Si l'on veut en trouver la véritable origine, ce n'est point à

l'invasion des Francs qu'il convient de s'arrêter: il faut aller la

chercher jusque sous les empereurs, et remonter même jusqu'aux temps

qui ont précédé l'établissement du christianisme comme religion

dominante de l'État. En effet nous trouvons dans Lampride et

Vopiscus[55] qu'Alexandre Sévère, Aurélien et Probus donnèrent aux

ducs et aux soldats des frontières, des champs et des maisons dans les

pays conquis sur l'ennemi. Ces terres ainsi concédées étoient

ordinairement situées sur le bord des fleuves ou entre les montagnes

qui servoient de limites; on y joignit des esclaves et les animaux

nécessaires à l'exploitation; et la propriété entière en fut accordée

à ceux qui les reçurent, sous la condition expresse que les héritiers

se consacreroient comme les pères au service militaire, et que jamais

des personnes privées ne pourroient posséder ces terres ni par

succession ni par contrat de vente[56].

[Note 55: Lamprid. in Alex; Vopis. in Aurel; _id._ in Prob.]

[Note 56: Pour de telles donations, les empereurs préféroient

d'ordinaire les _gentils_ ou _nationaux_ aux Romains, les jugeant plus

propres à garder des frontières qui étoient en même temps leur propre

pays, et où ils avoient leur famille, leurs propriétés, tous leurs

intérêts. De là l'origine du mot _gentilhomme_. (Voyez le Cod. Theod.,

liv. 7, tit. 15.)]

Les établissemens de ce genre se multiplièrent; nous apprenons

d'Ammien Marcellin[57] que long-temps avant la chute de l'empire des

légions avoient été fixées dans certains postes pour y tenir lieu de

garnison perpétuelle. On appeloit _stations agraires_ les terres

qu'occupoient ces légions[58], et l'on en établissoit sur toutes les

frontières dont la garde sembloit difficile. On ne peut douter que ces

stations ne fussent fortifiées[59], et que, gardées par un nombre plus

ou moins grand de soldats, en raison de leur _importance_, c'étoit sur

ce degré d'importance que se régloit la dignité du chef à qui le

commandement en avoit été donné. Les stations agraires occupoient

ordinairement les environs d'un château, qui en étoit le chef-lieu et

que l'on appeloit simplement _station_[60]. Bientôt les soldats

_stationnaires_ obtinrent tous les avantages des possesseurs de fonds

limitrophes, et se confondirent avec eux. Cette milice sédentaire

reçut le nom de troupe _riparienne_, parce qu'elle faisoit son séjour

sur la frontière, que l'on nommoit _ripa_[61], et fut ainsi distinguée

des _Comitatenses_ ou troupes de la cour, corps d'élite avec lequel

les empereurs et leurs généraux se portoient sur les frontières

menacées, lorsque les troupes sédentaires ne suffisoient pas pour les

défendre.

[Note 57: Lib. 18, et _ib._ 19.]

[Note 58: On les appeloit aussi _prétentures_, parce qu'elles

formoient une chaîne, derrière laquelle les provinces étoient en

sûreté.]

[Note 59: Amm. Marcell., lib. 16.]

[Note 60: Amm. Marcell., lib. 29.]

[Note 61: Cod. Theod., lib. 7, tit. 22, leg. 8.]

Bientôt ces troupes de la cour prétendirent partager les avantages

dont jouissoient les troupes _ripariennes_; elles ne voulurent plus

quitter les cantonnements où elles avoient été placées temporairement,

lorsqu'elles y eurent été assez long-temps pour y prendre des

habitudes et y former des établissements avantageux[62]; et ce fut une

nécessité, dans la foiblesse extrême où étoit tombé le pouvoir, de

leur accorder dans les provinces intérieures de l'empire des quartiers

permanents dont l'organisation fut la même que celle de ces postes

que l'on avoit créés sur les frontières.

[Note 62: Amm. Marcell., lib. 20.]

