chevalier arriva devant le château. Il était bâti sur une roche
naturelle, plus longue et plus large que la portée d'une excellente
arbalète. La rivière d'Hombre coulait d'un côté de la roche; de
l'autre, un courant était formé de la réunion de plus de quarante
sources très-rapprochées. Le château avait nom la Douloureuse garde,
en raison du mauvais accueil qu'y recevaient tous ceux qu'on y
retenait.
Il était construit entre deux murailles, et chacune de ses portes
était défendue par dix chevaliers. Avant d'y pénétrer, il fallait
les combattre l'un après l'autre. Quand le premier était las, il en
appelait un second; celui-ci un troisième, et ainsi des autres. On
voit s'il était aisé de sortir victorieux de luttes aussi répétées.
Sur la porte de la seconde enceinte était posée par enchantement une
énorme figure de chevalier levant dans ses mains une grande hache.
Cette figure devait tomber au moment où celui qui voulait gagner le
château aurait, après avoir tué ou réduit à merci les dix premiers
défenseurs, atteint la seconde muraille. Mais avant de dissiper
les sorts dont les prisonniers étaient victimes, il fallait rester
quarante jours et quarante nuits dans le château. Sur la rivière
d'Hombre s'étendait le bourg, où le voyageur pouvait trouver un gîte
agréable et commode.
Le Blanc chevalier faisait de vains efforts pour défermer la première
porte, quand une demoiselle cachée sous sa guimpe et son long manteau
parut et vint le saluer. «Demoiselle, lui dit-il, m'apprendrez-vous
les coutumes de ce château?--Au moins vous en dirai-je une partie.
Avant de songer à les abattre, il faut vaincre et avoir raison
des dix premiers chevaliers; si vous m'en croyez, ne tentez pas
l'aventure.--Oh! je ne suis pas venu pour m'éloigner sans coup
férir. Je saurai le secret de ce château, ou, si je ne l'apprends
pas, je partagerai le sort de tant de prud'hommes qu'on y retient
prisonniers.--Dieu vous soit donc en aide!» reprit la demoiselle; et
elle fit semblant de s'éloigner.
Le jour commençait à baisser quand, sur le haut de la porte, parut
un homme qui demanda au Blanc chevalier ce qu'il voulait.--«L'entrée
du château.--Vous ne savez pas ce qu'il vous en coûterait pour y
entrer.--Non; mais ouvrez-moi cependant, car le jour avance.»
On entend le son d'un cor. Le guichet de la porte laissa passer
d'abord un chevalier armé, qui se hâta de monter un grand destrier
qu'on lui amenait. «Sire, dit-il au Blanc chevalier, nous ne serions
pas à l'aise ici; descendons le tertre pour mieux nous escrimer.»
Ils arrivent au bas du tertre sur un terrain plus uni: tout aussitôt,
l'écu en avant, l'épieu tendu, ils courent l'un sur l'autre. La
pointe des glaives porte sur les écus; celle du champion de la
Douloureuse garde se détache du bois; le Blanc chevalier garde son
arme entière et, frappant sur la boucle de l'autre écu, il en ouvre
la cuirée, écartelle les ais et fausse le haubert. Les mailles se
détendent, le fer pénètre dans les chairs et le champion est jeté
hors des arçons pour ne plus se relever: il était mort.
Le Blanc chevalier le croyant encore vivant descendait pour l'achever
ou le recevoir à merci, quand il entend un second bruit de cor: il
retire son glaive à la hâte de la plaie saignante, pour attendre
dignement le second champion. Celui-ci manque sa visée et reçoit une
furieuse atteinte en plein écu: son haubert n'est pas entamé, mais
à la passe de retour il est arrêté, saisi corps à corps, soulevé et
jeté par-dessus la croupe de son cheval. Le Blanc chevalier descend,
arrache le heaume, et allait lui trancher la tête, quand il l'entend
demander grâce; il lui pardonne. Le cor résonne encore: un troisième
champion paraît: le Blanc chevalier reprend son glaive et le plonge
du premier coup dans les flancs de son adversaire désarçonné: mais
le fer reste et se sépare de la hampe. Le blessé se relève, le Blanc
chevalier descend; alors recommence entre eux une lutte terrible. Le
blessé faiblit encore, perd du terrain, chancelle et tombe en levant
son épée pour avertir la guette de sonner du cor. C'était le signal
attendu par le quatrième, qui semblait plus fort, plus redoutable que
les autres. Le Blanc chevalier ne lâchait cependant pas sa proie.
