position de cette première basilique des Parisiens. Les uns l'ont
placée dans la Cité, les autres dans les faubourgs; et ceux qui
s'accordent dans l'une de ces deux opinions, se divisent ensuite
lorsqu'il est question de fixer le véritable lieu qu'elle occupoit.
Parmi ceux qui la mettent dans la Cité, quelques-uns croient que sa
situation fut celle de Saint-Denis-du-Pas; ceux-ci veulent qu'elle
s'éleva à l'endroit même où est aujourd'hui Notre-Dame; ceux-là, dans
un lieu voisin, sous le nom de Saint-Étienne. Les partisans de l'autre
système offrent la même variété dans leurs conjectures: les uns
pensent qu'elle étoit à la place où l'on a bâti depuis l'église
Saint-Marcel; d'autres à la Trinité, depuis Saint-Benoît; plusieurs à
Notre-Dame-des-Champs, qui fut ensuite le monastère des Carmélites. Il
n'y a pas moins de contradictions sur son fondateur: on ne sait si
c'est saint Denis ou quelqu'un de ses successeurs, ni lequel de
ceux-ci. Enfin cette obscurité s'est étendue jusque sur l'édifice
actuellement existant, que ces mêmes historiens, toujours divisés,
attribuent à Childebert, au roi Robert, à Erkenrad, évêque de Paris, à
Maurice et Eudes de Sully, deux de ses successeurs.
Depuis que la science et la critique ont fait de véritables progrès,
il n'est plus permis de soutenir des opinions aussi visiblement
fausses que celle par laquelle on a prétendu que, même après la paix
accordée à l'église par Constantin, les évêques avoient eu les siéges
de leurs églises hors des cités, et par conséquent que la cathédrale
de Paris a été autrefois à la place de Saint-Marcel ou de toute autre
église sur la rive méridionale.
Il est également impossible de supposer, avec quelque vraisemblance,
que saint Denis ait fondé un oratoire dans l'enceinte de la Cité; il
est vrai que les actes de ce saint en font mention, ainsi que du
clergé qu'il institua: «_Ecclesiam illis quæ necdùm in locis erat, et
populis illis novam construxit, ac officia servientium clericorum ex
more instituit_[325].» Mais les historiens de la ville et de l'église
de Paris, qui se sont appuyés d'un semblable témoignage, n'ont pas
réfléchi que ces actes n'ont été rédigés qu'à la fin du sixième
siècle, et peut-être plus tard, sur la foi d'une simple tradition, et
l'auteur en convient lui-même: «_Sicut fidelium relatione didicimus._»
Une semblable autorité peut-elle donc balancer celle de tant de
monuments historiques, qui nous apprennent que, jusqu'au commencement
du quatrième siècle, les chrétiens n'ont cessé d'être en butte à des
persécutions qui ne sembloient se ralentir quelques instants que pour
se rallumer avec plus de fureur; que, loin d'avoir des temples
publics, ces premiers fidèles trouvoient à peine des asiles assez
secrets pour se dérober aux recherches de leurs aveugles ennemis? On
sait d'ailleurs que les progrès assez lents que l'Évangile avoit faits
dans les Gaules[326], et dont on ne trouve de monuments remarquables
qu'en 177, dans les actes des célèbres martyrs de Lyon et de Vienne,
furent arrêtés tout à coup par les persécutions nouvelles de
Marc-Aurèle et de Sévère: depuis ce temps, soit que les pasteurs
eussent été tous immolés, soit que la peur eût dispersé le troupeau
des chrétiens, on n'en trouve plus de vestiges jusque sous l'empire de
Dèce, au milieu du troisième siècle. À cette époque, selon Grégoire de
Tours[327], de nouveaux apôtres, au nombre desquels étoit saint Denis,
furent envoyés dans les Gaules. Alors on persécutoit plus que jamais
les chrétiens; et Paris, où l'ardeur de son zèle conduisit ce saint
évêque, étoit, comme toutes les autres villes de cette vaste contrée,
soumis aux Romains, imbu de leurs préjugés et adorateurs de leurs faux
dieux. Étoit-il possible que, dans des circonstances aussi difficiles,
saint Denis pût bâtir sans obstacle une église dans le sein de la
ville et même dans les faubourgs? N'est-il pas plus raisonnable de
croire que, se conformant à cette prudence prescrite par Jésus-Christ
même, laquelle ne permettoit ni de s'offrir au martyre, ni de
l'éviter, et réglant sa conduite sur celle des hommes apostoliques qui
l'avoient précédé, il réunit ses néophytes dans des _cryptes_ ou lieux
souterrains écartés, tant pour les instruire dans la parole de Dieu,
que pour les faire participer aux mystères de la religion? Ainsi, sans
rejeter entièrement cette tradition, qu'il forma une église à Paris,
il faudra l'entendre seulement d'une _assemblée de fidèles_, avec
laquelle il célébra ces mystères augustes. On peut même accorder qu'il
choisit pour cette célébration les lieux où furent depuis
Saint-Marcel, Saint-Benoît et les Carmélites; mais, comme nous l'avons
déjà dit, il faut absolument rejeter l'idée qu'aucune de ces églises
ait été la première cathédrale de Paris.
