forêt, tandis que messire Yvain, curieux de savoir ce qui adviendrait
de lui, montait à cheval sans chausser d'éperons, et le suivait à
distance. Il le vit approcher d'un tertre sur lequel flottait un
gonfanon. C'était l'enseigne du chevalier dont il avait perdu la
trace, et qui justement alors descendait de leur côté. «Ah! sire,
lui dit le prisonnier de Dagonnet, je vous rejoins enfin. Que me
vouliez-vous, en m'engageant à vous suivre?--Avant tout, je veux
savoir quelle est votre prouesse.--«C'est là ce que je montrerai
volontiers.» Le chevalier s'éloigne un peu, va prendre son écu et sa
lance, et pique vers le prisonnier de Dagonnet qui le reçoit comme
il convient, et le fait sauter par-dessus les arçons. Puis, arrêtant
au frein le cheval, il le présente au vaincu: «Reprenez-le, dit-il.
J'ai mieux à faire que de vous l'enlever.--Non, il n'en sera pas
ainsi; vous m'avez abattu, mais vous n'aurez pas le même avantage
à l'escrime.--Vous le voulez? Voyons donc.» Il descend à son tour,
met en avant l'écu, tire son épée et attend le chevalier. Les coups
retentissent sur les écus et les heaumes: le prisonnier de Dagonnet
gagne du terrain, pousse et fait reculer l'autre, qui, reconnaissant
qu'il n'est pas de force, dit: «Je vous rends les armes; vous pouvez
venir où je vous conduirai; le chemin ne sera pas long.--J'irai
volontiers.» Ils remontent tous deux et chevauchent, suivis de près
par messire Yvain; car ce qu'il avait déjà vu lui donnait envie d'en
voir la suite.
Après avoir cheminé quelque temps, le chevalier vaincu dit: «Nous
sommes ici près de la demeure de deux géants. Personne n'ose les
aborder, s'il ne veut se déclarer ennemi du roi Artus et de la reine
Genièvre. Voici le sentier qui conduit à eux; allez-y, si vous
voulez.»
Le prisonnier de Dagonnet ne répond pas, mais pique des deux
éperons, la lance sur feutre et l'écu devant la poitrine. Il est
bientôt aperçu par un des deux géants, qui, d'une voix bruyante:
«Chevalier, si tu as en haine le roi Artus et la reine Genièvre,
avance et sois le bienvenu. Si tu les aimes, viens recevoir la
mort.--Par ma foi! je les aime, et je vais te punir de ne pas les
aimer.» Le géant avance, lève une lourde massue; mais il était si
grand, il avait les bras si longs, qu'il la fait porter au-delà
du cheval du prisonnier de Dagonnet; elle ne frappe que la terre,
pendant que notre bon chevalier, de la pointe de sa lance, le
jette mort devant lui. L'autre géant arrive en ce moment, lève son
énorme massue et la fait retomber sur la croupe du cheval; l'animal
s'affaisse, les deux jambes rompues. Le prisonnier de Dagonnet se
dégage: couvert de son écu, il marche sur le géant qui hausse une
deuxième fois sa massue. Elle rencontre l'écu, l'écartèle et le met
en pièces. Mais d'un revers de lance, le prisonnier de Dagonnet
fait tomber le poing qui tenait la massue; et quand le géant hausse
l'autre bras pour l'assommer d'un coup de poing, il est lui-même
atteint du tranchant de l'épée qui, après lui avoir ouvert le
ventre, descend sur son pied et le sépare de la jambe. Il fléchit
et tombant de son haut ne peut continuer la lutte. Le vainqueur ne
daigne pas lui arracher la vie. En ce moment Yvain se découvre au
prisonnier de Dagonnet, qui lui dit en le reconnaissant: «Avez vous
vu comment ces gloutons ont tué mon cheval?--J'enrage de me trouver
à pied.--Calmez-vous, chevalier; voici le mien, que je vous prie
de monter; dites seulement au chevalier que vous avez vaincu de me
prendre en croupe jusqu'à Kamalot.--Grand merci de votre offre, sire!
