Après l'avoir saluée: «Pour Dieu! que parliez-vous de monseigneur
Gauvain?--Ah! s'écrie-t-elle, je vous reconnais; soyez le bien venu,
Fils de roi! J'avais un message à fournir auprès de vous; mais à
l'entrée du château on m'annonça votre mort, on m'indiqua votre
sépulture; je revenais fort affligée, quand, pour comble de deuil,
j'appris que monseigneur Gauvain, lui dixième, était prisonnier de
Brandus. Le traître les a conduits dans son châtelet des Îles, à bon
droit surnommé _la Prison douloureuse_, et vous seul pourrez les en
tirer.--Dites-moi, demoiselle, quel était votre message?--Ma dame
m'avait chargée de vous recommander de garder votre coeur d'un amour
indigne de vous; car il vous empêcherait de monter en prix. La valeur
des chevaliers grandit ou diminue en raison de la bonté, de la valeur
de la dame qu'ils font voeu d'aimer.»
Le Blanc chevalier ne répond pas, mais se laisse conduire en vue
de l'île où Brandus retenait les dix chevaliers. Sur le conseil de
la demoiselle, il s'arrête dans le bois qui touchait à la rivière
d'Hombre, pour voir sans être vu ceux qui entraient dans l'île.
Bientôt d'une nef descendent quinze fer-vêtus, qui prennent le chemin
de la Douloureuse garde. Le Blanc chevalier, la poitrine couverte de
l'écu aux trois bandes vermeilles, lance son cheval; les hommes de
Brandus s'effrayent, rebroussent chemin, se pressent à qui rentrera
plus vite dans la nef. Le Blanc chevalier jette morts sanglants les
plus attardés; mais Brandus en fut quitte cette fois pour la peur,
regagna la nef et se mit au large.
Le Blanc chevalier revint tristement dans la Douloureuse garde par
une fausse poterne[35]. À son retour il apprit que la reine et le
roi, impatients de savoir si la Douloureuse garde était réellement
conquise, étaient arrivés dans le bourg, et ne comprenaient pas qu'on
s'obstinât à tenir les portes fermées[36]. Il se hâta d'avertir la
guette de laisser entrer le roi et la reine. Mais Artus tombait
fréquemment dans une rêverie dont on n'osait le tirer. Ce jour-là, au
commencement de Tierce, il était dans son pavillon, la tête inclinée,
l'esprit perdu en imaginations qui lui firent oublier d'envoyer à
la Douloureuse garde. Vainement les gens du château, qui espéraient
aussi de lui leur délivrance, criaient du haut des murs: «Roi Artus,
l'heure passe, l'heure passe!» Il n'entendait rien. La reine dont
l'oreille était plus éveillée, voulant savoir quelle était la raison
de ces cris, arriva devant la porte, comme le Blanc chevalier, après
avoir été visiter les pavillons tendus dans le bourg, revenait au
château; il la reconnut, et fut assez maître de lui pour dire:
«Dame, Dieu vous bénisse!--Vous aussi, répond-elle.--Voulez-vous
entrer ici?--Assurément, sire chevalier.--Ouvrez!» crie-t-il à la
guette: mais, ne sachant plus ce qu'il fait, il pousse son cheval
sous la voûte; la guette laisse retomber derrière lui les battants,
et la reine reste à la porte. Pour lui, sans mot dire il monte
à la guérite et regarde avec une sorte d'extase la reine qui ne
comprend rien à l'insulte qu'on lui a faite. Enfin, au bruyant
retentissement de la porte qu'on referme, le roi Artus sortit de sa
rêverie, et appelant messire Keu: «Sénéchal, dit-il, allez voir si
l'on veut enfin ouvrir.» Keu rencontre la reine encore émue de ce
qui lui était arrivé. Elle lui conte son aventure, et le sénéchal
apercevant à la guérite le Blanc chevalier: «Sire chevalier,
dit-il, c'est à vous grande vilenie d'avoir ainsi gabé la reine.»
L'autre n'entendait rien, mais la demoiselle du lac qui l'avait
conduit à la Prison douloureuse arrivant à lui: «Êtes-vous sourd?
dit-elle; n'entendez-vous pas les reproches de ce chevalier?--Quel
chevalier?--Là, devant vous.--Ah! sénéchal, que voulez-vous?--Je vous
blâme d'avoir fait deux hontes: à madame la reine en la laissant
dehors, à moi en ne me répondant pas.» Ces mots navrent de douleur
le Blanc chevalier, et s'en prenant à la guette: «Malheureux! ne
t'avais-je pas commandé d'ouvrir à madame la reine? Sans tes cheveux
blancs je te clouerais de cette épée contre la porte. Ouvre désormais
à tous ceux qui se présenteront.»