[Note 325: Hist. de saint Denis, 2e. part. des preuv., p. clxiv.]
[Note 326: Sulp. Sev. hist. lib. II.]
[Note 327: Lib. I, cap. 30.]
Les successeurs immédiats de saint Denis vinrent eux-mêmes dans des
temps non moins orageux[328], et prêchèrent dans des lieux encore
arrosés de son sang. Ce ne fut qu'en 313, lorsque Constantin eut placé
la religion à côté du trône des Césars, et fait restituer aux
chrétiens les biens dont ils avoient été dépouillés, qu'il fut
possible de rebâtir les basiliques ruinées, et d'en élever de
nouvelles. Les évêques de Paris durent profiter d'une circonstance
aussi favorable pour faire construire une église dans la Cité; et l'on
en trouve enfin des indices certains sous l'épiscopat de _Prudentius_,
vers la fin du quatrième siècle[329]. Cette église étoit située sur le
bord de la Seine, à peu près à l'endroit où est la chapelle inférieure
et la dernière cour de l'archevêché; et comme on étoit très-exact à
tourner le _chevet_ ou _rond-point_ de ces édifices vers l'orient,
sans avoir égard à l'alignement des rues, dont le désordre d'ailleurs
alors étoit très-grand, il est probable que le _fond_ de cette petite
église étoit dans la direction du lieu où est située maintenant
l'église de Saint-Gervais.
[Note 328: La persécution, qui s'étoit ralentie un moment après la
mort de Dèce, recommença, plus violente encore, sous Gallus et
Valérius.]
[Note 329: Val. _de Basil_. Paris, cap. I, p. 15. Le premier concile
de Paris fut tenu dans cette ville en 360.]
Sur cette ancienne disposition des rues, il est difficile de rien dire
que de conjectural, et d'indiquer autre chose que ce qui pouvoit être,
d'après la connoissance que l'on a des principaux monuments qui, à
cette époque, existoient dans la Cité. Il faut se figurer qu'alors la
pointe de l'île se terminoit à peu près à l'endroit où étoit autrefois
le pont Rouge; car l'espace appelé le _Terrain_[330] ne s'est formé
que, par succession de temps, des décombres que produisit la
démolition des vieilles églises auxquelles a succédé la cathédrale que
nous voyons à présent. Comme le pont Notre-Dame n'existoit point
encore, il ne pouvoit y avoir une rue qui continuât en _droite ligne_,
à partir du Petit-Pont; mais elle devoit suivre une _diagonale_ pour
arriver à la porte du septentrion, où étoit le Grand-Pont, seule issue
que l'île eût alors de ce côté. Il est facile, d'après cela, de se
faire une idée de la manière dont devoient être tournées les rues
aboutissantes à cette grande rue qui conduisoit d'un pont à l'autre.
Quant aux chapelles et monastères qu'on a vu s'élever de tous côtés au
milieu de cet espace, ils ne doivent point embarrasser, parce que,
jusqu'au règne de Childebert, fils de Clovis, il n'y eut qu'une seule
église à Paris, et déjà ce n'étoit plus la même qui avoit existé du
temps de l'évêque _Prudentius_. Le nombre des habitants de Paris, et
par conséquent des chrétiens s'étant fort augmenté, on en avoit rebâti
une plus grande et plus magnifique au même endroit. Fortunat[331], qui
vivoit peu de temps après, parle des colonnes de marbre, des vitraux
superbes dont elle étoit décorée, de la hauteur de ses voûtes, et
donne à entendre que c'étoit au roi Childebert qu'elle devoit tant de
magnificence.
