Alors ils s'éloignent un peu tous les trois, faisant semblant

de traiter une affaire sérieuse, et la reine, voyant que le bon

chevalier n'ose commencer, le prend par le menton et le baise

longuement; si bien que la dame de Malehaut s'en aperçut.

Et la reine, comme sage et vaillante dame qu'elle était, dit: «Beau

doux ami, je suis toute vôtre, et j'en ai grande joie. Mais que la

chose demeure entièrement secrète. Je suis, vous le savez, une des

dames dont on dit, hélas! plus de bien qu'on ne devrait; si par

vous je venais à perdre mon bon renom, nos amours en seraient bien

contrariées. Et vous, Galehaut, qui êtes le plus sage, souvenez-vous

que s'il nous arrive malheur, vous en aurez été la première cause,

comme vous le serez de tout le bonheur que nous nous promettons.

«--De mon côté, fit Galehaut, j'ai un don à vous demander: au lieu

de travailler à me séparer de lui, vous vous emploierez, dame, à

resserrer les liens de notre amitié.--Ah! Galehaut! si j'y manquais,

combien serait mal employé ce que vous avez fait pour nous!» Elle

prit alors Lancelot par la main: «Galehaut, je vous donne à toujours

ce chevalier, mes droits réservés sur lui. Vous y consentez, n'est-ce

pas?» Lancelot lève la main en signe d'engagement.--«Cher sire,

continua-t-elle, je vous ai donné Lancelot du Lac, le fils du roi

Ban de Benoïc.» Galehaut apprit ainsi le nom de son compagnon et il

en ressentit une grande joie; car il avait entendu parler déjà de

l'ancienne prud'homie du roi Ban de Benoïc, et des hauts faits de

Lancelot.

Ce fut la première entrevue de la reine et de Lancelot, ménagée par

le prince Galehaut. Ils se levèrent enfin: la nuit était arrivée,

la lune éclairait toute la prairie. Ils regagnèrent la tente du roi

Artus, tandis que le sénéchal faisait la conduite aux deux dames.

Galehaut avertit Lancelot de les joindre avant de retourner à son

camp, et pendant que lui-même accompagnerait la reine. Le roi en

les revoyant demanda d'où ils venaient:--«Sire, dit Galehaut, de ces

prés, où nous étions même assez peu accompagnés.» Ils s'assoient

et parlent de diverses choses, la reine et Galehaut ayant peine à

couvrir leur ravissement intérieur. Enfin la reine se lève et s'en

va reposer dans la bretèche; Galehaut la recommande à Dieu, en lui

disant qu'il s'en va partager le lit de son cher compain.

XXXVI.

La reine, rentrée dans la bretèche et penchée sur la fenêtre, se

mit à rêver à toutes les joies du coeur dont elle était inondée.

