avait occis les deux enchanteurs[60], messire Gauvain dit à ses
compagnons: «Seigneurs, si vous m'en croyez, nous nous séparerons
ici. Partout où l'aventure nous conduira, nous demanderons nouvelles
des chevaliers errants qui seront passés; et quand nous serons de
retour chez monseigneur le roi Artus, nous dirons sincèrement ce
que nous aurons vu et fait, soit à notre honneur, soit à notre
désavantage.»
[Note 60: On ne retrouve pas cette action de Merlin dans le livre de
ses faits et gestes.]
Tous le promirent; en se séparant, ils eurent soin, pour n'être
reconnus de personne et pour se reconnaître entre eux, de retourner
leurs écus de façon qu'on ne distinguât pas les couleurs dont ils
étaient peints et les attributs qui pouvaient y être tracés.
XXXIX.
Suivons d'abord les pas de messire Gauvain. Il chevaucha deux jours
sans rien voir qui soit à redire. On était au mois de juillet,
le ciel était pur, le temps serein, la terre verte et fleurie.
Enfin, à la descente d'une montagne, il aperçoit d'assez loin
quatre chevaliers armés. Un d'entre eux quitte ses compagnons,
arrive au galop sur lui la lance en arrêt, sans prendre le temps
de le défier. Messire Gauvain se prépare à bien le recevoir; mais
l'autre se contente de saisir son cheval par le frein; le cheval se
dresse, peu s'en faut qu'il ne se renverse en arrière, et messire
Gauvain reconnaît Sagremor: «Eh quoi, Desréé, lui dit-il, c'est à
moi que vous en voulez?--Ah! sire, pardonnez: je ne vous avais pas
reconnu.--Je l'ai bien vu, de par Dieu! mais le mal n'est pas grand.
Quels chevaliers étaient avec vous?--Vous allez les reconnaître;
c'est messire Yvain, c'est Keu le sénéchal, c'est Giflet le fils Do.
Après nous être séparés, nous nous sommes rencontrés hier, à l'issue
d'un carrefour à sept voies.»
Les trois autres chevaliers en approchant furent ravis de se
retrouver avec messire Gauvain; comme, sans le vouloir, ils s'étaient
rejoints, ils convinrent de chevaucher quelque temps de compagnie.
Les voilà devisant, riant, gabant; mais étonnés de tant cheminer sans
aventures. Enfin, à la descente d'un tertre, dans une grande plaine
limitée par une forêt, leurs yeux s'arrêtent sur un grand pin qui
couvrait de son ombrage une fontaine. Bientôt ils voient accourir au
galop un écuyer portant sur son épaule une liasse de lances. Arrivé
devant la fontaine, l'écuyer descend, délie le faisceau et dresse les
lances autour du pin; il ôte de son cou un écu noir goutté d'argent,
et le suspend par la guiche[61] à l'une des branches. Cela fait, et
sans descendre de cheval, l'écuyer pique des deux, et rentre dans la
forêt d'où il venait de sortir.
[Note 61: La _guiche_ était ce que nous appelons aujourd'hui assez
improprement _baudrier_: ce dernier mot est dérivé de _baudré_
qui répondait à _ceinture_; _baudrier_ serait donc proprement le
_ceinturon_.]
De la même forêt, mais par une autre voie arrive presque aussitôt
un chevalier entièrement armé qui regarde les lances rangées autour
du pin, s'arrête, délace son heaume et descend: quand il voit l'écu
suspendu aux branches, il gémit, soupire et verse des larmes. Un
moment après, il semble consolé, relève gaiement la tête et donne les
signes d'un vif contentement.
«En vérité, dit le sénéchal, si ce chevalier n'est pas fou, je ne
crois pas qu'il y en ait au monde.--La chose est étrange en effet,
dit messire Gauvain; comment deviner ce que cela signifie?--Rien de
plus facile, répond Keu; je vais aller le demander. Si le chevalier
refuse de parler, je saurai bien le mettre à raison.--L'amende,
s'écrie Sagremor, est de mon droit; c'est moi qui dois ordinairement
sortir le premier des rangs, et de là mon surnom de Desréé[62].--Sagremor
a le droit pour lui,» disent en riant les autres.
