pour faire ses apprêts de voyage, le messager de la dame de Nohan
vint prendre congé du roi. «J'envoie à votre dame, lui dit Artus,
un bien jeune chevalier, et, s'il eût dépendu de moi, j'aurais fait
choix d'un autre mieux éprouvé. Mais il a réclamé cet honneur comme
don de premier adoubement, et je n'ai pu refuser. J'ai cependant bon
espoir d'avoir remis en vaillantes mains la cause qu'il s'engage à
défendre. D'ailleurs, si ma dame craignait l'issue d'un combat trop
inégal, je serai toujours prêt à lui envoyer un, deux ou trois autres
chevaliers, quand elle les réclamera.»
Le Beau valet s'armait cependant: «Ah! monseigneur Yvain!»
s'écria-t-il tout à coup, comme s'il eût oublié quelque chose, «j'ai
commis une grande faute. Je n'ai pas pris congé de la reine.--Eh
bien! dit Yvain, il est temps encore de le faire. Allons-y tout de
suite.--C'est fort bien dit. Vous, mes écuyers, prenez les devants
avec le chevalier en message; je vous rejoindrai à l'entrée de la
forêt.»
Ils reviennent lui et messire Yvain au palais, traversent la chambre
du roi, arrivent à celle de la reine. En approchant, le Beau valet
se mit à genoux, muet, les yeux baissés. Messire Yvain vit bien qu'il
fallait parler pour lui: «Madame, voici le valet que le roi fit
hier chevalier; il vient prendre congé de vous.--Comment! il nous
quitte déjà!--Madame, il a été choisi pour le secours de la dame de
Nohan.--Oh! le roi n'aurait pas dû le désigner; il n'a déjà que trop
entrepris.--Assurément; mais monseigneur le roi n'a pu refuser le
premier don de nouvel adoubement.»
La reine alors le prit par la main: «Relevez-vous, beau sire: je ne
sais qui vous êtes; peut-être d'aussi bonne ou de meilleure race que
nous, et je suis vraiment peu courtoise de vous avoir souffert à
genoux devant moi.--Madame, répond-il à demi-voix, pardonnez la folie
que j'ai faite.--Quelle folie?--Je suis sorti du palais avant de
vous en demander congé.--Oh! bel ami, à votre âge, il est permis de
commettre un aussi gros méfait.--Madame, si vous y consentiez, je me
dirais, à compter de ce jour, votre chevalier.--Assurément je le veux
bien.--Madame, grand merci! Maintenant je vous demande congé.--Je
vous le donne, beau doux ami; à Dieu soyez-vous recommandé!»
La reine en disant ces derniers mots lui tend la main, et, quand
cette main vient à toucher sa chair nue, il ne sent plus, à force
de trop sentir. Il se relève pourtant, sort en saluant, sans
regarder les dames et demoiselles qui se trouvaient à l'autre bout
de la chambre; il revient ainsi à l'hôtel avec monseigneur Yvain
qui achève de l'armer. Mais quand il ne reste plus à ceindre que
l'épée: «Par mon chef! dit messire Yvain, vous n'êtes pas chevalier;
le roi ne vous a pas ceint l'épée. Hâtons-nous d'aller la lui
demander.--Messire Yvain, répond le Beau valet, j'ai laissé la mienne
aux mains de mes écuyers, je vais aller la reprendre avant de me
présenter au roi; car je ne veux pas en recevoir d'autre.--Comme il
vous plaira; je vous attendrai chez le roi.»
Mais il aurait attendu longtemps: ce n'est pas au roi que le valet
voulait la demander. Yvain, après plus d'une heure d'attente,
dit enfin au roi: «Sire, le valet nous a trompés. Il aura suivi
le chemin qui conduit à Nohan sans attente que vous lui ayiez
ceint l'épée.--Peut-être, ajouta messire Gauvain, aura-t-il senti
quelque dépit de ne l'avoir pas reçue en même temps que les autres
chevaliers.» L'avis de Gauvain fut partagé par la reine et ceux qui
entouraient le roi.
