C'est là cette _féodalité_ qui signifie la _fidélité_, et dont on

parle de nos jours avec tant d'ignorance et de fureur; institution

plus naturelle qu'on ne pense, dit M. de Bonald, puisque, selon

Condorcet, «on la retrouve à la même époque chez tous les peuples.»

Elle n'étoit autre chose, dans son principe, que la plus noble

relation d'autorité et d'obéissance, de protection et de dévouement,

de foi gardée et d'assistance réciproque; elle offroit dans les

nombreux rapports qu'elle établissoit entre les citoyens de toutes les

classes de la société, et dans tous les degrés de sa hiérarchie, une

image touchante de la famille[78]. Au milieu d'une nation si

turbulente, si fière, livrée à des passions si violentes et si

guerrières, s'ils n'eussent eu des vassaux _fidèles_, certes, jamais

les rois de France n'eussent pu contenir tant de vassaux qui se

révoltoient; et l'anarchie qui troubla trop souvent leur empire n'eût

cessé qu'avec l'entier anéantissement de cette nation, qui portoit en

elle-même un principe de destruction auquel jamais gouvernement

monarchique n'a pu résister.

[Note 78: «Le vassal doit porter honneur à son seigneur, sa femme et

son fils aîné, _comme aussi_ les frères puînés doivent porter

_honneur_ à leur frère aîné[78-A]. Si le vassal est convaincu par

justice avoir mis la main violentement sur son seigneur, il perd le

fief; et toute la droiture qu'il y a revient au seigneur. Pareillement

le seigneur qui met la main sur son homme et vassal pour l'outrager,

perd l'hommage et tenures, rentes et devoirs à lui dus à cause du fief

de son vassal, et sont _ses foi et hommage dévolus et acquis au

seigneur supérieur_; et ne paie le vassal outragé rentes de son fief,

fors ce qui en est dû au chef-seigneur.» (Cout. de Normand., art 124,

125, 126.)]

[Note 78-A: Le respect que les cadets devoient à leur frère aîné étoit

tellement le modèle de celui que les vassaux devoient à leur suzerain,

que ce droit d'aînesse se confondit long-temps avec la suzeraineté.

C'étoit là ce qu'on appeloit le _parage_, que le président Hénault a

mal entendu et dont il a donné une fausse définition (Otton de

Freisingen, lib. 1. _De gest. Freder._ _Voyez_ aussi le président

Hénault, règne de Charles-le-Chauve.) Tout ce que cet écrivain a dit

sur les fiefs, sur le vasselage et sur la féodalité en général, est

obscur, incomplet, inexact, et prouve qu'il n'avoit ni bien étudié ni

bien compris cette matière. (_Voyez_ ses remarques particulières sur

la seconde race.)]

