La nuit venue, il arriva dans la tente du roi: son lit y fut dressé

non loin de ceux du roi et de monseigneur Gauvain. La reine demeura

dans la bretèche, avec la dame de Malehaut qui continuait à avoir

l'éveil sur tout.

Pour l'ami de Galehaut, il n'y a pas d'honneur que ne lui rendent

les deux rois auxquels avait été remis le soin de l'entretenir. Ils

lui laissent le grand lit et se tiennent dans la chambre voisine,

pour être prêts à le servir. Durant toute la nuit, ils l'entendent

gémir, et, quand de grand matin Galehaut revient, il s'inquiète en

lui voyant les yeux rouges et mouillés de larmes. «Beau compain, lui

dit-il, vous avez un chagrin secret; pourquoi ne m'en voulez-vous pas

dire la cause? Auriez-vous reçu quelque offense; auriez-vous à vous

plaindre de quelqu'un? Un mot de vous, et tout ce qui m'appartient

serait employé à vous venger.--Ah! sire, répond-il, croyez-moi, si

j'avais un grand chagrin, ce serait de ne pouvoir reconnaître votre

douce et simple courtoisie. Je n'ai pas de peines à confesser ni

d'offenses à venger, mais je suis assez sujet, tout en dormant, à me

plaindre et pleurer sans le vouloir; on ne doit pas s'en inquiéter.»

Ils allèrent entendre la messe: au moment où le prêtre faisait trois

parties du corps de Notre-Seigneur, Galehaut, prenant son ami par la

main, lui montre les morceaux que le prêtre tenait: «Croyez-vous,

lui dit-il, que ce soit ici le corps de Notre-Seigneur?--Assurément,

je le crois.--Soyez donc sans crainte: car, par ces trois parties de

chair que vous voyez en semblance de pain, je ne ferai jamais en ma

vie chose qui puisse vous causer d'ennui.--Grand merci, sire! vous

me l'avez déjà trop bien prouvé, pour le peu que je vaux et que je

puisse vous rendre.»

Au sortir de la messe, Galehaut retourna à la cour du roi Artus.

Après dîner, comme ils conversaient autour du lit de monseigneur

Gauvain, celui-ci dit à Galehaut: «Sire, s'il ne vous déplaisait,

je vous ferais une demande. La paix que vous êtes venu conclure

avec monseigneur le roi, par qui fut-elle conseillée? Veuillez me

le dire, au nom de ce que vous aimez le mieux.--Sire, vous m'avez

conjuré de façon à ne pas recevoir de refus. Elle fut faite par un

chevalier.--Et ce chevalier, quel est-il?--J'atteste Dieu que je

ne le sais.--N'est-ce pas, dit la reine, le Chevalier aux armes

noires?--Allons, reprend Gauvain, vous pourrez bien au moins nous

le dire, si vous tenez à vous acquitter.--Je me suis acquitté, en

vous disant que c'était un chevalier, et je ne vous en aurais même

pas tant dit, si vous ne m'aviez conjuré par la chose que j'aimais

le mieux. La chose que j'aime le mieux fit la paix.--Cette chose,

reprit la reine, est donc le Chevalier noir, et vous ne pouvez vous

défendre de nous le présenter.--Il faut d'abord que je sache où le

trouver.--Taisez-vous; il est dans votre tente: c'est lui qui portait

hier vos armes.»

GALEHAUT.

Cela est vrai. Mais je ne connais pas même son nom.

ARTUS.

Comment! vous ne connaissez pas le Chevalier aux armes noires? Je le

croyais de votre terre.

GALEHAUT.

Sire, il n'en est rien.

ARTUS.

Je doute qu'il soit de la mienne: il n'y a pas un prud'homme parmi

mes chevaliers dont je ne connaisse le nom et la race.

GAUVAIN.

N'en parlons plus, sire; nos questions pourraient fatiguer

monseigneur Galehaut.

GALEHAUT.

Ne le croyez pas; mais je demanderai à mon tour au roi s'il a jamais

vu un chevalier plus vaillant, plus digne de louange que celui qui

porta les armes noires.

