jours moins agités, et pour ses propriétés des garanties et une
protection dont, jusqu'alors, lui seul avoit été privé. Il put, de
même que les autres membres de la société, conserver ce qui lui
appartenoit, et opposer avec succès, aux nouveaux envahissements que
l'on tenta contre lui, ses titres et ses priviléges. Or, dans cet
espace de quelques lieues sur lequel ont été successivement tracées et
élevées les diverses enceintes de Paris, et qui s'est couvert aussi
par degrés d'un si grand nombre d'édifices et d'une population,
jusqu'au temps où nous vivons, toujours croissante, les évêques et les
abbés avoient beaucoup de possessions, et eurent plus à combattre que
partout ailleurs pour maintenir leurs droits sur un coin de terre que
la multitude des habitants d'une ville devenue capitale du royaume,
leur disputoit, pour ainsi dire, pied à pied; et ces droits, ils
surent cependant les abandonner, selon que l'exigeoit l'intérêt
public, auquel il est rare qu'ils n'aient pas toujours sacrifié leurs
propres intérêts.
Par exemple les évêques de Paris possédoient, comme les autres
prélats, des terres autour du siége de leur église, dans un temps où
cette ville étoit presque tout entière renfermée dans la Cité, et où
il étoit impossible de prévoir l'agrandissement immense qu'un jour
elle devoit recevoir. Sous le règne de Louis-le-Jeune, une partie de
ces propriétés, situées au couchant de la _ville_, étoit désignée sous
le nom de _Culture-l'Évêque_, et prenoit naissance aux limites de
l'ancien et du nouveau bourg Saint-Germain-l'Auxerrois. Dans ces
terres, qui étoient devenues de la nature des fiefs, l'évêque, sous la
seule condition de l'hommage et des redevances féodales, avoit presque
tous les droits d'un souverain, haute et basse justice, propriété des
serfs, perception de certains impôts, pouvoir de donner des terres à
cens, d'établir des arrière-fiefs, etc.
Les monastères fondés dans les environs de la ville avoient
également des propriétés dans les terrains ou cultures qui, de tous
côtés, entouroient son enceinte; et, comme nous l'avons dit, les
abbés, affranchis de la juridiction de l'_ordinaire_, étoient, ainsi
que les évêques, maîtres absolus dans ces propriétés, et vassaux
immédiats de la couronne. Ils donnoient, comme propriétaires de
fiefs, les terres dépendantes de leurs abbayes à cens ou à rentes,
sous la condition d'y faire des cultures ou d'y élever des
bâtiments; et c'est ainsi que s'étoient formés les bourgs
Saint-Germain-des-Prés, Saint-Germain-l'Auxerrois, Saint-Marcel,
etc. Dans l'intérieur, des monastères avoient été aussi fondés,
dotés et soustraits également à la juridiction épiscopale. Il
résultoit, de cet état de choses, une foule de droits, de
prérogatives, de prétentions opposées, que l'on a peine à concevoir,
et dont cependant les traces se sont conservées jusqu'à nos jours.
Les évêques défendoient leurs priviléges contre le roi, les moines
contre l'évêque. À mesure que la ville s'étendoit, les droits de
_censives_ étoient réclamés sur les divers territoires qu'on y
faisoit entrer; le roi n'obtenoit rien que par transaction, soit des
couvents, soit des prélats, et ne devoit en effet rien obtenir que
de cette manière; si une chapelle se trouvoit placée dans
l'arrondissement d'un monastère, et que les besoins du culte ou tout
autre considération portât à l'ériger en paroisse, les moines, et
cela étoit juste encore, conservoient le droit de nommer à la cure;
ils ne cédoient point ce droit, même lorsqu'ils abandonnoient, de
leur propre mouvement, leur église pour quelqu'autre demeure qui
leur sembloit plus convenable, fût-ce l'extrémité opposée de la
ville; ces droits de patronage, trop souvent exercés par des
laïques, se transmettoient, se cédoient par vente ou par échange; on
les obtenoit même lorsqu'une église étoit bâtie sur une terre
accordée _avec amortissement_[234], et c'est ainsi que se sont
établies les diverses censives qui existoient dans la Cité, censives
qui se sont insensiblement augmentées par les adjonctions qu'y ont
faites les communautés, des biens qu'elles acquéroient ou de ceux
qui leur étoient légués.
