, le crépuscule qui venait...

Un de ces crépuscules de la fin d’août où les soirs ont déjà la

mélancolie de l’automne. Le ciel prend des tons, non pas frileux encore,

mais apaisés et comme assoupis. Des rougeurs calmées courent au couchant

et s’unissent à des nuages d’un violet gris, d’un bleu sombre, étendus

dans l’immensité grise comme un lavis d’aquarelle. Le haut des maisons

s’incendie encore, les vitres ont des reflets roses, le crépuscule

couvre les toits, l’horizon, d’une teinte bleuâtre encore vigoureuse

mais attiédie et fraîchissante. L’air est plus frais, le soir plus

rapide, et la lampe commence à s’allumer plus tôt. C’est le prologue de

l’automne, c’est, dans un lointain pourtant rapide, la première vision

de l’hiver.

André, accoudé là, ne disait rien et savourait ce moment de volupté

sainte, lorsque doucement, tendrement, Marguerite lui dit tout bas:

«Nous nous aimerons toujours?

--Toujours! répondit André.

--Comme nous serons heureux!... Que vous êtes bon!

--Que vous êtes jolie!

--Mais toujours, n’est-ce pas?

--Toujours!

--Que c’est beau cet horizon!

--Parce que vous êtes là!

--Flatteur. Ah! si vous savez flatter, je croirai que vous pouvez

mentir.

--Je ne flatte ni ne mens, Marguerite.

--Alors vous m’aimez bien?

--Je vous adore.

--Je vais bien voir... Dites-moi quel jour vous m’avez parlé pour la

première fois...

--Un mercredi.

--C’est vrai. Je vois que vous m’aimez bien...

--Marguerite!

--Bien, bien, bien, bien?

--Plus que tout au monde et pour toujours.

--Le joli mot! disait-elle, et, les yeux fixés sur l’horizon, la tête

appuyée sur l’épaule d’André, elle murmurait, doucement, tendrement, ce

mot musical et séduisant: _toujours!_»

Puis elle ajouta:

«Ah! comme mon cœur rit, André!»

Il se pencha vers elle et, baissant jusqu’à ce front de jeune fille ses

lèvres, il demeura ainsi longuement la tenant embrassée, elle heureuse

d’une ivresse pure, jusqu’au moment où Cœurdeloy s’éveillant dit:

«Allons, bon! Il faut que je rentre! Je n’ai pas de permission pour ce

soir!»

Il serra la main d’André, conduisit Marguerite jusque chez Mme Sauviat

et prit en trottant le chemin des Invalides.

Cœurdeloy annonça le lendemain à l’Hôtel qu’il mariait Marguerite.

«Bravo, dit Poujade, on boira à la santé de la mariée!--On dansera,»

ajouta Bimborel. Cœurdeloy s’occupa de régulariser la situation légale

de Marguerite. Aucun obstacle ne s’opposait à l’union des deux jeunes

gens, et tout eût fini sans encombre, n’eût été Urbain Ragache qui,

depuis qu’on avait parlé de ce mariage, était devenu plus désagréable

qu’auparavant.

Le soudard, en effet, avait eu longtemps, comme on dit, des _idées_ sur

la petite. Il la trouvait de son goût. Lorsqu’elle venait à _la Belle

Obus_, chez la mère Madras, il lui tournait galamment des couplets de

mirliton:

O jeune fille des amours

Moi, je vous chérirai toujours!

Ragache tournait et, comme on dit, papillonnait autour de la jolie

fille, mais Marguerite était véritablement trop honnête pour s’en

apercevoir. Elle ne rougissait même pas quand cet homme en la regardant

clignait ses paupières et souriait. Elle ne comprenait point. Lorsque la

mère Madras, jalouse des attentions qu’avait Urbain pour «cette petite»,

risquait quelque allusion mordante, Marguerite répondait en toute

sincérité: «Je ne sais, madame, ce que vous voulez dire!» Cette candeur

n’entendait rien ni aux galanteries de Ragache, ni aux grognements de

Mme Madras, elle ne comprenait rien à ces fureurs du vice vieilli.

