Cela dit, il presse son cheval et rejoint la demoiselle éplorée.

Après l'avoir saluée: «Pour Dieu! que parliez-vous de monseigneur

Gauvain?--Ah! s'écrie-t-elle, je vous reconnais; soyez le bien venu,

Fils de roi! J'avais un message à fournir auprès de vous; mais à

l'entrée du château on m'annonça votre mort, on m'indiqua votre

sépulture; je revenais fort affligée, quand, pour comble de deuil,

j'appris que monseigneur Gauvain, lui dixième, était prisonnier de

Brandus. Le traître les a conduits dans son châtelet des Îles, à bon

droit surnommé _la Prison douloureuse_, et vous seul pourrez les en

tirer.--Dites-moi, demoiselle, quel était votre message?--Ma dame

m'avait chargée de vous recommander de garder votre coeur d'un amour

indigne de vous; car il vous empêcherait de monter en prix. La valeur

des chevaliers grandit ou diminue en raison de la bonté, de la valeur

de la dame qu'ils font voeu d'aimer.»

Le Blanc chevalier ne répond pas, mais se laisse conduire en vue

de l'île où Brandus retenait les dix chevaliers. Sur le conseil de

la demoiselle, il s'arrête dans le bois qui touchait à la rivière

d'Hombre, pour voir sans être vu ceux qui entraient dans l'île.

Bientôt d'une nef descendent quinze fer-vêtus, qui prennent le chemin

de la Douloureuse garde. Le Blanc chevalier, la poitrine couverte de

l'écu aux trois bandes vermeilles, lance son cheval; les hommes de

Brandus s'effrayent, rebroussent chemin, se pressent à qui rentrera

plus vite dans la nef. Le Blanc chevalier jette morts sanglants les

plus attardés; mais Brandus en fut quitte cette fois pour la peur,

regagna la nef et se mit au large.

Le Blanc chevalier revint tristement dans la Douloureuse garde par

une fausse poterne[35]. À son retour il apprit que la reine et le

roi, impatients de savoir si la Douloureuse garde était réellement

conquise, étaient arrivés dans le bourg, et ne comprenaient pas qu'on

s'obstinât à tenir les portes fermées[36]. Il se hâta d'avertir la

guette de laisser entrer le roi et la reine. Mais Artus tombait

fréquemment dans une rêverie dont on n'osait le tirer. Ce jour-là, au

commencement de Tierce, il était dans son pavillon, la tête inclinée,

l'esprit perdu en imaginations qui lui firent oublier d'envoyer à

la Douloureuse garde. Vainement les gens du château, qui espéraient

aussi de lui leur délivrance, criaient du haut des murs: «Roi Artus,

l'heure passe, l'heure passe!» Il n'entendait rien. La reine dont

l'oreille était plus éveillée, voulant savoir quelle était la raison

de ces cris, arriva devant la porte, comme le Blanc chevalier, après

avoir été visiter les pavillons tendus dans le bourg, revenait au

château; il la reconnut, et fut assez maître de lui pour dire:

«Dame, Dieu vous bénisse!--Vous aussi, répond-elle.--Voulez-vous

entrer ici?--Assurément, sire chevalier.--Ouvrez!» crie-t-il à la

guette: mais, ne sachant plus ce qu'il fait, il pousse son cheval

sous la voûte; la guette laisse retomber derrière lui les battants,

et la reine reste à la porte. Pour lui, sans mot dire il monte

à la guérite et regarde avec une sorte d'extase la reine qui ne

comprend rien à l'insulte qu'on lui a faite. Enfin, au bruyant

retentissement de la porte qu'on referme, le roi Artus sortit de sa

rêverie, et appelant messire Keu: «Sénéchal, dit-il, allez voir si

l'on veut enfin ouvrir.» Keu rencontre la reine encore émue de ce

qui lui était arrivé. Elle lui conte son aventure, et le sénéchal

apercevant à la guérite le Blanc chevalier: «Sire chevalier,

dit-il, c'est à vous grande vilenie d'avoir ainsi gabé la reine.»

L'autre n'entendait rien, mais la demoiselle du lac qui l'avait

conduit à la Prison douloureuse arrivant à lui: «Êtes-vous sourd?

dit-elle; n'entendez-vous pas les reproches de ce chevalier?--Quel

chevalier?--Là, devant vous.--Ah! sénéchal, que voulez-vous?--Je vous

blâme d'avoir fait deux hontes: à madame la reine en la laissant

dehors, à moi en ne me répondant pas.» Ces mots navrent de douleur

le Blanc chevalier, et s'en prenant à la guette: «Malheureux! ne

t'avais-je pas commandé d'ouvrir à madame la reine? Sans tes cheveux

blancs je te clouerais de cette épée contre la porte. Ouvre désormais

à tous ceux qui se présenteront.»