[Note 330: Le Terrain s'appeloit, en 1258, LA MOTTE AUX PAPELARDS,
_Motta Papelardorum_; en 1343 et 1356, LE TERRAIL, _Domus de
Terralio_. C'étoit encore, au quinzième siècle, un espace inculte qui
se terminoit en pente douce. En 1407, Charlotte de Savoie, seconde
femme de Louis XI, y débarqua, lors de son entrée à Paris, et y fut
complimentée par l'évêque et par le parlement.
Vers le milieu du dix-septième siècle, les habitants de l'île
Saint-Louis, ayant contracté l'obligation de faire revêtir le
_Terrain_ d'un mur de pierres de taille, et voulant rompre ce contrat,
offrirent au chapitre une somme de 50,000 liv., qu'il accepta et
employa à faire construire ce revêtement. On en fit depuis un jardin,
uniquement destiné aux chanoines, et dans lequel ils n'admettoient que
des hommes. Il a été, pendant la révolution, le dépôt des eaux
filtrées de la Seine: depuis il est rentré dans les dépendances de
l'archevêché.]
[Note 331: Fortunat, évêque de Poitiers, et secrétaire de la reine
Radegonde, vivoit dans le sixième siècle. On a de lui un poëme en
quatre livres sur la vie de saint Martin, et diverses autres poésies,
entre autres une pièce de vers intitulée _de Ecclesiâ Parisiacâ_, dans
laquelle ces particularités ont été recueillies. (Voyez Lebeuf, Hist.
du Dioc. de Par., t. I, p. 4.)]
Plusieurs titres incontestables, parmi lesquels il en est un qui
remonte à l'an 860[332], nous apprennent que cette ancienne cathédrale
a d'abord porté le nom de Saint-Étienne. C'est en vain que quelques
érudits ont prétendu qu'il étoit question, dans ces anciens écrits, de
Saint-Étienne-des-Grés, de Saint-Étienne-du-Mont et même de l'abbaye
Saint-Germain-des-Prés, dont ce premier martyr étoit un ancien patron:
il a été prouvé que les deux premières églises n'existoient pas encore
à cette époque, et quant à la troisième, que non-seulement l'église
de Saint-Germain-des-Prés n'a jamais été connue sous le nom de
Saint-Étienne, mais que ce dernier titre ne lui a même jamais été
donné par _adjonction_, tandis qu'on y a joint quelquefois le nom de
Saint-Vincent.
[Note 332: Abbon, lib. II, v. 310. Diplomat., p. 472. Greg. Tur., lib.
VIII ch. 33.]
Toutefois, par un titre qui n'est guère postérieur aux premiers[333],
on voit que cette église étoit composée de deux édifices, dont l'un
étoit la basilique de Notre-Dame, et l'autre celle de Saint-Étienne.
Aussi Grégoire de Tours, parlant de l'incendie qui réduisit en cendres
toutes les maisons de l'île de Paris en l'an 586, dit que _les seules
églises furent exceptées_. Cette pluralité des églises dans la Cité ne
peut s'entendre que des édifices qui en formoient depuis peu la
cathédrale. Saint-Étienne avoit été le premier de ces édifices;
ensuite, suivant l'ancien usage où l'on étoit de bâtir de petites
églises autour des grandes basiliques, il est à présumer qu'on en
avoit élevé une à côté, sous l'invocation de la Vierge. Ce monument
s'étant trouvé trop petit par l'augmentation du nombre des fidèles, on
l'aura rebâti et agrandi sous le règne de Childebert; et c'est alors
sans doute que la basilique nouvelle sera devenue la cathédrale, par
une autre coutume assez fréquente dans ces temps-là, de donner aux
églises neuves qui remplaçoient les anciennes, ou ruinées ou trop
petites, un _vocable_ différent du premier patron. Voilà ce que nous
avons pu recueillir de plus vraisemblable sur la première origine de
Notre-Dame de Paris.
[Note 333: Le testament d'Ermentrude. Voyez Jaillot, t. I, p. 123 et
131.]
