«Il faut le dire, puisque la force de la vérité en arrache l'aveu à

l'inconséquent écrivain que nous venons de citer[88], le régime féodal

a peuplé les campagnes; le régime fiscal, commercial, philosophique a

agrandi les villes: l'un appelle le peuple à la propriété par des

démembrements et des inféodations de terres; l'autre le fait subsister

par des fabriques, en attendant de l'enrichir par des pillages.

Celui-ci procure à l'homme une subsistance précaire et variable, comme

les chances du commerce, et qu'il reçoit tous les jours sous la forme

d'une aumône du fabricant qui l'occupe; celui-là donne à la famille un

établissement indépendant de l'homme et fixe comme la nature; l'un en

un mot donne des citoyens à l'état, l'autre élève des prolétaires

pour les révolutions; et quelle que soit la manie de la déclamation,

comme il faut toujours revenir aux faits, il est à remarquer que

l'établissement des manoirs champêtres date presque toujours du temps

de la féodalité, et que la destruction des nombreux hameaux, dont on

retrouve les vestiges dans les campagnes et le nom dans les chartes, a

concouru avec les progrès du commerce et l'accroissement des cités.»

[Note 88: Mably, que M. de Bonald avoit cité lui-même. (_Ibid._)]

Mais de grands abus, dira-t-on, firent dégénérer une institution dont

le principe étoit bon peut-être; et l'histoire des temps de la

féodalité signale des actes oppressifs et tyranniques, des guerres

intestines et sans cesse renaissantes, des trahisons, des révoltes, et

surtout, dans ses derniers siècles, un système général d'indépendance

qui ressembloit au désordre et à l'anarchie. Qui prétend nier ces

choses? certes, le plus grand des prodiges eût été que, dans des

siècles aussi grossiers, une race d'hommes qui n'avoit d'autre passion

que celle de la guerre, d'autre occupation que les exercices violents

qui en sont l'image, n'eût pas abusé d'un pouvoir qui lui étoit en

quelque sorte abandonné, n'eût pas considéré toutes ses usurpations

comme des _droits_, lorsque ses chefs étoient impuissants à réclamer

d'elle aucun _devoir_. Voit-on autre chose parmi les nations qui

s'enorgueillissent le plus de leur civilisation, dès que la main qui

les gouverne laisse un moment flotter les rênes, et ne se montre plus

assez ferme pour les ressaisir? Sied-il bien aux hommes du

dix-huitième siècle, du siècle de l'industrie, du commerce, des

sciences exactes, du siècle qui s'est donné lui-même le nom de siècle

_des lumières_, et qui en conservera éternellement le _sobriquet_,

sied-il bien à ces hommes de s'indigner en parlant de révoltes, de

trahisons, de tyrannie, d'anarchie, d'oppression des peuples, de

guerres intestines, de mépris pour le sang et la dignité de l'homme,

de violation de toutes les lois naturelles de la société? Quel

spectacle nous a-t-il offert, sans compter tout le reste, ce siècle

follement orgueilleux et lâchement cruel? la force violant la

propriété, afin d'exercer sans nul obstacle sa fureur de détruire. Que

voyons-nous dans ces siècles qu'il ose poursuivre de son insolent

dédain? la force devenue _conservatrice_, parce qu'elle avoit été

rendue _propriétaire_; et par suite de ces institutions que l'on

appelle sottement _stupides_ et _barbares_, une société qui compte

quatorze siècles d'existence, ce qui ne s'est jamais vu ni dans aucun

temps ni dans aucun pays.

Toutefois gardons-nous d'attribuer uniquement au régime féodal ce

prodige sans exemple de durée et de prospérité. Ce régime avoit en

lui-même, comme tout ce qui est purement humain, son principe de

destruction; et ce principe eût sans doute prévalu, si la puissance

au-dessus de l'homme qui avoit formé cette société naissante ne l'eût

soutenue en perfectionnant et affermissant ce qu'elle avoit de bon et

de naturel dans ses institutions. Nous ferons voir bientôt comment,

sans la religion chrétienne, ce même régime féodal, qui devint un

instrument de conservation, auroit, au contraire, tout divisé et tout

détruit.