[Note 234: On appelle _amortissement_ une aliénation d'immeubles faite
au profit de gens de _main-morte_, comme de couvents, de confréries et
autres communautés.]
Nous pensons que cette histoire succincte des biens du clergé suffira
pour faire bien entendre ce que nous avons à dire des églises et des
fondations nombreuses que Paris renfermoit dans ses murs, des
mutations diverses qu'elles ont éprouvées, et des rapports qui se sont
établis entre elles et des églises situées dans d'autres quartiers de
cette capitale.
COUVENT DES BARNABITES.
Cette église, bâtie au fond d'une cour, et masquée par un rang de
maisons, est située dans la rue de la Barillerie, laquelle communique
de la place du Palais au pont Saint-Michel. Son origine est
très-ancienne, et remonte jusqu'à saint Éloi, orfèvre et monétaire des
rois Clotaire et Dagobert. Ce pieux personnage ayant mérité, par ses
vertus, l'estime et la confiance de ces deux princes, Dagobert lui fit
don d'une maison assez vaste, située vis-à-vis du Palais. Saint Éloi
eut d'abord le projet d'y faire construire un hôpital, mais, par des
considérations particulières, il en fit une communauté de filles, sous
l'invocation de saint Martial, évêque de Limoges. Plusieurs savants
ont cru que l'église de ce dernier saint existoit déjà depuis
long-temps[235]; mais cette opinion a été combattue, et ne semble pas
fondée. La fondation de Saint-Éloi fut achevée vers l'an 632 ou
633[236]. L'espace se trouvant bientôt trop étroit pour contenir le
grand nombre de vierges qu'attiroit la célébrité du lieu, le saint eut
recours à la bonté du roi, qui lui accorda tout le terrain que
renferment aujourd'hui les rues _de la Barillerie_, _de la Calendre_,
_aux Fèves_ et _de la Vieille-Draperie_. Dans tous les titres, cet
espace est appelé _la Ceinture de Saint-Éloi_.
[Note 235: L'abbé Lebeuf, Hist. du diocèse de Paris, t. I.]
[Note 236: Ann. eccl., t. II, p. 856. Gall. Christ, 27. Av. 218.]
Ce monastère, qui garda long-temps le nom de Saint-Martial, prit
ensuite celui de son fondateur; et dans le neuvième siècle on ne le
connoissoit plus que sous ce dernier titre[237]. Avant le règne de
Charles-le-Chauve il n'étoit point encore sous la juridiction _de
l'ordinaire_[238]; et ce fut ce prince qui l'y fit entrer, à la prière
d'Ingelvin, évêque de Paris. Cette charte fut confirmée par
Louis-le-Bègue en 878[239].
[Note 237: Hist. eccl., Paris, t. I, p. 498.]
[Note 238: On appelle ainsi la juridiction de l'évêque.]
[Note 239: Baluze, Capit., t. II, col. 1493.]
Le relâchement s'introduisit parmi les religieuses qui l'habitoient, et
au commencement du douzième siècle il fut porté à un tel point, que
l'évêque se vit forcé d'employer la rigueur pour en arrêter le scandale;
ces religieuses furent dispersées en divers monastères éloignés, et l'on
donna l'abbaye à Thibaud, abbé de Saint-Pierre-des-Fossés, sous la
condition d'y mettre un prieur[240] et douze religieux de son ordre. Ces
changements arrivèrent en 1107[241]. Dix-huit ans après, ce même abbé la
remit entre les mains de l'évêque de Paris, Étienne de Senlis, qui la
garda neuf ans. Pendant cet intervalle, l'église, qui étoit immense, et
qui tomboit en ruines, fut séparée en deux par une rue qui subsiste
encore sous le nom de Saint-Éloi. Le _chevet_ ou choeur forma une église
nouvelle, sous le nom de l'ancien patron, Saint-Martial[242], et de la
nef on en fit une autre, sur partie de laquelle a été bâtie celle que
l'on voit aujourd'hui.
[Note 240: Un prieur est un ecclésiastique préposé sur un monastère ou
bénéfice qui a le titre de prieuré. Les _réguliers_ ayant acquis, par
la libéralité des fidèles, des biens éloignés de leurs monastères,
envoyoient dans ces domaines un certain nombre de leurs religieux,
pour régir le temporel et desservir l'église. Le chef de cette colonie
avoit le nom de prieur ou prévôt, et ces établissements se nommoient
_celles_ ou _obédiences_.]
