Lancelot, après l'avoir curieusement écoutée: «Dame, depuis les

premiers jours de la chevalerie, s'est-il rencontré un chevalier qui

eût en soi toutes les bontés que vous venez de nommer?--Assurément;

la Sainte Écriture nous l'atteste. Avant la venue de Jésus-Christ, il

y eut Jean l'Hircanien et Judas Machabée, qui ne tournèrent jamais

le dos devant les mécréants; il y eut encore Simon, frère de Judas,

le roi David et plusieurs autres. Après la passion du Sauveur, je

nommerai Joseph d'Arimathie, le gentil chevalier qui descendit

Jésus-Christ de la croix, et le coucha dans le sépulcre. Je nommerai

son fils Galaad, le roi de la terre d'Hofelise, devenue en mémoire

de son nom le pays de Galles[24]. Tels sont encore le roi Pelle de

Listenois et son frère Helain le gros, qui n'ont pas cessé de se

maintenir en honneur et gloire dans le siècle et devant Dieu.

[Note 24: Voy. _S. Graal_, t. I, p. 339.]

«--Eh bien, dit Lancelot, puisque tant d'hommes ont été pleins de

tous les genres de prouesses, ne serait-ce pas grande vilenie à

celui qui n'oserait aspirer à chevalerie, parce qu'il croirait ces

vertus trop hautes pour lui? Je ne blâme pas ceux qui n'ont pas dans

le coeur la force d'y aspirer; mais pour ce qui me regarde, si je

trouve quelqu'un qui consente à m'adouber, je ne le refuserai pas par

crainte de voir en moi chevalerie mal assise. Dieu peut m'avoir donné

plus de bonté que je ne sais, ou bien pourra-t-il m'accorder plus

tard le sens et la valeur qui me feraient aujourd'hui défaut.

«--Beau fils de roi, puisque votre coeur ressent toujours même

désir d'être chevalier, votre voeu sera accompli avant peu, vous

serez satisfait. Oh! je le devinais bien: de là les pleurs que je

versais tout à l'heure. Cher fils de roi, j'ai mis en vous tout

l'amour qu'une mère pourrait avoir pour son enfant: je prévois à

grande douleur que vous me quitterez bientôt; mais j'aime bien

mieux souffrir de votre absence que vous faire perdre l'honneur de

la chevalerie: il y sera trop bien employé. Prochainement, vous

serez armé de la main du plus loyal et du meilleur prince de notre

temps, j'entends le roi Artus. Nous partirons cette semaine même,

et nous arriverons au plus tard le vendredi avant le dimanche de la

Saint-Jean.»

Lancelot entendit ces paroles avec une joie sans égale. Aussitôt la

dame réunit tout ce que demandait le voyage: un haubert blanc, fort

et léger; un heaume plaqué d'argent; un écu blanc comme neige, avec

la boucle d'argent; une épée grande, tranchante et légère; un épieu

ou fer aigu, à la hampe grosse, roide et de blancheur éclatante; un

cheval grand, rapide et infatigable. Puis, pour sa chevalerie, la

cotte de blanc satin, la robe de cendal blanc, et le manteau fourré

d'hermine.

On se mit en route le mardi de la semaine qui précédait la

Saint-Jean. La compagnie se composait de cinq chevaliers et trois

demoiselles, de Lionel, Bohor et Lambègue, de nombreux écuyers et

valets, vêtus de blanc et montés sur blancs chevaux.

Ils arrivèrent sur le rivage de la mer, entrèrent en navire et

abordèrent en Grande-Bretagne, dans le port de Flodehug[25], le

dimanche soir; on leur apprit que le roi Artus voulait célébrer à

Kamalot la fête de la Saint-Jean. Arrivés le jeudi soir devant le

château de Lavenor, situé à vingt-deux milles ou lieues anglaises de

Kamalot, ils passèrent le lendemain matin dans la forêt qui touchait

à la prairie de cette ville. Durant la traversée la dame fut pensive,

silencieuse, et toute à la douleur de la prochaine séparation.

[Note 25: Flodece, msc. 341, fº 36.]

XVII.

Comme l'apprenait la Dame du lac, Artus séjournait à Kamalot, où il

devait célébrer la Saint-Jean. Le vendredi, avant-veille de la fête,

il était sorti de la ville par la porte Galloise, pour aller chasser

au bois avec son neveu, monseigneur Gauvain, Yvain fils d'Urien, Keu

le sénéchal, et plusieurs autres.