Un tel gouvernement, au moyen duquel la puissance et les honneurs

étoient dévolus à celui qui possédoit la terre et qui la faisoit

cultiver, n'étoit point favorable sans doute à l'accroissement des

villes: la noblesse française dédaignoit d'y séjourner; elle habitoit

constamment la campagne, «et son séjour, dit l'écrivain que nous

venons de citer[89], y étoit utile pour elle et pour le peuple par

mille raisons domestiques et politiques.» Mais pour expliquer

clairement un tel usage, et montrer que non-seulement il étoit utile,

mais nécessaire, il convient de remonter encore jusqu'à

l'établissement des bénéfices, c'est-à-dire jusqu'aux temps qui

précédèrent la conquête.

[Note 89: T. III, p. 411: «Les bois et les champs forment plus la

noblesse que les villes. _Plus rura et nemus conforunt ad consequendam

nobilitatem_, dit Poge, qui écrivoit sur le droit public au quinzième

siècle.» (_Ibid._)]

Toutes les provinces de la Gaule étant successivement devenues

frontières, ainsi que nous l'avons déjà dit, les troupes

_stationnaires_ en avoient ainsi occupé successivement toutes les

parties; et les _camps_ ainsi que _les châteaux_ s'étoient multipliés

dans l'intérieur du pays. Ils furent toujours établis dans le

voisinage des cités; et par suite de ces établissements se formèrent

des _cantons_ qui, dans l'origine, n'étoient que des démembrements du

territoire de ces cités, dont on avoit composé des propriétés pour les

comtes, les ducs, les soldats _châtelains_, qui commandoient et

défendoient la contrée. Ces terres reçurent bientôt une sorte

d'anoblissement de la noble profession de ceux qui les possédoient:

dès lors on mit une grande différence entre les cantons et les

domaines des cités; et les habitants de ces terres privilégiées furent

long-temps les seuls que l'on nommât _cantonniers_[90].

[Note 90: 3. _Synod. Aurel._, can. 5.]

Cette disposition ne fut point changée sous les rois francs, et ne

pouvoit l'être. Les bénéfices _cantonniers_ continuèrent d'être

possédés uniquement par les familles militaires[91]; il y eut des

cantonniers francs, romains et barbares[92], parce qu'en effet, après

la conquête, l'armée du conquérant se trouva composée d'un mélange de

soldats de ces diverses nations; et tant que les chefs furent

amovibles, ils prêtèrent hommage au roi comme vassaux de la

couronne[93]. Quant aux bourgades et cités, elles étoient la demeure

des bourgeois et plébéiens et de toute personne qui n'étoit point

assujettie au service militaire. L'histoire nous apprend qu'elles

appartenoient en toute propriété aux rois, qui se les partageoient

lorsqu'ils régnoient conjointement ensemble, ou qui en faisoient don

aux personnes qu'ils vouloient gratifier; qu'une telle possession

n'avoit rien de commun avec le commandement militaire de la province,

puisque des femmes pouvoient y prétendre, et que plusieurs reines

reçurent de semblables donations à titre de douaire; que ces bourgeois

et plébéiens, désignés sous le titre commun de _provinciaux_, bien

qu'ils fussent distingués en plusieurs ordres de citoyens, étoient

cependant, et quel que pût être leur rang, fort au-dessous des _hommes

militaires_; qu'ils payoient des tributs comme sujets du fisc, et que,

sous ce rapport, comme sous plusieurs autres, ils étoient soumis à la

juridiction du comte[94]. On y apprend encore que, dans les environs

des maisons royales, que ces provinciaux[95], sujets du fisc, étoient

tenus de bâtir et d'entretenir, s'élevèrent des habitations où

affluèrent des plébéiens de toutes les classes, attirés auprès de ces

demeures privilégiées par diverses causes qu'il n'est point de notre

sujet de rappeler ici: ainsi se formèrent _les villes_, qui reçurent

ce nom de celui de _villa_, que portoit tout manoir royal; et elles

devinrent plus ou moins considérables, selon que le souverain faisoit

plus ou moins de séjour dans le palais autour duquel elles s'étoient

formées; mais elles n'en restèrent pas moins soumises aux mêmes

redevances que les bourgs et les cités; et l'on peut concevoir

maintenant pourquoi la noblesse resta confinée dans ses terres où elle

jouissoit, au milieu de ses vassaux, de tous les honneurs et

prérogatives qui lui appartenoient, et comment elle tint à déshonneur

d'habiter des lieux où elle eût été confondue avec les classes

inférieures de la société.

