Alors la pucelle à l'épée s'approche, et délace le heaume de messire

Gauvain: l'autre demoiselle commence à soupçonner qu'il pourrait

bien être messire Gauvain. Car elle avait ouï dire qu'il avait une

cicatrice au sourcil droit, et une des dents de moins. On lui détache

ensuite la chausse droite, on lui présente sa bonne épée, et il se

frappe lui-même. Le sang jaillit de la cuisse en abondance et coule

dans le heaume que tendait la pucelle.--«Assez! dit-elle;» et elle

s'éloigne avec le beau sang qu'elle a recueilli.

L'autre demoiselle achève de désarmer messire Gauvain et visite les

plaies: elles étaient vives et saignantes. Comme elle venait de les

découvrir, et que le patient était étendu, pâle et sans mouvement, un

jeune valet entre et n'a pas plutôt jeté les yeux sur le chevalier

blessé qu'il s'éloigne en poussant des cris de désespoir. On court

à lui, on l'avertit de faire moins de bruit, pour ne pas réveiller

le chevalier alité. Il passe dans une autre chambre d'où ses cris

perçants arrivent encore au lit du malade, qui se réveille et,

voulant savoir d'où part le bruit, fait un mouvement, et se voit à sa

grande surprise hors du lit. C'est que, grâce au sang dont l'avait

arrosé la demoiselle pendant qu'il dormait, il avait retrouvé l'usage

de sa jambe.--«Mon Dieu! serais-je guéri?» s'écrie-t-il; et tout

joyeux, le bras en écharpe, il entre dans la chambre où le jeune

valet pleurait et s'arrachait les cheveux. Quand l'enfant le voit

arriver il n'en pleure que davantage: «Comment! petit vaurien, dit

Agravain, êtes-vous affligé de me savoir guéri?--Je ne pense pas

à vous; mais au dommage qui nous arrive, plus grand que le profit

de votre santé. Ici près, monseigneur Gauvain se meurt.--Est-il

possible?» Et le bonheur d'Agravain se change en deuil. Cependant

la demoiselle apprenait le bon effet de l'onction; elle accourt,

voit son ami pâmé de douleur, le prend dans ses bras. «Qui donc a

tué mon frère Gauvain? dit Agravain, ouvrant les yeux.--Votre frère

Gauvain! Serait-il ici?--Oui, dit l'enfant, je l'ai vu.--J'avais

donc bien deviné qu'il lui serait donné, comme au plus preux des

preux, de vous guérir. Mais consolez-vous, ses plaies ne sont pas

mortelles.--Veuillez, dit Agravain, me conduire à lui.» Les valets

approchent pour le soutenir; il refuse leur aide, il n'en a plus

besoin. En le voyant, messire Gauvain reconnut bien le chevalier du

lit, non son frère, tant la souffrance l'avait amaigri, décoloré.

«Sire frère, dit Agravain, soyez mille fois le bien venu! je vous

dois ma guérison.» Gauvain se lève à demi et l'embrasse; puis il veut

savoir comment il avait été si cruellement blessé. «Je ne dois pas,

dit Agravain, vous le cacher, à vous qui m'avez guéri.

«Vous n'avez pas oublié qu'après la dernière assemblée contre le

prince Galehaut, vous aviez suivi la cour à Carduel: pour moi, je

pris congé de vous et je vins en ce pays, où la demoiselle que

j'aime m'avait mandé, pour empêcher son père, le roi Tradelinan

de Norgalles, de la donner à un chevalier qu'elle n'aimait pas.