«Laissez-le, laissez-le! lui criait le nouvel arrivé, touchez à moi
qui viens le remplacer.» Alors, au lieu de son épieu brisé, le Blanc
chevalier saisit celui du dernier vaincu, remonte et attend. Dès la
première atteinte, il renverse le quatrième sur les arçons, et d'un
vigoureux coup de poitrail fait tomber cheval et cavalier dans le
courant d'une des sources qui descendaient de la grande roche. Et
comme le troisième se relevait, il pousse à lui, lance son cheval
et lui fait une seconde fois mesurer la terre. Le quatrième sort
de l'eau et revient l'épée à la main; le Blanc chevalier tourne à
lui, l'abat et lui fait passer et repasser son cheval sur le corps.
«Merci! criait-il, épargnez-moi, nous demeurons vos prisonniers.»
Mais la trompe sonne; il faut répondre au cinquième, sans autre arme
qu'une épée; car le second glaive avait éclaté dans ses mains à la
précédente joute. Heureusement le nouvel arrivé brisa le sien à la
première rencontre, non sans avoir traversé l'écu et démaillé le
haubert du Blanc chevalier. Celui-ci demeure cependant ferme sur les
arçons: d'un coup de taille, il tranche heaume et ventaille, fend
la joue et s'arrête au noeud de l'épaule. Étourdi d'une aussi rude
accolade, le cinquième s'évanouit et tombe baigné dans son sang.
Mais le jour s'en va, la nuit arrive, le cor se tait, le guichet ne
s'ouvre plus, et la demoiselle qui lui avait déjà parlé reparaissant
devant lui: «Chevalier, dit-elle, vous en avez fini pour aujourd'hui;
mais demain il faudra recommencer. Venez au gîte où je vais vous
conduire.» Il la suivit avec ses prisonniers jusqu'au bourg du
château: ils entrèrent dans un bel hôtel où la demoiselle voulut
elle-même le désarmer. Dans la chambre étaient suspendus trois écus
recouverts de leur housse; la demoiselle les découvrit: ils étaient
chargés, le premier d'une bande, le second de deux, le troisième de
trois bandes vermeilles de belic[34]. Pendant qu'il les regardait
avec curiosité, la demoiselle écartait son manteau, baissait sa
guimpe et laissait voir une taille élancée, un doux et gracieux
visage. La chambre étant garnie de nombreux cierges, il n'eut pas
de peine à la reconnaître: «Ah! belle douce demoiselle, dit-il en
lui ouvrant ses bras, soyez la bienvenue! comment le fait ma dame,
votre maîtresse?--Fort bien! Elle m'envoie ici, pour vous offrir
ces trois écus et vous apprendre leur vertu. Le premier, traversé
d'une bande, donne à qui le porte la force de deux chevaliers. Le
second double le premier, et le troisième double la vertu du second.
Vous prendrez l'écu d'une bande, dès que vous sentirez vos forces
diminuer; si vous avez à lutter contre un trop grand nombre, vous
l'échangerez avec le second; et s'il faut accomplir des prouesses
au-dessus de la puissance humaine, vous aurez recours au troisième.
Et maintenant, pour gagner la Douloureuse garde, vous ne devrez pas
tenir compte de ce que vous avez fait: dix chevaliers vous arrêteront
encore à la première porte, et dix chevaliers à la seconde. Dans un
seul jour, entre le soleil levant et couchant, vous aurez à soutenir
cette double épreuve. Et si rien ne prévaut contre votre prouesse, le
château vous sera rendu. Mais vous aurez beaucoup à souffrir, et nul
autre, fût-il même, comme vous, assisté de ma dame, ne pourrait mener
l'aventure à fin.»
[Note 34: _Belic_ ne se trouve que dans les romans de la Table
ronde. Cotgrave et le Dictionnaire de Trévoux l'interprètent rouge,
mais nous verrons souvent ici des bandes de belic _blanches_ ou
d'_azur_. Ce mot répond au latin _obliquus_, et distingue les bandes
transversales des horizontales, plus tard nommées _fasces_.]
