l'inconséquent écrivain que nous venons de citer[88], le régime féodal
a peuplé les campagnes; le régime fiscal, commercial, philosophique a
agrandi les villes: l'un appelle le peuple à la propriété par des
démembrements et des inféodations de terres; l'autre le fait subsister
par des fabriques, en attendant de l'enrichir par des pillages.
Celui-ci procure à l'homme une subsistance précaire et variable, comme
les chances du commerce, et qu'il reçoit tous les jours sous la forme
d'une aumône du fabricant qui l'occupe; celui-là donne à la famille un
établissement indépendant de l'homme et fixe comme la nature; l'un en
un mot donne des citoyens à l'état, l'autre élève des prolétaires
pour les révolutions; et quelle que soit la manie de la déclamation,
comme il faut toujours revenir aux faits, il est à remarquer que
l'établissement des manoirs champêtres date presque toujours du temps
de la féodalité, et que la destruction des nombreux hameaux, dont on
retrouve les vestiges dans les campagnes et le nom dans les chartes, a
concouru avec les progrès du commerce et l'accroissement des cités.»
[Note 88: Mably, que M. de Bonald avoit cité lui-même. (_Ibid._)]
Mais de grands abus, dira-t-on, firent dégénérer une institution dont
le principe étoit bon peut-être; et l'histoire des temps de la
féodalité signale des actes oppressifs et tyranniques, des guerres
intestines et sans cesse renaissantes, des trahisons, des révoltes, et
surtout, dans ses derniers siècles, un système général d'indépendance
qui ressembloit au désordre et à l'anarchie. Qui prétend nier ces
choses? certes, le plus grand des prodiges eût été que, dans des
siècles aussi grossiers, une race d'hommes qui n'avoit d'autre passion
que celle de la guerre, d'autre occupation que les exercices violents
qui en sont l'image, n'eût pas abusé d'un pouvoir qui lui étoit en
quelque sorte abandonné, n'eût pas considéré toutes ses usurpations
comme des _droits_, lorsque ses chefs étoient impuissants à réclamer
d'elle aucun _devoir_. Voit-on autre chose parmi les nations qui
s'enorgueillissent le plus de leur civilisation, dès que la main qui
les gouverne laisse un moment flotter les rênes, et ne se montre plus
assez ferme pour les ressaisir? Sied-il bien aux hommes du
dix-huitième siècle, du siècle de l'industrie, du commerce, des
sciences exactes, du siècle qui s'est donné lui-même le nom de siècle
_des lumières_, et qui en conservera éternellement le _sobriquet_,
sied-il bien à ces hommes de s'indigner en parlant de révoltes, de
trahisons, de tyrannie, d'anarchie, d'oppression des peuples, de
guerres intestines, de mépris pour le sang et la dignité de l'homme,
de violation de toutes les lois naturelles de la société? Quel
spectacle nous a-t-il offert, sans compter tout le reste, ce siècle
follement orgueilleux et lâchement cruel? la force violant la
propriété, afin d'exercer sans nul obstacle sa fureur de détruire. Que
voyons-nous dans ces siècles qu'il ose poursuivre de son insolent
dédain? la force devenue _conservatrice_, parce qu'elle avoit été
rendue _propriétaire_; et par suite de ces institutions que l'on
appelle sottement _stupides_ et _barbares_, une société qui compte
quatorze siècles d'existence, ce qui ne s'est jamais vu ni dans aucun
temps ni dans aucun pays.
Toutefois gardons-nous d'attribuer uniquement au régime féodal ce
prodige sans exemple de durée et de prospérité. Ce régime avoit en
lui-même, comme tout ce qui est purement humain, son principe de
destruction; et ce principe eût sans doute prévalu, si la puissance
au-dessus de l'homme qui avoit formé cette société naissante ne l'eût
soutenue en perfectionnant et affermissant ce qu'elle avoit de bon et
de naturel dans ses institutions. Nous ferons voir bientôt comment,
sans la religion chrétienne, ce même régime féodal, qui devint un
instrument de conservation, auroit, au contraire, tout divisé et tout
détruit.