[Note 91: _Decretal. prec. Bal._, t. I, p. 199.]

[Note 92: Parmi les habitants des Gaules, tout ce qui n'étoit point

Franc ou Romain étoit désigné sous cette dénomination commune de

_barbares_.]

[Note 93: _Marculf. form._, lib. I, tit. 40.]

[Note 94: _Convent. apud Andelan._ an. 587. Aim., lib. I, 7; lib.

III., c. 48. _Ibid._ c. 4, 6. _Cap._ an. 819, tit. II, c. 19.]

[Note 95: _Cap. Car. calv._, tit. 27, cap. 14.]

Un capitulaire de Charlemagne établit une distinction entre ces

maisons royales: celles qui se nommoient _villæ capitaneæ_ étoient le

séjour des rois pendant la paix. C'était là qu'ils déployoient toute

la magnificence de leur représentation. Elles se composoient d'un

palais pour le monarque et de bâtiments suffisants pour loger la suite

nombreuse de ses domestiques et de ses officiers; et il n'y en avoit

aucune qui n'eût un château fortifié, ce qui, par la suite, fit de ces

demeures l'asile de toute la contrée environnante, pendant les longues

incursions des Normands. Les autres manoirs royaux désignés sous le

nom de _villæ mansionales_, _hébergements_, _parements_ se composoient

de simples bâtimens militaires[96] établis dans diverses parties du

royaume, où les rois étoient reçus lorsqu'ils voyageoient, ou qu'ils

se portoient sur le théâtre de la guerre. Telles étoient les

habitations royales sous les deux premières races, et l'on peut dire

qu'il n'y eut point de capitale du royaume, avant qu'un comte de Paris

fût devenu roi[97].

[Note 96: Ceux-ci étoient à la charge des fidèles, dont le devoir

étoit de les bâtir, de les entretenir et de les fournir de toutes les

provisions nécessaires, lorsque les rois venoient y établir leur

résidence momentanée. (Cap. Car. calv., tit. 36, cap. 37.)]

[Note 97: On comptoit dans les diverses provinces qui composoient le

royaume cent soixante habitations de ce genre. Les monnoies des rois

francs, leurs chartes, leurs synodes portent souvent le nom de

quelques-unes de ces forteresses ou maisons de campagne qu'ils

habitoient successivement.]

Cependant, en raison de l'avantage de sa position au milieu d'un grand

fleuve qui étoit pour elle une sorte de fortification naturelle, la

ville de Paris fut toujours considérée comme un des points les plus

importants du royaume, et ce fut l'un de ceux où se passèrent, dans les

moments les plus critiques, ses plus mémorables événements. Nous

trouvons que les rois de la première race y firent des séjours assez

fréquents, entre autres Chilpéric et la reine Frédégonde; sous la

seconde race, nous voyons Paris pillé par les Normands en 845; pillé

une seconde fois et brûlé en 856 par ces mêmes barbares; en 862 ils

pénètrent sur son territoire par sa partie méridionale, dévastent

l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, abordent ensuite dans la Cité dont ils

surprennent les habitants sans défense; pillent encore la ville et la

réduisent de nouveau en cendres. Ce fut alors que Charles-le-Chauve,

sous le règne duquel arrivèrent tous ces désastres, ordonna que les

fortifications de Paris fussent relevées et augmentées, qu'on rétablît

et qu'on réparât les châteaux situés sur le bord de la Seine, et

notamment celui de Saint-Denis[98]. Avec ces nouveaux moyens de défense,

et grâce aux dispositions prévoyantes et au courage intrépide de son

évêque Goslin et du comte Eudes, cette ville put soutenir de la part des

Normands un dernier siége plus long et plus acharné que les précédents.

Constamment repoussés dans toutes leurs attaques, ils l'abandonnèrent

enfin après treize mois de tentatives inutiles, et après lui avoir donné

huit assauts consécutifs. Personne n'ignore qu'Eudes monta sur le trône

après la mort de Charles-le-Gros, et qu'en lui auroit commencé la

troisième race de nos rois, s'il n'étoit mort sans enfants. Cette

circonstance rendit pour un moment la couronne aux princes de la famille

carlovingienne.

[Note 98: Baluze. _Capit._ t. II, p. 267.]