Le Beau valet avait, à l'entrée du bois, rejoint ses écuyers et le
chevalier messager de Nohan. Ils chevauchèrent longtemps ensemble,
et, comme la chaleur était grande, il ôta son heaume, le tendit à
un écuyer, et donna librement cours à ses pensées. Il s'y complut
même au point de ne pas demander pourquoi le chevalier de Nohan leur
faisait laisser le droit chemin pour suivre un étroit sentier, et
il ne s'en aperçut qu'en sentant une branche d'arbre le frapper au
front. «Qu'est-ce, dit-il à son guide, et pourquoi avons-nous quitté
la voie droite?--Parce qu'elle était moins sûre.--Pourquoi?--Je
n'entends pas vous le dire.--Je le veux savoir.--Vous ne le saurez
pas.» Le valet va prendre son épée aux mains d'un écuyer et revenant
au chevalier: «Vous le direz, ou vous êtes mort.--Mort? répond
l'autre en riant, oh! je ne suis pas si facile à tuer. Mais je pense
que vous devez vous réserver pour ma dame. Reprenons, puisque vous
le voulez, le droit chemin, et vous verrez bientôt si j'avais mes
raisons pour ne pas le suivre.»
Ils regagnent le grand chemin, et ne tardent pas à atteindre un
perron ou pilier[29], près d'une fontaine. L'oeil pouvait de là
apercevoir un beau pavillon tendu au milieu d'une grande prairie.
«Apprenez, dit alors le messager de Nohan, que dans le pavillon
que vous voyez est une pucelle de grande beauté qu'y retient un
chevalier plus fort, plus grand d'un demi-pied que les plus grands
chevaliers. Il ne craint personne, il est sans pitié pour ceux qu'il
abat. Voilà pourquoi je voulais éviter sa rencontre.--Et moi, dit le
Beau valet, je veux aller au-devant de lui.--Comme il vous plaira;
mais je n'entends pas vous suivre.--Restez donc!» Disant cela, le
Beau valet descend de cheval, prend l'épieu d'une main, le heaume de
l'autre et s'avance seul jusqu'au pavillon dont il essaye d'ouvrir la
porte. Le grand chevalier était assis dans une chaire élevée: «Que
diable venez-vous faire ici? dit-il.--Je viens voir la demoiselle
que vous tenez enfermée.--Oh! je ne la montre pas au premier
venu.--Que je sois ou non premier venu, je la verrai.» Et il fait de
nouveaux efforts pour ouvrir le pavillon.--«Un instant, beau sire!
La demoiselle dort, attendez son réveil. Si vous avez tant envie de
la voir, je ne veux pas vous tuer pour cela; j'y aurais trop peu
d'honneur.--Pourquoi y auriez-vous peu d'honneur?--En vérité, vous
êtes trop petit, trop jeune pour valoir mes coups.--Peu m'importent,
après tout, vos mauvaises paroles, si vous me montrez la pucelle,
quand elle s'éveillera.--Je vous le promets.»
[Note 29: «Un perron lés une moult bele fontaine». Le perron doit
toujours s'entendre d'un pilier ou fût de colonne. Ainsi le perron
à l'enclume d'où Artus avait détaché l'épée. Je crois que M.
Viollet-le-Duc, dans son excellent _Dictionnaire de l'architecture
française_, a confondu le sens de _perron_ avec celui de _degré_.
Tous les exemples qu'il cite du _perron_ doivent s'entendre de
_pilier_ ou _colonne_, et non pas d'_escalier_. De là le sens inexact
qu'il a donné à un passage de Joinville.]
Le valet va et vient en attendant; il approche d'une loge galloise
devant laquelle étaient deux demoiselles parées: «Voilà, dit la
première, un beau chevalier!--Oui, dit l'autre, mais il faut qu'il
soit bien couard, quand la peur du grand chevalier lui fait manquer
l'occasion de voir la plus belle dame du monde.--Vous avez peut-être
raison, demoiselles, dit le valet, de parler ainsi.» Et il revient
sur ses pas, mais le chevalier n'était plus dans sa chaire. Le
pavillon étant défermé, il entre et ne trouve dame ni demoiselle:
tout était silencieux autour de lui.