Dès que le jour reparut, le Blanc chevalier réclama ses armes et
son cheval. Un homme armé de toutes pièces, à l'exception du heaume,
l'attendait au bas du tertre pour lui demander ce qu'il voulait.--«Je
veux tenter l'aventure du château.--Avant tout, vous devez rendre
les prisonniers de la veille.--Qu'à cela ne tienne! mais puis-je me
confier en vos paroles?--Sire chevalier, nous sommes tenus de vous
disputer l'entrée; mais, sans les serments qui nous obligent, nous
serions les premiers à vous venir en aide: il y a déjà trop longtemps
que ces mauvaises coutumes durent.»
Les prisonniers furent rendus et le cor retentit. Pendant qu'un
premier champion descendait le tertre, le Blanc chevalier avait le
temps de se préparer à le recevoir. Ils s'élancèrent de toute la
force des chevaux; l'homme du château atteignit de son premier coup
le haut de l'écu, dont le cercle alla violemment frapper les tempes
du Blanc chevalier. Il fut, à son tour, touché de telle vigueur que
le haubert fut traversé, et le glaive pénétrant dans le milieu de
l'épaule lui fit abandonner les rênes; il roula à terre. Pendant
qu'il demandait à voix basse merci, neuf chevaliers se rangeaient
devant la porte du château, et l'un d'eux descendait le tertre pour
prendre la place du premier. Les épieux volent en éclats, mais les
jouteurs n'abandonnent pas l'étrier. «Maudit soit, dit le Blanc
chevalier, qui inventa les glaives! ils font défaut quand on a
le plus besoin d'eux.» Et comme il mettait l'épée au vent, celui
qu'il venait d'abattre se relève et cherche à gagner le large. «Non
pas!» lui crie le Blanc chevalier, en courant sur lui et l'abattant
une seconde fois d'un coup d'estoc. «Mais, dit le second arrivé,
en voulez-vous combattre deux à la fois?--J'en défie deux, trois,
tous les autres ensemble; faites ainsi que vous l'entendrez, et
défendez-vous comme vous pourrez.»
Revenu vers le second, il le jette à terre, après lui avoir coupé le
visage en deux. Il descend, lui demande s'il veut fiancer prison,
et, à défaut de réponse, il lui donne le coup mortel. Cependant
il commençait à sentir la fatigue: son écu troué de tous côtés ne
tenait plus aux ais: «Sire,» dit en courant vers lui la demoiselle
du lac, «prenez cet écu à la bande vermeille.» Et elle le lui passe
au cou. À peine en est-il couvert qu'il se sent dispos comme au
point du jour. Impatient de mettre à profit ce retour de force, il
lance son cheval vers le haut du tertre, sans attendre qu'un nouveau
champion se détache pour remplacer le dernier vaincu. Il frappe
d'un bras vigoureux sur les heaumes qu'il fend, sur les hauberts
qu'il démaille, sur les écus qu'il écartelle. Les chevaliers qu'il
affronte reculent ou descendent le tertre pour éviter sa terrible
épée; les uns le suivent en arrière pendant qu'il presse les autres.
Sexte était déjà passée, on était près de None; alors la demoiselle
reparaît et lui jette au cou, sans qu'il s'en aperçoive, l'écu
d'argent aux deux bandes. À mesure qu'il sent redoubler sa vigueur,
celle des chevaliers qu'on lui oppose s'amoindrissait: il fait
voler une tête, écrase un second sous les pieds de son cheval, les
autres crient merci et se rendent sans condition. Du haut des murs
de la ville, les bourgeois accompagnaient de leurs acclamations ses
prouesses, et le sire du château, témoin douloureux de la déroute
de ses chevaliers, eût bien voulu descendre aussi le tertre et se
joindre à eux; mais la coutume établie, qu'il ne pouvait enfreindre
sans détruire la force des enchantements, l'obligeait à se contenir
et à ne pas leur venir en aide. Au moment de la fuite du dernier
champion, on entendit un bruit formidable; la porte du château
s'ouvrit avec fracas, et le Blanc chevalier aperçut devant cette
première porte dix nouveaux chevaliers armés de toutes pièces. Alors
il sent que la demoiselle du lac lui délace le heaume et le remplace
par un autre moins bosselé, moins fendu; puis détache le second écu
et passe à son cou le troisième. «Voulez-vous, disait-il, abaisser
l'honneur de ma victoire? Votre deuxième écu était déjà de trop.--Non
pas, beau chevalier; il faut que la seconde porte soit vivement
conquise. L'heure avance et vous n'avez pas de temps à perdre. Prenez
ce glaive dont la hampe est plus solide et le fer plus tranchant.
