_pourtant_ fut mis à la question où il se montra fort constant, et
devant fit cette prière en latin tout haut: _Jesu-Christe, fili Dei
vivi, qui passus es pro me, miserere mei et fac ut sufferam patienter
tormentum hoc quod mihi præparatum est, quod merui et majus adhuc_;
ATTAMEN TU SCIS, Domine, quòd mundus sum et innocens ab hoc peccato».
«Ce qui signifie: Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, qui avez souffert
pour moi, ayez pitié de moi, et faites que je souffre avec patience le
tourment qui m'est préparé; je l'ai mérité et un plus grand encore;
_cependant vous savez_, Seigneur, que _je suis pur et innocent_ du
péché qu'on m'impute. Après cette prière étant tiré, il ne jeta aucun
soupir ni plainte de douleur: seulement réitéra cette prière: _Jesu
Christe, fili Dei vivi_, etc.». (Journ. d'Henri IV, t. II, page 168.)]
[Note 255: À l'égard du père Guignard, le procureur général avoit
conclu de même au bannissement, «et il y a grande apparence, dit le
même de l'Étoile, que _s'il ne fût venu à mauvaise heure_, comme on
dit, il en auroit été quitte pour cela.» (_Ibid._) Il étoit assez
fâcheux sans doute pour des jésuites, qui ne pouvoient choisir ni
deviner la _bonne heure_ du parlement, d'être pendus pour être venus à
_sa mauvaise heure_.]
[Note 256: Compte rendu au public des comptes rendus aux divers
parlemens, etc., t. II.]
Mais supposons même un instant coupables ces deux religieux, dont le
témoignage uniforme de tous les historiens, les interrogatoires
juridiques du régicide, leurs propres interrogatoires, le caractère
connu de leurs juges, les formes rapides et violentes de la procédure
élevée contre eux, tout, jusqu'aux pièces de conviction et aux motifs
dérisoires de leur condamnation, rend l'innocence plus évidente et
plus claire que la lumière du jour: étoit-il raisonnable de rendre la
société des jésuites responsable du crime de deux de ses membres, de
l'envelopper tout entière dans leur ruine; et une sorte de pudeur ne
devoit-elle pas empêcher le parlement de concevoir même l'idée d'une
aussi monstrueuse injustice? Non-seulement il put en concevoir l'idée,
mais encore la consommer. Un arrêt qu'il rendit chassa de France tous
les jésuites, comme _complices_ du père Guéret, auquel, peu de jours
après, ce même parlement ouvrit les portes de sa prison, pour n'avoir
pu lui découvrir ni crime ni accusateur. Tel fut le dénoûment de cette
intrigue qu'on ne sait comment qualifier, qui affligea et déconcerta
tous les gens de bien, même parmi ceux qui n'aimoient pas les
jésuites; qui fut la joie, le triomphe et en partie l'ouvrage des
sectaires protestants[257], qui montre à tous les yeux, et plus
clairement qu'on ne l'avoit pu voir encore, quel étoit l'esprit
_parlementaire_, et s'il n'étoit comprimé, de quels dangers il
menaçoit la monarchie et la religion.
[Note 257: Mém. de du Plessis, t. II, p. 500.--Journal de Henri III,
t. V, p. 424.]
La pyramide fut élevée, «et ès diverses faces furent gravées diverses
inscriptions à l'opprobre des jésuites.... Car ceux qui inventoient
les plus satiriques et poignantes contre leur société, étoient les
_mieux venus_ de ceux qui _avoient pris la direction de cet
ouvrage_[258].» C'est-à-dire des magistrats.
[Note 258: Dupleix, Hist. de Henri-le-Grand.]
