celui d'Épernay, les évêques demandoient qu'on renouvelât à l'égard
des redevances des bénéficiers ecclésiastiques les lois de
Louis-le-Débonnaire et de Charles-le-Chauve; mais ces bénéficiers, qui
étoient tous puissants seigneurs, rejetèrent cette demande, refusèrent
les corvées et gardèrent les _précaires_.]
Dans ce péril imminent, dans cette situation extraordinaire où son
existence étoit sans cesse menacée par ces hommes violents, qui se
souvenoient encore d'avoir été les vainqueurs des Gaules, et qui se
montroient toujours prêts à agir comme du temps de la conquête, le
clergé, réduit en quelque sorte au droit de la _défense naturelle_, ne
crut pas, et sans doute avec quelque raison, devoir rester
scrupuleusement soumis aux capitulaires et aux canons qui défendoient
aux ecclésiastiques de porter les armes. Il demanda et obtint les
honneurs du _baudrier_[220]; les évêques prirent l'épée, l'habit
militaire, les éperons; et devenus guerriers et seigneurs de la
nation, ils purent avoir des vassaux, puisqu'ils alloient à la guerre
où tout homme libre pouvoit aller; ils se firent rendre hommage par
leurs hommes libres, conservèrent la propriété des _manoirs nobles_,
qui étoient sous leur redevance, et s'épargnèrent ainsi la solde
ruineuse des capitaines qu'ils avoient été obligés de mettre, avec
tant de danger pour eux, à la tête de leurs soldats. C'est ainsi que
le _vasselage_, le seul lien de la société temporelle qui fût assez
fort pour n'être point encore rompu, contribuoit à raffermir et à
conserver la société spirituelle qui seule pouvoit ensuite tout sauver
et tout conserver.
[Note 220: Aim., lib. V, cap. 2. Les _honneurs_, chez les Francs comme
chez les Romains, étoient indiqués par des marques extérieures,
_insignia_. Tout homme libre chez les Francs avoit un _honneur_, et
cet honneur commun à tous étoit la _ceinture militaire_ ou le
_baudrier_. Il le perdoit quand il entroit dans l'état monastique, et
ne pouvoit plus le reprendre, même lorsqu'il lui plaisoit de rentrer
dans la vie séculière. Cap. addit., c. III, 66; Cap. Met., an. 716, c.
2; I. Cap. an. 819, c. 16.]
Ainsi s'expliquent ces habitudes guerrières que ne cessent de
reprocher à ces hommes de paix tant de petits esprits qui ne voient
rien au-delà du temps où ils vivent et des objets qui sont sous leurs
yeux; et ce qui prouve à quel point ce parti extrême qu'avoit pris le
clergé étoit justifié par les circonstances extraordinaires dans
lesquelles il se trouvoit, c'est que Charlemagne ayant porté à
l'_assemblée générale_ de la nation une requête qui lui avoit été
présentée à l'effet d'interdire aux ecclésiastiques le service
militaire, et cette interdiction y ayant été décidée[221], les
partisans du clergé éclatèrent en murmures et répandirent le bruit que
c'étoit dans l'intention de dépouiller l'Église de ses _honneurs_ et
de ses _biens_ que l'empereur avoit présenté cette requête et obtenu
ce réglement.
[Note 221: III. Cap. 20, an. 803.]
Au reste la loi nouvelle fut mal observée sous le règne de ce prince,
parce que l'on continua d'envahir les biens du clergé, quoiqu'une
autre loi eût prononcé la peine du sacrilége contre ceux qui les
envahiroient[222]. Ce ne fut que sous Louis-le-Débonnaire que «les
évêques et les clercs déposèrent les ceinturons et baudriers d'or, les
glaives ornés de pierreries, les éperons et les habits précieux[223].»
