tenter de réconforter la nièce de Groadain, qui, dès qu'elle fut
arrivée, lui dit froidement: «Madame, puisse Dieu vous donner de
votre ami la même joie que me donne celui que vous avez fait partir!»
Ces paroles firent tressaillir la reine qui ne devait pas tarder à
les voir justifiées.
Comme la dame de Roestoc faisait ses préparatifs de départ, un valet
était arrivé, portant un écu rompu, traversé de pointes de lances et
de tranchants d'épée. L'écu était d'or au lion de sinople. Il demanda
à voir la reine et la dame de Roestoc: «Madame, dit-il à la reine,
je vous apporte bonnes nouvelles de monseigneur Gauvain; il est sain
et joyeux.» Avant de le laisser continuer, la reine touche à l'écu,
le baise et le rebaise comme elle eût fait de monseigneur Gauvain
lui-même s'il eût été là. Le valet se tournant ensuite vers la dame
de Roestoc: «Dame, dit-il, monseigneur Helain de Taningue vous salue
et vous mande qu'il est enfin chevalier comme vous le désiriez.--Qui
l'a armé? demande la dame.--Monseigneur Gauvain, après avoir combattu
Segurade.» À peine la dame eut-elle la force d'écouter le valet,
quand il raconta comment messire Gauvain avait échangé ses armes
contre celles d'Helain de Taningue, et comment la soeur d'Helain
avait su le guérir de ses plaies. La dame eût bien voulu retenir
l'écu, mais le valet dit qu'il avait fait serment de le rapporter à
son maître, et elle n'osa pas insister. Quand elle partit de la cour
avec le valet, elle fit si bien que par surprise elle s'empara de cet
écu, le même qu'elle avait présenté à messire Gauvain et que celui-ci
avait donné à Helain de Taningue. De là des haines et des entreprises
dont nous aurons peut-être à parler ailleurs.
En même temps que le valet d'Helain, arrivait à la cour une
demoiselle portant un écu suspendu à son cou. Elle dit à la reine:
«Madame, la plus sage demoiselle qui vive vous mande salut, et vous
fait cet envoi; elle connaît le secret de toutes vos pensées, et vous
avertit de garder cet écu pour guérir la plus grande douleur que
vous ayez eue jusqu'à présent.--Voilà, répond la reine, de bonnes
raisons de le conserver; bonne aventure à qui l'envoie! mais ne
pourrai-je savoir quelle est cette sage demoiselle?--Madame, elle se
nomme la Dame du lac.» La reine savait déjà combien elle devait à sa
protection: elle embrasse la messagère, lui ôte de ses propres mains
l'écu qu'elle regarde avec une inquiète attention. Il était fendu
de la pointe au chef, la boucle seule en retenait les deux parties,
entre lesquelles on pouvait aisément passer la main. Sur l'une était
figuré un chevalier armé, sauf la tête; sur l'autre, une dame qu'on
eût crue vivante, tant elle était bien peinte, approchait son visage
de l'autre visage, et leurs joues se seraient touchées sans la fente
qui les éloignait l'une de l'autre.
«Il n'y aurait qu'à louer dans cet écu, dit la reine, si les d'eux
tranches n'en étaient pas séparées; et cependant, il paraît avoir
été fait nouvellement. Veuillez nous dire, demoiselle, la raison
de cette brisure[82], et quel est ce chevalier, quelle est cette
dame.--Quant au chevalier, répond la pucelle, c'est assurément le
meilleur du siècle; il a dû l'amour de sa dame à d'incomparables
prouesses. Jusqu'à présent, il n'y a rien eu entre eux au-delà du
baiser et de l'accoler: mais sachez que les deux parties de l'écu se
rejoindront, quand les deux amants auront eu complète et parfaite
possession l'un de l'autre. Alors la dame sera remise du plus violent
chagrin qu'elle aura ressenti.»
[Note 82: Il se peut que la _brisure_, dans le blason, ait tiré
sa raison d'être de ce passage du Lancelot. Elle devait indiquer
la distinction des branches puînées, et disparaissait quand le
droit ouvert de succession donnait à celui qui l'avait prise la
primogéniture. C'est ainsi que la branche de Bourbon-Orléans porte
encore la _brisure_ du lambel.]