Cependant quelle étoit l'opinion de Henri IV sur tous ces actes si
violents et si passionnés de son parlement? Considéroit-il
effectivement les jésuites comme ses ennemis? Appuyoit-il ces mesures
que l'on sembloit prendre pour sa sûreté et pour rendre sacrée et
inviolable aux yeux des peuples la personne des rois? En 1762, lorsque
le parlement _philosophe_ acheva si heureusement ce qu'avoit commencé
le parlement _ligueur_[259], on produisit comme extrait de ses
registres un édit de ce roi, qui confirmoit l'arrêt de bannissement
porté en 1595 contre la compagnie de Jésus, et apposoit ainsi le sceau
de l'autorité royale au grand et mémorable jugement qui avoit été
rendu à l'égard de cette compagnie; mais l'apologiste des jésuites
déjà cité[260] prouva, de manière à couvrir d'une éternelle confusion
ceux qui faisoient valoir une semblable pièce, que cet édit avoit été
inconnu à tous les écrivains qui ont pu et dû le connoître; inconnu
aux historiographes de Henri IV, à ses ministres, à ses ambassadeurs,
à ses négociateurs dans les cours étrangères, aux magistrats, gens du
roi et parlements qui ont dû l'enregistrer; inconnu au chancelier de
France qui auroit dû le dresser, le sceller et l'expédier, inconnu au
pape qui devoit s'y intéresser si vivement, inconnu aux jésuites qu'il
proscrivoit et au roi lui-même qui l'avoit rendu; que, considéré en
lui-même, il étoit contradictoire dans le fond, et choquoit tous les
caractères de la législation; qu'il étoit irrégulier dans sa forme,
barbare dans son style, ridicule par son orthographe, évidemment faux
par sa date et par les variantes des différents textes qui en ont été
produits; enfin que de toutes les impostures historiques et
politiques, et de toutes les pièces fabriquées, il n'y en eut jamais
de plus grossière et de plus impudente.
[Note 259: C'est-à-dire leur entière destruction projetée dès le
premier moment de leur existence, préparée par les efforts combinés de
toutes les sectes de la prétendue réforme, hautement provoquée depuis
et même prédite par les jansénistes et par tous les suppôts de la
moderne philosophie.]
[Note 260: Compte rendu déjà cité.]
Mais si Henri IV n'a point confirmé cet arrêt, l'a-t-il approuvé? Nous
trouvons que le 14 janvier 1595, c'est-à-dire peu de jours après le
départ des jésuites, M. de Villeroi, ministre du roi, écrivit une
longue lettre à d'Ossat[261], alors chargé d'affaires de la cour de
France à Rome, dans laquelle, lui rendant compte de tous ces
événements, il lui explique les motifs qui ont engagé le roi _à
souffrir l'exécution de l'arrêt_; et ces motifs, nous les ferons
connoître toute à l'heure. Le 31 du même mois, d'Ossat, répondant au
ministre, lui fait un récit détaillé de ce qui s'est passé dans
l'audience qu'il a obtenue du Pape à ce sujet, audience dans laquelle
le pontife se montre très-instruit du fond de l'affaire et fort
affligé de la conduite inique du parlement; et sur les paroles assez
vives que lui adresse à cette occasion Sa Sainteté, M. d'Ossat ne peut
dire autre chose sinon qu'_à tout événement_, si le parlement avoit
_excédé_ en quelque chose, _ce ne seroit point la faute du roi_. Puis
il prouve que, dans la circonstance présente, il est plus sage et plus
utile pour la cour de Rome de prendre en _bonne part_ ce qui s'est
passé, que «de se mettre en nécessité d'en demander réparation, et en
danger plus certain de _ne l'avoir jamais_...., et corroborer de plus
en plus le SCHISME qui n'est déjà _que trop avancé_[262].»
[Note 261: Depuis le cardinal d'Ossat.]
[Note 262: Lettres du cardinal d'Ossat., 16 et 17.]
L'ambassadeur de France n'a point d'autre réponse à faire aux
ministres du saint Père, lorsqu'ils reviennent avec lui sur ce fâcheux
événement, que de leur faire part de cette lettre de M. de Villeroi,
dans laquelle celui-ci «rejette la résolution et exécution dudit
arrêt, principalement _sur la force et nécessité du temps et des
choses_ qui n'avoient permis d'en user autrement[263].»
