une couverture noire[50]. Et cependant, le roi Artus rassemblait tous
ses barons et chevaliers. Messire Gauvain, qui s'était éloigné de la
cour en quête du Chevalier aux armes vermeilles, était revenu sans
l'avoir découvert, ainsi que les quarante meilleurs chevaliers de la
maison du roi. Ils avaient cependant tous juré de ne pas reparaître
sans lui; mais, quand vint la fin des trêves, tous pensèrent qu'il
valait mieux renoncer à leur engagement, et revenir au roi Artus,
dans le grand besoin qu'il allait avoir de leur aide.
[Note 50: «Cotes à armes et couvertures noires.» Fº 24. La couverture
était le _surcot_ de soie ou de laine qu'on jetait sur le haubert ou
la cotte d'armes.]
Galehaut, de son côté, réunissait le double des hommes qu'il avait
amenés la première fois; si bien que les barres de fer qui formaient
les lices de son premier camp n'arrivaient pas à la moitié de la
nouvelle enceinte. Il annonça qu'il ne combattrait pas le premier
jour, et ne paraîtrait dans le champ que pour juger de la façon dont
se maintiendrait la chevalerie d'Artus. La seconde journée devait
seule décider du triomphe de l'une des deux armées. Messire Gauvain
se conforma aux dispositions de Galehaut, et régla seul l'ordre de
l'attaque et de la défense.
Le lendemain, après la messe célébrée de grand matin dans les deux
camps, on s'arma, on sortit des lices petit à petit, on s'aventura
sur le gué, en attirant ou se laissant attirer sur l'une ou l'autre
rive: les gens de Galehaut occupaient la droite et ceux du roi
Artus la gauche. Il y eut de beaux faits d'armes, parmi lesquels on
distingua ceux d'Escoral le pauvre, chevalier de Galehaut, et plus
tard, de la maison d'Artus; il joûta contre Galeguinan, frère naturel
de monseigneur Yvain de Galles: les lances brisées, tous les deux
tombèrent en même temps sous le ventre de leurs chevaux. On accourut
pour les relever; les gens de Galehaut plus nombreux, emmenaient
prisonnier Galeguinan, quand vint Yvain l'avoutre à la rescousse,
qui délivra Escoral. Galehaut fit avancer une seconde échelle à
laquelle répondit monseigneur Gauvain. Les Bretons allaient emporter
l'avantage de la journée, quand Galehaut couvrit la plaine de
nouvelles batailles, qui obligèrent le vaillant et sage neveu d'Artus
à rentrer en bon ordre au camp. Les lices furent alors attaquées;
Gauvain, qui valait le meilleur rempart, vit tomber son cheval
mortellement frappé; messire Yvain, avec tous ceux qui n'avaient pas
encore donné, fit un suprême effort, et les assaillants rebroussèrent
chemin. Le Roi-premier conquis vuida les arçons; mais messire Gauvain
eut grande peine à remonter: il était couvert de plaies dont il ne
guérit jamais bien, et, à partir de ce jour, on parla moins de ses
prouesses et plus de celles de Lancelot du lac[51].
[Note 51: Gauvain étant le héros sans pair des Bretons, notre auteur
croit devoir justifier ainsi la supériorité qu'il donnera au jeune
Lancelot sur le vieux Gauvain.]
Ainsi le roi Artus eut l'avantage de la première journée. Quelle
ne fut pas sa douleur en voyant une seconde fois ramener son neveu
Gauvain couvert de sang! Les médecins reconnurent qu'il avait deux
côtes rompues; toutefois ils donnèrent bon espoir de le guérir.
Quand on sut parmi les Bretons que sa vie était en danger, ce fut
un deuil général. Les chevaliers de Malehaut, revenus la nuit même
vers leur dame, y apportèrent la nouvelle de la blessure du neveu
d'Artus. Le Bon chevalier sur-le-champ demanda à parler à la dame.
