bride: plus de vingt chevaliers le poursuivent, les glaives tendus.
Il allait être atteint comme il touchait aux portes de la ville,
quand il entendit la voix de Lambègue: «Bel oncle, rentrerez-vous
sans donner une leçon à ces ribauds?» Pharien se retourne alors
vers celui qui le suivait de plus près; d'un revers de glaive il
plonge dans son corps le bois avec le fer, et le jette mort sous les
pieds de son cheval. Il met ensuite la main à l'épée et s'élance
sur ceux qui accouraient à lui. Les portes de la ville s'ouvrent;
cent chevaliers conduits par Lambègue lui viennent en aide, tandis
que, du coté opposé, Claudas armé d'un bâton criait aux siens:
«Mauvais garçons! avez-vous juré de me déshonorer? qui vous a permis
d'attaquer un messager?» Il n'avait que son épée à la ceinture, et
sur la tête un léger haubergeon. Lambègue le reconnaît, accourt à lui
le glaive tendu, comme il rebroussait chemin en ramenant ses gens.
«Claudas! Claudas! lui criait Lambègue, vous fuyez: vous ne voulez
pas savoir comment est forgée mon épée.» Ainsi menacé par un ennemi
bien armé, quand lui-même n'avait ni haubert, ni glaive, ni heaume,
Claudas sentit un frisson le parcourir; il pressait jusqu'au sang
les flancs de son cheval: «Traître! parjure! lâche! criait toujours
Lambègue, ose donc m'attendre! ne t'enfuis pas comme le dernier des
couards!» Le roi ne put supporter tant d'outrages; et, la mort lui
paraissant préférable à la honte de fuir, il lève la main droite,
fait le signe de la croix sur son visage et sur son corps, puis,
l'épée en main, il retourne son cheval: «Lambègue, dit-il, ne te
presse pas; on sait assez que je ne suis pas traître, et tu vas voir
si je mérite d'être appelé couard.» Jamais Lambègue ne ressentit tant
de joie. Il atteint, le premier, Claudas de son long épieu, sur le
haut de la poitrine. Un peu plus bas, c'en était fait de lui. Le roi,
fortement blessé, chancelle sur son cheval, puis se remet, et, comme
Lambègue passait, sans avoir encore eu le temps de tirer l'épée pour
remplacer le glaive brisé, Claudas l'atteint de la sienne en plein
visage; la pointe pénètre à travers les mailles de la ventaille et
le renverse sur l'arçon de derrière. Ses yeux se troublent; mais
Claudas, après ce suprême effort, s'affaisse pâmé sur l'avant de la
selle. Lambègue reprend ses esprits le premier, et, voyant Claudas
immobile, les deux mains crispées sur la crinière de son cheval, il
lui assène un coup d'épée pour lui trancher la tête, au moment où le
cheval se dressait sur ses jambes de derrière; de sorte que le coup
porta sur le sommet du haubergeon. Le roi tomba lourdement à terre;
il allait recevoir le coup de grâce, quand arrivèrent ses gens qui,
faisant un rempart à leur seigneur, forcèrent Lambègue à ramener son
écu sur sa poitrine. Il ne fuyait pas cependant; dans sa rage, il
se serait aveuglément jeté au milieu d'eux; mais Pharien survint,
mit la main au frein de son cheval et le fit rebrousser vers la
ville. Ils rentrèrent, fermèrent les portes, baissèrent les herses
et se hâtèrent de remonter dans la tour pour se débarrasser de leurs
écus en lambeaux, de leurs hauberts démaillés et de leurs heaumes
déchiquetés. On pouvait, au sang ruisselant ou caillé de leurs
blessures, voir qu'ils ne revenaient pas d'une partie de fête.
Les trois otages de Claudas, enfermés dans une chambre dont Pharien
gardait les clefs, les avaient entendus revenir, et n'auguraient rien
de bon de leur retour. «Sire oncle,» dit Lambègue, après avoir un
instant respiré, «oh! pour Dieu! laissez-moi punir sur eux la félonie
de Claudas.--Non, beau neveu, le méfait de leur seigneur n'est pas
leur méfait; le roi Claudas ne m'a fait en sa vie qu'une seule honte,
dont je dois me taire, et ces prud'homes n'en sont pas responsables.»
