Sainte-Chapelle, nous n'avons pu indiquer que sommairement toutes les
richesses qui y étoient renfermées. Toutefois le zèle religieux du
saint roi qui en étoit le fondateur ne se borna point à ces actes
d'une magnificence toute royale[142]: tous les ans, le jour du
vendredi saint, il se rendoit en grand appareil à la Sainte-Chapelle;
et là, revêtu de ses habits royaux, il exposoit lui-même les
monuments de la passion à la vénération du peuple. Cet exemple fut
suivi par plusieurs de ses successeurs[143], auxquels il laissa les
plus grands exemples de courage et de piété qu'aucun monarque ait
jamais donnés. Il semble que le président Hénault n'a point assez
senti tout ce qu'il y avoit d'admirable dans ce pieux et grand roi. Il
l'admire sans doute lorsqu'il le voit réduisant les rebelles,
combattant les ennemis de son royaume, rendant à ses peuples une
justice exacte et vigilante; mais cet historien, abusant ensuite d'un
mot employé par le père Daniel, le trouve _singulier_, lorsqu'il le
voit, dans son intérieur, donnant à la prière le temps qu'il pouvoit
dérober aux affaires, témoignant une entière déférence à sa mère, une
douceur paternelle à ses domestiques. Peu s'en faut qu'il ne le
présente alors comme tombé dans un état d'imbécillité. «Dans ces
moments, dit-il, ses domestiques devenoient ses maîtres, sa mère lui
commandoit, et les pratiques de la dévotion la plus simple
remplissoient ses journées.» Ce qui semble petit au président Hénault,
à nos yeux est sublime; et comme, d'après son propre aveu, les vertus
solides et la noble fermeté qui composoient le caractère de saint
Louis _ne se sont jamais démenties_, ce mélange touchant de grandeur
et d'humilité nous offre un être presque au-dessus de l'humanité, un
héros tel que le paganisme n'en pouvoit produire, en un mot, le
véritable héros chrétien[144].
[Note 142: La construction de la Sainte-Chapelle avoit coûté 40,000
liv., qui valoient 800,000 liv. de notre monnoie. Les reliques et les
châsses avoient coûté 100,000 liv. (2,000,000.)]
[Note 143: En 1306, Philippe-le-Bel nomma les religieux augustins pour
faire chaque année à la Sainte-Chapelle l'office de la translation des
saintes reliques; il accorda la même prérogative aux jacobins et aux
cordeliers en 1309; les carmes obtinrent le même avantage de
Charles-le-Bel en 1322.]
[Note 144: La Sainte-Chapelle est maintenant un dépôt d'archives.]
_Trésor des Chartes._
C'étoit dans deux salles voûtées qui faisoient partie des bâtiments de
la Saint-Chapelle, qu'étoit placé le _trésor des chartes_, ou le dépôt
des titres de la couronne, des diplômes de nos rois, des traités de
paix et d'alliance, des ventes, dons, échanges, etc. Autrefois, et
jusque dans les premiers temps de la troisième race, ces princes
avoient coutume de faire porter avec eux, dans leurs voyages, leurs
titres, leurs reliques et tout ce qu'ils avoient de plus précieux.
Philippe-Auguste ayant eu le malheur d'être surpris un jour au milieu
de cet attirail, et de tomber dans une embuscade que les Anglois lui
avoient dressée à Bellefosse, entre Blois et Fréteval, le _trésor des
chartes_ fut la proie du vainqueur qui le fit transporter en
Angleterre, où il est encore. Philippe ordonna qu'il fût rétabli, tant
sur les notes que sa mémoire put lui fournir, que sur les copies des
actes qu'on put retrouver. Depuis ce fatal événement, les chartes ne
sortirent plus du palais, où, après avoir été placées en divers lieux,
elles furent enfin renfermées dans ce dernier dépôt, vers la fin du
quatorzième siècle.