[Note 35: Lancelot préfère la poterne aux grandes portes, sans doute
afin de ne pas être aperçu de ceux qui, dans le château, attendaient
de lui leur délivrance. La _fausse poterne_, dans les châteaux
fortifiés, était une porte secrète connue seulement du châtelain.]
[Note 36: Le msc. 754, que nous avions suivi pour remplir la première
partie de la lacune du bon manuscr. 339, s'arrête ici; nous prenons,
à son défaut, le nº 341, fº 45, et le nº 773, fº 62.]
La guette obéit en tremblant de tous ses membres. On vit alors
arriver barons, chevaliers, dames et demoiselles, en même temps que
la reine et le roi. Le cimetière attire d'abord leur attention.
Artus y entre et fait lire à ses clercs les mots tracés sur les
tombes: _Ci-gît messire Yvain_, _Ci-gît messire Gauvain_, et les
autres. Quel sujet de douleur! Il jure de venger son cher neveu,
sort de ce lieu funeste et arrive à la seconde porte qu'il pensait
trouver également ouverte. Mais celui qui la gardait lui déclare que
le nouveau seigneur du château ne lui avait pas donné ordre d'ouvrir,
et qu'il devait attendre cet ordre. Artus retourne donc à son camp,
assez mécontent de délais dont il ne peut comprendre la raison.
XXIV.
C'est que notre Blanc chevalier, afin d'apaiser le ressentiment de la
reine, avait repris le chemin de la Prison douloureuse. En sortant
du bois, il vit descendre d'une nacelle un ermite lisant ses heures.
C'était un prud'homme, autrefois bon chevalier, que le chagrin de la
mort de ses enfants avait éloigné du siècle. «Mon frère, lui dit-il
en le saluant, d'où venez-vous?--De la Prison douloureuse où je suis
allé porter le calice à deux chevaliers en danger de mort. L'un est
Galegantin, l'autre Lohos, le fils du roi Artus et le plus malade des
deux. C'est vous, je pense, qui avez conquis la Douloureuse garde,
et qui venez tenter de délivrer messire Gauvain? Or, j'ai entendu que
Brandus devait, cette nuit, tenter de surprendre le camp du roi, avec
cent cinquante de ses hommes. Vous pouvez sauver le roi en allant le
prévenir du danger qui le menace; Brandus sera facilement vaincu,
et, pour conserver la vie, il rendra volontiers ses prisonniers.»
Le Blanc chevalier remercia l'ermite, et le suivit jusqu'à sa
demeure. C'était une forte maison, nommée le Plessis, construite sur
un monticule entouré de fossés à la Galloise. Après avoir reconnu
qu'elle pourrait lui être de grand secours, il revint aux abords de
l'île, décidé à déjouer lui-même les projets de Brandus, sans en
avertir le roi. Quand la nuit fut serrée, il entendit un léger bruit
de gens armés débarquant et prenant le chemin de la Douloureuse
garde. Il les suivit jusqu'à la sortie du bois; et comme ils avaient
mis pied à terre pour resserrer la sangle des chevaux, il fondit
sur eux en criant: «À mort! à mort les traîtres!» Ils se croient
prévenus par toute la chevalerie du roi, et, saisis d'épouvante,
courent çà et là, les uns à pied, les autres à cheval. Nul ne songe
à se défendre, et, le bruit arrivant aux sentinelles posées devant
les pavillons, l'alarme est donnée au camp. Les gens de Brandus,
entendant les cris et le mouvement des chevaux, se rejettent dans
le bois. Un rayon de lune permet au Blanc chevalier de reconnaître
Brandus, qu'il atteint d'un revers d'épée et renverse sur la crinière
de son cheval. D'un second coup, il le jette à terre et le foule
aux pieds: il allait lui trancher la tête et avait déjà délacé le
heaume, quand Brandus lui crie: «Merci! ne me tuez pas si vous aimez
le roi Artus!--Vous rendez-vous?--Oui, si vous ne me donnez pas pour
prison la Douloureuse garde.--C'est là précisément que j'entends
vous retenir.--Eh bien, je préfère la mort, et vous perdrez, en me
frappant, tout moyen de délivrer monseigneur Gauvain.--Pour délivrer
messire Gauvain, il n'est rien que je ne fasse: montez en croupe
derrière moi; nous irons, non pas à la Douloureuse garde, mais à
l'ermitage du Plessis.»
