L’INVALIDE

--1869--

Paris a, pour ainsi dire, ses banlieues et ses villes de province

intérieures. Le quartier des Invalides est de ces banlieues-là. C’est un

coin spécial de la grande cité, c’est une ville dans une ville. La

proximité de l’École Militaire et l’éloignement du centre bruyant lui

donnent à la fois l’aspect d’une sous-préfecture et d’une ville de

garnison. Les bourgeois du quartier y saluent en passant les officiers

du voisinage. On y vit retiré, oublié, recevant les _gazettes_ du jour

trois ou quatre heures après que le contenu en a été lu, relu, commenté

et réfuté sur le boulevard ou dans le quartier Montmartre; on y respire

paisiblement, on y boit, comme à petites gorgées, un air moins épais que

dans les rues centrales. On y est à la fois à la campagne et à Paris.

Les rues, les boulevards, de ce côté, rappellent tous des souvenirs de

guerre et portent des noms de généraux, Cambronne, Chevert, Éblé,

Oudinot ou La Tour-Maubourg. Des cafés, des restaurants, des

guinguettes, des marchands de vins à la porte desquels des

lauriers-roses fleurissent dans leurs caisses de bois peint en vert, des

gargottes où l’on entend crépiter les fritures, tout un petit commerce

de nourriture vit là, côte à côte, se faisant concurrence sans se

ruiner. Les boulevards, larges et à demi déserts, sont occupés par des

terrains encore vagues, mais qui, de mois en mois, se couvrent de

maisons. On croirait retrouver les boulevards voisins de la Bastille, il

y a vingt-cinq ans. Des chantiers, des briqueteries, des fabriques, des

plâtreries. Çà et là quelques marchands de bric-à-brac, vendant les

détritus entassés de tout ce qui fut le luxe d’un Paris éteint ou la

gloire d’une époque évanouie: habits de généraux ou d’académiciens,

sabres de mamelucks, pendules aux ornements de sphinx, datant de la

campagne d’Égypte, baromètres dédorés et brisés à demi, vieux livres

dépareillés, vieilles gravures trouées et déchirées, _études

académiques_ de rapins morts de misère, shakos de voltigeurs du premier

empire, capotes de soldats de Waterloo ou de figurants du Cirque. Tout

se coudoie dans un pêle-mêle poudreux et affligeant. Mais la vie est

auprès de ces choses mortes. Des enfants passent, jouant au cheval, se

tirant la blouse ou causant, leur panier de classe pendu au bras gauche.

Les longues rues qui partent de la place Cambronne--la rue Croix-Nivert,

la rue Cambronne--avec leur physionomie populaire et laborieuse, leurs

débits de liqueurs, leurs magasins d’habillements, leurs épiceries,

leurs blanchisseries, ne sont point sans garder un je ne sais quoi de

vigoureux et de hardi.

Le soir, en effet, tout ce quartier, paisible et silencieux durant le

jour, s’allume et se met en joie. Les rues sont animées, pleines de

bruit et de chansons. Derrière les rideaux rouges des marchands de vin,

on aperçoit des faces rubicondes, on entend s’épanouir de gros rires

bruyants, dignes des buveurs de Brauwer ou d’Ostade. Les gamins jouent

en pleine rue, et se traînent et se roulent dans le ruisseau, à deux pas

des voitures qui les éclaboussent. Les femmes, en camisole blanche,

accroupies devant les portes, causent dans le crépuscule des soirs

d’été. Les larges lanternes et les enseignes transparentes des hôtels

garnis forment, le long de la rue, comme des éclairages d’illuminations.

_Ici on loge à la nuit._ Par les fenêtres ouvertes des bals, la musique

des quadrilles, le bruit des talons battant le parquet, les rires des

danseurs et les cris de commandement du chef d’orchestre, arrivent au

passant et forment de tous côtés un bruit bizarre, où tout se mêle, le

_couac_ de la clarinette et le titillement grinçant du crin-crin,

l’appel du cavalier seul et la note aiguë de la valseuse dont la tête

tourne, sorte de confusion plus musicale qu’harmonieuse, et qui grise

pourtant, et donne des envies de se joindre à la ronde, à cette joie

brutale, tapageuse, assourdissante mais gaie.

C’est le quartier de Grenelle et c’est la promenade et le lieu de

plaisir des invalides. L’Hôtel où les vieux soldats ont trouvé asile

n’est pas loin et on aperçoit d’à peu près partout, de ces côtés, sa

coupole.

De loin, le dôme doré scintille, avec ses ornements brillants, bruni sur

les nervures, comme si toutes les misères que contient l’Hôtel des

Invalides s’épanouissaient, se sublimaient dans un nimbe de gloire. Le

soleil accroche ses rayons à cette coupole élégante, à ces toits

d’ardoises d’un noir bleu qui couvrent l’Hôtel, puis redescendant, comme

pour se jouer, vers le jardin de l’Hôtel, il fait reluire les ciselures

des canons de bronze qui semblent défendre le palais et s’allongent

devant le large fossé rempli d’herbe. Canons, jadis grondants,

aujourd’hui pacifiques. Les uns sont encore dressés sur des affûts, les

autres gisent à terre, supportés par des soutiens de pierre.

Quelques-uns ont gardé les éraflures des combats d’autrefois. Presque

tous ciselés et sculptés comme des pièces d’orfèvrerie, semblent plutôt

des œuvres d’art que des agents de mort. Les inscriptions, les

ciselures, les blasons de rois ou de margraves, les aigles couronnés se

creusent élégamment ou se relèvent en bosse sur ces dos de canons

apaisés. L’un d’eux, par une ironie funèbre, montre l’enlacement de deux

corps amoureux près de la lumière d’où jaillissait le meurtre. Ailleurs

un long serpent de bronze s’enroule, se coule le long de la pièce de

bronze et glisse sa tête plate et sa gueule ouverte à côté de la gueule

du canon. Il y a des canons allemands et des canons anversois, des

canons d’Algérie et des canons de Chine. Deux obusiers pris à Sébastopol

semblent les garder, à droite et à gauche.