Et qu'on ne pense pas que de telles faveurs, soit dans les provinces

intérieures, soit dans les terres limitrophes, fussent uniquement

réservées aux sujets de l'empire, à ceux qui étoient naturellement

intéressés à sa défense et à sa conservation: tout parti goth, franc

ou germain qui, se détachant de cette multitude de barbares dont le

territoire romain étoit pressé de toutes parts, demandoit à y être

reçu et à servir l'empereur en qualité d'auxiliaire, étoit accueilli

sous cette seule condition, et y recevoit de semblables

établissements[63]. C'est ainsi que, soit par la violence, soit par

les concessions des empereurs, la Gaule se vit successivement remplie

de ces peuples du Nord. Ils avoient envahi la Belgique; ils

possédoient la Bourgogne; leurs quartiers occupoient toutes les

provinces qui sont entre la Loire et les Pyrénées; les provinces

maritimes étoient devenues leur conquête. Toutefois il restoit encore

dans le centre de cette vaste contrée des troupes romaines

_stationnaires_, foibles débris sans doute des anciennes troupes

_ripariennes_ qui avoient été autrefois répandues sur les

frontières[64]; et pendant long-temps ces troupes ne voulurent

reconnoître que des généraux romains; mais un barbare devenoit tel à

leurs yeux, dès qu'il avoit été revêtu par l'empereur de quelque

grande dignité impériale[65]. C'est ainsi qu'elles ne répugnèrent

point à combattre sous les ordres de Childéric, dès qu'il eut été fait

_duc_ ou _comte militaire_; c'est par la même raison qu'elles

s'attachèrent à Clovis, aussitôt qu'il eut été revêtu de semblables

dignités, considérant alors ce chef guerrier, dont les victoires

avoient déjà jeté un grand éclat, comme un homme que la Providence

avoit destiné à être le restaurateur de l'empire.

[Note 63: C'est ce qu'on appeloit terres _létiques_. On nommoit _Leti_

les barbares qui les avoient obtenues, et ils formoient dans l'empire

des corps particuliers qui devinrent une partie considérable de la

milice romaine. (Cod. Theod., lib. 13, tit. 4, leg. 9.)]

[Note 64: Procop., _De bell. goth._, lib. 1.]

[Note 65: Il n'étoit pas rare de voir des barbares à la fois rois de

leur nation et officiers de l'empire (Amm. Marc., lib. 26, 29, 31);

et, loin de se croire avilis par l'exercice de ces dignités romaines,

ces chefs de peuplades n'ambitionnoient rien tant que de s'en voir

revêtus. Pour les obtenir, ils prêtoient serment aux empereurs; mais

autant qu'il leur étoit possible, ils _ne se faisoient point ses

clients_; ils _ne se dévouoient point_. (_Ibid._, lib. 17.) Ils

auroient regardé ce dévouement comme une espèce de dégradation. Il est

probable qu'ils se servirent à l'égard des Romains de la même formule,

dont usoient chez eux les hommes _libres_, lorsqu'ils s'engageoient au

service d'un de leurs chefs, d'où résultoit un engagement qui, sous le

moindre prétexte, pouvoit être rompu.]

Ce fut aussi ce qui rendit ce roi franc si empressé de recevoir ces

mêmes dignités; en lui donnant le titre d'_Ami de l'empire_ et de

_Patrice des Romains_, l'empereur Anastase lui aplanissoit les voies

qui devoient le conduire à la conquête entière des Gaules. Déjà

Clodion, qui, le premier parmi les chefs des Francs, avoit passé le

Rhin en se déclarant ennemi de l'empire, n'avoit rencontré que de

foibles obstacles[66]: sa première entreprise avoit été sur Cambrai;

et loin de défendre cette frontière, les barbares à qui elle avoit été

confiée, et qui eux-mêmes étoient Francs, se réunirent à lui et le

reconnurent pour leur roi. Cet exemple entraîna les autres barbares

établis sur les terres romaines dans le voisinage de cette frontière;