Essayant alors de revenir au premier moyen qu'ils avoient employé pour
leur défense, ils imaginèrent de choisir parmi les _fidèles_ du roi
des chefs auxquels ils confioient la conduite de leurs vassaux; ces
chefs reçurent le nom d'_avoués_[224] des églises. Ce moyen, sans
doute plus conforme aux maximes de l'Évangile, et le seul que, dans
des circonstances ordinaires et communes, il leur eût été permis
d'employer, ne pouvoit suffire encore à protéger leur foiblesse, au
milieu de l'impuissance des lois et de ce désordre politique où la
France continuoit d'être plongée. La création des _avoueries_ eut un
résultat à peu près semblable à la séparation qui avoit été opérée
sous Charles Martel; et ces _avoués_ n'étoient en effet, sous un
autre nom, que ces capitaines qui l'avoient alors si violemment
dépouillée. Le même principe amena donc et nécessairement des
conséquences toutes semblables. Les bénéficiers cessèrent de rendre
hommage aux évêques, dès que ceux-ci eurent cessé de porter les armes,
et ne reconnurent plus que leurs _avoués_; l'hérédité des fiefs ayant
commencé à s'introduire, vers cette époque, un grand nombre d'avoués
se firent les suzerains de ces vassaux qui ne leur appartenoient pas;
et ce ne fut que par l'extinction des familles qui possédoient les
_avoueries_, et par les donations qui lui furent faites
postérieurement à l'établissement de l'hérédité, que les églises
recouvrèrent les biens et les vassaux qui leur avoient été une seconde
fois enlevés.
[Note 222: III. Cap. 20, an 803.]
[Note 223: Aim., lib. V, c. 2.]
[Note 224: On leur donnoit encore le nom de _gonfalonnier_, parce
qu'ils portoient la bannière des églises appelée _gonfanum_. C'est
ainsi que l'_oriflamme_, bannière et enseigne dont l'abbaye royale de
Saint-Denis se servoit dans ses guerres particulières, c'est-à-dire
dans celles qu'elle entreprenoit pour retirer ses biens des mains des
usurpateurs, ou pour empêcher qu'ils ne fussent enlevés, devint la
bannière des rois de France, lorsqu'ils furent devenus maîtres des
comtés de Pontoise et du Vexin, dont les seigneurs avoient été
jusqu'alors _avoués_ et protecteurs de cette abbaye. Ceci dut arriver
sous le règne de Philippe Ier ou de son fils Louis-le-Gros. (_Voyez_
dissert. de Ducange sur l'hist. de saint Louis.)]
Nous avons dit que la circonstance qui avoit fait des _bénéfices
royaux_ de cette autre partie des biens enlevés au clergé, et dont la
jouissance lui avoit été rendue, avoit été favorable aux propriétaires
de ces biens; et en effet les rois, protecteurs nés de l'Église et de
ses ministres, et qui voyoient en eux l'appui le plus sûr et le plus
ferme de leur couronne, loin d'avoir aucun intérêt à les dépouiller,
trouvoient au contraire un avantage véritable à accroître leur crédit
et leur influence, et leur conservoient ainsi fidèlement ces biens,
comme un dépôt qui leur avoit été commis. C'étoit là ce qu'on appeloit
le privilége de l'_immunité_, que n'avoient pas les fondations faites
par de simples particuliers, fondations dont l'administration revenoit
aux familles après la mort des fondateurs, en raison du même droit qui
les faisoit _vacquer en régale_, quand elles étoient faites ou
supposées faites par le roi. De cette disposition de la loi en faveur
de ces familles, résultoient mille inconvénients, et tous au détriment
du clergé, qui voyoit souvent des héritiers avides et peu scrupuleux
dissiper des biens dont la piété de leurs ancêtres avoit voulu faire
le patrimoine des pauvres et des églises; et les nouveaux fondateurs,
témoins de ces désordres, n'eurent qu'un moyen de s'assurer que les
intentions qu'ils avoient eues, en faisant de semblables dons,
seroient remplies: ce fut de remettre leurs fondations entre les mains
du roi, qui, les confirmant alors par des chartes, leur donnoit la
nature d'_aleu_ ou de _propre_, et tous les avantages de l'_immunité_.
Ainsi prirent le caractère de fondations royales, un grand nombre de
bénéfices qui n'avoient point été donnés à l'église par les rois.