À trois portées d'arc de la forêt, ils virent avancer une litière

doucement conduite par deux palefrois. Dans la litière était un

chevalier armé de toutes pièces, hors le heaume et l'écu. Son corps

était traversé de deux fers de lance auxquels tenaient encore les

tronçons; une épée rougie de sang était fichée dans sa tête, et

cependant il ne semblait pas vouloir de sitôt mourir.

La litière s'arrêta devant le roi; le chevalier navré se dressant un

peu: «Dieu te sauve, dit-il, sire roi, le meilleur des princes, le

recours des déconseillés!--Et vous, répond Artus, Dieu vous rende la

santé dont vous semblez avoir défaut!--Sire, je venais à vous pour

vous demander de me déferrer de cette épée et de ces pointes de lance

qui me mettent au supplice.--De grand coeur,» dit le roi en avançant

la main vers les tronçons:--«Oh! s'écrie le chevalier, ne vous hâtez

pas: ce n'est pas ainsi que vous me délivrerez. Il faut commencer par

jurer de me venger de tous ceux qui déclareront aimer mieux que moi

celui qui m'a navré.

«--Sire chevalier, répond Artus, vous demandez un trop dangereux

service: celui qui vous a navré peut avoir tant d'amis qu'on n'ait

pas lieu d'espérer d'en jamais finir. Avant eux viendront les

parents; et le moyen de composer avec eux? Mais ce que je puis

accorder, c'est de vous venger autant qu'il dépendra de moi de celui

qui vous a frappé: s'il est de mes hommes, assez d'autres chevaliers

dans ma cour vous offriront leur bras, à défaut du mien.--Sire, ce

n'est pas là ce que je demande d'eux et de vous: j'ai tué moi-même

l'ennemi qui m'avait navré.--Cette vengeance devrait vous suffire,

et je n'entends pas engager aucun de mes chevaliers à vous promettre

davantage.

«--Sire, je pensais trouver dans votre maison aide et secours:

je suis trompé dans mon attente. Cependant, je ne perds pas toute

espérance: peut-être un chevalier, désireux de louange, aura-t-il

assez de prouesse pour consentir à me guérir.--J'en doute, repartit

le roi; mais suivez la voie qui conduit au palais, et séjournez-y, en

attendant le chevalier que vous demandez.»

Le chevalier fit signe à ses écuyers de le mener à Kamalot; introduit

dans le palais, il choisit la salle le plus fréquemment traversée;

car personne, à la cour d'Artus, n'eût osé refuser l'entrée de

l'hôtel à un chevalier; personne n'eût trouvé mauvais qu'il y choisît

le meilleur des lits qui n'étaient pas occupés.

Le roi entrait cependant dans la forêt, en s'entretenant de la

singulière rencontre qu'ils venaient de faire. «Peut-être, disait

Gauvain, le chevalier navré trouvera-t-il à Kamalot le hardi champion

qu'il cherche.--Je ne sais, reprenait le roi, mais je ne louerais pas

celui qui entreprendrait une aussi folle besogne.»

Après avoir chassé jusqu'à la chute du jour, Artus regagnait le

chemin ferré, quand il vit poindre devant lui une belle et nombreuse

compagnie. D'abord deux garçons, chassant deux sommiers blancs: l'un

portait une tente ou pavillon blanc très-léger, l'autre deux robes de

nouveau chevalier. Sur chaque sommier était un coffre dans lequel

le blanc haubert et les chausses de fer. Après ces valets, deux

écuyers également vêtus de blanc, montés sur blancs roncins. L'un

portait un écu d'argent, l'autre un heaume éclatant de blancheur.

Puis deux autres, l'un tenant un glaive blanc de fer et de bois; une

épée enfermée dans un blanc fourreau retenu par un blanc ceinturon:

l'autre conduisant un bel et grand cheval en dextre. Suivaient de

nombreux écuyers et sergents, tous vêtus de cottes blanches; trois

blanches demoiselles, les deux fils du roi Bohor, enfin la Dame du

lac et son cher Fils de roi, avec lequel elle semblait converser

doucement. Elle était vêtue d'un merveilleux samit blanc, avec cotte

et manteau fourré d'hermine. Son palefroi blanc, vif et bien dressé,

avait un frein de pur argent, le poitrail, les étriers et la selle

subtilement ouvragés d'images de dames et de chevaliers; la blanche

sambue traînait jusqu'à terre comme le bas du samit qui enveloppait

la dame. En apercevant Artus, elle pressa le pas de sa blanche

haquenée, et, s'avançant au premier rang du cortége, elle répondit

au salut que le roi lui avait fait d'abord, et après avoir abaissé

la guimpe qui couvrait son visage: «Sire, Dieu vous bénisse, comme

le meilleur roi du monde! Je viens de très-loin vous demander un don

que vous pourrez m'accorder sans dommage. «--Demoiselle, quand il

devrait m'en coûter beaucoup, encore ne seriez-vous pas éconduite.

