m'en est disputée par mes trois voisins, le roi Tradelinan[87] de
Norgalles, Malaquin le roi des Cent-chevaliers, et le duc Escaus de
Gambenic. Ils ont déjà immolé bon nombre de mes chevaliers; mais,
grâce à la guerre émue entre le roi Tradelinan et le duc Escaus,
je n'ai dans ce moment à redouter que Malaquin; encore est-il en
Sorelois, près du prince Galehaut son cousin. Malaquin a pour
sénéchal un vassal des plus renommés, c'est Marganor: il ne nous
laisse pas une heure de repos; ses chevaliers sont jour et nuit
devant le pont qui défend les abords de la place. Ils espèrent ainsi
me décider à leur rendre le château, ce que je ne ferai jamais.
Cependant vous le voyez, je suis vieux, je n'ai d'enfant qu'une
pucelle belle et sage que j'aurais déjà bien mariée, si j'avais pu me
résoudre à lui choisir un époux parmi ceux qui me doivent compte de
la mort de mes parents. Je voudrais pour gendre un preux chevalier,
capable de défendre contre eux mon château. Mais, il y a trois ans,
mes bourgeois vinrent me déclarer qu'ils me blâmaient de ne pas
marier ma fille: ils allèrent jusqu'à me dire qu'ils quitteraient
la ville, si je ne trouvais un moyen de terminer la guerre, et ils
me firent promettre sur les saints d'arrêter tous les chevaliers
que l'aventure conduirait ici, en les contraignant à demeurer au
moins une nuit, pour défendre de leur corps le château, et à jurer,
avant de partir, une haine mortelle à tous les ennemis de l'_Étroite
marche_, c'est le nom de mon château, s'ils n'étaient pas les hommes
de ceux qui voudraient s'en emparer.
[Note 87: Var. Belinan.--Benian.--Halinan.]
--«En vérité, dit Hector, voilà une méchante coutume. Quel intérêt
peut avoir un chevalier étranger à défendre votre _Étroite
marche_?--Telle qu'est la coutume, je suis tenu de la faire observer.
Il peut ici nous arriver un chevalier assez preux pour mériter
ma fille avec l'honneur de ce château, le plus fort de toute la
Bretagne. Huit jours ne sont pas encore passés que deux vassaux du
roi Artus ont été faits prisonniers par Marganor, pour n'avoir pas
suivi mes recommandations: l'un est messire Yvain, l'autre Sagremor.
Ils m'avaient dit, en arrivant, qu'ils allaient, de concert avec
messire Gauvain, en quête du meilleur chevalier qui jamais ait porté
écu. Sagremor refusait de devenir mon homme d'un jour; mais messire
Yvain lui représenta que j'étais moi-même vassal du roi Artus, et
que mes ennemis étaient aux portes. Ils jurèrent donc tous les deux.
Quand ils furent armés, ils me prièrent de les laisser faire montre
de prouesse. Je mis à leur demande une condition: c'est qu'ils ne
dépasseraient pas le ponceau jeté sur les mares à l'extrémité de la
chaussée, et qu'ils ne jouteraient que contre un seul chevalier. Ils
avancèrent, et Marganor fut averti d'envoyer deux de ses meilleurs
champions: messire Yvain abattit le premier, Sagremor rompit quatre
lances contre le second, mais fut porté à terre à la cinquième
passe. Au retour, messire Yvain nous avoua qu'il n'avait pas encore
rencontré d'aussi forts jouteurs, si ce n'est un chevalier qu'ils
avaient, naguère provoqué devant une fontaine, comme il se laissait
frapper par un misérable nain. Ce chevalier, ajoutaient-ils, avait,
en présence de messire Gauvain, abattu quatre des compagnons de la
Table ronde.»
