F. SCHOELL,

_Histoire abrégée de la Littérature romaine, tome II, période IV,

14... 117 après J. C._

Après Valérius Flaccus, l’ordre chronologique nous conduit à C. Silius

Italicus. On ignore le pays où il naquit. Le surnom d’Italicus a fait

supposer qu’il vit le jour à Italica, ville de l’Espagne bétique, au nom

de laquelle une mosaïque, récemment découverte et expliquée par un

membre de l’Institut, a donné parmi nous quelque célébrité. D’autres

font naître ce poëte à Corfinium, ville des Péligniens, qui, d’après

Strabon, fut appelée Italica dans la guerre des alliés; mais Velléius

Paterculus dit seulement qu’on eut le projet de changer ainsi le nom de

Corfinium; et il n’est pas probable que ce projet ait été exécuté. Dans

tous les cas, que Silius soit natif d’Italica en Espagne, ou de

Corfinium, le nom d’Italicus ne pourrait pas indiquer cette origine; il

aurait fallu l’appeler _Italicensis_. Il est donc à supposer que le nom

d’Italicus était porté par la famille dont Silius était issu; ce nom

aura été donné à un de ses ancêtres, originaire de l’Italie, et qui se

sera établi, dans une des provinces de l’empire, pour y exercer une

magistrature ou le commerce.

On croit que Silius naquit l’an 25 après J. C. sous le règne de Tibère.

Il étudia avec beaucoup de succès l’éloquence et la poésie; dans la

première, il prit Cicéron pour modèle, et acquit au barreau la

réputation de grand orateur. Dans la poésie, Virgile fut l’auteur sur

lequel il se forma de préférence. Sa prédilection pour ces deux grands

écrivains le porta à acheter deux campagnes qui leur avaient appartenu,

celle de Cicéron, à Tusculanum, et celle de Virgile, près de Naples, où

ce poëte était enterré. Silius visitait souvent le tombeau de ce

dernier, dont il célébrait aussi tous les ans avec solennité le jour de

naissance. Si l’on peut ajouter foi à la tradition qui appelle tombeau

de Virgile les ruines d’un petit monument qu’on voit près de Naples, on

peut désigner la place où fut située la campagne des deux poëtes. Ce

monument se voit sur le revers de la côte qui forme une espèce

d’amphithéâtre autour de Naples; il est placé du côté de la ville,

à l’endroit même où commence le fameux chemin, creusé dans le roc, qui

conduit à Pouzzole.

Silius passa par tous les emplois publics qui conduisaient au consulat:

il s’insinua, dit-on, dans la faveur de Néron, en faisant le vil métier

de délateur. Pline le jeune, qui nous a conservé ce fait, que, pour

l’honneur des lettres, on voudrait pouvoir révoquer en doute, ajoute

que, s’il est vrai que Silius s’en rendit coupable, il répara cette

faute par une longue suite de vertus, et qu’il jouit à Rome d’une grande

considération.

Le premier consulat de Silius (car on croit, sans preuve suffisante,

qu’il exerça trois fois cette magistrature) est de la fameuse année 68,

où périt Néron. Silius jouit de la faveur de Vitellius et de Vespasien:

sous le dernier, il fut proconsul en Asie. Comblé d’honneurs et de

richesses acquises avec probité, il se retira, dans sa vieillesse, en

Campanie, et y passa le reste de ses jours dans la société des Muses.

Attaqué, à l’âge de 75 ans, d’une maladie incurable, il se laissa mourir

de faim, dans la 100e année après J. C., sous le règne de Trajan.

Silius aima toute sa vie la poésie et les lettres, et leur donna tous

les instants que lui laissaient ses fonctions publiques; mais ce ne fut

que dans sa vieillesse et dans sa retraite près de Naples qu’il s’avisa

lui-même de se placer au rang des poëtes. Il composa alors un grand

poëme épique, ou plutôt historique, en dix-sept chants, sur la seconde

guerre punique. Ce poëme, intitulé _Punica_, nous a été conservé. Il

confirme le jugement que Pline porte sur Silius, en disant que ce fut

moins son génie que le travail qui le rendit poëte[7]. Il paraît que

Silius fut un de ces hommes auxquels la nature a donné une certaine

facilité qui les fait réussir en tout ce qu’ils entreprennent, et qui,

lorsqu’elle est secondée par de l’instruction et du goût, peut, jusqu’à

un certain point, tenir lieu de génie. Le sujet que Silius choisit pour

son poëme offrait le plus grand intérêt aux Romains; il convenait même à

l’épopée. Trois siècles s’étaient écoulés depuis cet événement

mémorable; et quoique tous les détails de cette guerre fussent connus,

parceque plusieurs historiens grecs et latins les avaient consignés avec

soin dans leurs ouvrages, cependant il restait un champ libre à

l’imagination du poëte, qui pouvait se permettre des fictions et

employer toutes les machines dont le poëme épique ne saurait se passer.

