parle de nos jours avec tant d'ignorance et de fureur; institution
plus naturelle qu'on ne pense, dit M. de Bonald, puisque, selon
Condorcet, «on la retrouve à la même époque chez tous les peuples.»
Elle n'étoit autre chose, dans son principe, que la plus noble
relation d'autorité et d'obéissance, de protection et de dévouement,
de foi gardée et d'assistance réciproque; elle offroit dans les
nombreux rapports qu'elle établissoit entre les citoyens de toutes les
classes de la société, et dans tous les degrés de sa hiérarchie, une
image touchante de la famille[78]. Au milieu d'une nation si
turbulente, si fière, livrée à des passions si violentes et si
guerrières, s'ils n'eussent eu des vassaux _fidèles_, certes, jamais
les rois de France n'eussent pu contenir tant de vassaux qui se
révoltoient; et l'anarchie qui troubla trop souvent leur empire n'eût
cessé qu'avec l'entier anéantissement de cette nation, qui portoit en
elle-même un principe de destruction auquel jamais gouvernement
monarchique n'a pu résister.
[Note 78: «Le vassal doit porter honneur à son seigneur, sa femme et
son fils aîné, _comme aussi_ les frères puînés doivent porter
_honneur_ à leur frère aîné[78-A]. Si le vassal est convaincu par
justice avoir mis la main violentement sur son seigneur, il perd le
fief; et toute la droiture qu'il y a revient au seigneur. Pareillement
le seigneur qui met la main sur son homme et vassal pour l'outrager,
perd l'hommage et tenures, rentes et devoirs à lui dus à cause du fief
de son vassal, et sont _ses foi et hommage dévolus et acquis au
seigneur supérieur_; et ne paie le vassal outragé rentes de son fief,
fors ce qui en est dû au chef-seigneur.» (Cout. de Normand., art 124,
125, 126.)]
[Note 78-A: Le respect que les cadets devoient à leur frère aîné étoit
tellement le modèle de celui que les vassaux devoient à leur suzerain,
que ce droit d'aînesse se confondit long-temps avec la suzeraineté.
C'étoit là ce qu'on appeloit le _parage_, que le président Hénault a
mal entendu et dont il a donné une fausse définition (Otton de
Freisingen, lib. 1. _De gest. Freder._ _Voyez_ aussi le président
Hénault, règne de Charles-le-Chauve.) Tout ce que cet écrivain a dit
sur les fiefs, sur le vasselage et sur la féodalité en général, est
obscur, incomplet, inexact, et prouve qu'il n'avoit ni bien étudié ni
bien compris cette matière. (_Voyez_ ses remarques particulières sur
la seconde race.)]
Ce principe de destruction étoit l'incertitude de l'hérédité et de la
succession au trône dans la famille du souverain. Attachés au sang de
leurs rois, les Francs ne connoissoient point encore la loi salutaire
qui désigne un seul héritier et qui reconnoît pour tel l'aîné des
enfans, ou, à défaut d'enfans, le parent le plus proche: ils
choisissoient le prince qui leur sembloit le plus digne de commander,
parce que la principale attribution de leurs rois étoit d'être leurs
chefs militaires, le plus beau de leurs droits et le premier de leurs
devoirs celui de commander les armées; d'où il résultoit que des
collatéraux, des bâtards mêmes, pouvoient obtenir une juste préférence
sur la postérité du prince régnant. Ce fut pour leur ôter la _liberté
du choix_, que Clovis, retrouvant cette férocité première que le
christianisme sembloit avoir adoucie et même entièrement détruite en
lui, poursuivit jusqu'à leur entière extermination tous les princes de
son sang[79]. Et toutefois, après tant de crimes, il ne sut faire
autre chose[80] que démembrer et partager entre ses quatre fils le
royaume qu'il avoit créé et qu'il n'avoit su maintenir dans l'ordre et
dans la paix que parce qu'il y avoit régné sans partage. Alors
commencèrent ces guerres funestes et continuelles entre des frères
avides et jaloux, cette effroyable suite de vengeances et de
trahisons, de violences, d'empoisonnements, d'assassinats dont
l'histoire des deux premières dynasties nous présente trop souvent
l'odieux et dégoûtant tableau. La race de Clovis ayant commencé à