Quel est le don que vous réclamez?--C'est de vouloir bien adouber

ce beau valet de son harnois et de ses propres armes, quand il

vous le demandera.--Grand merci, demoiselle, de nous amener un tel

jouvenceau: assurément l'adouberai-je quand il le demandera; mais

vous m'avez dit que le don ne serait pas à mon dommage; cependant

j'aurais grande honte de manquer à mon habitude de fournir d'armes

et de robes ceux qui reçoivent de moi leur chevalerie. À moi le don

du harnois et des armes, à Dieu d'y mettre le surplus: j'entends la

prouesse et la loyauté.

«--Il se peut, reprend la dame, que votre usage soit de donner aux

nouveaux chevaliers leurs armes; mais peut-être ne vous a-t-on pas

encore demandé d'en agir autrement[26]. Pour moi, je tiens à ce que

le valet porte les armes que je lui ai destinées. Accordez-moi, sire,

de l'adouber à cette condition; si vous refusez, je m'adresserai à un

autre roi, ou je l'armerai moi-même, plutôt que de le priver de la

chevalerie qu'il est impatient d'obtenir.»

[Note 26: Sagremor, dans le livre du Roi Artus, avait déjà voulu être

adoubé de ses propres armes. (T. II, p. 204.)]

Alors messire Yvain prenant la parole: «Sire, accueillez la demande

de cette demoiselle; il ne faut pas éconduire un jouvenceau de

si belle apparence.» Artus promit donc, et la dame après l'avoir

remercié avertit le beau valet de retenir les deux sommiers, un

superbe palefroi, et les quatre écuyers; puis, prenant congé du roi,

elle retourna sur ses pas, malgré les instances qu'on lui fit de

demeurer. «Pour Dieu! dit Artus, veuillez au moins nous apprendre

comment nous devons vous appeler.--Sire, on m'appelle la Dame du

lac.» Le roi n'avait jamais entendu prononcer ce nom. Il reçut

les adieux de la noble inconnue que le beau valet convoya assez

longtemps. Avant de le quitter: «Fils de roi, lui dit-elle, vous

venez de la meilleure race du monde. Montrez-vous digne de votre

naissance. Soyez aussi haut de coeur que vous êtes beau de corps: ce

serait trop grand dommage si la prouesse était en vous au-dessous

de la beauté. Dès demain soir vous demanderez la chevalerie au roi

Artus: une fois armé, ne vous arrêtez pas une seule nuit à son hôtel;

allez en tout pays chercher aventures; c'est le moyen de monter en

prix. Demeurez en place le moins que vous pourrez, et défendez-vous

de dire votre nom jusqu'à ce que d'autres que vous le fassent

connaître. Si l'on vous presse, répondez que vous l'ignorez et

que vous avez été nourri dans cette ignorance par la dame qui vous

a nourri. Enfin, soyez toujours prêt à toutes les aventures et ne

laissez jamais à d'autres l'honneur d'achever une entreprise que vous

aurez commencée.»

La dame tira ensuite de son doigt, pour le passer dans celui du

valet, un anneau qui avait la vertu de rompre les enchantements.

«Qu'ajouterai-je encore, Fils de roi, dit-elle? vous êtes appelé à

mettre les plus merveilleuses aventures à fin, et celles que vous

laisserez ne seront achevées que par un chevalier encore à naître.

Je vous recommande à Dieu: mon coeur me fait défaut avec la parole.

Adieu, le beau, le gracieux, le désiré, le bien-aimé de tous et de

toutes!»

Le valet la suivit des yeux en pleurant et regrettant les amis

qu'il avait laissés dans la maison du lac, Lionel et Bohordin sur

tous les autres. Il fut aussitôt mis par le roi Artus sous la garde

de monseigneur Yvain de Galles, qui le conduisit à son hôtel. Le

lendemain, en se réveillant, le valet pria monseigneur Yvain de

demander de sa part au roi de le faire chevalier, ainsi qu'il avait

promis.--«Comment! bel ami, voulez-vous donc être si tôt armé? Mieux

vous serait d'apprendre d'abord le métier des armes.--Non, sire,

je n'entends pas être plus longtemps écuyer.--Soit donc ainsi que

vous le souhaitez.» Yvain va trouver Artus: «Sire, votre valet

vous mande de le faire chevalier.--Quel valet?--Celui qui vint

hier soir, et dont vous m'avez confié la garde.» En ce moment la

reine Genièvre entrait dans la salle, avec monseigneur Gauvain.

