C'était la compagnie d'une dame montée sur un palefroi, et
chevauchant sous un dais que tenaient quatre chevaliers, pour la
garantir des rayons du soleil couchant. Elle portait un manteau
d'hermine jeté sur une robe de satin vermeil. Vingt chevaliers du roi
des Cent chevaliers arrivent et s'adressent à l'escorte: «Seigneurs,
dit le premier, notre roi désire que vous conduisiez cette dame à son
pavillon.--Nous n'avons rien à faire avec votre roi.--Nous saurons
bien vous contraindre d'obéir.» Le combat s'engagea, et le parti des
Cent chevaliers l'eût emporté, si Gauvain ne fût intervenu. «J'offre,
leur dit-il, de conduire cette dame au pavillon de votre roi et de
la ramener.» C'était la dame de Nohan, qui se rendait de son côté
à l'Assemblée des Marches de Galore; car alors les hautes dames
paraissaient à ces réunions pour mieux encourager ceux qui prenaient
part aux joutes[39]. Le roi des Cent Chevaliers vint à la rencontre
de la dame, et l'aurait volontiers retenue, si Gauvain ne se fût
engagé à la ramener au milieu des siens. Après l'avoir reconduite, il
revint au pavillon d'Helain; mais ce retard d'une nuit l'empêcha de
rejoindre le Chevalier malade.
[Note 39: L'usage en revint au treizième siècle; mais on voit qu'il
était interrompu au douzième, époque de la composition du Lancelot.
Pour cette assemblée de Galore, voyez plus haut, page 185, _note_.]
Celui-ci, le lendemain, se fit poser à terre sous un grand orme,
pour prendre le frais et essayer de dormir. Vient à passer une
dame richement accompagnée; elle veut voir quel est ce chevalier
endormi, descend, se baisse, lui découvre le visage, et reconnaît en
fondant en larmes celui qui l'avait délivrée des poursuites du roi
de Northumberland. «Ah! dit-elle aux écuyers, guérira-t-il?--Nous le
croyons.» Réveillé par le bruit, le malade a beau se détourner, elle
lui porte les mains sur le visage et lui couvre de baisers la bouche
et les yeux. «Cher seigneur! disait-elle, ne vous cachez pas, je vous
ai reconnu: je vous demande en grâce de consentir à attendre chez moi
votre parfaite guérison; vous n'aurez à craindre aucun indiscret, et
nous prendrons de vous tout le soin possible.»
C'était encore, on l'a déjà deviné, la dame de Nohan, que le
Chevalier malade ne put se défendre de suivre. La litière se remit
en marche: ils passèrent devant la Douloureuse garde sans s'y
arrêter, et descendirent dans un des châteaux de la dame, qui était
à dix lieues de Nohan. Le chevalier y séjourna jusqu'au temps de sa
parfaite guérison.
Nous ne suivrons pas Gauvain dans tous les incidents de sa quête;
nous ne dirons pas comment il rencontra le félon Bréhus sans pitié,
frère de Brandus; comment il se défendit de ses mauvais tours,
et apprit enfin le nom du vainqueur de la Douloureuse garde. Ces
aventures multipliées et assez confuses peuvent être facilement
distraites du livre de Lancelot.
XXVII.
Une fois guéri de ses blessures, notre chevalier remerciait la
dame de Nohan et prenait congé d'elle. Il rencontra le soir même
un écuyer chevauchant à toutes brides. «Qui vous oblige à tant de
hâte?» lui dit-il en passant devant lui.--«Je cherche celui qui seul
peut nous tirer de peine; madame la reine est dans la Douloureuse
garde, et les gens du château jurent de la retenir tant que ne sera
pas revenu le preux chevalier qui l'a conquise. La reine a envoyé
des messagers sur toutes les routes pour s'enquérir de lui et le
prier de venir la délivrer.--Bel ami, dit le Chevalier, madame la
reine sera-t-elle délivrée si celui dont tu parles rentre dans le
château?--Assurément.--Retourne, et dis à madame la reine qu'il
arrivera cette nuit ou demain matin.--Mais j'ai ordre de ne revenir
qu'après avoir vu ce chevalier.--Rapporte que tu l'as vu.--Vous êtes
donc celui que je cherche?--Eh! tu me fais parler malgré moi.»
Il entra dans la Douloureuse garde en même temps que l'écuyer.
Toutes les rues étaient illuminées de cierges et de torches. «Où est
la reine? demande-t-il à l'écuyer.--Je vais vous conduire à elle:
mais il faut traverser un souterrain fermé d'une porte de fer.»