Tout porte à croire que ce fut de même dans l'intention de s'assurer
la conservation des biens qui leur avoient été donnés, ou qu'ils
s'étoient créés eux-mêmes par leurs travaux, que les monastères
voulurent jouir aussi des avantages attachés aux fondations royales,
et s'affranchir de la juridiction des évêques, qui d'abord étoient les
dispensateurs de ces biens au même titre que de ceux des autres
églises, et avoient ainsi le droit d'en appliquer l'usage selon qu'ils
le jugeoient à propos; ce qui ne se faisoit pas toujours avec justice
et discernement. Et il faut bien supposer que ce privilége des évêques
n'étoit pas sans de graves inconvénients, puisque ce fut un saint
évêque qui lui-même établit le premier un abbé dans un monastère, et
l'affranchit de la juridiction de l'_ordinaire_, «dans la crainte
qu'il eut, dit l'annaliste qui rapporte ce fait, que ses successeurs
n'envahissent les biens de ce monastère[225].» Un monastère remis
ainsi entre les mains du roi recevoit le nom d'abbaye; et dès ce
moment, son abbé prenoit rang parmi les seigneurs ou grands vassaux,
administrant lui-même ses biens, en acquittant les charges,
fournissant directement à l'état les soldats dont auparavant il
grossissoit le contingent des évêques, et ne reconnoissant plus
d'autre autorité que celle de Dieu et du roi.
[Note 225: Aim. lib. VIII, c. 2. Cet évêque étoit saint Germain, qui
tenoit le siége de Paris; et le monastère qu'il affranchit ainsi étoit
celui de Saint-Vincent, depuis l'abbaye Saint-Germain-des-Prés.]
Mais il n'en étoit pas des moines comme des prêtres séculiers. Ceux-ci
avoient leur part des biens des églises; les autres, soumis à la vie
commune, ne possédoient rien en propre, n'avoient droit qu'au simple
nécessaire, fixé par la règle qu'ils avoient embrassée. Tout le reste
étoit à la disposition de leurs abbés, qui trop souvent ne faisoient
pas de ces richesses ainsi accumulées dans leurs mains, l'usage auquel
elles avoient été destinées, et les dissipant dans les folles dépenses
d'un luxe scandaleux, excitoient ainsi la cupidité des laïques dont
ils imitoient la manière de vivre, et qui, témoins de leur vie
mondaine, durent se croire très-propres à les remplacer dans cette
manière d'administrer des biens ecclésiastiques. C'est ainsi que se
formèrent et se multiplièrent les _commendes_, qui n'étoient autre
chose que le droit d'usufruit et d'administration réservé à tout
fondateur, droit que le roi étendit des monastères _simples_, qui, à
ce titre, avoient pu, de tout temps, être administrés par des laïques,
aux abbayes de fondation royale, et dont il étoit le suprême
administrateur. Or cette disposition particulière que l'on faisoit du
bien des abbayes, sembloit ne pas avoir des inconvénients aussi graves
que la dilapidation des biens du clergé séculier, parce que l'on ne
dépouilloit en apparence qu'un seul homme, qui étoit l'abbé, les
moines n'ayant droit, nous le répétons, qu'à l'absolu nécessaire, fixé
par les statuts de leur communauté. On vit donc s'élever de toutes
parts des commendes au profit des gens de la cour et des nobles de
province; et sous la seule condition de pourvoir à l'entretien des
lieux réguliers, et à la nourriture des religieux, les commendataires
purent dissiper à leur gré, prodiguer à tel usage profane qu'il leur
plaisoit, l'immense superflu des biens confiés à leur gestion. Ce fut
un nouveau genre de spoliation qui n'eut point de bornes: on se
partagea les biens des monastères comme des terres conquises; les rois
donnèrent des abbayes aux reines, à leurs fils, à leurs filles, ils en
gardèrent pour eux-mêmes; il n'y eut point de vassal un peu puissant
