et par sa construction en dos d'âne, que les architectes d'alors
jugeoient nécessaire pour la durée, fut long-temps considéré comme un
des plus beaux de l'Europe, et n'est en effet qu'une construction
lourde, irrégulière, et qui n'a d'autre mérite que celui de sa
solidité. Il avoit été commencé sur les dessins et sous la direction
d'un architecte nommé Androuet du Cerceau[108]; ce fut Guillaume
Marchand qui le termina. Il est porté sur douze arches de plein
cintre, qui se partagent inégalement des deux côtés de la pointe de
l'île du Palais. On en compte sept sur le grand cours de l'eau, cinq
sur le bras de la Seine du côté des Augustins, et la partie de l'île à
laquelle ils aboutissent contient encore l'espace de deux arcades.
[Note 107: Dans ceux-ci on a surbaissé les arcs, ce qui donne plus
d'élégance, sans nuire à la solidité.]
[Note 108: Ce fut lui qui donna les dessins de la galerie du Louvre.]
Au-dessus des arches règne une double corniche d'un pied et demi de
large, soutenue par des mascarons. Ce pont a plus de cent
quarante-quatre toises de longueur[109]: sa largeur est de douze,
qu'on a partagées en trois parties, dont les dimensions n'ont pas
toujours été les mêmes. Celle du milieu, qui sert au passage des
voitures, n'avoit autrefois que cinq toises: des deux côtés
s'élevoient pour les gens de pied des trottoirs qui s'étendoient sur
les demi-lunes que forment les piles du pont; et dans ces espaces,
vides alors, on tendoit, les jours ouvriers, de misérables tentes qui
interceptoient la belle vue qu'offre Paris de ce côté, et
embarrassoient le passage. Lors des réparations qui furent faites en
1776, les trottoirs furent baissés et rétrécis, et l'on construisit
des boutiques en pierre de taille dans les demi-lunes[110].
[Note 109: _Voy._ pl. 9.]
[Note 110: Le produit de la location de ces boutiques, qui sont au
nombre de vingt, avoit été donné par Louis XVI à l'académie de
Saint-Luc, pour être employé au paiement des pensions des pauvres
veuves de cette académie.]
La pointe de l'île du Palais, située vis-à-vis la place Dauphine,
forme une espèce de môle carré, qu'on appeloit, avant la révolution,
_place de Henri IV_, et au milieu duquel étoit placée la statue
équestre de ce grand monarque[111]. C'est le premier monument de ce
genre qu'on eût encore élevé à nos souverains. Avant cette époque, si
l'on faisoit la statue d'un roi, c'étoit pour la mettre sur son
tombeau, au portail de quelque église ou de quelque maison royale
qu'il avoit fait bâtir ou réparer. Cette statue y fut placée[112] en
1613, sous la régence de Marie de Médicis. Elle étoit posée sur un
piédestal de marbre blanc; aux quatre coins étoient attachés des
trophées d'armes et des esclaves en bronze, de grandeur naturelle,
représentant, dit Sauval, les quatre parties du monde, le tout
soutenu par un soubassement de marbre bleu turquin. Dans toutes les
descriptions de Paris, on trouve que la statue du roi avoit été
exécutée par un sculpteur françois nommé _Dupré_, et que le cheval
seul étoit l'ouvrage de _Jean de Bologne_, sculpteur italien: c'est
une erreur qu'ont accréditée certaines circonstances qui jusqu'à
présent n'avoient pas été assez connues. La vérité est que cet
artiste, qui jouissoit d'une grande célébrité et qui étoit attaché au
grand-duc de Toscane Ferdinand Ier, reçut de la cour de France la
commission d'exécuter en entier ce grand monument et commença le
cheval. Il ne l'avoit point entièrement achevé, lorsqu'il mourut en
1608. Alors Pierre Tacca, son élève, fut chargé de mettre la dernière
main aux travaux que son maître avoit laissés imparfaits. Ce sculpteur
acheva donc le cheval, fit la statue du roi[113], et le monument
entier fut terminé en 1613. Il avoit été embarqué le 13 avril de cette
même année à Livourne pour être rendu à Paris par le Havre; mais le
navire sur lequel il étoit chargé ayant fait naufrage sur les côtes de
Sardaigne, ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que l'on parvint à
retirer la statue du sable où elle étoit enfoncée et à la charger sur
un autre navire. Elle n'arriva à Paris qu'en 1614. Un architecte nommé
_Marchand_ avoit déjà disposé l'emplacement et construit le piédestal
sur lequel elle devoit être placée, et la première pierre en avoit été
posée par Louis XIII le 2 juin de la même année. Enfin le 23 août de
la même année l'inauguration du monument fut faite par les principaux
magistrats de la ville de Paris, le jeune monarque étant alors absent
de sa capitale. Les esclaves qui décoroient les quatre coins de ce
piédestal étoient réellement l'ouvrage de trois sculpteurs françois,
Francavilla, Bordone et Tremblay.
