[Note 219: Cap. Car. cal. tit. 7, c. 65. Dans ce capitulaire, qui est

celui d'Épernay, les évêques demandoient qu'on renouvelât à l'égard

des redevances des bénéficiers ecclésiastiques les lois de

Louis-le-Débonnaire et de Charles-le-Chauve; mais ces bénéficiers, qui

étoient tous puissants seigneurs, rejetèrent cette demande, refusèrent

les corvées et gardèrent les _précaires_.]

Dans ce péril imminent, dans cette situation extraordinaire où son

existence étoit sans cesse menacée par ces hommes violents, qui se

souvenoient encore d'avoir été les vainqueurs des Gaules, et qui se

montroient toujours prêts à agir comme du temps de la conquête, le

clergé, réduit en quelque sorte au droit de la _défense naturelle_, ne

crut pas, et sans doute avec quelque raison, devoir rester

scrupuleusement soumis aux capitulaires et aux canons qui défendoient

aux ecclésiastiques de porter les armes. Il demanda et obtint les

honneurs du _baudrier_[220]; les évêques prirent l'épée, l'habit

militaire, les éperons; et devenus guerriers et seigneurs de la

nation, ils purent avoir des vassaux, puisqu'ils alloient à la guerre

où tout homme libre pouvoit aller; ils se firent rendre hommage par

leurs hommes libres, conservèrent la propriété des _manoirs nobles_,

qui étoient sous leur redevance, et s'épargnèrent ainsi la solde

ruineuse des capitaines qu'ils avoient été obligés de mettre, avec

tant de danger pour eux, à la tête de leurs soldats. C'est ainsi que

le _vasselage_, le seul lien de la société temporelle qui fût assez

fort pour n'être point encore rompu, contribuoit à raffermir et à

conserver la société spirituelle qui seule pouvoit ensuite tout sauver

et tout conserver.

[Note 220: Aim., lib. V, cap. 2. Les _honneurs_, chez les Francs comme

chez les Romains, étoient indiqués par des marques extérieures,

_insignia_. Tout homme libre chez les Francs avoit un _honneur_, et

cet honneur commun à tous étoit la _ceinture militaire_ ou le

_baudrier_. Il le perdoit quand il entroit dans l'état monastique, et

ne pouvoit plus le reprendre, même lorsqu'il lui plaisoit de rentrer

dans la vie séculière. Cap. addit., c. III, 66; Cap. Met., an. 716, c.

2; I. Cap. an. 819, c. 16.]

Ainsi s'expliquent ces habitudes guerrières que ne cessent de

reprocher à ces hommes de paix tant de petits esprits qui ne voient

rien au-delà du temps où ils vivent et des objets qui sont sous leurs

yeux; et ce qui prouve à quel point ce parti extrême qu'avoit pris le

clergé étoit justifié par les circonstances extraordinaires dans

lesquelles il se trouvoit, c'est que Charlemagne ayant porté à

l'_assemblée générale_ de la nation une requête qui lui avoit été

présentée à l'effet d'interdire aux ecclésiastiques le service

militaire, et cette interdiction y ayant été décidée[221], les

partisans du clergé éclatèrent en murmures et répandirent le bruit que

c'étoit dans l'intention de dépouiller l'Église de ses _honneurs_ et

de ses _biens_ que l'empereur avoit présenté cette requête et obtenu

ce réglement.

[Note 221: III. Cap. 20, an. 803.]

Au reste la loi nouvelle fut mal observée sous le règne de ce prince,

parce que l'on continua d'envahir les biens du clergé, quoiqu'une

autre loi eût prononcé la peine du sacrilége contre ceux qui les

envahiroient[222]. Ce ne fut que sous Louis-le-Débonnaire que «les

évêques et les clercs déposèrent les ceinturons et baudriers d'or, les

glaives ornés de pierreries, les éperons et les habits précieux[223].»