dégénérer, les maires du palais s'emparèrent de l'autorité, et ce
changement produisit des guerres et des dissensions nouvelles. Une
confusion horrible bouleversa l'empire français; et dans ce désordre
général chacun put méconnoître une autorité qui n'avoit plus la force
ni de punir ni de protéger. Elle ne fut point cependant tellement
méconnue, cette autorité suprême, qu'une main vigoureuse ne pût encore
rassembler ces parties éparses d'un grand état, et leur imprimer, de
nouveau, le mouvement et la vie. C'est ce que fit Charlemagne, le plus
grand homme de son temps, et l'un des hommes les plus étonnants qui
aient paru dans aucun temps. Mais après sa mort, la foiblesse de ses
successeurs, et surtout la loi désastreuse du partage de l'autorité,
amenèrent des troubles nouveaux et peut-être encore une plus grande
confusion. À ces calamités domestiques se joignit une autre calamité,
les incursions terribles des Normands, nouveaux barbares qui, pendant
près d'un siècle, ne cessèrent de traverser la France en tous sens,
ravageant les campagnes, saccageant les villes, massacrant leurs
habitants ou les emmenant en esclavage. La foiblesse des descendants
de Charlemagne, plus grande encore que celle de la postérité de
Clovis, les fit bientôt tomber d'un trône dont ils s'étoient rendus
indignes; et ils tombèrent aux acclamations de toute une nation qui
alors, on ne doit point se lasser de le redire, n'avoit ni sur
l'hérédité légitime, ni sur l'ordre de la succession au pouvoir
politique, les idées plus salutaires et plus justes que depuis elle a
su acquérir, et qu'un long usage a consacrées au milieu d'elle, pour
son bonheur et pour sa gloire. Dans ces premiers temps de la monarchie
française ce n'étoit pas un droit suffisant au trône que d'être du
sang royal: il falloit encore _être utile à la nation_ pour prétendre
à devenir son roi.[81]
[Note 79: Greg. Tur., lib. 2., cap. 40 et 42. Aim., lib. 1, cap. 25.]
[Note 80: Il seroit plus exact de dire: _il ne put faire autre chose_.
Que l'on veuille bien pénétrer un moment avec nous, et avec les
écrivains qui ont le mieux connu les antiquités de notre nation,
jusqu'à l'origine du pouvoir royal parmi les Francs, afin d'en bien
concevoir la nature, et de bien saisir le caractère qu'il dut avoir
dans les premiers temps de la monarchie: ce sera pour plusieurs
l'occasion de s'en faire une idée plus juste, et de se débarrasser de
beaucoup d'erreurs et de préjugés que tant d'écrivains superficiels
ont répandus sur cette époque de notre histoire.
Chez les Francs, tous les princes de la maison royale naissoient avec
le titre de _roi_; et tous avoient droit à l'hommage des personnes
libres. Ce droit fut égal et sans partage entre eux, avant la
conquête, parce qu'il étoit alors l'unique domaine de la famille. Ce
fut autre chose quand le chef de cette famille eut acquis des
provinces et des trésors: ces biens nouveaux purent être partagés
entre ses enfants; mais on ne put de même partager les hommes libres,
alors trop fiers et trop indépendants pour se soumettre à un semblable
partage.
Il en résultoit donc que, lorsqu'un roi n'avoit pas pris de
précautions pour assurer l'état de ses enfants, celui d'entre eux qui
avoit su s'attacher un plus grand nombre d'_hommes libres_, étoit en
mesure de se faire donner un plus grand nombre de provinces, et même
de se rendre maître du royaume entier, à l'exclusion de ses
co-partageants. Un trésor étoit un moyen sûr d'y parvenir; et ce fut
pour avoir su s'emparer de celui de son père Clotaire (Grég., Tur.
_hist._, lib. 4, cap. 22) que Chilpéric s'assura l'hommage des
seigneurs puissants, de ceux qui _commandoient les nations_, à qui
l'_administration militaire_ avoit été confiée, et qui étoient en
possession _de partager avec le roi l'exercice de l'autorité
souveraine_. (Aim. lib. 4, cap. 17.) Ce ne fut point autrement que
Dagobert se rendit maître du pouvoir suprême, dont son frère Aribert
fut exclu.