[Note 111: _Voy._ pl. 25.]
[Note 112: Renversée le 11 août 1792.]
[Note 113: Ce qui donne lieu sans doute à la méprise qui a fait
attribuer si long-temps cette figure à un sculpteur françois, c'est
qu'en effet le sieur de Franqueville, architecte et premier sculpteur
du roi, fut chargé d'envoyer un modèle _de la statue du roi_ à
Florence. C'étoit probablement le portrait de Henri IV, modelé d'après
nature, dont il étoit difficile sans doute que l'artiste italien pût
se passer; et ce portrait fut effectivement envoyé. (_Voyez_ Mémoires
historiques relatifs à la fonte de la statue équestre de Henri IV, par
M. Ch. J. Lafolie.)]
Toutefois ce ne fut qu'en 1635, vingt et un ans après cette érection
de la statue équestre de Henri IV, que furent achevés, sous le
ministère du cardinal de Richelieu, les ornemens et bas-reliefs qui
achevèrent la décoration du piédestal. Ce fut ce ministre qui en
ordonna lui-même les inscriptions[114] et qui fit construire le carré
ou massif de maçonnerie, au milieu duquel s'élevoit toute cette
composition. Ces inscriptions expliquoient le sujet des bas-reliefs,
qui étoient au nombre de cinq et représentoient plusieurs événements
remarquables ou glorieux de la vie du grand roi. À droite, la prise
d'Amiens par les Espagnols, et celle de Montmélian en Savoie; à
gauche, les batailles d'Arques et d'Ivry; sur la face de derrière,
l'entrée triomphante de ce prince dans la ville de Paris.
[Note 114: Inscription sur la table principale du piédestal:
ERRICO IV, _Galliarum imperatori, Navar. R. Ludovicus XIII,
filius ejus opus incho. et intermissum, pro dignitate
pietatis et imperii, pleniùs et ampliùs absolvit._ Emin. D.
C. RICHELIUS _commune votum populi promovit, super illust.
viri_ de Bullion, Bouthillier, P. Ærarii F. _faciendum
curaverunt_. MDCXXXV.
Sur la table au-dessous:
_Quisquis hæc leges, ita legito: uti optimo Regi precaberis
exercitum fortem, populum fidelem, imperium securum et annos
de nostris._ B. B. F.
Sur la table du côté du faubourg Saint-Germain:
PREMIÈRE INSCRIPTION.
_Genio Galliarum S. et invictissimo R. qui, Arquensi prælio,
magnas conjuratorum copias parvâ manu fudit._
DEUXIÈME INSCRIPTION.
_Victori triumphatori feretrio, Perduelles ad Evariacum
coesi, malis vicinis indignantibus et faventibus,
clementiss. imper. Hispano duci optima reliquit._
Sur la table du côté du pont Royal:
N. M. _Regis rerum humanarum optimi, qui sine cæde urbem
ingressus, vindicatâ rebellione, extinctis factionibus,
Gallias optatâ pace composuit._
Enfin sur la table du côté de la Samaritaine:
_Ambianum Hispanorum fraude intercepta, Errici M. virtute
asserta, Ludovicus XIII, M. P. F. iisdem ab hostibus fraude
ac scelere tentatus, semper justitiâ et fortitudine superior
fuit._
Sur la table au-dessous:
_Mons omnibus ante se ducibus regibusque frustrà petitus,
Errici M. felicitate sub imperium redactus, ad æternam
securitatem ac gloriam Gallici nominis._
Sur la grille de fer qui renfermoit ce monument, étoit l'inscription
qui suit:
_Ludovicus XIII. P. F. F. imperii, virtutis et fortunæ
obsequentiss. hæres, J. L. D. D. Richelius C. vir supra
titulos et consilia omnium retrò principum, opus absolvendum
censuit. N. N. II. VV._ de Bullion, Bouthillier, _S. A. P.
