l'invasion des Francs qu'il convient de s'arrêter: il faut aller la
chercher jusque sous les empereurs, et remonter même jusqu'aux temps
qui ont précédé l'établissement du christianisme comme religion
dominante de l'État. En effet nous trouvons dans Lampride et
Vopiscus[55] qu'Alexandre Sévère, Aurélien et Probus donnèrent aux
ducs et aux soldats des frontières, des champs et des maisons dans les
pays conquis sur l'ennemi. Ces terres ainsi concédées étoient
ordinairement situées sur le bord des fleuves ou entre les montagnes
qui servoient de limites; on y joignit des esclaves et les animaux
nécessaires à l'exploitation; et la propriété entière en fut accordée
à ceux qui les reçurent, sous la condition expresse que les héritiers
se consacreroient comme les pères au service militaire, et que jamais
des personnes privées ne pourroient posséder ces terres ni par
succession ni par contrat de vente[56].
[Note 55: Lamprid. in Alex; Vopis. in Aurel; _id._ in Prob.]
[Note 56: Pour de telles donations, les empereurs préféroient
d'ordinaire les _gentils_ ou _nationaux_ aux Romains, les jugeant plus
propres à garder des frontières qui étoient en même temps leur propre
pays, et où ils avoient leur famille, leurs propriétés, tous leurs
intérêts. De là l'origine du mot _gentilhomme_. (Voyez le Cod. Theod.,
liv. 7, tit. 15.)]
Les établissemens de ce genre se multiplièrent; nous apprenons
d'Ammien Marcellin[57] que long-temps avant la chute de l'empire des
légions avoient été fixées dans certains postes pour y tenir lieu de
garnison perpétuelle. On appeloit _stations agraires_ les terres
qu'occupoient ces légions[58], et l'on en établissoit sur toutes les
frontières dont la garde sembloit difficile. On ne peut douter que ces
stations ne fussent fortifiées[59], et que, gardées par un nombre plus
ou moins grand de soldats, en raison de leur _importance_, c'étoit sur
ce degré d'importance que se régloit la dignité du chef à qui le
commandement en avoit été donné. Les stations agraires occupoient
ordinairement les environs d'un château, qui en étoit le chef-lieu et
que l'on appeloit simplement _station_[60]. Bientôt les soldats
_stationnaires_ obtinrent tous les avantages des possesseurs de fonds
limitrophes, et se confondirent avec eux. Cette milice sédentaire
reçut le nom de troupe _riparienne_, parce qu'elle faisoit son séjour
sur la frontière, que l'on nommoit _ripa_[61], et fut ainsi distinguée
des _Comitatenses_ ou troupes de la cour, corps d'élite avec lequel
les empereurs et leurs généraux se portoient sur les frontières
menacées, lorsque les troupes sédentaires ne suffisoient pas pour les
défendre.
[Note 57: Lib. 18, et _ib._ 19.]
[Note 58: On les appeloit aussi _prétentures_, parce qu'elles
formoient une chaîne, derrière laquelle les provinces étoient en
sûreté.]
[Note 59: Amm. Marcell., lib. 16.]
[Note 60: Amm. Marcell., lib. 29.]
[Note 61: Cod. Theod., lib. 7, tit. 22, leg. 8.]
Bientôt ces troupes de la cour prétendirent partager les avantages
dont jouissoient les troupes _ripariennes_; elles ne voulurent plus
quitter les cantonnements où elles avoient été placées temporairement,
lorsqu'elles y eurent été assez long-temps pour y prendre des
habitudes et y former des établissements avantageux[62]; et ce fut une
nécessité, dans la foiblesse extrême où étoit tombé le pouvoir, de
leur accorder dans les provinces intérieures de l'empire des quartiers
permanents dont l'organisation fut la même que celle de ces postes
que l'on avoit créés sur les frontières.
[Note 62: Amm. Marcell., lib. 20.]