«Comment! dit le roi, veut-il être déjà chevalier?--Oui, sire, et

dès demain.--Vous entendez, Gauvain, dit le roi; ce valet d'hier

soir veut que demain je l'arme chevalier.--Sire, répond Gauvain, ou

je me trompe, ou chevalerie y sera bien assise. Il est beau, tout en

lui semble annoncer une haute origine.--De quel valet parlez-vous?

demanda la reine.--Madame, répond Yvain, du plus beau que vous ayez

jamais vu.--Je serais curieuse de le voir.--Soit! dit Artus, allez le

quérir, Yvain, et faites-le vêtir du mieux qu'il pourra; il paraît ne

pas avoir défaut de robes.»

Messire Yvain vient au valet: il l'avertit de se parer d'une robe

des plus belles et l'emmène à la cour, en traversant un nombreux

populaire, avide de voir le bel enfant dont on avait annoncé

l'arrivée et qui allait recevoir les robes et l'adoubement de

chevalier.

Ils descendent devant le degré de la salle d'honneur: le roi et la

reine qui les attendaient vont au-devant de messire Yvain, qu'ils

prennent de l'une et de l'autre main; ils le font asseoir sur une

belle couche, tandis que le valet s'arrête devant eux sur l'herbe

verte dont la salle était jonchée. Tous prenaient à le regarder grand

plaisir, son beau costume relevant encore l'agrément répandu sur sa

personne. «Dieu, dit aussitôt la reine, le fasse prud'homme! car pour

la beauté il a tout ce que mortel peut en avoir.»

La reine le regardait autant qu'elle le pouvait sans être remarquée,

et lui ne se faisait faute de glisser les yeux sur elle, ne

comprenant pas qu'une femme pût réunir une si merveilleuse beauté.

Jusque-là, dans sa pensée, nulle ne pouvait soutenir la comparaison

avec la Dame du lac; quelle différence pourtant entre elle et la

reine! En effet, madame Genièvre était bien la Dame des dames, la

fontaine d'où semblait couler tout ce qui pouvait enchanter les

yeux: et s'il eût connu toute sa noblesse de coeur, toute sa bonté

d'âme, il en eût encore été plus émerveillé. «Comment, dit-elle, a

nom ce beau valet?--Dame, répondit messire Yvain, je ne sais rien

de lui. Je devine seulement qu'il est de la terre de Gaule, car il

en a la parlure.» Alors la reine se penche vers le valet, le prend

par la main et lui demande de quelle terre il est né. En entendant

cette douce voix, en sentant cette main toucher la sienne, le valet

tressaille, comme si on l'eût subitement éveillé. Il n'est plus à

ce qu'on lui demande et il ne songe pas à répondre. La reine voit

sa grande émotion dont peut-être elle soupçonne déjà quelque peu

la cause; mais, pour le mettre plus à l'aise, elle se lève et sans

trop penser elle-même à ce qu'elle dit: «Ce jouvenceau, fait-elle,

semble assez pauvre de sens, ou du moins peut-on croire qu'il a été

mal enseigné.--Dame, reprend messire Yvain, qui sait s'il ne lui a

pas été défendu de dire son nom?--Cela peut être après tout,» dit la

reine; et elle passe dans ses chambres.

À l'heure de vêpres, messire Yvain conduisit le valet chez elle; ils

descendirent ensemble au jardin qui s'étendait jusqu'au rivage de la

mer: il fallait passer pour y aller dans la grande salle où gisait le

chevalier navré. Dans le jardin ils retrouvèrent le roi, les barons

et ceux qui devaient être adoubés le lendemain.

En remontant, il fallut encore traverser la grande salle. Des

plaies du chevalier navré s'exhalait une telle puanteur que tous,

en approchant, couvraient leur nez du pan de leurs manteaux, et

se hâtaient de passer outre. «Pourquoi, dit le valet, ceux-là qui

sont avant nous couvrent-ils leur nez?--C'est, dit Yvain, pour

un chevalier durement navré dont les plaies répandent une odeur

infecte.» Et il conte comment ce chevalier était venu réclamer ce

qu'on ne pouvait guère lui accorder.--«Je le verrais volontiers, dit

le valet; approchons.