J'arrivai, j'enlevai mon amie, et m'enfermai avec elle dans cette

maison. À quelque temps de là, j'allai chasser en bois, c'était au

mois d'août. Vers midi je me sentis tellement accablé par la chaleur,

qu'après avoir chargé mon frère Mordret et un écuyer de rapporter

céans deux grands chevreuils que j'avais abattus, je me mis à l'aise,

ôtai mon surcot et ne gardai que ma chemise. Puis, étendu près d'une

fontaine à l'ombre d'un sycomore, je m'endormis à quelque distance de

mon second écuyer, chargé de veiller à nos chevaux. Deux demoiselles

montées sur palefroi vinrent alors à passer, la guimpe levée, tenant

en leurs mains chacune un sachet, ainsi que me le conta l'écuyer qui

les prit pour mon amie et sa meschine. Elles descendirent; l'une posa

sur ma tête un oreiller et m'oignit la jambe d'un certain onguent.

L'autre en fit autant sur le bras gauche. Puis elles remontèrent et

le valet les entendit dire en repassant devant lui: «En vérité,

nous avons été bien dures; nous aurions dû lui laisser une chance de

guérison.--Eh bien, dit l'autre, je destine qu'il retrouve l'usage de

son bras, quand le meilleur chevalier du siècle vivant l'aura humecté

de son sang.--Moi, j'entends que la plaie de sa jambe se referme,

quand elle sera arrosée du sang du chevalier qui approchera le plus

du meilleur.

«Elles se perdirent dans le bois, et mon valet, ne pouvant les

suivre, revint à moi tout ému. Il voulut m'éveiller, mais l'oreiller

me retenait endormi, et je n'ouvris les yeux qu'au moment où, sans

le vouloir, je le dérangeai et le fis tomber. Aussitôt je sentis

de cuisantes douleurs; ma jambe et mon bras étaient couverts de

pus. Vainement j'essayai de remonter en selle; l'écuyer disposa une

litière, des gens de la forêt m'y étendirent et me ramenèrent à la

maison. Depuis ce temps, je ne me suis pas levé, jusqu'au moment où,

grâce à votre prud'homie, j'ai retrouvé l'usage de ma jambe.»

Agravain se tut; mais la demoiselle à l'épée: «Je vous avais toujours

dit qu'il fallait s'enquérir de monseigneur Gauvain, comme du premier

des preux; vous ne vouliez pas me croire, et vous souteniez qu'il y

en avait assez d'autres qui le valaient.» Agravain ne répondit pas,

honteux d'avoir méconnu la bonté de son frère; et Gauvain voulant

détourner le propos: «Cette maison, dit-il, à qui est-elle?--À moi,

frère, répond Agravain. Je la tiens du duc de Cambenic qui l'a

conquise sur le roi de Norgalles.» Ici messire Gauvain, surprenant un

sourire sur les lèvres de l'amie d'Agravain, la pria de lui en dire

l'occasion: «Mon Dieu! je ris des folles imaginations du siècle. Une

soeur que j'ai, plus jeune que moi, n'a-t-elle pas fait voeu de vous

garder sa virginité? Aussi le roi notre père, qui n'a pas d'autres

enfants que nous, craignant que cette fantaisie ne mît obstacle à son

mariage, la fait-il garder, pour l'empêcher de jamais vous voir.--En

vérité, dit messire Gauvain, c'est prendre trop de précautions: j'ai

toute autre chose à penser qu'à relever votre soeur de son voeu.

Après tout, le temps et le lieu s'y prêtant, je ne laisserais pas

échapper une occasion aussi agréable de la satisfaire.

«Maintenant, demoiselle à l'épée, me direz-vous quels sont les

deux prud'hommes dont vous m'avez parlé?--Il est aisé de voir,

répond-elle, que vous êtes l'un des deux; pour l'autre, c'est le

vainqueur des assemblées du roi Artus et du prince Galehaut: je ne

sais quel est son nom. Quant à l'épée que je tenais suspendue à

mon cou, votre frère Agravain m'avait chargé de vous la porter à

la cour du roi; j'y allais quand vous m'avez rencontrée.» Messire

Gauvain ayant pris l'épée: «Si les lettres, dit-il, qu'on lit sur la

lame[77] ne donnent pas le change, elle serait destinée à quelque

bachelier de haute espérance. Maintenant, elle est des meilleures,

mais elle doit perdre de jour en jour quelque chose de sa vertu,

tandis que le chevalier qui la portera doit croître en prouesse dans

la même proportion.--Personne, dit la demoiselle, ne saurait mieux en

disposer que vous.--Au moins, reprend messire Gauvain, je sais à quel

bachelier elle pourra convenir.» Il entendait le jeune Hector qu'il

avait vu chez la dame de Roestoc; l'épée lui fut en effet portée à

quelques jours de là, par un chevalier que messire Gauvain allait

combattre au carrefour des Sept-Voies et recevoir à merci.