ARTUS.

Non; il n'est pas d'homme que j'aie plus grand désir de voir et

garder à ma cour.

GALEHAUT.

Vraiment? Eh bien, dites-moi, vous sire, madame la reine et

monseigneur Gauvain: que voudriez-vous donner pour gagner sa

compagnie?

ARTUS.

Je prends Dieu à témoin que je partagerais avec lui tout ce que je

possède, sauf le corps de madame, dont je tiens à garder seul la

possession.

GALEHAUT.

Le partage que vous offrez est assez beau. Et vous, messire Gauvain,

si Dieu vous rendait la santé, quel sacrifice feriez-vous pour avoir

la compagnie d'un tel prud'homme?

GAUVAIN.

Si je revenais en santé, je voudrais être la plus belle dame du

monde, à la condition d'être aimée de lui toute ma vie.

GALEHAUT.

Voilà encore assurément un beau voeu. Vous, maintenant, ma dame,

que donneriez-vous pour avoir constamment à votre service un tel

chevalier?

LA REINE.

En vérité, messire Gauvain a fait toutes les offres que dame

pourrait faire; il ne m'a laissé rien à dire.

XXXV.

La réponse de la reine les fit tous longuement rire, et l'entretien

enjoué se continua quelque temps, jusqu'à ce qu'enfin la reine

s'étant levée annonça qu'elle allait regagner la bretèche, et pria

Galehaut de la reconduire. Avant de monter sur son palefroi, elle

le prit un peu à l'écart: «Galehaut, lui dit-elle, je vous aime

beaucoup, et peut-être trouverai-je moyen de vous le prouver mieux

que vous ne sauriez penser. Vous avez assurément dans votre tente

le Noir chevalier, et il se pourrait bien que je le connusse déjà.

Si vous comptez mon amitié pour quelque chose, faites tant, je

vous prie, que je le voie.--Madame, je n'ai plus de pouvoir sur

lui, depuis que la paix est faite.--Oh! vous savez assurément où

il est.--Peut-être: mais il ne dépendrait ni de vous ni de moi de

l'amener ici, quand même il serait en ce moment dans ma tente.--Où

donc est-il? Ne pouvez-vous au moins le dire?--Je pense qu'il est en

mon pays: mais, puisque vous le demandez, croyez-le bien, madame, je

ferai ce que je pourrai pour vous contenter;--Oh! si vous le voulez,

Galehaut, je le verrai, et aurai de nouvelles raisons de vous aimer.

Oui, je désire le voir: est-il rien de plus désirable en effet que la

vue et la conversation d'un prud'homme tel que lui? Faites donc en

sorte, cher sire, de nous le ramener, et, s'il est en votre pays, ne

tardez pas d'un jour à l'envoyer quérir.»

La reine monta, et Galehaut s'en revint au roi qui lui proposa de

faire des deux camps un seul. On convint de ranger les tentes sur

les bords de la rivière, de façon à ne laisser entre les hommes de

Galehaut et les Bretons que l'intervalle du gué. Puis, Galehaut

revint raconter à son ami ce qu'il avait fait, les voeux exprimés par

le roi et par Gauvain, la réponse enjouée de la reine, enfin le désir

qu'elle avait témoigné de le voir. «J'ai soutenu que je vous croyais

retourné dans mon pays; la reine m'a fait promettre de vous inviter à

revenir le plus tôt possible. Que ferez-vous maintenant? Auriez-vous

honte de voir la reine?»

Le Noir chevalier ému de ce qu'il entendait fut quelque temps sans

répondre. Enfin: «Cher sire, dit-il, vous avez tout pouvoir sur moi;

voyez ce qu'il me convient de faire.--Moi, je pense que vous devez

répondre au voeu de la reine.--Que ce soit alors le plus secrètement

du monde.--Oh! remettez-vous sur moi du reste.» Galehaut mande

aussitôt au Roi des cent chevaliers de faire replier les tentes,

de lever les lices de fer et de tout disposer en face des tentes

bretonnes, de façon qu'il n'y ait que la rivière entre deux.