Avant de la franchir, le Chevalier dépose son heaume, il entre,
l'écuyer lui tend une poignée de chandelles[40], en l'avertissant
de les allumer pendant qu'il poussera la porte derrière lui; mais
il la ferme en dehors et s'esquive. Le Chevalier, ne l'entendant
plus, devine qu'on l'a trompé, qu'il ne trouvera pas la reine et
ne sortira du souterrain que par la grâce de Dieu. La nuit arrive
et s'écoule. Au point du jour, il aperçoit d'incertaines lueurs et
entend une voix de femme: «Sire chevalier, vous le voyez, vous n'avez
pas de défense; il faut composer pour sortir d'où vous êtes.--Que
demande-t-on de moi?--Que vous rameniez la paix dans ce lamentable
château.--Mais la reine, où est-elle?--Loin d'ici; elle vous charge
d'être son otage. Par vous doivent cesser les enchantements de la
Douloureuse garde.--Et par quel moyen?--Faites ce que vous pourrez
et ce qu'exigera l'aventure.--J'en prends l'engagement.» Une fenêtre
s'éclaire au haut de la voûte et laisse voir des reliques de saints:
Lancelot jure sur elles de ne reculer devant aucun obstacle.
[Note 40: _Plein poing de chandelles_. Expression qui revient
souvent.]
Alors la porte de fer tourne sur ses gonds et s'ouvre de nouveau; il
trouve en dehors un repas abondant dont il avait grand besoin. Une
voix lui crie: «Maintenant, vous avez le choix de demeurer quarante
jours dans le château, ou de tenter de conquérir la double clef des
enchantements.--Je préfère, dit-il, le second parti.»
En reprenant les armes qu'il avait déposées à l'entrée, il se signe
et avance. D'abord il est dans une nuit profonde, puis, par la baie
d'une porte éloignée, il voit poindre une lumière. Il marche de ce
côté, franchit la porte, et, tout d'un coup, entend un grand bruit;
il avance encore, malgré un fracas horrible qui lui donne à penser
que la voûte s'écroule. Les parois, le seuil, tout semble tourner
sur lui; il se retient à la muraille du mieux qu'il peut, jusqu'à
l'entrée d'une seconde porte cintrée. Elle était défendue par deux
chevaliers de cuivre émaillé[41], tenant chacun une grande épée
que deux hommes auraient eu peine à soulever. Ils en ferraillaient
constamment, de façon que rien ne pouvait passer sans être mis en
pièces.
[Note 41: _Deux chevaliers de cuivre tresjeté_. Ce dernier mot paraît
avoir précisément le sens d'_émaillé_. Cet émail donnait au cuivre
une belle couleur d'or et d'outremer.]
Le Chevalier, l'écu en avant, s'élance entre les épées qui pénètrent
dans les mailles de son haubert jusqu'à l'épaule, d'où s'échappe
un jet de sang; il passe outre en tombant sur ses mains: malgré la
douleur qu'il ressent de cette chute, il reprend l'épée tombée devant
lui et continue d'avancer, toujours l'écu devant sa poitrine. Il
arrive ainsi à une troisième porte défendue par un puits[42] de sept
pieds de long et de large, exhalant une odeur fétide, et d'où sortait
un bruit effroyable. À la porte était un grand éthiopien, jetant par
la bouche des torrents de flamme bleue, tandis que jaillissaient des
charbons ardents de ses yeux. À l'approche du Chevalier, le monstre
lève des deux mains une hache énorme, prête à retomber dès qu'il le
verrait à portée.
[Note 42: Ici finit la lacune du bon masc., 337, fº 16.]
Le Chevalier hésita un instant, le puits seul paraissant offrir
un obstacle insurmontable. Cependant il se souvient du serment
qu'il a prononcé, remet l'épée dans le fourreau, prend son écu par
l'extrémité des guiches, et le lance de toute sa force au visage de
l'éthiopien: la hache écartèle l'écu, mais elle y reste engagée. D'un
grand élan, le Chevalier saute de l'autre côté du puits en levant
les mains qu'il arrête sur le cou de l'éthiopien. Celui-ci fait
de grands efforts pour dégager sa hache, et cependant le Chevalier
lui étreint la gorge et le frappe au visage à poings fermés. Force
lui est de lâcher son arme, il fléchit, tombe à la renverse; le
Chevalier, tombé en même temps que lui, se relève, le saisit par les
pieds et le précipite dans le gouffre.
