détail, peut donner une idée de l'espèce de luxe et du genre de
divertissemens qui étoient alors en usage à la cour de France. Edouard
II, roi d'Angleterre, s'y trouva, avec Isabeau de France sa femme, et
les seigneurs les plus distingués de son royaume. Les deux cours se
piquèrent de rivaliser entre elles de magnificence: on changeoit
d'habits trois et quatre fois par jour; et les rois donnoient
l'exemple à leurs courtisans, en étalant à l'envi tout ce que le faste
a de plus éclatant. Le peuple prit part à la joie de ses maîtres par
des festins et des réjouissances publiques. Elles durèrent huit jours,
pendant lesquels les Parisiens donnèrent des représentations de pièces
de théâtre, dont Dieu, la vierge Marie, Lucifer, les anges et les
diables étoient toujours le sujet. On jouoit, sur un échafaud dressé
au bout d'une rue, les récompenses dont jouissoient les élus dans le
ciel; et au bout opposé, les peines des âmes damnées. On donna ensuite
le spectacle d'une marche de beaucoup d'animaux, et ce spectacle fut
nommé _la procession du renard_, on ne sait pourquoi. Le cinquième
jour, les habitans de Paris, les uns à pied, les autres à cheval,
passèrent en revue devant les deux rois. Un auteur contemporain assure
qu'il y avoit cinquante mille hommes, vingt mille cavaliers et trente
mille fantassins, ce qui peut donner une idée du grand nombre
d'habitants que contenoit dès lors cette capitale.]
[Note 464: _Hist. eccl. Paris_, t. II, p. 562.--Sauval, t. 1, p. 90.]
La prison du roi Jean et les suites qu'elle faisoit appréhender ayant
déterminé les Parisiens à fortifier leur ville, on crut devoir ne pas
négliger l'île Notre-Dame. Des fossés furent creusés autour, et l'on
planta des pieux dans la rivière entre l'île et les murs du côté de
Saint-Victor. Les lettres du dauphin Charles, alors régent du royaume,
à l'effet de conserver, dans cette circonstance, les droits du
chapitre, sont du 30 novembre 1359[465]:
[Note 465: _Hist. eccl. Paris._, t. III, p. 124.]
Elle resta inhabitée jusqu'au règne de Henri IV, qui la comprit dans les
projets qu'il avoit formés pour l'accroissement et l'embellissement de
Paris. Toutefois on ne commença à y élever des bâtiments que sous son
successeur. Des commissaires nommés par le roi pour acquérir les deux
îles du chapitre passèrent contrat avec le sieur Marie, architecte, le
19 avril 1714; et par cet acte, celui-ci s'engagea à joindre ensemble
les deux îles, à les couvrir de maisons, et à y établir des rues et des
quais[466]. Le chapitre, avec lequel on n'avoit point encore pris
d'arrangements définitifs, s'opposa aux travaux déjà commencés; mais
cette opposition fut levée par deux arrêts du conseil, et Marie, qui
s'étoit associé les sieurs Le Regratier et Poulletier, continua
d'exécuter son marché. Toutefois ces trois entrepreneurs n'allèrent pas
jusqu'à la fin: en 1623 ils cédèrent leur traité au sieur La Grange,
secrétaire du roi, et le reprirent en 1627; mais leurs travaux ne
finissant point, les habitants et propriétaires des diverses portions de
l'île se pourvurent au conseil en 1643, et obtinrent de leur être
subrogés aux mêmes charges et conditions, s'engageant en outre à achever
les constructions en trois ans: ce qui fut exécuté.
[Note 466: Voyez pl. 23.]
L'ÉGLISE SAINT-LOUIS.
C'est la seule église qu'il y ait dans cette île: ce n'étoit, dans
l'origine, qu'une petite chapelle qu'un maître couvreur, nommé Nicolas
Le Jeune, qui le premier avoit commencé à bâtir sur ce terrain en 1600,
y fit construire quelques années après. Alors elle n'étoit point
orientée comme les autres églises, et le _chevet_ en étoit tourné au
midi. Le nombre des bâtiments et la population de l'île s'étant
rapidement augmentés, la chapelle fut agrandie à la fin de 1622[467]; et
M. de Gondi, sur la demande des habitants de l'île, l'érigea en
paroisse l'année suivante, sous le titre de _Notre-Dame-de-l'Île_[468].
