--1870--
On amena, le soir du 21 décembre 1870, à l’ambulance du Grand-Hôtel, un
officier qui avait été blessé le matin, à l’attaque du Bourget. Une
balle lui avait brisé le genou. Il souffrait horriblement; mais essayant
de dissimuler sa souffrance, en vieux soldat qu’il était, il se
contentait de mordiller sa lèvre inférieure et un peu de sa barbiche.
Lorsqu’on le descendit de la voiture d’ambulance pour le transporter
dans un lit, il dit froidement aux hommes qui le portaient et dont
chaque mouvement eût dû lui tirer un cri, tant sa blessure était
douloureuse:
«Fâché de la peine, les amis, mais il faut bien avoir recours aux bras
des autres quand on n’a plus ses jambes à soi.»
On le coucha sur un lit. Il enleva lui-même sa tunique, son gilet, défit
ses bretelles, mais arrivé au pantalon, les forces lui manquèrent:
«Non, c’est impossible,» dit-il.
Et il s’abandonna aux infirmiers.
Il s’appelait Merlier. Il avait quarante-cinq ans. Il était commandant
d’infanterie de ligne.
Dans sa vie, cet homme avait vu souvent la mort de près et senti passer
sur sa peau le froid du fer ou le sifflement de la balle. Il n’avait
jamais été blessé. En Italie, au Mexique, à Wissembourg, à Frœschwiller,
il eût dû rester cent fois sur le carreau. «C’est une des plus belles
chances de soldat qu’on puisse rencontrer, disait-on de lui au régiment.
Pour tant de campagnes, pas une égratignure.» Le commandant Merlier
avait, avec une poignée d’hommes, défendu une des dernières maisons de
Reichshoffen et arrêté l’élan de la horde prussienne acharnée à la
poursuite de l’armée vaincue.
Après Sedan, honteux et furieux de cette capitulation lâche, Merlier,
après avoir trépigné dans la boue de cette île de la Meuse où les
Allemands avaient parqué nos soldats prisonniers, s’était, après avoir
refusé de donner sa parole qu’il ne combattrait point contre la Prusse,
échappé, au risque d’être repris et fusillé, gagnant la Belgique.
De là, il était rentré à Paris par le dernier train venant du Nord, et
il s’était rendu à l’hôtel du gouverneur de Paris.
Il ne demandait pas un grade plus élevé, mais il réclamait le droit de
commander, à Paris comme à Wissembourg, comme à Wœrth, un bataillon.
Le commandant Merlier fut des plus intrépides en octobre, le jour de la
sanglante tentative de sortie par la Malmaison et la Jonchère.
Le matin du 21 décembre, à l’attaque du Bourget, il fut frappé au milieu
de la grande rue, pendant que son régiment se lançait bravement,
poitrines découvertes, contre des murailles et des tirailleurs abrités.
Par un prodige d’énergie, le commandant, tombé de cheval, se tint encore
debout tandis qu’on sonnait la retraite; mais quand il voulut suivre ses
fantassins, un éblouissement le prit, et, s’appuyant sur son sabre:
«A moi, dit-il, mes enfants, ne partez pas sans moi!»
Deux de ses hommes le ramassèrent sous une pluie de balles et le
transportèrent à la suiferie, à droite de la route du Bourget. Les
fusiliers marins avaient enlevé, quelques heures auparavant, la suiferie
comme à l’abordage, la carabine en bandoulière et la hache à la main.
Elle était à nous. On laissa là le commandant durant de longues heures.
Un officier de mobiles lui avait donné sa gourde, et, de temps à autre,
Merlier humectait ses lèvres d’un peu de cognac, mais sans boire. Il
savait que l’alcool, loin de réchauffer, débilite et glace.
Des ambulanciers, se disputant l’honneur de soigner un commandant,
arrivèrent au bout de quelque temps. Ces hommes faisaient partie
d’ambulances rivales. Le commandant leur dit:
«Finissez de vous chamailler, et enlevez-moi, puisque je ne suis plus
bon à rien.»
On le coucha dans une voiture à côté d’un petit mobile de Paris, pâle,
maigre, blessé à la poitrine, et qui, pendant la route, chantonnait
encore, d’un ton narquois, comme pour braver le mal, ce refrain des
_moblots_ de 1870, à la fois gamin et attristé:
La Prusse aura son heure!
C’est pas toujours les mêmes
Qu’aura l’assiette au beurre!