Urbain Ragache était furieux. Il faisait payer à Cœurdeloy les dédains

de Marguerite. Et le calme de la jeune fille n’était pas même du dédain.

Ragache maintenant regardait souvent Cœurdeloy d’un air tantôt railleur,

tantôt agressif. La plupart du temps Cœurdeloy ne s’en apercevait pas.

Cela dépendait de ses lunettes. Mais quand Ragache en passant cassait un

barreau de la clôture du jardin, ou faisait tomber les deux ou trois

poires qui mûrissaient sur les poiriers, ou renversait l’arrosoir que

Cœurdeloy avait rempli à la fontaine, quand il prenait ses airs narquois

et sifflait en prenant le pas sur le petit homme, Cœurdeloy se sentait

pris d’une envie folle de lui en demander raison. Il se calmait bientôt

en se disant qu’après tout il faut bien souffrir en ce monde quelque

chose des voisins grincheux, et que Ragache en avait bien fait d’autres

jadis, lorsqu’il donnait des pichenettes sur le nez d’un invalide sans

bras et tendait--on l’en soupçonne du moins--des ficelles dans les

corridors pour faire trébucher les camarades. Et puis Ragache était

farouche. D’un coup de sabre il pouvait tuer Cœurdeloy, comme il avait

tué le canonnier, dans l’île des Épis. Et, depuis qu’il avait Marguerite

auprès de lui, Cœurdeloy tenait à vivre.

Alors il se calmait. «Laisse-le donc tranquille, le Ragache, disait

Poujade, moins on s’occupera de lui, plus il ragera.» Mais Bimborel

hochait la tête et disait que celui qui adoucirait le matamore par une

petite saignée donnée à propos rendrait un signalé service à l’Hôtel

tout entier.

Ragache était hors de lui depuis qu’il savait que Marguerite épousait

André, _un ébraté_, disait-il à la mère Madras qui, de son côté, voyait

avec une violente jalousie les attentions de Ragache pour Marguerite. Un

soir, Ragache vint à la _Belle Obus_ dans un tel état de colère que Mme

Madras se sentit piquée au vif et demanda au grognard si c’était le

mariage de la _petite_ qui le _tracassait_ ainsi:

«Pourquoi pas?» fit Ragache d’un air maussade.

La veuve Madras, rouge d’ordinaire, devint pourpre.

«Pourquoi pas? Parce que vous pourriez bien avoir la politesse de ne pas

me dire, à moi, quelles sont les poulettes que vous convoitez pour vos

fredaines!

--Des poulettes! mes fredaines! Ah çà! dit Ragache en frappant sur la

table, je crois que je suis libre de courtiser qui je veux et de ne plus

cultiver qui je ne veux plus!

--Vaurien, fit Mme Madras, tu viendras encore boire mon vin blanc et mon

vespétro, pour me dire après cela des sottises! Eh bien! on te

l’arrangera, ta donzelle! Ne crains rien! J’ai des moyens de me venger!

--Fais ce que tu voudras, répondit Ragache en haussant les épaules.

Misère! Après tout, ce n’est pas moi qui la défendrai, cette chipie!»

La vengeance de la mère Madras devait être féroce et lâche. Cette femme

haïssait Marguerite comme la laideur déteste la beauté, comme la bêtise

déteste l’esprit. Elle inventa pour la perdre une combinaison: un

mensonge absurde, mais qui devait avoir d’autant plus de prise qu’il

était plus brutal. La mère Madras savait par Ragache que Cœurdeloy avait

donné rendez-vous à Marguerite au cabaret de la _Belle Obus_ pour aller

de là à la mairie chercher des papiers. Sur cette simple indication,

elle établit son plan de campagne. Elle jeta les hauts cris, disant

qu’on l’avait volée; que sa montre, suspendue à un clou derrière le

comptoir, avait disparu; que Marguerite, l’avant-veille, avait justement

passé par là, s’était appuyée contre le comptoir en attendant Bimborel

et Cœurdeloy, qui portaient un dernier toast dans le cabinet voisin. Et,

tout en guettant l’arrivée de l’omnibus que Marguerite avait coutume de

prendre lorsqu’elle venait retrouver Cœurdeloy rue Croix-Nivert, la

Madras répétait de tous côtés: «Ma montre! Je sais bien qui m’a volé ma

montre!»