Vous, chevalier, descendez; laissez les arçons à monseigneur Yvain,
et montez en croupe derrière lui.» C'est ainsi que rentra messire
Yvain dans Kamalot. Il y arriva comme la reine revenait du moutier,
appuyée sur messire Gauvain. Une grande compagnie les attendait
dans la salle du palais; Yvain descendit au bas des degrés, laissa
retourner le chevalier vaincu, et s'approchant de Gauvain: «Sire,
dit-il, on parle beaucoup des aventures de Kamalot; mais je ne crois
pas qu'il en soit arrivé de plus merveilleuses que celles dont je
viens d'être témoin.--Contez-nous-les donc, dit messire Gauvain.»
Yvain dit comment le prisonnier de Dagonnet avait réduit à merci
l'autre chevalier; comment il avait attaqué deux géants, tué l'un,
rendu l'autre incapable de nuire.--«En vérité, fit alors messire
Gauvain, le prisonnier de Dagonnet, le vainqueur des géants, ne peut
être que le nouveau seigneur de la Douloureuse garde.»
Dagonnet cependant faisait un bruit insupportable: «Le vainqueur de
la Douloureuse garde et des assemblées de Galore, le dompteur de
géants, est mon prisonnier! messire Gauvain lui-même n'a jamais fait
pareille conquête. Je suis le premier chevalier du monde!»
XXX.
Le chevalier vainqueur des géants avait, en sortant de la forêt,
rencontré un vavasseur revenant de la chasse avec un beau chevreuil
troussé sur le roncin d'un écuyer. Ce vavasseur lui offrit
l'hospitalité: «Vous serez bel et bien reçu, et vous aurez de ce
chevreuil à votre souper.» Le Chevalier ne refusa pas et passa la
nuit dans ce logis. Le lendemain, après avoir entendu la messe, il se
fit armer et prit congé du vavasseur.
À quelques jours de là, il arrive devant une chaussée qui avait une
lieue de longueur et qu'on avait pratiquée sur un terrain humide et
marécageux. À l'entrée se tenait un chevalier armé qu'il lui fallut
encore défier, dès qu'il se fut déclaré l'ennemi du roi Artus et de
celui qui avait juré de combattre tous ceux qui aimeraient moins
le chevalier navré que celui qui l'avait navré. Notre chevalier
eut beau le conjurer de se dédire, il fut contraint de se mesurer
avec lui, et de lui arracher la vie, pour échapper au parjure. Cette
rencontre devait lui coûter cher. Comme en suivant la chaussée il
approchait d'une ville appelée le Puy de Malehaut, il fut devancé par
deux écuyers qui portaient, l'un le heaume, l'autre l'écu de celui
qu'il venait d'immoler. Dès qu'il eut franchi lui-même les portes
de Malehaut, elles se refermèrent sur lui; il entendit de grands
cris confus, et bientôt il se vit entouré d'une foule furieuse de
chevaliers, écuyers et sergents qui se ruèrent à l'envi sur lui et
commencèrent par tuer son cheval. Il se dégagea vivement et tint
longtemps en respect plus de quarante glaives tendus vers lui; enfin,
il gagna les degrés d'une maison forte[46] voisine, et continua une
défense désespérée. Accablé de lassitude, il venait de tomber à
genoux, quand la dame de la maison descendant jusqu'à lui offrit de
le recevoir prisonnier: «Qu'ai-je fait, dame, pour mériter d'être
pris?--Vous avez tué le fils de mon sénéchal, et vous n'échapperez
pas autrement à la vengeance de ses parents et de ses amis.» Il
tendit son épée à la dame; la multitude s'arrêta, et il se laissa
conduire dans une geôle ou prison pratiquée à l'un des bouts de la
grande salle. Cette geôle avait deux toises de large, et la longueur
d'un jet de pierre. Les parois s'en rapprochaient à mesure qu'elles
arrivaient au faîte. Deux fenêtres de verre, ouvertes de ce côté,
permettaient au prisonnier de voir tout ce qui se passait dans la
salle[47]. C'est là que fut enfermé notre chevalier.
[Note 46: On disait: _maison fort_. De là le nom propre si commun de
la Maisonfort.]