Et qu'on ne pense pas que de telles faveurs, soit dans les provinces
intérieures, soit dans les terres limitrophes, fussent uniquement
réservées aux sujets de l'empire, à ceux qui étoient naturellement
intéressés à sa défense et à sa conservation: tout parti goth, franc
ou germain qui, se détachant de cette multitude de barbares dont le
territoire romain étoit pressé de toutes parts, demandoit à y être
reçu et à servir l'empereur en qualité d'auxiliaire, étoit accueilli
sous cette seule condition, et y recevoit de semblables
établissements[63]. C'est ainsi que, soit par la violence, soit par
les concessions des empereurs, la Gaule se vit successivement remplie
de ces peuples du Nord. Ils avoient envahi la Belgique; ils
possédoient la Bourgogne; leurs quartiers occupoient toutes les
provinces qui sont entre la Loire et les Pyrénées; les provinces
maritimes étoient devenues leur conquête. Toutefois il restoit encore
dans le centre de cette vaste contrée des troupes romaines
_stationnaires_, foibles débris sans doute des anciennes troupes
_ripariennes_ qui avoient été autrefois répandues sur les
frontières[64]; et pendant long-temps ces troupes ne voulurent
reconnoître que des généraux romains; mais un barbare devenoit tel à
leurs yeux, dès qu'il avoit été revêtu par l'empereur de quelque
grande dignité impériale[65]. C'est ainsi qu'elles ne répugnèrent
point à combattre sous les ordres de Childéric, dès qu'il eut été fait
_duc_ ou _comte militaire_; c'est par la même raison qu'elles
s'attachèrent à Clovis, aussitôt qu'il eut été revêtu de semblables
dignités, considérant alors ce chef guerrier, dont les victoires
avoient déjà jeté un grand éclat, comme un homme que la Providence
avoit destiné à être le restaurateur de l'empire.
[Note 63: C'est ce qu'on appeloit terres _létiques_. On nommoit _Leti_
les barbares qui les avoient obtenues, et ils formoient dans l'empire
des corps particuliers qui devinrent une partie considérable de la
milice romaine. (Cod. Theod., lib. 13, tit. 4, leg. 9.)]
[Note 64: Procop., _De bell. goth._, lib. 1.]
[Note 65: Il n'étoit pas rare de voir des barbares à la fois rois de
leur nation et officiers de l'empire (Amm. Marc., lib. 26, 29, 31);
et, loin de se croire avilis par l'exercice de ces dignités romaines,
ces chefs de peuplades n'ambitionnoient rien tant que de s'en voir
revêtus. Pour les obtenir, ils prêtoient serment aux empereurs; mais
autant qu'il leur étoit possible, ils _ne se faisoient point ses
clients_; ils _ne se dévouoient point_. (_Ibid._, lib. 17.) Ils
auroient regardé ce dévouement comme une espèce de dégradation. Il est
probable qu'ils se servirent à l'égard des Romains de la même formule,
dont usoient chez eux les hommes _libres_, lorsqu'ils s'engageoient au
service d'un de leurs chefs, d'où résultoit un engagement qui, sous le
moindre prétexte, pouvoit être rompu.]
Ce fut aussi ce qui rendit ce roi franc si empressé de recevoir ces
mêmes dignités; en lui donnant le titre d'_Ami de l'empire_ et de
_Patrice des Romains_, l'empereur Anastase lui aplanissoit les voies
qui devoient le conduire à la conquête entière des Gaules. Déjà
Clodion, qui, le premier parmi les chefs des Francs, avoit passé le
Rhin en se déclarant ennemi de l'empire, n'avoit rencontré que de
foibles obstacles[66]: sa première entreprise avoit été sur Cambrai;
et loin de défendre cette frontière, les barbares à qui elle avoit été
confiée, et qui eux-mêmes étoient Francs, se réunirent à lui et le
reconnurent pour leur roi. Cet exemple entraîna les autres barbares
établis sur les terres romaines dans le voisinage de cette frontière;
et un passage de Procope[67] nous apprend que les soldats romains qui
étoient stationnaires dans cette extrémité de la Gaule, se voyant dans
l'impossibilité de retourner en Italie, et ne voulant pas subir le
joug, ni s'exposer aux violences des barbares _ariens_ qui occupoient
la partie méridionale de cette vaste province, se livrèrent aux
_Armoriques_ et aux _Germains_ avec tout le pays qu'ils avoient
jusqu'alors gardé pour l'empereur, et qu'ils obtinrent de _conserver
toutes leurs coutumes_ sous cette nouvelle domination. Or, si des
soldats romains, tout-à-fait étrangers au pays où ils étoient
cantonnés, se montroient ainsi disposés à traiter avec des barbares, à
combien plus forte raison devoient être empressés de le faire des
soldats nés dans la province même, anciens compagnons d'armes des
Francs, vivant sous la même loi civile et accoutumés à la même
discipline? Et rien ne prouve plus que, dans toutes les Gaules, tant
de peuples si différents avoient fini par ne plus faire qu'un seul
peuple gouverné par les mêmes lois, et presque entièrement détaché de
l'empire, que de voir le Romain Egidius devenir roi d'une peuplade de
Francs, comme on avoit vu des rois francs compter des Romains parmi
leurs sujets. Mais il n'est pas moins remarquable qu'il ne fut choisi
pour chef par ces barbares, que parce qu'il étoit alors _maître de la
milice romaine_. C'est ainsi que ce grand nom de Rome et d'empire
romain imposoit encore même à ceux qui s'en partageoient la puissance
et les débris.