Plein de dépit, il reprend le chemin du perron où il avait laissé
ses gens.--«Qu'avez-vous fait et vu? lui demande le messager de
Nohan.--Rien; la pucelle m'est échappée, mais je ne quitterai pas
avant de l'avoir trouvée.--Oubliez-vous donc le service de madame
de Nohan?--Non; j'y penserai quand j'aurai vu la pucelle: j'ai du
temps de reste, puisque le jour de la bataille n'est pas encore fixé.
Continuez votre chemin si tel est votre plaisir, vous saluerez de ma
part votre dame et vous lui direz qu'elle peut compter sur moi.»
Le messager de Nohan s'éloigna, laissant le Beau valet avec les
écuyers. À la chute du jour, un chevalier armé de toutes armes
s'arrête et lui demande où il va.--«À mes affaires.--Quelles
affaires?--Que vous importe?--Oh! je sais que vous désirez voir une
belle demoiselle gardée par le grand chevalier. Eh bien, je puis vous
satisfaire; non pas ce soir, mais demain matin. D'ici là, je vous
conduirai, si vous voulez, vers une autre demoiselle non moins belle.
Mais, il faut tout vous dire: la demoiselle repose sur une pelouse
au milieu d'un lac, un sycomore la défend des rayons du soleil. À
l'entrée de chaque nuit deux chevaliers arrivent, passent le lac,
l'emmènent et le lendemain matin la ramènent où ils l'avaient prise.
Pour la délivrer il faut que deux chevaliers osent défier ceux qui la
retiennent et qui sont d'une vaillance éprouvée. Voulez-vous tenter
l'aventure? Je m'offre pour votre second.»
Le Beau valet n'hésite pas à suivre l'inconnu. Ils arrivent devant le
lac à l'entrée de la nuit, et ne tardent pas à entendre le pas des
deux chevaliers. «Les voici, dit l'inconnu, hâtez-vous de prendre
épée et glaive, et de vous couvrir d'écu.» Le Beau valet lace son
heaume, et saisit un épieu de la main de ses écuyers. Il n'avait pas
d'épée, dans son impatience il oublia même de prendre un écu. Le
défi fut jeté aux deux gardiens de la demoiselle. Du premier choc,
un d'eux atteignit le Beau valet en plein haubert; celui-ci, tout
rudement ébranlé qu'il fût, vise et frappe assez vigoureusement de
l'épieu pour abattre son adversaire. Mais le fer resta dans les
mailles du haubert: alors l'inconnu qui lui servait de second se
rapproche et lui offre son propre glaive. «Je le prendrai à une
condition, c'est que vous me laisserez le soin de les combattre tous
deux.
--«Il n'est pas nécessaire, dit alors le chevalier désarçonné: voici
mon épée, bel ami, prenez-la, nous n'entendons pas continuer.--Vous
nous laissez donc la belle demoiselle?--Assurément. Vous êtes blessé,
le repos vous est nécessaire; une nouvelle lutte pourrait mettre en
danger votre vie, et vous avez si grand coeur qu'il y aurait dommage
à votre mort.»
Ce disant, le chevalier tire une clef, la lance vers la pelouse
et crie: «Demoiselle, vous êtes conquise. Détachez la nacelle
et conduisez-la vous-même à bord.» La pucelle obéit: elle entre
dans la barque, détache la chaîne qui la retenait au sycomore
et arrive devant les chevaliers. Ceux qui l'avaient jusque-là
gardée la présentent au Beau valet, saluent et s'éloignent. Alors
les sergents du chevalier inconnu étendent un beau pavillon sous
les arbres, et le couvrent de mets succulents. Après manger, la
demoiselle avertit les sergents de disposer trois lits.--«Pourquoi
trois? demande en souriant le Beau valet.--Pour vous l'un, pour ce
chevalier l'autre, pour moi le troisième.--Mais ne vous ai-je pas
conquise, demoiselle?--Oui, je vous appartiens: il en sera ce que
vous exigerez.--Ah! demoiselle, je vous tiens quitte.» Et tous trois
dormirent séparément jusqu'au lendemain matin.