La reine, toute joyeuse de ces nouvelles, fit grande fête à celle qui
lui apportait un si merveilleux présent; avant de lui donner congé,
elle fit pendre l'écu aux parois de sa chambre, de façon à l'avoir
constamment sous les yeux; et quand elle devait séjourner ailleurs
qu'à Kamalot, elle avait soin de le faire porter dans sa nouvelle
résidence.
XLIII.
Suivons maintenant le bon Hector dans la quête qu'il a entreprise. Il
savait, par le chevalier qui lui avait remis l'épée de la demoiselle
de Norgalles, que messire Gauvain avait traversé le carrefour des
Sept-Voies, sur les marches du royaume de Norgalles. Il passa donc
la Saverne et s'engagea dans la forêt de Brequehan. La matinée
était belle et, comme les vrais amoureux, il se perdit si bien en
rêveries[83] qu'il passa sans rien voir tout près d'une demoiselle
arrêtée sous un chêne, et tenant sur ses genoux un chevalier percé de
plusieurs coups d'épée. À quelques pas de là, un écuyer gardait le
palefroi de la demoiselle. Hector, qui songeait à l'amie qu'il venait
de quitter, ne vit pas son cheval froisser le pied du chevalier
navré.--«Sire,» lui cria la demoiselle, «vous n'êtes pas des plus
courtois; peu s'en est fallu que vous n'écrasiez ce chevalier, autant
ou même peut-être plus gentilhomme que vous.» Hector n'entend pas
et ne répond rien; l'écuyer court à lui et saisissant la bride du
cheval: «Puissiez-vous, dit-il, vous rompre le cou!--Et pourquoi,
beau frère?--Parce que vous dormez apparemment, au lieu de veiller
à votre cheval: ne voyez-vous pas ce malheureux chevalier dont ma
demoiselle soutient la tête?--Hector regarde, et, tout confus,
revient crier merci à la demoiselle. «Je pensais, lui dit-il, à la
chose que j'aime le plus au monde, et j'étais au regret de l'avoir
quittée; pardonnez-moi, et consentez à me recevoir pour votre
chevalier, si vous pensez avoir besoin d'aide.--Vous ignorez, reprend
la demoiselle, à quoi vous vous engagez; de quel côté allez-vous,
sire?--Je voudrais gagner le carrefour des Sept-Voies et je ne sais
pas bien les chemins.--Si je pouvais me confier en votre garde, je
vous conduirais, et je laisserais à mon écuyer le soin de ce pauvre
chevalier.--Demoiselle, il n'est personne dont vous puissiez rien
craindre, tant que vous serez sous ma garde.--Je vous conduirai donc.»
[Note 83: Ces rêveries sont fréquentes chez Lancelot, chez Hector et
même chez Gauvain. Elles sont le type de celles de Guilan le pensif
dans l'_Orlando furioso_.]
Elle fait asseoir à sa place l'écuyer et lui pose sur les genoux
la tête du chevalier navré. Hector l'aide à monter; ils se mettent
à la voie. Chemin faisant, Hector demande quel est ce chevalier si
cruellement blessé qu'elle soutenait sur ses genoux: «Près d'ici,
répond-elle, habite un chevalier félon et outrageux, qui ne croit pas
que personne puisse lutter contre lui: c'est le cousin germain de mon
malheureux ami. Un jour ce chevalier félon chassait dans le bois: il
entra dans un pavillon qui lui appartient; mon ami l'y avait précédé
et, pour se reposer, s'était jeté sur un lit où dormait déjà l'amie
de son cousin. Celui-ci les trouvant tous deux endormis supposa le
mal auquel ils ne pensaient, lui ni la demoiselle; il perça mon ami
de plusieurs coups d'épée, et s'éloigna croyant lui avoir donné la
mort. La nouvelle de cette injuste violence étant venue jusqu'à moi,
j'étais accourue et je bandais ses plaies quand vous êtes arrivé.»
Ainsi devisant, ils approchaient du pavillon où le meurtre avait
été commis. Devant la porte, un chevalier assis dans un fauteuil
faisait lacer ses chausses de fer, sans paraître ému de grands
cris qui partaient du pavillon: «Sire, dit la demoiselle à Hector,
voilà le traître dont je vous ai parlé: si vous ne consentez à me
défendre, je vais retourner à mon chevalier.--N'avez-vous à craindre
que lui?--Lui seul, tous ceux qui habitent ce pavillon me veulent du
bien.--Rassurez-vous, demoiselle, je puis suffire à vous protéger;
mais d'où viennent les cris que nous entendons?--C'est la pucelle qui
dormait près de mon ami, et qui est accusée d'une faute qu'elle n'a
pas commise: elle a beaucoup aimé et sans doute aime encore celui qui
refuse de croire à sa fidélité.»