[Note 35: Lancelot préfère la poterne aux grandes portes, sans doute

afin de ne pas être aperçu de ceux qui, dans le château, attendaient

de lui leur délivrance. La _fausse poterne_, dans les châteaux

fortifiés, était une porte secrète connue seulement du châtelain.]

[Note 36: Le msc. 754, que nous avions suivi pour remplir la première

partie de la lacune du bon manuscr. 339, s'arrête ici; nous prenons,

à son défaut, le nº 341, fº 45, et le nº 773, fº 62.]

La guette obéit en tremblant de tous ses membres. On vit alors

arriver barons, chevaliers, dames et demoiselles, en même temps que

la reine et le roi. Le cimetière attire d'abord leur attention.

Artus y entre et fait lire à ses clercs les mots tracés sur les

tombes: _Ci-gît messire Yvain_, _Ci-gît messire Gauvain_, et les

autres. Quel sujet de douleur! Il jure de venger son cher neveu,

sort de ce lieu funeste et arrive à la seconde porte qu'il pensait

trouver également ouverte. Mais celui qui la gardait lui déclare que

le nouveau seigneur du château ne lui avait pas donné ordre d'ouvrir,

et qu'il devait attendre cet ordre. Artus retourne donc à son camp,

assez mécontent de délais dont il ne peut comprendre la raison.

XXIV.

C'est que notre Blanc chevalier, afin d'apaiser le ressentiment de la

reine, avait repris le chemin de la Prison douloureuse. En sortant

du bois, il vit descendre d'une nacelle un ermite lisant ses heures.

C'était un prud'homme, autrefois bon chevalier, que le chagrin de la

mort de ses enfants avait éloigné du siècle. «Mon frère, lui dit-il

en le saluant, d'où venez-vous?--De la Prison douloureuse où je suis

allé porter le calice à deux chevaliers en danger de mort. L'un est

Galegantin, l'autre Lohos, le fils du roi Artus et le plus malade des

deux. C'est vous, je pense, qui avez conquis la Douloureuse garde,

et qui venez tenter de délivrer messire Gauvain? Or, j'ai entendu que

Brandus devait, cette nuit, tenter de surprendre le camp du roi, avec

cent cinquante de ses hommes. Vous pouvez sauver le roi en allant le

prévenir du danger qui le menace; Brandus sera facilement vaincu,

et, pour conserver la vie, il rendra volontiers ses prisonniers.»

Le Blanc chevalier remercia l'ermite, et le suivit jusqu'à sa

demeure. C'était une forte maison, nommée le Plessis, construite sur

un monticule entouré de fossés à la Galloise. Après avoir reconnu

qu'elle pourrait lui être de grand secours, il revint aux abords de

l'île, décidé à déjouer lui-même les projets de Brandus, sans en

avertir le roi. Quand la nuit fut serrée, il entendit un léger bruit

de gens armés débarquant et prenant le chemin de la Douloureuse

garde. Il les suivit jusqu'à la sortie du bois; et comme ils avaient

mis pied à terre pour resserrer la sangle des chevaux, il fondit

sur eux en criant: «À mort! à mort les traîtres!» Ils se croient

prévenus par toute la chevalerie du roi, et, saisis d'épouvante,

courent çà et là, les uns à pied, les autres à cheval. Nul ne songe

à se défendre, et, le bruit arrivant aux sentinelles posées devant

les pavillons, l'alarme est donnée au camp. Les gens de Brandus,

entendant les cris et le mouvement des chevaux, se rejettent dans

le bois. Un rayon de lune permet au Blanc chevalier de reconnaître

Brandus, qu'il atteint d'un revers d'épée et renverse sur la crinière

de son cheval. D'un second coup, il le jette à terre et le foule

aux pieds: il allait lui trancher la tête et avait déjà délacé le

heaume, quand Brandus lui crie: «Merci! ne me tuez pas si vous aimez

le roi Artus!--Vous rendez-vous?--Oui, si vous ne me donnez pas pour

prison la Douloureuse garde.--C'est là précisément que j'entends

vous retenir.--Eh bien, je préfère la mort, et vous perdrez, en me

frappant, tout moyen de délivrer monseigneur Gauvain.--Pour délivrer

messire Gauvain, il n'est rien que je ne fasse: montez en croupe

derrière moi; nous irons, non pas à la Douloureuse garde, mais à

l'ermitage du Plessis.»