Il reprend ensuite le chemin de la tente du roi. La reine, des

fenêtres de la bretèche, le vit approcher et, descendant aussitôt

au-devant de lui, elle s'informe des nouvelles: «Dame, j'en ai tant

fait que je dois bien craindre de perdre, pour vous, ce que j'aime

le plus au monde.--Oh! ce que vous perdrez à cause de moi, je vous

le rendrai au cent double: quand viendra-t-il?--Le plus tôt qu'il

pourra; je l'ai envoyé quérir.--Nous verrons: si vous le voulez bien,

il sera demain ici.» Elle remonta dans la bretèche et Galehaut revint

à son ami.

Plusieurs jours passèrent sans que l'impatience de la reine fût

satisfaite. «Le Noir chevalier, lui disait Galehaut, est prévenu; il

est sans doute en chemin, le voyage est long, il ne tardera guère.»

Et la reine, qui devinait la vérité, lui reprochait de vouloir lui

faire perdre toute patience.

Enfin, un matin, il dit à son ami: «Il n'y a plus à s'en défendre,

il faut que vous voyiez la reine.--Faites alors que personne ne

s'en aperçoive: maints chevaliers autour du roi m'ont déjà vu et

ne manqueraient pas de me reconnaître.» Galehaut appelant alors

son sénéchal: «Je vous avertirai bientôt, lui dit-il, de venir me

joindre dans le camp du roi; vous prendrez avec vous mon compagnon,

sans vous laisser approcher l'un ou l'autre.--Je ferai votre

plaisir.» Puis il se rend chez le roi, et dès que la reine le voit:

«Quelles nouvelles?--Dame, assez bonnes. La fleur des chevaliers est

arrivée.--Je pourrai donc le voir sans que nul autre que vous le

sache?--Ainsi l'entendons-nous: il a toutes les peurs du monde d'être

reconnu.--Il était donc déjà venu en cour? Cela redouble mon désir

de le voir.--Madame, il viendra cette nuit même, à la chute du jour.

Voyez vous là-bas, dans les prés, cet endroit ombragé d'arbrisseaux?

Nous pourrons nous y arrêter en petite compagnie.--Galehaut, vous

parlez bien: plût à Dieu que la nuit fût déjà proche!» Ils se mettent

à rire, la reine lui prend les mains, et la dame de Malehaut, qui les

suit de l'oeil, remarque que l'intimité s'est faite entre eux bien

vite.

Dans son impatience de voir arriver la fin du jour, la reine va et

vient, parle et folâtre, pour tromper le temps. Après souper, aux

premières approches de la nuit, elle prend Galehaut par les mains

en faisant signe à la dame de Malehaut et à Laure de Carduel de

l'accompagner. Ils se dirigent vers l'endroit désigné, et, tout

en marchant, Galehaut appelle un écuyer et lui dit d'aller avertir

son sénéchal de venir les retrouver dans l'endroit où ils allaient

s'arrêter. «Eh quoi! dit vivement la reine, est-ce votre sénéchal

que vous me présenterez?--Non, madame, mais ils viendront ensemble.»

Parlant ainsi, ils arrivèrent aux arbres et s'assirent; Galehaut et

la reine d'un côté, à peu de distante des deux dames, légèrement

surprises de voir s'établir entre eux une telle privauté. Cependant

l'écuyer joignait le sénéchal; celui-ci prenait avec lui notre

chevalier, et ils arrivaient à l'endroit que le valet avait indiqué.

L'un et l'autre étaient grands et beaux; on connaissait peu d'hommes

à leur comparer.

La dame de Malehaut toujours inquiète reconnut son cher et ancien

prisonnier. Pour n'être pas elle-même découverte, elle baissa la tête

et se rapprocha de Laure de Carduel. Le sénéchal les salue en passant

près d'elles, et Galehaut qui les voit approcher dit à la reine:

«Dame, voici le meilleur chevalier du monde.--Lequel?--Lequel vous

semble-t-il?--Tous deux sont beaux; mais ils ne représentent pas la

moitié de ce que je me figurais du Noir chevalier.--C'est pourtant

l'un des deux.»