«Est-il vrai, dit-il, que messire Gauvain soit mort?--Non: mais ses
nouvelles blessures font désespérer de sa vie.--Quel malheur pour
le roi, quelle perte pour le monde! Dame, vous m'avez faussé de
promesse: vous deviez me prévenir du jour des assemblées.--Oui, et je
m'acquitte aujourd'hui; il vous suffira de prendre part à celle qui
doit recommencer dans trois jours. Tout est prêt, vos armes, votre
cheval; veuillez m'accorder encore ces dernières heures.»
XXXIV.
Le lendemain, la dame de Malehaut annonça l'intention de faire un
nouveau voyage. Elle se rendit au camp du roi: mais, avant de quitter
Malehaut, elle avait recommandé à sa cousine de pourvoir à tout ce
que pourrait demander le Bon chevalier. La pucelle, pour mieux lui
faire honneur, le coucha dans le propre lit de la dame, et attendit
pour quitter son chevet qu'il fût endormi. Au matin, elle vint
l'aider à revêtir les armes noires, puis le suivit longtemps des yeux.
Arrivé devant la rivière, à peu de distance du camp des Bretons, il
s'arrêta, le bras appuyé sur son glaive, les yeux tournés vers la
bretèche où se trouvaient messire Gauvain alité, un grand nombre de
dames et la reine elle-même. Déjà les gens du roi Artus passaient
le gué et se mesuraient à ceux de Galehaut; sur les deux rives se
multipliaient les combats, les rencontres corps à corps. Cependant
le Noir chevalier demeurait immobile, les yeux toujours arrêtés sur
la bretèche, comme s'il eût attendu un commandement. À son cheval,
à ses armes noires, la dame de Malehaut n'eut pas de peine à le
reconnaître: mais, feignant de n'en rien savoir: «Dieu! dit-elle,
quel peut être ce chevalier, qui n'aide et ne nuit à personne?»
Tous et toutes regardent, Gauvain demande s'il ne peut aussi le
voir.--«Oh! dit la dame de Malehaut, il est aisé d'approcher votre
lit de la fenêtre.» Et quand Gauvain eut regardé: «Dame, dit-il
à la reine, vous souvient-il l'autre jour d'un chevalier qui, à
cette même place, ainsi appuyé, ne semblait pas vouloir combattre?
Il fut pourtant le vainqueur de l'assemblée; mais ses armes
étaient vermeilles.--Cela peut être, reprit la reine; pourquoi le
dites-vous?--Plût à Dieu que ce fut le même chevalier! je n'avais
pas encore vu de prouesses comparables aux siennes.» Comme ils
devisaient ainsi, le roi Artus ordonnait ses batailles et en formait
cinq échelles; il confiait la première au roi Ydier, la seconde à
Hervis de Rinel, la troisième à Aguisel d'Écosse, la quatrième au
roi Yon, et la cinquième à Yvain de Galles. Galehaut suivait la même
disposition: seulement, au lieu de quinze mille hommes, chacune de
ses échelles en comprenait vingt ou trente mille. Malaquin, le roi
des cent chevaliers, conduisit la première, le Roi-premier conquis
la seconde; le roi de Val d'Ooan la troisième; le roi Clamadès des
Lointaines îles la quatrième; la cinquième fut confiée au sage et
prudent Baudemagus, roi de Gorre, le père de Meléagan. Pour Galehaut,
il ne revêtit pas l'armure de chevalier; il se contenta du court
haubergeon et du chapeau de fer des écuyers, le bâton gros et court
à la main. On ne pouvait le distinguer des autres valets que par le
grand et beau cheval qui le portait.