[Note 47: Il n'est pas aisé de bien se rendre compte de la
description de cette geôle, qui varie dans les différentes leçons et
même dans la même leçon, à quelques alinéas de distance; voici la
plus intelligible: «La geole estoit au chief de la salle; si estoit
lée par desoz, et par dessus greille. Si avoit deux toises en tout
sens, et haut jusqu'à la couverture de la salle; à chascune quarréure
de la salle avoit deux fenestres d'ivoire (s. d. de voirre) si clers,
que cil qui estoit dedens povoit veoir tout ce qui entour estoit en
la salle.»]
XXXI.
Le conte le laisse ici dans sa geôle pour nous ramener au roi Artus,
qui vient d'être averti par le message d'une dame de ses vassales[48]
que Galehaut, le fils de la Géante, le prince des Îles étranges,
se préparait à passer outre avec une armée de cent mille fer-vêtus.
«Dites à la dame qui vous envoie, répondit le roi, que je partirai
cette nuit ou demain au plus tard. À Dieu ne plaise que j'attende
un seul jour, quand on ose mettre le pied sur nos terres!» Et sans
écouter les remontrances de ses chevaliers, il partit de grand matin
avec environ sept mille hommes d'armes. Que pouvait un si faible
nombre devant l'armée de Galehaut? Cependant, grâce aux merveilleuses
prouesses de messire Gauvain, le Roi des cent chevaliers fut obligé
de céder le terrain à plusieurs reprises; mais, le prince Galehaut,
qui dédaignait de combattre en personne un ennemi si faiblement
soutenu, contraignit enfin les Bretons à sonner la retraite. Il y
eut devant les deux camps un furieux combat; Gauvain, couvert de
blessures, arrêta les ennemis devant les premiers retranchements:
mais à peine les assaillants se furent-ils retirés que lui-même tomba
sanglant, inanimé, et le bruit de sa mort se répandit dans l'armée.
Rien ne peut exprimer la douleur qu'en ressentirent la reine et tous
ceux qui tenaient à l'honneur du roi.
[Note 48: Les mss. 341, fº 60, et 773, fº 82, vº, disent: «La
demoiselle des marches de Sezile.» Le nº 339, fº 19, porte seulement
«la demoiselle.»]
Le camp des Bretons s'étendait le long d'une rivière, à sept lieues
environ de la cité de Malehaut. La jeune et riche dame qui retenait
le Bon chevalier dans sa geôle avait perdu naguère son baron; mais
elle était aimée de tous ses hommes, et quand on demandait aux gens
du pays ce qu'ils pensaient d'elle, ils répondaient: «C'est la reine
de toutes les dames.»
On a vu que, de la geôle où il était enfermé, le Bon chevalier
pouvait entendre et voir tout ce qu'on faisait dans la grande salle.
Plusieurs vassaux, au retour de la bataille livrée par Galehaut aux
Bretons, ne manquèrent pas de raconter les grandes prouesses et
les blessures dangereuses de monseigneur Gauvain. Le Bon chevalier
fit alors signe à celui d'entre eux qui paraissait avoir le plus
d'autorité sur la dame de Malehaut: «Je vous prie, dit-il, d'aller
demander à votre dame la faveur d'un entretien.» Le prud'homme obéit,
et bientôt vint tirer le prisonnier de la geôle pour l'amener dans la
chambre haute.
«Beau sire, dit la dame, que me voulez-vous?--Dame, que vous
me mettiez à rançon. Je suis un pauvre chevalier; mais il en
est plus d'un, parmi les hommes du roi Artus, qui volontiers me
rachèteraient.--Beau sire, répond la dame, je ne vous ai pas retenu
dans l'espoir d'une rançon, mais pour la justice que je dois à mon
sénéchal, dont vous avez tué le fils.--Je l'ai fait, dame, pour ne
pas être parjure; mais, croyez-moi, s'il vous plaisait me mettre à
rançon, vous n'en auriez pas regret. J'apprends que les échelles du
roi Artus et du prince Galehaut doivent encore se rencontrer demain;
laissez-moi prendre part à l'assemblée, et je promets de rentrer
la nuit même en votre prison, s'il me reste assez de force pour y
revenir.--Chevalier, je vous l'accorderai volontiers, à une seule
condition: vous me direz votre nom.--Hélas! je ne le puis.--Vous
n'irez donc pas à l'assemblée.--Je veux bien prendre l'engagement de
vous satisfaire, dès que je le pourrai.--Eh bien, partez dès cette
nuit, si vous voulez.--Grand merci, dame.» Et il fut reconduit à la
geôle.