Un tel gouvernement, au moyen duquel la puissance et les honneurs
étoient dévolus à celui qui possédoit la terre et qui la faisoit
cultiver, n'étoit point favorable sans doute à l'accroissement des
villes: la noblesse française dédaignoit d'y séjourner; elle habitoit
constamment la campagne, «et son séjour, dit l'écrivain que nous
venons de citer[89], y étoit utile pour elle et pour le peuple par
mille raisons domestiques et politiques.» Mais pour expliquer
clairement un tel usage, et montrer que non-seulement il étoit utile,
mais nécessaire, il convient de remonter encore jusqu'à
l'établissement des bénéfices, c'est-à-dire jusqu'aux temps qui
précédèrent la conquête.
[Note 89: T. III, p. 411: «Les bois et les champs forment plus la
noblesse que les villes. _Plus rura et nemus conforunt ad consequendam
nobilitatem_, dit Poge, qui écrivoit sur le droit public au quinzième
siècle.» (_Ibid._)]
Toutes les provinces de la Gaule étant successivement devenues
frontières, ainsi que nous l'avons déjà dit, les troupes
_stationnaires_ en avoient ainsi occupé successivement toutes les
parties; et les _camps_ ainsi que _les châteaux_ s'étoient multipliés
dans l'intérieur du pays. Ils furent toujours établis dans le
voisinage des cités; et par suite de ces établissements se formèrent
des _cantons_ qui, dans l'origine, n'étoient que des démembrements du
territoire de ces cités, dont on avoit composé des propriétés pour les
comtes, les ducs, les soldats _châtelains_, qui commandoient et
défendoient la contrée. Ces terres reçurent bientôt une sorte
d'anoblissement de la noble profession de ceux qui les possédoient:
dès lors on mit une grande différence entre les cantons et les
domaines des cités; et les habitants de ces terres privilégiées furent
long-temps les seuls que l'on nommât _cantonniers_[90].
[Note 90: 3. _Synod. Aurel._, can. 5.]
Cette disposition ne fut point changée sous les rois francs, et ne
pouvoit l'être. Les bénéfices _cantonniers_ continuèrent d'être
possédés uniquement par les familles militaires[91]; il y eut des
cantonniers francs, romains et barbares[92], parce qu'en effet, après
la conquête, l'armée du conquérant se trouva composée d'un mélange de
soldats de ces diverses nations; et tant que les chefs furent
amovibles, ils prêtèrent hommage au roi comme vassaux de la
couronne[93]. Quant aux bourgades et cités, elles étoient la demeure
des bourgeois et plébéiens et de toute personne qui n'étoit point
assujettie au service militaire. L'histoire nous apprend qu'elles
appartenoient en toute propriété aux rois, qui se les partageoient
lorsqu'ils régnoient conjointement ensemble, ou qui en faisoient don
aux personnes qu'ils vouloient gratifier; qu'une telle possession
n'avoit rien de commun avec le commandement militaire de la province,
puisque des femmes pouvoient y prétendre, et que plusieurs reines
reçurent de semblables donations à titre de douaire; que ces bourgeois
et plébéiens, désignés sous le titre commun de _provinciaux_, bien
qu'ils fussent distingués en plusieurs ordres de citoyens, étoient
cependant, et quel que pût être leur rang, fort au-dessous des _hommes
militaires_; qu'ils payoient des tributs comme sujets du fisc, et que,
sous ce rapport, comme sous plusieurs autres, ils étoient soumis à la
juridiction du comte[94]. On y apprend encore que, dans les environs
des maisons royales, que ces provinciaux[95], sujets du fisc, étoient
tenus de bâtir et d'entretenir, s'élevèrent des habitations où
affluèrent des plébéiens de toutes les classes, attirés auprès de ces
demeures privilégiées par diverses causes qu'il n'est point de notre
sujet de rappeler ici: ainsi se formèrent _les villes_, qui reçurent
ce nom de celui de _villa_, que portoit tout manoir royal; et elles
devinrent plus ou moins considérables, selon que le souverain faisoit
plus ou moins de séjour dans le palais autour duquel elles s'étoient
formées; mais elles n'en restèrent pas moins soumises aux mêmes
redevances que les bourgs et les cités; et l'on peut concevoir
maintenant pourquoi la noblesse resta confinée dans ses terres où elle
jouissoit, au milieu de ses vassaux, de tous les honneurs et
prérogatives qui lui appartenoient, et comment elle tint à déshonneur
d'habiter des lieux où elle eût été confondue avec les classes
inférieures de la société.