Hector s'avança plus près du chevalier: «Dites-moi, chevalier, la
raison des cris qu'on entend.--Qu'en avez-vous à faire?--Je le désire
savoir, et je vous prie de me l'apprendre.--Moi, j'entends ne le dire
à vous ni à la putain qui vous accompagne.--C'est parler vilainement
et plus à votre honte qu'à celle de ma demoiselle.--Je n'ai dit
pourtant que la vérité.--Oh! s'écrie la demoiselle, Dieu sait que
vous avez menti.»
En entendant ces mots, le chevalier se lève rouge de colère et
s'élance vers la demoiselle; mais Hector a le temps de pousser son
cheval entre les deux.--«N'avancez pas, lui dit-il; cette demoiselle
est en ma garde, et vous penseriez mal de moi si je ne la défendais.
Mais je suis armé et vous ne l'êtes pas; prenez votre temps,--Je n'ai
pas besoin d'autres armes que mon écu pour t'abattre, l'enlever et
l'attacher par les tresses au premier chêne.» Et tout en parlant, il
essayait de détourner le cheval pour arriver à la demoiselle; mais
Hector donne un bon coup d'éperon, le heurte du poitrail, le jette à
terre et aurait passé sur son corps, s'il n'eût retenu le frein.--«Tu
t'en repentiras,» crie en se relevant le chevalier furieux, «Dieu
me damne, si j'entre au lit avant de t'avoir arraché la vie.--Nous
verrons bien, dit tranquillement Hector; allez vous armer, et si vous
en avez le meilleur, vous ferez votre volonté.--Oh! je ne te crains
pas assez pour m'armer plus que je ne suis.»
Il demande un heaume à l'écuyer qui lui avait attaché les chausses,
et quand on lui a lacé, il monte l'écu au cou, l'épée à la ceinture,
une forte lance au poing. Ils prennent alors du champ, reviennent et
se précipitent l'un sur l'autre. Le chevalier du pavillon brise son
glaive; Hector, qui avait ôté le fer du sien, pour rendre le combat
moins inégal, l'atteint en pleine poitrine et le lance rudement à
terre. Il lui laisse tout le temps de se relever; mais alors il le
frappe de la taille de l'épée, le rejette à terre et lui foule le
bras. Le chevalier se relève encore, prend à deux mains son épée, et
l'abat sur le heaume d'Hector qui répond en faisant sauter la lame
et en forçant le chevalier à chercher un abri dans le pavillon où il
pénètre après lui. L'autre, voyant sa vie en danger, se hâte d'ôter
son heaume et de s'avouer outré: «J'étais mal armé, ajoute-t-il,
et ce n'est pas à vous grand honneur de m'avoir vaincu. Si vous me
donniez le temps de me couvrir, tous pourriez être fier de votre
victoire.--Eh bien! si tu tiens à recommencer, va mieux t'armer, mais
dis-moi d'abord d'où venaient les cris que j'ai entendus.--D'une
pucelle que j'ai longtemps aimée: elle m'a honni, je ne veux pas
le lui pardonner, et de là son chagrin, ses cris.--C'est pour elle
apparemment que tu as navré ton cousin sans le défier?--Justement:
l'outrage qu'il me faisait ne m'obligeait pas à le défier.» Pendant
qu'il s'arme, la demoiselle reproche vivement à Hector de n'avoir
pas profité de son premier avantage: «À votre place, il eût agi tout
autrement.--Demoiselle, cela peut être, mais j'étais le mieux armé
et j'aurais été blâmé dans toutes les cours d'avoir usé de rigueur
envers lui.»
En ce moment, le chevalier revenait complètement armé: «Vous
pourriez, lui dit Hector, éviter le combat, en faisant amende
honorable à la demoiselle que je conduis.--À d'autres, de perdre
l'occasion de me venger d'elle, aussi bien que de celui dont elle
était concubine.» Le combat recommence; Hector lui fait encore
mesurer la terre. Pour rendre la lutte égale, il descend et
commence l'escrime; l'avantage reste plus longtemps indécis entre
eux et la demoiselle, inquiète de l'issue du combat, s'enfuit
dans le bois, pour ne pas tomber entre les mains d'un vainqueur
détesté. Enfin Hector terrasse son adversaire: il lui arrache le
heaume, et il allait lui trancher la tête quand le vaincu lui crie
merci. La demoiselle était revenue: «Surtout ne l'épargnez pas!»