[Note 62: «Par mon chief vous n'irés pas, mès je irai; car vous savez
bien que li derroi de la maison le roi Artus sont mien, et por ce
ai-je nom _Desréé_.» (Msc. 1430, fº 75, vº.) C'était un surnom que
Sagremor avait mérité, parce que, dans les grandes assemblées ou dans
les tournois, il sortait le premier des rangs, et ne réglait jamais
ses mouvements sur ceux des autres. Le sens de _desréé_ est justifié
par un passage de la partie inédite du livre d'Artus: «Lors commence
à approcher li conroi li uns à l'autre. Et Sagremor _desrenge_ tout
premiers à l'Amirant Monys, un Saisne orgueilleux. Et quant si
compaignon le voient aler, si dient: C'est Sagremor li _desréés_,
bien est drois qu'il ait la première jouste.» (Msc. 337, fº 144,
vº.)--Le nom, voit-on dans le même livre d'Artus, lui avait été donné
au retour de la dernière bataille livrée aux Saisnes. Après s'être
trop avancé dans les rangs ennemis il avait été abattu et eût été
retenu prisonnier, si Gauvain n'était venu le délivrer. La vieille
reine de Vendebiere avait alors dit: «Il ne pourra longuement vivre;
jamais chevalier n'a mieux mérité le nom de _desréé_.» Depuis ce
temps on ne l'avait plus appelé autrement, et il ne le trouvait pas
mauvais.]
Keu cède en murmurant, et Sagremor arrive devant la fontaine: «Beau
sire, dit-il, quatre chevaliers arrêtés à l'entrée de la plaine
désirent savoir qui vous êtes, et pourquoi vous passez ainsi du deuil
à la joie.--Beau sire, répond l'autre sans le regarder, vos quatre
chevaliers n'ont rien à voir dans ce que je fais: je ne demande
pas leur compagnie.--Cela ne peut passer ainsi.--Comment donc cela
passera-t-il? Entendez-vous m'obliger à dire ce qui ne vous touche en
rien?--Oui; vous parlerez, ou vous vous défendrez.»
L'inconnu lace aussitôt son heaume, remplace l'écu blanc au noir
quartier qu'il portait, par celui qui était suspendu à l'arbre, non
sans gémir et sans verser de nouvelles larmes: il empoigne la plus
forte des lances que le valet avait apportées et attend Sagremor.
Celui-ci rompt son glaive sur l'écu noir goutté d'argent, mais dès
la première atteinte il est jeté des arçons. En même temps l'inconnu
saisit le frein, frappe rudement le cheval, et le fait galoper à vide
du côté de la forêt.
Rien ne se peut comparer au dépit, à la confusion de Sagremor.
Keu, charmé de sa mésaventure, dit en riant à messire Gauvain: «Ne
pensez-vous pas que Sagremor aurait pu ne pas tant se presser?» À son
tour il broche des éperons, et raille encore en passant le pauvre
Desréé: «Vous avez votre droit, Sagremor: êtes-vous content?»
Mais il allait être payé de la même monnaie. Le chevalier du Pin,
qu'il interrogea et défia de même, répondit en lui faisant mesurer
la terre, et en chassant son cheval du côté de la forêt. Giflet,
messire Yvain veulent venger leurs compagnons: ils sont comme eux
abattus, et privés de leurs chevaux. Messire Gauvain, tout en
admirant la prouesse du chevalier du Pin, ne vit pas sans un violent
chagrin la mésaventure de ses amis. «À Dieu ne plaise, dit-il, que
je ne les venge ou ne partage leur sort!» Il empoignait un glaive
et allait brocher des éperons, quand il voit sortir de la forêt un
gros nain bossu, monté sur un énorme cheval à selle dorée: il portait
sur l'épaule une forte gaule[63] de chêne nouvellement coupée:
«Attendez, sire, dit Giflet à messire Gauvain, voyons ce qui va
arriver.» Le nain s'arrête devant la fontaine, se dresse sur la selle
et, de la gaule qu'il tient à deux mains, frappe à coups redoublés
le chevalier, qui reprend avec le nain le chemin de la forêt, sans
essayer de résister.