[Note 91: _Decretal. prec. Bal._, t. I, p. 199.]
[Note 92: Parmi les habitants des Gaules, tout ce qui n'étoit point
Franc ou Romain étoit désigné sous cette dénomination commune de
_barbares_.]
[Note 93: _Marculf. form._, lib. I, tit. 40.]
[Note 94: _Convent. apud Andelan._ an. 587. Aim., lib. I, 7; lib.
III., c. 48. _Ibid._ c. 4, 6. _Cap._ an. 819, tit. II, c. 19.]
[Note 95: _Cap. Car. calv._, tit. 27, cap. 14.]
Un capitulaire de Charlemagne établit une distinction entre ces
maisons royales: celles qui se nommoient _villæ capitaneæ_ étoient le
séjour des rois pendant la paix. C'était là qu'ils déployoient toute
la magnificence de leur représentation. Elles se composoient d'un
palais pour le monarque et de bâtiments suffisants pour loger la suite
nombreuse de ses domestiques et de ses officiers; et il n'y en avoit
aucune qui n'eût un château fortifié, ce qui, par la suite, fit de ces
demeures l'asile de toute la contrée environnante, pendant les longues
incursions des Normands. Les autres manoirs royaux désignés sous le
nom de _villæ mansionales_, _hébergements_, _parements_ se composoient
de simples bâtimens militaires[96] établis dans diverses parties du
royaume, où les rois étoient reçus lorsqu'ils voyageoient, ou qu'ils
se portoient sur le théâtre de la guerre. Telles étoient les
habitations royales sous les deux premières races, et l'on peut dire
qu'il n'y eut point de capitale du royaume, avant qu'un comte de Paris
fût devenu roi[97].
[Note 96: Ceux-ci étoient à la charge des fidèles, dont le devoir
étoit de les bâtir, de les entretenir et de les fournir de toutes les
provisions nécessaires, lorsque les rois venoient y établir leur
résidence momentanée. (Cap. Car. calv., tit. 36, cap. 37.)]
[Note 97: On comptoit dans les diverses provinces qui composoient le
royaume cent soixante habitations de ce genre. Les monnoies des rois
francs, leurs chartes, leurs synodes portent souvent le nom de
quelques-unes de ces forteresses ou maisons de campagne qu'ils
habitoient successivement.]
Cependant, en raison de l'avantage de sa position au milieu d'un grand
fleuve qui étoit pour elle une sorte de fortification naturelle, la
ville de Paris fut toujours considérée comme un des points les plus
importants du royaume, et ce fut l'un de ceux où se passèrent, dans les
moments les plus critiques, ses plus mémorables événements. Nous
trouvons que les rois de la première race y firent des séjours assez
fréquents, entre autres Chilpéric et la reine Frédégonde; sous la
seconde race, nous voyons Paris pillé par les Normands en 845; pillé
une seconde fois et brûlé en 856 par ces mêmes barbares; en 862 ils
pénètrent sur son territoire par sa partie méridionale, dévastent
l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, abordent ensuite dans la Cité dont ils
surprennent les habitants sans défense; pillent encore la ville et la
réduisent de nouveau en cendres. Ce fut alors que Charles-le-Chauve,
sous le règne duquel arrivèrent tous ces désastres, ordonna que les
fortifications de Paris fussent relevées et augmentées, qu'on rétablît
et qu'on réparât les châteaux situés sur le bord de la Seine, et
notamment celui de Saint-Denis[98]. Avec ces nouveaux moyens de défense,
et grâce aux dispositions prévoyantes et au courage intrépide de son
évêque Goslin et du comte Eudes, cette ville put soutenir de la part des
Normands un dernier siége plus long et plus acharné que les précédents.
Constamment repoussés dans toutes leurs attaques, ils l'abandonnèrent
enfin après treize mois de tentatives inutiles, et après lui avoir donné
huit assauts consécutifs. Personne n'ignore qu'Eudes monta sur le trône
après la mort de Charles-le-Gros, et qu'en lui auroit commencé la
troisième race de nos rois, s'il n'étoit mort sans enfants. Cette
circonstance rendit pour un moment la couronne aux princes de la famille
carlovingienne.
[Note 98: Baluze. _Capit._ t. II, p. 267.]