Ce principe de destruction étoit l'incertitude de l'hérédité et de la

succession au trône dans la famille du souverain. Attachés au sang de

leurs rois, les Francs ne connoissoient point encore la loi salutaire

qui désigne un seul héritier et qui reconnoît pour tel l'aîné des

enfans, ou, à défaut d'enfans, le parent le plus proche: ils

choisissoient le prince qui leur sembloit le plus digne de commander,

parce que la principale attribution de leurs rois étoit d'être leurs

chefs militaires, le plus beau de leurs droits et le premier de leurs

devoirs celui de commander les armées; d'où il résultoit que des

collatéraux, des bâtards mêmes, pouvoient obtenir une juste préférence

sur la postérité du prince régnant. Ce fut pour leur ôter la _liberté

du choix_, que Clovis, retrouvant cette férocité première que le

christianisme sembloit avoir adoucie et même entièrement détruite en

lui, poursuivit jusqu'à leur entière extermination tous les princes de

son sang[79]. Et toutefois, après tant de crimes, il ne sut faire

autre chose[80] que démembrer et partager entre ses quatre fils le

royaume qu'il avoit créé et qu'il n'avoit su maintenir dans l'ordre et

dans la paix que parce qu'il y avoit régné sans partage. Alors

commencèrent ces guerres funestes et continuelles entre des frères

avides et jaloux, cette effroyable suite de vengeances et de

trahisons, de violences, d'empoisonnements, d'assassinats dont

l'histoire des deux premières dynasties nous présente trop souvent

l'odieux et dégoûtant tableau. La race de Clovis ayant commencé à

dégénérer, les maires du palais s'emparèrent de l'autorité, et ce

changement produisit des guerres et des dissensions nouvelles. Une

confusion horrible bouleversa l'empire français; et dans ce désordre

général chacun put méconnoître une autorité qui n'avoit plus la force

ni de punir ni de protéger. Elle ne fut point cependant tellement

méconnue, cette autorité suprême, qu'une main vigoureuse ne pût encore

rassembler ces parties éparses d'un grand état, et leur imprimer, de

nouveau, le mouvement et la vie. C'est ce que fit Charlemagne, le plus

grand homme de son temps, et l'un des hommes les plus étonnants qui

aient paru dans aucun temps. Mais après sa mort, la foiblesse de ses

successeurs, et surtout la loi désastreuse du partage de l'autorité,

amenèrent des troubles nouveaux et peut-être encore une plus grande

confusion. À ces calamités domestiques se joignit une autre calamité,

les incursions terribles des Normands, nouveaux barbares qui, pendant

près d'un siècle, ne cessèrent de traverser la France en tous sens,

ravageant les campagnes, saccageant les villes, massacrant leurs

habitants ou les emmenant en esclavage. La foiblesse des descendants

de Charlemagne, plus grande encore que celle de la postérité de

Clovis, les fit bientôt tomber d'un trône dont ils s'étoient rendus

indignes; et ils tombèrent aux acclamations de toute une nation qui

alors, on ne doit point se lasser de le redire, n'avoit ni sur

l'hérédité légitime, ni sur l'ordre de la succession au pouvoir

politique, les idées plus salutaires et plus justes que depuis elle a

su acquérir, et qu'un long usage a consacrées au milieu d'elle, pour

son bonheur et pour sa gloire. Dans ces premiers temps de la monarchie

française ce n'étoit pas un droit suffisant au trône que d'être du

sang royal: il falloit encore _être utile à la nation_ pour prétendre

à devenir son roi.[81]

[Note 79: Greg. Tur., lib. 2., cap. 40 et 42. Aim., lib. 1, cap. 25.]

[Note 80: Il seroit plus exact de dire: _il ne put faire autre chose_.

Que l'on veuille bien pénétrer un moment avec nous, et avec les

écrivains qui ont le mieux connu les antiquités de notre nation,

jusqu'à l'origine du pouvoir royal parmi les Francs, afin d'en bien

concevoir la nature, et de bien saisir le caractère qu'il dut avoir

dans les premiers temps de la monarchie: ce sera pour plusieurs

l'occasion de s'en faire une idée plus juste, et de se débarrasser de

beaucoup d'erreurs et de préjugés que tant d'écrivains superficiels

ont répandus sur cette époque de notre histoire.

Chez les Francs, tous les princes de la maison royale naissoient avec

le titre de _roi_; et tous avoient droit à l'hommage des personnes

libres. Ce droit fut égal et sans partage entre eux, avant la

conquête, parce qu'il étoit alors l'unique domaine de la famille. Ce

fut autre chose quand le chef de cette famille eut acquis des

provinces et des trésors: ces biens nouveaux purent être partagés

entre ses enfants; mais on ne put de même partager les hommes libres,

alors trop fiers et trop indépendants pour se soumettre à un semblable

partage.

Il en résultoit donc que, lorsqu'un roi n'avoit pas pris de

précautions pour assurer l'état de ses enfants, celui d'entre eux qui

avoit su s'attacher un plus grand nombre d'_hommes libres_, étoit en

mesure de se faire donner un plus grand nombre de provinces, et même

de se rendre maître du royaume entier, à l'exclusion de ses

co-partageants. Un trésor étoit un moyen sûr d'y parvenir; et ce fut

pour avoir su s'emparer de celui de son père Clotaire (Grég., Tur.

_hist._, lib. 4, cap. 22) que Chilpéric s'assura l'hommage des

seigneurs puissants, de ceux qui _commandoient les nations_, à qui

l'_administration militaire_ avoit été confiée, et qui étoient en

possession _de partager avec le roi l'exercice de l'autorité

souveraine_. (Aim. lib. 4, cap. 17.) Ce ne fut point autrement que

Dagobert se rendit maître du pouvoir suprême, dont son frère Aribert

fut exclu.