Hector rougit à ces dernières paroles[88]. «Mais, dit-il, comment
furent pris Sagremor et messire Yvain?--À peine revenus, Sagremor dit
qu'il deviendrait fou, si je ne leur permettais une seconde joute
sur le ponceau: il me fallut y consentir. Du premier poindre il
abattit celui qui l'avait abattu la veille, et messire Yvain en fit
autant de son côté. Ils en vinrent aux épées et firent tant d'armes
qu'on avait de la peine à suivre des yeux leurs prouesses. Mais ils
comptèrent trop sur leur bonne fortune: Sagremor, que vous surnommez
à bon droit le _desréé_, s'avançait avec si peu de prudence que je
donnai ordre à mes hommes de le soutenir. En les voyant approcher,
les deux chevaliers crurent avoir le droit de passer outre le ponceau
et furent aussitôt enveloppés. Je vis tomber trois de mes meilleurs
chevaliers; je les regrette moins que la prise de Sagremor et de
messire Yvain.»
[Note 88: L'imprimé qui fait ici rappeler l'aventure de la Fontaine
du Pin, avait passé le récit de cette aventure; si bien qu'on ne peut
savoir, avec lui, pourquoi Hector rougit de modestie.]
Après ce récit on s'assit à table, et quand les nappes furent levées,
on conduisit Hector dans une belle chambre où il se mit au lit. Il
dormit peu la nuit, toujours cherchant comment il pourrait délivrer
les deux bons chevaliers qu'il ne connaissait pas encore, mais dont
il avait souvent ouï vanter les prouesses.
Au point du jour, il entendit le cri qui annonçait l'approche des
ennemis, et il demanda ses armes. Mais, avant tout, le seigneur du
château voulut recevoir son serment: on le conduisit au moutier,
pour y entendre la messe et jurer sur les saints d'être l'homme du
seigneur de l'Étroite marche, tant qu'il serait dans le château. Dès
qu'il fut armé, il vint avec les autres chevaliers à la porte qu'on
leur ouvrit. En avant du pont était une barbacane fermée[89]: les
chevaliers de Marganor avançaient volontiers jusqu'à cette barbacane,
et les archers de l'Étroite marche n'osaient guère s'élancer contre
eux. Cette fois, Hector demanda au sire de l'Étroite marche la
permission d'avancer jusqu'au pont: «Je vous la donne, à condition de
ne pas aller au delà.»
[Note 89: Var. «bretesche.» La barbacane, dit fort bien M.
Viollet-le-Duc, était un ouvrage de fortification avancé qui
protégeait un passage ou une porte, et qui permettait à la
garnison d'une forteresse de se réunir à couvert et, de là, faire
des sorties ou protéger une retraite.» (Dict. de l'architecture
franc.) L'excellent dessin qu'on trouve t. II, p. 113, s'applique
parfaitement à la barbacane du château de l'_Étroite marche_.]
On ouvre la barbacane, Hector prie les chevaliers du château de
demeurer en arrière: «Laissez-moi, dit-il, leur courir sus: s'il
en tombe, vous viendrez les prendre et les conduirez dans la
barbacane.--Mais surtout,» dit le seigneur châtelain, «ne passez pas
outre le ponceau.»
Cependant arrivent sur la chaussée un, deux, trois chevaliers de
Marganor. Hector court sur eux, passe la pointe de son glaive
dans la mâchoire du premier, abat le second, homme et cheval; son
glaive vole en éclats, il tire l'épée et étourdit le troisième en
le couchant sur le cou de son cheval. Ceux de la barbacane viennent
saisir les désarçonnés; Hector leur demande un second glaive: mais
le seigneur de l'Étroite marche trouve qu'il en a fait assez, et ne
lui permet pas de demeurer sur le pont. Cependant on allait dire à
Marganor qu'un preux chevalier nouvellement arrivé dans le château
avait démonté et retenu deux de ses hommes: «Il serait encore plus
preux, dit Marganor, qu'il trouvera meilleur que lui.» Et il fait
avancer tous ses chevaliers sur le pont, en dépit des flèches, des
pierres et des épieux tranchants que les chevaliers du château
faisaient pleuvoir. Hector obtient du seigneur de l'Étroite marche
une seconde permission de sortir de la barbacane; mais aux mêmes
conditions. À peine a-t-il poussé son cheval sur la chaussée qu'il
vise un chevalier de Morganor et lui fiche dans le bras la pointe
de son glaive. Resté maître de la chaussée, il avance sur le pont;
un deuxième chevalier lui fait de l'autre côté signe de venir à
lui: «Je ne puis, dit Hector; j'ai promis de m'arrêter ici: passez
vous-même.--Oh! ce n'est pas la crainte du parjure qui vous retient.»