On conçoit maintenant que les rois francs n'avoient qu'un seul moyen
d'assurer à leurs enfants leur part de royauté: c'étoit de leur donner
_partage_ dès leur vivant, et de leur faire rendre hommage par les
seigneurs des terres dont se composoit le partage, en prenant
toutefois la précaution de se faire comprendre eux-mêmes dans le
serment de fidélité que l'on exigeoit à cette occasion. (Marculph.
_Form._ lib. 1., tit. 2.) Les reines qui, comme Frédégonde,
craignoient de voir exclure leurs enfants par les enfants d'un autre
lit, avoient surtout un grand intérêt à les faire déclarer rois; et
comme le moyen le plus efficace de soutenir de pareils droits à la
royauté étoit de faire des largesses aux grands, elles avoient soin de
leur assigner un trésor, alors qu'ils étoient encore au berceau.
Ainsi les frères étoient les concurrents et les rivaux de leurs
frères, les oncles de leurs neveux, souvent même les cousins de leurs
cousins; et cette confusion de droits et les désordres qui
s'ensuivirent, venoient de ce que la famille _publique_ se gouvernoit
par les lois domestiques qui ne sont applicables qu'aux familles
privées. Elle partageoit l'État, comme s'il lui eût appartenu, ne
sachant pas encore qu'elle appartenoit à l'État.
Les rois carlovingiens imitèrent les rois francs; et ils avoient un
motif de plus pour faire ces élections anticipées: c'est qu'alors le
vasselage ayant pris des formes plus fixes, plus régulières, et étant
nécessairement attaché à tout bénéfice militaire, il s'ensuivoit que,
donnant partage à l'un de leurs enfants, ils lui transportèrent ainsi
l'hommage d'un grand nombre de leurs vassaux, qu'ils n'auroient pu
leur léguer, parce que _la mort du suzerain délioit le vassal_, ce que
nous prouverons tout à l'heure et ce qu'il est important de remarquer:
c'étoit le seul moyen efficace qu'ils eussent de fixer la royauté dans
leur maison, qui fut toujours moins respectée que celle des rois
francs.
«Lorsqu'ensuite, dit de Buat, dont les savantes et judicieuses
recherches nous ont été très-utiles dans cette dissertation, la Maison
carlovingienne se fut partagée en plusieurs branches, la même
précaution fut absolument nécessaire pour assurer au fils unique d'un
roi la succession de son père, à laquelle un oncle et un cousin
_croyoient avoir autant de droit que lui_. Tel fut le motif des
élections éventuelles et des désignations, dont l'usage fut encore
plus fréquent sous la seconde race qu'il ne l'avoit été sous la
première.» (_Origines_, t. 1).]
[Note 81: (Aim., lib. V, cap. 70.) «La coutume des Francs fut toujours
de choisir leurs rois dans la race ou dans la succession des rois
derniers morts. Ils n'élurent pas Charles-le-Simple aussitôt après
Louis-le-Gros, parce qu'il étoit alors _enfant et de corps et
d'esprit_; qu'il n'étoit pas encore capable de gouverner un royaume,
et qu'il eût, par conséquent, été _dangereux de l'élire_, tandis que
la nation étoit exposée à la cruelle persécution des Normands.»
(Flodoard, liv. 15., _Hist. Remens._, cap. 5.)
Ceci se passoit sous la seconde race. Écoutons maintenant Grégoire de
Tours, faisant raconter à Gondoald, fils de Clotaire Ier, les motifs qui
l'avoient porté à venir dans les Gaules pour y faire valoir les droits
qu'ils prétendoit avoir à la couronne: «Lorsque j'étois à Constantinople,
disoit ce prince, je m'informai de Boson en quel état étoit ma famille,
et j'appris de lui qu'elle étoit réduite à fort peu de chose. Il me dit
que, de tous mes parents, il ne restoit que Gontram et Childebert; que
les fils de Chilpéric étoient morts aussi bien que lui, à l'exception
d'un enfant qui _étoit encore au berceau_; que Gontram mon frère n'avoit
point d'enfants, et que mon neveu Childebert étoit encore très-foible
(_minime fortis_); que par cette raison tous les princes du royaume
avoient pris la résolution _de me rappeler_, et que personne n'avoit osé
parler contre moi. Car nous savons tous, ajouta-t-il, que vous êtes fils
de Clotaire, et que si vous ne venez pas dans les Gaules, _il n'y est
resté personne qui puisse les gouverner_.» (Hist., lib. VII, cap. 36.)