criait-elle.--Votre vie, dit Hector, dépend de cette demoiselle.--Ha!
je suis mort: à quoi me servira de reconnaître que j'ai mépris envers
elle, et que son ami ne m'a pas outragé? Mais, sire chevalier,
je n'ai rien fait pour mériter de vous la mort: voici mon épée,
contentez-vous de m'avoir outré.--Demoiselle, que voulez-vous
que j'en fasse?--Vengez la mort de mon ami.--Il faut donc vous
satisfaire,» et il abattait la ventaille du chevalier, quand la
pucelle du pavillon, voyant en tel danger l'homme qu'elle aimait en
dépit de ses mauvais traitements, accourt échevelée et se précipite
aux genoux d'Hector en lui criant merci. «Ce n'est pas à moi,
demoiselle, c'est à celle-ci qu'il la faut demander.» Alors celle
qui avait tant demandé la mort du chevalier s'attendrit, fond en
larmes et se tournant vers Hector: «Sire chevalier, faites-en votre
volonté, je m'y accorde d'avance.» Le vaincu, de son côté, offre de
se rendre prisonnier de la demoiselle offensée, et Hector lui permet
de remonter. Ils gagnent le moutier voisin; le vaincu lève la main,
jure en présence de l'ermite de faire ce que la demoiselle exigera.
«Et maintenant, leur demande Hector, suis-je encore loin du carrefour
des Sept-Voies?--Vous en avez été détourné, répond le chevalier;
mais si vous le trouvez bon, voici mon jeune écuyer qui vous servira
de guide, et pourra vous conduire à la maison de son père.» Hector
accepte, le chevalier le supplie de lui dire son nom: «On m'appelle
Hector.--Et moi Guinas de Blaquestan.» Là dessus, ils se recommandent
à Dieu. Guinas et les deux demoiselles vont rejoindre le chevalier
navré, pendant qu'Hector se laisse conduire par l'écuyer.
XLIV.
Avant de passer du duché de Cambenic dans le royaume de Norgalles,
Hector eut souvent occasion de montrer sa prouesse. D'abord, deux
chevaliers nouvellement armés, neveux du duc de Cambenic, l'obligent
à se mettre en garde; il les abat l'un après l'autre assez rudement
pour leur apprendre à montrer moins d'outrecuidance. L'écuyer de
Guinas le conduit à la porte d'une bretèche, en avant de la maison de
son père; le vieillard l'accueille avec honneur, le fait entrer dans
la plus belle de ses chambres, éclairée de nombreuses chandelles:
on le désarme, les plaies qu'il a recueillies dans les rencontres
précédentes sont visitées et pansées. Le lendemain il remercie ses
hôtes, remonte et découvre enfin la Lande du carrefour. Deux poteaux
étaient dressés au milieu de la voie; un clerc de rencontre lui
apprend pourquoi on les avait posés: ils soutenaient naguère deux
liasses de lances; le chevalier qui les avait dressées invitait les
chevaliers errants à jouter, et pendant longtemps il abattit tous
ceux qui répondaient au défi. Enfin, un chevalier de la maison du
roi Artus, après l'avoir réduit à merci, lui avait ordonné d'aller
trouver la reine Genièvre et la dame de Roestoc, pour remplir un
double message auprès d'elles.
Hector reconnut dans ce chevalier vaincu celui qui lui avait remis
l'épée lettrée de la demoiselle de Norgalles envoyée par messire
Gauvain. Il venait de quitter la lande du carrefour, quand il
aperçut sur un tertre un beau château. On distinguait aisément sur
le chemin qui y conduisait la marque récente du fer des chevaux.
Bientôt passèrent près de lui trois chevaliers poussant devant eux
une demoiselle éplorée, montée sur palefroi. C'était, comme il
l'apprit ensuite, la femme d'un preux chevalier. Hector commence
par joindre les ravisseurs et les oblige à lâcher prise; il tue
le premier d'entre eux, auquel les autres ne faisaient qu'obéir,
escorte la dame jusqu'à l'entrée du château, et sur l'avis qu'elle
lui donne du besoin qu'avait son époux de secours, il chevauche du
côté que lui indique un écuyer, et se jette au milieu de quatre
gloutons qui pressaient vivement l'époux de la châtelaine et deux
de ses chevaliers. Grâce à son intervention, les assaillants furent
tués, navrés ou mis en fuite. Plein de reconnaissance et d'admiration
pour les prouesses de son libérateur, le châtelain le pria de
l'accompagner jusqu'au château, et, chemin faisant, il le mit au
courant de ce qui venait d'arriver.