--«Sire, lui dit le valet, qui vous a si durement navré?--Un

chevalier que j'ai tué.--Pourquoi ne vous faites-vous pas

déferrer?--Parce que je n'ai encore trouvé personne assez hardi pour

l'entreprendre.--Voulez-vous me permettre de l'essayer?--Assurément,

aux conditions que j'ai dites.» Le valet réfléchit un instant.

«Venez, lui dit Yvain, ce n'est pas à vous de songer à pareille

aventure.--Pourquoi?--Les plus preux de la cour l'ont refusée, et,

d'ailleurs, vous n'êtes pas chevalier.--Comment! dit le chevalier

navré, il n'est pas chevalier?--Non, mais il le sera ce matin même;

et vous voyez qu'il en a déjà revêtu la robe[27].» Le valet ne sonna

plus mot, mais suivit messire Yvain, en saluant le chevalier navré,

qui de son côté souhaita que Dieu le fît prud'homme.

[Note 27: La robe de chevalier différait de celle des écuyers, et le

candidat à la chevalerie devait s'en couvrir avant de recevoir ses

armes. Il faut voir dans Garin le Loherain la mauvaise humeur du bon

vilain Rigaud, quand Begon l'avertit de prendre la robe fourrée de

vair et de gris.

«Or vous allés baigner un seul petit,

Et vous arés et le vair et le gris.

--A la maleure, Rigaus li respondi,

Por vostre vair qu'avés et vostre gris!

Or me convient baignier et resfreschir?

Ne sui chéus en gué ne en larris...»

Mantel ot riche et pelisson hermin,

Qui li traïne demi pié acompli.

Rigaus le voit, pas ne li abeli.

Devant lui garde, un damoisel choisi

Qui coutel porte por chevaliers servir:

Il li demande, li vallés li tendi

Et il en coupe un grant pié et demi.

«Por coi le fais, biaus fis? li peres dit,

A novel home est-il coustume ensi,

Que li traïne et le vair et le gris.»

Et dist Rigaus: «Folle costume a ci!»

(_Garin_, t. II, p, 180.)

On voit par le Lancelot, c'est-à-dire dès le douzième siècle, que la

cérémonie de l'adoubement était simplifiée; on ne se baignait plus,

et les robes étaient probablement moins traînantes.]

Les tables étaient mises et les nappes étendues: ils s'assirent

au manger, puis messire Yvain revint avec le valet à son hôtel. À

l'entrée de la nuit, il le conduisit dans une église où il veilla

jusqu'au jour. Alors messire Yvain, qui ne l'avait pas un instant

quitté, le ramena à l'hôtel et le fit dormir jusqu'à l'heure de

la grand'messe, qu'il dut entendre avec le roi. Car, aux fêtes

solennelles, Artus avait coutume d'assister au service de Dieu dans

la plus haute église de la ville. Avant de s'y rendre on disposa les

adoubements que le roi devait distribuer à ceux qui allaient recevoir

chevalerie. Artus donna la colée[28] à chacun d'eux et remit à

ceindre les épées au retour de l'église.

[Note 28: Et non l'_accolée_ comme on a dit plus tard par une sorte

de confusion. _Colée_ semble venir de _colaphus_, tape sur le cou.]

Mais, après la messe, le valet, au lieu de suivre le roi comme les

autres, se rendit dans la grande salle et dit au chevalier navré: «Je

suis prêt à faire le serment que vous demandez, et à tenter de vous

déferrer.» Sans même attendre la réponse, il ouvre une fenêtre, tend

sa main vers l'église, et jure, sous les yeux du chevalier, qu'il

le vengera de tous ceux qui diront mieux aimer celui qui l'a navré.

«Beau sire, dit le navré transporté de joie, soyez le bienvenu! vous

pouvez me déferrer.» Le valet alors met la main sur l'épée enfoncée

dans la tête du chevalier et l'en arrache sans effort; il se prend

ensuite aux tronçons qu'il enlève avec la même facilité.