dignitati et regno pares, ære, ingenio, curâ, difficillimis
temporibus P. P._]
Il n'y a rien autre chose à dire de toutes ces sculptures, sinon que
les meilleures étoient d'une grande médiocrité. On pouvoit en
considérant cette statue et ce cheval, d'un style à la fois roide,
lourd et mesquin, s'étonner de la réputation dont avoient joui Jean de
Bologne et son élève; les captifs de bronze[115] ne valoient pas mieux
que le monument qu'ils décoroient, mais n'étoient peut-être pas plus
mauvais, et l'on en peut dire autant des bas-reliefs.
[Note 115: Ces figures ont été sauvées de la destruction et déposées
au Musée royal, où elles sont encore maintenant.]
Ce fut sur le pont Neuf et devant la statue de Henri IV qu'une
populace effrénée, après avoir exercé mille indignités sur le cadavre
de _Concini_, si connu sous le nom de maréchal d'Ancre, vint en
brûler les restes défigurés. Il est remarquable que cette même
populace, si furieuse contre lui, après sa mort, avoit cependant
beaucoup aimé, au temps de sa faveur, cet Italien, qui, avant les
troubles, lui donnoit des fêtes, des tournois, des carrousels, dans
lesquels il brilloit, disent quelques mémoires du temps, étant _beau
cavalier et adroit à tous les exercices_. Un tel exemple montre pour
la millième fois ce qu'est le peuple, et ce que valent ses affections.
Cependant tant de preuves accumulées n'empêcheront point de malheureux
insensés de rechercher encore ses vains applaudissements; et les
leçons de l'histoire seront toujours perdues pour l'orgueil et pour
l'ambition[116].
[Note 116: Ce monument lui-même est une preuve plus frappante encore
de l'inconstance de la multitude, et du mépris que méritent également
sa haine et son amour. Pendant près de deux siècles, le souvenir de
Henri IV fut cher au peuple de Paris; et sa statue étoit pour ce
peuple l'objet d'une sorte de culte. Dans les premiers jours de la
révolution, on l'avoit vu forcer les passants à s'agenouiller devant
l'image de ce bon roi; environ deux ans après, il l'abattit avec des
cris de rage, comme celle du plus affreux des tyrans.
Ce fut le 23 avril 1814, peu de jours après le retour d'un Bourbon
dans les murs de Paris, que le conseil municipal de cette ville
arrêta, par une délibération, que la statue de bronze de Henri IV
seroit rétablie à l'endroit même où elle avoit été abattue, et qu'elle
le seroit au moyen d'une souscription à laquelle tous les François
seroient appelés à concourir. À peine cette souscription fut-elle
ouverte que de toutes les parties de la France, arrivèrent
d'innombrables offrandes, et de la part de toutes les classes de ses
habitants. L'exécution de la statue avoit été confiée à M. Lemot,
déjà célèbre par l'exécution de plusieurs grandes compositions
monumentales, parmi lesquelles se fait remarquer le fronton du Louvre,
l'un des plus beaux ouvrages de sculpture qu'aient produits les temps
modernes. Il commença sur-le-champ son petit modèle, qui ne fut achevé
et moulé en plâtre qu'au mois de janvier 1815, peu de semaines avant
le funeste retour de Buonaparte. M. Lemot n'en continua pas moins,
pendant l'époque dite des _cent jours_, et avec autant de courage que
de persévérance, le travail qu'il avoit commencé. Le modèle en grand
du cheval étoit déjà fort avancé lors de la rentrée du Roi; et à la
fin de décembre 1815, il étoit moulé, coulé et monté en plâtre, enfin
au mois d'avril 1816, l'oeuvre de l'artiste étoit entièrement achevée.
Le 18 mars 1817, on fondit, dans la fonderie de Saint-Laurent, la tête
et le torse de la figure; et ce fut le 6 octobre suivant que le cheval
et la partie inférieure du cavalier qui y étoit attenante furent
coulés en bronze et avec le succès le plus complet dans les ateliers
du Roule, et dans le même fourneau où avoit été fondue la statue de
Louis XV, le 5 mai 1758.