[Note 66: Greg. Tur., lib. 2, cap. 9.]
[Note 67: _De bell. goth._]
Arrêtons-nous ici un moment; il ne peut plus y avoir d'incertitude sur
l'origine des fiefs: elle est toute romaine, et les monumens qui nous
attestent cette origine sont irrécusables. Mais si, de ces documents
que nous offre l'histoire, nous nous élevons à des considérations d'un
autre ordre sur les causes qui amenèrent de tels changements dans
l'administration des principales provinces de l'empire, il nous sera
facile de reconnoître que ces changements étoient la suite nécessaire
et inévitable de la situation où se trouvoit alors le pouvoir
politique; et que, dans cette situation presque désespérée, il sut
habilement saisir le seul moyen de salut qui lui restât et le seul en
même temps qui pût sauver la société.
Dès le temps des empereurs que nous venons de nommer, les barbares
pressoient l'empire de toutes parts; tous les points de ses immenses
frontières étoient menacés à la fois, tandis qu'à l'intérieur les
factions militaires le déchiroient, se disputant sans cesse le pouvoir
politique, devenu par ces disputes sanglantes et acharnées le fléau
des peuples dont il devroit être le protecteur. Et quelle protection
pouvoient leur offrir des princes dont la vie étoit sans cesse à la
merci de leurs soldats, et qui passoient à étouffer les révoltes et à
combattre leurs compétiteurs, le temps qu'ils auraient dû donner au
gouvernement de l'État? Dans cet état de foiblesse, de désordre, de
péril imminent, les plus habiles d'entre eux reconnurent que tout
étoit perdu, s'ils ne trouvoient un moyen d'attacher par quelque
intérêt qui leur fut propre, à la défense de la société, des hommes
qui ne tenoient plus que par de foibles liens, toujours prêts à se
briser, à l'autorité suprême, autorité à qui seule il auroit appartenu
de conserver et de défendre les intérêts communs. Parmi tous les
intérêts particuliers, il n'en étoit point sans doute de plus puissant
que celui de la _propriété_; et ce fut une combinaison aussi heureuse
que le malheur des temps permettoit de la concevoir, que de faire
partout les soldats propriétaires des frontières qu'ils étoient
chargés de défendre: ainsi la société politique, prête à se dissoudre,
appeloit à son secours la société domestique ou la _famille_, qui, de
même que dans l'enfance de la civilisation, se trouvoit ainsi chargée
de pourvoir à sa propre défense; mais de telle manière cependant que,
de l'agrégation d'un nombre considérable de petites sociétés de ce
genre, à la fois distinctes et réunies, ce pouvoir politique composoit
un système de défense générale pour la société entière, usant ainsi
dans l'intérêt de tous, que lui seul pouvoit connoître, diriger et
défendre, de tant d'intérêts particuliers, et en quelque sorte
indépendants les uns des autres, qu'il s'étoit vu forcé de créer. Par
ce moyen, il avoit su se faire, dans un grand état qui penchoit vers
sa ruine, tout ce qu'il lui étoit possible d'avoir de force et
d'unité.