Ces mots font monter la rougeur au front d'Hector: «Attendez au
moins, répond-il, que j'aille dégager ma promesse,--Je le veux bien;
mais je doute que vous reveniez.»
Tout ce qu'Hector put obtenir, c'est qu'il ne passerait pas si
Marganor refusait de s'engager à ne lui opposer qu'un seul chevalier,
et à le laisser librement retourner à la barbacane. Marganor promit;
mais, pour donner le change, il avertit ses sergents de dépecer le
ponceau, dès que le chevalier du château aurait passé de l'autre côté.
Hector passe le ponceau en toute confiance: les deux champions
s'entre-éloignent, puis reviennent de toute la vitesse de leurs
chevaux. La rencontre est rude: hommes et chevaux roulent à terre.
Hector, le premier relevé, entend le bruit de planches qu'on dépèce:
il remonte et furieux va frapper les sergents du plat et de la pointe
de son épée; il tue les uns, navre ou met en fuite les autres.
Marganor accourt: «Vous avez méfait, lui dit-il, en allant battre
mes gens.--C'est vous qui avez faussé nos conventions, en laissant
dépecer le ponceau, pour m'ôter tout moyen de retour.--Mes sergents
n'ont pas mis la main sur vous; le ponceau ne vous appartient
pas.--Beau sire, dit Hector, laissez-moi finir ma joute; si vous avez
ensuite à réclamer, je vous ferai droit.--À la bonne heure.--Vous
m'assurerez contre vos gens et vous me laisserez emmener votre
chevalier si je parviens à l'outrer.--Soit!» répond Marganor. Et,
pendant ce devis, le chevalier qu'Hector avait abattu s'était relevé.
La seconde rencontre ne lui fut pas plus favorable; il fut de nouveau
rudement jeté à terre, et, comme il se relevait, Hector le saisit
par la pointe du heaume et le lui arrache en le faisant tomber
lui-même sur les dents. Sans descendre de cheval, il jette au loin le
heaume, et de son épée frappe le chevalier qui, le visage tout inondé
de sang, essaye encore de se relever. «Avouez-vous vaincu, ou je vous
tranche la tête.» L'autre était pâmé et ne pouvait répondre. Hector
descend, abat la ventaille et allait lui donner le coup mortel, quand
Marganor intervient, la tête nue, pour ne pas laisser douter de son
intention: «Sire, dit-il, ne le tuez pas: je crie merci pour lui.»
Mais le vaincu, revenant à lui, se soulevait et tentait de résister.
«Assez! lui dit Marganor, vous êtes outré; j'ai demandé pour vous
merci.--Je ne puis qu'obéir à mon seigneur.--Mais vous,» reprend
Marganor, en s'adressant à Hector, «vous me ferez droit pour avoir
maltraité mes gens, quand la lutte devait être seulement entre vous
deux.--C'est à vous de me faire droit; car ces gens-là voulaient
rendre mon retour impossible.--Vous n'en avez pas moins outre-passé
nos conventions et je vous appelle de foi-mentie, prêt à le prouver
de mon corps contre le vôtre.--Il n'est pas de cour où je ne m'en
défende.--Et moi, où je ne vous accuse.--Eh bien! qui nous empêche de
vider tout de suite la querelle?»
