M. de Piennes se mit à rire.

«Au refrain!» dit-il. Et ce refrain il l’entonna gaiement:

Pourquoi diable sa noblesse

Est-elle de parchemin?

En ce moment la voix de Brutus Toussaint demandait au dehors:

«Qui vive?

--Alerte, dit Michel.

--Qui vive?» répéta la sentinelle.

On entendit, dans la nuit, un double coup de feu retentissant. Tout le

monde fut sur pied. Les soldats prenaient leurs fusils, se jetaient hors

de leurs masures, interrogeaient la nuit.

«Les brigands sont là, dit Brutus à Michel d’une voix rauque, haletante,

là... là...»

Il indiquait dans l’ombre un point invisible.

«Qu’est-ce que tu as? Est-ce que tu es blessé? demanda Michel frappé du

son de voix de Brutus.

--Ce que j’ai?... Mon compte est réglé. Une balle dans le ventre. Ils

ont tiré les premiers. Canaille, va! Vive la République!»

Il tomba sur les deux genoux, dans la boue.

Michel, dont les yeux s’habituaient à l’obscurité, regardait une masse

noire devant lui, une chênaie où devaient être tapis les _blancs_.

«Attendons!»

Le petit détachement, les armes prêtes, se massait et se tenait coude à

coude pour former un point plus petit sur ce coin de terre où le sol

lui-même était ennemi.

«Qu’ils attaquent au moins de suite, disait M. de Piennes. L’attente

impatiente.»

On eût dit que ces paroles, murmurées tout bas, étaient un signal. Cette

nuit opaque fut rayée d’une dizaine de coups de feu. Le groupe de

volontaires oscilla, on entendit des soupirs dans la nuit. Michel sentit

glisser sur son épaule la tête de Scevola qui s’appuyait sur lui et une

liqueur chaude lui tomba dans le cou,--du sang, le sang de son voisin.

«Feu! cria-t-il. Ah! tonnerre!»

Il était fou de rage. Le détachement avait déjà riposté. Le bruit sourd

des corps qui tombent, le grincement d’armes qu’on recharge, les

plaintes de blessés qu’on ne voit pas, se croisaient dans cette ombre.

«Dans la masure, dit Michel; ils sont nombreux, défendons-nous dans la

masure!

--Impossible de marcher, fit M. de Piennes. J’ai la cuisse brisée.»

Au même moment, comme une tribu de Mohicans qui eût bondi sur l’ennemi,

les chouans se précipitaient sur les soldats, la baïonnette au bout du

fusil et poussant des cris terribles. Les volontaires se sentaient

entourés, cernés, sûrs d’être égorgés. Ils se battaient dans la nuit,

corps à corps. Les armes, les couteaux, s’enfonçaient dans les

poitrines. On se prenait à la gorge. On se traînait en hurlant dans la

boue et dans le sang. Michel frappait, de son sabre, au hasard, en

criant. Il se sentit tout à coup blessé à la jambe et poussa une plainte

horrible. On lui sciait la jambe avec une serpe. Il s’affaissa; on se

précipita sur lui. Des ongles s’enfonçaient dans son visage. On le

garrottait. Il voyait vaguement s’agiter dans l’ombre des silhouettes

tragiques, des démons armés.

«Mais tuez-moi donc,» disait-il.

La lutte continuait,--vingt hommes contre cinq cents peut-être. On

emporta Michel Verdure dans la petite ferme où les républicains devaient

passer la nuit. Les chouans avaient allumé dans les restes de la haute

cheminée un grand feu clair qui incendiait ces murailles d’un reflet

rouge. Autour du feu, accroupis et joyeux, leur croix au chapeau, leur

signe de ralliement sur leurs vestes, les chouans riaient. Michel

regarda.

M. de Piennes, le front en sang, les jambes dans le feu, se retourna

vers lui et eut la force de plier son visage à un sourire contracté,

sinistre, d’une gaieté affreuse. On lui brûlait les pieds, on le

_chauffait_.

«Les lâches! ah! les lâches! s’écria Michel.

--Laissez donc, laissez donc, citoyen, murmura M. de Piennes d’une voix

faible, ces messieurs s’amusent.

--Ah! misérables, on vous fusillera! dit Michel.

--Patience, répondit un des chefs, taillé en boucher,--Barbotin ou

Six-Sous,--nous vous en ferons bien voir de plus belles!

--Et il ne crie pas! fit un autre en mettant son poing fermé sous le nez

de M. de Piennes.

--J’ai l’humeur taciturne,» répondit le marquis souriant toujours.

Il regarda encore Michel:

«Est-ce que le cœur vous en dit, citoyen?... Ah! sur l’honneur, je n’ai

jamais compris comme aujourd’hui l’histoire de Guatimozin!»

Puis, tout à coup, grimaçant malgré son courage, il poussa un grand

soupir et s’évanouit.

«A celui-ci, dit le chef en montrant Michel.

--Vive la patrie! dit le volontaire. Vive la République!»

On prit Michel, garrotté, à bras-le-corps et on lui mit les pieds dans

le brasier. Il poussa un cri perçant, un cri sinistre, aigu, atroce.

D’un mouvement terrible, il se dégagea des mains qui le tenaient, il

brisa ses liens, il bondit comme un fou, la douleur doublant ses forces,

et il se précipita sur la baïonnette d’un chouan. L’arme lui entra dans

le cœur.

Il lui vint aux lèvres une mousse rouge, et, les bras étendus, il tomba

à côté du brasier.

«C’est de l’ouvrage de moins, fit un chouan.

--Soyons humains, répondit le chef. Cet autre-là peut respirer encore!»

Et appuyant un pistolet sur la tempe de M. de Piennes, il lui fit sauter

la cervelle.

Récits héroïques · 第 8 / 13 题