Gontram lui-même, s'adressant au _peuple_ après la mort de Chilpéric, ne
fait point valoir d'autres motifs pour obtenir le pouvoir suprême. «Je
vous conjure, lui dit-il, de me garder une foi inviolable, de ne pas me
tuer comme ont été tués mes frères; qu'au moins je puisse élever mes
neveux, qui sont devenus mes enfants adoptifs. Ma mort, si elle arrive
pendant qu'ils sont en bas âge, entraînera nécessairement votre ruine,
puisqu'il ne restera de notre race _aucune personne robuste_ qui puisse
vous défendre.» (_Ibid._, lib. VII, cap. 8.)
Ceci prouve encore que le peuple concouroit à l'élection du monarque;
et en effet, dans la charte où Louis-le-Débonnaire règle l'état de ses
enfants, il ordonne expressément «que tout _le peuple assemblé_[81-A]
élise celui des princes _qu'il plaira à Dieu_.» (Cart. division., an
817.) On pourroit citer beaucoup d'autres exemples de cette confusion
d'idées qui régnoit alors au sujet de la succession au trône,
principale cause de tous les désordres qui éclatèrent en France sous
les deux premières races.]
[Note 81-A: Par _peuple_ il faut entendre ici tout ce qui avoit la
_noblesse_ ou du moins l'_ingénuité_, depuis les grands vassaux de la
couronne jusqu'aux simples propriétaires et aux bourgeois des cités.
Les _serfs_ ou esclaves et les colons attachés à la glèbe en étoient
exclus: c'est cette classe nombreuse de la société que nous appelons
_peuple_ aujourd'hui, et dont le christianisme a, par degré, brisé les
fers.]
Ainsi s'explique ce qu'on appelle l'usurpation des maires du palais
sous la première race et celle des comtes de Paris sous la seconde:
les deux races étoient tombées dans le mépris[82]. Sous des princes
foibles s'étoient élevés des chefs guerriers devenus par leurs hautes
qualités des objets d'estime, d'attachement et d'espérance pour une
nation toute guerrière: elle choisit pour la commander celui qui lui
sembla le plus digne; et en rejetant de même qu'en remplaçant des
races dégénérées, ni la nation qui choisissoit le nouveau roi, ni les
chefs qui avoient dirigé et confirmé son choix, ne pensoient avoir
commis une action coupable devant Dieu et devant les hommes. Il n'est
rien de plus déraisonnable que cette disposition qui nous porte à
juger les siècles passés avec les idées et d'après les lois, les
coutumes et les préjugés du siècle où nous vivons, rien qui indique
davantage une profonde ignorance et les vues étroites de l'esprit:
c'est là une des principales sources de tant d'erreurs et d'absurdités
dont se compose la politique des sophistes de nos jours.
[Note 82: La haute noblesse, celle qui se composoit presque toute de
libres propriétaires, étoit peu nombreuse, et d'une telle fierté
qu'elle ne voyoit rien au-dessus d'elle, pas même la famille des rois.
«Remplis de mépris pour la race de Charlemagne, dit le moine de
Saint-Gal[82-A], chacun de ces nobles de la première classe tâchoit de
s'emparer du gouvernement, et ne prétendoit à rien moins qu'à mettre
la couronne sur sa tête.» Ceci se passoit immédiatement après la mort
de Charlemagne; et l'on peut juger des dispositions où elle dut se
trouver, lorsque, après deux siècles de règne, cette race eut donné
des preuves si multipliées de sa dégénération.]
[Note 82-A: (Mon. Sanct. Gall., lib. II., cap. 27.)]