Brandus eut grande peine à se soulever et à monter sur le cheval

du Blanc chevalier. Mais, avant de gagner le Plessis, ils firent

rencontre des chevaliers du roi, qui revenaient de la poursuite

des gens de Brandus. Messire Keu fut le premier à les apercevoir,

et s'adressant au Blanc chevalier: «Au nom de monseigneur le Roi,

j'entends savoir qui vous êtes.--Je suis un chevalier; cela doit vous

suffire, et celui que je mène en croupe est mon prisonnier.» Keu

regarde et reconnaît l'ancien et le nouveau maître de la Douloureuse

garde: «Oh! oh! dit-il, c'est vous, chevalier, qui avez hier fermé

la porte au nez de madame la reine. Celui que vous menez en croupe

est l'ennemi de notre sire le roi Artus. Comme homme du roi, je

serais parjure de ne le réclamer pas; laissez-moi le conduire à

monseigneur Artus.» Le Blanc chevalier répond: «Celui-là n'est pas

encore né qui me l'enlèvera.--Ce sera moi, pourtant.--Ne le touchez

pas, ou je fais un tronçon de votre bras.--Eh bien! que votre

prisonnier descende, nous verrons qui méritera de le garder.--Il

n'est pas besoin; je le défendrai bien sans le mettre à terre.» Ils

prennent alors du champ, reviennent l'un sur l'autre le glaive en

arrêt. Mais Keu brise le sien sur l'écu du Blanc chevalier; celui-ci

l'atteint au-dessous de la selle, lui met le fer dans la cuisse et le

jette lourdement à terre. Avant de s'éloigner: «Messire Keu, dit-il,

vous pourrez dire si le champion de la dame de Nohan avait besoin de

vous pour la défendre.»

Les gens du roi, qui avaient été témoins de la rencontre, relevèrent

messire Keu et le transportèrent sur leurs écus dans sa tente.

Pour le Blanc chevalier, il arrivait au Plessis et faisait jurer

à Brandus, sur les saints de l'autel, qu'il lui rendrait les

prisonniers. Brandus envoya aussitôt vers son sénéchal, avec ordre

d'amener à l'ermitage tous les chevaliers retenus dans l'île. Dès

qu'ils furent arrivés: «Sire, dit-il au Blanc chevalier, je vous

rends ces prisonniers, et je vous somme à mon tour de tenir votre

promesse.--Brandus, répond le Blanc chevalier, vous êtes libre.--Eh

quoi! dit l'ermite, vous laissez échapper Brandus?--Oui; j'en avais

pris l'engagement.--Malheureux engagement! Brandus seul pouvait

abattre les mauvaises coutumes de la Douloureuse garde et vous aurez

peine à retrouver la même occasion de les conjurer.»

Le Blanc chevalier ne voulait pas cependant que les prisonniers

de Brandus pussent paraître devant le roi Artus avant l'entrée de

la reine dans la Douloureuse garde. Il les pria de rester dans

l'ermitage jusqu'à son prochain retour, et revint à la Douloureuse

garde. Dans la partie du palais qu'il avait choisie étaient demeurées

les deux pucelles envoyées par la Dame du lac: l'une qui lui avait

remis les trois écus, l'autre qui l'avait conduit à la Prison

douloureuse. «Sire chevalier, dit la première en le revoyant, vous

vous êtes fait longuement désirer.--Belle douce amie, patientez

encore, je ne vous donnerai congé qu'après avoir délivré monseigneur

Gauvain. Je ne tarderai guère.»

Cela dit, il va demander à la guette de la seconde porte si le roi

s'y était présenté. «--Oui, sire.--Eh bien, la défense est levée.

Laissez entrer le roi, la reine et tous ceux qui le demanderont.»

Artus, sortant de ses habituelles rêveries, venait d'envoyer un

chevalier à la seconde porte. Quand on lui annonça que la défense

était levée, il monta à cheval ainsi que la reine et leur nombreuse

compagnie. Messire Keu fut transporté en litière, les blessures qu'il

avait reçues en voulant reprendre Brandus ne lui permettant pas de

chevaucher.