Cependant, l'armée des Bretons étant devenue plus forte, Galehaut
crut pouvoir, sans en être blâmé, défier tout de bon le roi Artus.
Il chargea le Roi-premier conquis (ainsi désigné pour avoir fait son
hommage avant les autres) de conduire la première bataille, forte
de quarante mille hommes d'armes. Elle occupa le côté de la rivière
d'Hombre opposé au camp d'Artus. Avant que les Bretons ne fussent
armés, le chevalier de la dame de Malehaut était arrivé, monté sur un
grand destrier et couvert d'armes vermeilles que la dame de Malehaut
lui avait préparées. Il s'était arrêté en face de la bataille du
Roi-premier conquis; mais, au lieu de regarder devant lui, ses yeux
se portaient sur les loges d'une tourelle que le roi Artus avait
fait dresser assez près du gué, pour être mieux en état de suivre
tous les mouvements de ses hommes. Aux loges était la reine avec
ses demoiselles, puis, au fond de la tourelle, monseigneur Gauvain,
condamné au repos par ses récentes blessures. Bientôt le Roi-premier
conquis pousse dans le gué son cheval, pour avoir l'honneur du
premier coup; le Chevalier vermeil, appuyé sur son glaive, ne semble
pas songer à le recevoir. Alors les hérauts, les goujats de la
partie des Bretons, se demandent que vient faire un fer-vêtu si peu
pressé de combattre. «Chevalier! crient-ils, ne voyez-vous pas le
Roi-premier conquis; n'irez-vous pas à lui?» Il ne les entend pas. Un
ribaud plus insolent s'approche, détache l'écu et le passe à son cou,
sans que notre chevalier ait l'air de s'en apercevoir. Un autre se
baisse, prend une motte de terre mouillée et la lance sur le nasal du
heaume, en criant: «À quoi songez-vous, fainéant?»
L'eau pénétrant dans les yeux, le Bon chevalier reprend ses esprits
et voit le Roi-premier conquis, comme il touchait la rive bretonne.
Il pousse à lui, lance baissée, et reçoit la première atteinte:
mais, à défaut de l'écu, le haubert était de bonne trempe et ne
fut pas entamé. Le roi brisa sa lance contre les mailles, et, plus
vigoureusement touché, tomba lourdement à terre. Ce premier coup
étonna grandement les hérauts qui avaient d'abord si mal jugé du Bon
chevalier; et celui qui s'était emparé de l'écu revenant vers lui:
«Sire, reprenez votre écu, il sera bien employé avec vous.» Le Bon
chevalier laissa, sans daigner regarder, repasser l'écu à son cou;
et cependant, la grande bataille du Roi-premier conquis, voyant le
danger de leur seigneur, passait tout entière sur l'autre rive. Les
premiers arrivés payèrent cher leur impatience: puis avancèrent les
batailles du roi Artus, et la mêlée devint générale. Cette fois,
l'avantage ne demeura pas aux plus nombreux, grâce aux surprenantes
prouesses du Chevalier vermeil, qui rompait lances, abattait chevaux
et cavaliers, tranchait têtes, bras et poitrines. La fin du jour put
seule mettre un terme au carnage. Les gens du Roi-premier conquis
s'éloignèrent en assez mauvais ordre, et ceux du roi Artus donnèrent
au Chevalier vermeil tout l'honneur de la journée. Mais il avait
disparu, et personne ne put dire ce qu'il était devenu.