[Note 77: Les épées, de choix portaient alors des lettres tracées

près de la poignée et rappelant soit le nom de l'ouvrier, soit la

bonté de la lame. De là l'expression si fréquente dans les anciens

romans et chansons de geste: _épée lettrée_.]

«Ma soeur,» dit à son tour l'autre demoiselle, «avait chargé votre

frère Agravain de vous la faire tenir, pour lui donner occasion de

vous parler d'elle.--J'en sais beaucoup de gré à votre soeur, répond

messire Gauvain. Quant au vainqueur des deux assemblées, c'est

assurément le meilleur chevalier que j'aie vu de ma vie, et c'est de

lui que je suis en quête. Si je puis le trouver, je vous l'amènerai,

Agravain, car il lui est réservé d'achever votre guérison. Son nom

est Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Benoïc.

«Maintenant, frère, me direz-vous encore quelles étaient ces dames

qui vous ont ainsi maltraité?

--«Oui, car je crois bien le savoir. Un jour j'avais combattu et

mortellement navré un chevalier qui avait en garde une demoiselle.

Outrée de douleur, la demoiselle me dit qu'avant la fin de l'année

elle saurait bien venger son ami. Une autre fois, j'étais entré dans

la forêt de Broceliande[78], cherchant aventure. J'y rencontrai une

dame d'une grande beauté, et je l'arrêtai par le frein. Un chevalier

qui l'avait en garde voulut la défendre, je l'abattis de cheval et

le laissai assez mal en point. Puis je fis descendre la dame et la

conduisis dans un épais fourré, avec l'intention d'en prendre mon

plaisir. Elle essaya de résister, mais elle ne put m'empêcher de

l'étendre sur l'herbe et de la découvrir. Je vis alors sa chair

parsemée de clous et de rognes et je n'allai pas plus avant. Oh, par

Dieu! dis-je en me redressant, vous n'aviez pas besoin de tant vous

défendre: j'aimerais mieux avoir affaire à la plus vilaine lépreuse.

Honni le chevalier qui vous prendra de force!--Soit, répondit-elle;

mais un an ne passera pas sans que ta jambe ne devienne plus puante

et plus rogneuse que la mienne. Voilà, sire frère, les deux femmes

qui m'ont ainsi maltraité.--Et qui, reprit messire Gauvain, l'ont

fait justement. La honteuse tache dans un chevalier que l'orgueil et

la violence!»

[Note 78: _Variante_, Landebelle. (Msc. 751, fº 112.)]

Agravain était en effet le plus orgueilleux, le plus violent des

chevaliers; et la leçon qu'il avait reçue ne le rendit pas, dans la

suite, moins présomptueux ni plus sage[79].

[Note 79: L'histoire de la rencontre d'Agravain avec les deux dames

dont il avait blessé les amis, est plus longuement racontée dans la

partie inédite de l'_Artus_, msc. 337, fº 255.--Voyez dans le livre

d'Artus (Rom. de la Table ronde, t. II, p. 283) la conversation des

quatre fils de Loth, et l'allusion faite à l'aventure qu'on vient de

lire.]