Essayant alors de revenir au premier moyen qu'ils avoient employé pour

leur défense, ils imaginèrent de choisir parmi les _fidèles_ du roi

des chefs auxquels ils confioient la conduite de leurs vassaux; ces

chefs reçurent le nom d'_avoués_[224] des églises. Ce moyen, sans

doute plus conforme aux maximes de l'Évangile, et le seul que, dans

des circonstances ordinaires et communes, il leur eût été permis

d'employer, ne pouvoit suffire encore à protéger leur foiblesse, au

milieu de l'impuissance des lois et de ce désordre politique où la

France continuoit d'être plongée. La création des _avoueries_ eut un

résultat à peu près semblable à la séparation qui avoit été opérée

sous Charles Martel; et ces _avoués_ n'étoient en effet, sous un

autre nom, que ces capitaines qui l'avoient alors si violemment

dépouillée. Le même principe amena donc et nécessairement des

conséquences toutes semblables. Les bénéficiers cessèrent de rendre

hommage aux évêques, dès que ceux-ci eurent cessé de porter les armes,

et ne reconnurent plus que leurs _avoués_; l'hérédité des fiefs ayant

commencé à s'introduire, vers cette époque, un grand nombre d'avoués

se firent les suzerains de ces vassaux qui ne leur appartenoient pas;

et ce ne fut que par l'extinction des familles qui possédoient les

_avoueries_, et par les donations qui lui furent faites

postérieurement à l'établissement de l'hérédité, que les églises

recouvrèrent les biens et les vassaux qui leur avoient été une seconde

fois enlevés.

[Note 222: III. Cap. 20, an 803.]

[Note 223: Aim., lib. V, c. 2.]

[Note 224: On leur donnoit encore le nom de _gonfalonnier_, parce

qu'ils portoient la bannière des églises appelée _gonfanum_. C'est

ainsi que l'_oriflamme_, bannière et enseigne dont l'abbaye royale de

Saint-Denis se servoit dans ses guerres particulières, c'est-à-dire

dans celles qu'elle entreprenoit pour retirer ses biens des mains des

usurpateurs, ou pour empêcher qu'ils ne fussent enlevés, devint la

bannière des rois de France, lorsqu'ils furent devenus maîtres des

comtés de Pontoise et du Vexin, dont les seigneurs avoient été

jusqu'alors _avoués_ et protecteurs de cette abbaye. Ceci dut arriver

sous le règne de Philippe Ier ou de son fils Louis-le-Gros. (_Voyez_

dissert. de Ducange sur l'hist. de saint Louis.)]

Nous avons dit que la circonstance qui avoit fait des _bénéfices

royaux_ de cette autre partie des biens enlevés au clergé, et dont la

jouissance lui avoit été rendue, avoit été favorable aux propriétaires

de ces biens; et en effet les rois, protecteurs nés de l'Église et de

ses ministres, et qui voyoient en eux l'appui le plus sûr et le plus

ferme de leur couronne, loin d'avoir aucun intérêt à les dépouiller,

trouvoient au contraire un avantage véritable à accroître leur crédit

et leur influence, et leur conservoient ainsi fidèlement ces biens,

comme un dépôt qui leur avoit été commis. C'étoit là ce qu'on appeloit

le privilége de l'_immunité_, que n'avoient pas les fondations faites

par de simples particuliers, fondations dont l'administration revenoit

aux familles après la mort des fondateurs, en raison du même droit qui

les faisoit _vacquer en régale_, quand elles étoient faites ou

supposées faites par le roi. De cette disposition de la loi en faveur

de ces familles, résultoient mille inconvénients, et tous au détriment

du clergé, qui voyoit souvent des héritiers avides et peu scrupuleux

dissiper des biens dont la piété de leurs ancêtres avoit voulu faire

le patrimoine des pauvres et des églises; et les nouveaux fondateurs,

témoins de ces désordres, n'eurent qu'un moyen de s'assurer que les

intentions qu'ils avoient eues, en faisant de semblables dons,

seroient remplies: ce fut de remettre leurs fondations entre les mains

du roi, qui, les confirmant alors par des chartes, leur donnoit la

nature d'_aleu_ ou de _propre_, et tous les avantages de l'_immunité_.

Ainsi prirent le caractère de fondations royales, un grand nombre de

bénéfices qui n'avoient point été donnés à l'église par les rois.