Nous savons comment vous travaillez de l'épée, nous voulons vous
réconcilier avec la lance. Mais regardez maintenant cette première
porte.» Il obéit et voit la grande figure de cuivre s'ébranler,
fléchir et tomber enfin, écrasant de son poids un des nouveaux
champions qui devaient l'arrêter. Le Blanc chevalier s'élance sur
eux; il abat le premier, frappe le second à mort, et les autres,
remplis d'épouvante par la chute de l'image, ne l'attendent pas et
cherchent un abri sous la seconde porte. Ils y sont poursuivis,
les uns crient merci, les autres s'écartent, glaives baissés, sans
essayer de résister. Et dès que le Blanc chevalier a franchi la
porte, il se voit salué par une foule de bourgeois, de dames et
de pucelles, qui d'un visage riant, disent: «C'est assez! pour le
moment, vous n'avez plus d'ennemis à vaincre.» Une demoiselle lui
présente les clefs du château: «Ai-je à faire autre chose pour
achever l'aventure? demande-t-il.--Oui; le seigneur du château
tentera sans doute un dernier combat.--Je suis prêt à le recevoir;
mais où le trouver?--Sire, dit un valet accourant, il ne viendra pas.
Il s'est enfui à toutes brides, la rage et le désespoir au coeur.»
Cette nouvelle affligea les habitants du château. Le seigneur
châtelain avait seul le secret des enchantements, et seul pouvait
arracher ses prisonniers aux tourments, aux terreurs qui, jour
et nuit, leur rendaient la vie pire que la mort. Cependant ils
conduisirent le Blanc chevalier au cimetière ménagé dans la direction
opposée. Il entre et voit attachés sur le haut des murs un grand
nombre de heaumes fermés, et sous chaque heaume, au bas de ces
murailles, une tombe sur laquelle des lettres étaient tracées disant:
_Ci gît un tel, et vous voyez plus haut sa tête._ Les tombes qui ne
répondaient pas à des têtes ne contenaient que les premiers mots:
_Ci gîra ..._ Parmi les autres, il y avait nombre de chevaliers de
la cour d'Artus. Au milieu du cimetière, une grande lame de métal
enrichie d'émaux et de pierres précieuses portait: _Cette lame ne
sera levée par l'effort d'aucun homme, si ce n'est par celui qui aura
conquis le château; il y trouvera son nom._
Maintes fois on avait tenté et toujours en vain de soulever la lame;
le sire du château, surtout, eût désiré connaître la nom de celui
dont il avait tant à craindre. Le Blanc chevalier vit l'inscription
et n'eut pas de peine à la lire, car il avait été mis aux lettres
chez la Dame du lac. Après avoir regardé en tout sens la lame si
fortement scellée que quatre hommes des plus forts n'auraient pu
l'ébranler, il posa les mains du côté le plus lourd et la leva
facilement. Il aperçut alors au fond les lettres qui disaient:
CI REPOSERA LANCELOT DU LAC, LE FILS AU ROI
BAN DE BENOIC.
Il lut, et se hâta de laisser retomber la pierre: mais la demoiselle
du lac, demeurée à ses côtés, avait aussi lu les lettres. Elle
demanda ce qu'il avait vu.--«Ah! demoiselle, ne le demandez
pas.--Volontiers, car je l'ai vu aussi bien que vous.» Et elle lui
glissa le nom à l'oreille. Pour le consoler elle lui promit de ne le
dire à personne.
Du cimetière, les gens du château le menèrent dans la partie
qu'habitait le seigneur de la Douloureuse garde. C'était un pavillon
bien fourni de tout ce qui pouvait agréer à coeur de prud'homme.
La demoiselle voulut elle-même le désarmer, le baigner et demeurer
auprès de lui. Mais il fallait encore attendre longtemps avant de
voir tomber tous les enchantements qui retenaient tant de vaillants
chevaliers et tant de belles et nobles dames. Nous pouvons donc aller
voir ce qui se passe à la cour d'Artus.
XXI.