Mais les barbares succédoient aux barbares; ils se précipitoient en
quelque sorte les uns sur les autres, avides d'une si riche proie; et
ce système de défense, qui long-temps arrêta leurs continuels efforts,
ne put empêcher ce torrent de se déborder enfin de toutes parts sur
ces provinces malheureuses. Ce fut au cinquième siècle que se fit
l'irruption la plus terrible de ces féroces sauvages du Nord; et
l'histoire nous en présente le souvenir comme celui de la plus
effroyable calamité qui ait jamais désolé les peuples. Mais des
irruptions partielles avoient précédé, et à diverses reprises, ce
débordement général; et une fois entrées sur la terre de la
civilisation, ces hordes n'en sortoient que très-rarement: il falloit
les y établir ou les exterminer. Lorsqu'elle jugea impossible de les
vaincre, la politique des empereurs chercha donc à se les attacher; et
ainsi que nous l'avons déjà dit, créant pour eux des fiefs dans les
pays dont ils s'étoient emparés, et par ce moyen opposant barbares à
barbares, elle essaya de se faire des défenseurs nouveaux de ses plus
redoutables ennemis.
De ce mouvement continuel des barbares et de cette calamité sans cesse
renaissante des invasions, il résulta que toutes les provinces de
l'empire, et particulièrement toutes les parties des Gaules, devinrent
successivement _frontières_; que les troupes romaines qui les
défendoient furent toutes _stationnaires_; que l'intérieur du pays se
remplit de _camps_ et de _châteaux_, ce qui jusque là n'étoit point
encore arrivé; et qu'ainsi, avant la révolution qui devoit en faire le
royaume de France, cette province tout entière étoit déjà divisée en
bénéfices militaires. Avant la conquête, les Romains s'étoient
associés les barbares: après la conquête, et lorsqu'ils furent las de
violences et de ravages, les barbares composèrent avec ce qui restoit
de Romains dans le pays dont ils s'étoient rendus maîtres, et qui
s'étoient le plus vaillamment défendus; et voulant conserver ce qu'ils
avoient acquis, ils adoptèrent les lois romaines, dont beaucoup
d'entre eux connoissoient les avantages et avoient déjà éprouvé les
bienfaits. Ce mélange d'un vieux peuple et d'un peuple enfant n'a
peut-être point été assez remarqué, ainsi que les degrés divers par
lesquels il a plu à la Providence de le produire. Ainsi se conserva ce
qu'il existait d'ordre social dans le monde, héritage légué en quelque
sorte par la grande nation mourante à cette foule de petites nations
encore au berceau.
Les exploits, la conversion et la fortune de Clovis sont trop connus
pour que nous les rappelions ici; et le règne de ce prince est une des
époques les plus grandes et les plus éclatantes de l'histoire. On sait
qu'il n'entra point dans la Gaule comme les farouches vainqueurs qui
l'avoient précédé, mais qu'il y fut appelé par le voeu de toutes les
classes de ses habitants, et que les évêques lui livrèrent pour ainsi
dire le royaume que les Goths avoient formé dans ses provinces
méridionales[68]; il y vint donc pour conserver et non pour détruire;
et en effet rien ne fut changé dans l'organisation civile et politique
du pays. De même que les autres barbares dont ils avoient suivi les
traces, les Francs reçurent les lois et la police des Romains; ils
adoptèrent leurs magistratures et jusqu'à ces dénominations purement
honorifiques inventées par la cour de Bysance, et au moyen desquelles
elle suppléoit aux récompenses réelles qu'il n'étoit plus en son
pouvoir de donner. Il y eut donc comme par le passé des comtes, des
ducs, des préfets militaires[69]. L'économie fiscale, civile et
militaire des provinces fut la même[70]; le gouvernement des villes
municipales et des cités ne changea point[71]; on y retrouva, comme
sous les Romains, des colléges ou corps d'artisans, de marchands,
chacun avec sa police particulière, ses usages et ses priviléges[72];
le _serf_ représenta chez eux le _colon_ romain: et cette espèce de
servitude, bien différente de ce qu'étoit l'esclavage chez les peuples
païens, fut la seule qu'ils conservèrent depuis la conquête[73]; les
vainqueurs, prenant par degré le goût de l'agriculture, profitèrent
dans l'administration et l'exploitation de leurs terres de
l'expérience des vaincus[74]; si l'on considère en quoi consistèrent
chez eux les revenus du fisc, on trouve qu'ils répondoient à autant de
branches des finances de l'empire: ces revenus présentent de même les
contributions des villes qui, chez les Romains, entroient dans le
trésor des largesses, les parties casuelles, et le produit des terres
fiscales dont se composoit l'épargne du prince[75]; quant à
l'administration de la justice, aux diverses juridictions des
tribunaux, depuis le conseil suprême du monarque jusqu'à la justice
des propriétaires, il ne peut entrer dans notre sujet d'en développer
l'organisation admirable et toutes les formes prévoyantes et
protectrices: qu'il nous suffise de dire que le droit romain fut
conservé par les rois francs partout où il étoit établi avant la
conquête, et que le clergé ne cessa pas de vivre un seul instant sous
la protection de la loi romaine qui étoit sa loi nationale[76].