Tout porte à croire que ce fut de même dans l'intention de s'assurer

la conservation des biens qui leur avoient été donnés, ou qu'ils

s'étoient créés eux-mêmes par leurs travaux, que les monastères

voulurent jouir aussi des avantages attachés aux fondations royales,

et s'affranchir de la juridiction des évêques, qui d'abord étoient les

dispensateurs de ces biens au même titre que de ceux des autres

églises, et avoient ainsi le droit d'en appliquer l'usage selon qu'ils

le jugeoient à propos; ce qui ne se faisoit pas toujours avec justice

et discernement. Et il faut bien supposer que ce privilége des évêques

n'étoit pas sans de graves inconvénients, puisque ce fut un saint

évêque qui lui-même établit le premier un abbé dans un monastère, et

l'affranchit de la juridiction de l'_ordinaire_, «dans la crainte

qu'il eut, dit l'annaliste qui rapporte ce fait, que ses successeurs

n'envahissent les biens de ce monastère[225].» Un monastère remis

ainsi entre les mains du roi recevoit le nom d'abbaye; et dès ce

moment, son abbé prenoit rang parmi les seigneurs ou grands vassaux,

administrant lui-même ses biens, en acquittant les charges,

fournissant directement à l'état les soldats dont auparavant il

grossissoit le contingent des évêques, et ne reconnoissant plus

d'autre autorité que celle de Dieu et du roi.

[Note 225: Aim. lib. VIII, c. 2. Cet évêque étoit saint Germain, qui

tenoit le siége de Paris; et le monastère qu'il affranchit ainsi étoit

celui de Saint-Vincent, depuis l'abbaye Saint-Germain-des-Prés.]

Mais il n'en étoit pas des moines comme des prêtres séculiers. Ceux-ci

avoient leur part des biens des églises; les autres, soumis à la vie

commune, ne possédoient rien en propre, n'avoient droit qu'au simple

nécessaire, fixé par la règle qu'ils avoient embrassée. Tout le reste

étoit à la disposition de leurs abbés, qui trop souvent ne faisoient

pas de ces richesses ainsi accumulées dans leurs mains, l'usage auquel

elles avoient été destinées, et les dissipant dans les folles dépenses

d'un luxe scandaleux, excitoient ainsi la cupidité des laïques dont

ils imitoient la manière de vivre, et qui, témoins de leur vie

mondaine, durent se croire très-propres à les remplacer dans cette

manière d'administrer des biens ecclésiastiques. C'est ainsi que se

formèrent et se multiplièrent les _commendes_, qui n'étoient autre

chose que le droit d'usufruit et d'administration réservé à tout

fondateur, droit que le roi étendit des monastères _simples_, qui, à

ce titre, avoient pu, de tout temps, être administrés par des laïques,

aux abbayes de fondation royale, et dont il étoit le suprême

administrateur. Or cette disposition particulière que l'on faisoit du

bien des abbayes, sembloit ne pas avoir des inconvénients aussi graves

que la dilapidation des biens du clergé séculier, parce que l'on ne

dépouilloit en apparence qu'un seul homme, qui étoit l'abbé, les

moines n'ayant droit, nous le répétons, qu'à l'absolu nécessaire, fixé

par les statuts de leur communauté. On vit donc s'élever de toutes

parts des commendes au profit des gens de la cour et des nobles de

province; et sous la seule condition de pourvoir à l'entretien des

lieux réguliers, et à la nourriture des religieux, les commendataires

purent dissiper à leur gré, prodiguer à tel usage profane qu'il leur

plaisoit, l'immense superflu des biens confiés à leur gestion. Ce fut

un nouveau genre de spoliation qui n'eut point de bornes: on se

partagea les biens des monastères comme des terres conquises; les rois

donnèrent des abbayes aux reines, à leurs fils, à leurs filles, ils en

gardèrent pour eux-mêmes; il n'y eut point de vassal un peu puissant

qui ne s'en fît donner, et plusieurs mirent leur fidélité au prix de

semblables dons. Vainement les évêques s'élevèrent contre cette

dissipation impie et souvent inhumaine des biens des monastères, et

menacèrent les spoliateurs des jugements de Dieu[226]: ils n'y

gagnèrent autre chose que la vaine formalité à laquelle se soumirent

les rois et les seigneurs de faire tonsurer ceux de leurs enfants

qu'ils vouloient enrichir ainsi, sans rien diminuer de leurs domaines;