Quelles que soient les objections que l'on imagine d'élever contre
cette hypothèse, on ne peut nier du moins que, sans compter un grand
nombre d'autres autorités, il n'existe une charte authentique de
Childebert lui-même, par laquelle il donne la terre de Celle, près
Montereau-Faut-Yonne, à l'église mère de Paris, _qui est dédiée en
l'honneur de sainte Marie_, etc.[334], et que par conséquent cette
église ne fût déjà bâtie sous la première race de nos rois: du reste,
on n'a que des traditions confuses sur les révolutions[335] qu'elle a
pu éprouver jusqu'au moment où elle fit place au monument qu'on voit
aujourd'hui. A-t-elle été rebâtie depuis Childebert par l'évêque
Erkenrad, comme on l'a prétendu? l'abbé Lebeuf est porté à le croire,
et cette opinion n'a rien qui la rende invraisemblable. Il n'en est
pas de même de celle par laquelle on veut établir que l'édifice
actuel, commencé par le roi Robert, fut continué par ses successeurs
jusqu'à Philippe-Auguste, sous le règne duquel Maurice de Sully eut la
gloire de l'achever: non-seulement l'architecture de cette église
n'offre aucun caractère qui puisse la faire attribuer aux siècles qui
ont précédé cet évêque, mais il existe plusieurs témoignages qui
prouvent qu'il le fit édifier dès ses fondements[336]. Toutefois il
est probable que les anciennes fondations avoient été conservées, et
que ce fut sur ces fondations que fut élevé le choeur de l'église
nouvelle[337]. En effet, il est remarquable que cette partie, trop
étroite pour la hauteur et la largeur du monument entier, n'est point
dans l'alignement de la nef, et que celle-ci fait un coude léger.
Cette irrégularité semble être le résultat d'un plan par lequel
Maurice auroit voulu que le portail se trouvât en face de la rue
nouvelle qu'il avoit fait ouvrir, et à laquelle il donna le nom de rue
Notre-Dame, qu'elle porte encore aujourd'hui.
[Note 334: _Hist. eccl._ Paris., t. I, p. 82.]
[Note 335: On lit, dans le Nécrologe de l'église de Paris, qu'Étienne
de Garlande, archidiacre, mort en 1142, y avoit fait beaucoup de
réparations; et l'auteur de l'Éloge de Suger dit que cet abbé de
Saint-Denis fit présent à la même église d'un vitrage d'une grande
beauté. On l'appeloit, vers l'an 1110, _Nova ecclesia_, par opposition
à l'église de Saint-Étienne, qui étoit beaucoup plus ancienne. C'est
dans cette église de Notre-Dame que nos rois avoient coutume de
célébrer le service divin avec le clergé. Un évêque de Senlis, dit une
vieille chronique, étant venu à Paris, en 1041, pour demander une
grâce au roi Henri, _trouva ce prince à la grand messe à Notre-Dame_.
On a aussi des preuves que le roi Louis-le-Jeune y alloit souvent.]
[Note 336: _Speculum hist. ad an. 1177. Hist. eccl. Paris._, t. II, p.
123. _In app. Chron. Sigelb._ Memor. hist.]
[Note 337: L'abbé Lebeuf, t. I, p. 9.]
Ce fut vers l'an 1160 que cet évêque entreprit de faire une seule
basilique des deux églises, et de leur donner une étendue beaucoup
plus considérable du côté de l'occident. Celle de Notre-Dame fut
d'abord abattue jusqu'aux fondements, comme nous venons de le dire, et
l'on éleva sur le champ le nouveau sanctuaire. Ce ne fut qu'environ
cinquante ans après, que la vieille église de Saint-Étienne fut
détruite[338], lorsque l'on commença la construction des ailes,
qu'elle auroit gênée du côté méridional. Une inscription qu'on lit sur
les pierres du portail de la croisée fait foi qu'on travailloit encore
à cette partie de l'église en 1257. Le portail et les chapelles du
côté du nord ne furent achevés que dans le quatorzième siècle, de
manière que cette immense construction fut le résultat de près de
trois siècles de travaux non interrompus. Cependant on n'avoit pas
attendu son entier achèvement pour y réunir les fidèles; et lorsque le
sanctuaire eut été achevé, la simple bénédiction du lieu et des
autels[339] parut suffisante pour y célébrer les saints mystères. La
dédicace solennelle de l'édifice n'a même jamais été faite.
[Note 338: Lebeuf, Hist. du dioc. de Par., t. I, p. 10.]
[Note 339: Le grand autel fut consacré quatre jours après la
Pentecôte, en 1182. (JAILLOT.)]
La forme du plan de cette église est une croix latine, dont les
principales dimensions, dans oeuvre, sont, pour la longueur,
soixante-cinq toises, pour la largeur, vingt-quatre. La hauteur, sous
clef de la voûte, est de dix-sept toises deux pieds. La disposition
générale du plan est grande et noble, les proportions en sont
heureuses, et ce monument gothique passe, avec raison, pour un des
plus vastes et des plus beaux qui existent dans la chrétienté[340].
[Note 340: Voyez pl. 16 et 17.]