Brandus eut grande peine à se soulever et à monter sur le cheval
du Blanc chevalier. Mais, avant de gagner le Plessis, ils firent
rencontre des chevaliers du roi, qui revenaient de la poursuite
des gens de Brandus. Messire Keu fut le premier à les apercevoir,
et s'adressant au Blanc chevalier: «Au nom de monseigneur le Roi,
j'entends savoir qui vous êtes.--Je suis un chevalier; cela doit vous
suffire, et celui que je mène en croupe est mon prisonnier.» Keu
regarde et reconnaît l'ancien et le nouveau maître de la Douloureuse
garde: «Oh! oh! dit-il, c'est vous, chevalier, qui avez hier fermé
la porte au nez de madame la reine. Celui que vous menez en croupe
est l'ennemi de notre sire le roi Artus. Comme homme du roi, je
serais parjure de ne le réclamer pas; laissez-moi le conduire à
monseigneur Artus.» Le Blanc chevalier répond: «Celui-là n'est pas
encore né qui me l'enlèvera.--Ce sera moi, pourtant.--Ne le touchez
pas, ou je fais un tronçon de votre bras.--Eh bien! que votre
prisonnier descende, nous verrons qui méritera de le garder.--Il
n'est pas besoin; je le défendrai bien sans le mettre à terre.» Ils
prennent alors du champ, reviennent l'un sur l'autre le glaive en
arrêt. Mais Keu brise le sien sur l'écu du Blanc chevalier; celui-ci
l'atteint au-dessous de la selle, lui met le fer dans la cuisse et le
jette lourdement à terre. Avant de s'éloigner: «Messire Keu, dit-il,
vous pourrez dire si le champion de la dame de Nohan avait besoin de
vous pour la défendre.»
Les gens du roi, qui avaient été témoins de la rencontre, relevèrent
messire Keu et le transportèrent sur leurs écus dans sa tente.
Pour le Blanc chevalier, il arrivait au Plessis et faisait jurer
à Brandus, sur les saints de l'autel, qu'il lui rendrait les
prisonniers. Brandus envoya aussitôt vers son sénéchal, avec ordre
d'amener à l'ermitage tous les chevaliers retenus dans l'île. Dès
qu'ils furent arrivés: «Sire, dit-il au Blanc chevalier, je vous
rends ces prisonniers, et je vous somme à mon tour de tenir votre
promesse.--Brandus, répond le Blanc chevalier, vous êtes libre.--Eh
quoi! dit l'ermite, vous laissez échapper Brandus?--Oui; j'en avais
pris l'engagement.--Malheureux engagement! Brandus seul pouvait
abattre les mauvaises coutumes de la Douloureuse garde et vous aurez
peine à retrouver la même occasion de les conjurer.»
Le Blanc chevalier ne voulait pas cependant que les prisonniers
de Brandus pussent paraître devant le roi Artus avant l'entrée de
la reine dans la Douloureuse garde. Il les pria de rester dans
l'ermitage jusqu'à son prochain retour, et revint à la Douloureuse
garde. Dans la partie du palais qu'il avait choisie étaient demeurées
les deux pucelles envoyées par la Dame du lac: l'une qui lui avait
remis les trois écus, l'autre qui l'avait conduit à la Prison
douloureuse. «Sire chevalier, dit la première en le revoyant, vous
vous êtes fait longuement désirer.--Belle douce amie, patientez
encore, je ne vous donnerai congé qu'après avoir délivré monseigneur
Gauvain. Je ne tarderai guère.»
Cela dit, il va demander à la guette de la seconde porte si le roi
s'y était présenté. «--Oui, sire.--Eh bien, la défense est levée.
Laissez entrer le roi, la reine et tous ceux qui le demanderont.»
Artus, sortant de ses habituelles rêveries, venait d'envoyer un
chevalier à la seconde porte. Quand on lui annonça que la défense
était levée, il monta à cheval ainsi que la reine et leur nombreuse
compagnie. Messire Keu fut transporté en litière, les blessures qu'il
avait reçues en voulant reprendre Brandus ne lui permettant pas de
chevaucher.