Les Invalides, qui vont et viennent, ne donnent pas un regard à ces

canons qui ont coûté tant de sang à ceux qui les ont fondus et à ceux

qui les ont pris. Des gamins grimpent parfois gaiement sur ces colosses

de bronze et s’amusent à enlever les bouchons dans les gueules des

canons. Dans le jardin, les visiteurs circulent, suivant les allées et

s’arrêtant devant les parterres entourés, sertis de verveine rouge et

riante, jetant en passant un regard curieux aux tonnelles latérales où

quelque vieux se tient assis. Des invalides passent, se traînant sur

leur canne, d’autres se brouettent eux-mêmes dans quelque chaise

mécanique de malade et toussent à chaque effort fait pour tourner la

roue. Placés en sentinelle, à l’entrée de la grille qui donne sur

l’esplanade ou à la porte de l’Hôtel qui s’ouvre sur la cour d’honneur,

quelques-uns tiennent un sabre à poignée de cuivre, un de ces sabres qui

ne semblent plus couper, un humble briquet qui se dandine au bout d’une

buffleterie jaunie, tapant de temps à autre la capote usée ou le mollet

défunt. Des cheveux blancs s’échappent en mèches rebelles des casquettes

de cuir à petite cocarde. D’autres têtes sont chauves. Tout cela, tout

ce monde toussant et ridé, se traîne et va quelque part. On en voit

assis sur des bancs et qui prennent le frais, d’autres qui, dans un

coin, lisent quelque journal à travers leurs lunettes rondes. Ils

semblent tous dispersés et pareils à des fourmis hors de la fourmilière,

fourmis lentes et vieilles.

De tous côtés, quelque scène, quelque croquis à la Charlet vous attire

par la simplicité mélancolique. Là un pauvre vieux, de sa main qui

tremble, verse du _coco_ dans un verre. La cruche est lourde à son

poignet sans force. C’est un débitant de rafraîchissements. «A la

fraîche! qui veut boire?» Un autre vend des sucres d’orge, des balles en

cuir, des soldats en papier. Ainsi ces pauvres gens font, comme ils

peuvent, un peu de commerce. Mercure après Bellone, eût dit un poète de

leur temps. Et voilà ce que devient le héros. C’est la gloire tombée en

enfance, c’est le troupier devenu ganache, c’est le grenadier tonsuré et

rasé; peu de vieillards, beaucoup de vieux. Pour une tête énergique de

grognard, cent têtes abêties de malade ou de bonnetier retiré. L’âge a

_chargé_ à son tour. Et le cuirassier de Milhaud ou le voltigeur de

Lannes, le soldat de Saragosse ou de Smolensk est devenu, après avoir

été terrible, ce paterne personnage dont les petits enfants ne rient

point parce qu’ils en ont pitié.

La grande cour de l’Hôtel, qu’on rencontre en entrant, la cour d’honneur

au fond de laquelle se dresse la statue de Napoléon Ier, cette cour est

d’un couvent. Les longues galeries, avec leurs murs peints à la chaux,

leurs plafonds traversés par des poutres, leurs enfoncements un peu

sombres, les portes qui s’ouvrent, çà et là, comme des portes de

cellules, donnent à l’immense Hôtel l’aspect monacal d’une communauté.

Il y a du corridor de Chartreuse dans cet asile de soldats. Sur des

bancs, contre les piliers, les invalides causent, rêvent et se reposent.

A gauche, sur la muraille d’un de ces couloirs,--celui qui mène aux

réfectoires--un artiste moderne a peint, d’une teinte un peu trop

vineuse et comme à l’encre de Chine, les fastes de l’histoire de France.

Depuis les druides jusqu’aux communes, à travers les massacres

mérovingiens, les assassinats et le sang des premiers temps de

l’histoire, on retrouve, groupés dans sa fresque sombre, les épisodes

tragiques des époques quasi fabuleuses qui ont précédé les temps

nouveaux. Un Charlemagne au regard pâle et bleu comme l’œil de Napoléon

III (mesquine flatterie du peintre) trône au milieu de ces scènes de

barbarie atroce, de ces égorgements de Francs et de Northmans. Les

invalides regardent ces scènes d’autrefois, ces tueries oubliées, et ils

hochent la tête d’un air qui veut dire: Bah! nous en avons vu bien

d’autres!

En longeant cette fresque qui aura son pendant, on rencontre trois

portes surmontées d’une fresque nouvelle, représentant la _Guerre_ et la

_Paix_. La porte de face mène aux cuisines, celle de gauche au

réfectoire des invalides, celle de droite au réfectoire de «_MM. les

officiers_». Ces longues salles de réfectoire ont (la comparaison nous

poursuit) l’aspect claustral des réfectoires de moines. Les rideaux

blancs tombent le long des fenêtres et s’agitent avec de grands plis de

suaires. Des batailles de Louis XIV couvrent les murs. Ici, la fresque

de Van der Meulen montre des états-majors en habits rouges assiégeant

des villes représentées sous la forme de plans, c’est Luxembourg, c’est

Oudenarde. Les officiers caracolent et indiquent du geste aux

mousquetaires les bastions qu’il faut prendre. C’est là que les

invalides mangent autour de leurs tables rondes. Les officiers ont des

nappes, un service d’argent donné par Marie-Louise, et qu’on montre au

public, en le faisant soupeser. Et la foule des visiteurs, fascinée par

cette argenterie, chante mentalement la louange de cette impératrice qui

donnait ainsi des huiliers de trois cents francs et des plateaux de cinq

cents. Près de là, dans d’immenses casseroles polies, aux couvercles

d’un brun rouge, bout le potage gigantesque des pauvres vieux. Une

vapeur saine et appétissante se dégage du matin au soir de cette étuve.

C’est la cuisine de Gargantua, l’antre charmant de la mangeaille. On en

sort les papilles frémissantes.

Plus loin, sous l’horloge, à côté des petites portes qui mènent, par des

escaliers à rampes de bois, aux étages supérieurs, à gauche, s’ouvre un

débit de tabac,--_tabac et épicerie_, dit une inscription,--et à droite

une cantine. Une indication apprend au public que _les étrangers sont

admis_ à consommer. Le débit de tabac et le café sont également

minuscules. La marchande de tabac, lunettes sur le nez, roule ses

cornets et pèse sa poudre brune d’un air majestueux. Au café, devant de

petites tables, les invalides _sirotent_ doucement leur gloria ou leur

cognac. Un peu de verdure apparaît au fond de l’étroite pièce où

l’atmosphère est doucement chargée d’une odeur rance.

