[Note 70: Nous disons aujourd'hui, sans doute pour abréger: «_Je_

vous donne le bonjour!»]

Hector et le sénéchal armèrent eux-mêmes messire Gauvain, à

l'exception des mains et de la tête; une chape à pluie[71] fut jetée

sur son haubert. On lui amène un palefroi; il monte et les valets

qui l'accompagnent portent, l'un son écu, l'autre son glaive, un

troisième conduit en laisse le cheval de combat. La dame était déjà

hors de la ville, entourée, pressée par la foule qui voulait suivre

les deux combattants d'aussi près que possible. «Ma dame,» lui disait

assez bas le sénéchal, «nous avons été peu courtois, en ne priant pas

votre chevalier de nous apprendre son nom.--Vous dites vrai; et je

vais le lui demander avant qu'il ne lace le heaume.» Messire Gauvain

devina leur intention: il vint à eux avant de toucher à la borne qui

marquait la place du combat, et pria la dame de lui accorder un don

qui ne lui coûterait rien. «Quand il m'en coûterait tout au monde, je

vous l'accorderais.--Eh bien! dame, veuillez ne pas vous enquérir de

mon nom, d'ici à quelques jours.--Hélas! c'est là justement ce que

j'allais faire; mais, puisque vous le voulez, je m'en défendrai.»

[Note 71: Apparemment une sorte de toile cirée.]

Alors trois hommes parurent: deux étaient couverts d'une chape à

pluie, le troisième était entièrement armé, la ventaille abattue,

les gantelets détachés, la cotte d'armes bandée d'or et d'azur.

Il était grand et bien formé, les jambes longues et droites, les

flancs grêles, les épaules larges, les poings carrés, la tête

grosse et les cheveux noirs entremêlés de gris. C'était Segurade:

il fendit la foule, s'approcha de la dame de Roestoc, et d'une

voix haute: «Dame, nous sommes au dernier terme, et je pense que

vous tiendrez vos conventions dès que j'en aurai fini avec votre

champion.» La dame émue garde le silence; mais Gauvain: «Beau sire,

dit-il, nous aurions besoin d'entendre de votre bouche quelles

sont ces conventions.--Madame, reprend Segurade, les connaît, cela

doit suffire.--Non; ceux qui tiennent le parti de Madame n'en sont

pas informés; et il y aurait peu de courtoisie à refuser ce qu'ils

demandent.--Chevalier, répond Segurade, je ne suis pas en jugement

de cour, je dis et fais ce qu'il me plaît.--Ah! Segurade, si vous

obtenez de force une des plus belles et des plus hautes dames du

monde, vous aurez trouvé bonne aventure: j'en sais de mon pays plus

d'un qui pourrait bien vous la disputer.--Qu'ils viennent donc,

je les défie; eussent-ils avec eux Gauvain, le fils du roi Loth.»

Messire Gauvain ne relève pas ces paroles; il laisse Segurade, et va

rejoindre le groupe de ses amis.

Un moment après, la dame de Roestoc s'éloigne et va attendre à

quelque distance avec les autres dames[72]. Gauvain attache ses

gantelets et relève sa ventaille. Hector lui lace le heaume, et

le sénéchal lui présente le cheval de combat. Quand il est monté,

Hector lui tend l'écu, le sénéchal la lance. Il passe dans l'enceinte

fermée; Segurade y entre de l'autre côté. Alors, ils se mesurent

des yeux, prennent du champ et se rapprochent; l'écu serré sur la

poitrine, et lance sur feutre[73]. Les chevaux sont lancés; les

glaives éclatent dès le premier choc. Gauvain et Segurade reviennent

l'un sur l'autre, s'étreignent et tombent ensemble si lourdement,

qu'en les voyant immobiles on les eût crus mortellement atteints.