Un valet, frère de messire Aiglin des Vaux chevalier de la maison
d'Artus, était là quand fut prise la Douloureuse garde; il pensa que
le roi en apprendrait volontiers la nouvelle et fit diligence pour
arriver à Carlion où se trouvait la cour: «Sire, dit-il en abordant
le roi, Dieu vous sauve! J'apporte la nouvelle la plus étrange qu'on
ait encore ouïe dans votre maison: la Douloureuse garde est conquise;
les portes en ont été franchies par un chevalier dont personne ne
sait le nom.--Voilà, dit le roi, ce que tu ne feras pas aisément
croire.--Sire, je dis ce que j'ai vu de mes yeux.»
En ce moment entra messire Aiglin des Vaux qui, voyant son frère
agenouillé devant le roi, demanda ce qui pouvait l'amener à la
cour.--«Aiglin, dit Artus, ce valet serait-il votre frère?--Oui, sire
roi.--Je suis donc tenu de le croire; car on ne ment pas dans votre
race. Quelles armes portait cet heureux chevalier?--Sire, des armes
blanches; son cheval était également blanc.--Sire, dit Gauvain, n'en
doutez pas; c'est le chevalier nouvel, celui que vous avez adoubé de
ses propres armes.»
Il y eut parmi les barons un grand mouvement, chacun demandant à
partir sur-le-champ pour la Douloureuse garde. Gauvain fut d'avis que
le roi ferait bien d'envoyer avant lui dix chevaliers pour savoir
comment la chose était arrivée. Voici le nom de ceux qui furent
désignés: Gauvain, Yvain le grand, Galegantin le Gallois, Galesconde,
le fils Aré, Karadoc Briebras, Yvain l'avoutre (ou le bâtard), Gosoin
d'Estrangor, Meraugis et Aiglin des Vaux.
En chemin, ces chevaliers rencontrèrent un frère convers monté
sur un mulet et affublé d'une chape bleue. «Savez-vous, lui
dirent-ils, le chemin de la Douloureuse garde?--Oui. Pourquoi le
demandez-vous?--Nous y voulons aller. Vous plairait-il de nous
accompagner?» Le frère convers avait reconnu Gauvain, il consentit à
les guider. Ils arrivent au tertre et le gravissent. La porte de la
Douloureuse Garde était ouverte; personne n'en défendait l'entrée.
Mais la seconde était fermée, et sur la guérite était un gardien
qui voulut savoir le nom de ceux qui demandaient à passer. «Je suis
Gauvain, le neveu du roi Artus; ces chevaliers sont de la Table
ronde.--Sire, dit la guette, il faut vous résigner à passer la nuit
dans le bourg: revenez demain.»
Gauvain n'insista pas, et, pendant qu'ils se dirigent vers le bourg,
la guette s'en va dire au Blanc chevalier que monseigneur Gauvain,
lui dixième, s'était présenté devant la seconde porte. Le Blanc
chevalier ne voulait pas que personne y entrât avant la reine; il
défendit de leur ouvrir sans en recevoir de lui la permission.
Le lendemain, de grand matin, voilà monseigneur Gauvain qui revient
à la seconde porte. «Je ne puis vous ouvrir encore, dit la guette;
mais, si quelqu'un de vous avait été mis aux lettres, vous feriez
bien de voir ce que la première enceinte contient.» Gauvain répond
en montrant le frère convers, et la guette descendant aussitôt sort
de la seconde enceinte par la poterne et revient introduire les
chevaliers dans le cimetière. Là se trouvaient de nombreuses lames
que le seigneur du château avait couvertes d'inscriptions fausses,
afin que, la nouvelle en arrivant au roi Artus, ce prince vînt se
faire prendre en essayant de venger ses amis. Le convers lut à
plusieurs reprises: _Ci-gît tel, et voici son image._ Sur le mur qui
abritait les rangées de tombes, il leur était aisé de voir autant de
heaumes, apparemment ceux des chevaliers dont les corps reposaient
plus bas. Ces chevaliers étaient de la maison du roi; mais la plupart
vivaient encore.
Pendant que les dix chevaliers les regrettaient, le frère convers
s'arrêtait devant une dalle posée au milieu du cimetière. Les
lettres disaient: _Ci-gît le meilleur des bons, celui qui conquit
la Douloureuse garde._ «Ah! dit Gauvain, c'est le nouvel adoubé,
dont le frère d'Aiglin des Vaux nous a raconté les prouesses.» Et
ils répandirent de nouvelles larmes sur la funeste destinée d'un
chevalier qui, s'il eût vécu, aurait, pensaient-ils, effacé la
renommée de tous ceux de la Table ronde.