Ce fut probablement encore la défense de Paris qui valut la royauté à
son petit neveu Hugues Capet, et qui fit remonter sur le trône de
France cette famille nouvelle qui ne devoit plus en descendre.
L'empereur Othon II, en guerre contre Lothaire qui régnoit alors,
s'étoit avancé en 978 jusque sous les murs de Paris, à la tête d'une
armée de soixante mille combattants; il avoit brûlé un de ses
faubourgs et insulté l'une de ses portes, lorsqu'il se vit attaqué sur
les hauteurs de Montmartre par les forces réunies du comte Hugues
Capet et de Henri, duc de Bourgogne, qui remportèrent sur lui une
victoire décisive, s'emparèrent de tous ses bagages et le
poursuivirent jusqu'à Soissons.
On peut donc comprendre maintenant pourquoi la ville de Paris, au
commencement de la troisième dynastie, étoit encore, comme du temps de
César, renfermée dans la Cité proprement dite. Elle avoit, sur les
deux rives du fleuve, et dès la fin de la première race, quatre
abbayes considérables aux quatre points cardinaux et presque à une
égale distance: Saint-Laurent à l'orient, Sainte-Geneviève au midi,
Saint-Germain-des-Prés au couchant, et Saint-Germain-l'Auxerrois vers
le nord. Autour de ces monastères, s'élevoient les habitations des
serfs et autres personnes qui en dépendoient, et ce fut là l'origine
de ces faubourgs qui depuis ont tant contribué à l'embellissement et
à l'agrandissement de cette capitale. Quant à la Cité, voici à peu
près l'idée qu'on doit s'en faire: la cathédrale au levant, le grand
et le petit Châtelet au nord et au midi, et le Palais des rois ou des
comtes au couchant, en faisoient les quatre extrémités. On y voyoit
aussi un palais pour l'évêque et une place publique ou marché. Des
rues étroites et sales, des maisons[99] construites en bois, des
églises d'une architecture lourde et gothique, remplissoient
l'intervalle qui séparoit les grands édifices. Ces églises, dont
plusieurs étoient des monastères, avoient des enclos assez
considérables; et si l'on considère que l'île entière, bien qu'elle
ait été agrandie par la réunion de deux autres petites îles qui
étoient à sa pointe occidentale, n'a aujourd'hui que cinq cents toises
de long sur cent quarante dans sa plus grande largeur, on pourra juger
qu'elle contenoit alors une bien foible population[100]. En effet,
quoiqu'on eût déjà abattu plusieurs vieilles églises avant la
révolution, cet étroit espace renfermoit encore la cathédrale, le
palais archiépiscopal, le palais de justice, dix paroisses, deux
hôpitaux, deux communautés d'hommes, quatre chapelles, un marché,
quatre places publiques, une bibliothèque et une prison. La plupart
des églises ont été détruites; d'autres, à moitié ruinées, ont changé
de destination; mais quelques-uns des principaux monuments, qui sont
au nombre des plus remarquables de Paris, n'ont éprouvé aucune
dégradation.
[Note 99: Paris ayant été brûlé tant de fois, et les historiens
n'ayant laissé aucune tradition sur les édifices de ce temps-là, on
ignore entièrement non-seulement quelle étoit la forme de leur
construction, mais encore quelles étoient les matières qui y étoient
employées. À peine savons-nous comment cette ville étoit bâtie il y a
deux ou trois siècles. Cependant ces nombreux incendies portent à
croire que toutes les maisons étoient en bois; et il est certain que,
sous Henri IV, elles étoient encore formées de charpentes couvertes
d'un enduit de plâtre. On cite, comme une chose remarquable, que, sous
Louis XII, les maisons du pont Notre-Dame étoient bâties en briques.]
[Note 100: Il est impossible de donner à ce sujet aucun renseignement
exact. Le premier recensement dont parlent les historiens fut fait en
1323, sous Philippe-le-Bel, et alors Paris s'étoit fort étendu sur les
deux rives de la Seine.]
LE PONT NEUF.
Paris, renfermé dans l'enceinte étroite d'une île, défendu par sa
situation et par les fortifications qui l'environnoient, fut, pendant
plusieurs siècles, une des places les plus fortes du royaume[101].