[Note 241: Cart. S. Eligii.--Hist. eccl., Paris, t. I, p. 766.]
[Note 242: Cette église étant entièrement ruinée, le roi avoit
accordé, en 1715, une loterie pour la faire rebâtir; mais le peu
d'étendue de sa paroisse fut un motif pour en empêcher la
reconstruction: elle fut démolie en entier; on changea l'emplacement
en presbytère, et l'on réunit ses paroissiens à ceux de
Saint-Pierre-des-Arcis.]
En 1134, l'évêque fit, de nouveau, le don de ce monastère aux mêmes
religieux, et sous les mêmes conditions, y ajoutant toutefois celle de
rendre à l'évêque et au chapitre de Notre-Dame les mêmes devoirs qui
avoient été imposés aux religieuses. Ils s'y sont maintenus jusqu'en
1530, que leur principale abbaye, nommée alors Saint-Maur-des-Fossés,
fut réunie, avec toutes ses dépendances, à l'évêché de Paris. L'office
y fut alors célébré par quelques prêtres séculiers. Enfin cet édifice
tomboit de vétusté, lorsqu'en 1629 M. de Gondi, premier archevêque de
Paris, le destina à la congrégation des clercs réguliers de
Saint-Paul, dits Barnabites, que Henri IV avoit appelés en France en
1608. Ces religieux, qui se consacroient aux missions et à toutes les
autres fonctions sacerdotales, firent successivement rebâtir l'église
et la maison qu'ils occupoient[243]. Ces constructions n'offrent rien
de remarquable dans leur architecture.
[Note 243: Le portail, élevé en 1704, est décoré de pilastres d'ordres
dorique et ionique, et construit dans la forme pyramidale, qui étoit
alors en usage. On a établi dans son intérieur un atelier de
fonderie.]
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES BARNABITES.
TABLEAUX.
Dans le cloître, quelques peintures, sujets tirés des Actes
des apôtres, par _de Berge_. Dans un parloir, la Prédication
de Saint-Pierre; dans l'Église, un _Ecce Homo_, et quelques
autres tableaux par des peintres inconnus.
La bibliothèque de ces pères contenoit environ seize mille volumes, et
une collection d'estampes assez considérable.
PYRAMIDE DE JEAN CHÂTEL.
Quelques années avant la révolution, on voyoit encore, devant l'église
des Barnabites, une petite place, que, depuis, l'on a fait entrer dans
le plan général de celle du Palais de justice. C'étoit sur cette place
qu'avoit été autrefois située la maison du père de Jean Châtel, qui,
le 27 décembre 1594, tenta d'assassiner Henri IV. «Sur la fin de cette
année, dit Péréfixe, un jeune écolier âgé de dix-huit ans, fils d'un
marchand drapier de Paris, s'étant coulé avec ses courtisans dans la
chambre de la belle Gabrielle où étoit le roi, le voulut frapper d'un
coup de couteau dans le ventre; mais de bonne fortune, le roi s'étant
baissé en ce moment pour saluer quelqu'un, il ne l'atteignit qu'au
visage, lui perça la lèvre d'en haut et lui rompit une dent.... Le
parlement condamna le parricide à avoir le poing droit brûlé et à
être tenaillé, puis tiré à quatre chevaux.... Le père de ce misérable
fut banni, sa maison de devant le Palais démolie, et une pyramide
élevée en la place»[244].
[Note 244: _Extrait d'une lettre de Henri IV, écrite à différentes
villes, aussitôt après cet attentat._
«Il n'y avoit pas plus d'une heure que nous étions arrivé à Paris du
retour de notre voyage de Picardie, et étions encore tout botté,
qu'ayant autour de nous nos cousins le prince de Conti, comte de
Soissons et comte de Saint-Paul, et plus de trente ou quarante des
principaux seigneurs et gentilshommes de notre cour, comme nous
recevions les sieurs de Ragni et de Montigny, qui ne nous avoient pas
encore salué, un jeune garçon, nommé Jean Châtel, fort petit, et âgé
au plus de dix-huit à dix-neuf ans, s'étant glissé avec la troupe dans
la chambre, s'avança sans être quasi aperçu, et nous pensant donner
dans le corps du couteau qu'il avoit, le coup (parce que nous nous
étions baissé pour relever lesdits sieurs de Ragni et de Montigny, qui
nous saluoient) ne nous a porté que dans la lèvre supérieure du côté
droit, et nous a entamé et coupé une dent....... Il y a, Dieu merci,
si peu de mal, que pour cela nous ne nous en mettrons pas au lit de
meilleure heure.»]