La seconde porte s'ouvrit avec fracas. Devant eux se dressaient

de vastes et superbes constructions, de belles et nombreuses

maisons. Ce qu'on appelait alors château était en même temps une

ville, construite autour ou à la suite d'un château. Ils virent le

double rang des loges, ou galeries extérieures, peuplées de dames,

chevaliers, demoiselles et bourgeois, tous pleurant amèrement, mais

sans dire un seul mot. Le roi entra, parcourut les salles; partout

le même silence. «Nous voyons assurément ici, dit-il à la reine, les

victimes d'un enchantement, et nous ne pouvons deviner qui les en

délivrera.»

Mais quand le Blanc chevalier sortait du château pour aller reprendre

messire Gauvain, il entendit les prisonniers pousser un immense cri:

_Roi, arrêtez-le! Roi, arrêtez-le!_ À ce bruit imprévu, le roi,

la reine paraissent à une fenêtre; ils sont aperçus par le Blanc

chevalier qui s'arrête involontairement à les regarder, et s'incline.

Le roi en lui rendant son salut: «Me direz-vous, chevalier, pourquoi

ces gens me crient de vous arrêter?--Non, sire, car je ne le sais pas

non plus: mais demandez-leur ce qu'ils me veulent; je ne pense pas

qu'ils aient rien à me reprocher.» Le roi va vers eux et leur demande

ce qui les engage à vouloir retenir le chevalier. «C'est que par lui

doivent être abattues les mauvaises coutumes de céans.» Mais quand il

revint sur ses pas, le chevalier avait déjà passé la première porte,

et, désolé de n'avoir rien compris aux cris qu'il entendait, le roi

demeura plus troublé que jamais.

Le Blanc chevalier fut bientôt arrivé à l'ermitage où il avait laissé

Gauvain et les autres prisonniers de Brandus. «Vous pourrez, leur

dit-il, entrer demain matin dans la Douloureuse garde; vous saluerez

de ma part monseigneur le roi et madame la reine. Mais ne demandez

pas qui je suis, il vous suffit de savoir que je suis un chevalier.»

Il prit congé d'eux, se rendit de ce pas à la maison religieuse

de la Tombe-Lucan, où il avait averti ses écuyers de l'attendre,

avant d'entreprendre la conquête de la Douloureuse garde. Cependant

arrivait dans ce fameux château monseigneur Gauvain, monseigneur

Yvain et les autres prisonniers de Brandus. Grande fut la joie du roi

Artus, en baisant son cher neveu et tous ses compagnons. «Que vous

est-il donc arrivé? demanda-t-il.--Sire, nous ne le savons pas bien.

Un chevalier félon nous a conduits dans son château et nous a retenus

prisonniers, après nous avoir fait déposer nos armes. Un chevalier

inconnu nous a délivrés en nous recommandant de saluer de sa part le

roi et la reine. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il porte un

écu d'argent à trois bandes vermeilles.--C'est donc, dit la reine, le

chevalier qui sortit hier du château et que les gens qui sont retenus

ici vous criaient d'arrêter. L'avez-vous vu désarmé?--Non, madame; il

ne voulut pas ôter son heaume, sans doute afin de n'être pas reconnu.

«--Je n'ai maintenant, dit le roi, aucune raison de séjourner ici

plus longtemps.--Comment! sire,» lui dit vivement la première

demoiselle du Lac, «pouvez-vous partir sans avoir le secret des

aventures de ce château?--Je ne vois pas, fait le roi, le moyen de

les apprendre; mais si je connaissais celui de vous délivrer, je

ne me laisserais arrêter par aucun danger. Dites ce qu'il faudrait

faire pour cela.--Sire, je ne puis être délivrée que par le chevalier

que vous avez laissé partir.--Mais, fit alors messire Gauvain,

vous le connaissez donc?--Assurément.--Ainsi, vous pouvez nous

apprendre qui il est?--J'ai promis de le taire; je pourrai seulement

vous aider à le découvrir.--Moi, je jure de ne m'arrêter qu'après

l'avoir trouvé[37].» Ce voeu fut peu agréable au roi; car, avant de

s'éloigner, Gauvain lui avait rappelé que le prince Galehaut, fils

de la Géante et prince des Îles étranges, s'était promis d'obliger

bientôt les barons bretons et leur roi lui-même à le reconnaître

pour suzerain[38], et qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour

tenter de l'arrêter sur les marches du Galore. «Ah! beau neveu, dit

le roi, comment songez-vous à nous quitter?--Sire, je l'ai juré; et

vous devez autant que moi désirer de connaître le nouveau seigneur de

céans. Je ne tarderai pas sans doute à vous satisfaire.» Cela dit,

ils se séparèrent; le roi fort inquiet d'un départ qui pouvait le

priver de son meilleur chevalier dans la guerre qu'il allait soutenir.