Au point du jour le Beau valet vint au chevalier inconnu: «Allons
où vous savez.--Volontiers; mais promettez-moi de me laisser la
dame, si vous venez à la conquérir.--Soit!» Ils montent en selle et
reviennent au premier pavillon. L'inconnu lui dit: «Ceignez votre
épée et n'oubliez pas comme hier votre écu.--Je prendrai l'écu et la
lance; quant à l'épée, je ne puis la ceindre avant d'en avoir reçu
le commandement d'autre que vous.--Mais ne vous ai-je pas averti
que votre adversaire était des plus redoutables?--Nous verrons
bien.» Aussitôt, l'écu sur la poitrine, la lance au poing, le Beau
valet s'avance à portée du grand chevalier.--«Tiendrez-vous, lui
dit-il, la promesse que vous m'avez faite de me montrer la belle
demoiselle?--Oui, mais après combat.--Je le veux bien: armez-vous
sans délai, j'ai grande affaire ailleurs.--Mon Dieu! quel grand
besoin de m'armer contre vous?» Cependant il prend écu, épée et
glaive. Lancés l'un contre l'autre, ils échangent plusieurs rudes
coups; mais l'épieu éclate dans la main du grand chevalier, qui sent
en même temps celui du Beau valet pénétrer rudement dans ses côtes et
le jeter hors des arçons.--«Verrai-je maintenant la demoiselle? dit
le valet.--Oui, et que maudite soit l'heure où je la pris en garde!»
Le pavillon s'ouvre, la demoiselle en sort et vient tendre la main
au vainqueur qui, la présentant à son compagnon: «Vous voilà, lui
dit-il, maître de ces deux belles demoiselles.--Non; elles méritent
mieux que moi: vous les avez seul conquises, elles sont à vous
seul.--Vous oubliez nos conventions.--Eh bien! que souhaitez-vous
que je fasse d'elles?--Vous les conduirez à la cour du roi Artus, et
vous les présenterez à madame la reine, de la part du valet parti
pour secourir la dame de Nohan. Puis vous la prierez de m'envoyer une
épée, pour me donner le droit d'être appelé chevalier.»
Grande fut la surprise de l'inconnu, en apprenant que le vainqueur
des deux chevaliers du pavillon et du lac était si nouvellement
adoubé.--«Où vous retrouverai-je, pour vous rendre compte de mon
message?--À Nohan.»
Arrivé à la cour, l'inconnu apprit à la reine tout ce qu'il avait
vu faire au Beau valet. Madame Genièvre en ressentit grande joie et
s'enquit aussitôt d'une excellente épée qu'elle enferma dans un
riche fourreau, et qu'elle garnit de renges richement émaillées.
L'inconnu, après avoir reçu le don, se hâta de revenir à Nohan. Il
ne faut pas demander si le Beau valet saisit avec joie l'épée de
la reine; il la ceignit aussitôt et remit au chevalier qui la lui
apportait celle que la Dame du lac lui avait donnée. «Dieu merci,
s'écria-t-il, et madame la reine! je suis maintenant chevalier.» À
partir de ce moment l'histoire ne doit plus l'appeler le Beau valet;
mais, en raison de l'éclatante blancheur de ses armes, elle le
désignera sous le nom du Blanc chevalier.
Grâce aux récits qu'avait déjà faits de lui le messager de la dame de
Nohan, il en avait reçu le meilleur accueil en arrivant, sans penser
même à remarquer sa grande beauté, «Monseigneur le roi, lui dit-il,
m'a envoyé pour défendre votre droit, Je suis prêt à le faire.»
Mais la dame, voyant son haubert faussé, lui fit avouer qu'il avait
reçu une blessure grave à l'épaule. «Sire chevalier, dit-elle, ne
faut-il pas avant tout panser vos plaies?--Oh! Madame, elles ne sont
pas assez fortes pour m'empêcher de vous rendre mon service.--Au
moins faut-il vous laisser désarmer et nous permettre d'en juger.»