qui ne s'en fît donner, et plusieurs mirent leur fidélité au prix de
semblables dons. Vainement les évêques s'élevèrent contre cette
dissipation impie et souvent inhumaine des biens des monastères, et
menacèrent les spoliateurs des jugements de Dieu[226]: ils n'y
gagnèrent autre chose que la vaine formalité à laquelle se soumirent
les rois et les seigneurs de faire tonsurer ceux de leurs enfants
qu'ils vouloient enrichir ainsi, sans rien diminuer de leurs domaines;
et l'on conçoit que sous de tels abbés, le sort des moines n'étoit pas
plus assuré, ni le voeu des fondateurs plus respecté que sous
l'administration des laïques. Enfin les choses en vinrent au point que
l'on crut nécessaire de faire des arrangements pour que la communauté
ne manquât pas du moins des premiers besoins de la vie, et de séparer
à cet effet de la _mense_ abbatiale la portion de bien strictement
nécessaire à la subsistance des religieux et à la réparation des
églises, portion à laquelle les abbés et les commendataires n'eurent
pas le droit de toucher. Un tel remède fut pire peut-être que le mal;
parce que délivrés, par de tels arrangements, de toute responsabilité
sur ce qui touchoit les moines et le monastère, ces administrateurs
disposèrent plus librement encore et avec moins de scrupule de la part
de biens, incomparablement plus grande, qui leur étoit restée. Par
exemple, les comtes de Paris s'étant établis commendataires de presque
toutes les abbayes que renfermoit leur comté, une fois ce partage fait
avec la communauté, distribuèrent à leurs gens de guerre toutes les
terres restantes, qui furent ainsi pour toujours soustraites à la
juridiction ecclésiastique. Ce qu'ils avoient fait, d'autres seigneurs
le firent également dans toutes les parties de la France; et un grand
nombre de menses abbatiales se trouvèrent ainsi sécularisées.
[Note 226: Ce n'étoit pas contre les commendes en général qu'ils
s'élevoient, puisqu'ils en possédoient eux-mêmes, mais contre la
nomination abusive et scandaleuse des laïques à de semblables offices;
c'étoit la dilapidation des biens des abbayes, souvent même
l'expulsion des religieux de ces saintes demeures, qu'ils signaloient
à la justice et à la religion du monarque: «Il y a des lieux sacrés,
disoient-ils, qui sont devenus en entier la possession des laïques; il
en est d'autres, qu'ils se sont en partie appropriés; il en est dont
ils se sont donné les métairies comme leur propre héritage.» (Cap.
Car. cal., tit. 3, c. 12, tit. 52.)]
Telle est l'histoire des propriétés de l'église sous les deux
premières races; et cette histoire n'est autre chose que le récit du
pillage perpétuel de ces propriétés par une race d'hommes violente et
guerrière, dont ses ministres travailloient sans cesse à adoucir les
moeurs et à éclairer l'intelligence. Ce que lui enlevoit l'avidité des
vainqueurs dans les moments de désordre, on voit que la piété des
fidèles le lui rendoit dans des temps moins agités, au risque de le
lui voir enlever encore; et que, dans ce combat sans relâche de la
cité de Dieu contre la cité du monde, la charité et la patience de
l'une triomphèrent à la fin de l'avarice et de la violence de l'autre.
C'est qu'il falloit que l'église de France subsistât, Dieu ayant
visiblement de grands desseins sur un royaume qui fut toujours le
premier de la chrétienté; et peut-être touchons-nous au dernier
accomplissement de ces desseins, après la dernière spoliation plus
inique sans doute, plus funeste, plus barbare que toutes les autres,
dont elle vient d'être la victime; spoliation qui, malgré tous les
efforts de l'impiété, ne peut manquer d'être réparée par les mêmes
moyens.