On passerait des journées dans l’Hôtel, allant des dortoirs aux

chambres, de galerie en galerie, des couloirs aux dortoirs, et de

l’église où dévident leur chapelet quelques vieux invalides pieux, à la

bibliothèque où de plus mondains lisent les _Victoires et Conquêtes_, ou

les tragédies de Voltaire. On montre au premier étage la salle du

conseil avec ses portraits de maréchaux, et de gouverneurs de l’Hôtel,

et les _curiosités_ historiques conservées ici: des feuilles

recroquevillées et jaunies, des rondelles de branches mortes, des

plâtras informes. Saluez: ce sont les reliques de Longwood. Sous un

autre globe de verre est le petit boulet qui a tué Turenne.

Le tombeau de Napoléon Ier est placé sous le dôme. Pour le voir, il faut

longer l’Hôtel et entrer par la cour Vauban.

La foule, aux jours fériés, se presse de ce côté et défile autour de la

chapelle. La grille a deux entrées: à gauche ceux qui veulent voir, à

droite ceux qui ont vu. Il faut bien qu’en France tout soit réglé et

ordonnancé par l’autorité. De la grille à la chapelle, le double défilé

dure, ou plutôt durait pendant des heures. La légende de Sedan a tué la

légende de Waterloo. Lorsqu’on approche de la chapelle par la vaste

porte ouverte, on aperçoit vaguement le rayonnement doré d’un autel et

des colonnes qui étincellent. Des éclats de lumière font jaillir de ce

fond d’église des reflets jaunes, et pierre, marbre et dorures, tout est

enveloppé comme d’une buée lumineuse, d’un chaud rayon ensoleillé, d’une

vapeur d’or liquide. La foule va et vient sous ces coupoles hautes, se

heurtant à des mausolées superbes, épelant un nom çà et là, un nom

historique, avec cette curiosité béate et cette admiration quasi

religieuse qu’elle a pour les gens de guerre. Elle bourdonne, elle

murmure, elle descend les marches qui conduisent à la crypte devant la

porte de bronze, derrière laquelle est le tombeau de l’Empereur. Deux

grandes figures colossales et mâles veillent à l’entrée du tombeau:

l’une tient l’épée, l’autre le sceptre. Ces géants de bronze regardent

devant eux de leurs yeux fixes. Ils semblent muets pour l’éternité,

l’agrandissement et la personnification gigantesque de l’obéissance

passive.

Mais c’est du haut de la chapelle, en se penchant comme sur un gouffre,

qu’on aperçoit le tombeau de l’Empereur. Masse énorme de quartzite rouge

de Finlande, reposant sur un piédestal de granit vert des Vosges. C’est

bien la tombe d’un tel homme. La toute-puissance repose dans un colossal

mausolée. Le sarcophage a la couleur rouge du sang pâli, le piédestal la

teinte terrible du fer. Des drapeaux, accrochés au-dessus des victoires,

s’inclinent encore, poudreux, avec leurs aigles à deux têtes criblés de

balles ou leurs étoffes déchirées, devant ce fantôme de vainqueur.

Le nombre des invalides décroît. En 1818, la Restauration supprime la

succursale d’Arras; en 1850, la République présidentielle rend un décret

contre la succursale d’Avignon. Il n’y avait plus à Arras, en 1818, que

998 pensionnaires; à Avignon, 500 seulement. Au 1er janvier 1851,

l’Hôtel des Invalides qui, après les grandes guerres du premier empire,

avait compté jusqu’à 20.000 militaires invalides, n’en avait plus que

3.200. Et depuis, le nombre a considérablement diminué. Presque tous les

militaires mutilés, au lieu de chercher refuge aux Invalides, préfèrent

jouir de leur pension de retraite chez eux, en famille, et bientôt,

disait naguère M. de Goulhot de Saint-Germain au Sénat, l’institution

des Invalides ne sera plus qu’une infirmerie militaire.

«Dès lors, ajoutait l’orateur, rapporteur d’une pétition relative aux

Invalides (mai 1870), dès lors, on est porté à se demander s’il ne

serait pas préférable que les hommes placés dans ces conditions fussent

admis, aux frais de l’État, dans les maisons hospitalières de leurs

départements. Ce classement aurait peut-être un double avantage: en

premier lieu, il ferait revivre, chez les militaires ainsi rapatriés,

les souvenirs et les sentiments de famille, que leur imposerait le

respect humain qu’ils sont parfois enclins à oublier, inconnus qu’ils

sont dans le milieu où ils vivent; en second lieu, ils auraient plus de

chance de se soustraire au désœuvrement qui est à la fois pour eux, dans

l’intérieur de l’Hôtel, une souffrance et un danger.»

Quant à l’Hôtel lui-même, en pareil cas, on y placerait, soit

l’administration de la guerre, soit toute autre administration de ce

genre. Naguère, depuis la République, un membre de l’Assemblée nationale

faisait à Versailles une proposition analogue à celle que formulait sous

l’empire M. de Goulhot de Saint-Germain. Tout ce qui pourra ramener à la

vie de famille, au foyer, au repos, le soldat mutilé, vaudra mieux, en

effet, que cette vie oisive, débilitante des Invalides, existence hors

le monde, en quelque sorte, et dont le présent récit voudrait fournir un

épisode.

On sort d’une telle visite le cœur plein d’une mélancolie profonde, et

en se demandant si l’humanité élèvera éternellement des temples à ceux

qui la violent et la torturent, et si décidément elle n’a pas de

préférence folle et malsaine pour les carnassiers et les bourreaux.

Ce qui frappe surtout, et ce qui comble d’étonnement, c’est le peu de

mélancolie qu’a laissé tout ce passé ou le peu de réflexion que

suscitent ces spectacles quotidiens dans l’esprit des invalides qui

vivent avec de tels souvenirs et à côté de telles grandeurs. Ces braves

gens, vivant d’une vie végétative, n’essayent point de mesurer le néant

de ces choses ou de tirer la moralité de ce qu’ils ont vu. Ils vivent,

cela leur suffit. C’est leur occupation de tous les jours. Épaves de

tant de naufrages, après avoir tant duré, ils ne songent qu’à durer

encore. Ils voient, chaque soir, se coucher une journée comme ils

doubleraient, chaque jour, un cap. Sans redouter la mort, qu’ils ont

tant de fois bravée, ils essayent de lui faire faux bond le plus

longtemps possible. Ils ont été exacts à tant de rendez-vous ou d’amour

ou de guerre, qu’ils sont bien excusables de chercher à manquer à

celui-là!