La blessure s'était envenimée pour n'avoir pas été recouverte. Un
bon mire fut appelé et la dame lui confia le Blanc chevalier, en
déclarant qu'elle ne songerait pas à prendre jour pour le combat,
avant que la plaie ne fût entièrement fermée. On le conduisit dans
une chambre écartée d'où il consentit à ne pas sortir avant sa
parfaite guérison.
Cependant la nouvelle s'était répandue à la cour que la dame de
Nohan n'était pas encore délivrée. Keu s'en alla dire au roi: «Sire,
comment avez-vous pu confier une telle besogne à si jeune chevalier?
C'est un prud'homme qu'il fallait choisir. Si vous le voulez bien,
j'irai.--J'y consens.» Et Keu de partir, d'arriver à la hâte, comme
la dame de Nohan conversait avec le Blanc chevalier dont la plaie
était enfin cicatrisée. «Dame, lui dit messire Keu, monseigneur le
roi m'envoie pour être votre champion. Il eût, dès l'abord, désigné
quelque prud'homme; mais ce nouvel adoubé avait réclamé en premier
don l'honneur d'être choisi. Et quand le roi a su que vous n'étiez
pas délivrée, il a compris le besoin que vous aviez de moi.--Grand
merci, répondit la dame, à mon seigneur le roi et à vous; mais, loin
de refuser de me défendre, le nouveau chevalier voulait combattre
dès le premier jour. Je ne l'ai pas permis, avant de le savoir guéri
d'une blessure dont il ne prenait pas assez de soin. Aujourd'hui il
est prêt à soutenir mon droit.--Dame, reprit Keu, cela ne peut être.
Puisque je suis venu, c'est à moi de vous défendre; autrement j'en
aurais quelque honte, et monseigneur le roi assez peu d'honneur.»
Le Blanc chevalier intervint alors: «Sire Keu, madame a dit vrai,
j'étais prêt dès le premier jour; et comme je suis venu le premier,
c'est à moi de combattre le premier.--Cela ne peut être, bel ami, dit
Keu, puisque je suis arrivé.--Il est vrai que le meilleur chevalier
doit être le champion de madame.--Vous parlez sagement, dit Keu.--Eh
bien, combattons d'abord l'un contre l'autre; madame de Nohan
choisira qui aura le mieux fait.--Oh! j'y consens.--Il est, dit la
dame de Nohan, un autre moyen de vous accorder. Je puis proposer un
combat d'un contre un ou deux contre deux. Il me suffira de mander
au roi de Northumberland qu'il ait à choisir deux chevaliers; ainsi
pourrez-vous tous deux montrer ce que vous savez faire.»
Les conditions agréées de part et d'autre, la dame désigna la
journée, et le combat eut lieu dans la plaine de Nohan. Keu et le
premier chevalier de Northumberland rompirent leurs lances en même
temps, et continuèrent le combat l'épée à la main. Le Blanc chevalier
reçut la pointe de son adversaire dans le haut de son écu, et d'un
coup mieux asséné il atteignit sur la boucle l'écu opposé, le
traversa, le cloua au bras, à la poitrine de celui qui le portait,
et le fit sauter rudement par-dessus la croupe de son cheval. Mais
son glaive éclate comme il le voulait tirer à lui; et, tandis que
le chevalier abattu se relève à grand'peine, le Blanc chevalier se
rapproche de Keu: «Prenez ma place, messire Keu, et laissez-moi
la vôtre.» Keu ne répond pas et soutient comme il peut le combat
commencé. Le Blanc chevalier revient à celui qu'il avait désarçonné,
l'épée en main, l'écu sur la tête; il ménage ses coups pour ne pas
vaincre le premier. Cependant il gagnait du terrain, et ceux qui le
suivaient des yeux voyaient bien qu'il ne tenait qu'à lui d'en finir.