Ce fut probablement encore la défense de Paris qui valut la royauté à

son petit neveu Hugues Capet, et qui fit remonter sur le trône de

France cette famille nouvelle qui ne devoit plus en descendre.

L'empereur Othon II, en guerre contre Lothaire qui régnoit alors,

s'étoit avancé en 978 jusque sous les murs de Paris, à la tête d'une

armée de soixante mille combattants; il avoit brûlé un de ses

faubourgs et insulté l'une de ses portes, lorsqu'il se vit attaqué sur

les hauteurs de Montmartre par les forces réunies du comte Hugues

Capet et de Henri, duc de Bourgogne, qui remportèrent sur lui une

victoire décisive, s'emparèrent de tous ses bagages et le

poursuivirent jusqu'à Soissons.

On peut donc comprendre maintenant pourquoi la ville de Paris, au

commencement de la troisième dynastie, étoit encore, comme du temps de

César, renfermée dans la Cité proprement dite. Elle avoit, sur les

deux rives du fleuve, et dès la fin de la première race, quatre

abbayes considérables aux quatre points cardinaux et presque à une

égale distance: Saint-Laurent à l'orient, Sainte-Geneviève au midi,

Saint-Germain-des-Prés au couchant, et Saint-Germain-l'Auxerrois vers

le nord. Autour de ces monastères, s'élevoient les habitations des

serfs et autres personnes qui en dépendoient, et ce fut là l'origine

de ces faubourgs qui depuis ont tant contribué à l'embellissement et

à l'agrandissement de cette capitale. Quant à la Cité, voici à peu

près l'idée qu'on doit s'en faire: la cathédrale au levant, le grand

et le petit Châtelet au nord et au midi, et le Palais des rois ou des

comtes au couchant, en faisoient les quatre extrémités. On y voyoit

aussi un palais pour l'évêque et une place publique ou marché. Des

rues étroites et sales, des maisons[99] construites en bois, des

églises d'une architecture lourde et gothique, remplissoient

l'intervalle qui séparoit les grands édifices. Ces églises, dont

plusieurs étoient des monastères, avoient des enclos assez

considérables; et si l'on considère que l'île entière, bien qu'elle

ait été agrandie par la réunion de deux autres petites îles qui

étoient à sa pointe occidentale, n'a aujourd'hui que cinq cents toises

de long sur cent quarante dans sa plus grande largeur, on pourra juger

qu'elle contenoit alors une bien foible population[100]. En effet,

quoiqu'on eût déjà abattu plusieurs vieilles églises avant la

révolution, cet étroit espace renfermoit encore la cathédrale, le

palais archiépiscopal, le palais de justice, dix paroisses, deux

hôpitaux, deux communautés d'hommes, quatre chapelles, un marché,

quatre places publiques, une bibliothèque et une prison. La plupart

des églises ont été détruites; d'autres, à moitié ruinées, ont changé

de destination; mais quelques-uns des principaux monuments, qui sont

au nombre des plus remarquables de Paris, n'ont éprouvé aucune

dégradation.

[Note 99: Paris ayant été brûlé tant de fois, et les historiens

n'ayant laissé aucune tradition sur les édifices de ce temps-là, on

ignore entièrement non-seulement quelle étoit la forme de leur

construction, mais encore quelles étoient les matières qui y étoient

employées. À peine savons-nous comment cette ville étoit bâtie il y a

deux ou trois siècles. Cependant ces nombreux incendies portent à

croire que toutes les maisons étoient en bois; et il est certain que,

sous Henri IV, elles étoient encore formées de charpentes couvertes

d'un enduit de plâtre. On cite, comme une chose remarquable, que, sous

Louis XII, les maisons du pont Notre-Dame étoient bâties en briques.]

[Note 100: Il est impossible de donner à ce sujet aucun renseignement

exact. Le premier recensement dont parlent les historiens fut fait en

1323, sous Philippe-le-Bel, et alors Paris s'étoit fort étendu sur les

deux rives de la Seine.]

LE PONT NEUF.

Paris, renfermé dans l'enceinte étroite d'une île, défendu par sa

situation et par les fortifications qui l'environnoient, fut, pendant

plusieurs siècles, une des places les plus fortes du royaume[101].