Comme il arrêtait encore une fois la fureur de Lambègue, voilà qu'un
écuyer vient l'avertir que Claudas demandait à lui parler sous les
murs de la ville. Il remonte, vient à la porte, et reconnaît devant
lui le roi étendu dans une litière. Un chevalier lui fait signe
d'approcher: «Pharien,» lui dit Claudas, donnez-moi des nouvelles de
mes otages; sont-ils encore en vie?--Oui, sire.» Le visage du roi
s'éclaircit à cette réponse. «Écoutez-moi, Pharien[22]; vous m'avez
rendu votre hommage sans en avoir bonne raison. Je vous requiers de
le reprendre; et si vous refusez, au moins ai-je le droit de vous
recommander mes otages. Mais consentez à revenir à moi, et je suis
prêt à tenir la promesse que je vous avais faite.--Sire, comment
l'entendez-vous?--Je m'étais engagé à mon vassal, je dois tenir mes
engagements à son égard, non à l'égard d'un homme qui n'est plus à
moi. Si vous ne voulez pas rester mon homme, et que vous retourniez à
Gannes, je ne dois attendre de vous ni bon ni mauvais conseil. Dites
seulement à dix des principaux de la ville de venir me parler.»
[Note 22: Le bon manuscrit 339 présente ici une longue lacune que je
remplis à l'aide des n{os} 754 et 1430, qui n'offrent pas un moins
bon texte.]
Pharien rentre dans la ville, et sur-le-champ avertit Léonce de
Paerne et neuf des plus hauts barons de se rendre à la litière de
Claudas. Le roi, dès qu'il les vit: «Vous êtes, leur dit-il, mes
hommes; si je rendais bonne justice, je ne remettrais pas à la ville
l'injure qu'elle me fait. Mais je n'entends pas user envers elle de
la dernière rigueur, bien que vous sachiez comme moi que toutes vos
défenses seraient inutiles. Pharien est venu me parler de paix;
mais il n'est plus mon homme, et je n'ai pu m'entendre avec lui. Or
voici les conditions que je veux bien vous accorder: par les saints
de votre ville! si vous les refusez, vous n'obtiendrez de moi aucune
merci. Jurez que vous n'avez pris aucune part au meurtre de mon fils
Dorin, et livrez-moi un seul des vôtres, pour en faire ma volonté.»
Les barons, en entendant parler ainsi Claudas, furent émus de joie
et de douleur: de joie, par l'espérance d'un prochain accord; de
douleur, en pensant qu'il fallait l'acheter par le sacrifice d'un
des leurs. «Sire, dit Léonce de Paerne, nous avons entendu vos
paroles, et peut-être nous y accorderons-nous, quand nous saurons le
nom du chevalier qui doit vous être livré.--Je vais vous le dire:
c'est Lambègue.--Ah! Sire, cela ne peut être; nous ne livrerons
pas le meilleur chevalier de ce royaume. À Dieu ne plaise que la
paix soit achetée si chèrement! Quand tous y consentiraient, je
refuserais encore.--Et vous autres, reprit Claudas, laisserez-vous
renverser votre ville de fond en comble et mettre à mort tous les
habitants, chevaliers et bourgeois, pour ne pas livrer un seul
homme?--Nous suivrons tous, répondent-ils, le conseil de Léonce de
Paerne.--Retournez donc d'où vous êtes venus, et n'attendez de moi
paix ni trêve.»
Ils rentrent à Gannes pénétrés de la plus vive douleur. «Quelles
nouvelles?» leur demande Pharien.--«Mauvaises. Nous n'aurons pas
la paix si nous ne consentons à livrer Lambègue.--Et qu'avez-vous
répondu?--Que je ne serai jamais, dit Léonce, d'un conseil où l'on
s'accorderait à sacrifier le chevalier qui nous a le mieux défendus.»