On peut maintenant apprécier à leur juste valeur ces cris stupides de
l'impiété, de toutes parts répétés par la prévention et par
l'ignorance, qui accusent d'usurpation du bien d'autrui, un clergé
sans cesse dépouillé de son propre bien; qui nous présentent comme
plongé dans toutes les jouissances du luxe et de la mollesse des
cénobites que leurs administrateurs laïques laissoient mourir de faim,
comme des hommes turbulents et sanguinaires des évêques qu'une triste
nécessité forçoit à prendre les armes, afin d'opposer quelques
résistances à un brigandage qui s'exerçoit sur le patrimoine des
pauvres, qui menaçoit la religion elle-même dans l'existence de ses
ministres. L'impiété ne s'arrête point là: dévorée d'une rage que rien
ne peut éteindre, elle va chercher dans la fange des chroniques les
plus obscures et les plus méprisées[227], ce que ses suppôts de tous
les âges (car elle n'a jamais cessé d'en avoir) ont pu écrire de plus
infâme, de plus grossièrement mensonger contre les moines et les
prêtres; et opposant avec impudence ce vil fatras de turpitude aux
témoignages de l'histoire les plus graves, les plus avérés, les plus
éclatants, elle ne craint pas de dépeindre comme des scélérats
abominables, des hommes qui, d'âge en âge et jusqu'à nos jours, n'ont
cessé de transmettre aux générations, les croyances, les préceptes, la
morale de l'Évangile; supposant que, par un miracle plus grand, plus
inconcevable que tous ceux qu'elle rejette, ces hommes ont pu et
voulu, dans cette longue succession qui ne s'est pas interrompue un
seul instant, perpétuer des croyances auxquelles ils ne croyoient pas,
annoncer des préceptes auxquels ils n'obéissoient pas, prêcher une
morale qu'ils ne pratiquoient pas; créant ainsi, au gré de sa haine
extravagante, une société de nobles toujours furieux et de prêtres
toujours hypocrites, société impossible, qui cependant a duré
_quatorze siècles_, société la plus tyrannique qui ait jamais opprimé
les peuples, et qui cependant a donné pour la première fois au monde
le spectacle d'une nation où il n'y avoit plus de _maîtres ni
d'esclaves_. La race guerrière qui subjugua les Gaules et qui y
établit son empire fut long-temps sans doute rude et grossière dans
ses moeurs: cependant, dès les premiers moments de la conquête, elle
se montre pleine de respect et d'admiration pour la doctrine et la
vertu des prêtres chrétiens; elle écoute avec docilité leurs
avertissements les plus sévères, elle s'effraye de leurs saintes
menaces: si, malgré cette admiration et ce respect, ces barbares
demeurèrent encore long-temps légers, changeants, livrés à mille
passions impétueuses, à quel excès ne se fussent point livrés des
caractères aussi indomptables, sans ce frein que la religion sut leur
imposer, frein salutaire qu'ils n'osèrent jamais briser, quoiqu'il ne
suffît pas toujours pour les diriger et les retenir? car ce temps où
il se commit de grands crimes, fut aussi celui des grandes expiations.
Dans nos temps plus policés, nous avons surpassé les crimes et
rarement imité le repentir: «C'est qu'alors, comme l'a dit un illustre
écrivain que nous nous plaisons à citer, l'homme étoit emporté et
qu'aujourd'hui il est corrompu[228].» L'ignorance étoit grande dans
ces temps orageux, et d'autant plus profonde, d'autant plus incurable
que ceux qui y étoient livrés se plaisoient au milieu de ses
ténèbres[229]. Où se conservoient les dernières lueurs des lettres et
des connoissances humaines prêtes à s'éteindre, si ce n'est dans les
cloîtres qui rendirent ensuite à la société moderne ce qu'ils avoient
sauvé du grand naufrage de l'ancienne société? où étoient les seules
écoles qu'il y eût alors? auprès de la cathédrale et de la demeure des
évêques: là étoient encore l'hôpital pour les malades, l'hospice pour
les pélerins et les pauvres voyageurs[230]; et dans ces asiles de paix
«la _science_ et la miséricorde s'étoient rencontrées et
embrassées[231].» Lorsque le pouvoir politique, si foible alors sous
des rois foibles, parce qu'il n'étoit pas naturellement constitué,
reprenoit un peu de vigueur sous quelques princes guerriers ou d'un
ferme caractère, à qui s'adressoit le monarque pour le rétablissement
de l'ordre et le maintien de la justice, si ce n'est aux évêques,
protecteurs naturels des peuples, et qui recevoient alors la noble
mission de porter au pied du trône le cri des opprimés et de demander
en leur nom que justice fût rendue[232]? Qu'étoit le vasselage, seul
lieu de cette société naissante, qui, comme nous l'avons déjà dit, ne
fut jamais entièrement rompu, sinon le respect pour la foi jurée? et
quel autre garant pouvoit-on avoir que la religion, de la foi du
serment? Lorsque tout n'étoit que trouble et confusion dans l'état, où
étoient l'ordre et l'unité, sinon dans la société des _fidèles_, qui
seule demeuroit immuable dans ses dogmes, dans ses traditions, dans sa
discipline? Pour cette multitude que divisoient sans cesse des
intérêts si opposés, des usurpations si manifestes, des préjugés
d'indépendance si fortement enracinés, quel autre signe de ralliement
que la CROIX qui, s'élevant de toutes parts, sur le sommet de leurs
tours et sur la pointe de leurs clochers, réveilloit à tous moments
dans leur coeur des sentiments qui leur étoient communs, de croyances
qui pour tous étoient les mêmes, et sembloit rappeler à ne former
qu'une seule patrie sur la terre, des hommes destinés à n'avoir qu'une
même patrie dans le ciel? et nous pouvons défier toute la subtilité
sophistique des incrédules de nos jours, d'expliquer comment il eût
été possible que ce royaume de France, _formé par des évêques_; ainsi
que l'a dit un écrivain dont sans doute ils ne récuseront pas le
témoignage[233], eût pu être sauvé de sa ruine autrement que _par des
évêques_; c'est-à-dire comment, sans la religion et ses ministres, il
eût pu rester en France, après la fin de la seconde race, vestige de
société.
