soit que le nombre des pauvres fût augmenté, soit que les revenus ne
fussent pas suffisants, ou qu'il se fût glissé quelque abus dans
l'emploi qu'on en faisoit. Toutefois ce ne fut que long-temps après;
et pendant plusieurs siècles elle fut gouvernée suivant les anciens
statuts dont nous venons de parler. On appeloit alors _frères_ et
_soeurs_ de la maison ou de l'Hôtel-Dieu, les personnes des deux sexes
qui s'y consacroient au service des pauvres et des malades; et cet
institut étoit une communauté, et non un ordre religieux[418]. Ce
n'est qu'en 1505 qu'on voit un changement remarquable dans la double
administration de ce grand établissement. Le soin des affaires
temporelles fut alors confié à huit bourgeois notables et à un
receveur nommé par le prévôt des marchands et des échevins[419]. On
créa ensuite des commissaires pour la réformation du gouvernement
spirituel; et en exécution d'un statut donné en 1536, huit chanoines
réguliers de l'ordre de Saint-Augustin y furent introduits. Les
réglements qu'ils firent y établirent l'observance régulière de
l'abbaye de Saint-Victor, avec la forme des habits et les pratiques
religieuses qui sont en usage dans cette communauté. Cette réforme
devint encore plus parfaite vers 1630, par les travaux et l'exemple de
Geneviève Bouquet, dite du _Saint nom de Jésus_. Élevée malgré elle et
par l'éclat de ses vertus au rang de prieure, cette sainte fille
établit un noviciat régulier et la vie commune parmi les soeurs de
l'hôpital; elle fit ordonner la rénovation des voeux, et engagea les
religieuses à quitter le nom de leur famille pour adopter celui de
quelque saint ou sainte. Cet usage ainsi que la régularité s'est
toujours maintenu dans cette maison jusqu'à l'époque qui a tout
détruit, sans en excepter l'asile du pauvre.
[Note 418: Rec. des tit. de l'Hôtel-Dieu.]
[Note 419: Leur nombre fut ensuite porté jusqu'à douze, en 1654, sous
l'inspection et l'autorité de l'archevêque et des premiers
magistrats.]
L'Hôtel-Dieu étoit desservi, pour le spirituel, par vingt-quatre
ecclésiastiques, dont le premier avoit la qualité de _maître_; ils
étoient sous la direction immédiate du chapitre, qui la faisoit
exercer par quatre députés réélus tous les ans, sous le titre
d'_administrateurs_ ou _visiteurs de l'Hôtel-Dieu_.
Les malades de tout âge, de tout sexe, de toute condition, de tout
pays, de toute religion, y étoient indistinctement reçus, à
l'exception de ceux qui étoient attaqués de certaines maladies, pour
lesquelles d'autres hôpitaux ont été institués. On y comptoit douze
cents lits dans vingt et une salles; et là, les malades, au nombre de
trois mille au moins (et ce nombre étoit quelquefois doublé), étoient
servis avec un zèle, une attention et une charité presque
inconcevables, par plus de cent religieuses de l'ordre de
Saint-Augustin[420]. Le spectacle de ces saintes filles, renonçant au
monde, à leurs familles, à leurs biens, à toutes les espérances de la
vie, ne conservant de toutes les affections du coeur qu'une pitié plus
courageuse et plus tendre que n'étoient horribles les souffrances qui
les environnoient, a toujours étonné et attendri tous ceux qui en ont
été les témoins; et ce n'est que dans notre siècle, où d'odieux et
vils systèmes ont flétri toutes les âmes et calomnié toutes les
vertus, qu'on a cessé un moment d'admirer ce que la charité chrétienne
offrit jamais de plus admirable. «Le cardinal de Vitry, dit Helyot, a
voulu sans doute parler des religieuses de l'Hôtel-Dieu, lorsqu'il dit
qu'il y en avoit qui se faisoient violence, souffroient avec joie et
sans répugnance l'aspect hideux de toutes les misères humaines, et
qu'il lui sembloit qu'aucun genre de pénitence ne pouvoit être comparé
à cette espèce de martyre.»
[Note 420: Elles étoient aidées dans leurs fonctions par un grand
nombre de personnes, tant du dehors que de l'intérieur de
l'Hôtel-Dieu. L'état journalier de cette maison en portoit le nombre à
plus de cinq cents.]