Pharien assemble alors les bourgeois de la ville, et tous, sans
hésiter, approuvent le refus de Léonce de Paerne. «On ne nous blâmera
jamais d'avoir acheté notre salut à si haut prix. Il faut aller
attaquer l'ost de Claudas; que Dieu nous soit en aide, et qu'au moins
nous vendions chèrement nos vies!»
Pharien, touché de tant de loyauté, les remercie et remonte à la
tour. Là, tristement appuyé sur les créneaux, en face de la prairie
couverte des pavillons de Claudas, il comprend mieux encore que la
résistance sera vaine, que les hommes de la cité sont en trop petit
nombre, et cependant trop nombreux encore pour les faibles provisions
qui leur restent. Ses larmes coulent en abondance, les soupirs
gonflent sa poitrine. Au même instant Lambègue qui, le voyant gémir
penché sur les créneaux, craint de le troubler, approche doucement
pour l'entendre sans être vu. «Ah! disait Pharien, «bonne cité si
longtemps honorée, hantée de tant de prud'homes; siége et chambre
de roi; repaire de liesse, hôtel de justice, si riche en preux
chevaliers, en bons et vaillants bourgeois! Comment voir sans douleur
votre ruine! Ah! pourquoi Claudas n'a-t-il pas demandé ma vie plutôt
que celle de Lambègue: j'ai déjà tant vécu que je pouvais donner sans
regret le reste de mes jours; car un vieillard peut-il souhaiter une
plus belle mort que celle qui devient le salut de ses compagnons, de
ses frères?»
Les sanglots l'empêchaient de continuer. Lambègue approchant
brusquement: «Sire oncle, ne vous désolez pas ainsi. Par la foi que
je vous dois, il ne tiendra pas à moi que la ville ne soit sauvée, et
j'y gagnerai grand honneur. J'irai me rendre à Claudas sans regret,
sans crainte.--Lambègue, dit Pharien, je vois que tu m'as écouté;
mais tu ne m'as pas compris. Tu es jeune, tu n'es pas à la fin de tes
prouesses, et je n'entends pas que tu meures. Dieu nous aidera, sans
doute: nous tenterons une sortie, et peut-être tromperons-nous toutes
les espérances de Claudas.--Non, bel oncle, il n'est plus question de
cela; la ville peut avoir la paix de par moi, il ne faut pas laisser
un autre que moi mourir pour elle.--Comment! Lambègue, serais-tu
décidé à te rendre à Claudas?--Assurément, bel oncle; je vous l'ai
entendu dire: si vous étiez à ma place, vous seriez heureux de vous
livrer. Puis-je craindre d'être honni, en faisant ce que vous auriez
voulu faire?--Hélas! Lambègue, je vois que tu vas à la mort, et que
rien ne pourra te garantir; mais, au moins, chevalier ne mourra-t-il
jamais à plus grand honneur, puisque ta mort sera le salut de tout un
peuple.»
Il fallait maintenant avoir raison de la résistance de tous les
barons et des bourgeois de la ville, qui ne voulaient à aucun
prix racheter leur vie par celle de leur plus vaillant chevalier.
Enfin, Lambègue leur persuada de le laisser partir, et Pharien
en l'embrassant lui dit: «Beau neveu, vous allez à la mort la
plus glorieuse que chevalier puisse souhaiter; mais il faut
vous y préparer devant Dieu, aussi bien que devant les hommes.
Avant de rendre votre belle âme à notre Seigneur Dieu, vous vous
confesserez.--Ah! sire oncle, répond Lambègue, je ne crains pas
de mourir; je sais trop que, si Dieu vous prête vie, ma mort sera
vengée. Mais savez-vous ce qui me déchire et me tourmente? c'est,
en me confessant, la nécessité d'accorder le pardon à mon plus
mortel ennemi. Voilà une angoisse plus insupportable que tous les
supplices.--Il le faut, beau neveu.--Si vous le voulez, je dois y
consentir, car je veux, en vous recommandant à Dieu, bel oncle,
demeurer en sa grâce et en la vôtre.»