Abbon, déjà cité, nous apprend qu'en 886, lors de la dernière attaque

des Normands, cette ville étoit encore entourée de murailles et

flanquée de tours grandes et petites. Toutes ces tours étoient en

bois.

[Note 101: Sous le règne de Lothaire, l'évêque d'Aleth (aujourd'hui

Saint-Malo), craignant la profanation des reliques de son église par

les Normands qui infestoient tout le royaume, résolut de les apporter

à Paris, alors le seul lieu de sûreté qu'il y eût en France. Les

ecclésiastiques et les moines de Bagneux et de Dol, craignant

également pour leurs reliques, conçurent le même dessein, et se

joignirent à ce prélat pour faire le voyage de Paris. (FÉLIB.)]

Ce fut au moyen de ces fortifications déjà détruites par les Normands,

et rétablies par Charles-le-Chauve, qu'elle put soutenir contre ces

hordes barbares ce dernier siége si mémorable et qui devint le sujet

d'une épopée[102]. On n'y entroit alors que par le Grand et le Petit

pont. Quelques historiens ont confondu le Grand pont avec un autre

pont que le même roi avoit fait construire à l'extrémité occidentale

de la Cité, qui fut détruit pendant le siége même[103], et que

remplaça le pont _aux Colombes_, ainsi appelé parce qu'on y vendoit

des oiseaux. Ce dernier pont existoit encore dans le dix-septième

siècle; mais on ignore la date de sa construction, et il est

très-incertain qu'il ait succédé à celui de Charles-le-Chauve, sur

lequel on n'a d'ailleurs que de très-obscurs renseignements. Tout ce

qu'on sait de ce pont _aux Colombes_, c'est que ses piles étoient en

maçonnerie, et portoient un plancher de bois; il aboutissoit d'un côté

au quai de la Mégisserie, et de l'autre à celui de l'Horloge. Ayant

été détruit par la violence des glaces[104], on le reconstruisit, et

l'on y plaça des moulins, ce qui lui fit donner le nom de pont _aux

Meuniers_. S'étant écroulé une seconde fois en 1596, Charles Marchand,

capitaine des trois cents arquebusiers et archers de la ville, proposa

de le faire reconstruire à ses dépens, sous la condition qu'il

porteroit son nom. Sa proposition fut acceptée, et il obtint des

lettres-patentes à ce sujet. Ce pont fut achevé en 1609, et procura

une commodité au public par le passage qui fut ménagé au milieu, et

dont il ne jouissoit pas auparavant; car le pont _aux Meuniers_ étant

possédé à titre de cens, étoit fermé à ses deux extrémités, et ne

s'ouvroit que pour l'usage de ceux qui l'habitoient. Le pont

_Marchand_ fut détruit en 1621 par un incendie. Le Grand pont, après

avoir changé plusieurs fois de nom, porte maintenant celui de pont au

Change; le Petit pont a conservé le sien.

[Note 102: Le moine _Abbon_ est l'auteur de ce poëme. Il étoit normand

lui-même, et avoit été témoin de ce siége qu'il décrit avec une grande

exactitude de détails. Son ouvrage, écrit en latin barbare, est loin

d'être un chef-d'oeuvre de poésie, mais doit être considéré comme un

monument historique extrêmement curieux; il contient environ douze

cents vers divisés en deux livres, et fut composé vers la fin du

neuvième siècle.]

[Note 103: Abbon, v. 504 _et seqq._ Il fut renversé en partie par un

débordement de la rivière, la nuit du 6 février 886. Ceux qui ont

confondu le Grand pont avec ce pont de Charles-le-Chauve, attribuent

au Petit pont ce qui arriva en effet à celui de ce prince, V. Jaillot,

tom. 1, p. 167.]

[Note 104: Sauval et D. Félibien disent qu'on ne trouve aucuns

documents sur ce pont avant l'année 1323; et le premier de ces deux

historiens, par une de ces contradictions dans lesquelles il lui

arrive si souvent de tomber, rapporte presque au même endroit que ce

pont fut emporté par les glaces en 1196, 1280, etc., tom. 1, p. 225.]

Ces deux derniers ponts étoient encore, dans le quatorzième siècle,

les seuls points de communication entre la Cité et les autres parties

de la ville. Les divers ponts qui y aboutissent maintenant furent

élevés à différentes époques, jusque vers le milieu du dix-septième

siècle; et le pont Neuf est, sans contredit, le plus considérable de

ces utiles monuments.