Personne n'ignore que les jésuites furent impliqués dans la procédure
de cet assassin, et que ce fut l'occasion de la première persécution
qui ait été exercée contre leur société. Il y a long-temps que cette
oeuvre d'iniquité a été pénétrée dans toutes ses profondeurs et mise à
découvert, de manière que, pour les esprits droits et éclairés, il
n'est rien de plus évident que l'innocence de ces religieux, et de
plus démontré que la malice de leurs persécuteurs. Néanmoins tant de
calomnies atroces ont été répandues sur cette société célèbre; tant
d'ennemis acharnés, et qui semblent se succéder contre elle d'âge en
âge, comme une génération malfaisante, les ont répétées et propagées;
elles ont été renouvelées avec tant de fureur, lors de la dernière
persécution, plus odieuse que toutes les autres, dont elle a été la
victime, et qui en a amené l'entière destruction, qu'encore que sa
ruine ait entraîné avec elle ses ennemis eux-mêmes, et la religion, et
la monarchie, il en est resté contre les jésuites beaucoup
d'impressions défavorables et d'injustes préventions, qui ne nous
permettent pas de passer légèrement sur l'une des accusations les plus
capitales qu'on ait jamais osé élever contre eux.
Les ennemis de la compagnie de Jésus étoient les huguenots, le
parlement, et tous ceux qui étoient liés avec cette cour de
prétentions et d'intérêts. Les huguenots avoient raison de détester
les jésuites, puisque ceux-ci étoient, en effet, leurs plus
redoutables adversaires; le parlement, tout plein encore du venin de
la ligue, et qui s'étoit mis en opposition ouverte contre l'autorité
royale, long-temps avant l'époque de la ligue et celle de la réforme,
avoit également sujet de haïr une société uniquement formée pour
propager et défendre les principes du catholicisme, source de toute
autorité, et qui en est le plus ferme appui. Ligueurs et huguenots,
en apparence si opposés les uns aux autres, étoient, en effet, animés
d'un même esprit, celui de révolte et d'indépendance; et la perte des
jésuites avoit été également jurée par l'un et l'autre parti.
Douteroit-on de cette haine commune à tous les deux? Elle va nous être
attestée par un écrivain contemporain.
«Après l'attentat de Jean Châtel, dit l'historiographe Dupleix, les
_huguenots_ et les _libertins_, sous prétexte d'un fervent zèle pour
le salut du roi, sur le bruit que cet escolier débauché avoit estudié
sous les jésuites, publièrent qu'il estudioit encore sous eux, et
qu'il avoit confessé qu'ils l'avoient induit à commettre un parricide
exécrable en la personne de Sa Majesté par diverses persuasions et
artifices, dont les bons François _trop crédules_ furent grandement
esmeus, et sur l'heure lancèrent mille exécrations, maudiçons et
imprécations contre les jésuites, plusieurs criant qu'il les falloit
égorger et jeter dans la rivière... Les jésuites étoient haïs
_d'aucuns des_ JUGES mêmes; mais ni PREUVE NI PRÉSOMPTION ne pouvant
être _arrachée_ de la bouche de l'assassin, par la violence de la
torture, pour _rendre_ les jésuites _complices_ de son forfait, des
commissaires furent députés pour aller fouiller tous les livres et
écrits de cette compagnie[245]».
[Note 245: Hist. de Henri-le-Grand, page 163.]
Suivons toutes les traces de cette affaire, et ne marchons qu'appuyés
sur des autorités irrécusables. «Ni _preuve ni présomption_ contre les
jésuites n'avoient pu être arrachées de la bouche de l'assassin.»
Douteroit-on de la véracité de l'historien qui nous a transmis cette
circonstance? Écoutons de l'Étoile, ennemi mortel des jésuites. «Jean
Châtel, dit-il, par son interrogatoire, _déchargea du tout_ les
jésuites, même le père Guéret, son _précepteur_[246].» Matthieu,
Cayet, les Mémoires de la ligue, M. de Thou, sont, sur ce point, d'un
accord unanime, et reconnoissent avec de l'Étoile que Châtel disculpa
formellement les jésuites, non-seulement de lui avoir conseillé
d'assassiner le roi, mais même d'avoir eu la moindre connoissance de
son dessein[247].