«Il n'y a personne, continue le même auteur dans son langage naïf,
qui, en voyant les religieuses de l'Hôtel-Dieu, non-seulement panser,
nettoyer les malades, faire leurs lits, mais encore, au plus fort de
l'hiver, casser la glace de la rivière qui passe au milieu de cet
hôpital, et y entrer jusqu'à la moitié du corps, pour laver leurs
linges pleins d'ordures et de vilenies, ne les regarde comme autant de
saintes victimes, qui, par un excès d'amour et de charité pour
secourir leur prochain, courent volontiers à la mort qu'elles
affrontent, pour ainsi dire, au milieu de tant de puanteur et
d'infection causées par le grand nombre des malades[421].»
[Note 421: La communauté de ces religieuses étoit toujours
très-nombreuse, malgré l'austérité de leur règle et les pénibles
travaux qui y étoient attachés; elles étoient ordinairement cent
trente. Leur noviciat duroit sept ans, à dater du jour de la prise de
l'habit, et il ne falloit pas moins de temps pour éprouver une
vocation si difficile.
L'administration de cet hôpital a éprouvé bien des changements pendant
la révolution; et c'est alors qu'on a pu se convaincre que des
dispositions purement humaines et des agents salariés ne pouvoient
suffire à des travaux, à des sacrifices qui sont tels qu'aucun prix
sur la terre ne peut les payer. Il n'appartient qu'à la religion et
aux immortelles espérances qu'elle porte avec elle, de produire de
tels prodiges de dévouement et de charité; et ils périroient avec
elle, s'il étoit possible qu'elle périt jamais. Les soeurs de
l'Hôtel-Dieu ont donc été rappelées, parce que l'on a reconnu qu'il
étoit impossible de se passer de leur assistance.]
Philippe-Auguste est le premier de nos rois qui ait fait des dons à
l'Hôtel-Dieu; après lui saint Louis le combla tellement de ses pieuses
libéralités, qu'il mérita d'en être appelé le fondateur. Non-seulement
ce prince en accrut les revenus, mais il en augmenta considérablement
les bâtiments, qui, avant lui, ne consistoient que dans trois ou quatre
corps-de-logis, avec l'ancienne chapelle de Saint-Christophe[422].
Depuis, les bâtiments se multiplièrent entre la rivière et la rue des
Sablons, et vinrent aboutir au Petit-Pont, où il y avoit une autre
chapelle, sous le nom de Sainte-Agnès. En 1463, les frères et soeurs de
l'Hôtel-Dieu acquirent plusieurs places autour de cette dernière
chapelle, et y firent construire une entrée nouvelle et un portail. Par
un arrêt de l'année 1511, ils firent fermer la rue des Sablons, après y
avoir fait l'acquisition de sept maisons qui appartenoient à l'abbaye de
Sainte-Geneviève.
[Note 422: Cette chapelle, différente de l'église du même nom, située
à l'autre extrémité du parvis, fut rebâtie vers 1380, par les soins
d'Oudard de Maucreux, bourgeois de Paris. Elle a été démolie pendant
la révolution.]
En suivant la progression des accroissements de cet hospice, nous
trouvons qu'en 1531 les administrateurs traitèrent d'une maison située
sur le Petit-Pont, laquelle joignoit le portail dont nous venons de
faire mention. Sur l'emplacement de cette maison, qui avoit appartenu
à la Sainte-Chapelle, le cardinal Antoine Duprat, légat en France, fit
construire la salle qu'on appeloit, avant la révolution, _salle du
Légat_. À l'extrémité orientale, ils avoient déjà fait précédemment
plusieurs acquisitions, entre autres celle d'une grande maison connue
sous le nom du _Chantier_, et située entre l'Hôtel-Dieu et
l'Archevêché. Ils s'étoient aussi rendus propriétaires de plusieurs
bâtiments dans la rue de la Bûcherie[423]. En 1606, Henri IV fit
rebâtir la salle de Saint-Thomas, et construire les piliers d'un pont
où devoient aboutir ces nouvelles propriétés. La même année, la salle
dite de Saint-Charles, qui donna son nom à ce pont, fut achevée par
la libéralité de M. Pomponne de Bellièvre. Les administrateurs
agrandirent encore l'Hôtel-Dieu, en faisant construire, le long de la
rivière, une voûte, sur laquelle, ils élevèrent une salle
nouvelle[424]. Ils obtinrent en même temps la permission de bâtir un
second pont aux limites de leur maison, du côté de l'Archevêché. Ce
pont, qui fut fini en 1634, aboutit d'un côté à la rue l'Évêque, et de
l'autre à un portail construit sur l'autre bord de la rivière, dans la
rue de la Bûcherie; on le nomma _Pont-aux-Doubles_, parce que, dans
l'origine, les gens de pied payoient un double tournois pour y
passer[425]. Ce péage, fixé par des lettres-patentes de Louis XIII,
n'a cessé de subsister qu'au moment de la révolution; les deniers
n'ayant plus cours alors, on payoit un liard pour le droit de passage.