et un passage de Procope[67] nous apprend que les soldats romains qui

étoient stationnaires dans cette extrémité de la Gaule, se voyant dans

l'impossibilité de retourner en Italie, et ne voulant pas subir le

joug, ni s'exposer aux violences des barbares _ariens_ qui occupoient

la partie méridionale de cette vaste province, se livrèrent aux

_Armoriques_ et aux _Germains_ avec tout le pays qu'ils avoient

jusqu'alors gardé pour l'empereur, et qu'ils obtinrent de _conserver

toutes leurs coutumes_ sous cette nouvelle domination. Or, si des

soldats romains, tout-à-fait étrangers au pays où ils étoient

cantonnés, se montroient ainsi disposés à traiter avec des barbares, à

combien plus forte raison devoient être empressés de le faire des

soldats nés dans la province même, anciens compagnons d'armes des

Francs, vivant sous la même loi civile et accoutumés à la même

discipline? Et rien ne prouve plus que, dans toutes les Gaules, tant

de peuples si différents avoient fini par ne plus faire qu'un seul

peuple gouverné par les mêmes lois, et presque entièrement détaché de

l'empire, que de voir le Romain Egidius devenir roi d'une peuplade de

Francs, comme on avoit vu des rois francs compter des Romains parmi

leurs sujets. Mais il n'est pas moins remarquable qu'il ne fut choisi

pour chef par ces barbares, que parce qu'il étoit alors _maître de la

milice romaine_. C'est ainsi que ce grand nom de Rome et d'empire

romain imposoit encore même à ceux qui s'en partageoient la puissance

et les débris.

[Note 66: Greg. Tur., lib. 2, cap. 9.]

[Note 67: _De bell. goth._]

Arrêtons-nous ici un moment; il ne peut plus y avoir d'incertitude sur

l'origine des fiefs: elle est toute romaine, et les monumens qui nous

attestent cette origine sont irrécusables. Mais si, de ces documents

que nous offre l'histoire, nous nous élevons à des considérations d'un

autre ordre sur les causes qui amenèrent de tels changements dans

l'administration des principales provinces de l'empire, il nous sera

facile de reconnoître que ces changements étoient la suite nécessaire

et inévitable de la situation où se trouvoit alors le pouvoir

politique; et que, dans cette situation presque désespérée, il sut

habilement saisir le seul moyen de salut qui lui restât et le seul en

même temps qui pût sauver la société.

Dès le temps des empereurs que nous venons de nommer, les barbares

pressoient l'empire de toutes parts; tous les points de ses immenses

frontières étoient menacés à la fois, tandis qu'à l'intérieur les

factions militaires le déchiroient, se disputant sans cesse le pouvoir

politique, devenu par ces disputes sanglantes et acharnées le fléau

des peuples dont il devroit être le protecteur. Et quelle protection

pouvoient leur offrir des princes dont la vie étoit sans cesse à la

merci de leurs soldats, et qui passoient à étouffer les révoltes et à

combattre leurs compétiteurs, le temps qu'ils auraient dû donner au

gouvernement de l'État? Dans cet état de foiblesse, de désordre, de

péril imminent, les plus habiles d'entre eux reconnurent que tout

étoit perdu, s'ils ne trouvoient un moyen d'attacher par quelque

intérêt qui leur fut propre, à la défense de la société, des hommes

qui ne tenoient plus que par de foibles liens, toujours prêts à se

briser, à l'autorité suprême, autorité à qui seule il auroit appartenu

de conserver et de défendre les intérêts communs. Parmi tous les

intérêts particuliers, il n'en étoit point sans doute de plus puissant

que celui de la _propriété_; et ce fut une combinaison aussi heureuse

que le malheur des temps permettoit de la concevoir, que de faire

partout les soldats propriétaires des frontières qu'ils étoient

chargés de défendre: ainsi la société politique, prête à se dissoudre,

appeloit à son secours la société domestique ou la _famille_, qui, de

même que dans l'enfance de la civilisation, se trouvoit ainsi chargée

de pourvoir à sa propre défense; mais de telle manière cependant que,

de l'agrégation d'un nombre considérable de petites sociétés de ce

genre, à la fois distinctes et réunies, ce pouvoir politique composoit

un système de défense générale pour la société entière, usant ainsi

dans l'intérêt de tous, que lui seul pouvoit connoître, diriger et

défendre, de tant d'intérêts particuliers, et en quelque sorte

indépendants les uns des autres, qu'il s'étoit vu forcé de créer. Par

ce moyen, il avoit su se faire, dans un grand état qui penchoit vers

sa ruine, tout ce qu'il lui étoit possible d'avoir de force et

d'unité.