Mais déjà le secret de son bonheur ne lui appartenait plus; la dame

de Malehaut avait vu beaucoup, et deviné ce qu'elle n'avait pas

vu. Elle approcha doucement et se prit à dire: «Comme est bonne la

compagnie de quatre!» La reine entend et ne sonne mot, comme si la

parole n'était pas arrivée jusqu'à elle. «Oui, reprend l'autre, bonne

est la compagnie de quatre.» La reine alors se tournant: «Dites-moi

pourquoi vous parlez ainsi?--J'ai peut-être été indiscrète, ma dame,

contre mon désir; je sais qu'il ne faut pas être avec sa dame trop

familière, si l'on tient à conserver ses bonnes grâces.--Non, vous

ne pouvez rien dire qui m'empêche de vous aimer; je vous sais trop

sage et trop courtoise pour rien craindre de vous: dites-moi le

fond de votre pensée; je le veux, je vous en prie.--Puisque vous le

voulez, ma dame, j'ai dit que bonne était la compagnie de quatre,

parce que j'ai vu la nouvelle liaison que vous avez faite hier avec

le bon chevalier, dans le verger. Vous êtes la chose du monde qu'il

aime le plus, et vous n'avez pas à vous en défendre; vous ne pouviez

mieux employer votre amour.--Mon Dieu! le connaîtriez-vous? dit

vivement la reine.--Je le connais si bien qu'il ne tenait qu'à moi

de vous disputer sa possession; je l'ai gardé dans ma chartre privée

pendant plus d'un an. Les armes vermeilles, les armes noires avec

lesquelles il a vaincu les deux assemblées, c'est moi qui les lui

avais fournies. Et quand l'autre jour je vous ai priée de lui mander

de faire pour vous des armes, c'est que déjà je soupçonnais son coeur

d'être à vous, comme à la seule dame digne de lui. Quelque temps,

j'eus l'espérance de m'en faire aimer; mais il me répondit de façon

à me désabuser, et dès lors je n'ai plus songé qu'à découvrir où

s'adressaient toutes ses pensées. C'est pour cela que je suis venue à

deux reprises à la cour.

«--Mais vous disiez que mieux valait la compagnie de quatre:

pourquoi? Le secret, s'il y en a, n'est-il pas mieux gardé par

trois?--Oui, sans doute.--La compagnie de trois vaut donc mieux que

celle de quatre.--Ma dame, ce n'est pas ici le cas. Le chevalier

vous aime, cela est certain: Galehaut le sait, ils pourront donc en

parler à leur aise, quand ils seront ensemble. Mais ils ne seront pas

toujours ici; ils ne tarderont même pas à s'éloigner: vous resterez,

et vous n'aurez personne à laquelle vous puissiez découvrir vos

pensées; vous en porterez seule tout le faix. S'il vous plaisait de

me mettre en quatrième dans votre compagnie, nous nous consolerions

de l'absence en parlant d'eux entre nous, comme entre eux ils ne

manqueront pas de parler de nous.

«--Maintenant, dit, la reine, savez-vous quel est le chevalier dont

vous parlez?--Mon Dieu! non; mais aux regards qu'il me jeta, quand

il était avec vous, à la crainte qu'il témoigna d'être aperçu, vous

pouvez juger s'il m'avait reconnue.--Oh! je vois que vous êtes trop

subtile pour qu'on puisse espérer de vous cacher quelque chose.

Vous souhaitez avoir toute ma confiance, vous l'aurez. Oui, j'aime

le bon chevalier, je ne veux pas m'en défendre auprès de vous; mais

si j'ai mon faix, je veux que vous portiez aussi le vôtre.--Que

voulez-vous dire, ma dame? assurément, il n'est rien que je ne fasse

pour mériter votre amitié.--Vous l'avez; quelle meilleure compagnie

pourrais-je espérer jamais? Mais sachez-le bien, une fois engagée,

je n'entends plus me séparer de vous; dès que j'aime, il n'est pas

d'amitié aussi ferme que la mienne.--Nous serons donc ensemble, ma

dame, toutes les fois et tant qu'il vous plaira.--Remettez-vous

à moi du soin de bien établir notre intimité; et, dès ce moment,

apprenez le nom du chevalier que vous avez retenu et qui m'a donné sa

foi; c'est le fils du roi Ban de Benoïc, c'est Lancelot du Lac, le

meilleur chevalier du monde.»

Tout en devisant ainsi, il fallut se mettre au lit. La reine voulut

partager le sien avec la dame de Malehaut qui fut longtemps à s'en

défendre, comme ne méritant pas un tel honneur. Ne demandez pas si

elles parlèrent encore de ce qui leur tenait au coeur, avant de

s'endormir. La reine demanda à son amie si elle avait déjà mis son

amour en quelque lieu. «Non: je n'aimai qu'une seule fois, et ce

fut seulement en pensée.» Elle entendait parler de Lancelot qu'elle

avait un instant éperdument aimé. La reine se confirma alors dans son

projet: mais elle n'en voulut rien dire avant de savoir dans quelle

disposition se trouverait Galehaut.