C’était absurde et niais, mais c’était grossier et facile à saisir. Une

accusation de vol est brutale comme un fait. Elle foudroie lorsqu’elle

tombe sur quelqu’un.

Lorsque Marguerite arriva, elle trouva, sur le seuil du cabaret, la mère

Madras, rouge et furieuse, qui la salua par cette interrogation jetée en

plein visage:

«Ah! c’est vous, enjôleuse! Eh! bien, dites donc, s’il vous plaît,

j’espère que vous allez me rendre ma montre?

--Quelle montre? balbutia Marguerite stupéfaite et qui devint rouge à

son tour.

--Comment! quelle montre? glapit la mère Madras. Elle a le toupet de me

demander quelle montre! La montre que vous m’avez prise donc, ma montre

à moi; vous entendez bien!

--Une montre... moi?... votre montre?...» répétait Marguerite écrasée.

La rue Croix-Nivert était pleine de monde et la foule, attirée par le

bruit comme le papillon par la lumière, se massait, grossissait et

faisait cercle autour de la porte. La mère Madras, debout sur le seuil,

entre ses deux caisses de lauriers roses, montrait à tout ce monde

Marguerite, pâle et qui tournait autour d’elle des yeux égarés.

«Qu’est-ce qu’il y a? qu’est-ce qu’il y a? disaient les commères.

--Il y a, répondait Mme Madras parlant à la foule, il y a que cette

petite malheureuse, vous la voyez bien, m’a volé ma montre, la grosse

montre à répétition qui venait de feu Madras, un souvenir pieux, le

souvenir de vingt années de félicité parfaite!

--Volé? j’ai volé? s’écria Marguerite, ah! vous mentez, madame, vous

mentez!»

Et, d’un mouvement brusque, irréfléchi, elle allait se jeter sur la

mégère, lorsqu’elle sentit son sang se glacer et, livide, elle tomba

évanouie dans les bras d’un ouvrier qui s’élança. On la porta chez le

pharmacien, à côté, et la foule s’assemblait et grossissait, lorsque, au

coin de la rue se montra, un mouchoir à la main, s’essuyant le front, le

père Cœurdeloy.

Cœurdeloy, essoufflé, accourut, et quand il demanda de quoi il

s’agissait, un maçon répondit:

«Ce n’est rien, c’est une rien du tout qui a volé une montre à une

grosse mère.

--C’est votre Marguerite,» dit une voix méchante et rauque, la voix de

Ragache.

Ragache était enchanté de l’invention de la Madras, il avait tout

compris et tout approuvé.

Cœurdeloy leva les yeux sur l’invalide et dit:

«Comment?

--C’est votre Marguerite qui est une vol...» commença Ragache. Mais il

n’acheva pas. Reculant un peu, se mordant les lèvres, furieux, le petit

Cœurdeloy bondit et lança, comme d’un trait, sa main au visage de

Ragache. Cette main s’abattit sur la joue grise du soudard et Ragache,

étonné et étourdi, recula à son tour, tandis que Cœurdeloy répétait:

«Qui a dit que Marguerite était cela? Canaille!»

A son tour, Ragache voulut s’élancer. On le retint.

Tufille, d’autres invalides, qui étaient là, s’interposèrent.

«Tu sais ce que ça te coûtera, ça! disait Ragache furieux. Tu le sais,

espèce de potiron?

--Oui, oui, je le sais, répétait Cœurdeloy.

--Je te tuerai comme le canonnier, je te fendrai en deux!

--Oui, oui,» disait toujours Cœurdeloy, qui demandait déjà à la foule:

«Où est ma fille? où est Marguerite! où est-elle?»

On le conduisit à la pharmacie, tandis que Ragache disait à la mère

Madras que le soufflet serait payé cher, et que la cabaretière lui

versait un verre de cognac pour _le remettre_. Lorsque Marguerite, qui

revenait à elle, aperçut Cœurdeloy, elle se jeta à son cou et se mit à

pleurer à chaudes larmes.