Elle ne le conserva pas long-temps; car, vingt ans après, on disoit le
_curé de Saint-Louis-en-l'Île_. Lorsque ces mêmes habitants eurent fait
l'acquisition du traité du sieur Marie, ils pensèrent à faire rebâtir
leur église. Toutefois ils se contentèrent de construire d'abord le
choeur, auquel ils donnèrent vers l'orient la situation qu'il devoit
avoir; et l'ancienne chapelle servit de nef. Commencé en 1664, le
nouveau choeur ne fut achevé qu'en 1679; et ce ne fut qu'en 1702 qu'on
résolut de détruire cette chapelle, qui, réunie à cette autre
construction, faisoit une disparate choquante, et d'ailleurs tomboit en
ruine. En 1702, M. le cardinal de Noailles posa la première pierre de la
nouvelle nef; et ces derniers travaux ayant été achevés en 1725,
l'église entière fut dédiée sous l'invocation de saint Louis. La cure en
étoit à la collation du chapitre de Notre-Dame.
[Note 467: Le procès-verbal que l'archevêque de Paris en fit dresser
alors, porte qu'elle étoit large de six à sept toises sur douze de
longueur, vitrée, couverte d'ardoises, et ornée d'un tableau
représentant saint Louis et sainte Cécile.]
[Note 468: Il fallut obtenir à cet effet le consentement des curés de
Saint-Paul, de Saint-Gervais, de Saint-Jean-le-Rond et de
Saint-Nicolas-du-Chardonnet.]
Ce monument avoit été commencé sur un plan donné par Levau, premier
architecte du roi; il fut continué par un autre architecte nommé
Leduc, et ce fut sur les dessins de ce dernier que l'on éleva le
grand portail. Il est décoré de quatre colonnes ioniques isolées, qui
supportent un entablement couronné d'un fronton. La coupole a été
construite par un autre architecte nommé Doucet; et les sculptures qui
ornoient cet édifice avoient été exécutées sur les dessins de
Jean-Baptiste de Champagne, peintre, et neveu de Philippe de
Champagne.
Quelques écrivains ont mis cette église au nombre des plus belles de
Paris: l'architecture en est cependant très-médiocre. La distribution
intérieure est la même que dans la plupart des monuments de ce genre:
elle forme une croix latine; la grande nef est accompagnée de deux
nefs latérales plus étroites, et ouvertes par des arcades, entre
lesquelles s'élèvent des pilastres jusqu'à la naissance de la voûte;
en face de chaque arcade on a pratiqué des chapelles. Il n'y a rien
là-dedans qui mérite tant d'admiration; et d'ailleurs ses dimensions
la mettent au rang des petites églises[469]. Quant à l'extérieur, il
est tel qu'on ne pourroit y reconnoître un édifice sacré, s'il n'étoit
surmonté d'un petit campanille qui, par sa forme bizarre et par la
manière dont il est placé, fait un effet presque ridicule.
[Note 469: Voyez pl. 24.]
SÉPULTURES.
_Dans cette église avoient été enterrés:_
Philippe Quinault, auditeur en la chambre des comptes,
célèbre par ses ouvrages lyriques, mort en 1688.
Antoine Uyon d'Hérouval, aussi auditeur en la chambre des
comptes, auteur de Recherches sur l'histoire de France, mort
en 1689.
Vis-à-vis cette église étoit un établissement des soeurs de la
Charité.
HÔTELS DE L'ÎLE SAINT-LOUIS.
Parmi le grand nombre d'hôtels que contient la ville de Paris, et qui
sont répandus dans ses divers quartiers, nous décrirons seulement ceux
qui nous sembleront remarquables, ou par la beauté de leur
architecture, ou par l'ancienneté de leur construction, ou par les
souvenirs qui y sont attachés. C'est ce que nous avons déjà fait pour
les hôtels qui existoient jadis, ou qui existent encore dans l'île de
la Cité. Celle de Saint-Louis renferme un assez grand nombre
d'édifices de ce genre, parmi lesquels on ne peut distinguer que
l'hôtel Lambert et l'hôtel Bretonvilliers.