Arrivés enfin devant la reine, le Noir chevalier est saisi d'un tel

tremblement qu'il peut à peine la saluer. Ils mettent le genou en

terre: le Noir chevalier reste les yeux baissés, comme saisi de

honte. La reine devine alors que c'est lui. Et Galehaut s'adressant

au sénéchal: «Allez donc, sire, faire compagnie à ces dames: nous

sommes ici trois, et elles n'ont pas un seul chevalier avec elles.»

Le sénéchal s'éloigne; la reine prend le chevalier par la main,

le relève, le fait asseoir à ses côtés et, d'un air riant: «Sire,

nous vous avons bien longtemps désiré; enfin, grâce à Dieu et à

Galehaut, il nous est permis de vous voir. Je ne sais pourtant pas

encore si vous êtes celui que je demandais. Galehaut me l'a bien dit;

mais j'attends, pour en être sûre, que vous me l'assuriez de votre

bouche.» L'autre répond, en bégayant et sans lever les yeux, qu'il ne

sait que dire. La reine ne conçoit rien à son trouble, et Galehaut,

qui déjà en soupçonne la cause, pense que son ami sera plus à l'aise

sans témoins. D'une voix assez haute pour être entendu de l'autre

cercle: «Assurément, dit-il, je suis bien discourtois de laisser ces

deux dames en compagnie d'un seul chevalier.» Il se lève et va de

leur côté; les dames se lèvent à son arrivée, il les fait rasseoir et

la conversation s'établit entre eux, pendant que la reine entre ainsi

en propos avec le chevalier:

«Pourquoi, beau doux sire, vous cacher de moi? Je n'en puis deviner

la raison. Au moins êtes-vous relui qui vainquit la première

assemblée?--Non, dame.

«--Comment! ne portiez-vous pas les armes noires? N'avez-vous pas

reçu les trois chevaux de messire Gauvain?--Oui, dame, je portais les

armes noires et je reçus les chevaux.

«--Vous aviez les armes de Galehaut dans la dernière assemblée?--Il

est vrai, dame.--Vous avez donc été vainqueur le premier, vainqueur

le second jour?--Non, dame, je ne le fus pas.» Alors la reine devine

qu'il ne voulait pas dire qu'il eût été vainqueur, et elle l'en prise

davantage.

«Maintenant, reprend-elle, me direz-vous qui vous fit

chevalier?--Vous, madame.--Moi! et quand donc?--Dame, il peut vous

souvenir du jour qu'un chevalier vint à Kamalot devant mon seigneur

le roi: il était navré parmi les flancs, une épée lui séparait le

corps en deux. Ce même jour un valet vint à lui et fut chevalier le

dimanche.

«--De cela me souvient-il bien. Seriez-vous celui qu'une dame

présenta au roi, vêtu de la robe blanche?--Dame, oui.

«Pourquoi dites-vous donc que je vous fis chevalier?--Au royaume

de Logres, la coutume est telle: on ne peut faire sans épée un

chevalier; qui donne l'épée fait le chevalier. Je tiens de vous la

mienne et non pas du roi.

«--En vérité j'en ai beaucoup de joie. Mais où allâtes-vous en nous

quittant?--J'allai porter secours à la dame de Nohan, et j'eus à

défendre mon droit contre messire Keu, qui était venu dans la même

intention.

«--Et alors ne m'avez-vous rien mandé?--Dame, je vous ai adressé deux

demoiselles.--Oui, je m'en souviens. Et quand vous revîntes de Nohan,

n'avez-vous pas rencontré quelqu'un se réclamant de moi?--Dame,

oui. Un chevalier gardien d'un gué me dit de descendre de cheval.