«Ma dame,» dit à la reine la dame de Malehaut, toujours occupée du
secret qu'elle voulait surprendre, «ne vous plairait-il pas mander à
ce chevalier de faire des armes pour l'amour de vous?--Belle amie,
répond la reine, j'ai toute autre chose à penser, quand monseigneur
le roi est en danger de perdre et sa terre et son honneur, quand je
vois mon cher neveu en si mauvais point. Mandez-lui tout ce qu'il
vous plaira: une de mes demoiselles sera votre messagère: mais, pour
moi, je n'ai pas le coeur à ces fantaisies.» La dame de Malehaut
accepte le service de la demoiselle, et Gauvain la fait accompagner
d'un écuyer chargé d'offrir pour lui deux lances au Noir chevalier.
«Vous lui direz, demoiselle, fait la dame de Malehaut, que toutes les
dames et demoiselles de madame la reine le saluent en leur seul nom,
et que, s'il aspire aux bonnes grâces de l'une d'entre elles ou de
toutes ensemble, il fasse assez d'armes pour qu'on lui en sache gré.»
La pucelle et l'écuyer se rendent près du Noir chevalier, qui,
entendant le nom de monseigneur Gauvain, demande où il se
trouve.--«Sire, dans cette bretèche, avec bon nombre de dames et
demoiselles.» Aussitôt il serre ses étriers, il allonge les jambes
et semble grandir d'un demi-pied. En passant devant la bretèche, il
lève un instant les yeux vers les loges, puis s'avance dans le champ.
«Madame, dit messire Gauvain à la reine, regardez ce chevalier;
quelqu'un a-t-il jamais mieux porté ses armes?»
Les dames coururent aux créneaux, aux fenêtres, pour mieux le voir.
Il passait de l'un à l'autre, renversant tous sur son passage. Le
nombre était grand des jeunes chevaliers du parti de Galehaut qui
s'étaient jetés en avant des échelles, pour faire essai de prouesse.
Il en arrivait là dix, là vingt: quand ils chevauchaient en plus
grand nombre, le Noir chevalier tournait et les esquivait. Cependant
il attendit sans broncher une échelle de cent fer-vêtus, fondit
comme un lion affamé au milieu d'eux, renversa le chevalier qui les
conduisait, et s'ouvrit un passage. Sa lance brisée, il fait redouter
le tronçon qui lui reste, revient aux écuyers qui lui tendent un
autre glaive, et, après avoir rompu deux lances, il retourne vers la
rivière à l'endroit d'où il était parti, en levant de nouveau les
yeux vers la bretèche. Messire Gauvain dit à la reine: «Ma dame, vous
avez suivi ce chevalier dans la course qu'il vient de fournir, mais
vous avez mépris en ne vous associant pas à notre message. Il s'est
arrêté, apparemment pour avoir pensé que vous l'aviez en dédain.--Il
a fait, dit la dame de Malehaut, tout ce qu'il entendait faire
pour nous, ce n'est plus à nous à lui rien mander; qui voudra le
fasse!--Ma dame, reprit Gauvain, n'ai-je pas raison?--Eh! beau neveu,
qu'attendez-vous donc de moi?--Je vais vous le dire. C'est grande
chose qu'un prud'homme; et souvent ce que mille autres n'avaient pas
fait, un seul le conduit à bonne fin. Mandez salut à ce chevalier;
conjurez-le de venir en aide au royaume de Logres et à monseigneur
le roi; et s'il aspire à mériter honneur et joie, qu'il fasse assez
d'armes pour qu'on lui en sache gré, et pour que le roi ne laisse pas
l'honneur de la journée à Galehaut. Je lui enverrai de mon côté dix
glaives au fer tranchant, à la hampe grosse et roide; j'y joindrai
trois bons chevaux couverts de mes armes, et vous pourrez voir de
merveilleuses prouesses.