L'île de la Cité n'a pas toujours été telle qu'elle est aujourd'hui:

elle finissoit anciennement à l'endroit où est la rue de Harlay. Le

jardin du palais s'étendoit jusqu'à cette extrémité; et là, un petit

bras de rivière le séparoit de deux îles, dont la plus grande, sur

laquelle fut construite depuis la place Dauphine, se nommoit

l'île _aux Bureaux_[105]. La plus petite, située du côté de

Saint-Germain-l'Auxerrois, étoit appelée l'île _à la Gourdaine_, et

l'on y voyoit un moulin à eau qui fut, sous François II, employé au

service de la monnoie; à la pointe de l'île _aux Bureaux_, il y

avoit une maison ou hôtel des _Étuves_[106]. Ces deux îles furent

réunies à celle de la Cité, long-temps avant qu'on pensât à élever

le pont Neuf, et changèrent alors leur nom en celui d'_île du

Palais_.

[Note 105: Jaillot prouve sans réplique que tous les historiens de

Paris se sont trompés, en appelant la plus grande de ces îles l'_île

aux Treilles_, et la plus petite l'_île de Bucy_ ou du _Pasteur aux

vaches_. Ces noms appartenoient à des îles ou atterrissemens que la

Seine avoit formés plus bas, parce qu'alors elle n'étoit pas retenue

dans son lit comme elle l'est aujourd'hui. Ces îles ont disparu, soit

qu'elles aient été emportées par la violence des débordements, soit

qu'en construisant les quais on les ait détruites pour laisser un

cours plus libre à la navigation. Toutefois l'_île aux Bureaux_ ne

reçut ce nom qu'en 1462, de Hugues Bureau, à qui l'abbé de

Saint-Germain la concéda cette même année, moyennant une rente

annuelle. On ignore si l'_île à la Gourdaine_ avoit donné son nom au

moulin qui étoit placé au-dessus, ou si elle en avoit reçu ce nom, que

ce moulin portoit aussi.]

[Note 106: Cette maison est mal placée sur les plans du commissaire

Delamare, qui sont ceux que nous avons copiés; elle s'y trouve à

l'endroit où est située aujourd'hui la cour Neuve; et Jaillot prouve

qu'elle s'élevoit à l'entrée de la place Dauphine. Ces plans ne

représentent aussi qu'une seule île, et il y en avoit deux.]

Jusqu'au règne de Henri III, il n'y avoit point encore de bâtiments

considérables dans le faubourg Saint-Germain, et tous les palais des

princes, ainsi que les hôtels des grands seigneurs, étoient situés

dans le quartier de la ville où s'élevoit le palais même du roi,

autour duquel les personnes qui fréquentoient la cour devoient

naturellement établir leur demeure. Vers ce temps, on commença à

ouvrir quelques rues nouvelles dans ce faubourg, et l'on y bâtit

plusieurs belles maisons que des gens de qualité habitèrent. À cette

même époque, la partie de la _ville_ proprement dite, qu'on nommoit

alors le faubourg Saint-Honoré, se couvrit aussi de magnifiques hôtels

jusqu'à la clôture nouvelle commencée, de ce côté, sous Charles IX. Il

en résulta que les relations entre ces deux grands quartiers de Paris

devinrent beaucoup plus fréquentes qu'auparavant, et qu'on sentit

davantage l'incommodité d'une communication qui ne pouvoit se faire

que par le pont Saint-Michel ou par bateau. Pour la rendre plus

facile, le roi résolut donc de faire bâtir un nouveau pont à la pointe

de l'île du Palais: la première pierre en fut posée le 31 mai 1578, du

côté des Augustins, et l'on commença dès lors à y travailler; mais

l'ouvrage étoit encore peu avancé, lorsque les guerres civiles

forcèrent de le suspendre.

Il ne fut achevé que sous le règne suivant. Henri IV, conquérant et

pacificateur de son royaume, au milieu des grands et utiles projets

qu'il formoit pour le bien de son peuple, n'oublia point

l'embellissement de sa capitale, et mit au nombre des premières

constructions qu'il y fit exécuter la continuation des travaux du pont

Neuf: ils furent achevés en 1604.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 1/8) · 第 5 / 28 段