Je lui demandai à qui il était; il me dit: À la reine.--Descendez,

descendez, ajouta-t-il. Je lui demandai en quel nom il parlait;

il répondit: En mon seul nom. Alors je remis le pied à l'étrier

et joutai contre lui. Ce fut de ma part grand outrage, ma dame,

et je vous en crie merci; prenez-en l'amende, telle que vous la

marquerez.--Certes, bel ami, vous n'avez en rien méfait; c'est à

lui que j'en sais mauvais gré, car je ne lui avais pas donné telle

charge. Enfin, de là, où allâtes-vous?--À la Douloureuse garde.--Qui

parvint à la conquérir?--Dame, j'y entrai.--Vous y ai-je vu?--Dame,

oui, plus d'une fois.--En quel endroit?--Dame, devant la porte: je

vous demandai s'il vous plaisait d'entrer; vous dites que oui.--Oh!

vous paraissiez bien troublé; car je vous l'ai demandé deux fois

inutilement. Et quelles armes portiez-vous alors?--La première fois

j'avais un écu blanc à la bande vermeille de belic; la seconde

j'avais deux bandes.--Je me souviens de les avoir distinguées. Vous

ai-je encore vu une autre fois?--Dame, oui; la nuit où vous croyiez

avoir perdu monseigneur Gauvain et ses compagnons. Les gens du

château criaient au roi: Prenez-le! prenez-le! Je sortis cependant,

portant au cou l'écu à trois bandes vermeilles de belic. Et quand

je fus près du roi, les mêmes gens criaient: Roi, prends-le! roi,

prends-le! Le roi me laissa pourtant aller.--À notre grand regret;

car, en vous arrêtant, il eût mis fin aux enchantements du château.

Mais, dites-moi: est-ce vous qui avez jeté de prison monseigneur

Gauvain et ses compagnons?--Dame, j'y aidai comme je pus.»

La reine, à cette dernière réponse, devina qu'il était bien Lancelot

du Lac. Elle reprend: «Du jour où vous fûtes chevalier, jusqu'au

temps de notre séjour à la Douloureuse garde, vous avais-je

vu?--Dame, oui: sans vous, je ne serais plus en vie; car vous

avez averti monseigneur Yvain de me tirer de l'eau quand j'allais

me noyer.--Comment! c'est vous que le couard Dagonnet ramena

prisonnier?--Dame, je fus pris, mais j'ignore par qui.--Et où

alliez-vous?--Je suivais un chevalier.--Et quand vous vous êtes la

dernière fois éloigné de nous, où allâtes-vous?--Dame, je trouvai

deux vilains géants qui tuèrent mon cheval; monseigneur Yvain voulut

bien alors me donner le sien.

«--Maintenant, beau sire, je sais qui vous êtes. Vous avez nom

Lancelot du Lac.» Et ne le voyant pas répondre: «On sait au moins

votre nom à la cour, grâce à messire Gauvain. Mais comment vous

étiez-vous laissé prendre par le dernier des hommes?--Ma dame, je

n'avais alors ni mon corps ni mon coeur.--Me direz-vous, maintenant,

pour qui, aux deux assemblées, vous avez fait tant d'armes?» Il

pousse alors un profond soupir, et la reine qui le tient de court:

«Avouez-le-moi; je ne le dirai à personne. Assurément, vous les

faisiez pour quelque dame ou demoiselle. Voyons, nommez-la moi, par

la foi que vous me devez.--Ah! dame, je le vois, il faut vous le

dire. Cette dame ...--Eh bien?--C'est vous.--Moi!--Oui.--Ce n'est pas

pour moi que vous avez rompu les deux glaives que ma demoiselle vous

avait portés; je n'étais pour rien dans le message.--Ma dame, je fis

pour vos dames ce que je dus; pour vous, ce que je pus.--Comment!

tout ce que vous avez fait, vous l'avez fait pour moi! M'aimez-vous

donc tant?--Dame, je n'aime ni moi ni autre autant que vous.--Et

depuis quand m'aimez-vous ainsi?--Dès le jour que je fus appelé

chevalier.--Et d'où vous vint ce grand amour?»

Au moment où la reine prononçait ces derniers mots, la dame de

Malehaut se prit à tousser en relevant sa tête jusque-là baissée.