Elles se levèrent au point du jour et se rendirent à la tente du roi

pour faire bonne compagnie à monseigneur Gauvain: «Éveillez-vous,

sire, dit la reine en riant, c'est en vérité trop de paresse de

dormir encore.» Puis, prenant avec elle une nombreuse suite de

dames et demoiselles, elle vint à l'endroit où elle avait donné les

premiers gages d'amour. «C'est, dit-elle à la dame de Malehaut, le

lieu que je préférerai maintenant à tous les autres. Là m'a-t-il été

permis de bien connaître les deux plus vaillants chevaliers de la

terre! Avez-vous remarqué tout ce qu'il y a de beau, de grand, de

généreux dans Galehaut? J'entends bientôt lui conter comment nous

sommes devenues amies inséparables, et j'ai l'assurance qu'il en aura

grande joie.»

Quand elles revinrent à la tente du roi, elles y trouvèrent Galehaut,

et la reine ayant saisi l'occasion de le prendre à part: «Galehaut,

dit-elle, au nom de ce qui vous est le plus cher au monde, dites-moi

si vous aimez d'amour dame ou demoiselle?--Non, ma dame.--Voici

pourquoi je vous fais cette demande: j'ai placé mes amours à votre

volonté; j'entends placer les vôtres à la mienne, c'est-à-dire en

dame belle, courtoise et sage, d'assez haute condition, revêtue

d'assez grands honneurs.--Ma dame, vous pouvez vouloir; mon coeur et

mon corps sont à vous: veuillez dire quelle est cette dame dont vous

entendez me rendre l'ami.--D'ici vous pouvez la voir; c'est la dame

de Malehaut.»

Elle lui conte alors comment la dame avait surpris leur secret, et

comment elle avait, pendant un an, retenu Lancelot dans sa prison.

«Je la sais la meilleure et la plus loyale dame du monde; voilà

pourquoi je désire que vous vous engagiez d'amour l'un envers

l'autre. Le plus sage des chevaliers ne doit-il pas avoir la plus

sage des amies? Quand vous serez en terres lointaines, vous et mon

chevalier, vous pourrez parler en commun de ce que votre coeur aime,

de ce qui sera dans le fond de votre pensée. Et cependant, nous qui

serons restées, aurons plus de courage à supporter nos maux; nos

joies seront communes, nos peines et nos espérances.

«--Je vous l'ai dit, ma dame, reprend Galehaut, vous avez le

corps, vous avez le coeur.» Alors la reine appela la dame de

Malehaut; «Êtes-vous, lui dit-elle, disposée à faire ce qui me

plaira?--Assurément, ma dame.--Je vous donne donc, coeur et corps,

à ce chevalier. Y consentez-vous?--Ma dame, vous pouvez faire de

moi comme de vous-même.--Donnez-moi tous deux la main. Galehaut, je

vous donne à cette dame, en sincère et loyal amour. Et vous, dame de

Malehaut, je vous donne à ce chevalier, comme à celui qui désormais

aura vos plus douces pensées.» Tous deux déclarèrent s'y accorder: la

reine les fit entrebaiser, et ils convinrent d'aviser aux moyens de

se voir le plus secrètement et le plus souvent possible.

Cela fait, ils retournent à la tente du roi qui les attendait pour

se rendre à la messe. Après le service et le manger du matin, ils

vont tenir bonne compagnie à monseigneur Gauvain: ils vont visiter

les chevaliers blessés dans les dernières assemblées, Galehaut tenant

d'une main la dame de Malehaut, de l'autre la reine. Enfin, ils

conviennent de se réunir la nuit prochaine, ainsi qu'ils avaient fait

la veille, et à la même place. «Je resterai, dit la reine, avec le

roi, pendant que vous avertirez votre ami de se mêler à la foule des

chevaliers; comme on l'a vu rarement, personne ne s'occupera de lui;

et quand l'assemblée se dispersera petit à petit, nous pourrons, sans

éveiller les soupçons, gagner l'endroit que vous savez.»