Presque tous, d’ailleurs, ont un but dans la vie. Les uns ont leur

jardin, leurs fleurs, leurs fruits, la poire qui verdit au bout de la

branche luisante, la feuille flétrie qu’il faut arracher du pied de

capucines; ou bien ils ont en ville un état. Ils font des courses, s’ils

sont ingambes encore. Il en est qui portent des journaux illustrés.

D’autres, jadis, passaient la nuit auprès des maisons en construction ou

en démolition et veillaient, leur briquet à la main, sur les décombres

ou les instruments de travail. On les voyait parfois, assis auprès d’un

_brasero_, réchauffant leurs mains ridées ou dormant les pieds étendus.

Ils savaient et pouvaient encore être utiles.

Le métier n’était pas doux, pendant les nuits d’hiver, mais on le

faisait. Après tout, qu’était cela auprès de la Bérésina? Les glaçons de

Paris, comparés aux glaçons russes, ressemblaient à des caresses.

* * * * *

Le froid était cependant atrocement vif, la nuit de décembre 1853, où le

père Jacques Cœurdeloy, en faction devant une maison de la rue

Neuve-Saint-Jean, surveillait les démolitions d’une maison bâtie près de

ce chantier Saint-Jean, à côté duquel, paraît-il, habitait alors

_Monsieur de Paris_, ou, pour parler comme la Dubarry, M. le bourreau.

La rue Neuve-Saint-Jean est devenue, depuis quelques années, la rue du

Château, et toute cette portion des quartiers Saint-Denis et

Saint-Martin s’est complètement modifiée par le percement de tant de

boulevards. La rue de la Fidélité, par exemple, ne ressemble plus à ce

qu’elle était, le marché Saint-Laurent a disparu comme la rue

Neuve-de-la-Fidélité; la rue Neuve-Saint-Nicolas et la rue

Neuve-Saint-Jean ne forment plus qu’une seule rue, la rue du

Château-d’Eau. A cette époque, ce coin de Paris, si voisin du faubourg

Saint-Denis, gardait encore un caractère populaire et quasi désert, et

ressemblait un peu à ce qu’est aujourd’hui le quartier Popincourt: des

marchands de vins, des terrains vagues, un bal-concert où, certain soir,

Rachel se risqua à chanter la _Marseillaise_, bal devenu café-concert

sous l’empire et changé en club pendant le siège de Paris. Les rôdeurs

de nuit, vers 1853, prenaient volontiers ces rues et ruelles pour points

de ralliement, et le père Cœurdeloy devait faire bonne garde s’il ne

voulait pas être surpris ou par le sommeil ou par les filous. Il allait

donc et venait, s’agitant autour de son feu et fredonnant, pour se tenir

éveillé, un air du pays limousin, son pays, qu’il avait bien des fois

murmuré tout bas, pendant ses campagnes. Tout en se remuant pour chasser

l’onglée, Cœurdeloy songeait que Noël approchait et qu’on allait faire

réveillon à l’Hôtel des Invalides, et un réveillon de bonnes vieilles

gens qui ne vaudrait pas les réveillons du bon vieux temps, à Limoges,

dans le faubourg Montmailler, ces réveillons de jeunesse, où l’on

mangeait des _gireaux_ et des _gogues_ arrosés de vin blanc et suivis de

châtaignes blanchies. Mais quoi! on prend ce qu’on trouve et c’est déjà

beaucoup, songeait le philosophe Cœurdeloy, de trouver quelque chose.

Cœurdeloy n’était pas un mécontent. La vie ne lui avait pas été

particulièrement douce ni clémente, mais il l’avait prise comme elle

était venue. C’était un petit homme souriant, un peu joufflu, gras comme

un moinillon et l’air peu farouche. Il y a de ces visages ridés qui

gardent encore des apparences de visages enfantins. Il semble que la

nature se plaise à de ces paradoxes, et donne à ceux qui vont finir la

vie le sourire naïf de ceux qui la commencent. La naïveté et la douceur

de Cœurdeloy étaient d’ailleurs proverbiales. Il était de ces soldats

dont on dit, au régiment: _c’est une demoiselle!_ et qui sont des hommes

sous le feu.

Cœurdeloy avait d’ailleurs, à cette époque, un tic, une habitude, une

affection qu’il gardait encore. Il se plaisait, aux jours de bataille, à

jouer sur son flageolet des airs du pays. Il prétendait que cela donnait

du cœur aux voisins. Au lieu de charger son fusil il jouait, et, lorsque

les balles sifflaient, on entendait parfois, dominant la fusillade ou

plutôt filtrant à travers, l’éclat de rire de son flageolet répondant:

_Va-t’en voir s’ils viennent!_ Il raillait le danger et s’amusait à

dialoguer avec les tirailleurs. Un jour, son bataillon était lancé sur

une batterie prussienne. Après avoir enlevé les canons, il reculait

devant un retour offensif de l’ennemi. La voix des officiers, leurs

ordres, leurs menaces ne pouvaient ramener au feu les voltigeurs mis en

désordre, lorsque, à travers le bruit, un écho vient encore frapper

leurs oreilles, un refrain, un refrain français joué sur un flageolet,

ce refrain que chantait Napoléon Ier montant à cheval pour se rendre en

Russie: «_Marlborough s’en va-t’en guerre!_» Ils relèvent la tête, ils

regardent. Une poignée de Français disputaient encore un dernier canon à

l’ennemi et, debout sur la pièce de bronze, Cœurdeloy, impassible et

doux, jouait allégrement son air de flageolet. _Miron ton, ton, ton,

mirontaine!_ Cela suffit pour redonner du cœur à tous. Le bataillon

s’élança et la batterie fut prise. Et qui l’avait enlevée, en réalité?

Cœurdeloy, _Mademoiselle Cœurdeloy_.