Mais les barbares succédoient aux barbares; ils se précipitoient en

quelque sorte les uns sur les autres, avides d'une si riche proie; et

ce système de défense, qui long-temps arrêta leurs continuels efforts,

ne put empêcher ce torrent de se déborder enfin de toutes parts sur

ces provinces malheureuses. Ce fut au cinquième siècle que se fit

l'irruption la plus terrible de ces féroces sauvages du Nord; et

l'histoire nous en présente le souvenir comme celui de la plus

effroyable calamité qui ait jamais désolé les peuples. Mais des

irruptions partielles avoient précédé, et à diverses reprises, ce

débordement général; et une fois entrées sur la terre de la

civilisation, ces hordes n'en sortoient que très-rarement: il falloit

les y établir ou les exterminer. Lorsqu'elle jugea impossible de les

vaincre, la politique des empereurs chercha donc à se les attacher; et

ainsi que nous l'avons déjà dit, créant pour eux des fiefs dans les

pays dont ils s'étoient emparés, et par ce moyen opposant barbares à

barbares, elle essaya de se faire des défenseurs nouveaux de ses plus

redoutables ennemis.

De ce mouvement continuel des barbares et de cette calamité sans cesse

renaissante des invasions, il résulta que toutes les provinces de

l'empire, et particulièrement toutes les parties des Gaules, devinrent

successivement _frontières_; que les troupes romaines qui les

défendoient furent toutes _stationnaires_; que l'intérieur du pays se

remplit de _camps_ et de _châteaux_, ce qui jusque là n'étoit point

encore arrivé; et qu'ainsi, avant la révolution qui devoit en faire le

royaume de France, cette province tout entière étoit déjà divisée en

bénéfices militaires. Avant la conquête, les Romains s'étoient

associés les barbares: après la conquête, et lorsqu'ils furent las de

violences et de ravages, les barbares composèrent avec ce qui restoit

de Romains dans le pays dont ils s'étoient rendus maîtres, et qui

s'étoient le plus vaillamment défendus; et voulant conserver ce qu'ils

avoient acquis, ils adoptèrent les lois romaines, dont beaucoup

d'entre eux connoissoient les avantages et avoient déjà éprouvé les

bienfaits. Ce mélange d'un vieux peuple et d'un peuple enfant n'a

peut-être point été assez remarqué, ainsi que les degrés divers par

lesquels il a plu à la Providence de le produire. Ainsi se conserva ce

qu'il existait d'ordre social dans le monde, héritage légué en quelque

sorte par la grande nation mourante à cette foule de petites nations

encore au berceau.

Les exploits, la conversion et la fortune de Clovis sont trop connus

pour que nous les rappelions ici; et le règne de ce prince est une des

époques les plus grandes et les plus éclatantes de l'histoire. On sait

qu'il n'entra point dans la Gaule comme les farouches vainqueurs qui

l'avoient précédé, mais qu'il y fut appelé par le voeu de toutes les

classes de ses habitants, et que les évêques lui livrèrent pour ainsi

dire le royaume que les Goths avoient formé dans ses provinces

méridionales[68]; il y vint donc pour conserver et non pour détruire;

et en effet rien ne fut changé dans l'organisation civile et politique

du pays. De même que les autres barbares dont ils avoient suivi les

traces, les Francs reçurent les lois et la police des Romains; ils

adoptèrent leurs magistratures et jusqu'à ces dénominations purement

honorifiques inventées par la cour de Bysance, et au moyen desquelles

elle suppléoit aux récompenses réelles qu'il n'étoit plus en son

pouvoir de donner. Il y eut donc comme par le passé des comtes, des

ducs, des préfets militaires[69]. L'économie fiscale, civile et

militaire des provinces fut la même[70]; le gouvernement des villes

municipales et des cités ne changea point[71]; on y retrouva, comme

sous les Romains, des colléges ou corps d'artisans, de marchands,

chacun avec sa police particulière, ses usages et ses priviléges[72];

le _serf_ représenta chez eux le _colon_ romain: et cette espèce de

servitude, bien différente de ce qu'étoit l'esclavage chez les peuples

païens, fut la seule qu'ils conservèrent depuis la conquête[73]; les

vainqueurs, prenant par degré le goût de l'agriculture, profitèrent

dans l'administration et l'exploitation de leurs terres de

l'expérience des vaincus[74]; si l'on considère en quoi consistèrent

chez eux les revenus du fisc, on trouve qu'ils répondoient à autant de

branches des finances de l'empire: ces revenus présentent de même les

contributions des villes qui, chez les Romains, entroient dans le

trésor des largesses, les parties casuelles, et le produit des terres

fiscales dont se composoit l'épargne du prince[75]; quant à

l'administration de la justice, aux diverses juridictions des

tribunaux, depuis le conseil suprême du monarque jusqu'à la justice

des propriétaires, il ne peut entrer dans notre sujet d'en développer

l'organisation admirable et toutes les formes prévoyantes et

protectrices: qu'il nous suffise de dire que le droit romain fut

conservé par les rois francs partout où il étoit établi avant la

conquête, et que le clergé ne cessa pas de vivre un seul instant sous

la protection de la loi romaine qui étoit sa loi nationale[76].