Alors il regarde autour de lui. Une femme de cuivre merveilleusement
émaillé tenait de la main droite la double clef des enchantements.
Pour les prendre il approche d'un pilier de cuivre dressé au milieu
de la salle. Des lettres creusées dans le métal disaient: _La grosse
clef déferme le pilier, la menue le coffre._ Il ouvre le pilier,
aperçoit le coffre; mais, quand il touche à la seconde clef, il
entend un bruit si effroyable, des cris si perçants, que le pilier
lui-même en est ébranlé. Il se signe, ouvre le coffre, et de trente
tuyaux de cuivre sortent autant de voix distinctes, plus douloureuses
l'une que l'autre. De là partaient tous les enchantements répandus
dans le château. De violents tourbillons se forment et de noires
vapeurs, puis des clameurs aussi épouvantables que si tous les
diables d'enfer eussent été là réunis. En réalité, il s'y en trouvait
un assez grand nombre. Le Chevalier sent ses forces l'abandonner;
il tombe pâmé devant le pilier: quand il revient à lui, le pilier,
l'image de cuivre, le puits, les deux chevaliers qui gardaient la
première porte, tout avait disparu. Le souterrain était ouvert, il
en sortit tenant dans ses mains la double clef des enchantements. En
repassant par le cimetière, il n'y trouva plus de tombes, de lettres
ni de heaumes; il s'agenouilla dans la chapelle, déposa les clefs sur
l'autel et monta au palais.
Comment peindre la joie illuminant tous les visages, et dire les
actions de grâces qu'on lui rendit! Il sut alors que la reine n'avait
pas été retenue prisonnière et qu'on s'était entendu pour le tromper
et le décider ainsi à revenir à la Douloureuse garde. Il ne s'y
arrêta qu'une seule nuit et, dès le lendemain, il fit ses adieux à
ceux qu'il venait de délivrer de la cruelle oppression des démons.
À compter de ce moment, la ville, le bourg et le château ne
s'appelèrent plus que la _Joyeuse Garde_: nous en reparlerons plus
d'une fois.
XXVIII.
Notre chevalier, le lendemain, longeant le cours d'une rivière,
aperçut sur l'autre rive une haute bretêche que protégeait une
enceinte de palissades. Dans l'intention de s'y arrêter, il passa
le gué avec la demoiselle qui l'avait si longtemps attendu dans la
Joyeuse garde. Le gardien de la bretêche tira la porte coulante[43]
à leur approche, et laissa entrer les écuyers et la demoiselle.
Mais, quand ce fut au tour du Chevalier, il fit revenir la porte sur
elle-même. «Frère, lui demande le Chevalier, pourquoi me laisses-tu
dehors?--C'est qu'avant d'entrer, vous devez me dire qui vous
êtes.--Je suis de la maison du roi Artus; cela doit te suffire.--Oui,
pour que la porte reste baissée.--Au moins laisse sortir mes écuyers
et ma demoiselle.» Ici, pas de réponse, et le bon chevalier, outré de
dépit, repassait lentement le gué, pendant que la dame de la bretêche
ôtait la housse de l'écu que les écuyers avaient déposé. À la vue
du blason d'argent à la bande noire[44], elle se hâte d'ouvrir la
fenêtre et de crier: «Revenez, revenez, chevalier! veuillez, au
nom de la chose que vous aimez le mieux, passer la nuit dans notre
maison.»
[Note 43: «La porte coléice.» Comme celle dont il est parlé dans le
Roman de la Rose:
Si a bones portes coulans,
Pour faire ceux dehors dolans;
Et pour eux prendre et retenir
S'il osoient avant venir.
On peut voir une belle gravure de la porte coléice ou coulante
de Villeneuve-sur-Yonne, qui existe encore, dans le _Dictionn.
d'architecture_ de M. Viollet-Le-Duc, t. VII, p. 336.]
[Note 44: Nous avons déjà averti nos lecteurs, p. 185, que nous
laisserions de côté les trois assemblées ou rencontres qui, dans le
roman, nous paraissaient faire double emploi avec celles où Galehaut
sera le tenant contre le roi Artus. Des incidents d'un seul récit
primitif les rédacteurs de l'ensemble avaient formé sans nécessité
deux récits distincts. C'est dans ces premières assemblées que
Lancelot avait porté l'écu d'argent à la bande noire qui le fait ici
reconnaître.]