Segurade se dégage, se redresse, met la main à l'épée, passe son

bras dans les enarmes[74] de son écu, et revient sur Gauvain au

moment où il se relevait. Ce fut alors un échange de coups d'estoc

et de taille. Ils fendent, écartèlent et découpent leurs écus; ils

faussent les heaumes, et font pénétrer la pointe de l'acier dans

les hauberts. Telle est la sûreté de l'attaque, la vigueur de la

défense, qu'on ne sait à qui des deux donner l'avantage. Enfin,

cédant à la même fatigue, ils laissent tomber leurs bras, et semblent

garder à peine la force de retenir leurs écus. Ce temps d'arrêt fut

court; tels que deux lions furieux, ils reviennent l'un sur l'autre,

et rassemblent dans un dernier effort, tout ce qui leur reste de

vigueur. Aux approches de midi, messire Gauvain se contente de la

défensive; l'ardeur de Segurade s'en accroît. Il était, on le sait,

dans la destinée de Gauvain de n'avoir plus aux approches de midi

que la valeur d'un guerrier ordinaire: mais une fois le soleil au

milieu de sa course, il se ranimait et déployait la vigueur de deux

hommes. Segurade s'en aperçut bientôt: comme il pensait l'avoir

outré, le voilà qui reçoit des coups terribles, et se voit, à son

tour, rudement mené. Ce n'est plus un homme, c'est un démon auquel

il croit avoir affaire: il se garde, il se dérobe; c'en est fait,

l'invincible sera vaincu; adieu sa renommée, adieu la conquête

de la dame qu'il aime. Le sang perdu, les blessures ouvertes, le

soleil ardent tombant à plomb sur son heaume décerclé, tout rend sa

défaite inévitable. Il recule, il se roule, il se dérobe; efforts

inutiles, un coup suprême le fait tomber sur les mains, et quand il

essaye de se relever, Gauvain lui pose un genou sur la poitrine,

délace son heaume et du pommeau de son épée le frappe au front, au

visage. «Merci! crie-t-il.--Avouez donc que vous êtes conquis et

outré.--Merci, gentil chevalier! mais ne m'obligez pas à dire le mot

honteux.--C'est à votre dame à décider.» On va dire à la dame de

Roestoc que son chevalier a vaincu; elle arrive transportée de joie,

tombe aux pieds de Gauvain, baise les mailles de ses chausses, l'or

de ses éperons. «Madame, que voulez-vous de ce chevalier?--Sire, il

n'est pas à moi, mais à vous; faites-en votre plaisir.--Non, dame,

je suis votre champion, j'ai défendu votre droit; vous seule êtes la

maîtresse. Je vous dirai seulement que Segurade, un des meilleurs

chevaliers du monde, vous crie merci.--Cher sire, dit la dame, ce que

vous ferez sera bien fait.» Gauvain alors le releva et Segurade se

reconnut vassal de la dame de Roestoc.

[Note 72: On voit pour la seconde fois que les dames n'assistaient

pas encore aux combats judiciaires, sur les échafauds dressés devant

les combattants.]

[Note 73: Le feutre était une forte pièce de cuir fixé au côté

gauche, où venait poser l'extrémité du bois de lance.]

[Note 74: Il faut distinguer l'_enarme_ ou les _enarmes_ de la

guiche. L'enarme était la bande de cuir ou le rouleau de bois cloué

au revers de l'écu, pour permettre d'y passer le bras. Il semble

avoir la même origine que les _arms_ (bras) des Anglais.]

Hector et le sénéchal le conduisent au château où la dame de Roestoc

les avait précédés, oubliant messire Gauvain qui demeura presque seul

en place. Un jeune valet du pays avait arrêté et retenu son cheval,

au moment où les deux champions vidaient du même coup les arçons.