«--Ce qu'il vous plaira, répond la reine; je vous laisse toute
liberté.» La dame de Malehaut écoutait et avait peine à contenir
sa joie: elle va connaître enfin ce qu'elle a tant cherché. La
demoiselle qu'on avait chargée du premier message part avec six
écuyers, conduisant trois des meilleurs chevaux de Gauvain et dix
de ses plus fortes lances. Elle aborde le Noir chevalier qui, après
l'avoir écoutée, lui demande où est la reine.--«Là, sire, à la même
bretèche que monseigneur Gauvain.--Dites à ma dame qu'il sera fait
ainsi qu'elle désire, et remerciez monseigneur Gauvain de sa grande
courtoisie.» Cela dit, il confie les trois chevaux aux écuyers,
saisit la plus forte lance et pique des éperons.
Nous ne voulons pas raconter ses innombrables prouesses. Sans
broncher une seule fois, il abat, il démonte quiconque ose affronter
le fer de sa lance ou l'acier de son épée; il voit tomber, sans
tomber lui-même, et son cheval et les trois chevaux, présent de
monseigneur Gauvain; il brise ses dix lances; vingt fois les échelles
et l'armée du roi Artus, obligées de céder devant des masses plus
épaisses, sont par lui ramenées et reprennent l'avantage. Enfin, il
venait de quitter son dernier cheval mortellement frappé; enfermé
dans un profond cercle d'ennemis, il avait devancé ses plus hardis
compagnons, Keu le sénéchal, Sagremor le desréé, Giflet fils de Do,
Yvain l'avoutre, Brandelis et Gaheriet; quand le prince Galehaut,
auquel on vint raconter tant de beaux faits d'armes, pousse son
cheval au milieu des batailles, et parvient jusqu'à lui: il le voit
entouré d'ennemis qu'il retenait à distance. «Chevalier, dit-il, vous
n'avez rien à craindre.--Je le sais, répond-il fièrement.--Je viens
défendre à mes chevaliers de vous attaquer, tant que vous serez à
pied. Prenez mon cheval; je veux cette fois être votre écuyer.--Grand
merci, sire!» Et, montant aussitôt, il broche des éperons; on lui
ouvre passage, et il rejoint les bataillons d'Artus qui, ranimés par
sa présence, obligent les échelles opposées à reculer en désordre.
Galehaut suivait le Noir chevalier dans ses nombreuses évolutions:
il n'eût pas voulu, disait-il, pour l'empire du monde, qu'il arrivât
malheur à un si preux vassal. Il se contenta de rendre la retraite
moins désastreuse, et, quand le coucher du soleil mit fin à la lutte,
il reprit les traces du Noir chevalier qui, voulant éviter d'être
reconnu, avait suivi le sentier frayé autour de la montagne voisine.
Galehaut le rejoignit comme il tournait du côté opposé: «Dieu vous
bénisse, sire!» lui dit-il. L'autre se contente de rendre le salut.
«Sire, reprend Galehaut, veuillez me dire qui vous êtes.--Beau
sire, vous le voyez, un chevalier.--Je le sais, et le meilleur des
chevaliers; celui auquel je voudrais porter tout l'honneur du monde.
Je vous ai suivi dans l'espérance de vous voir revenir avec moi.--Qui
êtes-vous pour faire une telle offre?--Sire, je suis Galehaut, le
fils de la géante, le seigneur de tous les hommes d'armes contre
lesquels vous avez soutenu l'honneur du roi de Logres.--Vous êtes
l'ennemi de monseigneur le roi Artus, et vous m'invitez à revenir
avec vous? N'y comptez pas, beau sire.--Ah! sire, je suis à vous plus
que vous ne pouvez penser, et, si vous consentez à m'accompagner, je
promets d'accorder tout ce qu'il vous plaira demander.
--«Voilà, fait le Noir chevalier, de belles paroles; puis-je croire
à leur sincérité?--Je vous en donnerai toutes les sûretés que votre
bouche demandera.--Sire, je sais qu'on vous tient pour prud'homme;
il ne serait pas de votre honneur de promettre ce que vous n'auriez
pas l'intention de tenir.--Je ne le ferais pas au prix du royaume de
Logres. J'y engage ma foi de chevalier; car, pour roi, je ne le suis
pas encore. Oui, si j'ai cette nuit votre compagnie, j'entends vous
donner tout ce que vous me demanderez.