LE PALAIS DE JUSTICE.
À chaque pas que nous faisons dans Paris, nous éprouvons de nouveaux
effets de la nuit profonde dont les antiquités de cette ville ont été si
long-temps enveloppées; nous sentons davantage combien il est difficile
de dire quelque chose de satisfaisant sur des origines qui ne sont
connues que par des traditions vagues, souvent contradictoires, la
plupart transmises par des chroniqueurs éloignés des sources, et presque
tous dépourvus de lumières et de critique dans tout ce qu'ils ont écrit.
La discussion de ces vieux récits, des chartes, des titres qui s'y
rapportent, seroit inutile et fastidieuse; et c'est pour y avoir attaché
trop d'importance que les anciens historiens de Paris ont ôté tout
intérêt à leurs volumineuses compilations. Il vaut mieux, choisissant
dans ces lambeaux épars, en rassembler les faits qui semblent les plus
probables, et toutefois ne les offrir que pour ce qu'ils sont, pour de
simples probabilités.
Par exemple, l'origine du Palais est tout-à-fait inconnue, et aucun
écrivain ne nous fait connoître ni quand ni comment il fut bâti. Ceux
qui ont parlé du séjour de quelques empereurs romains à Paris,
s'accordent tous à dire qu'ils habitoient le palais des Thermes: mais
peut-on en conclure qu'il n'y avoit point alors d'édifice du même
genre dans la Cité? César nous apprend lui-même qu'il avoit transporté
le conseil souverain des Gaules dans Lutèce, «_summum Galliæ concilium
in Lutetiam Parisiorum transtulit;_» et c'est une opinion généralement
reçue, que le proconsul, gouverneur général de toute la province,
avoit son séjour ordinaire dans cette ville. Est-il probable qu'il ait
demeuré hors de ses murs, lorsqu'il s'agissoit de veiller sur un
peuple nouvellement soumis, toujours disposé à secouer le joug, et
dont la révolte, dans un lieu aussi fortifié, eût été plus dangereuse
que partout ailleurs? On ne peut raisonnablement le penser; et
Ammien-Marcellin donne effectivement à entendre que la _forteresse des
Parisiens_ (c'est ainsi qu'il appelle l'île de la Cité)[145] avoit,
dès ce temps-là, un palais et une place publique.
[Note 145: Am. Marc., lib. XV, cap. 11.]
Il ne seroit pas même impossible de déterminer où devoit être ce
palais. Une ancienne tradition[146], appuyée de plusieurs auteurs
graves, nous apprend qu'aussitôt que les premiers chrétiens eurent
obtenu des empereurs le libre exercice de leur religion, les habitants
de Paris firent bâtir une église cathédrale à la pointe orientale de
l'île, où leur ville étoit alors renfermée. On peut conclure de là que
le palais ou château dont parle Ammien-Marcellin étoit situé à l'autre
extrémité, c'est-à-dire à la place où il est encore aujourd'hui; car
ces deux situations ont été constamment celles qui ont présenté le
plus de commodités et les aspects les plus agréables.
[Note 146: Delamare, tome I.]