Quand il le lui ramena, messire Gauvain s'aperçut qu'on l'avait

laissé seul, et que la dame de Roestoc s'était éloignée sans le

remercier. Il prit le chemin de la forêt. Le jeune valet croit devoir

l'avertir que Roestoc est du côté opposé.--«Je le sais, frère; mais

j'ai affaire au bois, je reviendrai bientôt.» Le valet resta quelque

temps à l'attendre, puis, ne le voyant pas revenir, il suivit les

éclos de son cheval et le rejoignit, comme il avait le genou posé

sur un chevalier désarçonné, qu'on entendait crier merci. «Je vous

l'accorde à une condition, disait messire Gauvain. Vous irez tenir la

prison de la dame de Roestoc.» Le chevalier se releva et tourna vers

le château; il y arriva comme la dame demandait où était passé le

vainqueur de Segurade. «Madame, dit le chevalier de la forêt, je suis

le neveu de Segurade, et je viens me mettre en votre prison, comme

l'a ordonné celui qui a combattu pour vous. Dans l'espoir de venger

mon oncle, j'avais suivi les traces de votre chevalier, et pour mon

malheur je l'ai rejoint, j'ai rompu ma lance sur son écu; lui, sans

daigner tirer l'épée, me saisit au corps, m'arracha le heaume de la

tête, et me laissa la vie à la condition que je me rendrais votre

prisonnier.»

«Hélas! dit la dame en pleurant, malheur à moi d'avoir laissé partir

sans lui rendre grâces le plus preux des chevaliers!» Hector et le

sénéchal, également désolés de l'avoir perdu de vue, montèrent, dans

l'espoir de le rejoindre et de le ramener à Roestoc. Mais après

avoir battu la forêt dans tous les sens, ils revinrent sans l'avoir

retrouvé. Nous les laisserons à Roestoc pour nous attacher aux pas de

messire Gauvain.

XL.

Le valet qui, de son côté, avait suivi messire Gauvain et qui avait

pu voir comment avait été reçu le neveu de Segurade, s'avança jusqu'à

lui: «Sire, lui dit-il, Dieu vous donne cette nuit bon gîte! vous

l'avez assurément mérité. Je suis le valet qui gardai votre cheval:

ma maison n'est pas très-éloignée; s'il vous plaisait y séjourner,

vous y trouveriez qui prendrait soin de vos plaies, vous y seriez

hébergé du mieux qu'il nous serait possible.--Ami, répond messire

Gauvain, je vous remercie; mais la nuit n'est pas encore venue, et

je puis mettre à profit le reste de la journée. Mes plaies ne sont

pas dangereuses, mon cheval est encore en état de me porter.--Sire,

Taningue, ma maison, est assez loin; vous y arriveriez à la nuit

serrée, et ce serait à moi grand honneur d'y recevoir un aussi

vaillant prud'homme.»

Gauvain céda aux instances du valet et se laisse conduire dans une

maison forte, construite sur la rivière de Saverne. En arrivant,

le valet demande à le désarmer, et lui présente une robe vermeille

fourrée. Il avait une soeur belle et sage, qui savait guérir les

plaies. La pucelle examina les blessures de messire Gauvain, les

couvrit d'un onguent dont elle avait la recette, et qui devait en

tempérer le feu. Après souper, le valet dit à messire Gauvain: «Sire,

je vous prie de me donner un conseil: je suis fort, riche et désireux

de prouesse; chacun me blâme de ne pas encore être chevalier, et

la dame de Roestoc, dont ma terre dépend, m'en fait surtout de

grands reproches. Or, vous saurez qu'il y a douze ans, je crus voir

approcher de mon lit un grand et beau chevalier: il me tirait par le

nez et je lui disais: Ah! sire, ce n'est pas à vous grand honneur

de vous en prendre à un enfant.--Ne vous souciez, répondait-il, je

réparerai cela plus tard en vous armant chevalier. Je suis Gauvain,

le neveu du roi Artus.