Et le commandant se disait qu’on pouvait faire quelque chose de ces
insouciants et de ces tapageurs.
Merlier n’était pas depuis douze heures au Grand-Hôtel que le chirurgien
lui dit que la blessure reçue nécessiterait l’amputation.
Merlier regarda fixement le docteur et dit:
«Il n’y a pas moyen de me sauver cette jambe? J’ai un fils au collège;
il me faut l’élever, et je voudrais bien n’être pas mis à la retraite et
aux impotents.
--C’est impossible, commandant.
--Notez que j’aimerais autant en finir que de me voir forcé de me
traîner comme un escargot avec un pilon pour soutien.
--L’os est broyé, mon commandant, nous serions impuissants à vous sauver
si vous vous refusiez à l’amputation.
--C’est bon. Charcutez.»
On lui proposa de l’endormir avec le chloroforme pendant l’amputation.
Le commandant se mit à rire:
«Vous me prenez donc pour un poulet?»
Il regarda, pâle, mordillant une cigarette de laquelle il tirait de
temps à autre une bouffée, il regarda l’opération, cette jambe tuméfiée
qui était la sienne, ces instruments posés sur le linge blanc, ces
aiguilles, cette charpie disposée en bourdonnets, et ce chirurgien qui,
plus ému que lui, préparait toutes ces choses. Durant l’opération il ne
poussa pas même un soupir, mais quand il vit ce moignon saignant, cette
cuisse d’où s’échappait un sang noir, et dont les chairs semblaient
palpiter, prises d’un frémissement nerveux tandis qu’on les recousait en
recouvrant l’os blanc et coupé avec le lambeau de chair qui dépassait,
il hocha la tête et dit:
«Infirme, va!»
Au moment où on le rapportait dans son lit, un officier prussien, pâle,
élancé, un lorgnon à l’œil et le bras en écharpe, entrait dans la salle.
On venait de le faire prisonnier, et il avait la main droite brisée.
Cette main était encore gantée.
De sa main gauche, l’Allemand tenait sa casquette, et, froidement, il
demanda à ceux qui l’escortaient «où était son lit».
Quelqu’un lui désigna un lit voisin de celui du commandant Merlier.
Celui-ci vit l’officier prussien jeter sa casquette sur le lit, puis
tirer de sa poche un petit livre, de science sans doute, qui ne le
quittait jamais, et qu’il jeta à côté de sa casquette, enfin s’asseoir
et regarder à droite et à gauche pendant qu’on retirait son gant collé à
la chair et qu’on faisait à sa main broyée un premier pansement.
Merlier entendit qu’on agitait tout bas, parmi les médecins, la question
de savoir si on laisserait le Prussien si près du commandant.
«Pourquoi pas? dit l’amputé en interrompant le colloque à voix basse;
deux blessés ne sont plus ennemis.»
A ces mots, l’officier prussien se retourna lentement du côté de
Merlier, et, de cet accent légèrement gascon des Allemands qui parlent
correctement le français:
«Vous vous trompez, monsieur, dit-il d’un petit ton impertinent, blessés
ou bien portants, les Allemands et les Français ne peuvent jamais être
amis!»
Merlier haussa légèrement les épaules.
«Avec votre main en compote et ma cuisse rasée, dit-il, nous sommes
propres et nous avons bien le temps de discuter! Ne craignez rien, ce
n’est pas l’amitié qui m’étouffera jamais pour les incendiaires de
Bazeilles et les fusilleurs de femmes!»
Le Prussien regarda Merlier et aperçut le képi de commandant suspendu à
la tête du lit. Soit respect instinctif du grade (l’Allemand était
lieutenant), soit dédain affecté, il ne répondit pas.
On offrit encore à Merlier de le transporter ailleurs, de donner un
autre lit au Prussien. Le commandant ne voulut pas. Il promit de ne
point s’emporter, d’être calme.
«Après tout, disait-il, tant que je pourrai manier un sabre ou tenir un
revolver, je serai bon à quelque chose.»
Pendant deux jours, l’amputation parut avoir réussi, mais, au bout de ce
temps, des symptômes alarmants parurent. Merlier sentait vaguement, à
une faiblesse plus grande et aussi à la façon dont on lui parlait et
dont on parlait de lui, qu’il était perdu.