Pendant ce temps, le seigneur de l'Étroite marche s'était
approché: «Hector, dit-il, si vous combattez contre Marganor,
faites que la rencontre ait lieu sur la chaussée; dès qu'il sera
passé, nous dépècerons le ponceau.» La proposition est soumise à
Marganor:--«Quelle assurance aurai-je du sire de l'Étroite marche,
si le retour m'est fermé?--Je jure, dit le châtelain, de ne pas
intervenir, ni mes hommes; si vous êtes vainqueur, vous pourrez
emmener votre prisonnier.» Tout fut ainsi convenu. Marganor lace
son heaume et franchit le ponceau; Hector sort de la barbacane,
ils s'élancent l'un contre l'autre. Dès la première rencontre les
deux glaives volent en éclats. Marganor vide les arçons; Hector se
maintient, mais tellement étourdi qu'il a peine à se reconnaître.
Quand il a retrouvé son haleine, il pousse si violemment sur le
cheval de Marganor étendu près de son maître, que le sien bronche
et le fait tomber; il se relève, met la main à l'épée, et revient
sur Marganor dont le cheval effrayé retournait au galop vers le
ponceau, et enfonçait les pieds de devant dans les mares: les gens
de Marganor eurent grand'peine à le dégager. Hector, voyant à pied
son adversaire, descend, donne à garder son cheval, et, l'écu
serré contre la poitrine, va à Marganor, qui compte bien reprendre
l'avantage au jeu de l'escrime.
Tous deux couverts de leurs écus se frappent longtemps à coups
menus et pressés. Marganor pourtant se hâtait moins de jeter que
de bien atteindre. Hector, plus confiant dans ses forces, faisait
tomber une grêle continue de coups sur les armes de son adversaire,
jusqu'à ce que son haubert fendu, sa chair sanglante et découverte,
son bras alourdi, tout lui fît une nécessité de parer au lieu de
pousser en avant. Enfin vers midi il reprend l'offensive. Marganor,
inquiet, étonné de ce retour, recule et se défend comme il peut:
«Sire chevalier, dit-il, je reconnais votre prouesse: mais, puisque
nous combattons sans raison sérieuse, ne serait-il pas dommage
qu'un de nous laissât ici la vie? Croyez-m'en, posons les armes:
j'aimerais mieux perdre dix de mes hommes que d'avoir à me reprocher
votre mort.--Si vous voulez cesser, chevalier, confessez-vous
outré.--Jamais, s'il plaît à Dieu! et puisque vous refusez mes
offres, que l'honneur soit à qui Dieu le donnera!»
Le combat fut long encore. Hector enfin, d'un effort suprême, lève à
deux mains son épée qui retombe sur le heaume, l'entr'ouvre et fait
ployer à genoux le sénéchal. Il arrache ensuite aisément le heaume
et le jette dans les mares: «Criez merci!--Non!» répond Marganor en
se débarrassant de son étreinte; «ce heaume m'échauffait trop.» Et
la tête à demi couverte des lambeaux de son écu, il veut reprendre
l'offensive: mais il est repoussé jusqu'à l'ouverture du ponceau.
«Prends garde, Marganor,» dit Hector; et il va se placer entre lui
et la marge du ponceau: «Rends-toi!--Non! plutôt mourir.--Tu mourras
donc.» Marganor recule encore; le pied va lui manquer, quand Hector
l'avertit une seconde fois du danger où il est de tomber dans la
mare. Étonné de tant de générosité, Marganor se dit qu'il eût été
moins courtois. Un nouveau coup sur sa tête le force à reculer d'un
pied; il tombe, il enfonce dans la fange jusqu'à la ceinture: «À Dieu
ne plaise, dit alors Hector, qu'un si bon chevalier finisse d'une
façon aussi honteuse!» Il se baisse, le saisit par les mains et le
tire à grande peine sur la chaussée. «Comment vous trouvez-vous? lui
dit-il.--Assez bien, Dieu merci, pour confesser que vous êtes le
premier des preux. Voici mon épée, je vous crie merci.» Hector lui
tend la main et le soutient jusqu'à la barbacane. On vient à leur
rencontre, on les accueille avec des transports de joie. La fille du
châtelain arrive, moins désireuse de voir Marganor que le vainqueur
de Marganor. Elle délace elle-même le heaume d'Hector: «Bien soit
venu le chevalier le plus digne d'être aimé de la meilleure!»
dit-elle, en le baisant.