[Note 68: Sur cette intelligence des évêques avec Clovis, les
soi-disant philosophes n'ont pas manqué de leur reprocher d'avoir
trahi leurs maîtres _légitimes_. Et cette sottise est répétée, chaque
fois que l'occasion s'en présente, par des gens qui ne reconnoissent
ni _maîtres_ ni _légitimité._ Nous aurons bientôt occasion d'examiner
si en effet les barbares goths et ariens étoient les _maîtres
légitimes_ des évêques catholiques et romains; et cet examen ne sera
pas long. (Voyez l'article _Églises et Monastères_.)]
[Note 69: Aim., lib. 3, c. 88, et lib. 4, c. 61. Greg. Tur. _append._
c. 20 et 108. _Hist._, lib. 9, c. 10. _Cap. Car. calv._, tit. 14,
etc.]
[Note 70: Greg. Tur. _hist._, lib. 6, c. 2, lib. 8, c. 43.--Aim. lib.
3, c. 46. Cap., _De villis._]
[Note 71: _Voyez_ de Buat, t. 2, p. 169 et suivantes.]
[Note 72: Cap., _De villis_, c. 43, 45, 64, _leg. alam._, tit. 19, c.
7 et tit. 30.]
[Note 73: Ce n'est point sans doute ici le lieu de réfuter tout ce qui
se débite, dans nos tribunes publiques et dans nos journaux, de
niaiseries et d'absurdités sur la servitude, ni de chercher quelle en
est la nature et l'origine. Toutefois un ancien auteur (Albert de
Staden) nous indique ce qu'elle étoit chez les peuples du Nord,
lorsqu'il fait dériver le nom de _Lides_ ou _Litons_, qu'on y donnoit
aux esclaves, du mot qui signifie _la permission_ qu'un vainqueur
donne aux vaincus de _continuer de vivre_; et nous apprenons de Tacite
(_De mor Germ._) que, beaucoup plus humains que les Grecs et les
Romains si fiers de leur police et de leurs lois, ces peuples ne
condamnoient point leurs captifs aux pénibles services de la
domesticité; mais que, leur distribuant des terres, ils exigeoient
seulement d'eux un tribut en blé, en étoffes, en bétail, redevance qui
en faisoit des espèces de fermiers, et au-delà de laquelle on ne leur
demandoit plus rien. Tels avoient été les colons chez les Romains, de
même attachés à la glèbe, mais protégés par des lois infiniment plus
douces que celles des esclaves, et qui les mettoient à l'abri des
caprices et des violences de leurs maîtres. (S. August., _De civ.
Dei_, lib. 10, c. 2. Cod. Theod. tit. _De colonis_.) De même que ces
colons romains, les serfs des Germains pouvoient acquérir un _propre_
et posséder un _pécule_. La loi des Lombards les appela serfs
_rustiques_, par opposition aux serfs _ministériaux_ qui étoient des
espèces d'esclaves (_Cap. addit. ad leg. Long._ an. 801, c. 6.), mais
qui furent toujours peu nombreux chez les Francs. Et lorsqu'ils eurent
pénétré dans les Gaules, ils les remplacèrent par le _vasselage_, qui,
sans détruire la liberté et même une sorte d'égalité, emportoit avec
lui certains devoirs de domesticité. Ainsi le serf continua d'être
attaché à la culture des terres, et les hommes libres vécurent avec
des hommes libres, jusqu'à ce que le Christianisme, source de toute
liberté, eût opéré ce prodige, nouveau dans le monde, d'une _société
sans esclaves_.]
[Note 74: _Voyez_ de Buat. t. 2, p. 303 et seqq.]
[Note 75: De Buat, t. 2, p. 444 et seqq.