[Note 63: Un bleteron, mss. 776, fº 116; et 1430, fº 76.]
«Je n'ai rien vu dans ma vie d'aussi étrange, dit messire Gauvain.
Jamais tel prud'homme ne fut maltraité par une si vile pièce de
chair. Je veux savoir quel est ce chevalier.--Avant tout, fait le
sénéchal, veuillez, messire Gauvain, penser à nos chevaux et nous les
renvoyer si vous les rejoignez; autrement nous sommes condamnés à
rester ici.» Gauvain fait un signe de consentement, détache un des
freins que le chevalier du Pin avait jetés sur les branches après
avoir chassé les chevaux, et broche vers la forêt. Il rejoignit
bientôt le cheval d'Yvain qu'il remit sur la trace de son maître en
laissant aux deux autres chevaliers le soin de retrouver les leurs.
Il reconnut les _éclos_[64] du chevalier et du nain: mais la nuit
vint, il cessa de les voir, descendit et s'endormit au pied d'un
chêne. Le lendemain, au sortir du bois, il trouve dans une prairie
belle et riante un riche pavillon tendu. Il approche de l'entrée,
et sans descendre avance la tête: une belle demoiselle était à demi
couchée sur un lit somptueux; sa pucelle passait un peigne d'ivoire
incrusté d'or dans ses longs cheveux blonds qui flottaient sur ses
épaules[65]; une autre pucelle lui présentait d'une main un miroir,
de l'autre un chapelet de fleurs. Gauvain lui souhaita le bonjour.
«Dieu, répond-elle, vous le donne également, si vous n'êtes de ces
mauvais garçons qui ont laissé battre le bon chevalier!--Demoiselle,
que je sois ou non de ceux-là, veuillez me dire quel est ce bon
chevalier, et pourquoi il se laissait frapper par un vilain
nain.--Taisez-vous! vous êtes, je le vois, de ceux que j'ai dit. Dieu
vous envoie honte!» Et comme elle achevait ces mots, messire Gauvain
sentit son cheval bondir sous lui, et tomber sans vie. Il regarde et
voit le nain qui avait enfoncé dans les flancs de l'animal une longue
épée. Outré de colère, messire Gauvain se débarrasse, saisit le nain,
le frappe du poing, le soulève et l'attache avec son licou à l'une
des colonnes du pavillon: «Ah! criait le monstre, ma mère me l'avait
bien dit.--Qu'avait-elle dit, ta mère?--Que je serais tué par une
méchante merde, la plus puante du monde.--C'est fort bien; tu es mort
en effet, si tu ne dis quel est ce chevalier qui pleurait et riait,
et qui s'est laissé battre par toi.--Je le dirai, si tu promets de
combattre contre un meilleur que lui, et qui aura pour lui le droit.»
Gauvain réfléchit un instant, il sentait le danger de soutenir une
mauvaise cause; mais il désirait tant de faire parler le nain qu'il
promit ce qu'on lui demandait.
[Note 64: Traces marquées par les fers de chevaux. Le mot est à
regretter; Rabelais l'a souvent employé.]
[Note 65: Dans la partie inédite du livre d'_Artus_, cette demoiselle
qu'on peigne est parente de Giromelan, et se tient dans une tour où
la foule assiége messire Gauvain et la demoiselle à la Harpe. On l'y
voit railler également messire Gauvain, mais pour avoir tenu dans ses
bras, une nuit entière, la belle Hélais, sans lui rien faire.]