Au milieu de tant de désordres et de calamités publiques, les liens de
la subordination féodale s'étoient sans doute fort relâchés: profitant
de cette extrême foiblesse du pouvoir politique, chacun cherchoit à se
rendre indépendant; et c'est une tendance naturelle et malheureuse de
l'esprit humain. Toutefois le principe monarchique que le _vasselage_
avoit si long-temps contribué à maintenir, restoit encore comme gravé
dans le fond des coeurs; ce fut le _vasselage_ lui-même qui rassembla
en quelque sorte les membres épars de la monarchie pour la constituer
de nouveau; car Hugues Capet n'étoit ni plus illustre par sa
naissance, ni plus puissant par ses domaines que beaucoup d'autres
grands vassaux de la couronne; et ce fut uniquement parce que ceux-ci
lui prêtèrent foi et hommage et le reconnurent pour leur seigneur,
qu'il fut roi[83]. Ici commence le temps _des grandes polices_, comme
dit Mézeray: une loi de l'hérédité au trône plus régulière, plus
monarchique, affermit la puissance des princes, et leur fournit les
moyens de reconquérir par degrés ce que le malheur des temps leur
avoit fait perdre d'influence et d'autorité; et peut-être allèrent-ils
depuis trop loin dans une route où si long-temps ils s'étoient vus
forcés de rétrograder: c'est ce que nous aurons occasion d'examiner.
Il n'est question ici que de chercher si le régime féodal fut un bien
ou un mal pour la France; et sur ce sujet nous croyons avoir déjà
rempli une partie de la tâche que nous nous sommes imposée.
[Note 83: On a beaucoup déclamé et l'on déclame encore sur
l'usurpation que firent du pouvoir souverain les chefs de la seconde
et de la troisième race de nos rois: dans tout ce que l'on a dit à ce
sujet, il y a eu souvent de la passion, et toujours beaucoup
d'ignorance de la constitution politique de la France, dans ces
premiers siècles de la monarchie. Que devons-nous voir dans la race
des rois francs? une famille plus honorée sans doute que les autres,
où la nation a coutume de choisir ses chefs, mais de telle manière
cependant que tous les membres qui la composent peuvent prétendre à
l'être, et souvent tous à la fois, et quel que puisse être leur degré
de consanguinité. Quels sont ceux qui élisent ces rois? d'une part des
seigneurs _libres propriétaires_, qui ne leur ont jamais _engagé leur
foi_, qui se croient les égaux de cette famille, qui le sont en effet;
de l'autre, des vassaux que la mort de leur suzerain a _déliés de tout
engagement_; car le vasselage étoit _personnel_, et rien n'est plus
attesté. Qu'exigeoient-ils de ces rois? qu'ils fussent capables de les
commander, de les défendre; et ils étoient jugés indignes du trône,
lorsqu'ils étoient _inutiles_ à la nation. Que devoit-il résulter de
droits établis sur des conditions aussi rigoureuses d'une part, et sur
des obligations aussi légères de l'autre? que la race entière seroit
nécessairement rejetée, dès qu'elle auroit dégénéré au point de ne
plus offrir que des princes incapables et imbéciles, parce que, il ne
faut point se lasser de le répéter, selon la maxime fondamentale des
Francs, un prince _inutile_ ne pouvoit être roi. C'est ainsi que la
famille des Carlovingiens fut substituée à celle de Clovis, qui ne fut
dépossédée qu'en raison de son _inutilité_; et c'est ce qui fit que
Pépin, dont l'élévation supposoit la nullité de tout droit à conserver
le pouvoir dans une même famille, essaya de sortir de cette situation
fausse et incertaine, en faisant intervenir la puissance spirituelle,
seule capable en effet de donner de la fixité à toute institution
politique. Le pape Étienne en le sacrant sacra aussi ses deux fils, et
prononça l'excommunication contre ceux «qui entreprendroient d'élire
un roi qui ne descendit pas de ceux que la bonté divine avoit daigné
élever à ce rang suprême.» Mais les coutumes de la nation, le partage
impolitique qui continua d'être fait de la puissance royale, le
malheur des temps qui rendit la noblesse plus indépendante encore
qu'elle ne l'avoit été, surtout le mépris dans lequel tomba la seconde
race, qui ne fut jamais aussi respectée que la première, tout se
réunit pour légitimer le choix d'une nouvelle famille royale: «car,
comme le dit fort bien de Buat, les princes auxquels Hugues Capet fut
substitué étoient au moins _inutiles_; et l'un d'eux _avoit fait un
hommage_ qui le rendoit étranger à la nation et peut-être son ennemi.»
De telles coutumes et de tels préjugés composoient sans doute une fort
mauvaise loi d'hérédité au trône: on ne prétend point le nier; on
soutient seulement que ces coutumes et ces préjugés existoient, et que
tant qu'on ne comprendra point ces choses, on ne dira que des
absurdités sur les deux premières races de nos rois.]