«Vous êtes, dit-il, dans un pays désolé par la guerre: parents,
voisins, tous sont armés les uns contre les autres; je suis moi-même
sur la défensive avec ceux qui devraient être mes amis. Voici à
quelle occasion: quand le père de la dame que vous avez secourue
avait vu le moment de sa mort approcher, il avait appelé sa fille
unique et lui avait fait promettre sur les reliques de ne prendre
conseil pour se marier que de ses hommes-liges[84], et de choisir
celui que sa prouesse aurait le mieux recommandé. La demoiselle
entendit de moi plus de bien qu'il n'y en avait, et me donna son
amour. Je travaillai de mon mieux à m'en rendre plus digne. Un jour,
ses parents, qui ne tenaient rien d'elle, vinrent lui proposer
un époux: elle les reçut assez mal et répondit qu'elle entendait
se marier non à leur choix, mais au sien. La réponse les irrita
grandement: ils menacèrent de lui enlever son héritage, et se mirent
à faire des courses sur ses terres. Un jour, ils surprirent la
proie[85] qui venait de sortir du château: averti bientôt par le cri
des pâtres, je fis armer les vingt-sept chevaliers chargés de la
garde des murs, et, avec l'aide de Dieu, nous parvînmes à ramener les
troupeaux. La joie fut grande au «retour: mes compagnons me donnèrent
la plus grande part à leur victoire, si bien qu'ils conseillèrent à
leur dame de me prendre pour époux. C'était là justement ce qu'elle
souhaitait, mais elle jugea plus à propos de dissimuler: elle fit
semblant d'y être peu disposée, et voulut que chacun d'eux lui dît
par serment ce qu'ils en pensaient. Comme elle en avait l'espoir, ils
s'accordèrent à louer le mariage proposé, et elle ne parut me choisir
que par déférence pour leur avis. Quand ses parents apprirent son
mariage, ils m'envoyèrent défier. Jusqu'à présent, je m'étais assez
bien gardé; mais apprenant ce matin que j'étais sorti, seulement
accompagné de trois chevaliers, à l'heure où madame avait coutume
d'aller au moutier pour y lire ses heures, quatorze d'entre eux se
mirent à ma poursuite, et les autres attendirent madame à la sortie
du moutier: ils l'emmenaient quand vous les avez arrêtés, ainsi que
vient de me l'apprendre l'écuyer votre guide. Vous avez tué celui
dont ils suivaient les ordres, c'est un puissant chevalier dont la
mort entraînera sans doute des représailles; puis, vous êtes venu me
porter le secours dont j'avais tant besoin. Grâces vous en soient
rendues, seigneur chevalier! À qui dois-je un si généreux service?»
[Note 84: Apparemment parce que leurs devoirs à son égard ne leur
auraient pas permis de la contraindre, et parce qu'ils avaient un
intérêt réel à ce que leur suzerain fût homme à bien défendre sa
terre et ses vassaux.]
[Note 85: _Proie_, dans le véritable sens qu'il avait encore, répond
à _proedium_, le bétail.]
Hector dit son nom et demanda celui du châtelain; on l'appelait
Sinados, et le château qu'il tenait de par sa dame épousée était
Windesores[86]. Hector remarqua sa situation avantageuse: elle ne
laissait à désirer qu'un plus large cours d'eau, et des vignes, ce
qu'on ne rencontre guère en Grande-Bretagne. En s'entretenant ainsi,
ils arrivèrent à la porte; la dame, qu'un écuyer était venu prévenir,
avait eu soin de faire joncher les salles, et d'avertir les bourgeois
de la ville d'aller au-devant d'eux. En revoyant celui qui l'avait
sauvée, elle lui tendit les bras et le tint longuement serré sur sa
poitrine: «Sire, lui dit-elle, ce château est à vous; veuillez en
user comme de votre bien.--Ah! dame, répond Hector, il est en trop
bonnes mains, et Dieu me garde de vous en dessaisir!» Alors dames et
demoiselles demandèrent à l'envi le plaisir de le désarmer et de le
servir à qui mieux mieux. Les tables dressées, on s'assit au manger,
Sinados entre Hector et la dame du château. Et le lendemain, il prit
congé de ses hôtes, en leur disant de compter sur lui, partout où ils
pourraient avoir besoin d'aide.