Le nain alors: «Ce chevalier se nomme Hector, et sa prouesse est déjà
bien éprouvée. Laissez votre miroir, pucelle, et allez le quérir.»
La pucelle obéit, lève un pan de la tente, descend dans une grotte
et reparaît bientôt tenant par la main un chevalier en cotte d'armes,
jeune, blond et de bonne grâce; bien qu'il eût le visage camoussé
par les mailles du haubert qui avaient plié sous le bâton du nain.
«Voilà celui que tu as vu combattre à la fontaine, dit le nain; et
la demoiselle ici couchée est ma nièce, fille unique d'un riche
homme, vassal de ma dame de Roestoc. Durant la guerre que soutient
ma dame, ce mien frère reçut une blessure mortelle. Avant de rendre
l'âme, il me fit approcher et me donna la garde de sa fille unique
et la disposition de son héritage[66]. Or ma nièce s'est éprise de
ce chevalier qui, de son côté, n'aime rien autant qu'elle. Comme je
ne voulais pas sitôt remettre à ma nièce l'héritage paternel, dès
que je m'aperçus de leur amour, je déclarai que s'ils voulaient un
jour être l'un à l'autre, ils devaient attendre qu'il me plût de les
unir; et qu'autrement, ma nièce n'entrerait jamais en possession
des domaines dont j'avais la garde. Le baron qui poursuit ma dame
de Roestoc est un chevalier voisin, nommé Segurade, auquel, jusqu'à
présent, personne n'a pu faire rendre les armes. Il a demandé la main
de ma dame, qui, ne le trouvant ni assez jeune, ni assez haut homme,
l'a toujours refusé. Pour contraindre sa volonté, il a commencé
contre elle une guerre cruelle, avec l'aide non pas tant de sa
parenté que des jeunes chevaliers attirés par son renom de prouesse
et de largesse. Il a donc brûlé, ravagé ses terres, et les gens du
pays, désolés de ces courses continuelles, sont allés trouver Madame
et l'ont menacée de l'abandonner, si elle refusait de s'accommoder.
Madame de Roestoc, d'après le conseil de son parent le plus âgé, a
donc enfin promis d'épouser dans un an Segurade, s'il continuait à
outrer tous les chevaliers qui se présenteraient pour disputer sa
main. Segurade, plein de confiance dans sa prouesse, a consenti ce
délai d'une année; cependant, il a soin de faire garder tous les
passages qui conduisent à la terre de Roestoc, pour arrêter les
chevaliers qui viendraient tenter de lui disputer Madame.
[Note 66: Cela était raconté un peu différemment dans l'Artus inédit.
Hélie, le mari de la dame de Roestoc, mortellement frappé dans une
bataille contre les Saisnes, est ramené dans son château; avant
d'expirer, il recommande à sa belle, sage et jeune femme, une nièce
qui avait, dans la personne du nain Monabonagrin, un second oncle.]