Alors on appelle l'évêque, et, d'une voix claire, Lambègue découvre
tout ce qui pouvait lui peser sur la conscience. Puis il demande ses
armes. «Quel besoin en avez-vous? lui dit Pharien; ne vaudrait-il pas
mieux réclamer merci?--À Dieu ne plaise que je réclame merci de celui
qui ne l'aurait pas de moi! J'irai vers lui, non comme un ribaud
devant son baron, mais comme chevalier, le heaume lacé, l'écu au cou,
l'épée au poing que je lui rendrai. Ne craignez rien de moi, bel
oncle; je n'entends ni le frapper, ni l'empêcher de me frapper.»
Dès qu'il est revêtu de ses armes, il monte et les recommande à Dieu
en s'éloignant, d'un visage calme et serein. Il est bientôt arrivé
devant le pavillon de Claudas. Le roi de Bourges, qui connaissait son
coeur indomptable, s'était lui-même armé, et l'attendait au milieu
de ses barons. Lambègue approche, regarde Claudas et ne dit pas un
mot; il tire lentement son épée du fourreau, soupire profondément et
la jette aux pieds de Claudas. Il détache ensuite son heaume, son
écu tout bosselé, et les laisse aller à terre. Le roi relève l'épée,
la regarde et la hausse comme pour la faire retomber sur la tête de
Lambègue. Tous ceux qui le voient frémissent; Lambègue seul reste
insensible; il ne fait pas un geste, il ne donne pas le moindre signe
d'émotion. «Qu'on lui ôte son haubert et ses chausses de fer!» dit
Claudas. Valets aussitôt de l'entourer, de lui enlever les dernières
pièces de son armure. Le voilà en simple cotte d'isembrun, sans barbe
ni grenons, mais taillé merveilleusement de corps, et beau de visage.
Il est devant le roi, mais il ne daigne pas le regarder. À Claudas de
rompre le silence:
«Lambègue, comment as-tu bien la hardiesse de venir ici? Tu sais
que je ne hais personne au monde autant que toi.--Et toi, Claudas,
ne sais-tu pas que je ne te crains guère?--Tu me menaces encore, au
moment où ta vie m'appartient!--Je n'ai aucune peur de la mort; je
savais bien, en me livrant à toi, qu'elle me prendrait.--Avoue-le: tu
croyais avoir affaire à un ennemi compatissant.--Non, mais au plus
cruel qui fut jamais.--Et pourquoi aurais-je de toi la moindre pitié?
Est-ce que tu m'épargnerais si j'avais le malheur de tomber entre tes
mains?--Dieu n'a pas voulu m'accorder tant de grâce; mais, pour te
voir mourir de ma main, j'aurais donné tout dans ce monde, et ma part
dans l'autre.»
Claudas jeta un ris, et, avançant la main gauche, il prend Lambègue
par le menton: «Lambègue,» dit-il après un moment de silence, «qui
vous a pour compagnon peut se vanter d'avoir près de lui le plus dur
de coeur, le plus indomptable fils de femme qui soit sorti du lit ce
matin. Oui, si tu vivais ton âge, tu serais assurément le plus hardi
des chevaliers. Dieu ne me soit jamais en aide, si je consentais,
pour la couronne du monde, à te donner la mort! Il est bien vrai que
ce matin je n'avais rien autant à coeur que ma vengeance; je l'ai
sentie tomber; ma première résolution s'est évanouie en te voyant,
toi si jeune encore, donner ta vie pour sauver tes compagnons, tes
amis. Et quand même je voudrais me délivrer d'un aussi furieux
ennemi, je devrais encore me garder de le faire, pour l'amour de
Pharien, ton oncle, qui m'a sauvé la vie quand tu allais me la ravir.»