«Pleure, ma pauvre petite, pleure, ça te fait du bien. Ne crains rien,

ne crains rien; le père Cœurdeloy est là! C’est une vilaine femme la

Madras, et le Ragache est un coquin... Pleure... Non, ne pleure plus,

tiens, je t’en prie, ne pleure plus... Allons-nous-en...»

Un gamin alla chercher une voiture place Cambronne, et le père Cœurdeloy

y monta avec Marguerite. Il ramena la pauvre enfant faubourg

Saint-Denis, puis, après l’avoir bien recommandée à Mme Sauviat, il

reprit, en fredonnant, un air du pays, une chanson limousine de Foucaud,

le chemin de l’Hôtel:

Tous les boulangers avaient juré...

_Toû loû petiour vian jurâ..._

Ce soir-là, André vint justement voir Marguerite. Quoiqu’elle se fût

bien promis de ne rien dire, elle n’eut point la force de lui cacher ce

qui était arrivé. Il devint vert de fureur en apprenant cela, et

instinctivement ses yeux se portèrent sur la place de son bras absent:

«Manchot! pensa-t-il.» Ce ne fut qu’un éclair, il songea bien vite qu’on

peut encore souffleter et tuer un homme du bras gauche et il se dit que

dès demain il ferait cela. Il promit cependant le contraire à Marguerite

qui devina sa pensée. Puis il rentra chez lui et se mit à écrire. Il

écrivit à Marguerite une seule ligne: «C’est la seule fois que j’aurai

menti et que je vous tromperai. Marguerite, je vais souffleter le lâche

qui vous a insultée.» Le lendemain de bonne heure, il se dirigeait vers

les Invalides. Lorsqu’il y arriva, il demanda Ragache.

«Sorti, lui répondit laconiquement un vieux appuyé sur sa canne.

--Ah! Et le père Cœurdeloy?

--Sorti, dit encore l’invalide.

--A cette heure-ci?

--Sortis tous deux et ensemble,» ajouta le vieux d’un air qu’il voulait

rendre fin.

André recula brusquement et, se frappant le front:

«Mon Dieu, dit-il, ils se battent!»

L’invalide ne répondit pas, mais il sourit.

André eut un effroyable déchirement de cœur. Le père Cœurdeloy se

battant avec ce bretteur était perdu.

«Quel malheur!» dit tout haut l’ancien fourrier.

Il essaya d’obtenir des renseignements sur le lieu du combat, car il

voulait à tout prix rejoindre Cœurdeloy, empêcher le duel et détourner

sur lui la colère de Ragache. Il se mit à courir et à questionner de

tous côtés en se répétant:

«Il le tuera, ce gredin-là le tuera! Pauvre Marguerite!»

Cœurdeloy se battait en effet. La veille, à peine arrivé à l’Hôtel, il

avait prié Poujade et Bimborel de lui servir de témoins, puis il était

allé demander au gouverneur la permission de se battre. Le général

n’était pas là, mais le colonel V... était de service. Quand il entendit

Cœurdeloy parler de duel, il se mit à rire, mais il ne rit plus quand le

petit homme nomma son adversaire, Urbain Ragache.

Le colonel dit seulement:

«Vous tenez donc bien à faire casser _une vieille trompette_ comme la

vôtre?»

Puis, devenant brusquement plus grave et presque ému:

«Comment, Cœurdeloy, voyons, deux vieillards, deux êtres qui avez votre

bière tout équarrie chez le menuisier, qui en avez fini avec la vie, on

peut le dire, deux échappés de tant de batailles, vous voulez encore

vous battre au bord du tombeau, après vous être tant de fois battus?

--C’est justement, répondit doucement Cœurdeloy, parce qu’il ne nous

reste qu’un lambeau de vie à user qu’il faut le garder sans taches, mon

colonel; quand on a vécu honnêtement jusqu’à nos âges, on peut bien

partir un peu plus tôt pour ne pas risquer de finir mal ce qu’on a bien

commencé.»