Galehaut apprit du Roi-premier conquis que le roi Artus avait engagé
tout ce qu'il avait amené d'hommes d'armes, et que la victoire des
Bretons était due à la prouesse incomparable d'un seul chevalier. Le
lendemain, il envoya au camp des Bretons le Roi des cent chevaliers
et le Roi-premier conquis. Artus les reçut avec grand honneur:
«Sire, dit le premier, Galehaut, le seigneur des Îles lointaines,
nous envoie vers vous: il s'étonne d'avoir vu un si petit nombre
d'hommes défendre les terres dont il réclame l'hommage. Il vous offre
une année de trêve, pour vous donner le temps de rassembler tous vos
chevaliers. Ce terme passé, tenez-vous pour averti de ne plus compter
sur un second délai; et sachez que notre seigneur Galehaut se fait
fort de retenir dans son parti le Chevalier vermeil, auquel vous avez
dû l'honneur de la première assemblée.»
Cela dit, les messagers se retirèrent, laissant le roi Artus
satisfait de la longue trêve qu'on lui accordait, humilié d'être
contraint de l'accepter, inquiet surtout de cette menace de lui
enlever le Chevalier à l'écu vermeil.
XXXII.
Celui-ci s'était hâté de revenir chez la dame de Malehaut. Épuisé de
fatigue, il s'était, en arrivant, jeté sur sa couche, sans toucher
aux mets préparés pour lui. La dame de Malehaut, sachant de retour
les chevaliers qu'elle avait envoyés à l'ost du roi Artus, son
suzerain, n'eut rien de plus pressé que de demander les nouvelles de
la journée. Elle apprit qu'une rencontre des plus meurtrières avait
eu lieu entre les Bretons et les hommes du Premier roi conquis, et
qu'un chevalier aux armes vermeilles avait eu la meilleure part
à la victoire. En entendant cela, la dame regarda en dessous une
cousine germaine à laquelle elle laissait le soin de sa maison, et
sitôt qu'elle put lui parler sans témoins: «Belle cousine, dit-elle,
ne serait-ce pas notre chevalier? Je voudrais bien m'en assurer.
S'il a tant combattu, on devra s'en apercevoir à ses armes et à ses
meurtrissures.--Tenez-vous tant à le savoir? fit la cousine.--Plus
que je ne pourrais dire; mais faites en sorte de n'en laisser rien
deviner à personne.»
La cousine trouve alors moyen d'éloigner de la maison tous ceux qui
la gardaient et, prenant plein son poing de chandelles[49], elles
descendent à l'étable et voient le cheval de Lancelot couvert de
plaies à la tête, au cou, aux jambes, étendu près de la mangeoire à
laquelle il n'avait pas touché. «Dieu vous sauve, bon cheval! dit
la dame de Malehaut, vous semblez appartenir à prud'homme. Qu'en
pensez-vous, cousine?--Oh! je pense comme vous qu'il a eu plus
de travail que de loisir; mais ce n'est pas le cheval que votre
prisonnier avait emmené.--Apparemment, reprend la dame, il en aura
perdu plusieurs: allons voir ses armes; nous pourrons juger si elles
ont été bien employées.» Elles remontent à la chambre où les armes
étaient déposées: le haubert était faussé, déchiqueté vers les bras,
les épaules et ailleurs. L'écu était fendu, écartelé, percé en vingt
endroits de trous où l'on aurait aisément passé les poings fermés.
Le heaume était bosselé, barré; le nasal détaché, le cercle traînant
jusqu'à terre, à peine retenu par un dernier clou tordu.
[Note 49: Cette expression qui revient encore ici semble indiquer un
faisceau de petits cierges qu'on tenait à la main.]
«Voyez, cousine, dit la dame, que vous semble de ces armes?--Que
celui qui les porta n'est pas demeuré oisif.--Dites que le plus preux
des hommes les a portées.--Puisque vous le dites, dame, cela peut
bien être.
«--Venez, venez, reprend la dame, il faut aller le voir. Car enfin,
avant de croire il faut voir.» Elles arrivent à l'entrée de la geôle
demeurée entr'ouverte. La dame prend en sa main les chandelles,
avance la tête dans la porte, et voit le chevalier étendu nu dans son
lit, la couverture tirée jusqu'au dessous de la poitrine, les bras
découverts en raison de la chaleur, les yeux entièrement fermés. Elle
regarde, le visage était boursouflé, le cou froissé par la pression
des mailles, le nez écorché, les épaules traversées de longues
entailles, les bras tout à fait bleus des coups reçus, les poings
enflés et rougis de sang.