[Note 423: Sur la rive méridionale.]
[Note 424: Voy. pl. 20.]
[Note 425: L'édit portoit aussi _que les gens à cheval paieroient six
deniers_; mais ils n'y ont jamais passé, car il y avoit une barrière
ou tourniquet qui n'en laissoit l'entrée libre qu'aux piétons.]
Les salles dont nous venons de parler furent encore prolongées depuis.
En 1714 on pensa à construire des bâtiments nouveaux, et pour subvenir
à cette dépense, l'Hôtel-Dieu obtint sur les entrées aux spectacles un
droit dont il a joui long-temps[426]. Le Petit-Châtelet lui fut même
adjugé à cet effet en 1724; mais il ne put alors ni depuis mettre à
profit ce don du roi pour accroître ses bâtiments.
[Note 426: Ce droit étoit d'un neuvième.]
Depuis cette dernière époque, il ne reste plus rien à dire de
l'Hôtel-Dieu, sinon qu'il a été successivement dévasté par deux
incendies, dont le dernier surtout avoit causé de grands ravages et
laissé des traces profondes, qui, même après vingt ans, n'étoient
point encore effacées. En 1789, la piété et l'humanité de Louis XVI
lui avoient fait concevoir le projet de faire de grandes améliorations
dans cette maison, et même, dit-on, de faire construire plusieurs
Hôtels-Dieu en différents quartiers de la ville. Une partie de ce plan
avoit déjà commencé à recevoir son exécution.
On a élevé, depuis la révolution, un nouveau portail à l'Hôtel-Dieu,
du côté du parvis[427]. Cette décoration, qu'écrase la masse imposante
du portail de Notre-Dame, mérite cependant d'être remarquée.
L'architecte lui a donné un caractère mixte qui tient des temples et
des monuments consacrés à la bienfaisance et à l'utilité publique; des
croisées en forme d'arcades remplacent, aux deux côtés du péristyle,
les niches qui, dans une église, eussent contenu les statues des
saints patrons, et annoncent les logements et les bureaux nécessaires
à l'entrée d'une semblable maison.
[Note 427: L'ancien portail étoit d'un gothique très-élégant. _Voyez_
la pl. 19, qui offre aussi une vue de l'archevêché, tel qu'il était
dans les temps anciens.]
Une extrême simplicité convenoit à une telle construction, et l'auteur
s'y est assujetti dans toutes les parties. Il ne s'est pas même permis
les cannelures, ornement usité par les anciens dans l'ordre dorique,
et qui le mettent en harmonie avec les triglyphes dont sa frise est
ornée. La sculpture qui doit décorer le tympan du fronton n'est point
encore exécutée.
PARVIS DE NOTRE-DAME.
C'est ainsi qu'est nommée la place qui est devant l'église cathédrale.
Il n'y a pas de doute que ce mot ne vienne de celui de _paradisus_,
dont on se servoit anciennement pour exprimer l'_aire_ ou place qui
étoit devant les basiliques, souvent même le cimetière qui occupoit
cet espace, comme il l'occupe encore dans plusieurs endroits. On
donnoit aussi quelquefois le même nom au cloître qui régnoit autour;
mais il étoit plus particulièrement affecté au _porche_, _vestibule_
ou _portique_ des grandes églises. Il n'étoit pas rare de voir des
autels dans cette première partie de ces édifices sacrés; et c'étoit
là qu'étoient placées les cuves baptismales.
La place dont nous parlons a été successivement agrandie, et
principalement en 1748, lorsqu'on abattit l'église Saint-Christophe,
et qu'on supprima la rue de la Huchette. À cette époque on en baissa
aussi le sol, afin de procurer une descente plus facile à l'église
Notre-Dame, alors au-dessous du niveau de la place, et à laquelle,
dans l'origine, on montoit par un escalier de treize degrés.