Les monuments anciens nous apprennent que le produit de ces terres
fiscales suffisoit à l'entretien de la maison du prince, à sa
représentation, et au soulagement de ceux qui étoient dans
l'indigence; et l'on peut croire que ce dernier emploi en étoit le
plus considérable, puisque l'on appeloit _aumôniers_ plusieurs des
trésoriers des finances royales, et _aumône du roi_, le trésor dans
lequel certains revenus étoient déposés. Ces mêmes actes nous offrent
des témoignages authentiques de cette charité admirable des rois des
deux premières races envers les malheureux. Les sommes qu'ils
consacroient annuellement au soulagement des pauvres étoient immenses,
et la partie la plus considérable de l'argent monnoyé qui entroit dans
leurs coffres y étoit destinée. (_Cap. Car. calv._, tit. 27, 53. _Cap.
syn. Vernens._, an. 755, c. 23. _Cap._, an. 802, c. 29.)]
[Note 76: _Cap. Car. calv._, tit. 36, c. 20.--Les Francs étoient de
même jugés selon leur loi, quelque part qu'ils se trouvassent (Cap.,
_De Villis_); mais il est certain que, dans la punition des crimes,
lorsque les parties intéressées étoient de _loi différente_, on
suivoit toujours la loi de l'offensé. (_Cap. Car. calv._, tit. 36, c.
20.)]
Cependant, au milieu de tant de lois et de coutumes anciennes, fut
introduite une loi politique nouvelle que les Romains n'avoient point
connue: c'est le _vasselage_, loi dont l'origine est toute barbare, et
qui devint le perfectionnement de la police des fiefs. Comme bénéfice,
le fief n'étoit autre chose que la récompense des vétérans; comme
terre frontière, il imposoit seulement l'obligation de défendre une
tour, un château, ou toute autre espèce de retranchement. Le vasselage
faisoit d'un barbare l'_homme_ de son seigneur; par la cérémonie de la
_recommandation_, il lui vouoit un attachement et un service
personnel; et comme il fut établi, sous les rois francs, qu'on ne
pourroit obtenir un fief et devenir bénéficier sans être vassal, il en
résulta que tout propriétaire de bénéfice fut attaché par un double
lien, et à la terre qu'il étoit de son intérêt de conserver et de
défendre, et au prince que l'honneur, le devoir, son serment,
l'obligeoient en toutes circonstances de servir et d'assister[77]. Le
soldat romain défendoit le sol de l'empire, mais non pas l'empereur,
prêt à recevoir pour maître quiconque se présentoit à lui avec la
faveur de l'armée, reconnoissant pour Romain tout chef barbare, dès
qu'il étoit revêtu des dignités romaines; et ce fut là le vice radical
du système militaire fondé sur la création des bénéfices. Le vassal
défendoit à la fois la terre et son seigneur, ou pour mieux dire, sa
propriété et l'État; et la loi du vasselage, essentiellement
monarchique, contribua puissamment à fonder la véritable monarchie
dans les Gaules, et à la sauver dans ses plus grands périls.
[Note 77: Toutefois il est important de remarquer que, dans le
principe, tous les grands seigneurs n'étoient pas vassaux. Les
ordonnances des rois carlovingiens distinguent le _cantonnier_ ou
possesseur d'un bénéfice militaire, du _libre propriétaire_, et par
conséquent le serf _propre_ du serf _cantonnier_. (Agobard, _De
privileg. et jure sacerdot., c. 2._) Le noble franc qui n'avoit point
voulu joindre de grands fiefs aux propriétés qu'il avoit reçues de ses
ancêtres, et déroger par un _hommage_ à la liberté qui étoit le
privilége de sa naissance, n'étoit obligé de prendre les armes que
pour _la défense de la patrie_. Ce fut la raison pour laquelle Clovis,
lorsqu'il voulut se faire chrétien, se vit abandonné par un grand
nombre des _hommes libres_ qui l'avoient suivi. Ses vassaux seuls
crurent que le devoir du _vasselage_ les obligeoit d'embrasser la
religion de leur prince. Ce fut à ces _fidèles_ qu'il donna, après la
conquête, de grandes propriétés dont la possession étoit _indépendante
du vasselage_; après sa mort, ils devinrent donc _libres
propriétaires_, et formèrent cette haute noblesse qui, comme nous le
dirons tout à l'heure, partageoit _avec les rois l'exercice de
l'autorité souveraine_.]