Rentrés au château, elle conduit Hector à sa chambre et le désarme,
sans permettre de le toucher à d'autres qu'à ses demoiselles. Elle
lui lave les mains, le cou, le visage. Elle passe sur ses épaules
un riche manteau, et plus elle le regarde, plus elle est émue,
enivrée. «Ah!» pensait-elle, «combien de bontés, combien de beautés!
Dieu pouvait-il se montrer envers homme plus débonnaire?» Mais le
premier soin d'Hector est de rappeler à Marganor qu'il doit rendre
les deux chevaliers de la maison d'Artus. Le sénéchal donne ordre
de les amener; Sagremor et messire Yvain arrivent et demandent quel
est celui qui les a délivrés; on leur nomme Hector, ils paraissent
surpris de n'avoir pas encore entendu parler d'un chevalier de ce
nom. Mais quand il leur dit qu'il vient de Roestoc, ils échangent
un sourire d'intelligence qui n'échappe pas à l'attention d'Hector:
«Nous songeons, disent-ils, à un chevalier qui nous a naguère assez
durement traités, moi, Giflet et Keu, en présence de messire Gauvain,
tout en se laissant lui-même assez malmener par un nain.--Eh bien!
dit Hector, mieux ne lui valait-il pas supporter les coups du nain
que jouter contre messire Gauvain?» Cette réponse accrut encore
la haute estime qu'ils faisaient du chevalier. «Sire, dit Yvain,
vous nous avez dit que vous étiez à la reine Genièvre; l'avez-vous
quittée depuis longtemps?--Non, j'ai pris congé de ma dame la reine,
pour commencer la quête d'un preux chevalier dont je ne sais pas le
nom d'une manière assurée. J'ai pourtant quelque raison de croire
que c'est messire Gauvain, et je donnerais un de mes doigts pour que
ce fût un autre, tant je lui ai fait peu d'honneur et de compagnie,
quand il m'arriva de le rencontrer.»
Le soir même, Hector fit la paix du seigneur de l'Étroite marche
et de Marganor, celui-ci s'engageant au nom de son seigneur le roi
des Cent chevaliers. Comme ils étaient au manger, un valet entre
dans la salle et demande à parler à Hector. «Sire, dit-il, Sinados
de Windesore vous salue. Il a su que vous aviez été retenu dans
l'Étroite marche et il a mandé ses chevaliers pour venir à votre
aide. Mais je vois que vous n'avez aucun besoin de secours.» Le
valet raconte ensuite comment Sinados et sa dame ont été délivrés
de leurs ennemis. La nouvelle de cet autre exploit d'Hector arrive
aux oreilles de la demoiselle, déjà surprise d'amour. «Belle fille,
va lui dire le père, prendrais-tu volontiers pour mari le vainqueur
de Marganor?--Si volontiers, que je ne veux entendre parler de
nul autre.» Le père prend alors Hector à part et lui demande s'il
voudrait épouser sa fille en recevant l'honneur du château?--«Sire,
je ne suis pas à moi: j'ai trop à faire pour prendre femme ou tenir
terre. Non que je refusa votre fille et qu'on puisse à mon avis lui
préférer une autre demoiselle.» La demoiselle, à laquelle on rapporte
la réponse d'Hector, jure de n'avoir jamais d'autre époux que lui; et
le père, approuvant sa résolution, revient entretenir Hector jusqu'à
l'heure qui invite au sommeil.