Si nous cherchons ensuite dans notre propre histoire, nous y
trouverons des témoignages qui ne nous permettront pas de douter que,
bien que nos rois de la première dynastie demeurassent habituellement
au palais des Thermes, il existoit cependant une maison royale dans la
Cité. Sur ce sujet, voici ce que dit Grégoire de Tours, racontant la
mort tragique des petits-fils de Clovis. «Childebert[147] envoya une
personne de confiance à Clotaire, roi de Soissons, pour l'engager à
venir le trouver, afin de résoudre ensemble s'ils feroient mourir
leurs neveux, ou s'ils se contenteroient de les dégrader en leur
coupant les cheveux..... Clotaire ne tarda pas à se rendre à
Paris..... Ils firent courir le bruit que le résultat de leur entrevue
avoit été de faire proclamer rois les fils de Clodomir, et envoyèrent
les demander à Clotilde, qui demeuroit alors dans la ville (_quæ tunc
in ipsâ urbe morabatur_), pour les élever sur le pavois. Cette bonne
reine, transportée de joie, fit venir les petits princes dans son
appartement, et après avoir eu l'attention de les faire manger: Allez,
mes enfans, leur dit-elle en les embrassant, allez trouver vos oncles;
si je puis vous voir sur le trône de votre père, j'oublierai que j'ai
perdu ce cher fils..... Clotaire, après les avoir poignardés de sa
propre main, monta tranquillement à cheval pour retourner à Soissons;
Childebert se retira dans le faubourg (_in suburbana concessit_).» Il
y avoit donc dans la Cité un palais où l'on élevoit ces jeunes
princes, et cette demeure est ici bien clairement distinguée de
l'édifice qui étoit sur la rive méridionale du fleuve[148].
[Note 147: Greg. Tur., _Hist._, lib. III, cap. 18.]
[Note 148: Le même historien nous apprend que Caribert étoit logé dans
la Cité, et qu'un prêtre de Bordeaux vint l'y trouver. _Presbiter,
Parisiacæ urbis portas ingressus, regis præsentiam adiit_ (Lib. IV,
cap. 26). On en pourroit citer encore d'autres exemples.]
Le palais fut successivement agrandi, réparé ou rebâti par les maires,
qui s'emparèrent de l'autorité sous la première race; et Hugues-Capet,
comte de Paris, ayant succédé aux rois de la seconde, abandonna
entièrement le palais des Thermes, pour établir dans celui-ci sa
résidence ordinaire[149]. Robert, son fils, le fit rebâtir en entier;
et quoique Philippe-Auguste eût fait depuis reconstruire le Louvre, on
voit que ses successeurs, saint Louis, Philippe-le-Hardi et
Philippe-le-Bel demeuroient au Palais. Saint Louis, qui l'orna de la
chapelle magnifique dont nous avons déjà parlé, fit encore dans son
intérieur des augmentations et des embellissements considérables; et
sous Philippe-le-Bel, il fut de nouveau reconstruit presque en entier.
«Ce roi, dit du Haillan, fit bâtir dedans l'île du Palais, au lieu
même où étoit l'ancien château de la demeure des rois, le Palais tel
qu'il est aujourd'hui.... étant conducteur de cette oeuvre, messire
Enguerrand de Marigny.» Belleforest s'exprime encore plus fortement,
et dit «que Philippe-le-Bel fit construire un autre palais tout à
neuf, tel que nous le voyons, et qu'il fut achevé l'an 1313, le 28e et
dernier an du règne de ce bon roi.» Toutefois ces deux écrivains si
inexacts et si embrouillés ne doivent pas être crus entièrement, et
ceci ne doit s'entendre que de quelque augmentation considérable que
Philippe auroit fait faire à cet édifice; car il est constant que la
chambre qui porte encore le nom de saint Louis, et la salle appelée
depuis la _grand'chambre_ ont été bâties par ce roi. Il y restoit même
encore quelques-unes des anciennes constructions faites par le roi
Robert, entre autres la chambre dite depuis de la Chancellerie, dans
laquelle on prétend que saint Louis consomma son mariage. Charles
VIII, Louis XI et Louis XII y ajoutèrent encore de nouveaux bâtiments.
[Note 149: Il y avoit encore une maison royale dans le cloître
Notre-Dame, où Louis VII passa ses premières années, comme il le
témoigne lui-même. On ignore où étoit cette demeure, mais il est
certain qu'il y retourna souvent, et qu'il alla l'habiter lorsqu'il
céda le palais à Henri II, roi d'Angleterre. (SAUVAL.)]