HÔTEL LAMBERT.
L'architecte de l'hôtel Lambert est le même Levau qui avoit donné les
plans de l'église Saint-Louis; mais il a mieux réussi dans cette
maison particulière que dans l'édifice public. L'emplacement qui lui
étoit donné pour la bâtir étant irrégulier, il en prit une portion
régulière pour la cour; et les parties non symétriques, séparées de
cette cour par une aile de bâtiment, furent destinées à faire un
jardin. En face de la principale porte qui donne dans la rue
Saint-Louis, on aperçoit dans le fond un escalier à deux rampes d'une
construction simple et majestueuse: l'extérieur en est décoré de
colonnes et de pilastres d'ordre dorique, élevés sur des piédestaux,
accompagnés de l'entablement modillonaire[470], de triglyphes et de
boucliers dans les métopes. Au-dessus s'élève un attique, avec des
pilastres ioniques qui supportent un fronton, dans lequel devoient
être exécutées des sculptures; ce qu'on peut présumer par la saillie
d'une grande partie du tympan. Au milieu du renfoncement cintré qui
est au bas de l'escalier, on voit un fleuve et une naïade peints en
grisaille par Le Sueur[471].
[Note 470: Les _modillons_ sont de petites consoles renversées dans la
forme d'un S sous le plafond de la corniche; ils semblent soutenir le
larmier, toutefois ils ne servent que d'ornements. On appelle _métope_
l'intervalle qu'on laisse entre les triglyphes de la frise dans
l'ordre dorique. Les _triglyphes_ sont une espèce de bossage, par
intervalles égaux, qui, dans la frise dorique, a des gravures entières
en angles, appelées _glyphes_ ou _canaux_, et séparées par trois côtés
d'avec les deux demi-canaux des côtés.]
[Note 471: Voyez pl. 26.]
Les bâtiments qui environnent la cour sont d'ordre dorique comme
l'entrée de l'escalier; et tous les ornements de détail qui couvrent
les diverses parties de ces constructions sont d'une bonne exécution.
La distribution des principaux appartements pratiqués dans l'aile qui
sépare la cour du jardin, a été faite avec intelligence, et l'on y
jouit d'une très-belle vue sur la Seine et sur les rives
environnantes. Toute cette partie est décorée d'un ordre ionique qui
comprend les deux étages, et au-dessus duquel règne une balustrade
ornée de vases. Le tout est d'une proportion noble et élégante.
L'intérieur de cette magnifique maison étoit digne de ces dehors
imposants; et l'on y admiroit surtout les belles peintures dont
l'avoient enrichie Le Sueur et Le Brun, qui cherchèrent à se surpasser
dans une circonstance qui réunissoit leurs travaux, et excitoit encore
plus vivement leur rivalité. Ce dernier fut chargé de peindre la
galerie dont se compose l'aile du bâtiment en retour de la rivière, et
y traita plusieurs sujets de la fable d'une manière très-remarquable;
mais on admiroit surtout le salon où Le Sueur avoit représenté les
neuf Muses dans cinq tableaux qui en ornoient le pourtour. Cet
artiste, dont l'heureux génie surpassoit de beaucoup celui de son
rival, avoit peint, dans le plafond de cette même pièce, Apollon
écoutant la prière de Phaëton, et lui mettant sur la tête sa couronne
de laurier[472]. Ce morceau fut détaché et vendu à la mort de M.
Delahaye, fermier général, et dernier propriétaire de cette maison.
Les tableaux des Muses y restèrent encore long-temps, et jusqu'au
moment de la révolution[473].
[Note 472: Ce plafond orne maintenant une des pièces du palais du
Luxembourg.]
[Note 473: Ils sont actuellement dans le Musée du Roi. Le plafond
qu'avoit peint Le Brun n'a point été enlevé de cet hôtel.]
HÔTEL BRETONVILLIERS.