La demoiselle prépare le lit de celui qu'elle aime dans une chambre
isolée, et quand tout le monde est endormi, elle se rend dans cette
chambre avec une de ses pucelles qui tenait devant elle plein poing
de chandelles. Elle s'arrête un peu en arrière du lit, s'agenouille
et reste longtemps immobile dans cette position. Hector ne dormait
pas, mais il avait ailleurs sa pensée. Enfin, l'apercevant, il tend
les bras vers elle: «Belle demoiselle, dit-il, bien soyez-vous venue!
Quel besoin vous amène ici?--Sire,» répond la pucelle, pleurant et
rejetant sur ses épaules ses larges tresses, «ne pensez pas mal de
moi si j'arrive à pareille heure: je ne viens que pour me plaindre
de vous à vous; seul vous pouvez me faire droit.--Demoiselle, croyez
bien que je suis prêt à amender le tort que j'ai pu faire. Quel
est-il?--Sire, vous avez refusé mon père quand il offrit de me donner
à vous. Me direz-vous la raison de ce refus?--Belle amie, ce n'est
pas, Dieu m'est témoin, que vous ne soyez assez belle, assez sage,
assez riche pour le plus vaillant des chevaliers; mais tant que
je n'aurai pas achevé la quête que j'ai commencée, je ne dois pas
prendre femme. Si je vous épousais maintenant, il n'en faudrait pas
moins m'éloigner avant le soir, pour acquitter mon voeu[90]. Si la
mort m'empêchait de revenir, vous auriez trop à regretter d'avoir
engagé votre liberté.--Oh! que Dieu vous défende de la mort! Mais,
chevalier, me promettez-vous au moins de ne pas prendre femme avant
de m'avertir?--Non, demoiselle, car il peut arriver tel incident
qui me conduirait à fausser ma promesse.--Alors, accordez-moi une
autre grâce; c'est de ne pas vous engager pour raison de lignage ou
de richesse, mais pour amour véritable.--Oh! cela, je le promets
volontiers; vous pouvez être sûre que je ne mentirai pas.»
[Note 90: Les chevaliers en quête ne devaient jamais reposer deux
jours de suite dans la même maison. (Voy. t. II. _Artus_, p. 267.)]
Elle rentra dans sa chambre, et le lendemain elle alla, toute
joyeuse, conter à son père ce que lui avait promis Hector. «Avant la
fin de l'année, dit-elle, je saurai bien faire qu'il n'aime personne
autant que moi.--J'en aurai, dit le père, la plus grande joie du
monde.» Elle va, surprend Hector au moment où il se levait: «Dieu,
lui dit-elle, vous donne le bon jour!--Et à vous, douce amie!--Sire,
ne voudrez-vous pas emporter de mes drueries? Prenez cet anneau, et
avec lui mon coeur. Je vous les donne, à condition que vous me les
garderez.» Hector sourit, prend l'anneau et le passe à son doigt.
C'était là tout ce que pouvait espérer de mieux la demoiselle: car la
pierre était de telle vertu que celui qui la portait ne pouvait se
défendre d'aimer celle qui la lui avait donnée[91].
[Note 91: Cet épisode prouve une fois de plus que le Lancelot est
composé de laisses (ou plutôt de _lais_) recueillies de diverses
parts, sans lien des unes avec les autres. On a vu Hector follement
amoureux de la nièce du nain Groadain; une fois en quête de Gauvain,
il n'est plus question de cette nièce, et il se laisse enchaîner sans
trop de résistance en d'autres amours.]
Hector ensuite demanda ses armes, ainsi firent messire Yvain et
Sagremor. Tous trois prirent congé de la demoiselle, du seigneur
châtelain, de Marganor et des autres chevaliers qui les convoyèrent
jusqu'au chemin qui conduisait en Norgalles.
XLVI.