Abbon, déjà cité, nous apprend qu'en 886, lors de la dernière attaque
des Normands, cette ville étoit encore entourée de murailles et
flanquée de tours grandes et petites. Toutes ces tours étoient en
bois.
[Note 101: Sous le règne de Lothaire, l'évêque d'Aleth (aujourd'hui
Saint-Malo), craignant la profanation des reliques de son église par
les Normands qui infestoient tout le royaume, résolut de les apporter
à Paris, alors le seul lieu de sûreté qu'il y eût en France. Les
ecclésiastiques et les moines de Bagneux et de Dol, craignant
également pour leurs reliques, conçurent le même dessein, et se
joignirent à ce prélat pour faire le voyage de Paris. (FÉLIB.)]
Ce fut au moyen de ces fortifications déjà détruites par les Normands,
et rétablies par Charles-le-Chauve, qu'elle put soutenir contre ces
hordes barbares ce dernier siége si mémorable et qui devint le sujet
d'une épopée[102]. On n'y entroit alors que par le Grand et le Petit
pont. Quelques historiens ont confondu le Grand pont avec un autre
pont que le même roi avoit fait construire à l'extrémité occidentale
de la Cité, qui fut détruit pendant le siége même[103], et que
remplaça le pont _aux Colombes_, ainsi appelé parce qu'on y vendoit
des oiseaux. Ce dernier pont existoit encore dans le dix-septième
siècle; mais on ignore la date de sa construction, et il est
très-incertain qu'il ait succédé à celui de Charles-le-Chauve, sur
lequel on n'a d'ailleurs que de très-obscurs renseignements. Tout ce
qu'on sait de ce pont _aux Colombes_, c'est que ses piles étoient en
maçonnerie, et portoient un plancher de bois; il aboutissoit d'un côté
au quai de la Mégisserie, et de l'autre à celui de l'Horloge. Ayant
été détruit par la violence des glaces[104], on le reconstruisit, et
l'on y plaça des moulins, ce qui lui fit donner le nom de pont _aux
Meuniers_. S'étant écroulé une seconde fois en 1596, Charles Marchand,
capitaine des trois cents arquebusiers et archers de la ville, proposa
de le faire reconstruire à ses dépens, sous la condition qu'il
porteroit son nom. Sa proposition fut acceptée, et il obtint des
lettres-patentes à ce sujet. Ce pont fut achevé en 1609, et procura
une commodité au public par le passage qui fut ménagé au milieu, et
dont il ne jouissoit pas auparavant; car le pont _aux Meuniers_ étant
possédé à titre de cens, étoit fermé à ses deux extrémités, et ne
s'ouvroit que pour l'usage de ceux qui l'habitoient. Le pont
_Marchand_ fut détruit en 1621 par un incendie. Le Grand pont, après
avoir changé plusieurs fois de nom, porte maintenant celui de pont au
Change; le Petit pont a conservé le sien.
[Note 102: Le moine _Abbon_ est l'auteur de ce poëme. Il étoit normand
lui-même, et avoit été témoin de ce siége qu'il décrit avec une grande
exactitude de détails. Son ouvrage, écrit en latin barbare, est loin
d'être un chef-d'oeuvre de poésie, mais doit être considéré comme un
monument historique extrêmement curieux; il contient environ douze
cents vers divisés en deux livres, et fut composé vers la fin du
neuvième siècle.]
[Note 103: Abbon, v. 504 _et seqq._ Il fut renversé en partie par un
débordement de la rivière, la nuit du 6 février 886. Ceux qui ont
confondu le Grand pont avec ce pont de Charles-le-Chauve, attribuent
au Petit pont ce qui arriva en effet à celui de ce prince, V. Jaillot,
tom. 1, p. 167.]
[Note 104: Sauval et D. Félibien disent qu'on ne trouve aucuns
documents sur ce pont avant l'année 1323; et le premier de ces deux
historiens, par une de ces contradictions dans lesquelles il lui
arrive si souvent de tomber, rapporte presque au même endroit que ce
pont fut emporté par les glaces en 1196, 1280, etc., tom. 1, p. 225.]
Ces deux derniers ponts étoient encore, dans le quatorzième siècle,
les seuls points de communication entre la Cité et les autres parties
de la ville. Les divers ponts qui y aboutissent maintenant furent
élevés à différentes époques, jusque vers le milieu du dix-septième
siècle; et le pont Neuf est, sans contredit, le plus considérable de
ces utiles monuments.