On conçoit maintenant que les rois francs n'avoient qu'un seul moyen

d'assurer à leurs enfants leur part de royauté: c'étoit de leur donner

_partage_ dès leur vivant, et de leur faire rendre hommage par les

seigneurs des terres dont se composoit le partage, en prenant

toutefois la précaution de se faire comprendre eux-mêmes dans le

serment de fidélité que l'on exigeoit à cette occasion. (Marculph.

_Form._ lib. 1., tit. 2.) Les reines qui, comme Frédégonde,

craignoient de voir exclure leurs enfants par les enfants d'un autre

lit, avoient surtout un grand intérêt à les faire déclarer rois; et

comme le moyen le plus efficace de soutenir de pareils droits à la

royauté étoit de faire des largesses aux grands, elles avoient soin de

leur assigner un trésor, alors qu'ils étoient encore au berceau.

Ainsi les frères étoient les concurrents et les rivaux de leurs

frères, les oncles de leurs neveux, souvent même les cousins de leurs

cousins; et cette confusion de droits et les désordres qui

s'ensuivirent, venoient de ce que la famille _publique_ se gouvernoit

par les lois domestiques qui ne sont applicables qu'aux familles

privées. Elle partageoit l'État, comme s'il lui eût appartenu, ne

sachant pas encore qu'elle appartenoit à l'État.

Les rois carlovingiens imitèrent les rois francs; et ils avoient un

motif de plus pour faire ces élections anticipées: c'est qu'alors le

vasselage ayant pris des formes plus fixes, plus régulières, et étant

nécessairement attaché à tout bénéfice militaire, il s'ensuivoit que,

donnant partage à l'un de leurs enfants, ils lui transportèrent ainsi

l'hommage d'un grand nombre de leurs vassaux, qu'ils n'auroient pu

leur léguer, parce que _la mort du suzerain délioit le vassal_, ce que

nous prouverons tout à l'heure et ce qu'il est important de remarquer:

c'étoit le seul moyen efficace qu'ils eussent de fixer la royauté dans

leur maison, qui fut toujours moins respectée que celle des rois

francs.

«Lorsqu'ensuite, dit de Buat, dont les savantes et judicieuses

recherches nous ont été très-utiles dans cette dissertation, la Maison

carlovingienne se fut partagée en plusieurs branches, la même

précaution fut absolument nécessaire pour assurer au fils unique d'un

roi la succession de son père, à laquelle un oncle et un cousin

_croyoient avoir autant de droit que lui_. Tel fut le motif des

élections éventuelles et des désignations, dont l'usage fut encore

plus fréquent sous la seconde race qu'il ne l'avoit été sous la

première.» (_Origines_, t. 1).]

[Note 81: (Aim., lib. V, cap. 70.) «La coutume des Francs fut toujours

de choisir leurs rois dans la race ou dans la succession des rois

derniers morts. Ils n'élurent pas Charles-le-Simple aussitôt après

Louis-le-Gros, parce qu'il étoit alors _enfant et de corps et

d'esprit_; qu'il n'étoit pas encore capable de gouverner un royaume,

et qu'il eût, par conséquent, été _dangereux de l'élire_, tandis que

la nation étoit exposée à la cruelle persécution des Normands.»

(Flodoard, liv. 15., _Hist. Remens._, cap. 5.)

Ceci se passoit sous la seconde race. Écoutons maintenant Grégoire de

Tours, faisant raconter à Gondoald, fils de Clotaire Ier, les motifs qui

l'avoient porté à venir dans les Gaules pour y faire valoir les droits

qu'ils prétendoit avoir à la couronne: «Lorsque j'étois à Constantinople,

disoit ce prince, je m'informai de Boson en quel état étoit ma famille,

et j'appris de lui qu'elle étoit réduite à fort peu de chose. Il me dit

que, de tous mes parents, il ne restoit que Gontram et Childebert; que

les fils de Chilpéric étoient morts aussi bien que lui, à l'exception

d'un enfant qui _étoit encore au berceau_; que Gontram mon frère n'avoit

point d'enfants, et que mon neveu Childebert étoit encore très-foible

(_minime fortis_); que par cette raison tous les princes du royaume

avoient pris la résolution _de me rappeler_, et que personne n'avoit osé

parler contre moi. Car nous savons tous, ajouta-t-il, que vous êtes fils

de Clotaire, et que si vous ne venez pas dans les Gaules, _il n'y est

resté personne qui puisse les gouverner_.» (Hist., lib. VII, cap. 36.)