Une seconde fois il retourne à messire Keu, comme il se relevait
furieux d'avoir été jeté à terre: «Cédez-moi, criait-il, votre place
et prenez la mienne.»--Honteux de l'offre, Keu répondait: «Restez
où vous êtes, je n'ai pas besoin d'aide.» Le Blanc chevalier n'en
tardait pas moins, et volontairement, à réduire son adversaire à
merci. Enfin le roi de Northumberland, témoin du double combat, se
hâta de prévenir la défaite inévitable de ses champions en demandant
la paix. Il jura de ne plus rien réclamer de la dame de Nohan, et
retourna dans ses terres avec tous les hommes d'armes qu'il avait
amenés.
Ainsi délivré des réclamations de son puissant ennemi, la dame de
Nohan rendit grâce aux deux chevaliers qu'Artus lui avait envoyés.
Messire Keu reçut ces témoignages de reconnaissance comme s'il
les eût seul mérités, et reprit le chemin de Logres pour aller
conter au roi Artus ce qu'il avait fait, sans toutefois oublier ce
qu'avait fait le Blanc chevalier. Celui-ci consentit à demeurer
quelques jours à Nohan, et quand enfin il prit congé, la dame qui
n'avait pu le retenir le fit convoyer par plusieurs de ses hommes,
au nombre desquels se trouva le chevalier qui avait rapporté l'épée
de la reine. «Veuillez me pardonner,» dit-il au Blanc chevalier, en
s'humiliant devant lui. «--Et pourquoi?--Sire, c'est moi qui vous
avais ménagé les dangers du voyage dont vous vous êtes si bien tiré.
Vous avez combattu deux chevaliers, parce que j'avais pressé madame
de Nohan de vous soumettre à des épreuves qui témoigneraient de ce
que vous pouviez faire. Il en avait été de même de la rencontre du
grand chevalier, qu'on renommait tant pour sa prouesse. Son nom
est Antragais; le premier, il avait offert à madame de prendre en
main sa défense: avant d'y consentir, madame avait souhaité qu'il
se mesurât avec le champion qu'enverrait le roi Artus. De là les
épreuves auxquelles vous avez été soumis.--Je ne vois en cela, reprit
le Blanc chevalier, aucune offense, et s'il y en eut, je ne vous
en sais pas mauvais gré.--Grand merci! sire; et puisqu'il en est
ainsi, permettez-moi à l'avenir de dire que je vous appartiens.--J'y
consens. À Dieu soyez recommandé!» Et ils se séparèrent les meilleurs
amis du monde.
XIX.
En prenant congé de la dame de Nohan, le Blanc chevalier conduisit
son cheval vers une maison religieuse appelée la tombe Lucan[30],
parce qu'elle renfermait le corps d'un filleul de Joseph d'Arimathie,
autrefois chargé de la garde du Saint-Graal.
[Note 30: Saint-Graal, t. I, p. 188.]
Il passa la nuit dans cette abbaye, et, comme il voulait chevaucher
sans compagnons pour être plus sûr de rester inconnu, il laissa dans
ce lieu ses écuyers, en leur recommandant de l'attendre un mois
durant.
Une rivière formait la limite des terres de la dame de Nohan; le
Blanc chevalier s'avança vers le Gué de la reine, ainsi nommé
depuis que la reine Genièvre l'avait passé la première, le jour où
Keu le Sénéchal tua de sa main deux des sept rois Saisnes qui les
poursuivaient[31].
[Note 31: Cette aventure du Gué de la reine est racontée dans la
partie inédite du livre d'_Artus_. (Manuscrit de la Bibliothèque
nationale, nº 337, p. 180.)]
Il descendit, s'assit sur l'herbe fraîche et déjà se perdait en
rêveries, quand de l'autre bord accourt un chevalier qui pousse dans
le gué son coursier et fait jaillir l'eau jusque sur lui. «Sire
chevalier, dit le Blanc chevalier, vous m'avez fait deux ennuis.