[Note 68: Sur cette intelligence des évêques avec Clovis, les

soi-disant philosophes n'ont pas manqué de leur reprocher d'avoir

trahi leurs maîtres _légitimes_. Et cette sottise est répétée, chaque

fois que l'occasion s'en présente, par des gens qui ne reconnoissent

ni _maîtres_ ni _légitimité._ Nous aurons bientôt occasion d'examiner

si en effet les barbares goths et ariens étoient les _maîtres

légitimes_ des évêques catholiques et romains; et cet examen ne sera

pas long. (Voyez l'article _Églises et Monastères_.)]

[Note 69: Aim., lib. 3, c. 88, et lib. 4, c. 61. Greg. Tur. _append._

c. 20 et 108. _Hist._, lib. 9, c. 10. _Cap. Car. calv._, tit. 14,

etc.]

[Note 70: Greg. Tur. _hist._, lib. 6, c. 2, lib. 8, c. 43.--Aim. lib.

3, c. 46. Cap., _De villis._]

[Note 71: _Voyez_ de Buat, t. 2, p. 169 et suivantes.]

[Note 72: Cap., _De villis_, c. 43, 45, 64, _leg. alam._, tit. 19, c.

7 et tit. 30.]

[Note 73: Ce n'est point sans doute ici le lieu de réfuter tout ce qui

se débite, dans nos tribunes publiques et dans nos journaux, de

niaiseries et d'absurdités sur la servitude, ni de chercher quelle en

est la nature et l'origine. Toutefois un ancien auteur (Albert de

Staden) nous indique ce qu'elle étoit chez les peuples du Nord,

lorsqu'il fait dériver le nom de _Lides_ ou _Litons_, qu'on y donnoit

aux esclaves, du mot qui signifie _la permission_ qu'un vainqueur

donne aux vaincus de _continuer de vivre_; et nous apprenons de Tacite

(_De mor Germ._) que, beaucoup plus humains que les Grecs et les

Romains si fiers de leur police et de leurs lois, ces peuples ne

condamnoient point leurs captifs aux pénibles services de la

domesticité; mais que, leur distribuant des terres, ils exigeoient

seulement d'eux un tribut en blé, en étoffes, en bétail, redevance qui

en faisoit des espèces de fermiers, et au-delà de laquelle on ne leur

demandoit plus rien. Tels avoient été les colons chez les Romains, de

même attachés à la glèbe, mais protégés par des lois infiniment plus

douces que celles des esclaves, et qui les mettoient à l'abri des

caprices et des violences de leurs maîtres. (S. August., _De civ.

Dei_, lib. 10, c. 2. Cod. Theod. tit. _De colonis_.) De même que ces

colons romains, les serfs des Germains pouvoient acquérir un _propre_

et posséder un _pécule_. La loi des Lombards les appela serfs

_rustiques_, par opposition aux serfs _ministériaux_ qui étoient des

espèces d'esclaves (_Cap. addit. ad leg. Long._ an. 801, c. 6.), mais

qui furent toujours peu nombreux chez les Francs. Et lorsqu'ils eurent

pénétré dans les Gaules, ils les remplacèrent par le _vasselage_, qui,

sans détruire la liberté et même une sorte d'égalité, emportoit avec

lui certains devoirs de domesticité. Ainsi le serf continua d'être

attaché à la culture des terres, et les hommes libres vécurent avec

des hommes libres, jusqu'à ce que le Christianisme, source de toute

liberté, eût opéré ce prodige, nouveau dans le monde, d'une _société

sans esclaves_.]

[Note 74: _Voyez_ de Buat. t. 2, p. 303 et seqq.]

[Note 75: De Buat, t. 2, p. 444 et seqq.