Lorsque Charles V abandonna la Cité pour aller occuper l'hôtel
Saint-Paul, à l'extrémité orientale de la ville, ce palais, dont les
anciens historiens ont tant vanté la magnificence, n'étoit encore
qu'un assemblage de grosses tours qui communiquoient entre elles par
des galeries; les deux tours parallèles que l'on voit encore sur le
quai de l'horloge sont des restes de cet édifice, et peuvent donner
une idée du genre de sa construction. Des fenêtres de ces tristes
demeures la vue s'étendoit au loin sur Issi, Meudon et Saint-Cloud. Le
jardin qu'on appeloit _Jardin du Roi_ occupoit tout l'espace où sont
aujourd'hui le cours Neuve et de Lamoignon; il se prolongeoit jusqu'au
bras de la rivière qui couloit, comme nous l'avons déjà dit, à
l'endroit où est aujourd'hui la rue de Harlay. Ce jardin, du temps de
Charles V, étoit encore, comme tous les jardins royaux, d'une
simplicité extrême: il étoit environné de haies que couvroient des
treilles enlacées en losange, et disposées, à chaque extrémité et au
milieu, en forme de tourelle ou pavillon. On y voyoit des prés que
l'on fauchoit, des vignes dont on recueilloit le vin, des légumes qui
servoient pour la table du roi[150]. Les appartements du château
étoient immenses et couverts de dorure; mais le luxe, encore sans art
et mal entendu, n'y avoit rien fait pour l'agrément et les commodités
de la vie; des barreaux de fer qui se croisoient sur les fenêtres,
donnoient à cette demeure royale l'aspect d'une prison, et les vitraux
colorés et chargés d'images de saints, de devises et d'écussons
achevoient d'y intercepter la lumière. On aura peine à croire que, du
temps même de François Ier, on ne s'y asseyoit encore que sur des
bancs et des escabelles, et que la reine seule avoit le droit d'avoir
des chaises de bois, pliantes et rembourrées; mais il ne faut point
oublier que nos premiers rois, ceux mêmes de la troisième race jusqu'à
Louis XI, considérés comme chefs des grands plutôt que comme
souverains de la nation, n'eurent pendant long-temps, et sauf quelques
exceptions, ni opulence ni autorité. Maîtres seulement de leurs
domaines, leur cour n'étoit composée que de leurs domestiques, et les
revenus souvent très-bornés de ces possessions étoient les seuls
moyens qu'ils eussent de soutenir l'élévation de leur rang; car les
impositions qu'on demandoit aux peuples n'étoient que momentanées, et
levées seulement dans les grands besoins de l'État, et du consentement
général. Ce n'étoit que dans les réunions solennelles des grands
vassaux, et au milieu de leurs armées, que ces monarques paroissoient
avec tout l'éclat de la majesté royale; hors de là, leur vie simple et
patriarcale ne différoit guère de celle d'un seigneur de château; et
dans Paris même leur souveraineté se trouvoit à tout moment en conflit
avec la juridiction de l'évêque, des monastères, des divers corps, et
les priviléges des bourgeois.
[Note 150: Dans ce jardin-là même, dit Sauval, saint Louis, vêtu d'une
cotte de camelot, d'un surcot de tirretaine sans manches, et d'un
manteau par-dessus de sandal noir, y rendoit justice, couché sur des
tapis, avec Joinville et d'autres, qu'il choisissoit pour
conseillers.]