Il fait alors apporter une de ses robes les plus riches et la
présente à Lambègue, qui refuse de la prendre. «Soyons amis, lui
dit le roi; consens à demeurer près de moi, à recevoir de mes
fiefs.--Non, Claudas; au moins attendrai-je pour devenir ton homme
que mon oncle le redevienne.» Le roi envoie alors un chevalier vers
Pharien, qui se tenait à la porte de Gannes, le heaume lacé, le
glaive au poing, l'épée à la ceinture, résolu d'attendre Claudas et
de le tuer, dès qu'il apprendrait que son neveu avait cessé de vivre.
Le messager l'ayant amené: «Pharien,» lui dit Claudas, «je viens de
m'acquitter envers vous: j'ai pardonné à Lambègue. Votre compagnie
me serait assurément plus chère que tout au monde. Vous ne me la
refuserez pas; renouvelez donc votre hommage et reprenez les terres
que vous teniez de moi: sachez que je compte les accroître de tout ce
qu'il plaira à vous et à Lambègue de demander.
--«Sire roi, répond Pharien, je vous rends grâce, comme à l'un des
meilleurs rois, pour ce que vous avez fait et voulez faire. Je ne
refuse ni votre service ni vos dons; mais j'ai juré sur les saintes
reliques que je ne recevrais des terres de personne avant d'avoir
bonnes enseignes des enfants de mon seigneur le roi Bohor.--Eh bien!
reprend Claudas, reprenez votre terre sans m'en faire hommage; allez
tant qu'il vous plaira en quête des enfants: si vous les trouvez,
ramenez-les ici, et je vous saisirai de leur héritage jusqu'à ce
qu'ils soient en âge d'armes porter. Ils m'en feront hommage, me
reconnaîtront pour leur suzerain, et vous suivrez leur exemple.
--«Je ne dois pas, dit Pharien, y consentir; je pourrais me trouver
obligé d'entrer dans vos terres, et, bien que mon hommage fût
réservé, ce serait manquer à mon devoir de tenancier. Je vous fais
une autre offre: que les enfants soient ou non retrouvés, je vous
promets de ne pas faire hommage à autre que vous, sans vous en
donner avis.--Oh! reprend Claudas, je vois maintenant pourquoi vous
ne voulez plus être mon homme; vous m'avez en effet déclaré que vous
ne m'aimiez pas et ne pourriez jamais m'aimer.--Sire, sire, répond
Pharien, je ne vous ai dit que la vérité. Vous avez cependant fait
plus pour moi que je n'ai pu faire pour vous; ainsi, en quelque lieu
que vous soyez, votre corps n'aura pas à se garder de moi ou de mon
neveu. Laissez-nous donc prendre congé de vous et commencer notre
quête.»
Claudas, voyant qu'il ne gagnerait rien à insister, leur accorda
le congé qu'ils demandaient. Lambègue reprit ses armes; quand il
fut monté, le roi lui présenta lui-même un glaive au fer tranchant,
au bois dur et solide; car il était venu sans épieu. L'oncle et le
neveu rentrèrent ainsi dans la ville qui leur devait la paix désirée;
mais ils n'y restèrent même pas une nuit, et après avoir recommandé
chevaliers et bourgeois à Dieu, ils commencèrent la quête de leurs
jeunes seigneurs.
La Dame du lac avait attaché un de ses valets au service de Lambègue.
Ils arrivèrent donc aisément dans l'agréable asile où se trouvaient
déjà le fils du roi Ban, et ses cousins, les fils du roi Bohor.
Ici le conte passe assez rapidement sur le bon accueil que reçurent
les nouveaux hôtes. Pharien cessa de vivre à quelque temps de là,
et les derniers jours de sa femme furent marqués par le repentir de
ses anciennes amours avec le roi Claudas. Aiguis et Tharin, leurs
deux fils, devinrent de preux et loyaux chevaliers, et les deux
bonnes reines de Gannes et de Benoïc achevèrent leur pieuse vie
dans les deux monastères où elles s'étaient retirées. Des songes et
des révélations leur avaient appris la glorieuse destinée de leurs
enfants; si bien que leur seul regret en montant dans le Paradis fut
de n'avoir pu revoir, avant de fermer les yeux, Lancelot, Lionel et
Bohordin.