Hector, Sagremor et messire Yvain recommandèrent à Dieu les
chevaliers de l'Étroite marche et s'en séparèrent à l'entrée d'une
ancienne forêt qu'il fallait traverser avant d'arriver dans une
vaste lande. Ils aperçurent alors, à leur droite, une pucelle qu'un
chevalier emmenait de force; à leur gauche, un autre chevalier qui,
vivement poursuivi par deux fer-vêtus, cherchait un refuge dans
la forêt. «Voilà, dit Sagremor, deux aventures: il en manque une
troisième pour que nous ayons chacun la nôtre.» En ce moment un grand
bruit de plaintes et de malédictions part de la forêt: «Vraiment, dit
Hector, je crois que Dieu a entendu Sagremor: c'est la troisième.
Prenons chacun la nôtre.» Sagremor dit: «J'irai au chevalier
poursuivi.» Messire Yvain: «Je suivrai la demoiselle.--Et moi, dit
Hector, je verrai d'où part le grand bruit.»
Nous pourrons savoir plus tard ce qu'il advint de Sagremor et de
messire Yvain. Pour Hector, il chevaucha du côté des voix et joignit
bientôt une grande assemblée de gens qui escortaient une bière avec
de grandes démonstrations de douleur. Un nain monté, sur un maigre
cheval fermait le cortége: «Pourquoi ce grand deuil?» lui demande
Hector. Le nain ne répond pas.--«Je te demande pourquoi ce grand
deuil.»--Même silence.--«Tu es bien vilain de ne pas répondre, et
tu mériterais une buffe.--Frappe, et je répondrai.--Le diable te
frappe! moi, je ne daignerais. Parle de ton plein gré.--Je ne
dirai rien.--Demande ce que tu voudras et parle.--Je demande que tu
me frappes, si tu veux me faire parler.» En même temps, il saisit
le frein du cheval d'Hector et le tire avec violence. Hector perd
patience et donne de son pied sur le nain qu'il abat de son roncin.
«Maudite l'heure, dit Hector, où je te rencontre, chétive pièce de
chair! il faut que les nains soient nés pour mon malheur.--Tu n'en
as pas fini avec eux,» reprit le nain en se relevant, «et tu ferais
bien de me tuer, car ma vie sera la fin de la tienne.--Je me soucie
peu de tes menaces; je voudrais seulement savoir pourquoi ces gens-là
pleurent?--Pour un chevalier dont ils sauront bien venger la mort.»
Et il fait un récit qui ne laisse pas douter à Hector que celui qu'on
porte en bière ne soit le chevalier qu'il avait lui-même tué pour
délivrer la dame de Windesore.
La crainte des parents de la victime ne l'arrête pas: il pousse en
avant du convoi et salue la compagnie qui ne semble pas le voir.
Mais, en passant près de la bière, les plaies du mort se rouvrent
et le sang jaillit. Et le nain de crier: «Arrêtez le meurtrier!»
Un des vingt chevaliers qui entouraient la bière regarde les armes
d'Hector et reconnaît par elles le chevalier venu au secours de
Sinados. Il avertit les autres; tous s'élancent sur Hector qui
porte le premier à terre, puis un second, un troisième; et quand il
a rompu son glaive, il tient en respect les autres avec son épée.
«Surtout, criait le nain, gardez bien qu'il ne vous échappe!» Hector
allait être écrasé sous le nombre, quand surviennent un chevalier
et une demoiselle. C'était précisément Sinados, celui qu'il avait
vengé de Guinas de Blaquestin. «Ah! cher sire,» disait à Sinados
la demoiselle, «hâtez-vous; c'est le chevalier qui nous a sauvé
l'honneur. Si vous tardez, c'en est fait de lui.»
Sinados s'avance et, d'un air d'autorité, avertit les assaillants de
baisser les armes; mais on lui dit que le chevalier dont il prend la
défense est le meurtrier de son frère; il hésite et pâlit. «Sire,
dit-il à Hector, vous avez tué mon frère; et vous avez tant fait pour
moi que je ne puis me joindre à ceux qui veulent nous venger. Vous
n'avez ici rien à craindre; mais je ne pourrais ailleurs me rendre
votre garant.»