[Note 37: Lancelot, lié par les derniers conseils de la Dame du lac,

devait cacher son nom aussi longtemps qu'il le pourrait (voy. p.

125). Voilà pourquoi il a évité de paraître désarmé devant la reine,

et pourquoi il change d'armes si souvent.]

[Note 38: Ici, les derniers compilateurs ayant trouvé dans certaines

rédactions le nom du roi d'Outre les marches de Galore, et dans les

autres celui de Galehaut, le prince des Îles étranges, ont, pour

cela, deux fois mentionné trois assemblées successives; les premières

avec ce roi de Galore, les secondes avec Galehaut. Je n'ai pas cru

devoir m'égarer avec eux dans cette voie confuse.]

XXV.

Nous avons vu que le Blanc chevalier, quand il avait laissé Gauvain

chez l'ermite du Plessis, était allé reprendre ses écuyers qui

l'attendaient à la Tombe-Lucan. Il chevaucha quelques jours sans

trouver aventure: enfin, dans une épaisse forêt où il s'était engagé,

il entendit un grand bruit, puis vit un chevalier qui traînait à la

queue de son cheval un homme en chemise, les yeux bandés, les mains

liées derrière le dos: à son cou était nouée par les cheveux la

tête sanglante d'une femme. Il se sentit ému de grande pitié: «Qui

êtes-vous?» demande-t-il au malheureux qu'on traînait ainsi.--«Je

suis à la reine de la Grande-Bretagne.--Sire, dit aussitôt le Blanc

chevalier à celui qui tenait les rênes, est-ce là le traitement qu'on

doit infliger à chrétien?--On lui ferait, dit l'autre, pis encore,

si on lui rendait justice. Il m'a honni dans ma femme épousée, celle

dont il soutient la tête.--N'en croyez rien, chevalier. Jamais je

n'eus telle pensée à l'égard de sa femme.--Puisqu'il nie, chevalier,

au lieu de vous venger de vos propres mains, que ne l'accusez-vous en

cour? ne redoutez-vous pas la reine, à laquelle il appartient?--Il

n'y a pas de reine qui m'empêche de venger ma honte.--C'est donc

moi qui le protégerai: je le prends sous ma garde.» En même temps,

il débande les yeux du patient; l'autre recule, revient et reçoit

dans les reins une pointe de lance qui l'abat mort aux pieds de son

cheval. Ceux qui l'accompagnaient prennent la fuite et le Blanc

chevalier présentant le cheval conquis à celui qu'il venait de

venger: «Montez, dit-il, et suivez-moi.--Sire chevalier, si vous le

trouviez bon, je gagnerais mon logis, pour me saigner et ventouser

avant de retourner près de la reine. Et comment lui nommerai-je

mon libérateur?--Vous lui deviserez mon écu, cela suffira.» Ils se

quittèrent, et quand la reine, à quelques jours de là, apprit de

la bouche du chevalier ce qui lui était arrivé, elle n'eut pas de

peine à deviner que le libérateur était encore le vainqueur de la

Douloureuse garde.

On était au mois d'août, la sécheresse était grande. Chemin faisant,

le Blanc chevalier rêvait profondément, et nous n'avons pas besoin

de dire quel était le sujet de sa rêverie. Son cheval, qu'il ne

dirigeait plus, entre dans un bourbier nouvellement desséché, pose

les pieds dans une profonde crevasse, bronche, tombe et l'entraîne

sous lui. Les écuyers accourus le trouvent embarrassé sous les flancs

de l'animal. On le dégage avec peine, on relève le cheval, et, comme

il venait de remonter, il fait rencontre d'un homme de religion

auquel il demande la voie de la maison la plus voisine. «Écoutez, dit

le saint homme, un bon conseil. Ne chevauchez jamais après les Nones

du samedi; autrement il vous arrivera plus de mal que de bien.» Il

les mène dans l'abbaye où lui-même était reclus; le Blanc chevalier y

resta dix jours, baigné, ventousé, mais non guéri. En quittant cette

maison, il échangea l'écu d'argent à trois bandes vermeilles pour un

autre de sinople à la bande blanche de belic; ne voulant plus rien

devoir aux vertus surnaturelles du premier écu.