--«Sire, puisque vous tenez à me garder cette nuit, je m'y accorde:
donnez-moi sûreté du don que vous m'offrez.» Galehaut met sa main
dans la sienne. Ils reviennent en se tenant ainsi vers les tentes.
Gauvain avait vu s'éloigner le Noir chevalier, et, s'il eût pu
quitter le lit, il eût suivi ses traces: il avait déjà prié le roi
de se mettre lui-même à la voie pour le joindre, quand, reportant
les yeux dans la campagne, il vit revenir Galehaut, le bras droit
posé sur le cou du Noir chevalier, et prêt à passer la rivière. «Ah!
madame, dit-il à la reine, vous pouvez bien dire que nos hommes en
auront le pire; Galehaut a conquis le Noir chevalier.» La reine
regarde et, dans sa douleur, elle ne prononce pas un seul mot.
Cependant, avant d'entrer dans le camp opposé, le Noir chevalier
mettait encore à raison Galehaut: «Sire, je vous prie d'abord de
me faire parler aux deux hommes en qui vous vous fiez davantage.»
Galehaut mande aussitôt le Roi des cent chevaliers et le Roi-premier
conquis: «Approchez, leur dit-il, venez voir le plus riche homme du
monde.--Comment! sire, n'est-ce pas vous le plus riche?--Non, mais
je le serai avant de dormir.» Les rois reconnurent aisément à ses
armes le Noir chevalier qui leur dit: «Seigneurs, vous êtes les deux
princes que votre seigneur honore le plus; il vous en croit de tout
ce que vous lui conseillez, il m'a promis, si je consentais à passer
la nuit avec vous, de m'accorder ce que je viendrais à réclamer de
lui. Demandez-lui si je dis vrai?--Oui, répond Galehaut.--De plus,
reprend le Noir chevalier, j'entends que ces deux prud'hommes, si
vous manquez à votre parole, s'engagent à vous laisser et à me suivre
partout où je les conduirai, même à votre détriment et à mon profit.»
Galehaut les invite à donner leur foi. «Mais, fait le Roi des cent
chevaliers, vous ne pouvez exiger de nous rien de semblable.--Je
sais, répond Galehaut, ce que je fais et ce que je puis faire.» Ils
ne résistent plus et prononcent le serment qui leur est demandé.
«Allez maintenant, dit Galehaut, avertir mes barons de se rendre
ici, dans le meilleur appareil; dites-leur que j'ai gagné tout ce
que je pouvais souhaiter.» Le Roi-premier conquis brocha son cheval
et s'éloigna, pendant que Galehaut entretenait le Noir chevalier.
Bientôt approchèrent plus de deux cents vassaux du prince des Îles
lointaines, vingt-huit rois au premier rang.
Le camp prit un air joyeux de fête: on entendait de tous côtés:
«Bienvenue la fleur des chevaliers!» Celui auquel on faisait tant
d'honneur en rougissait de confusion. Quand il fut désarmé, Galehaut
lui présenta une robe des plus riches et des plus belles. Dans sa
chambre furent disposés quatre lits, l'un très-grand, très-haut,
très-large; le second de moindre dimension; les deux autres de
grandeur égale, mais moindre encore. Le grand lit fut garni le plus
richement du monde; et quand l'heure de reposer arriva: «Sire, dit
Galehaut, ce grand lit sera le vôtre.--Pour qui seront les deux
autres? dit le Noir chevalier.--Pour deux de mes hommes qui vous
feront compagnie. Je me tiendrai dans la chambre voisine, afin de
moins vous gêner.--Ah! sire, je vous le demande en grâce; ne me
faites pas reposer plus haut que vos chevaliers: j'en aurais trop de
honte.--Sire, ne me demandez rien qui puisse abaisser votre prix.»