[Note 263: _Ibid._ Lett. 23.]
Sur les plaintes _modestes_ que lui porte le général des jésuites de
cet injuste arrêt, que répond-il encore? «Qu'il en étoit marry, mais
qu'il pouvoit l'assurer que _le roi n'y avoit aucune part_;» puis il
ajoute, et ceci est très-remarquable: «Que la cour du parlement
faisoit des arrests _sans en demander congé ni advis_ à Sa Majesté; et
quand le roi eût été dans Paris même, il _n'en eût rien sçu_ avant que
ledit arrest eust été donné: _beaucoup moins l'avoit-il pu sçavoir_ en
étant loin, et en un siége[264].» Du Perron confirme dans une autre
occasion ce qu'avoit dit d'Ossat, que le bannissement des jésuites _ne
provenoit d'aucune impulsion de Sa Majesté_[265]. Le duc de
Luxembourg, ambassadeur à la cour de Rome quelques années après, fait
de même tous ses efforts pour persuader au pape que le roi n'avoit
aucune part aux arrêts portés contre les jésuites; enfin, l'année même
de leur bannissement, on propose à Henri IV un jésuite pour légat en
France[266]: il l'accepte volontiers. Ce jésuite meurt l'année
suivante; le roi se montre très-sensible à sa perte, et lui fait
rendre après sa mort des honneurs qui témoignent l'estime singulière
qu'il en faisoit[267].
[Note 264: _Ibid._ Lett. 118.]
[Note 265: Dupleix, Hist. de Henri-le-Grand.]
[Note 266: Le jésuite Tolet.]
[Note 267: Ce monarque ordonna, en 1596, qu'on fit par toutes les
villes de son royaume, un service solennel pour le repos de l'âme, du
jésuite Tolet; et il assista lui-même à celui qui fut fait dans la
cathédrale de Rouen, où il étoit alors.]
Quels motifs pouvoient donc déterminer un prince qui, dans la bonne et
la mauvaise fortune, avoit constamment montré tant de pénétration
d'esprit et de force de caractère, à souffrir que, contre sa volonté,
et même contre ses propres affections, une injustice aussi criante fût
consommée dans ses états, par des gens qui n'avoient d'autre pouvoir
que celui que ses prédécesseurs et lui-même leur avoient concédé, et
qui ne pouvoient légitimement l'exercer qu'avec leur bon plaisir et
sous leur protection? On a déjà pu voir par les diverses paroles
échappées aux ministres et aux agents de Henri, à quel point
l'embarrassoit ce parlement, si long-temps le foyer de la révolte et
des guerres civiles; et qui, dans ces premiers moments où la paix
venoit d'être faite entre le roi et ses sujets, demeuroit encore le
point de ralliement de tous les mécontents, c'est-à-dire, tout à la
fois des impies et des fanatiques. D'un côté, abusant lâchement de
cette situation périlleuse où se trouvoit encore _son maître et
seigneur_, il rendoit des arrêts, _sans lui en demander congé ni
advis_, sans daigner même _lui en donner connoissance_; de l'autre, si
Rome eût osé se plaindre, il levoit l'étendard du SCHISME qui _n'étoit
déjà que trop avancé_. La politique exigeoit donc que son insolence
fût soufferte, et l'abus qu'il faisoit de son pouvoir, toléré; et les
considérations qui faisoient différer au roi le rappel des jésuites,
sont très-bien présentées par l'historiographe déjà cité:
«premièrement, dit-il, il ne le pouvoit, sans annuler l'arrêt donné
_fraîchement_ par son parlement, ce qui eût semblé _alors_ injurieux;
et avec le temps qui _donne diverses faces aux affaires_, l'action en
pouvoit être moins odieuse. En second lieu, le roi étant aux prises
avec l'Espagnol, ne se pouvoit passer du service de ses subjets
religionnaires, lesquels, déjà outrés de sa conversion, _l'eussent
abandonné_, s'il eût rappelé les jésuites.... Par une troisième
considération, le roi craignoit d'offenser la reine d'Angleterre,
l'alliance de laquelle lui étoit grandement nécessaire; mais après
avoir mis fin aux guerres étrangères, rangé le Savoyard à la raison,
étouffé la conjuration du maréchal Biron, renouvelé son alliance avec
les Suisses, fermement établi la paix en son royaume, et le roi
d'Écosse ayant succédé à la couronne d'Angleterre, il se résolut
_facilement_ à rappeler les jésuites[268].»