Le 28 du même mois d'octobre, S. M. Louis XVIII posa la première
pierre du monument, et le 25 août de l'année suivante elle en fit
l'inauguration avec une pompe toute royale, et au milieu des
acclamations et des transports de joie de l'immense population de
Paris. Cette population avait offert quelques jours auparavant (le 14
août) un spectacle encore plus touchant, lorsqu'on l'avoit vue,
pendant le transport de la statue, se précipiter sur les traits de
l'équipage que dix-huit paires de boeufs ne pouvoient plus ébranler,
offrir ses bras par milliers pour traîner un si cher fardeau, et le
conduire, comme dans une marche triomphale, jusqu'au pont des Arts, où
la statue demeura trois jours. Le 17, soixante-dix chevaux l'amenèrent
enfin au terre-plein, où elle fut placée très-heureusement sur son
piédestal, par M. _Guillaume_, charpentier, qui fit cette opération _à
ses frais_, ainsi qu'il l'avoit généreusement proposé, voulant ainsi
payer le tribut d'un bon François à la mémoire du bon Henri.
C'est un monument d'un grand style, d'un dessin correct et savant:
l'artiste a su allier la beauté des formes à la vérité de l'attitude;
la noblesse et la ressemblance parfaite des traits avec la franchise
et la naïveté de l'expression. Il s'est montré d'une exactitude
scrupuleuse dans tous les détails du costume et jusque dans les
moindres accessoires, sans jamais descendre à l'imitation servile d'un
copiste; le mouvement du cheval est neuf et vraiment admirable; toutes
les parties en sont étudiées avec le plus grand soin, et traitées dans
la plus grande manière; enfin, à la place d'une statue médiocre, s'est
élevée une statue digne d'un de nos plus grands rois, digne des plus
beaux temps de l'art parmi les modernes, et qui attestera à la
postérité à quel point, au commencement du 19e siècle, la sculpture
étoit florissante.
Les bas-reliefs qui ornent le piédestal, exécutés par la main savante
du même artiste, présentent dans des compositions ingénieuses et
pleines de sentiment, au côté méridional, Henri IV faisant distribuer
des vivres aux habitants de Paris qui, pendant le siége de cette
ville, s'étoient réfugiés dans son camp; au côté méridional, le roi,
déjà entré en vainqueur dans sa capitale, s'arrêtant au Parvis de
Notre-Dame, et là donnant ordre au prévôt de Paris de porter à ses
habitants des paroles de paix, et de les inviter tous à reprendre
leurs travaux accoutumés.
Sur la façade du piédestal qui regarde le pont Neuf, on avoit peint
l'inscription suivante, composée par l'académie des belles lettres:
«_HENRICI MAGNI ob paternum in populos animum notissimi
principis sacram effigiem, inter civilium furorum procellas,
Galliâ indignante, dejectam, post optatissimum LUDOVICI
XVIII reditum, ex omnibus ordinibus cives, ære collato;
restituerunt, nec non et elogium quod simul cum effigie
abolitum fuerat, lapidi rursùs inscribi curaverunt._»
Sur la face qui regarde le pont des Arts doit être placée
l'inscription que portoit la face principale de l'ancien piédestal, et
que nous avons déjà citée:
_ERRICO IV, Galliarum imperatori_, etc.]
LA SAMARITAINE.
Près de la seconde arche du pont Neuf, du côté du Louvre, s'élevoit
sur une charpente le bâtiment dit de la Samaritaine. Ce petit monument
renfermoit une pompe au moyen de laquelle l'eau étoit distribuée, par
divers canaux, au Louvre, aux Tuileries et au Palais-Royal. On ignore
l'époque de sa construction, que quelques historiens attribuent à
Henri III; mais il est probable qu'il fut l'ouvrage de son successeur.
Quoi qu'il en soit de ce fait historique peu important à vérifier, cet
édifice, qui tomboit en ruines au commencement du siècle dernier, fut
détruit en 1712, et rétabli aussitôt au même endroit et dans une forme
plus élégante. Il se composoit de trois étages, dont le second étoit
au niveau du pont. Les faces latérales étoient percées de cinq
croisées; sur la face principale, et dans un enfoncement en forme
d'arcade, avoit été placé le cadran d'une horloge à carillon. On
voyoit au-dessous, avant la révolution, un groupe en plomb doré qui
représentoit Jésus-Christ, et la Samaritaine auprès du puits de
Jacob. Ce puits étoit figuré par un bassin dans lequel tomboit une
nappe d'eau sortant d'une coquille. La pompe en avoit été reconstruite
en 1772[117].