[Note 227: C'est ainsi que l'auteur d'un livre abominable, intitulé
_Histoire physique, civile et morale de Paris_, présente impudemment
comme autorités irréfragables de toutes les ordures dégoûtantes, de
toutes les calomnies odieuses qu'il a accumulées dans son informe
compilation, l'_Enfer des chicaneurs_, par Louis Vervin; les _Variétés
sérieuses et amusantes_, par Sablier; les _Caquets de l'Accouchée_; la
_Pourmenade du Pré-aux-Clercs_, poëme burlesque de Bertrand;
l'_Espadon satirique_ de d'Esternod: la satire du poète Sigognes
_contre son haut de chausses_, etc., etc. S'il lui arrive de consulter
quelquefois des autorités plus graves, ce sont des _exceptions_ qu'il
y cherche, afin de les présenter comme _règles générales_; expliquant
ainsi très-facilement en faveur de son système de dénigrement, ce que
l'on emploîroit précisément pour le combattre et le renverser de fond
en comble. Au reste l'école philosophique et révolutionnaire n'a
jamais eu d'autre méthode, depuis qu'elle a commencé sa guerre de
plume contre la société; et cet auteur suit fidèlement la route que
ses maîtres lui ont tracée. Avec de telles règles de critique et la
conscience qu'elles supposent, il seroit facile de présenter saint
Louis comme un chef de brigands, et saint Vincent de Paule comme un
échappé des galères.]
[Note 228: M. de Bonald, t. III, p. 412.]
[Note 229: Les _Fidèles_ descendus des anciens _Francs_ méprisoient
les lettres, parloient très-peu latin, n'estimoient que la profession
des armes, et ne quittoient les camps que pour aller se confiner dans
leurs terres; pendant près de deux siècles, leur ignorance les rendit
incapables d'exercer aucune fonction ecclésiastique; tous les clercs
étoient Romains.]
[Note 230: _Voyez_ l'art. _Hôtel-Dieu._]
[Note 231: _Misericordia et veritas obviaverunt sibi: justitia et pax
osculatæ sunt._ (Ps. LXXXIV, II.)]
[Note 232: «Les évêques parvenus à l'épiscopat par de bonnes voies,
dit un capitulaire, doivent montrer le chemin du ciel par leur bon
exemple et par la prédication. Ils doivent, autant qu'il est en eux,
et tant par eux-mêmes que par leurs subalternes, assister le roi dans
l'administration qui lui en est confiée; et quand la négligence ou la
mauvaise volonté d'un abbé ou d'une abbesse, d'un comte ou d'un vassal
de la couronne, leur fait rencontrer des obstacles à l'accomplissement
de leurs devoirs, ils sont obligés d'en avertir le roi, afin
qu'appuyés de son assistance ils puissent avoir un libre exercice de
l'autorité qui leur appartient.» (Cap. an 823, c. 4)
Agobard, archevêque de Lyon, témoin des vexations et des injustices
dont le peuple étoit accablé de la part de ses magistrats, se croyoit
obligé d'en avertir le chef de la justice. (Agobard. _Epist. ad
Marfrid. procer. palat._)]
[Note 233: Gibbon.]