Gontram lui-même, s'adressant au _peuple_ après la mort de Chilpéric, ne

fait point valoir d'autres motifs pour obtenir le pouvoir suprême. «Je

vous conjure, lui dit-il, de me garder une foi inviolable, de ne pas me

tuer comme ont été tués mes frères; qu'au moins je puisse élever mes

neveux, qui sont devenus mes enfants adoptifs. Ma mort, si elle arrive

pendant qu'ils sont en bas âge, entraînera nécessairement votre ruine,

puisqu'il ne restera de notre race _aucune personne robuste_ qui puisse

vous défendre.» (_Ibid._, lib. VII, cap. 8.)

Ceci prouve encore que le peuple concouroit à l'élection du monarque;

et en effet, dans la charte où Louis-le-Débonnaire règle l'état de ses

enfants, il ordonne expressément «que tout _le peuple assemblé_[81-A]

élise celui des princes _qu'il plaira à Dieu_.» (Cart. division., an

817.) On pourroit citer beaucoup d'autres exemples de cette confusion

d'idées qui régnoit alors au sujet de la succession au trône,

principale cause de tous les désordres qui éclatèrent en France sous

les deux premières races.]

[Note 81-A: Par _peuple_ il faut entendre ici tout ce qui avoit la

_noblesse_ ou du moins l'_ingénuité_, depuis les grands vassaux de la

couronne jusqu'aux simples propriétaires et aux bourgeois des cités.

Les _serfs_ ou esclaves et les colons attachés à la glèbe en étoient

exclus: c'est cette classe nombreuse de la société que nous appelons

_peuple_ aujourd'hui, et dont le christianisme a, par degré, brisé les

fers.]

Ainsi s'explique ce qu'on appelle l'usurpation des maires du palais

sous la première race et celle des comtes de Paris sous la seconde:

les deux races étoient tombées dans le mépris[82]. Sous des princes

foibles s'étoient élevés des chefs guerriers devenus par leurs hautes

qualités des objets d'estime, d'attachement et d'espérance pour une

nation toute guerrière: elle choisit pour la commander celui qui lui

sembla le plus digne; et en rejetant de même qu'en remplaçant des

races dégénérées, ni la nation qui choisissoit le nouveau roi, ni les

chefs qui avoient dirigé et confirmé son choix, ne pensoient avoir

commis une action coupable devant Dieu et devant les hommes. Il n'est

rien de plus déraisonnable que cette disposition qui nous porte à

juger les siècles passés avec les idées et d'après les lois, les

coutumes et les préjugés du siècle où nous vivons, rien qui indique

davantage une profonde ignorance et les vues étroites de l'esprit:

c'est là une des principales sources de tant d'erreurs et d'absurdités

dont se compose la politique des sophistes de nos jours.

[Note 82: La haute noblesse, celle qui se composoit presque toute de

libres propriétaires, étoit peu nombreuse, et d'une telle fierté

qu'elle ne voyoit rien au-dessus d'elle, pas même la famille des rois.

«Remplis de mépris pour la race de Charlemagne, dit le moine de

Saint-Gal[82-A], chacun de ces nobles de la première classe tâchoit de

s'emparer du gouvernement, et ne prétendoit à rien moins qu'à mettre

la couronne sur sa tête.» Ceci se passoit immédiatement après la mort

de Charlemagne; et l'on peut juger des dispositions où elle dut se

trouver, lorsque, après deux siècles de règne, cette race eut donné

des preuves si multipliées de sa dégénération.]

[Note 82-A: (Mon. Sanct. Gall., lib. II., cap. 27.)]