et l'on conçoit que sous de tels abbés, le sort des moines n'étoit pas

plus assuré, ni le voeu des fondateurs plus respecté que sous

l'administration des laïques. Enfin les choses en vinrent au point que

l'on crut nécessaire de faire des arrangements pour que la communauté

ne manquât pas du moins des premiers besoins de la vie, et de séparer

à cet effet de la _mense_ abbatiale la portion de bien strictement

nécessaire à la subsistance des religieux et à la réparation des

églises, portion à laquelle les abbés et les commendataires n'eurent

pas le droit de toucher. Un tel remède fut pire peut-être que le mal;

parce que délivrés, par de tels arrangements, de toute responsabilité

sur ce qui touchoit les moines et le monastère, ces administrateurs

disposèrent plus librement encore et avec moins de scrupule de la part

de biens, incomparablement plus grande, qui leur étoit restée. Par

exemple, les comtes de Paris s'étant établis commendataires de presque

toutes les abbayes que renfermoit leur comté, une fois ce partage fait

avec la communauté, distribuèrent à leurs gens de guerre toutes les

terres restantes, qui furent ainsi pour toujours soustraites à la

juridiction ecclésiastique. Ce qu'ils avoient fait, d'autres seigneurs

le firent également dans toutes les parties de la France; et un grand

nombre de menses abbatiales se trouvèrent ainsi sécularisées.

[Note 226: Ce n'étoit pas contre les commendes en général qu'ils

s'élevoient, puisqu'ils en possédoient eux-mêmes, mais contre la

nomination abusive et scandaleuse des laïques à de semblables offices;

c'étoit la dilapidation des biens des abbayes, souvent même

l'expulsion des religieux de ces saintes demeures, qu'ils signaloient

à la justice et à la religion du monarque: «Il y a des lieux sacrés,

disoient-ils, qui sont devenus en entier la possession des laïques; il

en est d'autres, qu'ils se sont en partie appropriés; il en est dont

ils se sont donné les métairies comme leur propre héritage.» (Cap.

Car. cal., tit. 3, c. 12, tit. 52.)]

Telle est l'histoire des propriétés de l'église sous les deux

premières races; et cette histoire n'est autre chose que le récit du

pillage perpétuel de ces propriétés par une race d'hommes violente et

guerrière, dont ses ministres travailloient sans cesse à adoucir les

moeurs et à éclairer l'intelligence. Ce que lui enlevoit l'avidité des

vainqueurs dans les moments de désordre, on voit que la piété des

fidèles le lui rendoit dans des temps moins agités, au risque de le

lui voir enlever encore; et que, dans ce combat sans relâche de la

cité de Dieu contre la cité du monde, la charité et la patience de

l'une triomphèrent à la fin de l'avarice et de la violence de l'autre.

C'est qu'il falloit que l'église de France subsistât, Dieu ayant

visiblement de grands desseins sur un royaume qui fut toujours le

premier de la chrétienté; et peut-être touchons-nous au dernier

accomplissement de ces desseins, après la dernière spoliation plus

inique sans doute, plus funeste, plus barbare que toutes les autres,

dont elle vient d'être la victime; spoliation qui, malgré tous les

efforts de l'impiété, ne peut manquer d'être réparée par les mêmes

moyens.