XVI.
Lancelot resta sous la garde de la Dame du lac jusqu'à l'âge de
dix-huit ans. En le voyant si beau, si bien fourni de corps, si noble
et si large de coeur, la dame comprenait mieux chaque jour qu'elle
ne pouvait sans péché différer le moment de le mettre hors de page.
Quelque temps après la fête de Pâques, il alla chasser en bois, et
il lui arriva d'abattre un cerf de si haute graisse, bien qu'on fût
encore loin du mois d'août, qu'il voulut l'envoyer sur-le-champ à la
Dame du lac. Deux valets le portèrent à ses pieds et l'y déposèrent,
tandis que lui s'arrêtait sous un chêne de la forêt pour s'y remettre
de la grande chaleur du jour. Il remonta sur son chasseur[23] à
l'entrée de la nuit, et, quand il revint dans la maison, il vit tous
les commensaux ordinaires de la maîtresse de ces lieux entourer la
belle proie. Lancelot était court-vêtu d'une cotte de bois, sur sa
tête un chapeau de feuilles, et le carquois pendu à la ceinture. En
le voyant arriver dans la cour, la dame sentit monter à ses yeux les
larmes du coeur; et, sans, l'attendre, elle rentra vivement dans
la grande salle, où elle demeura le visage caché dans ses mains.
Lancelot arrive à elle; elle s'enfuit dans une chambre voisine. «Que
peut avoir ma dame?» pensa le valet. Il la cherche, la rejoint et la
trouve étendue sur une grande couche, noyée dans les larmes. À son
salut elle ne répond pas, elle qui d'ordinaire courait au-devant de
lui pour l'accoler et le baiser. «Dame, lui dit-il, que pouvez-vous
avoir? Si quelqu'un vous à fait de la peine, ne le celez pas, car je
n'entends pas que de mon vivant on ose vous courroucer.» Elle lui
répond d'abord par un redoublement de larmes et de sanglots; puis,
le voyant de plus en plus interdit: «Ah! fils de roi, dit-elle,
retirez-vous, si vous ne voulez voir mon coeur se briser.--Dame, je
m'en vais donc, puisque ma présence ne vous apporte que des ennuis.»
[Note 23: Les chevaux de chasse étaient dressés d'une façon
particulière; de là le nom de _chacéors_ qui les distinguait.]
Il s'éloigne, va prendre son arc, le passe à son cou, resserre son
carquois, pose la selle et le mors à son coursier, et l'amène dans
la cour. Cependant la dame qui l'aimait éperdument, craignant de
l'avoir affligé, se lève, essuie ses yeux gonflés, et arrive dans la
cour au moment où il mettait le pied à l'étrier. Elle se jette au
frein du cheval: «Valet, dit-elle, où voulez-vous aller?--Dame, au
bois.--Descendez, vous n'irez pas.» Il se tait, descend, et le cheval
est reconduit à l'étable.
Elle le prend alors par la main, le mène dans ses chambres, et
le fait asseoir auprès d'elle sur une couche ou lit de repos.
«Dites-moi, par la foi que vous me devez, où vouliez-vous
aller?--Dame, vous paraissez fâchée contre moi; vous refusez de me
parler; j'ai pensé que je n'avais plus rien à faire ici.--Mais, où
vouliez-vous aller, beau fils de roi?--Dans un lieu où j'aurais pu
trouver à me consoler.--Et ce lieu?--La maison du roi Artus, qu'on
m'a dite le rendez-vous de tous les bons. Je me serais mis au service
d'un de ses prud'hommes qui plus tard m'eût fait chevalier.--Comment!