«En m'éveillant, j'allai dire à ma mère ce que j'avais songé. Elle

en fut ravie, et me fit promettre de ne recevoir mon adoubement que

de la main de monseigneur Gauvain. Je suis allé depuis ce temps à la

cour du roi Artus plus de cinq fois, espérant y trouver son neveu;

j'y étais encore il y a trois jours; j'appris qu'il avait entrepris

la quête d'un merveilleux chevalier. Et ma dame de Roestoc, m'ayant

averti qu'elle ne voulait plus attendre plus longtemps ma chevalerie,

je vous prie, sire, de consentir à m'adouber: je ne pourrais l'être

assurément par un plus prud'homme.

--«Je ne voudrais pas vous refuser, répond messire Gauvain; mais vous

êtes un riche baron, et je ne puis vous armer en ce moment comme il

conviendrait: je n'ai le temps ni l'adoubement nécessaires.--Oh!

sire, il n'est pour cela besoin de grande compagnie. J'ai bien

ce qu'il faut ici, la chapelle, le chapelain, les robes et les

armes.--Préparez-vous donc pour demain matin; je ne puis faire plus

long séjour.»

Le valet se rendit aussitôt à la chapelle et commença la veille:

messire Gauvain alla reposer, la sage demoiselle se tenant près de

son lit jusqu'au moment où il s'endormit. Au matin, il n'eut plus

aucun ressentiment de ses blessures; il se leva, alla entendre la

messe, puis ceignit l'épée au valet et lui attacha l'éperon dextre.

Le nouveau chevalier avait nom Helain de Taningue. Plus tard, il fut

surnommé _le hardi_, à l'occasion d'une aventure qu'il mit à fin

devant le roi Artus.

Messire Gauvain lui demanda congé. Helain, avant de le recommander

à Dieu, lui dit: «Sire, vous m'avez fait chevalier, et je ne sais à

qui je dois cet honneur: je n'insisterai pas, si votre volonté est

de ne pas le dire, mais j'aurais grand regret de ne pouvoir nommer à

ma dame de Roestoc le prud'homme qui m'aura donné l'adoubement.--Je

vous dirai mon nom volontiers, beau sire, à la condition de n'en

parler, vous ni votre soeur, avant trois jours. Quand on vous

demandera qui vous a fait chevalier, vous répondrez que c'est le

neveu du roi Artus, celui qu'on nomme messire Gauvain.--Ah! Dieu soit

béni! s'écria Helain transporté de joie. Voilà mon songe accompli: et

comment ne deviendrai-je pas prud'homme, armé de la main du meilleur

chevalier du siècle! Sire, je vous prierais inutilement de séjourner;

mais, comme chevalier nouvel, je vous réclame un don.--Je l'accorde

d'avance.--Veuillez échanger les armes que vous avez revêtues à

Roestoc contre les miennes.» Gauvain consentit à quitter ses armes et

revêtit celles qu'Helain lui présenta. Le haubert était d'un riche

travail: le heaume de bonne et forte trempe; mais Helain garda l'écu

blanc, tel que devaient le porter les nouveaux chevaliers. De son

côté, messire Gauvain offrit à la soeur d'Helain la ceinture et le

fermail qu'il avait reçus quelques jours auparavant. «Demoiselle,

dit-il, voilà ce que la dame de Roestoc me donna de bonne amitié; et

ce que de bonne amitié je vous donne, comme à celle dont je serai

toute ma vie le chevalier.» Cela dit, il demanda son cheval et prit

congé de la sage demoiselle, convoyé par Helain jusqu'à l'autre rive

de la Saverne. En cet endroit, Gauvain demanda quel était le plus

court chemin pour gagner le Sorelois.--«Sire, dit Helain, je pense

que vous devez traverser le royaume de Norgalles.» En ce temps-là,

on ne connaissait guère les terres étrangères que par le récit des

chevaliers errants, qui passaient d'un pays à un autre. Encore

étaient-ils souvent mal informés des grandes voies, parce qu'ils

aimaient à chevaucher par monts et par vaux, pour avoir plus de

chances d'aventures.