Silius ne dédaigna pas ce moyen d’intéresser et de plaire; mais, ainsi

que Lucain, il choisit un plan défectueux, préférant la méthode

historique, qui fait connaître toute la suite d’un événement, à la

manière poétique qui choisit, dans une série de faits, un fait unique

pour en faire l’action principale et le but vers lequel tout doit

tendre. En se transportant tout-à-coup dans les dernières années de

cette guerre, le poëte pouvait prendre pour sujet la tentative d’Annibal

sur Rome: elle lui offrait les différentes parties qui sont jugées

nécessaires pour une action épique aussi bien que pour une action

dramatique, un commencement, un nœud et une catastrophe. En suivant un

autre plan, en préférant à l’épopée la marche de l’histoire, Silius

devait, comme Lucain, s’abstenir des fictions mythologiques, qui sont

très déplacées dans un récit historique. Le mélange des deux genres a

donné naissance à une production informe, à laquelle on ne sait quelle

place assigner. Est-ce une épopée? elle manque d’unité. Silius veut-il

se renfermer dans le genre historique? ses fictions deviennent des

invraisemblances, et ses machines sont déplacées.

Silius a tiré le sujet de son poëme des histoires de Tite-Live et de

Polybe; ses ornements poétiques sont empruntés de Virgile; mais il ne

possède pas le talent de se les approprier, de manière que ses

imitations sont trop manifestes. Elles ne se bornent pourtant pas à

Virgile: Silius a aussi pillé Lucrèce, Horace, Hésiode et Homère; ce qui

donne à sa diction une inégalité désagréable. Ainsi que Valerius

Flaccus, il cache sa médiocrité sous une apparence d’érudition, et sous

une pompe affectée qui répand de la froideur sur sa composition.

Pour peindre le caractère de Silius en peu de mots, on peut dire qu’il

avait une partie des talents dont la réunion forme le grand poëte; il

possédait des connaissances historiques, géographiques et physiques, qui

donnent à son poëme un prix d’autant plus grand aux yeux des

antiquaires, qu’il renferme divers faits omis par Tite-Live. Il sut

choisir un sujet grand et intéressant; les caractères de ses personnages

ont la vérité historique, mais il leur manque l’élévation que la poésie

pourrait leur donner; les sentiments qu’il exprime sont grands et

nobles. Parmi les descriptions dont son poëme est rempli, celles des

batailles sont surtout admirées. Silius manque d’enthousiasme; son style

se compose de phrases empruntées qu’il n’a pas su s’approprier, qu’il

n’a pas, si l’on peut ainsi parler, su marquer de son cachet. Qu’il

exprime la colère ou la tendresse, son froid glace le lecteur.

Quelle qu’eût été la réputation de Silius parmi ses contemporains, il

tomba bientôt dans l’oubli; aucun grammairien ancien ne le cite, et

Sidoine Apollinaire seul le nomme parmi les poëtes illustres. A la

renaissance des lettres, on était si bien persuadé de la perte de son

poëme, que le célèbre Pétrarque, dans l’idée de le remplacer, composa

son _Afrique_, dont le sujet est la seconde guerre Punique[8]. Enfin,

pendant le concile de Constance, le Pogge trouva un exemplaire de

Silius, probablement à Saint-Gall, où il avait aussi fait la découverte

des premiers livres de Valérius Flaccus. Le Pogge, et son ami

_Bartolomeo di Montepulciano_, en firent une copie qui devint l’original

de toutes celles dont les premiers éditeurs se servirent, jusqu’à ce que

_Louis Carrion_ découvrit vers 1575, à Cologne, un manuscrit de Silius,

qu’il crut pouvoir dater de l’époque de Charlemagne. Un troisième fut

trouvé à Oxford: il est plus moderne que celui de Cologne. Lefebvre de

Villebrune, qui, en 1781, publia une édition de Silius, qu’il prétendit

être la première complète, a inséré dans le seizième chant, après le

vingt-septième vers, trente-trois autres vers qu’il-dit avoir trouvés

dans un manuscrit de Paris, et qui existent, avec quelques changements,

dans le sixième chant de l’_Afrique_ de Pétrarque. Les connaisseurs, et

surtout le célèbre _Heyne_, dans la critique[9] qu’il a faite de

l’édition de Villebrune, ont jugé que les trente-trois vers en question

sont plutôt de Pétrarque que de Silius.

Punicorum Libri Septemdecim(#27672) · 第 350 / 438 题