En sortant de l'hôtel Lambert, et passant sous l'arcade qui est
presque en face, on arrive à l'hôtel Bretonvilliers, bâti par
Ducerceau pour le président Le Ragois de Bretonvilliers, auquel on
doit la construction du quai qui environne la pointe de l'île. Cet
hôtel, dont les appartements étoient d'une grande magnificence, avoit
été également décoré de peintures par les plus habiles artistes: on y
remarquoit toute l'histoire de Phaëton, peinte par Bourdon, dans une
vaste galerie qui occupoit tout le corps du bâtiment en retour sur le
jardin; quelques peintures de Vouet, des fleurs de Baptiste,
d'excellentes copies de Raphaël, par Mignard, etc.; mais ce qu'on y
voyoit de plus précieux, c'étoient quatre grands tableaux du plus
illustre peintre que la France ait produit, quatre chefs-d'oeuvre de
Poussin. Ils représentoient le passage de la mer Rouge, l'adoration du
Veau d'or, l'enlèvement des Sabines et le triomphe de Vénus[474].
[Note 474: Plusieurs de ces tableaux appartiennent maintenant à la
collection des rois.]
En 1719, les fermiers généraux transférèrent dans cet hôtel le bureau
des aides et du papier timbré, qui étoit à l'hôtel de Charni, rue des
Barres. On y a fait, jusqu'au moment de la révolution, la régie de
toutes les entrées de la ville, ainsi que de tout le plat pays de
Paris[475].
[Note 475: Dans cet hôtel à moitié démoli, il y a maintenant une
brasserie et un atelier de teinture.
L'hôtel Lambert est devenu le dépôt général des lits de la garde
royale.]
PONTS DE L'ÎLE SAINT-LOUIS.
PONT MARIE.
Ce pont sert de communication du port Saint-Paul à l'île Saint-Louis.
Il paroît, par un acte cité par Sauval[476], qu'en 1371 il en existoit
un à peu près au même endroit, sous le nom de _pont de Fust_ (de bois)
_d'emprès Saint-Bernard-aux-Barrés_. Ce ne fut qu'en 1614 que le
contrat du sieur Marie pour la construction des édifices de l'île
Saint-Louis ayant été ratifié par le roi, ce pont, aux termes du
traité, fut commencé en pierres, et dans la direction de la rue des
Nonandières. Louis XIII et la reine y posèrent la première pierre le
11 décembre. Ce pont, discontinué et repris à diverses époques, fut
achevé et couvert de maisons en 1635. Les débordements des eaux y
causèrent plusieurs fois de grands dommages: celui de 1658 entraîna
les deux arches qui étoient du côté de l'île avec les maisons
qu'elles portoient. L'année suivante, le roi ordonna que la pile et
les deux arches fussent rétablies jusqu'au rez-de-chaussée, et que
l'on construisît, en attendant, un pont de bois aboutissant au reste
du pont de pierre, lequel devoit être de la même largeur, et suffisant
pour le passage des voitures. Pour faciliter la reconstruction des
parties détruites, il fut établi un droit de péage pendant dix ans; et
c'est par cette raison qu'il est indiqué dans quelques actes sous le
nom de _pont au Double_. En 1664 le dommage n'étoit pas encore réparé.
Enfin on rétablit ce pont tel qu'il étoit auparavant, à l'exception
des maisons, qui ne furent point rebâties sur les constructions
nouvelles.
[Note 476: T. III., p. 124.]
Ce pont est porté sur cinq arches de plein cintre.
PONT DE LA TOURNELLE.
Il communique du quai de ce nom à l'île Notre-Dame. Par un acte que
rapporte Sauval[477], il paroît que vers cet endroit de l'île il y
avoit, en 1371, un pont appelé _le pont de Fust de l'île Notre-Dame_;
que le _pont de Fust d'entre l'île Notre-Dame et Saint-Bernard fut
planchié en septembre 1370_; qu'en 1369 on y fit _une tournelle
quarrée et une porte, qui fut étoupée l'année suivante_. Ce pont fut
sans doute détruit par les glaces ou par les débordements, car on n'en
voit aucune trace sur un plan postérieur au règne de François
Ier[478]; et il n'existoit pas en 1577 puisqu'alors on proposa de
construire deux ponts, qui des Célestins iroient dans l'île aux
Vaches, et de cette île vers les Bernardins, sur le port de la
Tournelle. Le sieur Marie se chargea, par son traité, de l'exécution
de ce projet. Celui qu'il fit construire de ce côté étoit en bois; et
les historiens de Paris disent que les glaces l'emportèrent en 1637,
et que ce ne fut qu'en 1654 que l'on prit la résolution de le
reconstruire en pierres. Cependant entre ces deux époques on trouve
qu'un nouveau pont de bois avoit été élevé à la place de l'ancien;
qu'en 1648 il tomboit de caducité, et que le 4 août de la même année
on rendit un arrêt qui ordonnoit de l'abattre. Sauval, qui vivoit
alors, se contente de dire qu'en 1651 une partie de ce pont fut
emportée...... _et depuis si bien réparée qu'il n'y paroît pas_[479].