Helain, quand il eut regagné Taningue, se hâta d'inviter ses amis à

partager la joie de sa nouvelle chevalerie; et le troisième jour,

il se rendit à Roestoc; mais il n'y trouva plus la dame: elle était

partie depuis deux jours pour Kamalot, où nous l'accompagnerons dans

son voyage, mais quand nous aurons suivi messire Gauvain dans sa

quête de Lancelot.

XLI.

En quittant Helain de Taningue, il avait chevauché tout un jour sans

trouver aventure. À l'entrée de la nuit, il alla prendre gîte dans

une maison religieuse appelée le Bienfait, en souvenir des dons du

duc Escans de Cambenic, qui d'ermitage en avait fait abbaye. Ce

n'était pourtant pas des moines noirs qui l'occupaient, car on ne

connaissait pas encore cet ordre en Grande-Bretagne; les religieux

portaient le seul nom d'_Abstinents_. Messire Gauvain était sûr

d'un bon accueil en disant qu'il était chevalier errant; car en ce

temps-là, toutes les maisons s'ouvraient aux chevaliers; dans les

profondes forêts, sur les hautes montagnes, il y avait toujours

quelque ermitage où les voyageurs étaient assurés de trouver un gîte,

un repas et de bons enseignements. Le plus souvent l'ermite était un

ancien chevalier, qui, comme Alyer, le père d'Helain de Taningue,

après avoir été preux avec les hommes, voulait se rendre preux envers

Dieu. Nul ne compatit mieux aux prud'hommes que ceux qui prud'hommes

furent eux-mêmes.

Gauvain dormit bien, se leva de grand matin, s'arma, remercia les

Abstinents, et se remit à la voie. Il arriva à l'entrée d'une grande

lande qui laissait voir à droite la belle et noble ville de Cambenic,

siége du duc Escans; et devant lui la forêt de Brequelan. La rivière

qui coulait déjà devant la maison du Bienfait la partageait en deux,

et servait de limite d'un côté au royaume de Norgalles, de l'autre au

duché de Cambenic.

En avançant dans cette lande, Gauvain crut entendre à main droite la

voix d'une femme qui chantait. Il prend de ce côté, et bientôt arrive

à portée d'une pucelle de belle apparence qui tenait suspendue à son

cou une épée dont le pont et le fourreau[75] jetaient un vif éclat.

Gauvain la salue courtoisement: «Sire chevalier, répond-elle sans le

regarder, Dieu vous sauve également, si vous l'avez mérité.--Mérité,

demoiselle, et comment?--«Dame ou demoiselle doit-elle le salut aux

chevaliers qui n'auraient jamais donné conseil ou porté secours aux

dames?--Demoiselle, en ce cas, je ne perdrai pas votre salut: j'ai

pu maintes fois leur venir en aide.--Dieu vous donne alors bonne

aventure!» Et elle presse le pas de son cheval, sans ajouter un mot.

«Pourquoi tant vous hâter, demoiselle? fait messire Gauvain.--Parce

que j'ai beaucoup à faire et n'ai pas de temps à perdre. Je suis à la

recherche des deux meilleurs chevaliers qui soient au monde; je ne

pense pas que vous soyez l'un d'eux. Si pourtant vous tenez à savoir

le nom de ces preux, ayez le courage de me suivre.--Eh bien! je vous

suivrai.»

[Note 75: On sait que, par _pont_, il faut toujours entendre le

pommeau de l'épée.]