On peut maintenant apprécier à leur juste valeur ces cris stupides de

l'impiété, de toutes parts répétés par la prévention et par

l'ignorance, qui accusent d'usurpation du bien d'autrui, un clergé

sans cesse dépouillé de son propre bien; qui nous présentent comme

plongé dans toutes les jouissances du luxe et de la mollesse des

cénobites que leurs administrateurs laïques laissoient mourir de faim,

comme des hommes turbulents et sanguinaires des évêques qu'une triste

nécessité forçoit à prendre les armes, afin d'opposer quelques

résistances à un brigandage qui s'exerçoit sur le patrimoine des

pauvres, qui menaçoit la religion elle-même dans l'existence de ses

ministres. L'impiété ne s'arrête point là: dévorée d'une rage que rien

ne peut éteindre, elle va chercher dans la fange des chroniques les

plus obscures et les plus méprisées[227], ce que ses suppôts de tous

les âges (car elle n'a jamais cessé d'en avoir) ont pu écrire de plus

infâme, de plus grossièrement mensonger contre les moines et les

prêtres; et opposant avec impudence ce vil fatras de turpitude aux

témoignages de l'histoire les plus graves, les plus avérés, les plus

éclatants, elle ne craint pas de dépeindre comme des scélérats

abominables, des hommes qui, d'âge en âge et jusqu'à nos jours, n'ont

cessé de transmettre aux générations, les croyances, les préceptes, la

morale de l'Évangile; supposant que, par un miracle plus grand, plus

inconcevable que tous ceux qu'elle rejette, ces hommes ont pu et

voulu, dans cette longue succession qui ne s'est pas interrompue un

seul instant, perpétuer des croyances auxquelles ils ne croyoient pas,

annoncer des préceptes auxquels ils n'obéissoient pas, prêcher une

morale qu'ils ne pratiquoient pas; créant ainsi, au gré de sa haine

extravagante, une société de nobles toujours furieux et de prêtres

toujours hypocrites, société impossible, qui cependant a duré

_quatorze siècles_, société la plus tyrannique qui ait jamais opprimé

les peuples, et qui cependant a donné pour la première fois au monde

le spectacle d'une nation où il n'y avoit plus de _maîtres ni

d'esclaves_. La race guerrière qui subjugua les Gaules et qui y

établit son empire fut long-temps sans doute rude et grossière dans

ses moeurs: cependant, dès les premiers moments de la conquête, elle

se montre pleine de respect et d'admiration pour la doctrine et la

vertu des prêtres chrétiens; elle écoute avec docilité leurs

avertissements les plus sévères, elle s'effraye de leurs saintes

menaces: si, malgré cette admiration et ce respect, ces barbares

demeurèrent encore long-temps légers, changeants, livrés à mille

passions impétueuses, à quel excès ne se fussent point livrés des

caractères aussi indomptables, sans ce frein que la religion sut leur

imposer, frein salutaire qu'ils n'osèrent jamais briser, quoiqu'il ne

suffît pas toujours pour les diriger et les retenir? car ce temps où

il se commit de grands crimes, fut aussi celui des grandes expiations.