Alors il se dit qu’il voulait au moins voir son fils et l’embrasser. Il
n’avait pas voulu, jusqu’ici, qu’on dérangeât l’enfant, qu’on
l’attristât déjà. Maintenant, il le fallait. Il demanda un capitaine de
son régiment, Lavoine, un vrai soldat, esclave de la discipline et de
l’amitié.
Lorsque le capitaine fut à son chevet, Merlier lui dit:
«Causons un moment. Mon cher, nous sommes battus, culbutés, perdus
peut-être pour l’instant. Mais il faut savoir à quoi cela tient. Nous
avons mérité nos défaites. Tous, depuis le premier jusqu’au dernier,
nous avons abdiqué, nous nous sommes endormis sur nos lauriers, nous
avons oublié que le patriotisme, l’esprit de dévouement, l’amour du
drapeau sont des vertus pareilles à ces plantes qu’il faut arroser
chaque jour. La vie nous était trop facile. Nous étions trop heureux,
malgré nos plaintes. Je ne parle pas seulement de l’armée, de l’officier
devenu faraud, du soldat devenu douillet, de tout ce monde à qui il
fallait des londrès, du café et des sommiers doux, je parle aussi de la
nation, du peuple, de la bourgeoisie, de l’ouvrier. Nulle nation n’était
comme la nôtre envahie par le luxe au point d’en être amollie, et, avec
cela, nous gardions le prestige de la grandeur conquise par nos aînés.
Mais qu’était-ce que cette fausse grandeur et cette richesse d’apparence
sans la liberté dans la loi et la virilité dans les mœurs? Or, ces deux
forces, mâles et fières, étaient depuis longtemps dans le coffre aux
oublis. Confisquée, la liberté! Ridicule, l’honnêteté! Avec l’humeur
gouailleuse que nous avions, nous devions fatalement arriver où nous
sommes venus. Notre armée, nos soldats perdaient, peu à peu, comme le
reste de notre France, l’âpre attachement au sacrifice. Et les chefs!
Vous les avez vus à l’œuvre. Des héros quelquefois, des lâches souvent,
des incapables toujours. Qui s’est fait tuer dans cette campagne?
Comptez: les soldats, puis, et surtout, les bas officiers du
sous-lieutenant au capitaine; il y a, je parie, dix pour cent
d’officiers parmi les morts. Les jeunes gens ne pouvaient supporter le
poids d’une défaite. Débuter par Sedan, c’était dur. Alors, ils ont
demandé une balle à l’ennemi, et beaucoup l’ont trouvée. Moi, j’ai fait
antichambre avant de la rencontrer: de Frœschwiller au Bourget, cinq
mois passés. Mais quoi! mourir bien, c’est quelque chose, mais ce n’est
pas tout, je dirais presque que ce n’est rien; il faut vivre et grandir,
c’est la loi du progrès, c’est la loi de tous, nations et individus.
«Or, pour durer, corrigeons-nous. Le jour où nous aurons acquis la
conviction de notre faiblesse, de nos défauts, de notre mauvaise
éducation, de notre vanité nationale et privée, ce jour-là nous serons
bien près de nous relever. Je n’aurais peut-être pas vu ça, même en
supposant que j’eusse survécu à l’amputation. Mais d’autres le verront,
vous le verrez peut-être, vous, Lavoine! Et dans tous les cas, il y aura
quelqu’un après moi qui le verra. Écoutez, dit-il en tendant la main à
son ami, il y a à Paris, au collège Chaptal, un garçon,--il a dix
ans,--que je fais élever là. Ma femme étant morte jeune, le pauvre petit
n’a jamais été bien dorloté. Mais c’est un brave enfant et je mettrais
ma main au feu qu’il sera un homme. C’est à vous que je confie son
éducation, le soin de lui apprendre que je ne boudais pas et le souci de
lui conserver les quatre sous que je laisse après moi. Je puis compter
sur vous, Lavoine?»
Le capitaine serra la main de Merlier. Il avait des larmes dans les
yeux. Le mourant souriait.
«Allons, dit-il, je vous remercie, mon ami.»
Le lendemain, le commandant, qui s’affaiblissait de plus en plus,
demanda à voir son petit Georges. On amena le collégien, tout ému, dans
ce dortoir de moribonds. C’était un enfant pâle et triste, l’air sérieux
et bon.
Le commandant l’embrassa.
«Écoute, Georges, dit-il, j’ai attendu de te voir pour mourir. Oui, je
vais m’en aller. C’est fini. Tu ne me reverras plus. Mais tu m’aimeras,
mon petit Georges? Je t’ai beaucoup et bien aimé, moi!