Le Chevalier revient sur ses pas. Cette fois la porte se tire
devant lui; il est conduit dans une chambre haute où ses écuyers le
désarment. La dame eut tout loisir d'admirer la beauté de son corps
et la bonne grâce de ses mouvements. On cornait le dîner, quand
arrive le maître de la bretêche: «Ah! sire, lui dit la dame en le
débarrassant de ses armes, vous avez pour hôte le preux jouteur
dont vous me parliez, celui qui vainquit l'assemblée.--Dame, dit
sévèrement le bon chevalier, vous n'êtes pas courtoise d'avoir
découvert l'écu que je tenais caché.--Pardonnez, sire, à ma
curiosité; elle nous permet de vous rendre tout l'honneur qui vous
est dû.--En effet, dit à son tour le maître du logis, vous êtes
l'homme que je désirais le plus connaître. Non que vous m'ayiez bien
traité à la deuxième assemblée; vous nous avez renversés, moi et mon
cheval l'un sur l'autre, et peu s'en fallut que j'en eusse le coeur
crevé.»
On se mit au manger. Les nappes ôtées, le bon chevalier demande au
maître de la maison ce qui l'avait obligé à sortir armé. «Je revenais
de garder un pont, dans l'espoir de voir passer celui qui promit au
navré de combattre quiconque aimerait mieux celui qui l'avait navré.
Le navré était mon ennemi mortel, pour avoir tué le frère de ma mère:
vous comprenez que, pour venger cette mort, je donnerais ma vie.»
Ces paroles désolèrent le bon chevalier, qui regretta bien de les
avoir provoquées. Il cacha son émotion; les lits furent dressés, ils
allèrent reposer. Mais lui ne put dormir: toute la nuit il gémit
et pleura; car il se voyait contraint, pour éviter le parjure, de
provoquer celui qui lui donnait une si courtoise hospitalité.
De grand matin, il se présente devant son hôte, tout armé,
à l'exception du heaume et des gants: «Beau sire, dit-il en
s'agenouillant, vous m'avez fait grande courtoisie; je vous demande
un don, pour le temps que je resterai dans votre maison.--Sire,
relevez-vous; sauf mon honneur, il n'est rien que je puisse vous
refuser.--Grand merci! avouez donc que vous aimez mieux le navré que
celui qui l'a navré.
--«Sainte-Marie! êtes-vous donc le chevalier qui jura de venger le
navré?
--«Vous l'avez dit.» Le châtelain resta un temps sans parler. Enfin:
«Sire, dit-il, sortez d'ici; j'aime mieux le navré que le mort.»
Le bon chevalier partit avec sa demoiselle et les écuyers. Mais
bientôt il voit accourir le maître de la bretêche, entièrement armé.
«Chevalier, dit-il, j'aime mieux le mort que le navré. Je ne pouvais
refuser le don que je vous avais promis, pour le temps où vous seriez
mon hôte; mais nous sommes en pleine campagne.»
Notre chevalier veut inutilement l'apaiser. Ils prennent du champ;
la rencontre est assez rude pour que tous deux vident les arçons et
soient jetés sous le ventre de leurs chevaux. Ils se débarrassent,
jettent leurs écus, brandissent les épées et se frappent à coups
redoublés. Le maître de la bretêche perd le premier de ses forces; il
recule: l'autre, tout en le tenant de court, le prie de reconnaître
qu'il aime mieux le navré. «À Dieu ne plaise que je démente ce que
j'ai dans le coeur!» Le bon chevalier le ménage moins; le fait
reculer jusqu'à la rive, et le prie encore d'accorder ce qu'il lui
demande.--«Jamais!» D'un dernier coup il l'étend à terre; il appuie
un genou sur sa poitrine, il délace son heaume: «Vous pouvez encore
sauver votre vie.--Plutôt mourir!» Pour ne pas l'achever de son
épée, le bon chevalier le saisit, le soulève et va le jeter dans le
courant. Cela fait, il s'éloigne en regrettant le serment qui vient
de le contraindre à tuer un prud'homme qui lui avait donné le pain,
le sel et le gîte.
XXIX.
Après avoir ainsi combattu et mis à mort malgré lui le vavasseur
chez lequel il avait reçu une si courtoise hospitalité, le Chevalier
erra tristement le reste du jour sans trouver aventure. Il passa la
nuit chez une dame veuve, à l'entrée d'une forêt voisine de Kamalot,
et se remit en chemin le lendemain matin, toujours accompagné de la
demoiselle du Lac et de ses deux écuyers. Bientôt il fit rencontre
d'un valet monté sur un grand chasseur. «Valet, lui dit-il, quelles
nouvelles?--L'arrivée à Kamalot de madame la reine.--Quelle
reine?--La reine Genièvre, la femme du roi Artus.» Et, cela dit, le
valet s'éloigne.