Galehaut ne manqua pas de mettre son ami au courant de ces

conventions. Quand la nuit fut proche, il avertit son sénéchal de

passer dans la prairie avec Lancelot, dès que lui-même aurait rejoint

le roi et la reine. Il se rendit d'abord chez le roi; on se mit à

table, et, quand les nappes furent levées, la reine proposa aux dames

une promenade dans les prés. Tous partirent ensemble, le roi, la

reine, les chevaliers, les dames. Bientôt la reine ralentit son pas

pour attendre la dame de Malehaut, et plusieurs dames et demoiselles.

Le sénéchal et le Bon chevalier se perdirent dans la compagnie du

roi, puis, comme sans dessein, suivirent lentement le sentier qui les

menait à l'endroit où les deux dames les avaient déjà devancés. Que

vous dirai-je de plus? Ils y demeurèrent près d'une heure, sans qu'il

soit bien à propos de répéter leur conversation. Au lieu de parler,

il ne fut question entre eux que de baisers, embrassements et douces

étreintes, avant-coureurs de joies plus grandes. Il fallut trop tôt

penser à rejoindre: les dames retournèrent vers le roi, Lancelot et

Galehaut regagnèrent leur tente. Les jours suivants, mêmes rencontres

secrètes; jusqu'à ce que messire Gauvain, se trouvant en état de

chevaucher, remercia le roi, la reine et les dames de la bonne

compagnie qu'on lui avait faite, et remontra au roi combien il était

de son intérêt d'attacher à sa maison le prince Galehaut et son ami,

le Bon chevalier: «Vous leur devez beaucoup, sire oncle, et vous avez

tout à espérer de leur service.» Mais Galehaut, quand le roi lui en

parla, répondit qu'il avait grand besoin de retourner en Sorelois,

après une absence aussi longue; il promit seulement de revenir dès

qu'il aurait mis ordre à ses propres affaires.

Ne demandez pas si les dernières entrevues de Lancelot et de

Galehaut avec leurs dames furent mêlées de soupirs et de larmes. On

se promit bien de saisir toutes les occasions de retour. Puis la

reine, mettant le roi à raison, le faisait insister près de la dame

de Malehaut, pour la retenir à la cour. «C'est, disait-elle, une

dame sage, prudente et bien aimée de tous: je pense qu'elle ne vous

refusera pas, par affection pour moi.» Le roi approuva la pensée de

la reine, et la dame de Malehaut, après un semblant de résistance,

consentit à ce que le roi voulait bien lui demander.

XXXVII.

Galehaut, ayant pris congé du roi Artus, emmena Lancelot dans son

pays de Sorelois, situé entre le royaume de Galles et les Îles

étranges. Il tenait cette terre non d'héritage, mais pour l'avoir

conquise sur Glohier, neveu du roi de Northumberland. Le roi Glohier

avait, en mourant laissé une belle fille: Galehaut la faisait élever

avec grand soin et pensait à lui rendre son patrimoine, en la mariant

à Galehaudin, un sien neveu, dès qu'il serait en âge d'être armé

chevalier[54].

[Note 54: Au moyen âge, les droits de l'hérédité n'étaient guère

foulés aux pieds que dans certains cas exceptionnels dont l'Église

était juge. Voilà pourquoi on voit Galehaut réserver le Sorelois à

l'héritière du prince sur lequel il l'avait conquis. Les Grandes

Chroniques de France nous apprennent que la raison qui avait porté

Philippe-Auguste à épouser la fille du comte de Hainaut, fut qu'elle

descendait en ligne féminine de Charles, duc de Lorraine, frère du

dernier roi Carlovingien. (Chroniques de S.-Denis, éd. Techener, t.