Alors, revenant à la cousine: «À votre tour, regardez, et vous
verrez merveilles.» Ce disant, elle entre dans la geôle pendant que
la cousine passait sa tête dans la porte et ne semblait pas avoir
assez de ses yeux. La dame lui donne à tenir les chandelles, et
avance en relevant un peu sa robe. «Mon Dieu! que voulez-vous faire?
dit la cousine.--Je ne serai pas contente si je m'en vais sans
l'avoir baisé.--Ah! dame, qu'avez-vous dit? Gardez-vous-en bien; s'il
venait à s'éveiller, il nous priserait moins, vous, moi et toutes les
femmes. Ne soyez pas assez folle pour vous oublier ainsi.--Quelle
honte peut-on craindre en se donnant à un tel prud'homme?--Aucune
peut-être, s'il le prend en gré; mais, s'il refuse le don, la honte
en sera doublée. Tel peut avoir toutes les beautés du corps qui
n'aura pas les bontés du coeur; et peut-être, au lieu de tenir à
déduit votre bonne volonté, la regardera-t-il comme une hardiesse
outrageuse et vilaine. Ainsi, par votre faute, aurez-vous perdu tout
le fruit de votre service.»
Tant lui dit la jeune cousine qu'elle l'entraîne sans faire plus. Et
dès qu'elles sont revenues à leurs chambres, elles ne parlent que
du chevalier, bien que la cousine fît tout ce qu'elle pouvait pour
en abattre les paroles; car elle avait en soupçon que le coeur du
prisonnier n'était plus à prendre. «Ce chevalier, dit-elle, pense
sans doute à toute autre chose que vous ne supposez.--Quant à ses
pensées, reprit la dame, je présume qu'elles sont les plus hautes
du monde. Dieu, qui l'a fait le meilleur et le plus brave, doit
avoir adressé son coeur vers ce que la terre a de plus grand et de
plus parfait. C'est assurément pour l'avoir mis en haut lieu qu'on
lui a vu faire tant de belles armes.» Mais ce coeur, en quel écrin
l'avait-il placé? Combien elle eût donné pour en être la trésorière!
Et s'il en avait disposé, au moins se promettait-elle de faire tout
au monde pour découvrir qui le possédait.
Ainsi passa-t-elle plusieurs jours, se nourrissant d'espérances
vaines, et ne sachant comment amener le prisonnier à lui découvrir
ses pensées. Une seconde fois, elle le fit sortir de la geôle et
conduire près d'elle: il voulut s'asseoir à ses pieds; elle ne le
souffrit pas, et lui offrit un siége aussi élevé que le sien. «Sire
chevalier, dit-elle, je vous ai fait tenir prison, pour satisfaire à
mon sénéchal; mais, tant que j'ai pu, j'ai adouci la rigueur de votre
captivité; et si votre bonté égale votre prouesse, vous m'en saurez
un peu de gré.--Assurément, dame, répond le prisonnier, comptez-moi
pour votre chevalier en tout temps, en tous lieux et dans toutes vos
nécessités.--Grand merci! Or voici le guerdon que je demande; vous
me direz qui vous êtes et où s'adressent vos voeux. Si vous désirez
que la chose reste secrète, je promets de n'en jamais parler.--Dame,
je ne puis le dire, à vous ni à personne au monde.--En vérité!
résignez-vous donc à tenir prison jusqu'à la prochaine assemblée du
prince Galehaut contre le roi Artus. Au lieu d'attendre près d'une
année, si vous l'aviez voulu, vous seriez libre dès aujourd'hui. Mais
je trouverai moyen de savoir ce que vous voulez cacher.--Comment
ferez-vous?--J'irai à la cour du roi Artus, où l'on ne doit pas
manquer de le savoir.--Dame, je ne puis vous retenir.»