[Note 86: Nouvelle preuve de l'ignorance où était le romancier de la
topographie de la Grande-Bretagne. Windsor au nord du pays de Galles,
au milieu d'une grande forêt!]
XLV.
Après avoir chevauché tout le jour, Hector, à la nuit tombante, se
trouva devant un château fortement situé, mais dont les alentours
n'offraient que des ruines et des débris. La roche escarpée qu'il
dominait était fermée de l'autre côté par une profonde et large
rivière qui mettait le château à couvert d'un assaut et de la disette.
Hector descendit au pied de la roche qu'il se mit à gravir, en tenant
son cheval par la bride. Avant d'atteindre la moitié de la montée,
il sentit une telle lassitude qu'il prit le parti de se remettre en
selle et d'avancer ainsi lentement jusqu'à la porte de la ville.
Elle était ouverte; il s'engagea dans les rues: mais, à son approche,
il vit les habitants rentrer avec précipitation dans leurs maisons
et s'y enfermer; de sorte que, sans avoir pu joindre âme vivante,
il traversa la ville et atteignit la porte opposée. Celle-ci était
fermée: il heurte, il appelle, nulle réponse. «Maudite soit,
dit-il, l'engeance de ce château! si Dieu l'aimait autant que moi,
il serait renversé de fond en comble. Que faire cependant, sinon
revenir sur mes pas, et redescendre la roche par la première
porte?» Il retourne son cheval, et rebrousse chemin jusqu'à ce qu'il
aperçoive un vilain qui rentrait au moment même où l'on fermait
cette première porte. Ce vilain revenait la cognée sur l'épaule;
à l'approche d'un étranger, il s'enfuit vers une maison voisine;
Hector l'arrête: «Donne-moi, lui dit-il, les moyens de sortir d'ici,
ou tu es mort.--Ah! seigneur, vous seriez le roi Artus qu'il vous
faudrait demeurer.--Pourquoi fuyez-vous tous à mon approche?--Sire,
parce qu'il nous est défendu d'héberger ni de recevoir aucun
étranger, sous peine de mort; tout chevalier qui s'aventure ici doit
passer la nuit au château.--Comment! on voudra me retenir malgré
moi?--Assurément,--Au moins faudra-t-il d'autres bras que les tiens;
donne-moi ta cognée.» En même temps, il la prenait et allait droit à
la porte. «Ma cognée! criait le vilain, rendez ma cognée.--Va-t'en,
vilain, ou je te fends la tête.» Le vilain ne le fait pas répéter
et se sauve. Hector descend, attache son cheval à l'entrée de la
maison, et va donner de la cognée sur la porte. Comme il s'escrimait
de son mieux, un valet arrive: «Arrêtez, sire, lui dit-il, vos
efforts sont inutiles; vous feriez bien mieux d'aller demander un
gîte pour votre cheval et pour vous au seigneur du château.» Hector
soupçonnait quelque trahison, quand il voit le valet enfourcher
rapidement son cheval et piquer des deux; il court après lui, mais
il comprend aisément qu'il ne pourra le joindre, jette la cognée et
se résigne à monter au palais. Au milieu du degré, des chevaliers
viennent à lui. «Sire, lui dit le plus âgé en lui rendant son salut,
les chevaliers de votre pays sont-ils charpentiers, pour dépecer
les portes?--Sire, répond Hector, j'ai grand intérêt à ne pas faire
séjour; veuillez ordonner qu'on me rende le cheval qu'un valet de la
ville vient de me larronner.--Volontiers; mais faites-moi d'abord
raison de la porte que vous avez endommagée.--Je l'aurais rompue,
si j'en avais eu loisir, tant j'ai trouvé de mauvais vouloir dans
les gens de la ville.» Le vieillard sourit et demanda qui il était,
«Un des chevaliers de la reine Genièvre.--Alors, soyez le bienvenu!
Je pardonne le méfait, sauf les droits du château; vous allez vous
laisser désarmer, mais vous seriez le roi Artus, qu'il vous faudrait
passer ici la nuit» ainsi le veut la coutume.»
Les valets approchent pour le désarmer; Hector veut savoir auparavant
quelle est cette coutume, et le sire du château, le voyant si beau et
de si doux parler, consent à le satisfaire.