IV, p. 215.)]

Le Sorelois était la plus plaisante de toutes les terres contiguës

à la mer de Bretagne; il abondait en rivières, en bois, en terres

fertiles. Il confinait aux domaines du roi Artus, et Galehaut se

plaisait à y séjourner, parce qu'il y prenait le déduit des chiens

et des oiseaux. La mer le bornait d'un coté, de l'autre, une rivière

nommée Asurne[55], large, rapide et profonde, qui aboutissait à

la mer. On y trouvait des châteaux, des cités, des forêts, des

montagnes. Pour y pénétrer, il fallait passer par deux chaussées

qui n'avaient que trois coudées de large et plus de sept mille et

cinquante coudées de long[56]. À l'entrée et à la sortie se dressait

une forte tour défendue par un chevalier de prouesse éprouvée, et

par dix sergents armés de haches, de lances et d'épées. Quiconque

demandait à passer était tenu de combattre le chevalier et les dix

sergents. S'il forçait le passage, on inscrivait son nom à l'entrée

de la tour, et dès-lors il devait faire le service de celui qu'il

avait vaincu, jusqu'à ce qu'il plût à Galehaut d'envoyer un de ses

chevaliers pour le remplacer. S'il était vaincu, le chevalier le

retenait prisonnier. Ces chaussées avaient été établies au temps

de Glohos, le père de Glohier, par crainte des ennemis du dehors.

Auparavant, on arrivait en Sorelois en bateaux et navires; mais à

partir du temps où Merlin prophétisait jusqu'au terme des temps

aventureux, c'est-à-dire durant mille et six cent quatre-vingt-dix

semaines[57], on ne pouvait entrer en Sorelois que par les chaussées,

défendues comme on vient de voir[58].

[Note 55: Var. _Arcise_.--_Aise_.--_Surpe_.]

[Note 56: La coudée répondait à peu près à notre demi-mètre.]

[Note 57: Environ trente-deux ans et six mois. Cette évaluation m'est

fournie par les mss. 751 et 1430.]

[Note 58: Malgré l'étendue qu'on lui suppose, le Sorelois doit être

la langue de terre située dans le Chestershire, à l'extrémité nord du

pays de Galles, entre le Lancashire et Flint. Au-dessus de Chester,

deux petites rivières séparent presque entièrement cette langue du

continent breton.]

C'est dans le Sorelois que Galehaut retint longtemps son ami.

Mais tous les déduits auxquels ils pouvaient se livrer à leur

gré leur seraient devenus bientôt à charge, sans l'amitié qui

les unissait, et la douceur qu'ils trouvaient à s'entretenir de

leurs amours. Personne, dans le royaume de Logres, ne savait où

résidait Galehaut, sinon les deux rois qui avaient été garants, et

seuls aussi connaissaient le nom du chevalier que Galehaut y avait

conduit. Mais les jeux, les plaisirs, les déduits d'oiseaux, de

chiens ou de filets ne pouvant les distraire, ils seraient revenus

à la cour du roi Artus, sans la crainte d'éveiller les soupçons de

ceux qui entouraient la reine: les bonnes dispositions du roi ne les

rassuraient pas, et ils attendaient avec impatience l'annonce de

nouvelles assemblées pour avoir occasion de montrer leur prouesse et

justifier le choix des dames de leurs pensées.

Il y avait un mois qu'ils étaient en Sorelois, quand la Dame du lac

envoya vers Galehaut un jeune valet qu'elle le pria de nourrir,

jusqu'au moment de l'armer chevalier. C'était Lionel, le fils aîné du

roi Bohor de Gannes. Lancelot n'eut pas de peine à le reconnaître; il

avait longtemps vécu avec lui chez la Dame du lac. Quand Lionel vint

au monde, sa mère remarqua sur son sein une tache vermeille en forme

de lion: de là le nom qu'elle lui avait donné. Quand elle avait voulu

l'embrasser, il avait passé lui-même ses petits bras autour de son

cou, en serrant comme s'il eût voulu l'étrangler. C'était le présage

de sa prouesse, ainsi que le témoigne l'histoire de sa vie. La marque

lui demeura jusqu'au jour où il combattit le lion couronné de Libye,

dont il offrit la peau à messire Yvain de Galles. Mais ici le livre

laisse Galehaut, Lancelot et Lionel, pour revenir au roi Artus et à

messire Gauvain.