À peine couché, le Noir chevalier, qui avait si bien travaillé le
jour, dormit d'un profond sommeil. Galehaut entra dans sa chambre le
plus doucement qu'il put, et se coucha dans le second lit. Le matin
venu, il se leva le premier pour n'être pas vu. Ils entendirent
ensemble la messe, puis le Noir chevalier demanda ses armes. «Et
pourquoi, sire? dit Galehaut.--Pour prendre congé.--Ah, bel ami,
demeurez encore; ne suis-je pas toujours prêt à vous accorder ce
qu'il vous plaira demander? Vous pourrez rencontrer ailleurs un
compagnon plus digne de vous, mais non qui vous aime davantage.
--«Je demeurerai donc, sire, car je ne trouverais pas ailleurs
meilleure compagnie que la vôtre. Et puis, voici le moment de parler
du don que vous me devez.--Dites, et vous l'aurez. Les deux rois sont
là que vous avez demandés pour garants.--Voici ma demande, sire. Dès
que, dans la troisième journée, le roi Artus aura épuisé tous ses
moyens de défense, vous irez à lui et vous vous mettrez en sa merci.»
Galehaut à ces mots parut surpris; il resta quelque temps silencieux.
Les deux rois prirent la parole: «Pourquoi balancer, sire? vous avez
promis, il n'est plus temps de revenir.--Croyez-vous, dit Galehaut,
que j'en sois au repentir? Je pensais seulement à la grande et belle
parole qui vient d'être dite.» Et se tournant vers le Noir chevalier:
«Sire, vous aurez le don; je ne puis rien retenir de ce qu'il vous
convient de réclamer. Je vous demande seulement à mon tour de ne
jamais préférer aucune compagnie à la mienne.» Le Noir chevalier prit
cet engagement. Et la nouvelle d'une paix prochaine s'étant répandue
aussitôt, le camp retentit de chants et de transports d'allégresse,
tandis que celui du roi Artus était plongé dans la consternation.
Le lendemain, jour de la dernière assemblée, le Noir chevalier
revêtit les mêmes armes que son nouveau compagnon, sauf le heaume et
le haubert, trop grands pour sa tête et ses épaules.
Le roi Artus avait défendu à ses hommes de s'aventurer et de
provoquer les gens de Galehaut; mais les jeunes bacheliers ne tinrent
pas compte de ses ordres, et bientôt les rencontres se multiplièrent
assez pour entraîner les grandes échelles. Longtemps l'avantage parut
incertain entre les deux partis; quand l'un faiblissait, un renfort
venait rétablir la balance. Mais dès que le chevalier couvert des
armes de Galehaut parut, le coeur sembla défaillir aux gens d'Artus,
et messire Gauvain, qui de son lit suivait tous les mouvements des
deux armées, dit à haute voix que ce guerrier n'était pas Galehaut,
mais le chevalier qui, la veille, portait les armes noires. C'était,
d'un côté, à qui le suivrait, de l'autre à qui éviterait de le
rencontrer. Les Bretons peu à peu lâchèrent pied, retournèrent à
leur camp où ils ne tardèrent pas à être poursuivis. Bientôt les
lices sont emportées; plus d'espoir d'échapper à la complète déroute.
Le roi Artus, résigné au sort qui semblait lui être réservé, avait
fait approcher un palefroi pour ramener la reine dans la tour de
Londres; messire Gauvain avait refusé de se laisser conduire en
litière à la suite de la reine, ne voulant pas survivre, dit-il,
à la perte de tout honneur terrestre. Cependant l'ami de Galehaut
retenait les vainqueurs devant les tentes les plus avancées; puis,
regardant autour de lui, il fit signe au prince des Îles lointaines;
Galehaut approcha: «Sire, lui dit-il, est-ce assez?»--«Oui; dites
votre plaisir.--C'est que vous teniez nos conventions, le temps
en est venu.--Puisqu'il vous plaît, je les tiendrai sans regret.»