Dans nos temps plus policés, nous avons surpassé les crimes et

rarement imité le repentir: «C'est qu'alors, comme l'a dit un illustre

écrivain que nous nous plaisons à citer, l'homme étoit emporté et

qu'aujourd'hui il est corrompu[228].» L'ignorance étoit grande dans

ces temps orageux, et d'autant plus profonde, d'autant plus incurable

que ceux qui y étoient livrés se plaisoient au milieu de ses

ténèbres[229]. Où se conservoient les dernières lueurs des lettres et

des connoissances humaines prêtes à s'éteindre, si ce n'est dans les

cloîtres qui rendirent ensuite à la société moderne ce qu'ils avoient

sauvé du grand naufrage de l'ancienne société? où étoient les seules

écoles qu'il y eût alors? auprès de la cathédrale et de la demeure des

évêques: là étoient encore l'hôpital pour les malades, l'hospice pour

les pélerins et les pauvres voyageurs[230]; et dans ces asiles de paix

«la _science_ et la miséricorde s'étoient rencontrées et

embrassées[231].» Lorsque le pouvoir politique, si foible alors sous

des rois foibles, parce qu'il n'étoit pas naturellement constitué,

reprenoit un peu de vigueur sous quelques princes guerriers ou d'un

ferme caractère, à qui s'adressoit le monarque pour le rétablissement

de l'ordre et le maintien de la justice, si ce n'est aux évêques,

protecteurs naturels des peuples, et qui recevoient alors la noble

mission de porter au pied du trône le cri des opprimés et de demander

en leur nom que justice fût rendue[232]? Qu'étoit le vasselage, seul

lieu de cette société naissante, qui, comme nous l'avons déjà dit, ne

fut jamais entièrement rompu, sinon le respect pour la foi jurée? et

quel autre garant pouvoit-on avoir que la religion, de la foi du

serment? Lorsque tout n'étoit que trouble et confusion dans l'état, où

étoient l'ordre et l'unité, sinon dans la société des _fidèles_, qui

seule demeuroit immuable dans ses dogmes, dans ses traditions, dans sa

discipline? Pour cette multitude que divisoient sans cesse des

intérêts si opposés, des usurpations si manifestes, des préjugés

d'indépendance si fortement enracinés, quel autre signe de ralliement

que la CROIX qui, s'élevant de toutes parts, sur le sommet de leurs

tours et sur la pointe de leurs clochers, réveilloit à tous moments

dans leur coeur des sentiments qui leur étoient communs, de croyances

qui pour tous étoient les mêmes, et sembloit rappeler à ne former

qu'une seule patrie sur la terre, des hommes destinés à n'avoir qu'une

même patrie dans le ciel? et nous pouvons défier toute la subtilité

sophistique des incrédules de nos jours, d'expliquer comment il eût

été possible que ce royaume de France, _formé par des évêques_; ainsi

que l'a dit un écrivain dont sans doute ils ne récuseront pas le

témoignage[233], eût pu être sauvé de sa ruine autrement que _par des

évêques_; c'est-à-dire comment, sans la religion et ses ministres, il

eût pu rester en France, après la fin de la seconde race, vestige de

société.

[Note 227: C'est ainsi que l'auteur d'un livre abominable, intitulé

_Histoire physique, civile et morale de Paris_, présente impudemment

comme autorités irréfragables de toutes les ordures dégoûtantes, de

toutes les calomnies odieuses qu'il a accumulées dans son informe

compilation, l'_Enfer des chicaneurs_, par Louis Vervin; les _Variétés

sérieuses et amusantes_, par Sablier; les _Caquets de l'Accouchée_; la

_Pourmenade du Pré-aux-Clercs_, poëme burlesque de Bertrand;

l'_Espadon satirique_ de d'Esternod: la satire du poète Sigognes

_contre son haut de chausses_, etc., etc. S'il lui arrive de consulter

quelquefois des autorités plus graves, ce sont des _exceptions_ qu'il

y cherche, afin de les présenter comme _règles générales_; expliquant

ainsi très-facilement en faveur de son système de dénigrement, ce que

l'on emploîroit précisément pour le combattre et le renverser de fond

en comble. Au reste l'école philosophique et révolutionnaire n'a

jamais eu d'autre méthode, depuis qu'elle a commencé sa guerre de

plume contre la société; et cet auteur suit fidèlement la route que

ses maîtres lui ont tracée. Avec de telles règles de critique et la

conscience qu'elles supposent, il seroit facile de présenter saint

Louis comme un chef de brigands, et saint Vincent de Paule comme un

échappé des galères.]

[Note 228: M. de Bonald, t. III, p. 412.]

[Note 229: Les _Fidèles_ descendus des anciens _Francs_ méprisoient

les lettres, parloient très-peu latin, n'estimoient que la profession

des armes, et ne quittoient les camps que pour aller se confiner dans

leurs terres; pendant près de deux siècles, leur ignorance les rendit

incapables d'exercer aucune fonction ecclésiastique; tous les clercs

étoient Romains.]

[Note 230: _Voyez_ l'art. _Hôtel-Dieu._]

[Note 231: _Misericordia et veritas obviaverunt sibi: justitia et pax

osculatæ sunt._ (Ps. LXXXIV, II.)]

[Note 232: «Les évêques parvenus à l'épiscopat par de bonnes voies,

dit un capitulaire, doivent montrer le chemin du ciel par leur bon

exemple et par la prédication. Ils doivent, autant qu'il est en eux,

et tant par eux-mêmes que par leurs subalternes, assister le roi dans

l'administration qui lui en est confiée; et quand la négligence ou la

mauvaise volonté d'un abbé ou d'une abbesse, d'un comte ou d'un vassal

de la couronne, leur fait rencontrer des obstacles à l'accomplissement

de leurs devoirs, ils sont obligés d'en avertir le roi, afin

qu'appuyés de son assistance ils puissent avoir un libre exercice de

l'autorité qui leur appartient.» (Cap. an 823, c. 4)

Agobard, archevêque de Lyon, témoin des vexations et des injustices

dont le peuple étoit accablé de la part de ses magistrats, se croyoit

obligé d'en avertir le chef de la justice. (Agobard. _Epist. ad

Marfrid. procer. palat._)]

[Note 233: Gibbon.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 1/8) · 第 13 / 28 段