«Il me reste à savoir, reprit messire Gauvain, pourquoi tant de gens

armés voulaient me défendre l'entrée de cette maison.--Ces gens,

dit Agravain, sont tous vassaux de la demoiselle mon amie. Quand

le roi son père eut dessein de la marier, il la mit en possession

de la terre qu'il lui devait céder, en ordonnant aux chevaliers de

cette terre de faire hommage à leur nouvelle dame. Comme je devais

attendre ma guérison des deux plus preux chevaliers du siècle, mon

amie avait chargé plusieurs d'entre eux d'éprouver la valeur de ceux

qui se présenteraient. Voilà pourquoi, quand après avoir abattu le

premier vous fûtes sur le point de trancher la tête au second, mon

amie ouvrit une fenêtre et vous pria de l'épargner. Le chevalier que

ces fer-vêtus n'auraient pas empêché d'arriver jusqu'à mon lit devait

nous donner volontairement de son sang, ou le voir prendre de force

par les dix chevaliers qui l'attendaient dans la chambre. Vous aviez

refusé la rançon demandée; voilà pourquoi mon amie vous enlevait

votre épée, pour laisser à ses chevaliers le temps de faire couler

votre sang dont nous avions besoin. Mais enfin, elle a interrompu le

combat, dans l'espoir de vaincre votre résistance et de vous faire

consentir à laisser prendre dans votre cuisse le sang qui me devait

guérir. Si vous aviez refusé, je serais encore étendu sur mon lit de

douleur.»

Nous ne suivrons plus messire Gauvain, à partir du moment où il prend

congé de son frère et des deux demoiselles. Il suffit de dire en peu

de mots qu'il rentra dans la forêt de Brequehan; qu'il arriva au

carrefour des _Sept-Voies_, où il eut à combattre un chevalier qu'il

chargea de porter à Hector l'épée de la demoiselle de Norgalles.

Enfin il arriva à l'entrée du Sorelois. Avant qu'il ait retrouvé

Lancelot, nous aurons le temps de revenir à la pauvre dame de Roestoc.

XLII.

Nous avons vu qu'Hector, pendant que Gauvain s'éloignait de Taningue,

battait vainement la forêt dans l'espoir de le joindre. La dame de

Roestoc ne pouvait se consoler d'avoir laissé partir le vainqueur

de Segurade, sans lui avoir rendu grâces de ce qu'il avait fait

pour elle, et quand Hector revint annoncer le mauvais succès de ses

recherches: «Je vais me rendre à la cour,» dit-elle à Segurade, au

sénéchal, à Hector et à son amie, «Groadain sera du voyage; car je

ne veux pas laisser impunies les injures qu'il a vomies contre le

meilleur des chevaliers. Avant d'entrer dans les villes que nous

viendrons à traverser, on l'attachera par un licou à la queue de mon

palefroi, dont je ne ralentirai pas l'amble. Je ne lui ferai grâce

que si j'en suis priée par le bon chevalier qu'il a tant outragé.»

La dame arriva à Caradigan où séjournait la cour[80]. Le roi et la

reine lui firent le plus gracieux accueil. Elle dit, en présentant

Segurade, comment il était devenu son homme, grâce à la prouesse

d'un chevalier dont elle regrettait d'ignorer le nom. «Je viens

ici, ajouta-t-elle, pour l'apprendre; parce que votre maison est le

rendez-vous dus prud'hommes. Au nom du Dieu vivant, sire, dites-moi,

si vous le savez, où je puis espérer de retrouver ce chevalier

généreux.»

[Note 80: La plupart des manuscrits donnent ici Quimper-corentin,

au lieu de Caradigan; c'est une erreur. De même, dans la partie

inédite du livre d'Artus, au lieu de faire résider la belle Lyanor

à Quimper, elle est dame de Caradigan ou Cardigan, en Galles. Il

faut assurément préférer Caradigan. Cette étrange confusion dans le

nom des résidences d'Artus semble tenir à ce que les plus anciens

récits se rapportaient à la France _bretonnante_. Les assembleurs,

en transportant la scène en Angleterre, auront oublié d'opérer, pour

un certain nombre d'aventures, le même déplacement ou, si l'on peut

parler ainsi, le même _déménagement_.]