Un écuyer court aussitôt dans la chambre où le roi commençait à

ceindre les épées aux nouveaux chevaliers; il conte à messire Yvain

comment le navré se trouve déferré. Messire Yvain tout hors de lui

arrive dans la grande salle au moment où le navré s'écriait: «Ah!

beau chevalier, Dieu te fasse prud'homme!--Comment, dit messire

Yvain, est-il vrai que vous l'ayez déferré?--Sans doute; pouvais-je

ne pas compatir à qui devait tant souffrir?--Vous n'avez pas fait que

sage, reprend messire Yvain, et personne ne vous en louera. Vous

ne savez encore de quoi rien monte, et vous vous engagez dans une

entreprise devant laquelle avaient reculé les plus preux et les mieux

renommés! Vous courez à la mort, au lieu d'attendre de meilleures

occasions de faire bien parler de vous.»

Tout en le reprenant ainsi, messire Yvain le ramenait dans la chambre

du roi qui jetant sur le fils d'Urien un regard sévère: «Comment

avez-vous souffert que ce valet remis en votre garde ait fait une

telle imprudence? N'est-ce pas grand dommage de voir un aussi jeune

homme affronter de pareils dangers?--Ah! sire, dit le valet, mon

jeune âge doit plaider pour moi. N'aimerez-vous pas mieux apprendre

ma mort que celle d'un chevalier éprouvé? Qu'ai-je encore fait et que

puis-je valoir?» Le roi ne répondit pas, et baissa la tête. La reine,

à son tour, apprenant la grande aventure dans laquelle le Beau valet

venait de s'engager, en gémit secrètement; et quant au roi, le regret

qu'il en eut lui fit oublier qu'il ne lui avait pas ceint l'épée,

comme aux autres nouveaux adoubés.

XVIII.

Le jour de la Saint-Jean, le roi Artus était assis au dais de la

grande table, entouré des jeunes adoubés de la veille. À peine

eut-on servi, qu'un chevalier armé de toutes pièces, à l'exception

du heaume, la ventaille du haubert abattue sur l'épaule, entra dans

la salle et s'avançant jusqu'au roi: «Sire, Dieu te sauve, et toute

la compagnie! Je suis envoyé par ma dame, la dame de Nohan, pour

t'apprendre que le roi de Northumberland lui a déclaré la guerre et

tient le siége devant un de ses châteaux. Ce roi réclame l'effet

d'une promesse que ma dame lui aurait faite et dont elle ne garde

aucun souvenir. Les deux partis s'en sont remis au jugement de clercs

et chevaliers; ils ont décidé que si le roi ne se désistait pas,

ma dame pourrait charger de soutenir son droit un, deux ou trois

chevaliers, contre ceux de Northumberland. Le combat serait d'un

contre un, de deux ou de trois contre deux ou trois, ainsi qu'elle

même en déciderait. Madame a donc recours à toi, son seigneur lige,

pour te demander un chevalier capable de la défendre.--Chevalier,

répondit Artus, je suis en effet tenu de porter aide à la dame de

Nohan, et, quand sa terre ne dépendrait pas de ma couronne, elle a

trop de gentillesse et de courtoisie pour ne pas être soutenue envers

et contre tous ceux qui lui feraient une guerre injuste.»

Le chevalier en sortant de la salle fut conduit devant une autre

table dressée pour lui. Les nappes ôtées, le Beau valet s'avança vers

le roi et pliant le genou: «Sire, dit-il, vous m'avez adoubé hier, et

je vous en rends grâce; maintenant je vous requiers un don: c'est de

me charger du soin de porter secours à la dame de Nohan.--Bel ami,

dit le roi, vous ne savez pas ce que vous demandez: votre jeunesse

ne pourrait porter un si grand faix. Le roi de Northumberland est

fourni de chevaliers éprouvés, et le meilleur de tous sera chargé

de soutenir sa querelle. Je ne voudrais pas confier le soin de le

combattre à celui qui la veille était encore un simple valet. Non

qu'un jour vous ne puissiez égaler en prouesse les plus renommés;

mais, croyez-moi, l'âge seul vous donnera ce qui doit encore vous

manquer de force et de résolution. Et puis, vous avez déjà pris un

engagement dont vous aurez assez de peine à vous tirer.--Sire, reprit

le Beau valet, c'est la première demande que je vous adresse depuis

ma chevalerie. Votre refus peut nous couvrir tous deux de honte; car

on dira que vous avez donné les armes à celui que vous n'estimiez pas

capable d'entreprendre ce qu'un autre pouvait mettre à fin.»

Messire Gauvain et Yvain de Galles engagèrent alors le roi à ne pas

persister dans son refus: «Puisque tel est votre avis, dit Artus,

approchez, bel ami: je vous charge de porter aide à la dame de

Nohan; Dieu fasse que vous en retiriez honneur et louange!»

Les Romans de la Table Ronde (3 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 6 / 20 段