XXXVIII.

Après le départ de Galehaut, le roi Artus était revenu dans ses

domaines, constamment occupé à redresser les torts, à rendre à tous

bonne justice, à bien employer ses largesses. De Londres, de Kamalot,

de Carduel, il était passé à Carlion, la ville qui lui agréait le

plus. Il y tint cour enforcée pendant quinze jours.

Les fêtes touchaient à leur fin, et la reine, qui ne souhaitait

rien tant que le retour de son ami, pensait avoir trouvé l'occasion

d'une assemblée nouvelle, quand un incident inattendu vint rejeter à

d'autres temps l'accomplissement de ses voeux les plus chers. Le roi

Artus, assis un jour à table au milieu de ses chevaliers, était tombé

dans une rêverie qui lui avait fait tout oublier, et les mets et les

convives. La main appuyée sur l'ivoire de son couteau, il soupirait;

des larmes coulaient de ses yeux. Keu le sénéchal s'en aperçut le

premier, et le fit aussitôt remarquer à messire Gauvain, à messire

Yvain, à Lucan le bouteiller, à Sagremor le desréé, à Giflet le fils

de Do. Messire Gauvain appelant un valet: «Va, dit-il, à cette

demoiselle qui verse devant le roi; prends de ses mains la coupe et

dis-lui de venir me parler.»

Cette demoiselle était Laure de Carduel, fille d'un roi de Norvègue,

jadis bouteiller du royaume de Logres, et d'une soeur du roi Artus.

Elle était aimée de la reine, et le roi se plaisait à lui voir

remplir l'office de son père.

Quand elle fut devant messire Gauvain: «Belle cousine, lui dit-il,

allez dire au roi que nous le prions de nous apprendre pourquoi

il rêve si longtemps, et quel conseil nous pourrions lui donner.»

Laure revint au roi, bien empêchée de remplir ce message. Elle

s'agenouilla, et, n'osant parler, saisit la nappe et la tira vivement

devant elle. Le couteau échappa de la main d'Artus, qui, tout

surpris, regarda la demoiselle: «Sire, dit-elle, messire Gauvain me

charge de vous demander ce qui vous rend soucieux, et si vos hommes

liges ne pourraient vous aider de leur conseil.

«--Retournez, et dites à ceux qui vous envoient qu'ils auraient mieux

fait de ne pas vous donner ce message. Puisqu'ils veulent me faire

parler, ils sauront que je pensais à leur honte.»

Laure rendit la réponse; les chevaliers, d'abord interdits, se

levèrent de table et s'étant approchés du roi: «Sire, vous nous avez

dit que vous pensiez à notre honte: nous vous prions, comme notre

seigneur lige, de nous apprendre comment nous avons mérité un tel

reproche.

«--Je vais vous le dire. Oui, c'est à vous grande honte d'avoir

oublié le voeu que vous aviez fait de ne revenir céans qu'après

avoir eu nouvelles du preux chevalier aux armes vermeilles qui, plus

tard, fit ma paix avec Galehaut. Vous êtes revenus sans lui, et vous

n'en savez rien encore. N'est-ce pas là le fait de parjures et de

foi-mentis?

«--Sire roi, répond messire Gauvain avec un calme apparent, vous

avez droit; mais vous seriez à votre tour à blâmer, si vous pouviez

supporter dans votre maison des chevaliers parjures et foi-mentis.