L'île de la Cité n'a pas toujours été telle qu'elle est aujourd'hui:
elle finissoit anciennement à l'endroit où est la rue de Harlay. Le
jardin du palais s'étendoit jusqu'à cette extrémité; et là, un petit
bras de rivière le séparoit de deux îles, dont la plus grande, sur
laquelle fut construite depuis la place Dauphine, se nommoit
l'île _aux Bureaux_[105]. La plus petite, située du côté de
Saint-Germain-l'Auxerrois, étoit appelée l'île _à la Gourdaine_, et
l'on y voyoit un moulin à eau qui fut, sous François II, employé au
service de la monnoie; à la pointe de l'île _aux Bureaux_, il y
avoit une maison ou hôtel des _Étuves_[106]. Ces deux îles furent
réunies à celle de la Cité, long-temps avant qu'on pensât à élever
le pont Neuf, et changèrent alors leur nom en celui d'_île du
Palais_.
[Note 105: Jaillot prouve sans réplique que tous les historiens de
Paris se sont trompés, en appelant la plus grande de ces îles l'_île
aux Treilles_, et la plus petite l'_île de Bucy_ ou du _Pasteur aux
vaches_. Ces noms appartenoient à des îles ou atterrissemens que la
Seine avoit formés plus bas, parce qu'alors elle n'étoit pas retenue
dans son lit comme elle l'est aujourd'hui. Ces îles ont disparu, soit
qu'elles aient été emportées par la violence des débordements, soit
qu'en construisant les quais on les ait détruites pour laisser un
cours plus libre à la navigation. Toutefois l'_île aux Bureaux_ ne
reçut ce nom qu'en 1462, de Hugues Bureau, à qui l'abbé de
Saint-Germain la concéda cette même année, moyennant une rente
annuelle. On ignore si l'_île à la Gourdaine_ avoit donné son nom au
moulin qui étoit placé au-dessus, ou si elle en avoit reçu ce nom, que
ce moulin portoit aussi.]
[Note 106: Cette maison est mal placée sur les plans du commissaire
Delamare, qui sont ceux que nous avons copiés; elle s'y trouve à
l'endroit où est située aujourd'hui la cour Neuve; et Jaillot prouve
qu'elle s'élevoit à l'entrée de la place Dauphine. Ces plans ne
représentent aussi qu'une seule île, et il y en avoit deux.]
Jusqu'au règne de Henri III, il n'y avoit point encore de bâtiments
considérables dans le faubourg Saint-Germain, et tous les palais des
princes, ainsi que les hôtels des grands seigneurs, étoient situés
dans le quartier de la ville où s'élevoit le palais même du roi,
autour duquel les personnes qui fréquentoient la cour devoient
naturellement établir leur demeure. Vers ce temps, on commença à
ouvrir quelques rues nouvelles dans ce faubourg, et l'on y bâtit
plusieurs belles maisons que des gens de qualité habitèrent. À cette
même époque, la partie de la _ville_ proprement dite, qu'on nommoit
alors le faubourg Saint-Honoré, se couvrit aussi de magnifiques hôtels
jusqu'à la clôture nouvelle commencée, de ce côté, sous Charles IX. Il
en résulta que les relations entre ces deux grands quartiers de Paris
devinrent beaucoup plus fréquentes qu'auparavant, et qu'on sentit
davantage l'incommodité d'une communication qui ne pouvoit se faire
que par le pont Saint-Michel ou par bateau. Pour la rendre plus
facile, le roi résolut donc de faire bâtir un nouveau pont à la pointe
de l'île du Palais: la première pierre en fut posée le 31 mai 1578, du
côté des Augustins, et l'on commença dès lors à y travailler; mais
l'ouvrage étoit encore peu avancé, lorsque les guerres civiles
forcèrent de le suspendre.
Il ne fut achevé que sous le règne suivant. Henri IV, conquérant et
pacificateur de son royaume, au milieu des grands et utiles projets
qu'il formoit pour le bien de son peuple, n'oublia point
l'embellissement de sa capitale, et mit au nombre des premières
constructions qu'il y fit exécuter la continuation des travaux du pont
Neuf: ils furent achevés en 1604.