Les monuments anciens nous apprennent que le produit de ces terres

fiscales suffisoit à l'entretien de la maison du prince, à sa

représentation, et au soulagement de ceux qui étoient dans

l'indigence; et l'on peut croire que ce dernier emploi en étoit le

plus considérable, puisque l'on appeloit _aumôniers_ plusieurs des

trésoriers des finances royales, et _aumône du roi_, le trésor dans

lequel certains revenus étoient déposés. Ces mêmes actes nous offrent

des témoignages authentiques de cette charité admirable des rois des

deux premières races envers les malheureux. Les sommes qu'ils

consacroient annuellement au soulagement des pauvres étoient immenses,

et la partie la plus considérable de l'argent monnoyé qui entroit dans

leurs coffres y étoit destinée. (_Cap. Car. calv._, tit. 27, 53. _Cap.

syn. Vernens._, an. 755, c. 23. _Cap._, an. 802, c. 29.)]

[Note 76: _Cap. Car. calv._, tit. 36, c. 20.--Les Francs étoient de

même jugés selon leur loi, quelque part qu'ils se trouvassent (Cap.,

_De Villis_); mais il est certain que, dans la punition des crimes,

lorsque les parties intéressées étoient de _loi différente_, on

suivoit toujours la loi de l'offensé. (_Cap. Car. calv._, tit. 36, c.

20.)]

Cependant, au milieu de tant de lois et de coutumes anciennes, fut

introduite une loi politique nouvelle que les Romains n'avoient point

connue: c'est le _vasselage_, loi dont l'origine est toute barbare, et

qui devint le perfectionnement de la police des fiefs. Comme bénéfice,

le fief n'étoit autre chose que la récompense des vétérans; comme

terre frontière, il imposoit seulement l'obligation de défendre une

tour, un château, ou toute autre espèce de retranchement. Le vasselage

faisoit d'un barbare l'_homme_ de son seigneur; par la cérémonie de la

_recommandation_, il lui vouoit un attachement et un service

personnel; et comme il fut établi, sous les rois francs, qu'on ne

pourroit obtenir un fief et devenir bénéficier sans être vassal, il en

résulta que tout propriétaire de bénéfice fut attaché par un double

lien, et à la terre qu'il étoit de son intérêt de conserver et de

défendre, et au prince que l'honneur, le devoir, son serment,

l'obligeoient en toutes circonstances de servir et d'assister[77]. Le

soldat romain défendoit le sol de l'empire, mais non pas l'empereur,

prêt à recevoir pour maître quiconque se présentoit à lui avec la

faveur de l'armée, reconnoissant pour Romain tout chef barbare, dès

qu'il étoit revêtu des dignités romaines; et ce fut là le vice radical

du système militaire fondé sur la création des bénéfices. Le vassal

défendoit à la fois la terre et son seigneur, ou pour mieux dire, sa

propriété et l'État; et la loi du vasselage, essentiellement

monarchique, contribua puissamment à fonder la véritable monarchie

dans les Gaules, et à la sauver dans ses plus grands périls.

[Note 77: Toutefois il est important de remarquer que, dans le

principe, tous les grands seigneurs n'étoient pas vassaux. Les

ordonnances des rois carlovingiens distinguent le _cantonnier_ ou

possesseur d'un bénéfice militaire, du _libre propriétaire_, et par

conséquent le serf _propre_ du serf _cantonnier_. (Agobard, _De

privileg. et jure sacerdot., c. 2._) Le noble franc qui n'avoit point

voulu joindre de grands fiefs aux propriétés qu'il avoit reçues de ses

ancêtres, et déroger par un _hommage_ à la liberté qui étoit le

privilége de sa naissance, n'étoit obligé de prendre les armes que

pour _la défense de la patrie_. Ce fut la raison pour laquelle Clovis,

lorsqu'il voulut se faire chrétien, se vit abandonné par un grand

nombre des _hommes libres_ qui l'avoient suivi. Ses vassaux seuls

crurent que le devoir du _vasselage_ les obligeoit d'embrasser la

religion de leur prince. Ce fut à ces _fidèles_ qu'il donna, après la

conquête, de grandes propriétés dont la possession étoit _indépendante

du vasselage_; après sa mort, ils devinrent donc _libres

propriétaires_, et formèrent cette haute noblesse qui, comme nous le

dirons tout à l'heure, partageoit _avec les rois l'exercice de

l'autorité souveraine_.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 1/8) · 第 3 / 28 段