La seconde porte s'ouvrit avec fracas. Devant eux se dressaient
de vastes et superbes constructions, de belles et nombreuses
maisons. Ce qu'on appelait alors château était en même temps une
ville, construite autour ou à la suite d'un château. Ils virent le
double rang des loges, ou galeries extérieures, peuplées de dames,
chevaliers, demoiselles et bourgeois, tous pleurant amèrement, mais
sans dire un seul mot. Le roi entra, parcourut les salles; partout
le même silence. «Nous voyons assurément ici, dit-il à la reine, les
victimes d'un enchantement, et nous ne pouvons deviner qui les en
délivrera.»
Mais quand le Blanc chevalier sortait du château pour aller reprendre
messire Gauvain, il entendit les prisonniers pousser un immense cri:
_Roi, arrêtez-le! Roi, arrêtez-le!_ À ce bruit imprévu, le roi,
la reine paraissent à une fenêtre; ils sont aperçus par le Blanc
chevalier qui s'arrête involontairement à les regarder, et s'incline.
Le roi en lui rendant son salut: «Me direz-vous, chevalier, pourquoi
ces gens me crient de vous arrêter?--Non, sire, car je ne le sais pas
non plus: mais demandez-leur ce qu'ils me veulent; je ne pense pas
qu'ils aient rien à me reprocher.» Le roi va vers eux et leur demande
ce qui les engage à vouloir retenir le chevalier. «C'est que par lui
doivent être abattues les mauvaises coutumes de céans.» Mais quand il
revint sur ses pas, le chevalier avait déjà passé la première porte,
et, désolé de n'avoir rien compris aux cris qu'il entendait, le roi
demeura plus troublé que jamais.
Le Blanc chevalier fut bientôt arrivé à l'ermitage où il avait laissé
Gauvain et les autres prisonniers de Brandus. «Vous pourrez, leur
dit-il, entrer demain matin dans la Douloureuse garde; vous saluerez
de ma part monseigneur le roi et madame la reine. Mais ne demandez
pas qui je suis, il vous suffit de savoir que je suis un chevalier.»
Il prit congé d'eux, se rendit de ce pas à la maison religieuse
de la Tombe-Lucan, où il avait averti ses écuyers de l'attendre,
avant d'entreprendre la conquête de la Douloureuse garde. Cependant
arrivait dans ce fameux château monseigneur Gauvain, monseigneur
Yvain et les autres prisonniers de Brandus. Grande fut la joie du roi
Artus, en baisant son cher neveu et tous ses compagnons. «Que vous
est-il donc arrivé? demanda-t-il.--Sire, nous ne le savons pas bien.
Un chevalier félon nous a conduits dans son château et nous a retenus
prisonniers, après nous avoir fait déposer nos armes. Un chevalier
inconnu nous a délivrés en nous recommandant de saluer de sa part le
roi et la reine. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il porte un
écu d'argent à trois bandes vermeilles.--C'est donc, dit la reine, le
chevalier qui sortit hier du château et que les gens qui sont retenus
ici vous criaient d'arrêter. L'avez-vous vu désarmé?--Non, madame; il
ne voulut pas ôter son heaume, sans doute afin de n'être pas reconnu.
«--Je n'ai maintenant, dit le roi, aucune raison de séjourner ici
plus longtemps.--Comment! sire,» lui dit vivement la première
demoiselle du Lac, «pouvez-vous partir sans avoir le secret des
aventures de ce château?--Je ne vois pas, fait le roi, le moyen de
les apprendre; mais si je connaissais celui de vous délivrer, je
ne me laisserais arrêter par aucun danger. Dites ce qu'il faudrait
faire pour cela.--Sire, je ne puis être délivrée que par le chevalier
que vous avez laissé partir.--Mais, fit alors messire Gauvain,
vous le connaissez donc?--Assurément.--Ainsi, vous pouvez nous
apprendre qui il est?--J'ai promis de le taire; je pourrai seulement
vous aider à le découvrir.--Moi, je jure de ne m'arrêter qu'après
l'avoir trouvé[37].» Ce voeu fut peu agréable au roi; car, avant de
s'éloigner, Gauvain lui avait rappelé que le prince Galehaut, fils
de la Géante et prince des Îles étranges, s'était promis d'obliger
bientôt les barons bretons et leur roi lui-même à le reconnaître
pour suzerain[38], et qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour
tenter de l'arrêter sur les marches du Galore. «Ah! beau neveu, dit
le roi, comment songez-vous à nous quitter?--Sire, je l'ai juré; et
vous devez autant que moi désirer de connaître le nouveau seigneur de
céans. Je ne tarderai pas sans doute à vous satisfaire.» Cela dit,
ils se séparèrent; le roi fort inquiet d'un départ qui pouvait le
priver de son meilleur chevalier dans la guerre qu'il allait soutenir.