[Note 268: Dupleix, Hist. de Henri-le-Grand.]
«C'est alors en effet que, véritablement maître dans son royaume,
connoissant l'INNOCENCE des jésuites et les services qu'ils rendoient
à l'Église[269];» «sachant que le commun désir des catholiques étoit
de les revoir, leur absence n'ayant servi qu'à mieux faire connoître
le _bien et le profit de leur présence_[270]; cédant à son propre
désir et à ce voeu général exprimé par ce qu'il y avoit de plus grand
dans le royaume. Car il y avoit peu de princes officiers de la
couronne et seigneurs catholiques qui ne contribuassent leur
recommandation en faveur des jésuites[271].» C'est alors, disons-nous,
que ce grand roi ordonna le rappel tant désiré de cette illustre
société; et cet acte éclatant de justice et de haute et prévoyante
politique, il le fit, «malgré les artifices d'_aucuns de ce grand
sénat_ qui avoient _une étrange aversion_ au rappel des jésuites.....
malgré les libertins et les religionnaires qui _faillirent en forcener
de rage_[272].» Cet oeil si perçant et si sûr avoit su pénétrer tout
ce qu'il y avoit de profond et d'admirable dans la législation des
jésuites qu'il considéroit comme le chef-d'oeuvre de la politique
chrétienne[273]; et jamais il n'y eut d'apologie plus énergique et
plus éloquente de cet institut, que la réponse à jamais mémorable
qu'il fit aux remontrances que le parlement osa lui adresser au sujet
de son rétablissement, par l'organe de son premier président, M. de
Harlay. Henri IV y prouve par des paroles aussi pleines de franchise
et de vie que celles de l'orateur du parlement étoient embarrassées et
captieuses, l'innocence, le désintéressement, l'humilité, la pureté
des moeurs, la charité, le dévouement, l'habileté des jésuites, leur
fidélité envers le roi, d'autant plus grande qu'ils étoient plus
fidèles envers l'Église de Dieu; combien étoient vils et odieux les
motifs de la jalousie qui animoit contre eux leurs ennemis et leurs
rivaux; combien étoit excellente leur règle monastique, ayant en
elle-même tous les caractères qui pouvoient en assurer l'utilité, la
force et la durée; et à travers cette noble et vigoureuse réponse,
perce un mépris assez grand pour ces gens de robe qui pouvoient
s'honorer en remplissant leur charge, laquelle étoit de rendre la
justice, et qui se rendoient en effet méprisables en se mêlant de
faire les politiques: «J'ai toutes vos conceptions et services en la
mienne, leur dit-il; mais vous n'avez pas la mienne en la vôtre. Vous
m'avez proposé des difficultés qui vous semblent grandes et
considérables, et n'avez cette considération que tout ce qu'avez dit,
a été pesé par moi, il y a huit ou neuf ans; _vous faites les
entendus_ en matière d'état; et vous n'y entendez non plus que moi à
rapporter un procès[274].»
[Note 269: Choisy, Hist. de l'Égl., 1743, in-4º, t. X, liv. 31, ch.
4.]
[Note 270: Dupleix, Hist. de Henri-le-Grand.]