XXII.
Gauvain ne pouvait douter de la mort du chevalier vainqueur de la
Douloureuse garde. Il rentrait tristement avec ses compagnons, quand
il fait rencontre d'un baron entre deux âges et de haute mine, qui
leur demande qui ils étaient. «Pourquoi, dit Gauvain, tenez-vous à le
savoir?--Pour vous être peut-être de bon secours.--Eh bien, j'ai nom
Gauvain, le neveu du roi Artus.--Qui vous donne l'air si désolé?--La
mort de plusieurs de nos amis que nous venons d'apprendre.--Le
pays en effet est loin d'être sûr, depuis que le châtelain de la
Douloureuse garde a été contraint d'abandonner la place. Il a juré
de faire payer son malheur au monde entier: mais venez héberger chez
moi; mon château ne redoute aucune attaque, vous y serez en pleine
sécurité. D'ailleurs je dois vous dire que vous avez été trompés
et, que je pourrai vous rejoindre aux amis dont on vous a montré la
tombe.--Pour les revoir, s'écrie Gauvain, j'irais volontiers au bout
du monde.--Suivez-moi donc.»
Ils côtoyèrent pendant quelque temps la rivière d'Hombre et
arrivèrent en face d'une île sur laquelle se dressait un château.
Une nacelle attachée au rivage les transporta; le baron inconnu
les conduisit dans une tour où des écuyers vinrent les désarmer en
leur présentant de belles robes fourrées. On leur proposa ensuite
de visiter le château: ils montèrent au solier ou étage supérieur.
Tout à coup ils se voient entourés de chevaliers armés de toutes
pièces qui les avertissent, en levant les épées, de ne pas résister.
Comment se seraient-ils défendus? ils étaient désarmés. Gauvain se
laissa lier les mains; mais Galegantin le Gallois, moins patient,
s'élança sur un des fer-vêtus, le renversa et lui prit son épée.
Vingt autres fondent sur lui, le terrassent et lui font de larges
blessures. Ainsi tous furent liés et poussés au bas des degrés,
jusqu'à l'entrée de la cuisine où le seigneur châtelain hâtait le
manger. «Traître! lui cria Yvain l'avoutre, est-ce l'hôtel que vous
nous aviez promis?--Assurément, répond le châtelain; n'êtes-vous pas
dans une des plus fortes maisons de la Grande-Bretagne? Je vous ai
parlé des compagnons que vous croyez déjà dans l'autre monde; vous
allez les revoir.» Il donne ordre à ses gens de conduire et enfermer
ses nouveaux prisonniers dans un souterrain profond où depuis
longtemps gémissaient le roi Ydier, Guiffrey de Lamballe, Yvain de
Lionel, Caradoc de Karmesin, Kaeddin le petit, Keu d'Estraus, Giflet
fils de Do de Carduel, Dodinel le sauvage, le duc Talas, Madot de
la Porte et Lohos, le fils du roi Artus et de la belle Lisamor de
Caradigan. Ce fut un grand sujet de joie et de douleur pour tous ces
bons chevaliers; heureux de se retrouver, dolents de se voir tous à
la merci du plus félon des hommes.
XXIII.
Revenons au Blanc chevalier. Il avait conquis la Douloureuse garde,
mais n'avait pas le secret des enchantements qui en maintenaient les
mauvaises coutumes. Il s'était installé dans les salles d'honneur,
avec la demoiselle du lac qui lui avait apporté les trois écus.
Comme il était assis devant une table couverte d'un excellent
manger, il entend les gémissements d'une autre demoiselle qui,
passant rapidement sous les murs, prononçait en pleurant les noms
de Gauvain, d'Yvain et de leurs compagnons: elle suivait la route
de Galles. Le Blanc chevalier repousse la table et demande ses
armes. «Où voulez-vous aller? dit la demoiselle du lac; ne faut-il
pas que vous demeuriez ici quarante jours?--Je veux aller en quête
de monseigneur Gauvain et de monseigneur Yvain, mon maître.--Je
vous suivrai.--Non, demoiselle; au nom de votre dame qui est aussi
la mienne, veuillez attendre ici mon retour qui ne devra pas, je
l'espère, tarder beaucoup.»