[Note 117: _Voy._ pl. 25.]
Les deux figures, plus grandes que nature et d'une exécution assez
médiocre, étoient de deux sculpteurs de l'académie, Bertrand et
Frémin. On lisoit au-dessous l'inscription suivante, tirée de
l'Écriture:
_Fons hortorum,_
_Puteus aquarum viventium._
Cette inscription très-heureuse indiquoit à la fois le sujet du groupe
et la destination du monument.
Au-dessus du cintre, s'élevoit un campanille en charpente, revêtu de
plomb également doré, dont la lanterne renfermoit les timbres de
l'horloge et ceux qui composoient le carillon.
Ce petit bâtiment avoit un gouverneur, parce qu'il étoit considéré
comme maison royale; il a été entièrement démoli, il y a quelques
années.
PLACE DAUPHINE.
Avant Henri IV, il existoit à Paris de beaux monumens; mais aucun de
nos rois n'avoit songé à embellir la ville elle-même, en y faisant
construire une suite d'édifices sur un plan régulier. L'enceinte des
murs contenoit encore une grande quantité de marais, de terres
labourables, et il n'y avoit alors de places publiques que la Grève,
les Halles, le Parvis-Notre-Dame, la place Maubert, celles du
Chevalier-du-Guet, de Sainte-Opportune et de la Croix-du-Tiroir.
Lorsque le projet de bâtir le pont Neuf avoit été conçu, on avoit
coupé l'île de la Gourdaine du côté du grand cours de l'eau; le moulin
de la Monnoie avoit été détruit; et sur les deux côtés du triangle que
forme ce terrain avoient été construits les deux quais que nous y
voyons aujourd'hui. Commencés en 1580, ensuite interrompus, ils furent
repris vers le temps où l'on finissoit le pont, et achevés en 1611.
Tout l'espace qui s'étendoit depuis l'Éperon jusqu'au jardin[118] du
Palais étoit encore en prairies. «C'étoit, dit Sauval, une solitude
stérile, déserte et abandonnée, qui, tous les ans, étoit noyée et
cachée sous l'eau.» Henri IV en fit don, l'an 1607, au premier
président de Harlay, à la charge d'y faire bâtir suivant les plans et
devis qui lui seroient donnés par le grand-voyer, et sous la condition
de quelques redevances. Ce magistrat fit construire d'abord, le long
des murs du jardin, une rue de maisons uniformes qui aboutit aux deux
quais du grand et du petit cours d'eau, et qui fut nommée rue de
Harlay.
[Note 118: Appelé alors jardin du premier président.]
Sur le plateau triangulaire que formoit le reste de l'île, on fit une
place qui fut environnée de maisons à double corps de logis, dont l'un
a vue sur la place, et l'autre sur les quais. Le plan en fut donné par
le roi, qui la nomma Place Dauphine, en mémoire de la naissance de son
fils Louis XIII. Cette place, dont la forme est aussi triangulaire,
n'a que deux ouvertures, l'une au milieu de la basse du triangle,
l'autre à son sommet, du côté du pont Neuf. Les maisons qui en forment
l'enceinte furent construites dans un ordre régulier, et sur le même
plan que celles de la rue de Harlay. Elles étoient toutes alors à
quatre étages, couvertes d'ardoises, bâties de briques, et liées
ensemble par des chaînes de pierre en bossage. Une corniche saillante
et ornée de dentelures régnoit autour de la place et en couronnoit
tous les édifices. Ce mélange de couleurs et cette régularité
pouvoient produire à la vue un effet assez agréable; mais il n'en est
pas moins vrai qu'une telle construction étoit mesquine et de mauvais
goût, ce dont il est facile de juger par les grandes parties qui en
subsistent encore[119]; elles prouvent que l'architecture, florissante
sous François Ier et Henri II, avoit alors beaucoup perdu de son
premier éclat: ce qu'il faut attribuer aux agitations des guerres
civiles et au malheur des temps.
[Note 119: _Voyez_ pl. 10.]
Lorsque ces édifices commencèrent à se dégrader, on permit aux
propriétaires de faire reconstruire leurs maisons suivant leur goût et
leurs idées particulières, d'où il est résulté que cette place a même
perdu cette symétrie qui en faisoit le seul mérite[120].
[Note 120: Au milieu de cette place est une fontaine en forme de
piédestal, laquelle soutient un petit monument élevé en l'honneur du
général Desaix, tué à la bataille de Marengo.]