Que l'on se fasse une juste idée de ce qu'étoit la Gaule sous ces deux
premières races, ainsi livrée à des peuples, féroces et grossiers qui
l'avoient si long-temps ravagée, et qui, partagés sous différents
chefs décorés du nom de roi, se la disputoient encore plusieurs
siècles après l'avoir conquise; qu'on se la représente soumise à un
pouvoir monarchique si mal constitué, à l'action duquel on échappoit
de toutes parts par la difficulté des communications[84], par
l'insuffisance des moyens d'administration matérielle, depuis si
prodigieusement perfectionnés, et parvenus de nos jours à une
perfection que l'on peut appeler _désespérante_; que l'on considère
cette vaste contrée, si long-temps désolée, tourmentée par cette race
d'hommes turbulents et impatients du joug; de nouveau tourmentée,
désolée, et pendant plus d'un siècle, par d'autres barbares[85], qui,
dans leurs continuelles incursions, en attaquent et en isolent les
unes après les autres toutes les parties; et qu'ensuite on essaie
d'imaginer une forme d'administration, nous ne dirons pas plus propre
à conserver un tel pays que l'administration féodale, mais au moyen de
laquelle il eût été même possible de le conserver: on ne la trouvera
point. Dans un grand empire, presque toujours mal gouverné, qui
très-souvent même n'_étoit point gouverné_, tout grand propriétaire
se trouvoit naturellement substitué à ce gouvernement suprême qui
sembloit l'avoir abandonné; et devenu lui-même _souverain_,
protégeoit, défendoit, punissoit, récompensoit, encourageoit,
maintenoit dans l'ordre et dans la subordination, la population plus
ou moins nombreuse que la loi de la féodalité avoit mise sous sa
dépendance: c'étoit, nous le répétons, une vivante image de la
famille; et pour louer une telle institution autant qu'elle mérite de
l'être, nous appellerons en témoignage l'un de ses plus grands
ennemis: «Le gouvernement féodal, dit Mably, étoit sans doute ce que
la licence a imaginé de plus contraire à la fin que les hommes _se
sont proposée en se réunissant en société_[86]. Cependant, malgré ses
pillages, son anarchie, ses violences et ses guerres privées, nos
campagnes _n'étoient pas dévastées_ comme elles le sont _aujourd'hui_.
L'espèce de point d'honneur qu'on se faisoit de compter beaucoup de
vassaux dans sa terre _servoit de contre-poids_ à la tyrannie des
fiefs. Loin de dévorer tout ce qui l'entouroit, le seigneur principal
_faisoit des démembrements de ses terres_ pour se faire des vassaux,
et les familles _se multipliaient sous sa protection_.»
[Note 84: Sous le règne de Hugues-Capet, un abbé de Cluni
invité par Bouchard, comte de Paris, d'amener des religieux à
Saint-Maur-des-Fossés, s'excusa de faire un si long voyage dans
un pays étranger et inconnu.]
[Note 85: Les Normands.]
[Note 86: Remarquez que tous ces malheureux discoureurs, dans tous les
systèmes politiques et religieux qu'ils ont rêvés, supposent, avant
toutes choses, _l'isolement_ absolu de l'homme, qui _se réunit_
ensuite à d'autres hommes pour composer des sociétés et fabriquer des
religions. C'est au moyen de cette extravagance monstrueuse, qu'ils
sont parvenus à bouleverser le monde civilisé.]
«Je le demande à tout homme sensé et impartial, s'écrie un illustre
écrivain de nos jours[87]: si le régime qui _multiplie_ les hommes,
protége les familles, les appelle à la propriété, et préserve les
campagnes de la dévastation, est contraire _à la fin_ de la société,
quelle est donc la fin de la société, et quel est le régime qui lui
convient? Si c'est là de l'anarchie et de la tyrannie, quel nom
donnerons-nous à l'anarchie et à la tyrannie dont nous avons été les
témoins et les victimes? À des seigneurs guerroyans ont succédé des
gens d'affaires avides, des procès ruineux à des incursions
passagères, et des impôts excessifs à des redevances ridicules. Les
campagnes n'y ont pas gagné; et à part celles que vivifie, en les
corrompant, le voisinage des villes, les autres se sont appauvries et
dépeuplées.
[Note 87: M. le vicomte de Bonald, oeuv. compl., III, p. 413.]