Le jour même, il rencontre un chevalier armé qui lui demande à qui il

est.--«Au roi Artus.--Dites alors au plus vain des rois. Sa maison

est le rendez-vous de tous les vaniteux. L'autre jour un chevalier

navré avait fait jurer à l'un de ceux qui vivent à cette cour, qu'il

le vengerait de quiconque dirait mieux aimer que lui celui qui

l'avait navré: c'était un engagement bien déraisonnable; Gauvain

lui-même n'en serait pas venu à son honneur.--Seriez-vous, sire

chevalier, de ceux qui aiment moins le navré que celui qui l'avait

navré?--Oui, sans doute.--Et moi, je suis celui qui fit le serment

dont vous parlez. Confessez que vous aimez mieux le navré.--Je ne

mentirai pour rien au monde.--Défendez-vous donc.»

Ils prennent du champ, reviennent et se frappent rudement; ils font

plier sous eux les arçons: mais le glaive du Chevalier malade perce

l'écu, s'ouvre passage dans le haubert, et y laisse le fer et le

bois. Ils tombent de cheval en même temps; le Chevalier malade relevé

le premier s'élance sur l'autre chevalier l'épée haute. Mais il ne

trouve plus qu'un corps inerte; l'âme s'en était allée.

Il remonte à grand'peine, et gagne lentement la forêt. Ses écuyers

rassemblent des branches et des rameaux, en forment une litière

qu'ils enferment dans un merveilleux tissu de soie, présent de

la Dame du lac. Après avoir doucement couché leur seigneur, ils

attachent à la litière deux beaux palefrois et se remettent lentement

en marche.

XXVI.

Messire Gauvain, de son côté, avait commencé sa quête. Après avoir

erré quinze jours sans rien apprendre du chevalier vainqueur de la

Douloureuse garde, il fit rencontre d'une demoiselle à laquelle il

ne manqua pas de demander nouvelles de celui qu'il cherchait. C'était

précisément la pucelle que la Dame du lac avait envoyée au Blanc

chevalier pour lui indiquer le chemin de la Prison douloureuse. «Ah!

dit-elle, vous êtes monseigneur Gauvain qui nous aviez laissées dans

la Douloureuse garde!--Ce n'était pas à moi, demoiselle, à vous en

tirer: mais enfin quelles nouvelles de notre chevalier?--Suivez votre

chemin; peut-être en apprendrez-vous quelque chose.» Cela dit, elle

laissa Gauvain à l'entrée d'une forêt.

Quand il en sortit, il vit la prairie couverte de nombreux pavillons,

et non loin de lui deux palefrois traînant lentement la litière du

Chevalier malade. Il alla demander aux écuyers à qui la litière

appartenait.--«À un chevalier gravement blessé, qui vient de

s'endormir.» Gauvain n'insista pas et revint aux pavillons de la

prairie. Il voit bientôt passer deux chevaliers qui allaient prendre

le frais dans le bois. Il les salue et apprend d'eux que ces tentes

sont au roi des Cent chevaliers. On ne désignait pas autrement ce

prince, parce qu'il se faisait toujours accompagner ainsi: le livre

de Merlin le nomme Aguiguenon, et celui de Lancelot, Malaquin; il

était cousin de Galehaut, et la terre d'Estrangor qui lui appartenait

était sur les marches de Norgalles et de Cambenic.

Comme ils s'éloignaient, Gauvain vit sur la même voie deux écuyers

qui portaient une bière. «Leur seigneur, dirent-ils, venait d'être

tué pour avoir soutenu qu'il aimait moins le navré que celui qui

l'avait navré.--Et quelles étaient les armes de celui qui mit à mort

votre seigneur?--Un écu de sinople à la bande blanche de belic; à

le voir, on eût cru qu'il était lui-même assez malade.--Oh! pensa

Gauvain, ce doit être le chevalier que je cherche et qui déferra le

chevalier navré à la cour du roi.» Il allait rentrer dans la forêt,

quand il remarqua à peu de distance une enceinte de lances formée

autour d'un riche pavillon devant lequel était assis Helain le blond,

un des meilleurs chevaliers de la Table ronde. «Soyez le bienvenu,

monseigneur Gauvain! lui dit Hélain en se levant; où allez-vous

ainsi?--En quête d'un chevalier qu'on porte en litière.--Mais le jour

baisse; vous n'espérez pas le retrouver, une fois la nuit venue:

remettez à demain votre quête.» Gauvain y consentit et entra dans le

pavillon.

Les Romans de la Table Ronde (3 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 9 / 20 段