Lancelot la reconnut, et il en fut assez ému pour ne pouvoir

répondre. Les larmes lui vinrent aux yeux; plus il regardait la dame

de Malehaut, plus il avait de malaise au coeur[52].

[Note 52: Il y a dans le _Paradis_ de Dante, chant XVI, une allusion

ingénieuse à cette toux de la dame de Malehaut; c'est quand le poëte,

oubliant un instant la contemplation céleste pour s'arrêter aux

souvenirs de la terre, est averti de sa distraction par Béatrice:

Onde Beatrice, ch'era un poco sovra,

Ridendo parve quella che tossio

Al primo fallo scritto di Ginevra.]

La reine aperçoit et son trouble et les regards qu'il jette sur les

dames voisine. «Répondez, dit-elle, d'où vous est venu cet amour?»

Lui, faisant un suprême effort: «Dame, du jour que je vous ai vue.

Si votre bouche a dit vrai, vous me fîtes alors votre ami.--Mon ami!

et comment?--Quand j'eus pris congé de monseigneur le roi, je vins

devant vous armé, sauf la tête et les mains. Je vous recommandai à

Dieu et dis que, si vous y consentiez, je serais votre chevalier.

Puis je dis: Adieu, dame! et vous avez répondu: _Adieu, beau doux

ami_. Ce mot, depuis, ne m'est pas sorti du coeur. Ce mot me fera

prud'homme, si jamais je le dois être, et je ne me suis jamais trouvé

en aventure de mort sans m'en souvenir. Ce mot m'a conforté dans

tous mes ennuis; ce mot m'a guéri de toutes douleurs, m'a sauvé de

tous dangers. Ce mot m'a nourri dans mes faims, m'a enrichi dans mes

pauvretés.--Par ma foi! dit la reine, le mot fut dit de bonne heure,

et Dieu soit loué de me l'avoir fait dire. Mais je ne le prenais

pas tant au sérieux; souvent je l'ai dit à d'autres chevaliers par

simple courtoisie: vous l'avez entendu autrement: bien vous en est

venu, puisqu'à vous en croire, il a fait de vous un prud'homme.

Ce n'est pourtant pas la coutume parmi les chevaliers de prendre

telle parole à coeur, et d'imaginer qu'ils soient, à compter de

là, retenus par une dame. D'ailleurs, je vois bien à vos yeux, à

vos regards, que vous avez mis votre amour dans une de nos deux

voisines; car vous avez pleuré, quand vous avez pu croire qu'elles

vous entendaient. Dites-moi donc, par la foi que vous devez à la

chose que vous aimez le plus, à laquelle des trois vous êtes engagé

d'amour.--Ah! ma dame, je vous crie merci: jamais l'une ou l'autre

n'eurent le moindre pouvoir sur mes pensées.--Oh! l'on ne me trompe

pas ainsi. J'ai surpris vos yeux, et j'ai vu par d'autres indices

que, si votre corps est près de moi, votre coeur est près d'elle.»

Elle parlait ainsi pour le mettre à malaise, car elle ne doutait déjà

plus de son amour pour elle. Mais l'épreuve était trop forte, et il

en ressentit telle angoisse qu'il pensa se trouver mal: la crainte

d'être remarqué par les dames le retint; cependant la reine, qui le

vit pâlir, chanceler et incliner la tête en avant, posa vite la main

sur son capuchon, pour l'empêcher de tomber. En même temps, elle

appela Galehaut qui accourut, et quand il voit la mine piteuse de son

compain: «Pour Dieu! ma dame, dit-il, qu'a-t-il donc eu?--Je ne sais:

je lui ai seulement demandé laquelle de ces dames il aimait.--Merci,

dame! avec de telles paroles, vous pourriez bien me l'enlever, et

tout le monde y perdrait.--J'y perdrais autant que personne; mais

enfin, Galehaut, savez-vous pour qui il a fait tant d'armes?--Non,

dame.--Croiriez-vous qu'il assure les avoir faites pour moi?--S'il

vous l'a dit, vous devez le croire, car personne ne l'égale en

prouesse et personne ne le surpasse en sincérité.--Ah! Galehaut,

si vous connaissiez tout ce qu'il a fait depuis qu'il fut armé

chevalier, vous auriez encore plus raison de le dire prud'homme! Il

a vengé en maintes rencontres le chevalier navré: il a sauvé la dame

de Nohan; il a terrassé deux géants; il a pris la Douloureuse garde;

il a été le mieux faisant des deux assemblées. Tout cela, dit-il,

pour un seul mot, pour le nom de _beau doux ami_ que je lui donnai à

son départ de la cour!