Le bon chevalier, tout pensif, arrive dans Kamalot. Il abandonne les
rênes et laisse le coursier aller à l'aventure, jusqu'en face d'une
maison forte. Aux fenêtres était une dame, en simple chemise et
surcot, les tresses répandues sur les épaules: elle plongeait les
yeux sur les prés et les bois. Le bon chevalier, sortant tout à coup
de sa rêverie, la regarde et retient son cheval pour la contempler
plus longtemps.
Vint alors à passer un chevalier armé de toutes armes, qui lui
demande ce qu'il a tant à regarder. L'autre ne l'entend pas et ne
fait nulle réponse. «Je demande ce que vous regardez,» dit l'inconnu
en le poussant au bras.--«Ce qui me plaît; et vous n'êtes pas
courtois de me jeter ainsi hors de mes pensées.--Je vous demande
pourtant, par la chose que vous aimez le plus, quelle est cette dame
que vous regardez si bien?--C'est madame la reine.--Est-ce à vous
de savoir quelle est la reine? Bien m'est avis que vous ne regardez
de ce côté que pour éviter de me parler. Après tout, auriez-vous le
courage de me suivre?--Oh! répond le bon chevalier, si vous allez
où je n'oserais aller, vous pouvez vous vanter de passer les plus
renommés de prouesse.--Nous verrons bien.»
L'inconnu continue son chemin et le bon chevalier le suit. «Beau
sire, lui dit l'inconnu, vous passerez la nuit chez moi, et demain
matin nous irons où je vous ai dit.» Le bon chevalier se laissa
héberger dans une maison qui longeait la rivière; et, le lendemain
de grand matin, il s'arme, sort avec son hôte, en annonçant à la
demoiselle et à ses écuyers, qu'il viendra les reprendre dès que
l'aventure sera mise à fin. Pour être sûr de n'être pas découvert,
il avait passé à son cou un vieil écu enfumé, au lieu de celui
qu'il avait apporté la veille. En continuant à suivre le cours de
l'eau, ils se retrouvèrent à l'entrée de Kamalot. Les murs, les
tours, les moulins, rappellent alors à notre chevalier le jour de
son adoubement. Il arrête son cheval, en laissant l'autre chevalier
aller en avant et arriver le premier devant la maison du roi,
située, comme tous les autres manoirs d'Artus, sur la rivière. Une
dame était aux loges; c'était encore la reine qui suivait des yeux
le roi partant pour la chasse. Elle avait levé sa guimpe[45] pour
se défendre de la fraîcheur matinale, et était en simple surcot.
Quand passa le premier des deux chevaliers, elle baissa sa guimpe,
et celui-ci lui dit: «Madame, vous plairait-il me dire si vous êtes
la reine?--Oui; pour quelle raison le demandez-vous?--Dame, pour un
chevalier, le plus fou des chevaliers.--Est-ce de vous que vous
entendez parler?--Oh! non.--De qui donc?» il ne voulut pas répondre
à cette question, dans la crainte de nuire au compagnon qu'il avait
perdu de vue, et il poursuivit son chemin. Peu de temps après, le bon
chevalier arrive en face de la maison du roi. Des femmes lavaient
leur linge dans la rivière: «N'avez-vous pas vu, leur demande-t-il,
passer un chevalier?--Nenni, nous ne faisons que d'arriver.» Mais
la reine, qui avait entendu la demande et la réponse, abaissant de
nouveau sa guimpe: «Sire chevalier, dit-elle à haute voix, celui que
vous cherchez est entré dans la forêt. Ne perdez pas un moment si
vous voulez le rejoindre.» Il lève les yeux et reconnaît la reine. À
ces mots: _Ne perdez pas un moment_, il pique son cheval des éperons
sans répondre, mais sans détourner les yeux du visage de la reine.