Au milieu de tant de désordres et de calamités publiques, les liens de

la subordination féodale s'étoient sans doute fort relâchés: profitant

de cette extrême foiblesse du pouvoir politique, chacun cherchoit à se

rendre indépendant; et c'est une tendance naturelle et malheureuse de

l'esprit humain. Toutefois le principe monarchique que le _vasselage_

avoit si long-temps contribué à maintenir, restoit encore comme gravé

dans le fond des coeurs; ce fut le _vasselage_ lui-même qui rassembla

en quelque sorte les membres épars de la monarchie pour la constituer

de nouveau; car Hugues Capet n'étoit ni plus illustre par sa

naissance, ni plus puissant par ses domaines que beaucoup d'autres

grands vassaux de la couronne; et ce fut uniquement parce que ceux-ci

lui prêtèrent foi et hommage et le reconnurent pour leur seigneur,

qu'il fut roi[83]. Ici commence le temps _des grandes polices_, comme

dit Mézeray: une loi de l'hérédité au trône plus régulière, plus

monarchique, affermit la puissance des princes, et leur fournit les

moyens de reconquérir par degrés ce que le malheur des temps leur

avoit fait perdre d'influence et d'autorité; et peut-être allèrent-ils

depuis trop loin dans une route où si long-temps ils s'étoient vus

forcés de rétrograder: c'est ce que nous aurons occasion d'examiner.

Il n'est question ici que de chercher si le régime féodal fut un bien

ou un mal pour la France; et sur ce sujet nous croyons avoir déjà

rempli une partie de la tâche que nous nous sommes imposée.

[Note 83: On a beaucoup déclamé et l'on déclame encore sur

l'usurpation que firent du pouvoir souverain les chefs de la seconde

et de la troisième race de nos rois: dans tout ce que l'on a dit à ce

sujet, il y a eu souvent de la passion, et toujours beaucoup

d'ignorance de la constitution politique de la France, dans ces

premiers siècles de la monarchie. Que devons-nous voir dans la race

des rois francs? une famille plus honorée sans doute que les autres,

où la nation a coutume de choisir ses chefs, mais de telle manière

cependant que tous les membres qui la composent peuvent prétendre à

l'être, et souvent tous à la fois, et quel que puisse être leur degré

de consanguinité. Quels sont ceux qui élisent ces rois? d'une part des

seigneurs _libres propriétaires_, qui ne leur ont jamais _engagé leur

foi_, qui se croient les égaux de cette famille, qui le sont en effet;

de l'autre, des vassaux que la mort de leur suzerain a _déliés de tout

engagement_; car le vasselage étoit _personnel_, et rien n'est plus

attesté. Qu'exigeoient-ils de ces rois? qu'ils fussent capables de les

commander, de les défendre; et ils étoient jugés indignes du trône,

lorsqu'ils étoient _inutiles_ à la nation. Que devoit-il résulter de

droits établis sur des conditions aussi rigoureuses d'une part, et sur

des obligations aussi légères de l'autre? que la race entière seroit

nécessairement rejetée, dès qu'elle auroit dégénéré au point de ne

plus offrir que des princes incapables et imbéciles, parce que, il ne

faut point se lasser de le répéter, selon la maxime fondamentale des

Francs, un prince _inutile_ ne pouvoit être roi. C'est ainsi que la

famille des Carlovingiens fut substituée à celle de Clovis, qui ne fut

dépossédée qu'en raison de son _inutilité_; et c'est ce qui fit que

Pépin, dont l'élévation supposoit la nullité de tout droit à conserver

le pouvoir dans une même famille, essaya de sortir de cette situation

fausse et incertaine, en faisant intervenir la puissance spirituelle,

seule capable en effet de donner de la fixité à toute institution

politique. Le pape Étienne en le sacrant sacra aussi ses deux fils, et

prononça l'excommunication contre ceux «qui entreprendroient d'élire

un roi qui ne descendit pas de ceux que la bonté divine avoit daigné

élever à ce rang suprême.» Mais les coutumes de la nation, le partage

impolitique qui continua d'être fait de la puissance royale, le

malheur des temps qui rendit la noblesse plus indépendante encore

qu'elle ne l'avoit été, surtout le mépris dans lequel tomba la seconde

race, qui ne fut jamais aussi respectée que la première, tout se

réunit pour légitimer le choix d'une nouvelle famille royale: «car,

comme le dit fort bien de Buat, les princes auxquels Hugues Capet fut

substitué étoient au moins _inutiles_; et l'un d'eux _avoit fait un

hommage_ qui le rendoit étranger à la nation et peut-être son ennemi.»

De telles coutumes et de tels préjugés composoient sans doute une fort

mauvaise loi d'hérédité au trône: on ne prétend point le nier; on

soutient seulement que ces coutumes et ces préjugés existoient, et que

tant qu'on ne comprendra point ces choses, on ne dira que des

absurdités sur les deux premières races de nos rois.]