Le colonel regarda fixement Cœurdeloy:

«Vous avez raison, dit-il. Faites comme vous l’entendrez.»

Et, soupirant, il dit au vieux soldat:

«Au revoir, j’espère!

--Je l’espère aussi, mon colonel. Dans tous les cas, merci!»

Ragache avait choisi pour témoins Tufille et Taboureaux, deux _solides_.

Les témoins avaient décidé qu’on se battrait au briquet.

«C’est au sabre de cavalerie que j’ai tué le canonnier, dit Ragache,

mais le briquet suffira cette fois.

--Très bien,» fit Cœurdeloy.

Il se coucha de bonne heure et dormit bien. A l’heure ordinaire il

s’éveilla. On ne devait sortir et s’aller battre qu’après l’appel du

matin, pour ne pas donner l’éveil à l’Hôtel qui, de la base au faîte,

savait pourtant ce qui se préparait. L’appel terminé, le père Cœurdeloy

rentra au dortoir, inspecta ses hardes, posa un mouchoir sur son lit et,

y mettant sa croix d’honneur, sa tabatière, sa chaîne d’or, sa montre et

son flageolet (toute sa fortune), il le noua ensuite aux quatre coins et

descendit dans la cour d’honneur où Poujade et Bimborel l’attendaient.

«Là, dit-il alors en leur tendant le paquet, voilà ce que l’un de vous

deux rapportera à la petite s’il m’arrive malheur aujourd’hui. C’est

entendu?

--C’est entendu,» dit Bimborel.

Poujade prit le paquet et l’ensevelit dans la large poche de sa capote.

«Maintenant, dit Cœurdeloy, allons-y. Il ne faut faire attendre

personne.»

On se mit en marche doucement, Poujade clopin-clopant, et Bimborel se

plaignant de son asthme. Le petit Cœurdeloy seul avait l’air allègre et

décidé, il redressait sa tête comme un coq redresse sa crête et il y

avait dans toute sa personne une expression de résolution belliqueuse

que lui donnait la pensée de se mesurer avec l’homme qui avait insulté

Marguerite. Poujade, qui regardait le petit vieux du coin de l’œil,

étouffait de temps à autre un soupir et disait tout bas à Bimborel:

«Ça fait pitié, Ragache va nous l’embrocher comme une mauviette!»

On arriva rue Lecourbe, dans le chantier qu’on avait choisi. C’était un

chantier de bois, où l’on pouvait facilement se dissimuler derrière les

hautes piles alignées au cordeau. Le portier, ami de Taboureau,

autorisait la rencontre. Les charretiers étaient partis pour livrer des

falourdes en ville, et l’intérieur du chantier était assez éloigné de la

rue pour que le bruit du fer et du choc des sabres n’arrivât pas

jusqu’aux rares passants.

Ragache et ses témoins étaient arrivés déjà, Ragache, le visage rouge,

les yeux allumés, se promenait le long d’une pile de bois, les mains

dans ses poches. Le père Cœurdeloy fut contrarié de n’être pas le

premier au rendez-vous; il fit claquer sa langue contre son palais et

hocha la tête. De loin, Ragache, qui l’avait aperçu, le regardait en

fronçant ironiquement la lèvre. Toute la physionomie brutale du vieux

soudard avait quelque chose de plus féroce encore que de coutume.

«Toi, tu vas avoir ton affaire faite, Tom-Pouce,» maugréait Ragache

entre ses dents jaunes.

Instinctivement, en regardant ce grand vieillard solide qui faisait de

si longues enjambées et dont les muscles du visage avaient des

froncements sinistres, Poujade et Bimborel songèrent au canonnier de

Strasbourg et se dirent, chacun à part soi, que le père Cœurdeloy

n’avait pas longtemps à vivre.

«Je ne flanquerais pas quatre sous de sa peau,» avait dit la veille

Tufille, qui devait le lendemain revêtir pour la circonstance son vieil

uniforme de lancier rouge, au plumet dépecé et au drap rongé de mites.