Il chevauche derrière elle dans un étroit sentier qui les conduit

dans la forêt, puis devant un tertre hérissé de rochers: au milieu

s'élevait une tour, et la tour tenait à une grande et belle maison

ceinte de murs. «Entrons, dit la demoiselle, on vous apprendra avant

de sortir d'ici les noms que vous désirez savoir.» Elle frappe

à la porte; on ouvre. Mais quand messire Gauvain veut avancer,

un chevalier lui crie du milieu de la cour: «On n'entre pas sans

combattre.» Il se met en garde: le chevalier vient briser une lance

sur son écu; mais, atteint plus sûrement, il vide les arçons. Messire

Gauvain passe outre sur les pas de la demoiselle qu'il voyait entrer

dans une salle de plain-pied: «Demoiselle, de grâce attendez-moi, lui

dit-il.--Non; vous me retrouverez dans la plus belle chambre de la

maison.» Cependant le chevalier abattu s'était relevé, et revenait

l'épée haute: il frappe le cou du cheval qui fléchit, s'étend et

meurt. Messire Gauvain, indigné d'être mis à pied, se dégage, court

au chevalier, le fait tomber à terre; lui arrache le heaume et allait

lui trancher la tête, quand d'une fenêtre une pucelle lui crie:

«Arrêtez! arrêtez! je le prends sous ma garde.--En votre faveur,

demoiselle, je lui pardonne; mais ce glouton a tué vilainement

mon cheval.» Et il se hâte de rejoindre la Pucelle à l'épée, dans

la salle la plus voisine. Là un second chevalier l'atteint d'un

grand coup de lance qui porte sur l'écu sans l'entamer. Messire

Gauvain le frappe d'une main plus sûre; il lui tranche le bras droit

jusqu'à l'os, et le malheureux s'enfuit en retenant de l'autre main

ses chairs pantelantes. Messire Gauvain gagne alors la seconde

chambre. Près de la Pucelle à l'épée, était assise, dans une haute

chaire, une seconde demoiselle plus belle encore: «Vous êtes, lui

dit celle-ci, mon prisonnier; mais il ne tiendra qu'à vous de vous

affranchir.» Alors deux chevaliers ouvrent la porte avec fracas, et

fondent sur lui. Messire Gauvain les reçoit de pied ferme, et, levant

sa bonne épée, fend le premier heaume et tranche les mailles de la

coiffe. Le chevalier chancelle et va chercher un appui contre le mur.

Le second chevalier frappait par derrière; messire Gauvain sans le

regarder tourne le bras et d'un revers l'étend sur la jonchée[76].

«Apprends, glouton, dit-il, à mieux faire une autre fois. Est-ce là,

demoiselle, la rançon que vous demandez, ou faut-il encore travailler

à vous mériter?--Pour le moment, ce que vous avez fait suffit;

mais vous n'êtes pas au terme de l'aventure.--Au moins vous, belle

pucelle, dit messire Gauvain à celle qui tenait l'épée, vous devez

nommer les deux chevaliers dont vous étiez en quête.--Attendez: nous

ne sommes pas encore à la plus belle chambre.» Elle sort et messire

Gauvain la suit jusque dans une salle des mieux parées. Au milieu se

trouvait un lit à riches courtines, gardé par dix chevaliers armés

de toutes armes, le heaume excepté. Le plus grand se tournant vers

Gauvain: «Si vous avez intention de nous combattre, dit-il, il faut

nous le promettre avant d'ouvrir ces courtines.--De grand coeur je le

promets,» et messire Gauvain va aussitôt ouvrir les rideaux. Il voit

étendu dans le lit un beau chevalier: mais de grandes plaies crevées

sur son bras gauche et sa jambe droite répandaient autour de lui une

puanteur insupportable. «Quel dommage! s'écrie-t-il, d'un chevalier

si beau, si bien taillé!--Vous le plaindriez plus encore, reprend la

pucelle, si vous connaissiez sa prouesse.» Et comme elle refermait la

courtine, messire Gauvain se tourne et voit les dix chevaliers lacer

les heaumes. «Vous pourriez, lui dit la demoiselle, éviter un combat

aussi inégal, en payant le droit.--Quel droit entendez-vous?--Plein

heaume de votre sang.--À Dieu ne plaise! j'aimerais mieux répondre à

vingt ennemis. Sauf chevalier ou demoiselle, maudit qui peut demander

un pareil droit!»