Le cheval qu'il ne dirige plus cède alors à l'envie de s'abreuver
et descend dans la rivière. Le lit était profond, si bien que la
bête enfonce et nage jusqu'à l'autre bord, défendu par les murs
du palais. Elle revient, perd ses forces; le souffle lui manque;
elle va disparaître avec celui qu'elle porte, quand la reine, qui
suivait des yeux le Chevalier avec une attention presque égale, dit:
«Sainte Marie! au secours!» Messire Yvain de Galles sortait pour
aller rejoindre le roi: «Ah! messire Yvain, lui dit-elle, voyez ce
chevalier; il va mourir s'il n'est secouru.» Yvain aussitôt pousse
dans l'eau et arrive au chevalier, dont les flots avaient déjà
plusieurs fois recouvert les armes; il le ramène à la rive. «Eh, beau
sire! lui dit-il, comment n'avez-vous pas retenu votre cheval?--Vous
voyez, sire, je le laissais boire.--Vous le laissiez plutôt noyer et
vous noyer avec lui. Où alliez-vous donc?--J'entendais à suivre un
chevalier.»
[Note 45: La guimpe ou guimple était, comme on doit le savoir, une
sorte de voile épais passé sur le cou, tombant sur la poitrine quand
on le baissait, couvrant le nez et même les yeux quand on le tenait
levé. Il ne faut pas l'oublier, ni prendre le change quand on voit
les dames lever ou baisser leur guimpe.]
Yvain l'eût aisément reconnu s'il eût eu la ventaille abaissée et
s'il eût gardé l'écu qu'il avait porté à la dernière assemblée. Mais
celui qu'il avait choisi le matin ne donnait pas grande idée de lui.
Yvain lui demande s'il tenait toujours à rejoindre son compagnon:
«Assurément.--Repassez donc la rivière, vers le gué, un peu plus
haut; suivez dans la forêt le chemin qui sera devant vous.» Cela dit,
il le laisse, et le bon chevalier qui ne pouvait détourner ses yeux
de la reine, au lieu de gagner le gué, suit les maisons sans penser
où il va. Bientôt arrive Dagonnet, le sot chevalier, qui lui demande
ce qu'il cherche; et, n'obtenant pas de réponse, saisit le cheval au
frein et l'emmène, sans trouver la moindre résistance.
«Assurément, disait la reine à Yvain, ce chevalier vous doit la vie;
sans vous il se fût noyé.--Et c'eût été dommage, répondait Yvain,
car, malgré son écu enfumé, on voit qu'il est jeune et de bonne
nature.--Mais voyez donc; n'est-ce pas encore lui qui se laisse
arrêter? Allez voir, je vous prie, messire Yvain.» Yvain obéit, va
reconnaître Dagonnet et les conduit en riant devant la reine. «En
vérité, madame, vous aviez bien deviné; notre chevalier a été pris
par Dagonnet.--Oui, dit le sot, je l'ai rencontré près du gué; je lui
ai parlé, il n'a pas répondu: j'ai saisi le frein de son cheval, il
m'a laissé faire, et je vous l'amène prisonnier.--C'est fort bien,
Dagonnet, dit messire Yvain; si vous voulez, il restera sous ma
garde.--J'y consens, dit le sot, mais en répondez-vous?--N'en soyez
pas inquiet.»
Tout cela fit assez rire la reine et les dames et demoiselles qui
l'entouraient; car on connaissait Dagonnet pour la plus couarde pièce
de chair qu'on pût imaginer.
La reine cependant regardait le bon chevalier. Son grand air et sa
bonne tenue n'échappaient pas à son attention. «Savez-vous, Dagonnet,
dit-elle, le nom de votre prisonnier?--Non, madame; je n'ai pu
tirer un seul mot de lui.» Au son de la voix de la reine, le bon
chevalier, qui tenait sa lance par le milieu de la hampe, lève la
tête, écarte les doigts de la main; le glaive tombe et va déchirer
la soie du manteau de la reine. Surprise étrangement, elle dit à
demi-voix: «Ce chevalier ne semble pas avoir en lui toute la sagesse
du monde.--S'il en eût eu quelque peu, reprend Yvain, Dagonnet ne
l'eût pas ramené jusqu'ici. Voyons, chevalier, qui êtes-vous?--Qui
je suis? un chevalier.--Je le vois bien; et que demandez-vous?--Je
ne sais.--Attendez-vous quelqu'un ou quelque chose?--Vraiment, je ne
sais que dire.»
«Madame, dit Yvain, j'ai promis à Dagonnet de le garder; mais, si
vous voulez me servir de garant, je le laisserai partir.--Oh! je
puis, sans trop m'engager, répondre de lui à Dagonnet.» Messire Yvain
relève la lance, la rend au prisonnier de Dagonnet, le conduit au bas
des degrés, et lui montrant le gué: «Beau sire, voici le chemin qu'a
pris celui que vous vouliez rejoindre.»