Elle le renvoya avec de grands signes de ressentiment dont elle
était pourtant bien éloignée, chaque jour augmentant au contraire le
penchant qui l'entraînait vers lui. Elle fit bientôt ses préparatifs
de départ, et, avant de quitter Malehaut, elle dit à sa cousine:
«Je m'en vais trouver le roi Artus; et, bien que j'aie témoigné au
chevalier grand dépit de n'avoir pu apprendre son nom, je sens trop
que je ne puis le haïr. Je vous prie donc, cousine, d'aller pendant
mon absence au-devant de tout ce qu'il pourra désirer: surtout
gardez-le, en tout honneur de vous et de lui.» La demoiselle le
promit, et la dame de Malehaut se rendit à Londres où séjournait
alors le roi Artus, qui l'accueillit, ainsi que la reine, avec tous
les honneurs possibles. Il n'y eut pas un seul de ses chevaliers, une
seule de ses dames, qui ne reçût les plus beaux dons. La reine voulut
même qu'elle n'eût d'autre hôtel que le sien, tant on lui savait gré
du secours qu'elle avait envoyé à la dernière assemblée.
Le lendemain, le roi voulut savoir le motif de son voyage. «Sire,
répondit-elle, j'ai une cousine dont l'héritage est menacé par un
voisin redoutable pour sa vaillance personnelle et pour sa nombreuse
parenté; nul n'ose se mesurer à lui, et je viens vous prier de me
donner pour champion le Chevalier aux armes vermeilles, qui l'autre
jour fit tant de belles armes.
«--Belle douce amie, répondit le roi, j'en atteste madame la
reine, la chose que j'aime le plus au monde; je ne sais rien de ce
chevalier. Il n'est de ma maison ni de ma terre, et mon plus grand
désir serait de le voir et de me l'attacher.»
Ici, la dame de Malehaut ne put s'empêcher de sourire; la reine s'en
aperçut et lui dit: «En vérité, je crois que vous savez mieux que
nous quel est ce chevalier.--Non, madame, et je vous dirai, sur la
foi que je dois à vous et au roi mon seigneur lige, que je ne venais
ici que pour en savoir des nouvelles. Rien maintenant ne doit plus
me retenir, et je vous demande congé.»
Les instances de la reine ne lui permirent pas de partir avant le
troisième jour: mais il lui tardait bien de revoir le beau chevalier
qu'elle gardait et que tant d'autres eussent désiré posséder. À peine
arrivée, elle le fit sortir de la geôle, et d'un air affectueux:
«Sire chevalier, dit-elle, je viens d'en apprendre tant de vous que
je me sens toute disposée à vous mettre en liberté. Je vous laisse le
choix de trois rançons.--Dame, dites votre plaisir.--Écoutez-moi donc:
«Vous me direz ou qui vous êtes et quel est votre nom,--ou quelle
est la dame que vous aimez d'amour,--ou si vous comptez faire à la
prochaine assemblée autant d'armes que dans la précédente.
«--Ah! dame, c'est me causer un grand ennui de me soumettre à un
pareil choix. Quand vous m'aurez fait parler à contre-coeur, quelle
sûreté me donnerez-vous de ma délivrance?
«--Les portes de la geôle et de ma maison vous seront ouvertes; je
vous le promets.
«--Je vais donc parler comme je n'aurais jamais voulu le faire. Je
ne vous dirai pas mon nom, et, si j'aime d'amour, ce n'est pas de
moi que vous l'apprendrez; mais j'avouerai, puisqu'il le faut, que
je compte, à la première assemblée, faire plus d'armes que jamais.
Suis-je libre, maintenant?--Oui; dès aujourd'hui vous pouvez sortir;
mais si vous me savez quelque gré de vous avoir accordé prison
courtoise, vous m'accorderez à votre tour de demeurer, jusqu'au
jour de la grande assemblée dont je vous donnerai avis. Je vous
fournirai un bon cheval et telles armes que vous désignerez.--Je suis
prêt, dame, à faire votre volonté.--Grand merci! Voici comment nous
vivrons: vous resterez dans cette geôle, où rien ne vous manquera.
Nous vous ferons souvent compagnie, moi et ma cousine. Quelles armes
voulez-vous porter?--Des armes noires.»
XXXIII.