Vous avez mouillé mes armes et vous m'avez tiré de pensées où je me
plaisais.--Et que m'importent vos armes et vos pensées?» Sans daigner
répliquer, le Blanc chevalier remonte et pousse son cheval dans le
gué. L'autre l'arrête: «On ne passe pas! Je le défends de par la
reine.--Quelle reine?--La femme du roi Artus.»
À ce mot, le Blanc chevalier retient son coursier sur la rive; mais
le prétendu gardien du gué pique jusqu'à lui et va saisir son cheval
au frein. «Il est, dit-il, à moi.--Pourquoi?--Pour être entré dans
le gué.» Le Blanc chevalier allait descendre, quand en quittant
l'étrier un doute lui vient: «Mais dites-moi, chevalier, au nom de
qui venez-vous?--Au nom de la reine.--Vous en a-t-elle donné la
charge?--Non, puisque vous insistez; j'agis en mon nom.--Alors vous
n'aurez pas mon cheval. Laissez le frein!--Non.--Laissez le frein,
ou vous vous en repentirez.--C'est là ce que nous allons voir.» Et
ce disant, il quitte le frein, ramène son écu sur sa poitrine, lève
son glaive et s'élance vers le Blanc chevalier, qui le reçoit en
le faisant voler à terre. Puis, saisissant la bride abandonnée du
cheval: «Reprenez-la, dit-il, j'ai en vérité regret de vous avoir
abattu.--Au moins, dit l'autre qui ne pouvait cacher son dépit, me
direz-vous qui vous êtes.--Je n'en ai pas l'intention.--Eh bien! nous
allons recommencer.--Non, vous êtes en trop haut conduit[32].--Je ne
suis pas, vous dis-je, à la reine et je veux savoir votre nom.--Mais
je n'entends pas vous le dire.--Défendez-vous donc.» Le combat se
renouvelle, et cette fois dure plus longtemps; à la fin, il fallut
que pour sauver sa vie l'inconnu demandât merci.
[Note 32: Vous avez un trop bon sauf-conduit, dirait-on aujourd'hui.]
C'était Alibon, le fils au Vavasseur du Gué de la reine. En rendant
les armes, il pria de nouveau et vainement le vainqueur de lui dire
son nom: «Au moins permettez-moi d'aller m'en enquérir auprès de ceux
qui ne peuvent l'ignorer.--Comme il vous plaira.»
Alibon se rendit à Carlion où étaient le roi et la reine. «Ma dame,
dit-il, veuillez m'apprendre le nom d'un chevalier aux armes blanches
et au cheval blanc.--Pourquoi le demandez-vous?--Parce qu'il est
entièrement à vous.» Et lui ayant conté ce qui s'était passé entre
eux: «Si j'avais réclamé son cheval en votre nom, il me l'eût
aussitôt abandonné.--Bien à tort, répond la reine, car vous n'aviez
charge ni de garder le gué ni de prendre son cheval. Au reste, je ne
sais rien de ce chevalier, sinon que monseigneur le roi l'arma à la
dernière Saint-Jean et qu'on a déjà beaucoup parlé de lui. Est-il en
santé?--Oui, madame.--J'en suis bien aise[33].»
[Note 33: Le bon msc. 773 termine le récit de cette aventure par les
mots: «Et ci faillent les _Enfances_ de Lancelot.»]
XX.
À quelques jours de là, le Blanc chevalier voit venir à lui une
demoiselle éplorée. «Dieu vous sauve, demoiselle! lui dit-il; qui
peut vous affliger ainsi? «--Ah! sire, la mort de mon ami, un des
plus beaux chevaliers du monde. Il a été tué à la porte d'un château
dont il voulait abattre les mauvaises coutumes. Maudite l'âme de
celui qui les établit!--Ne pourrait-on, demoiselle, tenter de les
abolir?--Oui, si l'on venait à triompher de toutes les épreuves;
mais pour cela il faudrait mieux valoir que tous ceux qui l'ont
jusqu'à présent essayé.--Et quelles sont donc ces épreuves?--Si vous
tenez à le savoir, prenez ce chemin, il conduit au château.»