On détruisit en même temps une fontaine construite en 1639, devant
laquelle étoit une ancienne statue, dont les symboles singuliers et
équivoques ont fort exercé la sagacité des antiquaires. Elle
représentoit une figure longue et d'un travail très-grossier, qui
tenoit un livre d'une main, et de l'autre un bâton entouré d'un
serpent. Plusieurs ont cru y voir une représentation d'Esculape, dieu
de la médecine; d'autres, celle de Mercure; quelques-uns l'ont prise
pour l'image d'Erchinoald ou Archambauld, qui, dit-on, fit présent à
l'église de son hôtel et de sa chapelle Saint-Christophe. Il y en
avoit qui vouloient que ce fût la figure de Guillaume d'Auvergne,
évêque de Paris, sous l'épiscopat duquel on a cru que le grand portail
de Notre-Dame avoit été achevé. L'abbé Lebeuf a présenté une opinion
plus vraisemblable en disant que cette statue pouvoit bien être celle
de Jésus-Christ, que l'on auroit détachée de l'ancienne église lors de
la reconstruction, et placée par respect en face de la nouvelle.
Jaillot offre aussi ses conjectures, qui ne sont point à dédaigner: il
pense que cette figure étoit une représentation de sainte Geneviève.
«Le visage, dit-il, étoit sans barbe, et ne portoit point les traits
d'un homme; le reste d'un cierge qu'elle tenoit d'une main, un livre
qu'elle portoit de l'autre, sont ses attributs ordinaires; le serpent,
symbole de la santé, en est un nouveau que la reconnaissance a pu
faire donner à l'occasion des guérisons miraculeuses que Dieu avoit
accordées en cet endroit par son intercession; enfin la maladie
personnifiée et foulée à ses pieds annonce la victoire que cette
sainte avoit remportée sur elle.» On doit regretter que cette statue,
qui étoit de plâtre recouvert en plomb, ait été détruite. Elle étoit
également curieuse et par son antiquité et par l'obscurité qui
l'environnoit.
C'étoit dans une maison du Parvis que se tenoient les écoles publiques
avant l'établissement des colléges et de l'université. Elles avoient
d'abord été placées dans le cloître Notre-Dame, à gauche en entrant,
dans un endroit que les anciens titres nomment _tres antiæ_. Mais
comme les chanoines étoient importunés du bruit inévitable que
faisoient les écoliers, il fut convenu, après quelques contestations
entre le chapitre et l'évêque, que les écoles seroient transférées
dans un autre emplacement, et plus près de la maison épiscopale[428].
Elles furent en conséquence établies dans le lieu nommé le _Chantier_,
situé entre le port l'Évêque et l'Hôtel-Dieu.
[Note 428: Past. B., p. 194.--Et D., p. 201.]
L'évêque avoit au Parvis une échelle patibulaire, qui étoit la marque
de sa justice. Piganiol dit qu'il en avoit encore une au port
Saint-Landri; mais c'est une erreur: il a confondu la justice de
l'évêque avec celle du chapitre, à qui ce port appartenoit de temps
immémorial.
Ce fut au parvis Notre-Dame que Bérenger et Étienne, cardinaux et
légats du pape Clément V, firent dresser, le 11 mars 1314, un
échafaud, sur lequel montèrent, après eux, le grand-maître des
Templiers, le maître de Normandie et deux autres frères, pour y
entendre le récit des crimes qu'on imputoit à leur ordre, et la
sentence qui les condamnoit à une prison perpétuelle[429].
[Note 429: On sait que le grand-maître, sommé par le légat de
confirmer les aveux qu'il avoit faits à Poitiers, s'avança sur le bord
de l'échafaud, et y fit à haute voix une rétractation, à laquelle le
maître de Normandie donna son adhésion; ce qui fut cause qu'ils furent
brûlés vifs, le soir même, sur l'île _aux Bureaux_. Voyez page 104.]
MAISON DES ENFANTS-TROUVÉS.