Le bonhomme avait fait ainsi, jouant du flageolet, les dernières guerres

de l’empire. En 1808, à vingt-deux ans, en Espagne, il faisait danser

les jolies filles en leur jouant un air du pays. Ce son aigre et

vieillot du flageolet faisait rire les Castillanes, habituées à la

mélopée mâle des danseurs. Cœurdeloy faisait partie de la division

Dupont, qui capitula honteusement à Baylen, capitulation dont rougissait

la France avant que ce mot sinistre prît, avec le second empire, une

signification autrement colossale et lugubre. Dupont ne livra que 6.000

hommes. Cœurdeloy fut de ces pauvres gens. Il fut emmené par le

vainqueur et, durant la route, sous le dur soleil andalou, pour faire

prendre patience aux compagnons et leur rendre du cœur, il joua du

flageolet, et il faut avoir été captif pour comprendre quelle intime

poésie prend soudain l’air le plus vulgaire, ainsi joué sous un ciel

étranger. _Au clair de la lune_ a, de la sorte, fait pleurer bien des

gens. Cœurdeloy jouait _Marlborough_, jouait _Il pleut bergère_, jouait

même la _Marseillaise_, et les colonnes marchaient, avançaient sur cette

terre d’Espagne qui brûlait les pieds. Les Espagnols laissaient jouer le

joueur de flageolet et marquaient aussi le pas sur ses airs français. On

interna les captifs à Caprera. Ils souffrirent là tout ce que des hommes

peuvent souffrir. La famine, l’isolement sinistre, la maladie, l’ennui

rongeant, la vermine, tous les genres de mort à la fois. Cœurdeloy

souffrait comme les autres, mais il tirait parfois ce petit morceau de

bois jaune et, de son souffle épuisé, de ses lèvres sèches, il jouait.

Il jouait toujours. Ses fredons ranimaient, réveillaient, sauvaient,

mouillaient les yeux et ranimaient les cœurs.

Il resta longtemps prisonnier. On le transféra sur des pontons anglais.

Il souriait, puisqu’on lui laissait ce pauvre misérable flageolet, sa

vie, sa consolation, sa poésie, à lui, et sa gaieté. Lorsque tomba

l’empire, il n’avait point d’état. Il demeura soldat. Ce fut encore le

flageolet qui lui fit paraître moins longs, moins lents, moins lourds,

les jours pénibles de la caserne. Bref, il vieillit, il se rida et

s’affaiblit, il se maria, il devint veuf, il demanda d’entrer aux

Invalides, et toujours, comme un fidèle compagnon des bons et mauvais

jours, son flageolet le suivit, le consola et adoucit le déclin de sa

vie après en avoir charmé le printemps. Aussi Cœurdeloy, ne demandant

rien, regrettant dans le passé, non pas ses ambitions ou ses plaisirs

perdus, mais ses affections disparues, vivait reposé, tranquille, et

quand on lui parlait de sa vie d’autrefois:

«Moi, disait-il, j’ai été quarante ans soldat, et je suis bien certain

que je n’ai jamais tué personne. Je n’ai pas tiré un coup de fusil.

--Et qu’avez-vous fait pendant quarante ans?»

Alors Cœurdeloy découvrait ses dents nacrées, et, avec un bon petit rire

narquois et naïf à la fois:

«Moi? disait-il, j’ai joué du flageolet!»

Il pensait peut-être à ces jours évanouis, tout en montant sa garde.

Rue Neuve-Saint-Jean, le froid était mordant, et Cœurdeloy, nouant son

foulard par-dessus ses oreilles, et donnant, autour de son cou, un

double tour à son cache-nez de laine bleue, glissait dans ses poches ses

mains garnies de mitaines et battait la semelle autour de son feu de

charbon. Certes, encore une fois, cette gelée n’était rien, comparée aux

froids noirs de la Russie, mais Cœurdeloy se disait pourtant qu’on était

mieux entre deux draps qu’en plein air. Vers deux heures du matin, le

froid se calma un peu, et, s’asseyant sur une chaise, l’invalide, tout

en tendant au foyer ses semelles de souliers, se mit à regarder dans le

brasier les charbons qui brûlaient. Peu à peu il se sentit alors la tête

alourdie, les paupières hésitantes, et doucement, comme on glisserait

sur une pente, il se laissa aller au sommeil. On dit des enfants que

leur sommeil est celui de l’innocence. Le sommeil de ce vieillard

ressemblait terriblement à celui des enfants. Petit, poupin, souriant

vaguement à quelque rêve, le père Cœurdeloy laissait pendre sa tête

ronde sur son épaule et ronflait doucement, mathématiquement, le repos

tranquille comme la conscience, par cette nuit d’hiver où les étoiles

scintillaient comme des éclairs au fond du ciel glacé.

Tout à coup,--peut-être avait-il entendu du bruit?--Cœurdeloy s’éveilla

d’un saut, tourna la tête vers un point invisible, dans l’ombre, et

demanda:

«Qui va là?» en portant la main à son sabre.

Personne ne répondit.

«C’est, pensa Cœurdeloy, qu’il n’y a personne!»

Le feu du brasier était toujours ardent, et le vieux, qui frissonnait un

peu, s’y réchauffa en chantonnant encore, machinalement, un air de son

flageolet:

Baïsso te, mountagno,

Levo te, valloun,

M’empéchas dé véïré

Lo mio Jeannetoun.

Il fut brusquement interrompu par un cri, une sorte de vagissement

d’enfant, parti du point obscur où tout à l’heure il avait entendu du

bruit, et, dressant l’oreille, il écouta. A n’en pas douter, il y avait

un enfant là. Le père Cœurdeloy prit sa lanterne, l’alluma au brasier,

et, pas à pas, comme à tâtons, se dirigea du côté d’où venait le bruit.

«Voyons, disait-il, qui est là? Répondez donc, on ne vous mangera pas!

«Imbécile que je suis, dit-il tout haut, avec ça que _ça_ peut

répondre!»

Il venait, à travers ses lunettes, d’apercevoir, éclairé par la

projection de la lumière de la lanterne, un enfant, enveloppé dans un

châle tartan, et doucement posé sur un tas de linges, à côté de sacs de

plâtre que les maçons avaient laissés là. L’enfant, tout petit, les yeux

clos, dormait profondément, avec de légers froncements de lèvres.

«Ah! bien, fit Cœurdeloy, s’il n’y a que ce citoyen-là pour voler les

démolitions, il n’en emportera pas lourd dans sa poche!»

Il se pencha sur l’enfant, et la première chose qu’il aperçut fut un

petit papier piqué au tartan avec une épingle à tête noire. Le père

Cœurdeloy approcha le papier de sa lanterne, et, lentement, lettre par

lettre, épela ce petit billet:

Ce n’est pas moi qui me sépare de mon enfant, c’est la misère qui me

l’arrache des bras. Je suis trop pauvre pour nourrir ce petit être;

trop pauvre ou trop lâche. Ma petite fille s’appelle Marguerite. Elle

a treize mois. Elle est sevrée. Je la recommande au bon Dieu et je la

confie au bon cœur qui la recueillera et qui la fera vivre, puisque

son père a laissé là sa mère et que sa mère a peur de la voir mourir

de faim.