[Note 37: Lancelot, lié par les derniers conseils de la Dame du lac,
devait cacher son nom aussi longtemps qu'il le pourrait (voy. p.
125). Voilà pourquoi il a évité de paraître désarmé devant la reine,
et pourquoi il change d'armes si souvent.]
[Note 38: Ici, les derniers compilateurs ayant trouvé dans certaines
rédactions le nom du roi d'Outre les marches de Galore, et dans les
autres celui de Galehaut, le prince des Îles étranges, ont, pour
cela, deux fois mentionné trois assemblées successives; les premières
avec ce roi de Galore, les secondes avec Galehaut. Je n'ai pas cru
devoir m'égarer avec eux dans cette voie confuse.]
XXV.
Nous avons vu que le Blanc chevalier, quand il avait laissé Gauvain
chez l'ermite du Plessis, était allé reprendre ses écuyers qui
l'attendaient à la Tombe-Lucan. Il chevaucha quelques jours sans
trouver aventure: enfin, dans une épaisse forêt où il s'était engagé,
il entendit un grand bruit, puis vit un chevalier qui traînait à la
queue de son cheval un homme en chemise, les yeux bandés, les mains
liées derrière le dos: à son cou était nouée par les cheveux la
tête sanglante d'une femme. Il se sentit ému de grande pitié: «Qui
êtes-vous?» demande-t-il au malheureux qu'on traînait ainsi.--«Je
suis à la reine de la Grande-Bretagne.--Sire, dit aussitôt le Blanc
chevalier à celui qui tenait les rênes, est-ce là le traitement qu'on
doit infliger à chrétien?--On lui ferait, dit l'autre, pis encore,
si on lui rendait justice. Il m'a honni dans ma femme épousée, celle
dont il soutient la tête.--N'en croyez rien, chevalier. Jamais je
n'eus telle pensée à l'égard de sa femme.--Puisqu'il nie, chevalier,
au lieu de vous venger de vos propres mains, que ne l'accusez-vous en
cour? ne redoutez-vous pas la reine, à laquelle il appartient?--Il
n'y a pas de reine qui m'empêche de venger ma honte.--C'est donc
moi qui le protégerai: je le prends sous ma garde.» En même temps,
il débande les yeux du patient; l'autre recule, revient et reçoit
dans les reins une pointe de lance qui l'abat mort aux pieds de son
cheval. Ceux qui l'accompagnaient prennent la fuite et le Blanc
chevalier présentant le cheval conquis à celui qu'il venait de
venger: «Montez, dit-il, et suivez-moi.--Sire chevalier, si vous le
trouviez bon, je gagnerais mon logis, pour me saigner et ventouser
avant de retourner près de la reine. Et comment lui nommerai-je
mon libérateur?--Vous lui deviserez mon écu, cela suffira.» Ils se
quittèrent, et quand la reine, à quelques jours de là, apprit de
la bouche du chevalier ce qui lui était arrivé, elle n'eut pas de
peine à deviner que le libérateur était encore le vainqueur de la
Douloureuse garde.
On était au mois d'août, la sécheresse était grande. Chemin faisant,
le Blanc chevalier rêvait profondément, et nous n'avons pas besoin
de dire quel était le sujet de sa rêverie. Son cheval, qu'il ne
dirigeait plus, entre dans un bourbier nouvellement desséché, pose
les pieds dans une profonde crevasse, bronche, tombe et l'entraîne
sous lui. Les écuyers accourus le trouvent embarrassé sous les flancs
de l'animal. On le dégage avec peine, on relève le cheval, et, comme
il venait de remonter, il fait rencontre d'un homme de religion
auquel il demande la voie de la maison la plus voisine. «Écoutez, dit
le saint homme, un bon conseil. Ne chevauchez jamais après les Nones
du samedi; autrement il vous arrivera plus de mal que de bien.» Il
les mène dans l'abbaye où lui-même était reclus; le Blanc chevalier y
resta dix jours, baigné, ventousé, mais non guéri. En quittant cette
maison, il échangea l'écu d'argent à trois bandes vermeilles pour un
autre de sinople à la bande blanche de belic; ne voulant plus rien
devoir aux vertus surnaturelles du premier écu.