La façade, qui fut élevée dès le règne de Philippe-Auguste, est
remarquable par ses sculptures et par son élévation. Elle est terminée
par deux grosses tours, hautes de deux cent quatre pieds; elles sont
carrées, et offrent une largeur de quarante pieds sur chaque
dimension. L'intervalle qui les sépare étant égale à leur diamètre, il
en résulte que la façade entière du portail est de cent vingt pieds.
On communique de l'une à l'autre tour par deux galeries hors d'oeuvre.
Cette façade est percée de trois portes, au-dessus desquelles étoient
rangées, sur une seule ligne, les statues[341] de vingt-sept de nos
rois, dont le premier étoit Childebert, et le dernier Philippe-Auguste.
On y voyoit Pépin-le-Bref monté sur un lion, ce qui étoit un monument de
la victoire éclatante qu'il remporta sur un de ces terribles animaux.
[Note 341: Ces statues colossales avoient quatorze pieds de hauteur.
Elles ont été renversées pendant l'anarchie de 1793.]
Les sculptures placées dans les voussures ogives[342] de ces trois
portes et dans les niches au-dessous, offrent cette multiplicité, cet
entassement d'objets qui fait le caractère de la barbarie gothique. Au
portail du milieu est représenté Jésus-Christ sous plusieurs aspects
avec les apôtres, les symboles des quatre évangélistes, les prophètes
et même les sibylles. Dans les côtés sont figurés les vertus et les
vices sous l'emblème de divers animaux. On y remarque encore une
représentation grossière du jugement dernier, et dans les pilastres
qui séparent ce portail d'avec les deux autres, sont placées deux
grandes statues de femmes, dont l'une est la Foi et l'autre la
Religion.
[Note 342: Le mot _ogive_ vient de l'allemand _aug_, qui signifie
_oeil_, parce que les arcs des cintres, dans les voûtes gothiques,
font des angles curvilignes semblables à ceux des coins de l'oeil,
quoique dans une position différente. _Voussure_ signifie toute sorte
de courbure en voûte.]
Au portail de la tour voisine du cloître, on voit la statue de la
Vierge, celles des prophètes qui l'ont prédite, sa mort, son
couronnement; à droite et à gauche, saint Jean-Baptiste, saint
Étienne, sainte Geneviève, saint Germain, saint Denis, et un roi qu'on
ne peut désigner. Ces figures sont du treizième siècle.
Celles du portail à droite, qui paroissent plus anciennes, offrent une
réunion d'objets encore plus incohérents. La Vierge y figure de
nouveau avec la crèche, les trois mages, des rois, des apôtres, des
évêques de Paris; et parmi ces derniers, saint Marcel, reconnoissable
à sa crosse, à sa mitre et au dragon qu'il a sous les pieds. Toutes
ces sculptures, dont la plus grande partie existe encore, ont éprouvé
de grandes dégradations, ainsi que celles qui ornent les portails des
deux croisées, lesquelles sont à peu près du même style et de la même
composition[343].
[Note 343: Un gentilhomme chartrain, nommé Gobineau de Montluisant, a
donné une explication extravagante des figures de cette façade. Il y
avoit vu une histoire complète de la science _hermétique_, dont il
étoit entêté. Le Père éternel étendant ses bras, et tenant un ange de
chacune de ses mains, représentoit le créateur qui tire du néant le
soufre incombustible et le mercure de vie, figurés par ces deux anges;
le dragon qui est sous les pieds de saint Marcel figuroit la pierre
philosophale, composée de deux substances, la fixe et la volatile; la
gueule du dragon dénote le sel fixe, qui, par sa siccité, dévore le
volatil, désigné par la queue glissante de l'animal, etc., etc. Tout
le reste étoit aussi judicieusement conçu et expliqué.]
On entre par toutes ces portes dans l'église dont la nef et le choeur
sont accompagnés de doubles ailes voûtées, au-dessus desquelles
s'élèvent des galeries spacieuses, et qui règnent tout à l'entour de
l'édifice. Toutes ces constructions sont soutenues par cent vingt
piliers et cent huit colonnes. On compte encore dans ce vaste contour
quarante-cinq chapelles[344].
Les différentes voûtes de cet édifice sont contre-butées à l'extérieur
par un grand nombre d'arcs-boutants de différentes hauteurs, lesquels
opposent leur résistance à l'effort de la _poussée_. Ce moyen,
constamment employé par les Goths, leur ayant permis d'élever à une
hauteur excessive des murs auxquels ils ont conservé peu d'épaisseur,
donne à leur architecture cette apparence de légèreté encore augmentée
par la subdivision infinie de ces faisceaux de colonnes d'un
très-petit diamètre qui composent leurs piliers, et qu'ils ont eu
l'adresse de figurer jusque dans les nervures croisées et intérieures
de ces voûtes.