«D'un autre côté, ma nièce et ce chevalier étaient impatients du
retard que je mettais à leur union. Je voulais au moins attendre le
terme consenti par Segurade, pour savoir au juste si je deviendrais
son homme lige; mais Hector eût donné un de ses yeux pour se mesurer
avec lui, et ma nièce, qu'effrayaient les grands récits de la
prouesse de Segurade, avait défendu à son ami de le défier, sans
son exprès congé. Elle fit même ouvrer un écu noir goutté d'argent,
qu'elle se réserva de garder, en lui recommandant de ne répondre à
aucun défi avec un autre écu que celui-ci, lequel signifie douleur et
larmes. Hector, de son côté, avait trop de confiance en sa prouesse,
pour ne pas espérer de vaincre Segurade, s'il pouvait se rencontrer
avec lui. Comme il était dans ces pensées, il lui arriva de songer
qu'il était venu tout armé au pin de la fontaine où je le trouvai ce
matin: que là devait se rendre Segurade, après y avoir convoqué une
grande assemblée. Il en était ravi de joie, mais quand en levant les
yeux vers les branches de l'arbre, il apercevait une nuée semée de
petites étoiles sans clarté, il en ressentait une grande tristesse:
et, cependant, il emportait le prix de l'assemblée. Hector alla
raconter ce qu'il avait rêvé à son amie; elle lui soutint que tout
songe était mensonge, et que le vainqueur de Segurade n'était pas
encore né.--Cela, pensa-t-il, j'espère le savoir bientôt. Il se
leva donc le lendemain au point du jour, comme j'étais déjà au
moutier; car tu sauras que je n'ai pas manqué la messe une seule
fois dans ma vie. Il prit ses armes et les fit porter du château
où nous étions à la fontaine du Pin, sans m'en prévenir. Mais ma
nièce l'avait vu sortir; elle accourut au moutier, et m'indiqua
l'endroit où il ne devait pas manquer de se rendre, en mémoire de
son rêve. Moi, ne voulant pas perdre ma messe, je fis avertir un de
mes écuyers de monter mon meilleur coureur, et d'aller poser autour
du pin un faisceau de lances, et sur une branche l'écu noir goutté
d'argent. Car je prévoyais, qu'en voyant les lances et l'écu, Hector
n'irait pas chercher plus loin Segurade, et qu'il se contenterait
de l'attendre. L'écuyer arriva le premier, et quand Hector passa
avec l'intention d'aller trouver Segurade, il remarqua le faisceau
de lances de son rêve, et s'arrêta, persuadé que là devait avoir
lieu l'assemblée qu'il attendait. Puis, en jetant les yeux sur l'écu
goutté d'argent, il crut voir l'accomplissement du présage sinistre
de la nue semée d'étoiles sans éclat, et il pleura d'avoir, en
allant combattre Segurade, provoqué le courroux de son amie. Mais
la victoire que la vision lui avait promise lui rendait l'espérance
et sa première gaieté. Pour moi, dès que j'eus entendu la messe, je
montai et j'arrivai à la fontaine où, l'ayant retrouvé, je l'ai
châtié, battu, ramené comme tu as vu. Il n'avait garde de résister,
car il sait que je puis décider de son malheur ou de sa joie.
«Voilà, je pense, continua le nain, ce que tu désirais savoir.
Maintenant, tu as promis de combattre un chevalier plus fort que lui,
c'est-à-dire Segurade, qui a le droit pour lui, puisqu'il ne fait que
répondre au défi de chevaliers qui n'ont rien à lui reprocher. Mais
je n'ai pas la moindre confiance dans ta prouesse; et je te crois
plutôt le dernier et le plus vil des hommes.»
Messire Gauvain le laissa dire et le détacha du poteau, tout en ayant
grand regret de son cheval. Un valet vint avertir que le souper
était prêt: le nain se mit à table et fit signe à messire Gauvain de
prendre place à son côté. Les nappes ôtées, et comme on allait se
lever, une pucelle descendit de son palefroi à l'entrée du pavillon,
et vint présenter des lettres au nain.
«En vérité,» dit-il après avoir brisé la cire et lu, «les femmes
sont étranges. Ma dame ne m'ordonne-t-elle pas de courir sans délai
à la recherche du roi Artus, et de lui amener messire Gauvain pour
champion! Que j'aie le temps d'aller et venir, peu lui importe: que
je trouve messire Gauvain qui ne vient pas dans l'année trois fois en
cour, elle n'en fait pas le moindre doute. Par mon Dieu! au lieu de
courir inutilement, je vais lui conduire ce chevalier, tout vil et
méprisable qu'il soit.»
Gauvain souriait, Hector souffrait pour lui. On apporte les armes,
la demoiselle et les pucelles en revêtent nos deux chevaliers. «Vous
espérez apparemment séjourner, dit le nain à Gauvain, pour défaut de
cheval; mais je vous en donnerai un meilleur que le vôtre.» Le cheval
arrive, gros, fort et bien taillé. Tous montent; Gauvain, Hector, le
nain, la demoiselle et ses pucelles; trois écuyers portent les écus
et une liasse de lances.