[Note 271: _Ibid._]
[Note 272: _Ibid._]
[Note 273: Il disoit, en parlant des fondations faites en faveur de la
société, «que les fondateurs auroient de la joie, s'ils revenoient au
monde, de voir faire un si bon emploi de leurs biens. Ils ont _de
bonnes lois_, ajoutoit-il, parlant encore des jésuites à ses ministres
assemblés; laissons-les vivre selon leur règle, et qu'on ne me parle
plus d'y rien changer.» (Vie du père Cotton, liv. II.)]
[Note 274: C'est dans ce discours qu'il déclara que tant s'en falloit
qu'un jésuite eût trempé dans le projet d'assassinat de Barrière, que
ce fut un jésuite qui l'_avertit de son entreprise_; et qu'un autre
assura ce misérable qu'il seroit _damné_, s'il osoit l'entreprendre,
etc. Enfin lorsque les jésuites vinrent apporter aux pieds de leur
bienfaiteur l'hommage de leur vive reconnoissance, voici le discours
que leur tint ce grand roi: nous le rapportons en entier sans y
changer un seul mot.
«L'assurance suit la confiance, dit Henri IV; je me _confie en vous_,
assurez-vous de moi; avec ce papier (le catalogue des colléges qu'ils
tenoient de sa munificence), je reçois les coeurs de toute votre
compagnie, et avec les effets, je vous témoignerai le mien. J'ai
toujours dit que ceux qui craignent et aiment bien Dieu, ne peuvent
faire que bien, et sont _toujours les plus fideles à leur prince_.
Nous nous sommes _détrompés_; je vous estimois _autres que vous
n'êtes_, et vous m'avez trouvé _autre que vous ne m'estimiez_. Je
voudrois que _c'eût été plus tôt_, mais il y a moyen de récompenser le
passé: _aymez-moi, car je vous ayme_.» (Matth., panégyr. de Henri
IV.)]
La pyramide, ce monument que _l'impudence_ et _la malignité_ avoient
consacré[275], que le parlement avoit fait élever aux dépens des
jésuites dont il avoit confisqué les biens, fut renversée par ordre de
ce grand roi; elle le fut en plein jour, malgré les alarmes hypocrites
des ennemis des jésuites, qui, affectant de craindre un soulèvement
populaire, conseilloient de ne l'abattre que la nuit[276], «et la
gloire du rappel des jésuites, dit Mézeray lui-même, résulta de
l'ignominie de leur bannissement.»
[Note 275: Ces expressions, nous les empruntons à un membre même de la
magistrature, le président de Grammond: _pyramidam dirui mandat_,
vetus in jesuitas monumentum procacitate respersum et satirâ. (_Hist.
gall._, p. 107.)]
[Note 276: Le père Cotton, confesseur du roi, qui vit l'artifice
«soutint que la pyramide devoit être démolie pendant le jour, disant
tout haut que Henri IV n'étoit point _un roi de ténèbres_». (Journal
de Henri IV, t. III.) Son avis prévalut comme le plus judicieux: le
pilier «fut renversé en plein jour, au mois de mai, par le lieutenant
civil Miron, envoyé pour ce sujet par Sa Majesté.» (Mém. de Sully,
liv. XX).]
N'ayant pu empêcher la destruction de la pyramide, les mécontents
voulurent du moins en conserver l'image, et recueillir surtout les
inscriptions[277] dont elle étoit chargée. On en reproduisit donc
l'estampe gravée depuis long-temps; et les calvinistes ainsi que les
magistrats en ornèrent à l'envi leurs cabinets, jusqu'à ce que le roi,
«pour oster du tout la mémoire à l'advenir de ce pilier, en envoya
enlever la planche de cuivre chez l'imprimeur Leclerc, qui l'avoit
faite dès l'an 1595[278].»