Ces assemblées de grands vassaux, dont nous venons de parler, et que
l'on voit consacrées dès les premiers temps de la monarchie sous le
nom de _plaids généraux_, n'étoient point d'institution royale: elles
existoient de temps immémorial parmi les Francs, et ils en avoient
apporté la coutume de leur pays[151]. Tous les hommes libres avoient
le droit de s'y rendre et de prendre part aux délibérations, soit
qu'elles eussent pour objet quelque expédition militaire, soit qu'il
ne fût question que de traiter des affaires générales de la nation
pendant la paix; et le soin extrême qu'avoient les rois francs de
convoquer ces assemblées dans toutes les occasions importantes, prouve
à quel point elles leur étoient nécessaires pour légitimer leurs
actes, et combien grande étoit leur autorité[152]. «On y régloit, dit
Hincmar, l'état de tout le royaume pour le courant de la nouvelle
année; et ce qui avoit été réglé, rien ne pouvoit le déranger. Il
n'étoit jamais permis de s'en écarter, sans une extrême nécessité qui
fût commune à la totalité du royaume»[153]. À ce _plaid_, ajoute cet
écrivain, assistoient les _majeurs_ clercs et laïques, et les
_mineurs_: c'est-à-dire que les seigneurs s'y faisoient accompagner de
leurs vassaux[154].
[Note 151: Aim., lib. I, c. 12.]
[Note 152: Aimoni nous apprend (lib. 4, c. 1) que Brunchaut ayant
envoyé sommer Clotaire de sortir du royaume d'Austrasie où elle
prétendoit établir Sigebert, bâtard de Thierri, Clotaire lui fit
répondre «qu'elle devoit convoquer l'assemblée des nobles francs, et
soumettre à une délibération commune ce qui étoit de l'intérêt commun;
que pour lui, il se soumettroit en tout à ce qu'ils auroient jugé,
promettant de n'y faire aucune opposition.»
Gontram fit une réponse semblable aux ambassadeurs de Childebert, qui
demandoient qu'il lui livrât Frédégonde, la meurtrière de son père et
de son oncle. «C'est dans le plaid que nous tenons, que nous ordonnons
et traitons de tout ce qui se doit faire.» (Greg. Tur. _Hist._, lib.
7, c. 7.)]
[Note 153: Hinem. _ep._, tit. 14.]
[Note 154: Ces vassaux ou _mineurs_ donnoient leur avis quand il leur
étoit demandé, mais n'avoient aucune autorité dans ces assemblées; et
le même écrivain le dit formellement. (_Loc. cit._)]
Le _plaid général_ se tenoit au printemps. On le nommoit _Champ de
Mars_, parce que c'étoit là que se rassembloient toutes les troupes
qui devoient, en cas de guerre, entrer en campagne, immédiatement
après la séparation de l'assemblée[155]. Tout nous prouve que, sous
la première race, il n'étoit point au pouvoir des rois d'entreprendre
la guerre, sans l'assentiment de la nation[156], c'est-à-dire de tous
les _hommes libres_, de tous ceux qui avoient le droit de porter les
armes. On voit ces princes employer, dans ces grandes occasions, les
discours les plus pathétiques pour arracher à la _multitude_[157] le
cri d'_indignation_ qui la faisoit courir aux armes et décidoit ainsi
la question[158]. Les mêmes maximes et les mêmes usages se
conservèrent sous les Carlovingiens; et Charlemagne lui-même n'entroit
jamais en campagne sans avoir tenu l'assemblée générale de ses
_fidèles_. Là il rendoit compte des négociations qu'il avoit pu faire
pour conserver la paix, et démontroit la nécessité et la justice des
guerres qu'il alloit entreprendre[159]. Puisqu'un si grand monarque
n'avoit le pouvoir qu'au même titre que l'avoient possédé ses
prédécesseurs, on peut croire que ses successeurs immédiats ne
l'augmentèrent point; et en effet, sous la seconde race, le pouvoir
politique ne sortit point de ces bornes étroites où les Francs
avoient, si malheureusement pour eux-mêmes, renfermé leurs premiers
rois.
[Note 155: Lorsque le temps étoit beau, dit encore Hincmar, on
s'assembloit dans la campagne (et l'ancienneté de cet usage est
attestée par quelques lois de Childebert, rédigées vers l'an 595);
mais lorsque le temps ne le permettoit pas, on se retiroit dans des
lieux couverts où l'on avoit pratiqué des séparations, afin que les
seigneurs pussent s'assembler en particulier, et que la _multitude_
eût aussi un asile et un lieu d'assemblée dans lequel le _menu peuple_
ne pût point entrer et se confondre avec les fidèles: il y avoit deux
chambres particulières pour les seigneurs; l'une où s'assembloient les
évêques, les abbés et les autres ecclésiastiques d'un ordre éminent,
l'autre où se tenoient les comtes et autres seigneurs du premier rang.