On se salua. Les témoins mesurèrent les briquets et les tendirent

ensuite aux deux adversaires. Ragache avait quitté sa capote, son gilet

et relevé sa manche droite. On apercevait, par l’échancrure de sa

chemise, un peu de sa poitrine noire et velue, et les nerfs de son bras

droit se détachaient roides et tendus, gros comme des cordes. Le père

Cœurdeloy en manches de chemise était tout simplement ridicule. Des

bretelles à fond rose brodées de lauriers verts--les bretelles que lui

avait ornées Marguerite--se collaient sur sa poitrine rebondie et

faisaient remonter jusqu’au milieu du dos son large pantalon flottant.

Il avait posé ses lunettes d’or sur son nez et agitait un peu ses jambes

comme un homme qui sent, comme on dit vulgairement, des _fourmis_. Entre

ce solide vieillard et ce petit vieux pacifique le combat ne pouvait

être ni long ni douteux. Le pauvre Poujade en frissonna jusqu’à la

moelle.

«En garde!» dit Bimborel.

Ragache se posa, le poing gauche sur la hanche, et, après avoir salué,

il tomba en garde avec la désinvolture assurée d’un bretteur de

profession, battant la terre du bout de son pied et regardant son

adversaire dans les yeux. Cœurdeloy doucement s’était mis en garde et

attendait. Ragache brusquement attaqua, détendant son bras et portant à

Cœurdeloy un robuste coup de tête, le coup qui avait fendu le crâne au

canonnier. A ce geste, les témoins frémirent, sentant déjà que Cœurdeloy

était perdu. Mais, par un mouvement brusque et ferme, Cœurdeloy, prenant

la garde haute, prévint le terrible coup, et le sabre de Ragache vint se

heurter à son sabre avec un bruit sinistre et des jaillissements

d’étincelles. Le grand vieillard, furieux de la parade inattendue,

laissa échapper un juron énergique, et Cœurdeloy demeura à sa place,

solide sur ses petites jambes et prêt encore à parer.

Cœurdeloy éprouvait, en ce moment, comme une hallucination singulière.

Il lui semblait que Marguerite était là, la pauvre Marguerite tout en

larmes, la tête dans ses mains, telle que lorsque la mère Madras l’avait

brutalement chassée devant tout ce monde. Il voyait la malheureuse

enfant humiliée, frémissante, désolée. Assurément il la voyait, et cette

vision lui rendait le pied plus sûr, la main plus ferme, le coup d’œil

plus net. Et, au même moment, une sorte de chanson douce, naïve,

charmante, la chanson du pays, jouée par une sorte d’invisible

flageolet, lui riait doucement, tendrement aux oreilles. Il avait envie

à la fois de pleurer et de se précipiter sur Ragache. La chanson lui

disait: «Courage!» et la vision lui criait: «Venge-moi!»

Tout à coup, après le coup de lame porté en tête, Ragache envoya

violemment un coup de pointe en pleine poitrine à Cœurdeloy. Sans un

mouvement instantané, l’invalide était mort. Mais il opposa encore une

parade nerveuse à cette furieuse attaque, et, tout à coup,

instinctivement entraîné, poussé, emporté, il se fendit brusquement sans

donner à Ragache le temps de se remettre en garde et, allongeant le bras

avec colère, perdant presque pied en se lançant sur l’ennemi, il enfonça

son sabre tout entier dans la poitrine de Ragache. La lame du briquet

disparut jusqu’à la garde et la pointe sortit avec un flot de sang dans

le dos de Ragache qui, debout, l’œil fixe, tenant encore son sabre de sa

main qui venait de glisser le long de son corps, roulait des prunelles

hagardes et se dressait, droit et roide comme un pieu.

Au moment où les témoins se précipitaient sur lui pour le soutenir, une

bave rouge ensanglanta sa lèvre et sa moustache grise et il tomba de

toute sa hauteur, avec un hoquet affreux et sourd.

«Nom de nom, dit Poujade, son affaire est faite!

--Mort,» dit Taboureau.

Cœurdeloy regardait devant lui, les verres de ses lunettes brouillés par

les larmes qui venaient à ses yeux, et il demeurait immobile à sa place

avec des étourdissements dans les oreilles.