--Oh! dit l’enfant, retenant ses sanglots, si bien et tant que personne
ne m’aimera plus comme ça!
--Tu n’en sais rien, fit le commandant. Tiens (et il montrait le
capitaine Lavoine), voilà quelqu’un qui me remplacera. Respecte-le et
obéis à tout ce qu’il te dira!»
Il prit la tête de l’enfant, à deux mains, et tout bas, en l’embrassant:
«Tu t’appelles Merlier, comme moi, ne l’oublie pas, et sois un homme!»
L’enfant répondit d’une voix lente:
«Oui, un homme... comme toi!
--Mais plus heureux que moi, dit le commandant, car Dieu te garde de
revoir ce que nous avons vu depuis Wissembourg!»
Il posa ses deux mains à plat sur son lit, fit un effort violent pour se
redresser un peu et, s’adressant d’une voix bizarre, stridente, à
l’officier prussien qui, assis sur son lit, de sa main gauche
feuilletait un livre, selon son habitude studieuse:
«Monsieur, dit-il, oui, vous, là-bas, lieutenant, donnez donc votre
adresse à ce petit, qu’il aille vous rendre visite!»
L’officier prussien se redressa, à la fois étonné et ironique, et son
regard pâle rencontra les yeux du petit Georges attachés et rivés sur
lui.
Il essaya de sourire et ne répondit pas.
Une sorte de transformation soudaine s’était faite sur le visage du
commandant. Il ouvrait ses paupières, il tournait et retournait sa tête
qui, brusquement, avec un soupir, retomba livide sur l’oreiller.
«Mort! cria l’enfant en se jetant sur ce corps amputé, est-ce qu’il est
mort?»
Et il regarda le capitaine en criant.
Le commandant Merlier n’était pas mort. Mais il ne devait pas, comme on
dit, passer la nuit. Le soir,--l’enfant était toujours à ses côtés,--il
appela doucement: «Georges! Georges!»
Et regardant fixement son fils:
«Où es-tu?» lui demanda-t-il.
Ses yeux ouverts ne voyaient plus.
«Je suis là,» dit l’enfant effrayé.
A cette voix, un sourire de joie mâle souleva la moustache grise de
Merlier.
«Je te croyais parti, fit-il. Tu es là, tant mieux.»
Alors, il tendit à l’enfant sa large et vaillante main, où Georges mit
sa petite main tremblante.
«Mon fils, dit le mourant d’une voix lente, fils de soldat, deviens
soldat un jour. Et retiens mes paroles, retiens-les, car ce sont les
dernières que tu entendras de moi. Sois le soldat de la patrie humiliée,
qu’il faut venger, et de la France à refaire. Ne sers ni un homme, quel
qu’il soit, ni un parti, ni une famille, mais une idée et une chose, la
liberté et la République. Travaille, étudie, cherche, médite, apprends,
et quand tu auras, toi et ceux de ton âge, rendu par la science, par le
travail, par la force du droit, à la patrie sa grandeur, reviens alors
frapper de ta petite main devenue forte sur la pierre où je vais dormir,
et dis-moi trois mots, trois mots seuls, mais dis-les: _La revanche est
prise!_»
Le commandant Merlier prononça encore quelques mots que l’enfant seul
entendit. Debout, l’officier prussien écoutait cette voix sépulcrale qui
semblait déjà venir d’outre-tombe, pareille à une voix de prophète, il
lui sembla, dans une hallucination qu’il attribua plus tard à la fièvre,
à l’ombre de la nuit, aux fantômes produits par les veilleuses
vacillantes, il lui sembla qu’il voyait cet enfant grandi, menaçant,
l’épée au poing et marchant d’un air résolu, en agitant son glaive, vers
un grand fleuve, un fleuve immense, le «vieux père Rhin», dont l’eau
verte mugissait au loin... Illusion, sans doute!
L’enfant, à genoux, les lèvres sur la main froide de Merlier, pleurait
immobile.
Quant au commandant, il était mort.
* * * * *
Pour nous, hommes d’une époque de transition, d’expiation et d’une
génération sacrifiée, ce vaincu qui venait d’expirer représentait la
France d’hier; cet enfant qui priait, ce vengeur prêt à grandir,
personnifiait la France de demain.
Paris, 4 septembre 1871.