C'est là qu'ils attendoient l'heure des délibérations, et qu'ils
étoient ensuite introduits dans le lieu appelé _Curia_, lequel se
composoit également de deux salles, l'une pour les laïques, l'autre
pour les gens d'église. Il étoit libre alors aux prélats et aux
seigneurs de se réunir ou de se rassembler, selon qu'ils le jugeoient
à propos, et selon la nature des affaires qu'ils avoient à traiter. On
leur remettoit de la part du roi les _chapitres_ sur lesquels ils
avoient à délibérer, et ils en délibéroient. Au roi seul appartenoit
de proposer aux seigneurs l'objet de leur délibération; on appeloit
_chapitre_ ou _capitule_ les différents points sur lesquels elle
devoit rouler, et collectivement ces matières étoient appelées
_capitulaires d'interrogation_, _avertissements_ ou _décrets_. Le roi
n'assistoit point ordinairement aux délibérations des seigneurs
temporels et spirituels. «Il profitoit de ce temps, dit encore
Hincmar, pour faire accueil à toute la multitude, tant aux seigneurs
qu'aux particuliers et aux subalternes. Il recevoit leurs présents,
saluoit les grands, s'entretenoit avec eux, suivant l'âge et l'état
des personnes, etc.» (_Loc. cit._, cap. 35, 36.)
De tels passages montrent quelle est encore l'erreur de ceux qui se
représentent ces _champs de mars_ comme des assemblées tumultueuses et
populaires, peu différentes de celles de la populace des petites
_démocraties_ de la Grèce. Non seulement elles ne se composoient que
de l'élite de la nation, mais il n'y avoit encore dans ces premières
classes que les plus élevés qui eussent véritablement le droit de
délibération.
Lorsque l'usage de la cavalerie se fut introduit dans les armées,
comme il arrivoit souvent qu'au sortir de ces assemblés on entroit en
campagne, on crut devoir ne les convoquer qu'au mois de mai, parce
qu'alors les fourrages étoient plus abondants. Elles prirent donc sous
la seconde race le nom de _champ de mai_.]
[Note 156: Aim., lib. IV, c. 41.]
[Note 157: Cette _multitude_, ainsi que l'appelle Hincmar, se
composoit des guerriers qui n'étoient pas comtes, c'est-à-dire des
vassaux du roi, de ceux des autres vassaux qui n'étoient pas
_domestiques_, de leurs suzerains, des vicomtes, des centeniers, des
dixainiers, des prélats du second ordre et des propriétaires, qui tous
n'entroient point dans le grand comité où les grands vassaux avoient
seuls le droit de siéger. Telle étoit cette _multitude_: c'est là ce
qu'on appeloit le _peuple_; et il est important de le bien remarquer
pour éviter les erreurs grossières où sont tombés ceux qui ne s'en
sont pas fait cette juste idée.]
[Note 158: Greg. Tur. _Hist._, lib. III, cap. 7.]
[Note 159: Aim., lib. IV, c. 79.]
Mais, outre ce conseil public, nos rois de la première et de la
seconde race, suivant une autre coutume des Francs, avoient une cour
particulière composée de plusieurs grands du royaume, prélats et
principaux officiers de la couronne. C'étoit là leur conseil
ordinaire, où se traitoient les affaires les plus urgentes, et celles
qui demandoient du secret; où se préparoient les matières qui
devoient être portées à l'assemblée générale. Entrons à ce sujet dans
quelques détails.