[Note 344: Voyez pl. 17.]
Quant à l'extérieur, ces piliers sont la plupart terminés en
obélisques. Les pignons[345] en forme de frontons sont évidés au
milieu par des roses[346] à jour, d'un travail très-délicat, et dont
les plus grandes ont quarante pieds de diamètre. Celle qui est du côté
de l'archevêché a été reconstruite en entier sur le même dessin, en
1726, par Claude Pinet, appareilleur, sous les ordres de M. Boffraud,
architecte. On admire les anciens vitraux colorés qui remplissent la
rose du grand portail et celles des croisées. Ils ont été réparés, en
1752, par Pierre Leviel, vitrier, auteur d'un traité sur ce genre de
peinture, que l'on croyoit perdu, et dont il a retrouvé les divers
procédés.
[Note 345: Le _pignon_ est la partie supérieure d'un mur qui a la
forme d'un triangle, et où se termine la couverture d'un comble à deux
égouts.
Les maisons de Paris, comme on peut encore en juger par quelques-unes
des plus anciennes, présentoient sur leur façade, en forme de
_pignon_, le mur qui, dans les constructions modernes, est devenu mur
_latéral_. C'est de là qu'étoit venue cette locution populaire, _avoir
pignon sur rue_, pour exprimer qu'on étoit propriétaire d'une maison.]
[Note 346: C'est, dans une église gothique, un grand vitrail rond avec
croisillon et nervures de pierre, qui forment un compartiment dont la
forme imite celle de la rose.]
Trois galeries en dehors forment, à diverses hauteurs, des espèces de
_ceintures d'entrelas_[347] qui unissent ensemble toutes ces formes
pyramidales, et rassurent l'oeil sur leur solidité, en même temps
qu'elles présentent, par la richesse et la variété de leurs ornements,
une heureuse opposition avec le _lisse_ des murs et des contreforts.
La première est placée au-dessus des chapelles, la deuxième surmonte
les galeries de la nef et du choeur, et la troisième règne autour du
grand comble. Celle-ci, par sa disposition, sert pour faire
extérieurement la visite de l'église, et contribue à sa conservation
en facilitant la conduite et l'écoulement des eaux pluviales, ce qui
s'opère par une multitude de canaux et de gouttières qui les font
parvenir jusqu'au pied de l'édifice. La charpente, qui a trente pieds
d'élévation, est en bois de châtaignier.
[Note 347: Ce sont des ornements composés de _listeaux_ et de
_fleurons_, liés et croisés les uns avec les autres. Le _listeau_ est
une petite moulure carrée et unie qui accompagne ou couronne une autre
moulure plus grande, ou qui sépare les cannelures d'une colonne ou
d'un pilastre. Les _fleurons_ sont des feuilles ou fleurs dessinées de
caprice et sans imitation de la nature, entrelacées quelquefois de
figures humaines et d'animaux, soit en entier soit en partie.]
Lorsqu'il s'agit d'un monument aussi célèbre, on ne doit négliger
aucun des détails qui semblent intéressants. Avant que le choeur eût
été orné d'une décoration moderne, il étoit chargé de sculptures
gothiques représentant, du côté intérieur, l'histoire de la Genèse.
Elles avoient été exécutées en 1303, aux frais du chanoine Fayet.
Celles de l'extérieur, qui existent encore, offrent toute la suite du
Nouveau Testament. Autrefois on lisoit au bas les noms de _Jean Ravy_
et _Jean Bouthelier_ son neveu, maçons de Notre-Dame; ce dernier avoit
achevé ces ouvrages en 1351.
Il faut encore remarquer la ferrure des deux portes latérales de la
façade. Elle est composée d'enroulements exécutés en fonte de fer,
dans un style d'ornements qui rappelle le goût grec du Bas-Empire; ce
qui peut faire présumer que ces pentures, travaillées en arabesques
très-légères, et ornées de rinceaux[348] et d'animaux, ont été
enlevées de quelque autre monument, et appliquées à celui-ci. Cette
conjecture prend plus de force si l'on observe que ces pentures ne
sont point pareilles, et que ni la porte du milieu ni les portes des
croisées ne présentent rien de semblable ou d'analogue. On les
attribue cependant à un célèbre serrurier nommé _Biscornet_.