La reine se penchant alors à l'oreille du roi: «Ne serait-ce pas

votre neveu Gauvain, qui nous a quittés pour la quête que vous

savez?--Cela peut être, mais n'en disons rien, fait le roi. Vous

savez qu'il tient à rester inconnu, pour ne pas être arrêté, soit par

des amis, soit par ceux qui peuvent avoir à lui reprocher la juste

mort d'un de leurs parents.»

La dame de Roestoc reprit: «Si le chevalier qui a combattu pour moi

est messire Gauvain, je ne me consolerai jamais d'avoir si mal

reconnu ce que je lui devais, et de l'avoir laissé maltraiter par

un affreux nain tel que Groadain.» La dame voulait prendre aussitôt

congé; mais elle céda aux instances de la reine et promit de demeurer

au moins huit jours: d'ici-là, il pouvait arriver quelque nouvelle du

chevalier qu'elle cherchait.

Elle se mit au lit, sans avertir les gens de sa compagnie du parti

qu'elle avait pris de séjourner. Et le lendemain, le nain Groadain

allait trouver le sénéchal pour le supplier de lui faire parler à la

reine. Il fut introduit, et se jetant aux pieds de la reine: «Dame,

ayez compassion du plus malheureux des hommes. Si j'ai dit et fait

honte au bon chevalier, ce fut dans l'intention de l'encourager à

bien faire. Quand je le vis supporter tranquillement mes injures, je

supposai qu'il les méritait et je le traitai comme s'il eût été le

dernier des chevaliers. Mais vous, madame, qui avez tout le sens,

toutes les bontés du monde, veuillez intercéder pour moi: tout

pauvre que je sois de corps, je suis gentilhomme, et je promets,

sur le corps-Dieu, de ne plus jamais dire la moindre vilenie à

chevalier.--Que puis-je faire pour vous, Groadain? demanda la

reine.--Le voici: madame de Roestoc a résolu de ne s'arrêter qu'après

avoir retrouvé son chevalier. Quand elle entre dans une ville,

elle me fait attacher par un licou à la queue de son palefroi: je

suis contraint de suivre à pied son amble; jugez de ma honte et de

mon supplice. Je vous prie, par la pitié que Dieu ressentit pour sa

digne mère, d'avoir compassion de moi.» La reine le promit; et le

lendemain, quand la dame de Roestoc vint la voir, elle lui demanda

un don: «Volontiers, madame; quel est-il?--Vous pardonnerez au

nain.--Madame, j'ai moins encore à me plaindre du nain que de la

nièce, qui ne voulut jamais permettre à son ami de combattre pour ma

défense. En ce moment, je pense au chagrin que je lui causerais si,

pour délivrer le nain, je l'obligeais à laisser partir son ami en

quête de mon chevalier. Mais si je pardonne à l'oncle sans condition,

ainsi que vous le souhaitez, vous m'ôtez les moyens de faire dépit à

la nièce.--Confiez-vous à moi, dit la reine, et tout ira bien.»

Elle laisse sortir la dame de Roestoc et envoie chercher le nain:

«J'ai, dit-elle, obtenu votre pardon, à la condition que votre nièce

enverra son ami en quête du vainqueur de Segurade.--Madame, répond le

nain, je l'en prierai, mais j'ai grand'peur qu'elle ne refuse.»

Il va trouver la demoiselle: «Nièce, je suis condamné à la mort,

si vous ne me prêtez Hector et ne le priez d'aller en quête du

chevalier.--Plutôt, reprend-elle, renier Dieu et mourir moi-même!»

Le nain désespéré alla raconter aux deux dames le mauvais succès de

son message: «Il faut, dit la dame de Roestoc, que ce soit le plus

dur coeur du monde.--Savez-vous, dit la reine, ce que nous ferons?

Vous direz à vos gens que vous m'avez refusé de séjourner ici; je

vous demanderai un don, et vous me l'accorderez.»