Ce fut sur l'île dite depuis l'île _aux Bureaux_[121], et sur laquelle
s'élève aujourd'hui cette place, que furent brûlés Jacques Molay,
grand-maître des Templiers, et le maître de Normandie, le 18 mars
1313. Ce grand événement et la destruction de cet ordre célèbre,
auquel on reprochoit des crimes et des abominations jusqu'alors
inouïes, sont trop connus pour que nous en rappelions ici les
circonstances. Ces moines étoient-ils innocens ou coupables? Cette
question, sur laquelle aucun historien raisonnable n'avoit rien osé
affirmer jusqu'à nos jours, est sans contredit la plus difficile, la
plus obscure de toute l'histoire moderne; et les ténèbres qui la
couvrent sembloient, avant la révolution françoise, ne pouvoir jamais
être éclaircies. Cependant Saint-Foix, avec son audace et sa légèreté
ordinaires, ne manque point, à l'occasion du supplice de ces deux
personnages, de renouveler en leur faveur les allégations vagues et
les déclamations furieuses de cette tourbe de prétendus philosophes
dont il étoit le contemporain, déclamations et allégations dont le but
étoit moins de prouver l'innocence des Templiers, que d'insulter, avec
quelque apparence de raison, à toute autorité politique et religieuse.
Ces apologistes hypocrites ont dit, dans leurs plaidoyers, beaucoup de
mal des papes et des rois, et c'est là surtout ce qu'ils vouloient:
quant à l'innocence de ces prétendues victimes de l'avarice et du
despotisme, ils ne l'ont point prouvée, parce qu'il étoit impossible
de le faire de manière à ne point laisser de réplique; et leurs
adversaires les ont, plus d'une fois, extrêmement embarrassés,
lorsqu'ils leur ont présenté les preuves si fortes, si singulières,
que des actes et des témoignages authentiques élèvent contre ces
moines, reconnus universellement pour des hommes livrés à tous les
vices, à toutes les débauches, pour des séditieux, par cela seul
dignes de punition. Ceux qui les défendent ont souvent allégué en leur
faveur l'invraisemblance des crimes qu'on leur reproche: «Est-il
probable, s'écrient-ils, que tant d'illustres guerriers, tant d'hommes
d'une si haute qualité fussent coupables de crimes aussi atroces,
d'aussi grossières, d'aussi honteuses turpitudes?--Est-il
vraisemblable, pourroit-on leur répondre avec un auteur contemporain,
que ces personnages si nobles eussent jamais avoué de telles infamies,
si l'accusation n'eût été vraie? _Non est verisimile quòd viri tam
nobiles, sicut multi inter eos erant, unquàm tantam vilitatem
recognoscerent, nisi veraciter ità esset...._» (Baluze.) Si les
apologistes répliquoient que la torture leur arracha beaucoup d'aveux,
il seroit facile de donner la preuve que la plupart d'entre eux firent
des aveux sans qu'on les eût torturés. Au reste nous aurons occasion
d'examiner avec plus de détails cette grande question historique, et
nous espérons y répandre quelques lumières que les travaux de
plusieurs savants modernes nous ont procurées[122].
[Note 121: Cette île, ainsi que celle à la Gourdaine, appartenoit alors,
ainsi que nous l'avons déjà dit, à l'abbaye Saint-Germain-des-Prés; et
l'on n'a point trouvé qu'elles eussent de dénomination particulière avant
la fin du quinzième siècle.]
[Note 122: _Voy._ dans le deuxième volume, l'article _Temple_.]
Cet événement présente une petite circonstance qui montre à quel point
le droit de propriété étoit alors respecté, nos rois donnant alors
eux-mêmes le premier exemple de ce respect, fondement le plus solide
de toute société. Philippe-le-Bel, aussitôt après le supplice des
Templiers, écrivit aux religieux de Saint-Germain, pour leur déclarer
que, par cette exécution, il n'avoit point prétendu porter atteinte
aux droits qu'ils avoient sur le terrain où elle s'étoit faite. Cette
déclaration se trouvoit dans les registres de la chambre des comptes
et dans le trésor de chartes.
LA SAINTE-CHAPELLE.
Dans l'espace qui est borné au midi par le pont Saint-Michel, au nord
par le pont au Change, se trouvent plusieurs édifices, dont les plus
remarquables sont le Palais et la Sainte-Chapelle.