Voici encore une de ces institutions que la charité chrétienne pouvoit
seule imaginer. Dans cette Rome païenne, si fière de sa police et de
ses lois, des pères dénaturés exposoient leurs enfants, et un
gouvernement non moins barbare les laissoit impitoyablement périr. Des
hommes qui exerçoient un métier infâme alloient quelquefois recueillir
ces innocentes victimes, et les élevoient pour les prostituer; on
rencontroit par toutes les nations de ces enfants malheureux, nourris
comme de vils troupeaux, et destinés aux plus exécrables usages.
Non-seulement de telles horreurs étoient tolérées, mais les empereurs
ne rougissoient point de lever un tribut sur ces enfants; et saint
Justin le philosophe ne craint pas de le leur reprocher dans sa
première apologie.
L'Église primitive avoit établi des hospices pour les enfants à la
mamelle et pour les orphelins. Ces asiles, comme tous ceux qu'elle
avoit élevés au malheur et à la souffrance, étoient dirigés par ses
ministres, et sans doute la Gaule possédoit, ainsi que tout le reste
de la chrétienté, de ces pieuses fondations; mais les révolutions
qu'éprouvèrent ces contrées en changèrent la forme: et après
l'établissement des Francs, on trouve, sans pouvoir en démêler
l'origine, que le soin de ces enfants étoit confié aux seigneurs sur
les fiefs desquels ils avoient été abandonnés. Leur zèle fut loin
d'égaler celui des ministres de l'évangile; et dans Paris surtout, où
la misère, la débauche et une plus grande population multiplioient ces
expositions, le mal vint à un tel degré, que l'on sentit la nécessité
de créer un asile pour ces pauvres et innocentes victimes. Ce fut
encore l'Église qui en donna les premiers exemples: l'évêque et le
chapitre de Notre-Dame destinèrent à cet usage une maison située au
bas du Port-l'Évêque[430]; et l'on mit dans l'église même une espèce
de berceau, où l'on plaçoit ces enfants, pour exciter la pitié et la
libéralité des fidèles, coutume qui s'est conservée jusqu'aux temps
qui ont précédé la révolution. Ils étoient alors appelés _les pauvres
Enfants Trouvés de Notre-Dame_; et c'est sous ce nom qu'Isabelle de
Bavière, femme de Charles VI, leur fit un legs de 8 francs, par son
testament du 2 septembre 1431.
[Note 430: Cette maison fut nommée _la Couche_.]
La libéralité du chapitre étoit entièrement gratuite, et faite
uniquement pour _l'honneur de Dieu_, ainsi que le déclarèrent des
lettres-patentes de François Ier données en 1536[431]. Cependant les
seigneurs haut-justiciers, pour s'exempter de contribuer aux frais de
la nourriture et de l'éducation des Enfants-Trouvés, prétendirent,
quelques années après, faire passer cet usage pour une charge de
_fondation faite sous cette condition_, en faveur du chapitre. Le
parlement n'eut aucun égard à ces vaines allégations; et par un arrêt
du 13 août 1552[432], il ordonna que les enfants seroient mis à
l'hôpital de la Trinité, et que les seigneurs contribueroient d'une
somme de 960 livres par an, répartie entre eux à proportion de
l'étendue de leur justice. Toutefois on conserva à Notre-Dame le
bureau établi pour recevoir ces enfants et les aumônes qu'on leur
faisoit.
[Note 431: Reg. du parl.]
[Note 432: _Ibid._]
Un réglement aussi sage et aussi juste n'eut cependant qu'une
exécution imparfaite et momentanée; et ces enfants ne tardèrent pas à
retomber dans l'état de dénûment d'où l'on avoit tenté de les retirer.
Le chapitre de Notre-Dame, toujours touché de compassion pour eux,
offrit encore, pour les recevoir, deux maisons situées au port
Saint-Landri, et ils y furent transférés par un arrêt du 12 juillet
1570. Cependant, malgré tant de précautions prises pour sauver la vie
à ces infortunés, malgré les taxes imposées sur les hauts-justiciers
pour leur procurer les premières nécessités, ils étoient encore dans
un état qui fait frémir l'humanité; et le détail qu'en donne l'auteur
de la vie de saint Vincent de Paule est si horrible, qu'on seroit
tenté de le soupçonner de quelque exagération[433]. C'est à cet homme
apostolique, à cette âme ardente et vraiment chrétienne, que l'on doit
la révolution totale qui se fit dans le sort de ces pauvres enfants,
et l'établissement fixe et durable de cette touchante institution. On
ne peut répéter, sans être attendri jusqu'aux larmes, les paroles si
naïvement éloquentes qu'il adressa aux dames que son zèle avoit
rassemblées pour qu'elles l'aidassent dans les charités qu'il faisoit
à ces petits malheureux. Il en avoit fait placer un grand nombre dans
l'église; et voyant ces femmes chrétiennes déjà émues par ce
spectacle: «Or sus, mesdames, s'écria l'homme de Dieu, voyez si vous
voulez délaisser à votre tour ces petits innocents, dont vous êtes
devenues les mères suivant la grâce, après qu'ils ont été abandonnés
par leurs mères suivant la nature.» Les nobles et pieuses Françaises
ne répondirent à ce discours que par des sanglots; et le même jour,
dans la même église, au même instant, l'hôpital des Enfants-Trouvés
fut fondé et doté.