[Note 277: L'auteur de l'_Histoire physique, civile et morale de
Paris_, rapporte exactement dans son livre (t. III, p. 420) toutes ces
longues et fastidieuses inscriptions, où la même idée est répétée
jusqu'au dégoût; et cette idée n'est pas autre chose que l'expression
d'une haine contre les jésuites, furieuse jusqu'au délire. Au reste,
dans tout ce que sa propre rage a pu inspirer à cet écrivain contre
ces religieux, il n'y a pas un mot qui ne soit une bévue, un mensonge
ou une calomnie; et cependant, telle est la puissance de la vérité,
qu'à l'occasion du supplice du père Guignard, il ne peut s'empêcher
d'avouer que le parlement poussa la rigueur _jusqu'à l'iniquité_. (T.
III, p. 418.)]
[Note 278: Mercure françois, an 1605.]
C'est d'après une de ces gravures devenues extrêmement rares que nous
donnons ici la représentation exacte de ce monument. L'architecture en
est singulière: l'édifice s'élevoit sur un plan carré d'ordre ionique;
il étoit composé, sur chacune de ses faces, de deux pilastres, avec
entablement et fronton, une attique, un second fronton, quatre
acrotères ornés de figures, et une aiguille en pierre surmontée d'une
croix[279]. Cette construction, dans laquelle on reconnoît le goût
déjà corrompu de ce temps-là, n'offre aucun caractère décidé; elle
est, comme tous les monuments de la même époque, surchargée
d'ornements, et composée de parties incohérentes.
[Note 279: Voyez pl. 25.]
ÉGLISE ROYALE ET PAROISSIALE
DE SAINT-BARTHÉLEMI.
Cette église, qui étoit située vis-à-vis le Palais, dans la rue qui
porte son nom, est une de celles qui servent à faire connoître, par
leur situation et leurs dépendances, l'ancien état de la Cité et même
de la ville de Paris. Son origine remonte jusqu'aux rois de la
première race, ce qui est prouvé par un fragment d'un auteur anonyme,
lequel écrivoit sous le roi Robert[280]. Cet auteur nous apprend
qu'elle avoit été _anciennement_ bâtie par nos rois, et comme le mot
_antiquitùs_ qu'il emploie ne peut être entendu que d'une longue suite
d'années, et même de plusieurs siècles, MM. Jaillot et Lebeuf en ont
conclu avec raison qu'elle existait avant les rois de la seconde race.
[Note 280: Duch. t. III, p. 344.--Dubois, t. I, p. 547.--Ann. Bened.,
t. III, p. 719.]
Une autre particularité que l'on trouve dans le même anonyme, c'est
que «les fidèles, de même que les rois, y avoient fait transporter les
reliques et corps de plusieurs saints, pour enrichir, ainsi qu'il
convenoit, une chapelle _royale_.» Or, un grand nombre de témoignages
ne permettant pas de douter qu'il n'y ait eu, dès les premiers temps,
un palais dans la Cité, ce passage porte à croire que cette église en
étoit la chapelle; et sans doute elle avoit pris le nom de
_Saint-Barthélemi_, à l'occasion de quelques reliques de ce saint
qu'on y avoit apportées de l'Orient sous le règne de Clovis ou de
Childebert, comme on peut le conjecturer d'un passage de Grégoire de
Tours.
Cette chapelle étoit desservie par des chanoines: outre les biens dont
ils jouissoient par la libéralité de nos rois, ils avoient encore, sur
le chemin de Saint-Denis, un oratoire sous le titre de _Saint-Georges_,
avec un terrain assez considérable qui l'environnoit, et dont une partie
leur servoit de cimetière. Cet oratoire, qui prit depuis le nom de
_Saint-Magloire_, ne se trouva renfermé dans la _ville_ que lors de
l'enceinte que fit faire Philippe-Auguste.