«--Dame, dit Galehaut, j'ai fait pour vous ce que vous avez

demandé; c'est à vous maintenant de lui accorder la merci qu'il

demande.--Quelle merci voulez-vous que j'en aie?--Dame, vous savez

qu'il vous aime plus que tout au monde et qu'il a fait pour vous plus

que ne fit aucun chevalier. Sans lui, jamais il n'aurait été parlé

de paix avec monseigneur le roi.--Oui, répond la reine; je le sais,

et n'eût-il amené que cette paix, encore aurait-il plus fait que

je ne pouvais mériter, car il a sauvé l'honneur de monseigneur le

roi: il ne peut donc rien demander que j'aie honnêtement le droit de

refuser. Mais, Galehaut, il ne demande rien: au lieu de cela, il ne

cesse de pleurer, depuis qu'il a jeté les yeux sur ces autres dames:

peut-être a-t-il peur d'avoir été reconnu.--Je ne sais rien, dit

Galehaut, de ses secrets, mais il craint beaucoup d'être découvert.

Ne vous arrêtez pas à cela, ma dame; ayez seulement merci de qui vous

aime cent fois plus que lui-même.--J'en aurai la merci que vous

souhaiterez, car j'y suis tenue envers vous: mais enfin, il ne me

prie de rien.

«--Ma dame, vous devez savoir, dit Galehaut, qu'on ne peut se

défendre de trembler devant celle qu'on aime. Je vais demander pour

lui, et je ne vous prierais pas, qu'encore le devriez-vous accorder:

vous ne pouvez gagner un plus riche trésor.--Je le sais; et je ferai

pour lui ce que vous direz.--Grand merci! Je réclame pour lui votre

amour; vous le tiendrez désormais pour votre chevalier; vous serez

loyalement sa dame jusqu'à la fin de vos jours. Ainsi l'aurez-vous

rendu plus riche qu'en lui donnant le monde entier.--Eh bien, oui! je

m'accorde à ce qu'il soit tout mien, moi toute sienne; et que vous

vous portiez garant de notre fidélité à cet engagement[53].--Grand

merci, dame! maintenant je demande les premières arrhes.--Vous me

voyez prête à les donner.--Grand merci! j'entends que devant moi

vous le baisiez.--J'y consentirais volontiers; mais le temps, le

lieu ne le permettent pas. Ces dames s'étonnent que nous soyons

restés si longtemps à part; elles ne manqueraient pas de regarder.

Si pourtant il le voulait, je m'y accorderais encore.» Et Lancelot

est tellement ravi de ces paroles qu'il ne peut que répondre: «Dame,

grand merci!--Quant à son vouloir, reprend Galehaut, vous n'en

pouvez douter. Nous allons nous lever, nous irons un peu plus loin,

comme si nous étions en grand conseil; ces dames ne pourront rien

voir.--Pourquoi, dit la reine, me ferais-je prier? Je le veux en

vérité plus que lui.»

[Note 53: «Et que par vous seront amendé le mefait et le trespas

del convenant.» _Var._ «des convenances.» Ce passage laisse quelque

doute; on serait tenté de l'entendre: «et que sur vous retombe

le bon marché que nous ferons des convenances.» Mais une telle

interprétation serait de notre temps plutôt que du douzième siècle.

L'ancien traducteur italien l'a entendu comme moi: «_che per voi

sieno emendate tutte le cose mal fatte_.» C'est-à-dire: «et que vous

soyez juge de la façon dont ce commun engagement sera tenu.»]

Les Romans de la Table Ronde (3 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 13 / 20 段