Et, ce disant, il pique des deux vers l'étendard du roi Artus, qui
voulait vendre chèrement sa vie. Il demande à lui parler: le roi,
qui n'avait déjà plus l'espoir de garder sa couronne, fait quelques
pas en avant. Dès que Galehaut le voit, il met pied à terre,
s'agenouille, et, les mains jointes: «Sire, dit-il, je viens vous
faire droit de ce que j'ai méfait; j'en ai regret, et me mets en
votre merci.» À ces paroles si peu attendues, le roi lève les mains
au ciel; il croit rêver, et ne laisse pas de s'humilier à son tour
devant son vainqueur. Galehaut le relève, lui tend les bras; ils
s'entre-baisent. «Faites de moi votre plaisir, dit Galehaut; j'irai
où vous ordonnerez. Seulement, accordez-moi le temps d'avertir mes
gens de se retirer.--Allez! dit le roi, et ne tardez pas à revenir;
car j'ai beaucoup à dire et apprendre de vous.»
Pendant que Galehaut retourne à son camp, et annonce à ses chevaliers
l'accord conclu entre lui et le roi Artus, celui-ci fait avertir la
reine de revenir sur ses pas, la paix étant faite et l'honneur sauf.
Galehaut donne congé à ses alliés, et demandant à son compagnon s'il
est content: «J'ai fait ce que vous avez désiré, le roi attend mon
retour.--Sire, vous avez plus fait pour moi que je ne devais espérer.
Il me reste à vous prier de ne dire à personne où je puis être.»
Galehaut le promit, se désarma, revêtit une de ses meilleures robes
et revint au camp du roi.
Déjà le roi Artus était désarmé, et la reine revenue avec la dame
de Malehaut et les autres dames et demoiselles. Tous étaient réunis
dans la bretèche où gisait monseigneur Gauvain, qui, voyant arriver
Galehaut, se dressa sur sa couche et lui fit belle chère. «Sire,
lui dit-il, soyez cent fois le bienvenu! vous êtes l'homme que je
désirais voir le plus, comme le prince le plus justement prisé et
le mieux aimé de ses gens; comme celui qui sait distinguer les preux
entre tous, ainsi que nous avons vu.»--Galehaut lui demandant comment
il se trouvait:--«J'ai été près de la mort, mais la joie de notre
accommodement m'a guéri.»
Ils passèrent ainsi la journée; le roi, la reine et Gauvain ne
croyaient jamais pouvoir assez bien recevoir Galehaut; ils ne lui
parlèrent pas de son ami le Noir chevalier. Vers le soir, Galehaut
dit à celui-ci: «Le roi m'a fortement pressé de lui revenir: mais
j'aimerais bien mieux demeurer avec vous.--Ah! sire, faites plutôt
ce que vous demande le roi: il pourra vous conjurer de lui dire mon
nom; n'insistez pas pour le savoir, avant que moi-même je ne vous
l'apprenne.--Je vous obéirai à regret: c'est la première chose que
je vous eusse demandée. Quant au roi Artus, c'est le plus preux, le
plus loyal des rois; et mon seul regret est de ne l'avoir pas connu
plus tôt, lui, son neveu messire Gauvain, et madame la reine, la plus
vaillante dame du monde.»
En entendant parler de la reine, le Bon chevalier baisse la tête
et s'oublie au point de laisser couler ses larmes. Galehaut s'en
aperçoit et cherche à le distraire d'une pensée qu'il ne devinait pas
encore. «Cher sire, lui dit le Bon chevalier, allez retrouver le roi
et monseigneur Gauvain; vous prendrez garde à ce qu'ils pourront dire
de moi et me le rapporterez.» Galehaut s'éloigne en le recommandant à
Dieu.