[Note 246: Journ. de l'Étoile. An 1595.]
[Note 247: Matth., t. II, liv. 1, p. 182.--Cayet, liv. VI, p.
430.--Mém. de Sully, t. II, p. 457. Éd. de 1763.--De Thou, liv.
3.--Cependant on n'avoit rien négligé pour lui arracher son secret; et
pour y parvenir, on avoit employé jusqu'au sacrilége; car nous
apprenons de l'Étoile que Lugoly, lieutenant de la maréchaussée,
s'étoit déguisé en ecclésiastique, et avoit été introduit en qualité
de confesseur auprès de J. Châtel.]
Cependant des commissaires sont députés pour aller _fouiller les
livres et écrits de cette compagnie_, et cela uniquement parce que le
régicide avoit étudié pendant trois ans sous un jésuite, le père
Guéret; et bien «qu'en DERNIER LIEU, il eût étudié aux écoles de droit
de l'université[248],» on ne pensa point à aller fouiller, ni les
livres, ni les écrits de l'université. Quatre conseillers se
transportèrent donc au collége des jésuites, où ils firent la visite
de plusieurs chambres. «On trouva dans celle du père Guignard (qui
étoit le bibliothécaire de la maison), parmi plusieurs écrits, un
papier écrit de sa main, en 1589, dans le temps qu'on assassina Henri
III: c'étoit de ces libelles que les troubles avoient enfantés, et
qu'une _curiosité indiscrète_ faisoit garder[249].» Ajoutons que
c'étoient de ces libelles tels que, cinq ans auparavant, on en
composoit en faveur du parlement, peut-être même par ses ordres, et
bien certainement dans ses vues, et avec son approbation[250].
[Note 248: Voyez le continuateur _janséniste_ de Fleury, Hist.
ecclésias., t. XXXVI.]
[Note 249: Ibid.]
[Note 250: «Une chose notable, c'est que les juges qui condamnèrent
Guignard, parce que Louis MASURE, _ennemi déclaré des jésuites et
député_ de la cour, avoit trouvé des anciens écrits de ce jésuite, ces
mêmes juges étoient, _pour la plupart_, de ceux qui avoient assisté au
jugement _de l'arrêt donné contre le feu roi_, l'an 1589, qui est une
CHOSE ÉTRANGE.» (De l'Étoile. Journ. d'Henri IV,--t. II, p. 155 et
suiv.)]
La découverte d'un tel écrit, au milieu des papiers du bibliothécaire
d'un collége, lorsqu'on sortoit à peine d'un temps de guerres civiles,
qui avoit vu naître des milliers de semblables productions que l'on
conservoit impunément partout, dont les collections existoient sans
doute alors, puisqu'on les trouve encore aujourd'hui dans nos
bibliothèques, constituoit-elle un délit suffisant, nous ne dirons pas
pour faire arrêter ce bibliothécaire et lui faire subir le dernier
supplice, mais seulement pour le faire réprimander et admonester par
ceux qui avoient trouvé cette pièce et qui s'en étoient saisis[251]?
Non, sans doute. Que sera-ce donc si le témoignage le plus grave nous
force à douter de l'existence même de ce prétendu délit? Écoutons
l'illustre chancelier de Chiverny, par l'ordre duquel fut instruit le
procès de Jean Châtel:
[Note 251: Si le père Guignard avoit seulement conservé cet écrit, il
n'étoit pas plus coupable que les autres gardiens de bibliothèques.
S'il l'avoit composé lui-même, c'étoit pendant les égaremens de la
ligue; et il y avoit eu amnistie pour tous les ligueurs, y _compris_
le parlement.]
«Sur l'occasion que Jean Châtel avoit estudié quelques années au
collége des jésuites, et que les PREMIERS du parlement _leur vouloient
mal_ d'assez long-temps, ne cherchant qu'un prétexte _pour ruiner
cette société_, trouvant celui-ci _plausible_ à tout le monde, ils
ordonnèrent et commirent quelques-uns d'entre eux qui étoient LEURS
VRAIS ENNEMIS, pour aller chercher et fouiller partout dans le collége
de Clermont, où ils trouvèrent véritablement, ou peut-être
SUPPOSÈRENT, _ainsi que quelques-uns l'ont cru_, certains écrits
particuliers contre la dignité des rois, et quelques mémoires contre
le feu roi Henri III[252].