[Note 76: Les salles même les plus somptueuses n'étaient pas

ordinairement pavées, encore moins parquetées. On couvrait la terre

de fleurs et d'herbes odoriférantes, de là le mot _joncher_, couvrir

de joncs.]

Les dix chevaliers fondent alors ensemble sur lui. Il soutient leur

choc sans désavantage; ils avançaient, reculaient, essayaient en

vain d'entamer ses armes. Pendant qu'ils chamaillaient, le malade

se réveille et entrevoyant la pucelle à l'épée: «Ah! s'écrie-t-il,

je vous avais prié d'aller à la cour du roi Artus; seriez-vous

déjà revenue?--Non, je ne suis pas allée si loin; mais j'ai ramené

un chevalier qui pourrait bien être l'un des deux que je cherchais.

Voyez plutôt.» Et elle souleva la tête du malade. Déjà, un des dix

agresseurs était étendu sans vie; deux étaient navrés, les autres

paraissaient incertains de ce qu'ils feraient. «Ah! les fils de

putain, s'écrie le malade, qui ne peuvent à dix outrer un seul

chevalier!» Et il laisse retomber sa tête sur l'oreiller, avec grands

soupirs. Or messire Gauvain avait eu soin de prendre pour appui une

porte fermée. Tout à coup il sent que la porte cède; la demoiselle à

la chaire paraît, les chevaliers reculent de quelques pas. Elle prend

Gauvain par le poing et veut lui ôter son épée.--«Que faites-vous,

demoiselle? dit messire Gauvain, je n'eus jamais plus besoin de

mon arme.» Et il ne la cédait pas. Elle fait signe aux chevaliers,

qui recommencent une lutte ardente: ils frappent rudement sur le

heaume et le haubert, tout en prenant garde de ne pas toucher la

demoiselle qui retenait toujours la main de messire Gauvain. Celui-ci

lui abandonne enfin l'épée, et, rassemblant toutes ses forces,

frappe des poings et des pieds, terrasse un des sept qui restaient,

lui arrache son arme et tient les autres en respect. Midi venait

d'arriver, l'heure où ses forces étaient ordinairement doublées.

La demoiselle le vient encore reprendre par le poing, pour lui ôter

la deuxième épée: «Je vois, dit-il, que vous voulez me livrer sans

défense à ces gloutons.--Donnez, sire, il le faut.» Elle dit ces

mots en souriant; Gauvain ne résiste plus et abandonne encore son

épée. La pucelle fait signe aux assaillants de vider la place, le

prend par la main et le conduit dans la première salle: «Chevalier,

dit-elle, vous êtes pris; j'ai votre épée: voyez s'il vous plaira de

payer rançon.--De quelle rançon s'agit-il?--On vous l'a déjà demandé:

plein heaume de votre sang.--Jamais! la honte en serait trop grande.

J'aime mieux garder prison.--Allons! un prud'homme ne doit pas

pourrir en chartre, et quand vous saurez ce que nous entendons faire

de votre sang, vous ne le refuserez plus. Sachez que le chevalier

que vous avez vu si malade, doit voir ses plaies se fermer quand les

deux meilleurs chevaliers du siècle voudront bien lui donner une

écuelle pleine de leur sang pour en oindre l'un son bras, l'autre

sa jambe droite. Ne serait-ce pas à vous grand honneur d'être un de

ces deux chevaliers?--Demoiselle, reprit Gauvain, je voudrais qu'il

en fût ainsi; mais je sais que Dieu ne m'a pas fait si grande grâce.

Je tenterai pourtant l'épreuve, pour témoigner de mon grand désir

d'adoucir les souffrances de votre chevalier.»

Les Romans de la Table Ronde (3 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 16 / 20 段