Il y a toute apparence que déjà il avoit été rebâti en pierres; car
les divers arrêts du conseil portés à ce sujet[480] ordonnent au
prévôt des marchands de faire _rétablir_ incessamment _le pont de
pierre_ de la Tournelle, ce qui fut exécuté en 1656, comme le porte
une inscription placée sous une des arches de ce pont.
[Note 477: T. III, p. 124.]
[Note 478: Le plan de Dheulland.]
[Note 479: T. I, p. 239.]
[Note 480: Hist. de Paris, t. V, p, 138.]
Il est composé de six arches solidement bâties, et sur lesquelles on
n'éleva point de maisons.
L'ÎLE LOUVIER.
Toutes les recherches qu'on a faites sur cette île ont été
infructueuses: Sauval dit qu'en 1370 on la nommoit l'île _des
Javiaux_; en 1445, l'île _aux Meules des Javeaux_[481]; depuis, l'île
_aux Meules_; et de son temps, l'île _Louvier_. Ce dernier nom lui
venoit peut-être de quelque particulier qui en étoit propriétaire.
[Note 481: T. I, p. 89. _Javeau_ est un terme des eaux et forêts, qui
signifie une île nouvellement faite au milieu d'une rivière, par
alluvion ou amas de limon et de sable.]
Cette île a environ deux cent vingt toises de longueur, et est située
vis-à-vis l'endroit où étoit le mail de l'Arsenal. Le bras de la
rivière qui la sépare du rivage est si peu considérable, et la Seine
y charrie tant de gravier, qu'en été on la passoit à pied sec, ce qui
fut cause qu'on proposa plusieurs fois de combler ce détroit et d'y
bâtir des maisons; mais les grands-maîtres de l'artillerie ont
toujours empêché qu'on acceptât ces propositions. Cette île
appartenoit, dans le dix-septième siècle, au sieur d'Antrague. En 1671
la ville l'avoit prise à bail judiciaire, dans le dessein d'en faire
un port pour la décharge des marchandises. Elle en fit ensuite
l'acquisition le 2 octobre de la même année, et depuis y fit
construire en bois un pont de communication.
Cette île servoit, en 1714, de dépôt pour le foin et pour le fruit,
ainsi que pour le bois de charpente et de menuiserie; depuis elle a
été destinée aux chantiers de bois de chauffage. Pour la conservation
de ces chantiers, la ville, en 1730, fit soutenir cette île par des
pieux, élargir le canal qui la séparoit du mail, et construire une
_estacade_ ou digue pour rompre les glaces, laquelle est ouverte au
milieu afin de laisser passer les bateaux, qui y trouvent un abri
commode. En 1735 cette digue fut allongée; et en même temps on
agrandit et l'on exhaussa l'île. Enfin l'année suivante on y rapporta
encore des terres; on aligna, on borna les places que devoient occuper
les chantiers, et l'on élargit le pont pour la facilité des gens de
pied.
En 1549, les prévôt des marchands et échevins de Paris y avoient fait
construire une espèce de havre pour donner à Henri II et à Catherine
de Médicis le spectacle d'un combat naval et de la prise d'un fort.
Le bras qui sépare cette île de celle de Saint-Louis a soixante-quinze
ou soixante-dix toises de largeur; et le grand canal la sépare du
faubourg Saint-Victor.
RUES.