Vous donc, chevaliers, écoutez-moi.» Et s'avançant près d'une

fenêtre d'où l'on découvrait un moutier: «Que Dieu ni les saints

ne me protégent, si je rentre dans la maison de monseigneur le roi

avant d'avoir trouvé le Chevalier vermeil. Que ceux qui avaient, une

première fois, entrepris la même quête, me suivent, si tel est encore

leur plaisir!» Cela dit, il sort: ceux qui l'entendent et l'avaient

accompagné dans la quête précédente, s'engagent comme lui à ne pas

revenir avant d'avoir recueilli des nouvelles du chevalier. Ils

étaient quatorze dans la salle; les autres étaient dans leurs terres.

Le roi ne tarda pas à regretter ses paroles. En se levant de table,

il va chez la reine et la prie de faire en sorte de retenir Gauvain.

La reine court aussitôt à l'hôtel de messire Gauvain et le trouva

déjà couvert de ses armes, sauf la tête et les mains. «Beau neveu,

lui dit-elle, est-il vrai que vous recommenciez votre quête?--Rien

n'est plus vrai, dame.--Je viens, par la foi que vous me devez, vous

demander un don.--Dame, sachez auparavant que, pour tous les royaumes

du monde, je ne consentirais à demeurer.--Comment! beau sire, se

peut-il que pour vous enquérir d'un chevalier inconnu, vous laissiez

votre oncle le roi Artus, accablé de douleur et du regret d'avoir

trop légèrement parlé? Attendez au moins que vous ayiez réuni les

quarante chevaliers, vos premiers compagnons.--Pour ceux-là, dit

messire Gauvain, c'est leur affaire, non la mienne; qui voudra rester

sous l'injure des paroles du roi, demeure! pour moi, je n'entends

revenir qu'après avoir vu de mes yeux le chevalier auquel nous devons

la paix.»

La reine voit bien que rien ne lui ferait changer de résolution:

«Dites au roi, fit encore messire Gauvain, que je ne renoncerai à la

quête entreprise que dans le cas où il aurait à craindre d'être honni

ou déshérité[59].»

[Note 59: Cet épisode du ressentiment de Gauvain contre le roi semble

être une sorte de contrefaçon de la querelle racontée dans les

rédactions inédites du livre d'Artus, à l'occasion du sobriquet de

_Mort à jeun_, donné à Sagremor par Keu. On trouvera dans l'Appendice

une notice de ces rédactions que les premiers assembleurs des livres

de la Table ronde ont laissées de côté.]

Il demande son heaume, et se dispose à monter à cheval. «Ah! beau

neveu! lui dit encore la reine, vous ne savez quel chemin pourra vous

mieux conduire au but de votre quête. Écoutez-moi, mais auparavant

promettez de ne parler à personne de ce que je vais dire. Vous ferez

sagement de joindre Galehaut; il doit vivre dans la compagnie du

Chevalier vermeil, et celui-ci n'est autre que Lancelot du lac, le

vainqueur de la Douloureuse garde.»

Elle s'éloigna, craignant d'en avoir trop dit, et laissant messire

Gauvain satisfait de ce qu'il venait d'apprendre. On lui amena son

cheval, il monta, pendit l'écu à son cou, prit une lance de la

main de ses écuyers et s'éloigna, suivi de dix-neuf des quarante

chevaliers qui s'étaient une première fois engagés à la même quête.

Leurs noms étaient: Yvain de Galles, Brandelis, Keu le sénéchal,

Sagremor le desréé, Lucan le bouteiller, Gosouin d'Estrangor, Giflet

le fils Do de Carduel, Gladoalin de Kaermur, Galegantin le Gallois,

Caradoc-Briebras, Caradigais, Yvain de Lionel, le duc Taulas, Conan

de Kaert, Greu le roux chevalier, Adam le bel, Galeschaus, le valet

de Nort et le roi Ydier.

Les Romans de la Table Ronde (3 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 14 / 20 段