La mère.

«Allons, bon, pensa Cœurdeloy, en voici bien d’une autre! Une petite

fille! Une enfant trouvée! (Il hocha la tête et se mit à rire.) Me voilà

nourrice!»

Et comme il ramenait un pan du châle sur la petite pour qu’elle n’eût

pas froid, il crut apercevoir, dans l’obscurité, quelque chose comme une

ombre qui se détacha de la muraille et qui s’enfuit en poussant, eût-on

dit, un sanglot. Cœurdeloy s’élança. Il eut la conviction que la mère

était là, attendait et guettait; mais il eut beau courir, de ses petites

jambes, il ne put rattraper personne. Il revint à son feu et à sa

masure. La petite fille, qu’il tenait serrée contre sa capote, ne

s’était pas réveillée.

«Comme ça dort, les enfants! dit Cœurdeloy. Comme des anges ou comme des

souches!»

Puis il s’assit, mit la petite sur ses genoux et l’approcha du feu. Il

la regardait, la trouvant jolie. Ces petites mains potelées, ces grosses

joues duvetées, ce front sans ride, cette fleur de santé et de vie le

charmaient. Il se disait que ceux qui ont des enfants comme cela et qui

en font des hommes et des femmes sont bien heureux. Si sa femme lui eût

laissé un petit être comme cela, qu’il l’eût choyé, élevé, adoré! La

petite dormait si bien! Quelquefois, Cœurdeloy se penchait et

l’embrassait en s’appelant tout bas: Vieille bête. D’autres fois il

songeait à ces pantomimes des Funambules qui l’amusaient et où il aimait

à voir Debureau faisant fonction de bonne d’enfants. Alors il riait et

il se disait: C’est moi qui suis Pierrot maintenant. Mais, peu à peu,

tout ce que cet homme gardait en lui de bonté, tout ce que la dure vie

du soldat avait, non pas desséché, mais empêché de s’épanouir en lui,

tout ce qui le sollicitait vers le foyer, le bonheur domestique, le

repos, l’affection paternelle, calme, saine et sainte, tout s’éveilla en

lui et se prit à lui murmurer, durant cette nuit, bien des choses. «La

mère est partie... Je la confie au bon cœur qui la recueillera... Avoir

une fille... ta fille, Cœurdeloy, ta fille à toi!» Et tant et si bien

que le jour, l’aurore glacée de décembre trouva l’invalide sur le chemin

du commissaire de police, décidé à déclarer qu’il se chargeait de

l’enfant abandonné!

Et il s’en chargea, et à partir de ce jour, ou plutôt de cette nuit,

Cœurdeloy se sentit vivre. Il n’avait jamais été si heureux. Le hasard

avait fait que, né bon, aimant, né père, en un mot, il avait été jeté à

tant de récifs, ballotté comme un morceau de liège au bout d’un flot par

tous les vents. La petite Marguerite devint sa fille. Il ne rechercha

point où pouvait se trouver la mère et quelle était cette ombre qu’il

avait vue se glisser contre la muraille au moment où il avait ramassé

l’enfant. Il eût craint de rencontrer cette mère et d’être forcé de lui

rendre la petite fille qu’il adorait déjà. Il la mit en garde chez des

amis, des blanchisseurs qui habitaient Vaugirard. Il allait la voir

grandir, il lui apportait des bonbons, des bonnets, des jouets. Il avait

acheté une tirelire, et il y glissait, de temps à autre, quelque pièce

blanche. Ce serait, plus tard, pour Marguerite. Bref, le petit vieillard

avait une famille maintenant, une enfant, et il lui restait, comme il

disait, _un prétexte pour vivre_.

Il ne semblait d’ailleurs aucunement près de mourir. Le _père

Cœurdeloy_, ainsi qu’on l’appelait (et il disait gaiement: «Mais oui,

mais oui, je suis père, vous ne croyez pas si bien parler»), le père

Cœurdeloy avait bien près de soixante-quinze ans, mais, à coup sûr,

personne ne lui en eût donné plus de cinquante. Il était, non pas

momifié, comme certains vieux, mais conservé dans une sorte d’ardeur et

de jeunesse comparative. «Je suis leste, disait-il, comme un homme de

soixante ans.» Il lui restait toutes ses dents, de jolies dents blanches

qui éclataient dans son visage un peu rouge et toujours rasé de frais,

propre et sentant bon. Il lui restait aussi tous ses cheveux, blancs,

d’un blanc soyeux et fin, et frisant légèrement au-dessus des tempes.

Ses yeux, d’un bleu déjà déteint et comme passé, gardaient pourtant

encore une vivacité singulière, et, derrière ses lunettes d’or, ils

avaient parfois des éclairs. Éclairs fugitifs, car tout dans cette

physionomie saine et fixe de petit vieux tel qu’en peignit Holbein,

respirait le calme, une bonté à la fois souriante et narquoise.

L’ancien soldat, l’invalide ridé, mais pimpant, n’avait rien, en effet,

du sabreur et du traîneur de guêtres. On eût dit un vieux maître à

danser ou un professeur d’écriture. Il était coquet, propret, tiré à

quatre épingles, et, très souvent, sous sa capote, cravaté de blanc ou

encore de petites cravates bleu de ciel à pois; c’était quand il

s’habillait pour aller voir Marguerite. On disait alors en souriant aux

Invalides: Cœurdeloy fait le joli cœur!

Et lui, sautillant, souriait en montrant ses dents blanches.

Ses visites à Vaugirard étaient, en effet, ses grandes joies.

Le reste du temps, il demeurait des heures entières assis sur un banc,

devant les tonnelles de l’Hôtel, regardant devant lui l’esplanade où de

jeunes soldats en pantalons rouges faisaient l’exercice, les arbres des

avenues qui frissonnaient de sève au printemps et dont le premier vent

d’automne emportait, en les faisant tournoyer, les feuilles jaunies. Il

regardait au loin, là-bas, la profondeur, les quais à la couleur blanche

et le palais de l’Industrie dont les vitraux, criblés de soleil,

renvoyaient en l’air par une projection brusque, les rayons vigoureux

comme ceux d’un foyer incandescent.