«Je l’ai tué? demanda-t-il de sa petite voix, au bout d’un moment.

--Tué net,» répondit Bimborel.

Poujade ajouta entre sa moustache:

«_De Profundis!_

--Sacré nom, dit Tufille, j’aurais parié le contraire!

--C’est le premier, fit Cœurdeloy en hochant la tête; et ça fait un

drôle d’effet tout de même. Brr! Allons-nous-en! J’ai besoin d’embrasser

Marguerite!»

* * * * *

C’est une vieille histoire, cette histoire qui date d’un an. Elle a fait

causer bien des gens dans le quartier des Invalides. Depuis, Marguerite

a épousé André. Cœurdeloy a quitté l’Hôtel. Il vit paisible maintenant,

jouant toujours de son flageolet et racontant, avec un certain frisson,

ce terrible duel avec Ragache. «Je n’aurais pas voulu le tuer,» dit-il.

Et Bimborel l’interrompt en disant: «Le gredin ne l’avait pas volé!» La

mère Madras a depuis avoué son mensonge. Elle a fait faillite et depuis

elle a disparu. Le cabaret de la _Belle Obus_ est fermé.

Poujade est encore à l’Hôtel. Il sert toujours de guide aux étrangers.

Lorsqu’il montre à présent le tombeau de l’Empereur, il se plaît à

ajouter:

«Maintenant c’est fini de rire! Le neveu a fait du tort à l’oncle!»

André s’est bravement battu pendant le siège. «Ce n’est pas une raison,

disait-il, parce qu’on est infirme pour ne pas faire son devoir.» Il fut

des gardes nationaux qui entrèrent à Buzenval. Cœurdeloy, de temps à

autre, lui dit:

«C’est bien, mais avec tout ça je ne vois pas venir les petits

grenadiers que j’attends.» Puis il ajoute: «Bah! à bientôt! Mais quelle

étrange chose tout de même! Si je n’avais pas monté ma faction rue

Neuve-Saint-Jean, il y a des années, j’aurais vieilli seul, oublié, et

fini comme une bête. Pas de famille, pas d’enfant, la solitude et

l’ennui, c’est le lot de l’invalide. Voulez-vous que je vous dise? Un

soldat ne devrait pas vieillir, il devrait finir un jour de bataille, un

jour de victoire! Il y a quelque chose de plus triste que la défaite,

c’est la gloire qui se ride et qui tousse!

--Ce qui n’empêche pas, ajoutait Bimborel, que, tout vieux et laids que

nous sommes, nous avons fait notre devoir en son temps et que nous avons

aimé quelque chose qu’on aime toujours et qui s’appelle le pays.»

Cœurdeloy! Bimborel! Quand je longe parfois l’esplanade où tant de maux

se traînent qui furent jadis des énergies, des dévouements et des

courages, je me prends à songer à tout ce qu’il y a de grand dans le

sacrifice, à tout ce qu’il y a de consolant dans l’honnêteté, et aussi à

tout ce qu’il y a d’ironique dans la destinée, et je salue avec un

certain respect ces témoins d’un passé qui fut héroïque et ces êtres qui

tiennent au sol comme si la glaise du cimetière les sollicitait déjà et

glissent lentement comme des escargots après avoir rugi et bondi comme

des lions.

Ce sont les derniers. Chaque jour ils disparaissent, ils meurent. Les

feuilles jaunes ne tombent pas plus vite aux premières bises d’automne.

Ils s’en vont. «On bat le rappel là-haut, disait le maréchal Soult.» Le

cimetière Montparnasse garde leurs tombes. Et le dernier invalide des

guerres de l’empire ira bientôt dormir là-bas, oublié, sans nom, auprès

de la fosse commune... Et c’est avec ces vieux qu’on bâtit des arcs de

triomphe et qu’on grave sur la pierre ou le bronze des noms éclatants de

victoires! Braves gens! Pauvres gens!

La gloire, la gloire, est-ce donc un mot?...

Récits héroïques · 第 10 / 13 题