Le père Guignard ayant été mis en jugement et appliqué à la question,
on lui produit cet écrit trouvé peut-être véritablement dans sa
chambre, _peut-être supposé_. Sur cet attentat d'un nouveau genre, il
est déclaré coupable du crime de lèse-majesté par des juges qui, cinq
ans auparavant, avoient porté contre le roi _un arrêt régicide et
sacrilége_, et condamné par eux à mourir attaché à un gibet. Il marche
à cette mort infâme avec un admirable courage; prêt de monter à
l'échelle ses dernières paroles sont des paroles de paix; il y
proteste de nouveau avec douceur et tranquillité de son innocence et
de celle de sa compagnie, et meurt avec la résignation d'un
martyr[253].
[Note 252: Mém. d'Est., etc., p. 241.]
[Note 253: «Guignard, étant conduit au supplice, soutint toujours
qu'il avoit _toujours_ été d'avis de prier Dieu pour Sa Majesté. Il ne
voulut jamais crier _merci_ au roi, disant que depuis qu'il s'étoit
converti, il ne l'avoit jamais oublié au _Memento_ de la messe. Étant
venu au lieu du supplice, il protesta de son innocence, et néanmoins
ne laissa _d'exhorter_ le peuple à l'_obéissance_ au roi, et
_révérence_ au magistrat; même fit une prière tout haut pour Sa
Majesté, à ce qu'il plût à Dieu lui donner son saint esprit..... puis
pria le peuple de prier Dieu pour les jésuites, et n'ajouter foi
_légèrement aux faux rapports_ que l'on faisoit courir d'eux; qu'ils
n'étoient point _assassins des rois_, comme on vouloit le leur faire
entendre, ni fauteurs de telles gens _qu'ils détestoient_; et que
_jamais_ les jésuites n'avoient _procuré_ ni _approuvé_ la mort de roi
_quelconque_. Ce furent ses dernières paroles avant de monter à
l'échelle.» (Mém. d'Estat. _Loc. cit._)]
On n'avoit point trouvé d'écrit chez le père Guéret. Tout son crime
étoit d'avoir été pendant trois ans le RÉGENT de Jean Châtel. Le
parlement jugea, dans sa sagesse, que tout jésuite devoit répondre de
tout élève qui avoit étudié sous lui, à quelque époque que ce pût être;
et le régent du régicide fut aussi arrêté, interrogé et appliqué à la
question. Ce fut encore un spectacle bien touchant que celui de la
constance et de la résignation de ce bon père au milieu des traitements
barbares qu'on lui faisoit éprouver[254]. Comme il n'avoua rien, qu'il
n'y avoit contre lui aucun indice et qu'il n'avoit point d'accusateurs,
ses juges crurent devoir y mettre de la _modération_[255], et le
condamnèrent seulement à être banni à perpétuité, «pour avoir été, dit
l'arrêt, le PRÉCEPTEUR de Jean Châtel.» «Le _précepteur_ de Jean
Châtel!» s'écrie un apologiste des jésuites au sujet de cette
qualification étrange inusitée, que l'on employa en cette occasion avec
une affectation si marquée; «certes la qualité de précepteur décèle ici
la passion des juges, qui affectoient de confondre celui qui donne des
leçons publiques à tous ceux qui viennent l'entendre, avec celui qui
forme en particulier l'esprit et le coeur d'un élève dont il est chargé
spécialement. Il est vrai que Châtel avoit fait sa philosophie sous le
père Guéret; mais Calvin et Bèze n'avoient-ils pas fait toutes leurs
études en Sorbonne? s'est-on avisé d'imputer à cette célèbre école les
guerres civiles dont le calvinisme a été la source? mais Châtel lui-même
n'avoit-il pas fait toutes ses classes à l'université, avant de faire sa
philosophie au collége? Et après être sorti du collége, n'avoit-il pas
repris ses études à l'université? Que la haine est inconséquente! on ne
dit rien aux premiers maîtres de Châtel, dont les leçons devoient
paroître plus suspectes à toutes sortes de titres; on ne dit rien aux
derniers maîtres de Châtel, au professeur en droit, sous lequel ce
monstre étudioit actuellement, et l'on applique à la question, et on
livre au supplice et à l'infamie, et on extermine les jésuites, parce
que Châtel, dans l'intervalle de ses études, commencées et reprises à
l'université, avoit étudié quelque temps sous les jésuites qu'il
_déchargea de tout_ dans ses interrogatoires[256]!