Le château de Roestoc où ils se rendaient était éloigné de plusieurs
journées. En passant un cours d'eau, ils voient avancer vers eux deux
chevaliers armés et trois sergents portant haubergeon, hache et épée.
«Voilà les gens de Segurade, dit le nain; ils gardent les marches
de la terre de Madame. Défendez-nous, Hector: car, pour ce mauvais
chevalier, il vaudrait bien autant qu'une chambrière.» Hector obtient
l'agrément de son amie, prend de ses mains l'écu, saisit un glaive et
attend au passage d'une haie les chevaliers de Segurade. Le combat
ne fut pas long: le premier fut lancé rudement à terre; les autres,
voyant Hector mettre la main à l'épée, prirent ensemble la fuite.
«Hector, dit alors le nain, vous êtes un prud'homme. Et que
serions-nous devenus si nous n'avions eu que ce vil chevalier pour
nous défendre!» Plus loin, devant une chaussée levée entre un marais
et un plessis ou parc fermé de murs, le nain, qui chevauchait
en avant, distingue trois chevaliers et trois sergents. «Voilà,
dit-il, encore des hommes de Segurade: Hector, je vous en prie,
défendez-nous.» Hector reprend son écu, son glaive, va au-devant des
chevaliers et renverse le premier; les deux autres saisissent les
rênes de son cheval, et les sergents le frappent à coups redoublés.
D'un revers d'épée, Hector fait tomber la main qui retenait le frein,
et fend la tête du troisième. Les sergents épouvantés reculent, et,
quand il les a poursuivis assez loin, il s'arrête attendant ses
compagnons, détache son écu, lève son heaume pour s'éventer, et
reçoit de nouveau les félicitations du nain.
Ils croisèrent encore, un peu plus avant, un chevalier accompagné de
trente sergents, armés, comme les vilains, d'haubergeons, de lances
et d'épées. Hector ne soutint pas leur premier choc; il tomba, mais,
bientôt relevé, il parvint à blesser le chevalier en se débarrassant
de toute cette piétaille, à la grande satisfaction de Gauvain qui
avait arrêté son cheval, et le lui présenta quand il voulut remonter.
«Maudite l'heure, dit le nain, où naquit ce mauvais chevalier! Est-ce
en tenant les chevaux, dans votre pays, qu'on acquiert honneur
et louange?--Sire, au nom du ciel, dit Hector à Gauvain, ne lui
répondez pas.»
Comme ils approchaient de Roestoc, et qu'ils dînaient auprès d'une
belle fontaine, le nain appelle la pucelle qui lui avait apporté les
lettres, et l'avertit d'aller prévenir la dame de Roestoc de leur
prochaine arrivée. «Vous la prierez aussi de venir au-devant de nous,
pour obtenir de ma nièce qu'elle laisse Hector combattre Segurade;
car Madame n'aurait qu'une piteuse assistance du champion que je lui
amène.»
La pucelle obéit, et la dame de Roestoc arriva sur un palefroi
amblant, accompagnée de son sénéchal et de nombreux chevaliers.
Grohadain le nain après l'avoir saluée dit: «Ma dame, j'ai honte
de n'avoir pas mieux trouvé que ce chevalier.--Il n'y a pas grand
mal, répond la dame, si votre belle nièce veut bien, pour l'amour
de moi, permettre à son ami le preux Hector de prendre en main ma
défense.--Pour cela, Madame, répond la nièce, ne l'espérez pas;
ce serait envoyer mon ami à la mort, et j'aimerais mieux renier
Dieu.--Ainsi, reprit la dame, me voilà chétive et délaissée!--Oh!
Madame, dit le bon sénéchal, ne désespérez pas. Le champion qui
consent à vous défendre est de haute mine, et s'il n'était prud'homme
il ne vous offrirait pas de jouter contre Segurade. Pensez à le
remercier.»