Il faut aller chercher l'origine de ces conseillers des rois francs
jusque dans les forêts de la Germanie; et Tacite nous apprend que les
cent _compagnons_ que les Germains avoient donnés à leurs princes
avoient pour fonction spéciale de les _conseiller_ dans
l'administration de la justice[160]. Après la conquête, ces
conseillers du roi continuèrent d'être avec lui, l'aidant également à
rendre la justice, ou la rendant eux-mêmes en son nom; on trouve en
effet qu'ils jugeoient en son absence comme en sa présence, et que le
comte _palatin_[161], qui avoit son tribunal, sa juridiction
particulière, n'étoit plus que rapporteur auprès d'eux, parce que les
causes qui se portoient devant cette cour étoient au-dessus de sa
compétence. Il y avoit deux classes de ces conseillers du roi: les
conseillers _éminents_ ou _principaux_, qui étoient toujours choisis
parmi les plus grands personnages de l'État; et les conseillers
_ordinaires_ ou _inférieurs_. Leur réunion composoit ce qu'on appeloit
le _Palais du roi_, ou _la cour de justice_.
[Note 160: _De morib. Germ._, § 5.]
[Note 161: Le comte _palatin_ paroît avoir remplacé dans la cour des
rois francs le grand dignitaire que l'on nommoit _maître des offices_
à celle des empereurs. C'étoit lui qui faisoit la police dans le
palais, et même dans tout le canton où résidoit la cour; il recevoit
toutes les causes qui étoient portées au palais, et décidoit de celles
qui devoient être jugées en présence du roi; il étoit l'introducteur
de ceux qui vouloient en obtenir audience, et faisoit auprès de lui
les fonctions du ministère public; enfin il présidoit au tribunal où
étoient jugées toutes les causes qui ressortissoient de son
département. La dignité de comte palatin existoit encore sous
Louis-le-Gros en 1136, et l'histoire ne marque point à quelle époque
elle fut abolie.]
Lorsqu'elle étoit ainsi réunie, la juridiction de cette cour étoit
fort étendue. D'après les monuments qui nous en sont restés, il paroît
que toutes les causes criminelles pouvoient être jugées par le roi
dans son _Palais_; et l'histoire de la première race nous offre en
effet des exemples de semblables causes plaidées devant les _grands_
ou les _conseillers_, quoiqu'elles intéressassent des personnes du
plus haut rang[162]: mais il semble aussi qu'alors c'étoient seulement
les conseillers _éminents_, ou de première classe, qui jugeoient; et
que les conseillers _ordinaires_ n'avoient point, dans ces causes
importantes, le droit de siéger avec eux.
[Note 162: Aim. lib. IV, c. 7.]
Le _Palais du roi_, ou sa cour de justice, étoit très-distinct de sa
_cour_ proprement dite; et les anciennes chroniques distinguent
très-bien les officiers de la _cour du roi_ ou de _sa maison_, des
officiers de _son Palais_. Cela est tellement vrai, que le lieu où
siégeoit cette cour de justice n'étoit pas toujours une dépendance du
manoir royal; et qu'alors les rois se rendoient de leur demeure au
palais, lorsque leur présence y étoit absolument nécessaire, ce qui
arriva surtout sous les rois fainéants[163].
[Note 163: (Eginard., _In princip._)]
La _cour du Palais_ subsista dans les premiers temps de la troisième
race, fort peu différente de ce qu'elle avoit été sous la première et
sous la seconde, mais il paroît qu'alors elle changea moins souvent de
lieu, et que Paris fut sa résidence la plus ordinaire[164]. Un
monument du règne de Louis VI nous apprend qu'elle s'appeloit alors,
la _suprême cour royale_, et que les _conseillers_ qui la composoient
rendoient la justice avec le roi ou en son nom[165].
[Note 164: Bal., tome II. C'est que Paris devint alors la capitale du
royaume et le centre de toute l'administration.]
[Note 165: Aim., lib. V, c. 49.]