Vers l'an 963, ou, selon d'autres, en 965, il arriva qu'un évêque
d'Aleth[281] et plusieurs autres prêtres et religieux transportèrent à
Paris un grand nombre de reliques, qu'ils vouloient soustraire aux
insultes des Normands, qui ravageoient alors l'Armorique. Parmi ces
reliques étoit le corps de saint Magloire: Hugues Capet, à cette
époque duc de France, les fit solennellement déposer dans la chapelle
de Saint-Barthélemi. La guerre étant terminée, chacun de ces exilés
voulut s'en retourner dans son pays avec son trésor; Hugues, qui n'y
consentit qu'à regret, obtint d'eux, pour prix de l'hospitalité qu'il
leur avoit accordée, le corps entier de saint Magloire, et quelques
autres parties des corps saints qu'ils avoient apportés. Il conçut
aussitôt le projet d'agrandir cette chapelle, et d'y fonder une
abbaye, pour honorer davantage des reliques aussi précieuses. Ce
projet ne tarda pas à être exécuté; un monastère fut bâti, et aux
chanoines il substitua des religieux de la règle de Saint-Benoît. Ces
moines entrèrent également en possession de l'oratoire Saint-Georges,
auquel le pieux fondateur ajouta encore de nouvelles concessions de
terres, et l'église fut dédiée sous le titre de _Saint-Barthélemi_ et
_Saint-Magloire_; mais le nom de ce dernier saint, beaucoup plus
célèbre que l'autre, ayant bientôt prévalu parmi le peuple, pendant
près d'un siècle elle ne fut appelée que l'église de Saint-Magloire.
Tous ces faits sont également constatés par l'écrivain anonyme déjà
cité.
[Note 281: _Voyez_ la note, page 85.]
Les religieux de Saint-Benoît restèrent dans cette abbaye jusqu'en
1138, que, s'y trouvant trop resserrés, ils se transportèrent avec
leurs reliques dans leur chapelle de Saint-Georges, qu'ils avoient
fait reconstruire, augmenter, et qu'ils consacrèrent sous le titre de
l'autre saint. Alors l'église de la Cité reprit son ancien nom de
Saint-Barthélemi, et devint une paroisse soumise au patronage des
moines de Saint-Magloire, qui nommoient à la cure, et en outre y
plaçoient un de leurs membres en qualité de prieur. Ils jouirent de ce
droit jusqu'en 1564, que le titre abbatial fut supprimé, et l'abbaye
réunie à l'évêché de Paris.
À l'exception des dépendances de la Sainte-Chapelle, tout l'enclos du
Palais étoit dans la juridiction de cette paroisse, qui s'étendoit
d'ailleurs depuis la rue de la Barillerie jusqu'au pont Neuf.
Au quatorzième siècle, l'église, presque ruinée, avoit été réparée,
par un accord fait entre le curé et les religieux; depuis elle a été
agrandie à diverses reprises, et reconstruite presque en entier dans
les années qui ont précédé la révolution[282].
[Note 282: Sur le terrain de cette église, démolie peu de temps après,
on avoit bâti une salle de spectacle, connue sous le nom de _Théâtre
de la Cité_. Elle a été depuis changée en une vaste maison habitée
maintenant par des particuliers.]
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-BARTHÉLEMI.
TABLEAUX.
Le Mariage de sainte Catherine, par _Loir_; sainte
Geneviève, saint Guillaume et saint Charles Borromée, par
_Hérault_.
SCULPTURES.
De chaque côté du portail, saint Barthélemi et sainte
Catherine, par Barthélemi _de Mélo_.
TOMBEAUX.
Dans cette église avoient été enterrés: Claude Clersellier,
savant philosophe cartésien, mort en 1684. Sur son tombeau
étoit représentée la Religion; à ses pieds un génie, entouré
d'instrumens de mathématiques, tenoit entre ses mains une
tête de mort qu'il regardoit attentivement. Ce monument
avoit été exécuté par le même Barthélemi _de Mélo_.
Louis Servin, avocat général au parlement de Paris, célèbre
dans l'histoire de cette cour, et qui mourut en 1626 aux
pieds de Louis XIII, tenant son lit de justice, au moment
même où il faisoit à ce prince des remontrances sur quelques
édits bursaux.