La dame essuya ses larmes, et s'avançant vers messire Gauvain:
«Chevalier, soyez le bienvenu!--Et à vous, Madame, Dieu donne
bonne aventure[67]!--Grand merci! Avez-vous l'espoir de vaincre
Segurade?--Cela, je ne puis le dire.--Vous ne pouvez? Que je suis
malheureuse!--Eh Dieu! Madame, fait le sénéchal, qu'avez-vous
encore?--Ce chevalier ne peut me promettre de vaincre Segurade.--Il
parle sagement: comment pourrait-il compter sur ce qui est en la main
de Dieu?»
[Note 67: Nous dirions aujourd'hui: «Bonne chance!»]
Devisant ainsi, ils arrivent à Roestoc. On désarme messire Gauvain
et Hector; on les introduit dans une salle fraîchement jonchée. Plus
Hector regarde son compagnon, plus il est frappé de sa haute mine et
de sa noble tenue; mais il craindrait de faire acte de vilenie s'il
lui demandait son nom.
Les tables sont dressées et le manger servi. Comme ils étaient assis,
arrive un écuyer qui sans descendre de cheval approche assez près de
la salle pour être entendu: «Dame, dit-il, Monseigneur apprend que
vous avez trouvé champion. Il est prêt à le combattre, et lui accorde
trois jours pour dernier délai.» Le sénéchal répond: «Vous direz à
votre seigneur que notre chevalier, quoique fatigué du voyage, sera
prêt au terme indiqué.--Comment! fait l'écuyer, votre champion est
las pour si peu! Monseigneur Segurade ne le serait pas, après avoir
mis à merci deux, trois ou quatre de vos meilleurs champions.--Dites
ce qu'il vous plaira: tel demande aujourd'hui la bataille qui pourra
bien regretter de l'avoir désirée.»
L'écuyer s'éloigne, on se remet au manger. Quand les tables sont
levées, messire Gauvain voit dix lances réunies au bout de la salle.
Il prend le bois le plus fort, en essuie le fer, en rogne le bois
d'un grand pied. Il fait ensuite la revue de ses armes; l'écu, la
guiche et la courroie étaient en bon état. Plus le sénéchal le suit
des yeux, et plus sa confiance augmente dans le nouveau chevalier.
Messire Gauvain, le troisième jour, se rendit de grand matin au
moutier, avant le service de Notre-Seigneur. La dame de Roestoc
arriva avec le sénéchal un peu plus tard. Elle vit son chevalier
pieusement agenouillé devant le crucifix, et sa contenance lui parut
digne et belle. «Madame, lui dit le sénéchal, nous ne savons quel est
votre défenseur; mais je le tiens à prud'homme; vous feriez que sage
de lui offrir de vos drueries[68], souvent une telle avance fait
merveille sur les grands coeurs.» La dame charge une pucelle de lui
apporter son écrin. Elle en tire une courroie à rainures d'or[69],
un fermail ciselé en or d'Arabie incrusté d'émeraudes et de saphirs:
puis, attendant Gauvain à la porte du moutier: «Dieu, lui dit-elle,
vous donne le bonjour[70]!--Et à vous, dame, tous les jours de votre
vie! Quant à celui-ci, nous y avons égal intérêt.--Ah! sire, je ne
pourrai jamais faire autant pour vous que vous allez faire pour moi.
Veuillez au moins prendre de mes drueries et les porter pour l'amour
de celle qui veut être dès ce moment à toujours votre amie.» Gauvain
prend la courroie et l'attache; il passe le fermail à son cou:
«Dame, faites meilleure chair: vous n'épouserez pas Segurade.--Ah!»
dit en ricanant le nain qui les écoutait, «ce mauvais chevalier est
assurément fou ou pris de vin.»
[Note 68: Ce joli mot, dérivé de _dru_, ami, répond à gage de
fidèle affection ou d'amour; le mot actuel _joyau_, n'en serait pas
l'équivalent.]
[Note 69: «À membres d'or.»]