[Note 433: On les vendoit, dit-il, vingt sous la pièce dans la rue
Saint-Landri; et quelquefois on les donnoit par charité à des femmes
malades par suite de couches, qui s'en servoient pour se débarrasser
d'un lait corrompu.]
Saint Vincent de Paule engagea les dames de la Charité qu'il avoit
établies à se charger du gouvernement des Enfants-Trouvés, qu'il
logea, en 1638, dans une maison à la porte Saint-Victor. Trois ans
après Louis XIII leur assigna 3,000 liv. de rente sur le domaine de
Gonesse, et y ajouta 1,000 liv. pour ceux qui en avoient soin. Leur
zélé protecteur obtint encore de Louis XIV une rente de 8,000 liv., et
la reine Anne d'Autriche lui céda pour eux son château de Bicêtre.
Mais une situation si éloignée de la ville, et l'air trop vif qu'on y
respire, étant nuisibles à ces enfants, on les fit revenir auprès de
Saint-Lazare, où ils rentrèrent sous la surveillance des soeurs de la
Charité. Cependant leur nombre augmenta tellement, que les aumônes et
les revenus devinrent de nouveau insuffisants. Alors le parlement
jugea qu'il étoit nécessaire de changer en une rente annuelle
l'obligation où étoient les seigneurs hauts-justiciers de fournir à
l'entretien des enfants exposés dans leur justice. Cette taxe fut
enfin fixée à 15,000 livres réparties sur eux dans la proportion de
leurs fiefs[434]. On fit à ce moyen l'acquisition, rue du faubourg
Saint-Antoine, d'un grand emplacement et d'une maison, laquelle fut
érigée en hôpital par une déclaration du roi, et unie à l'hôpital
général. Ce ne fut qu'après tant de mutations qu'on put parvenir à un
établissement commode et permanent.
[Note 434: Cette répartition fut faite de la manière suivante: 3.000
l. par an pour toutes les justices dépendantes de l'archevêché; 2,000
liv. pour celle de l'église du chapitre de Paris; 3,000 liv. pour
celle de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés; 1200 liv. pour celle de
l'abbaye de Saint-Victor; 1500 liv. pour celle de l'abbaye de
Sainte-Geneviève; 1500 liv. pour celle du Grand-Prieuré de France;
2,500 liv. pour celle du prieuré de Saint-Martin; 600 liv. pour celle
du prieuré de Saint-Denis-de-la-Chartre; 100 liv. pour celle que
l'abbaye de Tiron a dans Paris; 50 liv. pour celle de l'abbaye de
Montmartre; 100 liv. pour celle du prieuré de Saint-Marcel; 150 liv.
pour celle du chapitre de Saint-Médéric; 100 liv. pour celle du
chapitre de Saint-Benoît; 100 liv. pour celle de l'abbaye de
Saint-Denis.]
Peu de temps après, en 1672, on leur acheta encore une maison vis-à-vis
l'Hôtel-Dieu, et l'on y construisit une chapelle. Ces bâtiments
subsistèrent jusqu'en 1746, qu'on les fit abattre, en même temps que
les églises de Saint-Christophe et de Sainte-Geneviève-des-Ardents, pour
en construire de plus spacieux. On éleva aussi une nouvelle chapelle,
laquelle fut décorée de peintures par Brunetti et Natoire[435]. Nous
n'entrerons dans aucun détail sur cet édifice, dont l'architecture
n'offre ni défaut ni beautés remarquables. La distribution intérieure en
est heureuse, et fait honneur à l'architecte Boffrand, qui fut chargé de
bâtir ce monument[436].