Jadis ces contemplations et ces calmes bains d’air lui eussent suffi,

mais peu à peu des démangeaisons de sortir, des velléités d’escapades le

prenaient; il s’acheminait vers Vaugirard, il montait voir la petite, il

la descendait et la faisait marcher dans la rue. On disait, dans le

quartier, que c’était un vieux brave qui élevait à ses frais l’enfant

que sa fille avait eu d’un séducteur. Délaissée par le séducteur, elle

s’était tuée, et le grand-père avait gardé la petite. Le peuple est le

plus rapide des romanciers; il bâtit des scénarios compliqués autour des

choses les plus simples. Lorsqu’on faisait allusion à cela, Cœurdeloy se

mettait à rire, puis il ajoutait:

«Après ça, un mirliflor, une pauvre fille, un enfant qui naît et un papa

gâteau qui se trouve là, la vérité n’est pas si loin des cancans. C’est

peut-être vrai, ce que les voisins disent.»

Cependant les années passaient, s’abattant comme un poids accablant sur

le front du vieillard et faisant au contraire, de l’enfant, une femme.

Cœurdeloy disait, en la voyant grandir: «Ça nous repousse!» Mais il

semblait qu’il ne se sentît point vieillir. Le bonheur est encore pour

l’homme la meilleure eau de Jouvence. Le sourire va bien à toutes les

lèvres et rajeunit les plus âgés. C’est pourquoi le destin, qui semble

haïr ce qui est jeune comme il déteste ce qui est heureux, ne permet pas

longtemps le sourire à deux humains et leur demande bientôt des larmes.

Un être heureux serait éternel et l’universelle vie ne se nourrit que de

la mort individuelle.

* * * * *

Marguerite allait avoir dix-sept ans bientôt. C’était une femme déjà et,

comme on dit, bonne à marier. Le père Cœurdeloy, qui n’était pas riche,

avait voulu lui faire apprendre un état. Il l’avait placée chez une

modiste, payant d’avance une petite somme pour qu’on lui fît faire son

apprentissage en l’exemptant des courses imposées d’ordinaire aux

apprenties qui, leur carton sous le bras, sont exposées aux mauvaises

rencontres. Cœurdeloy n’étant pas satisfait de la maison en retira

bientôt Marguerite, se demandant ce qu’il en ferait.

«Bah! ajoutait-il alors, elle grandit et s’épanouit comme une rose, je

n’aurai pas longtemps à attendre pour la caser!»

Et dans ses projets de mariage, il faisait des rêves pour elle.

Elle pouvait prétendre, jolie fille comme elle l’était, à épouser un bon

parti!

Elle était grande, le teint pâle, légèrement ambré, avec de grands yeux

bruns et bons, des cheveux partagés en bandeaux qu’elle enroulait

derrière sa tête, enfonçant le peigne dans ces nattes profondes. Toute

sa physionomie était faite de _douceur_ un peu triste et de bonté

souriante. Elle avait des regards d’une tendresse profonde, un peu

alanguis et charmants.

«Savez-vous, dit un jour à Cœurdeloy un invalide facétieux, savez-vous

que c’est un beau brin de fille, votre petite?

--Je le sais, fit Cœurdeloy en se rengorgeant.

--Un morceau de roi!

--Oui, mais heureusement qu’il n’y a plus de rois, dit Cœurdeloy qui se

mit à rire.

--On l’épouserait bien tout de même.

--On ne serait pas dégoûté!

--Est-ce que vous me donneriez sa main, Cœurdeloy?

--Sa main? à qui? à vous? mon vieux Ragache! Vous avez donc bu un coup

de trop pour me faire des questions pareilles?»

Et de bon cœur, il accentua son rire qui devint éclatant. L’autre ne

répondit pas, mordit ses lèvres et s’éloigna en sifflant. Cet incident

procura au père Cœurdeloy une journée de bonne humeur, et il s’en alla

raconter l’affaire à ses amis Jupille et Bimborel.

Ragache ne semblait pas fait, il eût dû le reconnaître, pour prétendre à

la main de la jolie fille. Mais il mesurait son but à ses prétentions.

Il avait bien près de soixante ans, mais sa vigueur, qui avait été jadis

prodigieuse, était grande encore, et il avait, comme il s’en vantait, le

poignet solide. Autrefois il cassait facilement entre ses doigts un écu,

absolument comme le maréchal de Saxe. Maintenant muscles et nerfs

s’étaient terriblement affaiblis chez lui, mais lorsqu’il entrait dans

ses colères et qu’il avait un verre de cognac de trop, Urbain Ragache

était encore redoutable. Il était redouté d’ailleurs, comme tous les

méchants. Les hommes n’aiment la bonté que d’une affection platonique;

ils gardent pour la force seule, et surtout pour la force mise au

service de la brutalité et de la violence, leur estime et leur respect.

On savait qu’avec Ragache il ne fallait pas badiner.

Grand, maigre, comme taillé à coups de serpe en plein tronc d’un de ces

bois qui semblent durcir en vieillissant, Ragache marchait toujours

droit, en se dandinant d’un air de conquérant. Il portait sa casquette

sur l’oreille, et ramenait en forme de volute au-dessus de ses oreilles

une mèche de cheveux d’un blanc sale. De gros sourcils épais et drus se

hérissaient au-dessus de ses paupières ridées. Des yeux gros, à la

conjonctive sanguinolente, roulaient leurs paupières grises dans des

orbites cerclées de brun. Un gros nez empourpré, strié de fibrilles

violettes, sortait de son visage maigre aux méplats durement sculptés,

et laissait échapper de ses narines largement ouvertes des bouquets de

poils qui rejoignaient une moustache blanche, rude comme une brosse de

chiendent et légèrement teintée de jaune par les abondantes prises de

tabac. Des lèvres minces et un menton carré, assez souvent rasé de

frais, complétaient cette physionomie rude, mâle et antipathique qu’un

clignement d’yeux, une affectation de galanterie, un sourire vainqueur

et l’habituelle démarche du personnage rendait encore plus repoussante.

Il y avait, dans ce sec et dur vieillard, du soudard encore vert et du

Don Juan sexagénaire, deux types distincts fondus en une personnalité

douteuse et déplaisante.

Ragache avait, en effet, deux coquetteries à la fois et deux vanités

colossales: sa force à toutes les armes, depuis l’épingle jusqu’au

canon, comme il disait en riant pour montrer ses dents dont l’émail

était pourtant usé, et ses succès auprès des femmes. Ce bretteur de

régiment avait été aussi, paraît-il, un séducteur. Il avait fait les

délices des Espagnoles, lors de l’expédition de 1823, et, après la prise

d’Alger, il se vantait d’avoir _apprivoisé_ les premières Algériennes.