Le jour même, il rencontre un chevalier armé qui lui demande à qui il
est.--«Au roi Artus.--Dites alors au plus vain des rois. Sa maison
est le rendez-vous de tous les vaniteux. L'autre jour un chevalier
navré avait fait jurer à l'un de ceux qui vivent à cette cour, qu'il
le vengerait de quiconque dirait mieux aimer que lui celui qui
l'avait navré: c'était un engagement bien déraisonnable; Gauvain
lui-même n'en serait pas venu à son honneur.--Seriez-vous, sire
chevalier, de ceux qui aiment moins le navré que celui qui l'avait
navré?--Oui, sans doute.--Et moi, je suis celui qui fit le serment
dont vous parlez. Confessez que vous aimez mieux le navré.--Je ne
mentirai pour rien au monde.--Défendez-vous donc.»
Ils prennent du champ, reviennent et se frappent rudement; ils font
plier sous eux les arçons: mais le glaive du Chevalier malade perce
l'écu, s'ouvre passage dans le haubert, et y laisse le fer et le
bois. Ils tombent de cheval en même temps; le Chevalier malade relevé
le premier s'élance sur l'autre chevalier l'épée haute. Mais il ne
trouve plus qu'un corps inerte; l'âme s'en était allée.
Il remonte à grand'peine, et gagne lentement la forêt. Ses écuyers
rassemblent des branches et des rameaux, en forment une litière
qu'ils enferment dans un merveilleux tissu de soie, présent de
la Dame du lac. Après avoir doucement couché leur seigneur, ils
attachent à la litière deux beaux palefrois et se remettent lentement
en marche.
XXVI.
Messire Gauvain, de son côté, avait commencé sa quête. Après avoir
erré quinze jours sans rien apprendre du chevalier vainqueur de la
Douloureuse garde, il fit rencontre d'une demoiselle à laquelle il
ne manqua pas de demander nouvelles de celui qu'il cherchait. C'était
précisément la pucelle que la Dame du lac avait envoyée au Blanc
chevalier pour lui indiquer le chemin de la Prison douloureuse. «Ah!
dit-elle, vous êtes monseigneur Gauvain qui nous aviez laissées dans
la Douloureuse garde!--Ce n'était pas à moi, demoiselle, à vous en
tirer: mais enfin quelles nouvelles de notre chevalier?--Suivez votre
chemin; peut-être en apprendrez-vous quelque chose.» Cela dit, elle
laissa Gauvain à l'entrée d'une forêt.
Quand il en sortit, il vit la prairie couverte de nombreux pavillons,
et non loin de lui deux palefrois traînant lentement la litière du
Chevalier malade. Il alla demander aux écuyers à qui la litière
appartenait.--«À un chevalier gravement blessé, qui vient de
s'endormir.» Gauvain n'insista pas et revint aux pavillons de la
prairie. Il voit bientôt passer deux chevaliers qui allaient prendre
le frais dans le bois. Il les salue et apprend d'eux que ces tentes
sont au roi des Cent chevaliers. On ne désignait pas autrement ce
prince, parce qu'il se faisait toujours accompagner ainsi: le livre
de Merlin le nomme Aguiguenon, et celui de Lancelot, Malaquin; il
était cousin de Galehaut, et la terre d'Estrangor qui lui appartenait
était sur les marches de Norgalles et de Cambenic.
Comme ils s'éloignaient, Gauvain vit sur la même voie deux écuyers
qui portaient une bière. «Leur seigneur, dirent-ils, venait d'être
tué pour avoir soutenu qu'il aimait moins le navré que celui qui
l'avait navré.--Et quelles étaient les armes de celui qui mit à mort
votre seigneur?--Un écu de sinople à la bande blanche de belic; à
le voir, on eût cru qu'il était lui-même assez malade.--Oh! pensa
Gauvain, ce doit être le chevalier que je cherche et qui déferra le
chevalier navré à la cour du roi.» Il allait rentrer dans la forêt,
quand il remarqua à peu de distance une enceinte de lances formée
autour d'un riche pavillon devant lequel était assis Helain le blond,
un des meilleurs chevaliers de la Table ronde. «Soyez le bienvenu,
monseigneur Gauvain! lui dit Hélain en se levant; où allez-vous
ainsi?--En quête d'un chevalier qu'on porte en litière.--Mais le jour
baisse; vous n'espérez pas le retrouver, une fois la nuit venue:
remettez à demain votre quête.» Gauvain y consentit et entra dans le
pavillon.