La dame de Roestoc avertit ses gens de tout disposer pour le départ

du lendemain. Dès que la reine la revoit, elle insiste, devant tous,

pour la décider à demeurer, et la dame répond par un refus absolu.

Elles se lèvent, vont voir le roi qui aussitôt prend courtoisement

par la main la dame de Roestoc, pendant que la reine de son côté tire

à l'écart la demoiselle: «Si, dit-elle, vous ne m'aidez à tromper

la dame de Roestoc, je ne vous aimerai jamais.--Que faut-il faire

pour cela, dame?--Le voici: elle refuse de séjourner, en disant que

vous-même ne le voudriez pas et qu'elle ne devait pas vous laisser

partir seule. J'entends lui requérir un don en votre présence, puis

je vous en demanderai un autre. Elle croira que mon intention est de

la faire consentir à demeurer, mais non: je ne veux que la forcer à

pardonner à votre oncle Groadain.--Ah! madame, reprit la nièce, que

vous êtes sage et bien avisée!»

Elles retournent alors vers la dame de Roestoc, de laquelle la reine

réclame un don:--«Ma dame,» répond-elle, comme si elle devinait

l'intention de la reine, «vous savez que je ne puis rester, si cette

demoiselle tient à retourner.--Eh bien, reprend la reine, je lui

demanderai aussi un don.» La demoiselle fait semblant d'hésiter, puis

l'accorde. «Voilà donc votre foi engagée, toutes les deux. Écoutez ce

que je demande: dame de Roestoc, vous pardonnerez au nain Groadain;

vous lui rendrez vos bonnes grâces. Vous, demoiselle, vous prierez

Hector votre ami d'entreprendre la quête du chevalier vainqueur de

Segurade. N'ai-je pas trouvé moyen de satisfaire à ce que chacune de

vous désirait?»

La nièce de Groadain ne put entendre la reine sans pâlir et sans

une sorte de rage qui lui ôta pour un moment la parole. Quant à la

dame de Roestoc, elle se contente de dire qu'après s'être engagée

elle ne pouvait refuser la reine.--«À Dieu ne plaise que je m'y

accorde jamais!» s'écrie enfin la demoiselle. «Madame la reine, il

y a moins de bien en vous que je ne pensais. Bel honneur vraiment

de tromper une pauvre demoiselle étrangère!--J'ai pourtant fait,

répond la reine, ce que toutes deux vous désiriez? Au reste, si vous

ne craignez pas de vous parjurer, c'est que vous êtes bien la nièce

de Groadain.--Vous croyez m'adoucir en parlant ainsi, par tous les

saints du paradis, vous n'y parviendrez pas.--Peut-être; et dans tous

les cas, puisque vous manquez à la foi jurée, vous êtes indigne de

tenir des terres en fief.--À votre volonté!--Sur la foi que doit au

roi la dame de Roestoc, je lui demande de défendre au nain Groadain

d'entrer jamais en possession du fief qui devait revenir à cette

indigne parjurée.--J'obéirai à la reine,» répond la dame de Roestoc,

pendant que la nièce sortait éplorée.