Il n'est rien de plus obscur et de plus embrouillé dans les antiquités
de Paris que la matière que nous allons traiter. Les plans que nous
avons donnés de cette capitale désignent avec précision la place de
ses monuments publics, mais n'offrent qu'une idée imparfaite de ses
rues, qui, dans une si longue suite de siècles, ont changé plusieurs
fois et de forme et de nom. Après les nombreux incendies qui
consumèrent la Cité, et les ravages que les Normands firent dans les
faubourgs, on ne sait si les maisons furent relevées dans leurs
anciens alignements ou sur des plans nouveaux; et les traditions les
plus anciennes qui nous en restent datent de plus d'un siècle après
le dernier incendie[482]. Mais ce dont on ne peut douter, c'est que,
jusqu'au seizième siècle, elles étoient étroites, sales et
irrégulières; plusieurs rues de la Cité et des quartiers environnants,
où trois personnes peuvent à peine passer de front, et dont quelques
maisons ont encore conservé l'ancien toit en forme de pignon, nous
présentent une image assez juste de ce qu'étoit alors la ville
entière. Sauval, qui vivoit dans le dix-septième siècle, prétend que
les rues _larges_ qui existoient à cette époque, avoient été élargies
de son temps ou vers la fin du siècle précédent.
[Note 482: En 1034, sous Henri Ier.]
Cependant ces rues si étroites, où la lumière pénétroit à peine, où
l'air ne pouvoit circuler, ne furent pavées que sous Philippe-Auguste.
Jusque là elles n'avoient été que d'affreux chemins, inondés d'une
boue noire et infecte, dont les exhalaisons rendoient le séjour de
Paris désagréable et funeste à ses habitants. L'historiographe de
Philippe, qui étoit en même temps son médecin, dit que la puanteur en
étoit si insupportable, qu'elle pénétroit jusque dans le palais du
roi, et le rendoit presque inhabitable. Il raconte que ce prince
s'étant un jour approché des fenêtres qui donnoient sur la rivière, il
arriva que des chariots, qui dans ce moment traversoient la Cité, en
ayant remué les boues, l'odeur qui s'en éleva fut si horrible, qu'à
peine le roi put-il la supporter[483]. _Factum est autem post aliquot
dies quòd Philippus rex, Parisiis moram faciens, dùm sollicitus pro
negotiis regni agendis in aulam regiam deambularet, veniens ad palatii
fenestras, undè fluvium Sequanæ, pro recreatione animi, quandoquè
inspicere consueverat; rhedæ, equis trahentibus, per civitatem
transeuntes, foetores intolerabiles lutum revolvendo procreaverant,
quos rex in aulâ deambulans, ferre non sustinuit._
[Note 483: _Rigord. vita Philipp. Aug._]
S'il faut en croire cet auteur, ce fut ce petit événement qui
détermina le monarque à porter sur-le-champ remède à un mal aussi
dangereux; et sans être rebuté ni de la difficulté de l'entreprise, ni
d'une dépense qui avoit effrayé tous ses prédécesseurs, il donna
ordre, en 1148, au prévôt de Paris, d'en faire paver toutes les rues
et places publiques[484]. Le séjour de cette ville devint, dès ce
moment, plus sain et plus commode. Cependant un établissement si utile
fut souvent négligé dans les âges suivants, quelquefois même
totalement abandonné; et il falloit que des maladies contagieuses, qui
suivoient presque toujours une semblable négligence, vinssent
réveiller l'attention des magistrats, et faire reprendre des travaux
presque toujours imparfaits jusqu'à Louis XIV. C'est à ce grand roi
que l'on doit le bel ordre qui règne maintenant dans cette partie si
essentielle de la police[485].
[Note 484: Il paroît toutefois qu'on se contenta de paver ce qu'on
appeloit alors la _croisée de Paris_, c'est-à-dire deux rues qui se
croisoient au centre de cette ville, et dont l'une se dirigeoit du
midi au nord, et l'autre de l'est à l'ouest; ce pavé étoit composé de
grosses dalles de grès, carrées et de la dimension de trois pieds et
demi environ sur toutes leurs faces. L'abbé Lebeuf dit avoir vu
plusieurs pierres de cet ancien pavé, au bas de la rue Saint-Jacques,
et à une profondeur de sept à huit pieds. Il ajoute qu'on apercevoit,
entre le pavé de Philippe-Auguste et le pavé actuel, des débris d'un
pavé intermédiaire, preuve nouvelle de l'élévation successive du sol
de la ville de Paris.]