Que l'on se fasse une juste idée de ce qu'étoit la Gaule sous ces deux

premières races, ainsi livrée à des peuples, féroces et grossiers qui

l'avoient si long-temps ravagée, et qui, partagés sous différents

chefs décorés du nom de roi, se la disputoient encore plusieurs

siècles après l'avoir conquise; qu'on se la représente soumise à un

pouvoir monarchique si mal constitué, à l'action duquel on échappoit

de toutes parts par la difficulté des communications[84], par

l'insuffisance des moyens d'administration matérielle, depuis si

prodigieusement perfectionnés, et parvenus de nos jours à une

perfection que l'on peut appeler _désespérante_; que l'on considère

cette vaste contrée, si long-temps désolée, tourmentée par cette race

d'hommes turbulents et impatients du joug; de nouveau tourmentée,

désolée, et pendant plus d'un siècle, par d'autres barbares[85], qui,

dans leurs continuelles incursions, en attaquent et en isolent les

unes après les autres toutes les parties; et qu'ensuite on essaie

d'imaginer une forme d'administration, nous ne dirons pas plus propre

à conserver un tel pays que l'administration féodale, mais au moyen de

laquelle il eût été même possible de le conserver: on ne la trouvera

point. Dans un grand empire, presque toujours mal gouverné, qui

très-souvent même n'_étoit point gouverné_, tout grand propriétaire

se trouvoit naturellement substitué à ce gouvernement suprême qui

sembloit l'avoir abandonné; et devenu lui-même _souverain_,

protégeoit, défendoit, punissoit, récompensoit, encourageoit,

maintenoit dans l'ordre et dans la subordination, la population plus

ou moins nombreuse que la loi de la féodalité avoit mise sous sa

dépendance: c'étoit, nous le répétons, une vivante image de la

famille; et pour louer une telle institution autant qu'elle mérite de

l'être, nous appellerons en témoignage l'un de ses plus grands

ennemis: «Le gouvernement féodal, dit Mably, étoit sans doute ce que

la licence a imaginé de plus contraire à la fin que les hommes _se

sont proposée en se réunissant en société_[86]. Cependant, malgré ses

pillages, son anarchie, ses violences et ses guerres privées, nos

campagnes _n'étoient pas dévastées_ comme elles le sont _aujourd'hui_.

L'espèce de point d'honneur qu'on se faisoit de compter beaucoup de

vassaux dans sa terre _servoit de contre-poids_ à la tyrannie des

fiefs. Loin de dévorer tout ce qui l'entouroit, le seigneur principal

_faisoit des démembrements de ses terres_ pour se faire des vassaux,

et les familles _se multipliaient sous sa protection_.»

[Note 84: Sous le règne de Hugues-Capet, un abbé de Cluni

invité par Bouchard, comte de Paris, d'amener des religieux à

Saint-Maur-des-Fossés, s'excusa de faire un si long voyage dans

un pays étranger et inconnu.]

[Note 85: Les Normands.]

[Note 86: Remarquez que tous ces malheureux discoureurs, dans tous les

systèmes politiques et religieux qu'ils ont rêvés, supposent, avant

toutes choses, _l'isolement_ absolu de l'homme, qui _se réunit_

ensuite à d'autres hommes pour composer des sociétés et fabriquer des

religions. C'est au moyen de cette extravagance monstrueuse, qu'ils

sont parvenus à bouleverser le monde civilisé.]

«Je le demande à tout homme sensé et impartial, s'écrie un illustre

écrivain de nos jours[87]: si le régime qui _multiplie_ les hommes,

protége les familles, les appelle à la propriété, et préserve les

campagnes de la dévastation, est contraire _à la fin_ de la société,

quelle est donc la fin de la société, et quel est le régime qui lui

convient? Si c'est là de l'anarchie et de la tyrannie, quel nom

donnerons-nous à l'anarchie et à la tyrannie dont nous avons été les

témoins et les victimes? À des seigneurs guerroyans ont succédé des

gens d'affaires avides, des procès ruineux à des incursions

passagères, et des impôts excessifs à des redevances ridicules. Les

campagnes n'y ont pas gagné; et à part celles que vivifie, en les

corrompant, le voisinage des villes, les autres se sont appauvries et

dépeuplées.

[Note 87: M. le vicomte de Bonald, oeuv. compl., III, p. 413.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 1/8) · 第 4 / 28 段