Avant de rentrer dans ses chambres, elle rencontre Hector: «Pour

Dieu, lui dit-il, qu'avez-vous, demoiselle?--Je suis trompée par

celle qui trompe le monde entier.» N'en pouvant tirer autre chose,

il la suit à son logis et la voit tomber sur un lit, perdue dans

les sanglots. Le lendemain Groadain raconta à Hector ce qui s'était

passé. «Il faut, dit celui-ci, retourner vers elle et la prier de me

laisser partir. Je commencerais ma quête dès aujourd'hui, sans la

crainte de lui déplaire.» La nièce resta inflexible; leurs raisons,

leurs prières n'y firent rien. «Fi, fi! dit-elle; vous vous êtes tous

entendus avec la reine contre moi. Sachez-le bien: non-seulement,

Hector, je ne vous prierai pas de partir, mais si vous le faites,

vous ne me reverrez pas, ou du moins je ne serai jamais à vous.» Les

voilà plus désolés qu'auparavant. La reine, tout en s'indignant

contre la demoiselle, ne pouvait cependant s'empêcher de compatir

à sa peine. Elle va la retrouver avec la dame de Malehaut et lui

témoigne toute l'amitié, tout le bon vouloir du monde, sans qu'elle

en paraisse touchée. «Mais vous,» dit la reine à la dame de Roestoc,

en passant dans une chambre voisine, «il faut que vous aimiez bien

ce chevalier, pour tant désirer de le revoir.--Oui, madame; jamais

je n'ai éprouvé pour un autre ce que j'éprouve pour lui. Dès que je

l'ai vu, je sentis entrer dans mon coeur un amour qui s'est accru

de jour en jour. Faites donc tant, madame, auprès d'Hector, si vous

voulez que je vive, qu'il se mette en quête de mon chevalier.»

En parlant ainsi elle tombe aux pieds de la reine, qui la relève

toute pensive et fait appeler aussitôt la nièce de Groadain.--«Eh

bien, lui dit-elle, êtes-vous revenue à de meilleures résolutions?

Aimerez-vous plutôt perdre votre terre et même votre franchise, que

d'accorder ce que nous vous demandons?--Si Hector, répond-elle,

veut fournir cette quête, il peut aller; je ne lui en saurai bon ni

mauvais gré.» Voilà Hector tout joyeux. «Mais, ajouta la demoiselle,

s'il veut entreprendre la quête, il n'ira pas seul et j'entends le

suivre.--Y pensez-vous, firent toutes les dames, et voulez-vous

passer pour folle?--Folle ou non, je le suivrai.--Songez que s'il

arrivait un cas de mauvaise fortune à votre ami, vous en subiriez les

conséquences: les plus preux ne sont pas toujours les plus heureux.

Si Hector est une seule fois vaincu, vous le serez également, et le

vainqueur d'Hector fera de vous sa volonté.--Oh! répond-elle, s'il

arrive mal à mon ami, je ne lui survivrai pas.» Cependant on lui on

dit tant qu'elle consentit à demeurer. Hector aussitôt demande ses

armes; il ceint l'épée, présent de la demoiselle de Norgalles que

messire Gauvain venait de lui faire tenir, ainsi que le conte le dira

tout à l'heure. Avant de lacer son heaume et ganter ses mains, il se

rendit près du roi Artus, se mit à genoux et, devant les saints, il

jura d'_enquerre_ pendant un an le chevalier vainqueur de Segurade,

et de dire au retour ce qui lui serait arrivé à son honneur ou à

son désavantage. Puis il se hâta de lacer le heaume, pour cacher

les pleurs qu'il ne pouvait retenir, et revint prier la reine de

plaider sa cause auprès de sa dolente amie. La reine le mit au nombre

des chevaliers de sa maison, et lui fit espérer d'être jugé digne

à son retour de compter parmi les compagnons de la Table ronde.

En ce temps-là, on ne pouvait aspirer à ce dernier honneur avant

d'avoir fait acte signalé de prouesse, à la vue du roi ou d'après le

récit des compagnons de la Table ronde. Mais quand d'autres gens

d'honneur, barons ou dames, venaient témoigner des hauts faits d'un

chevalier, la reine consentait parfois à le retenir de sa maison; et

c'est ainsi qu'elle avait longtemps auparavant retenu Sagremor le

desréé[81].

[Note 81: On voit que le rédacteur du Lancelot connaissait mal le

livre d'_Artus_, où Sagremor, neveu de l'empereur de Constantinople

est admis, le jour même qu'il est présenté au roi, parmi les

chevaliers de sa maison. (_Voy._ t. II. p. 204.) Ajoutons que dans

une première rédaction du roman d'Artus, fournie par le manuscrit

Bachelin, fº 96, Sagremor est fils de Nabor le desréé, père

nourricier de Mordret.]

Les Romans de la Table Ronde (3 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 17 / 20 段