Quant à ses duels, il ne les comptait plus. Le plus terrible était son

duel au sabre de cavalerie avec le canonnier qu’il avait presque fendu

en deux, près du monument de Desaix, dans l’île des Épis, devant

Strasbourg. Lorsque Ragache contait ce bel exploit, ses yeux gris

pétillaient d’une flamme méchante.

«Il fallait voir, disait-il, la tête du canonnier. Une pêche coupée en

deux.»

Comme après tout Ragache était brave, qu’il avait servi longtemps, qu’il

était couvert de blessures, il avait pu, malgré sa réputation de mauvais

coucheur, obtenir d’entrer aux Invalides. Dans les premiers temps, il

avait apporté à l’Hôtel ses allures cassantes et rageuses, et il parlait

à tout moment de _décrocher le bancal_. Le gouverneur songeait à le

congédier. On lui fit des observations assez vives, et comme il n’était

pas d’âge ni d’humeur à gagner sa vie facilement, et qu’il trouvait

bonne la soupe de l’Hôtel, il baissa le ton, et au lieu de mordre, le

dogue se contenta de grogner. Tous, sans en avoir peur, car le danger

est un vieil ami pour ces vieilles gens, tous les invalides eussent

préféré voir Ragache au diable, et subir le voisinage de cet homme était

dur; mais on se fait à tout, et c’est l’inconvénient, la quotidienne

douleur de cette vie en commun que des coudoiements pareils, des

rencontres inévitables.

On vit là comme à bord d’un navire sans pouvoir guère s’éviter, se

rencontrant sous les tilleuls des jardins, sur les bancs de l’esplanade,

près du poêle de faïence, ou autour de la table ronde du réfectoire. La

haine s’aigrit dans ces cœurs que la vie a desséchés peu à peu et que

l’âge a rendus presque tous secs comme des éponges poudreuses.

Cœurdeloy, depuis longtemps, ressentait contre Ragache une certaine

répulsion instinctive qui n’était point de la haine, mais qui pouvait y

conduire. Peu s’en était fallu aussi bien qu’au lieu de prendre en

manière de plaisanterie la demande du vieil Urbain, Cœurdeloy ne se

fâchât un peu: il n’entendait pas rire au sujet de Marguerite. L’espèce

de petite rivalité, de _pique_, comme on dit vulgairement, qui existait

entre les deux vieux, était née du hasard. C’est un jardin qui en fut

cause, un de ces jardins qu’on tire au sort entre les invalides

lorsqu’un des possesseurs viagers vient à mourir. Le sort avait favorisé

Cœurdeloy aux dépens de Ragache, et celui-ci lui en avait longtemps tenu

rancune. Ces jardinets, qui longent parallèlement les deux petites

avenues de tilleuls plantées devant l’aile droite et l’aile gauche du

palais, ces petits jardins séparés par des palissades peintes en vert,

par des treillages ou des grilles ont perdu de leur physionomie bizarre

d’autrefois. Ils ne sont plus fantaisistes ainsi que jadis, ils sont

devenus graves comme l’époque actuelle. On y voyait autrefois des

curiosités et des étrangetés, et les goûts de chaque propriétaire s’y

révélaient par l’arrangement plus ou moins original de ses deux mètres

carrés de jardin. Il y avait le jardinier napoléonien, dressant au fond

de quelque grotte tapissée de coquillages une sorte d’autel à Bonaparte.

Il y avait le céladon élevant sous une charmille un temple secret à

l’Amour et plus souvent encore à Bacchus. Un Cupidon en plâtre y

voltigeait bouffi, ou, ventripotent, s’y étalait quelque Silène aux

chairs plissées, au-dessus de quelques pieds de réséda ou de pensées.

Des devises de mirliton inscrites sur quelque guirlande de fer-blanc y

faisaient songer à Cythère transportée à Sainte-Périne. Et c’étaient des

jets d’eau, des petits moulins, des acrobates tournant avec le vent,

quelque chose comme ces jardins où les Hollandais, dans une sorte de

fantaisie asiatique évidemment rapportée du Japon, ou de Java,

multiplient les figurines, les animaux en faïence peinte ou en terre

cuite.

Aujourd’hui, les jardinets ne sont plus que des jardins et quelques-uns

même de fort jolis jardins minuscules, où les plantes grasses étiquetées

dans leurs pots, les fleurs aristocratiques fraternisent avec les

volubilis ou les capucines démocratiques. Jardins pleins d’ombre, de

paix, de fraîcheur; jardins qui font déjà songer à ceux qui ombragent

les tombes, et où les pauvres vieux viennent se reposer ou lire,

reçoivent leurs visites, causent et font sauter sur leurs genoux les

enfants de leurs petits-enfants.

Les fleurs y grimpent le long des charmilles; les rhododendrons, les

dahlias éclatent dans les petits parterres. Il y a, çà et là, des

fruits, des abricots, du raisin, des prunes.

Mais le père Cœurdeloy, en fait de jardins, tenait pour le vieux

système. Il aimait les bassins où rit le jet d’eau, la girouette qui

tourne au bout de sa tringle, les statuettes et les poissons. Il était

classique sur le chapitre jardinet. Que de fois Ragache, en passant

devant les treillages verts, regardant Cœurdeloy en manches de chemise

et arrosant ses fleurs, avait-il laissé échapper un grognement ou un

quolibet!

«Un propre jardin! disait-il. J’en aurais fait autre chose si le sort

m’avait favorisé.

--Oui, mais voilà, répondait Cœurdeloy, le jardin m’est échu et je le

garde!»

A côté du jardin de Cœurdeloy, l’ami Jupille, possesseur d’un carré de

fleurs, avait élevé un autel au dieu du vin. Jupille qui, avec Bimborel,

était l’_intime_ de Cœurdeloy, professait, dans son jardinet, ses

sentiments bachiques. Au-dessus de la statue de Bacchus, il avait

appendu une pancarte écrite et enluminée de sa main, contenant les

principaux articles du _Code pénal des buveurs_. C’était une de ces

plaisanteries comme en font les habitués de cafés de province. Mais

telle qu’elle était, elle avait fait rire, et Jupille en était content.

La pancarte, collée sur un morceau de carton soutenu par deux bouts de

bois, autour desquels s’enroulaient des pois de senteur, s’étalait,

peinte aux couleurs françaises, et attirait le regard des passants:

Récits héroïques · 第 9 / 13 题