fils de roi, voulez-vous donc être chevalier?--C'est la chose
du monde que je désire le plus.--Ah! vous en parleriez autrement
si vous saviez tout ce que chevalerie exige.--Pourquoi donc? Les
chevaliers sont-ils d'autre nature que les autres hommes?--Non,
fils de roi; mais si vous connaissiez les devoirs qui leur sont
imposés, votre coeur, si hardi qu'il soit, ne pourrait se défendre
de trembler.--Enfin, dame, tous les devoirs de la chevalerie ne sont
pas au-dessus d'un coeur d'homme?--Non, mais le Seigneur Dieu n'a
pas fait un égal partage de la vaillance, de la prouesse et de la
courtoisie.--Il faut avoir bien mauvaise idée de soi pour trembler de
recevoir chevalerie: car nous devons tous viser à devenir meilleurs;
la paresse seule arrête en nous les bontés du coeur; elles dépendent
de notre volonté, et non pas les bontés du corps.»
«--Quelle est donc cette différence entre les bontés du coeur et
celles du corps?
«--Dame, il me semble que nous pouvons tous être sages, courtois et
larges; ce sont les vertus du coeur: mais nous ne pouvons nous donner
la grandeur de taille, la force, la beauté, les belles couleurs du
visage; ce sont les vertus du corps. L'homme les apporte au sortir du
ventre de sa mère; les dons du coeur sont à qui veut fortement les
avoir: tous peuvent devenir bons et preux, mais on ne le devient pas
quand on écoute les conseils de l'indolence et de la paresse. Vous
m'avez dit souvent que le coeur faisait le prud'homme; dites-moi,
s'il vous plaît, quels sont ces devoirs de la chevalerie que vous
dites si terribles.
«--Volontiers, reprit la dame; non pas tous, mais ceux qu'il m'a été
donné de reconnaître.
Ce ne fut pas un jeu que la chevalerie à son commencement: on n'eut
pas alors égard à la noblesse ou gentillesse de lignage, car tous
nous descendons du même père et de la même mère; et au moment où
l'envie et la convoitise firent leur entrée dans le monde aux dépens
de la justice, il y avait parfaite égalité de race entre tous. Quand
les plus faibles commencèrent à tout craindre des plus forts, on
établit des gardiens et défenseurs, pour prêter appui aux uns et
arrêter la violence des autres.
«On élut, à cet effet, ceux qui semblaient les plus forts, les plus
grands, les plus adroits, les plus beaux; quand ils joignaient à
ces dons ceux du coeur, la loyauté, la bonté, la hardiesse. On les
nomma chevaliers, parce qu'ils montèrent les premiers à cheval. Ils
durent être courtois sans bassesse, bienveillants sans réserve;
compatissants aux malheureux, généreux aux indigents; toujours armés
contre les meurtriers et les larrons; toujours prêts à juger sans
haine et sans amour, à préférer la mort à la moindre souillure. Ils
durent s'attacher à défendre Sainte Église, qui ne peut maintenir
son droit par les armes et doit tendre la joue gauche à celui qui la
frappe sur la joue droite.
«Les armes que porte le chevalier ont toutes une intention
particulière. L'écu suspendu à son cou lui rappelle qu'il doit se
placer entre mère Sainte Église et ceux qui veulent la frapper. Le
haubert qui couvre entièrement son corps l'avertit d'opposer un
rempart vigilant aux ennemis de la Foi. Le heaume étincelle sur
sa tête parce qu'il doit se tenir toujours au premier rang parmi
les défenseurs du droit, comme la guérite abrite sur les murs la
sentinelle vigilante. Le glaive, assez long pour donner la première
atteinte, lui fait entendre qu'il doit remplir d'effroi les méchants,
toujours prêts à fouler les innocents. L'épée est la plus noble de
toutes les armes. Elle a deux tranchants; elle frappe de l'estoc et
de la taille les impies, les violents, les ennemis de la justice.
«Quant au cheval, il représente le peuple, qui doit soutenir
et porter le chevalier, lui fournir tout ce qui peut lui être
nécessaire. Le chevalier, à son tour, doit le conduire et le ménager
autant que lui-même.
«Le chevalier doit avoir deux coeurs: l'un dur comme l'aimant à
l'égard des félons et déloyaux; l'autre mol et flexible comme cire,
à l'égard des bonnes gens, des affligés et des pauvres.
«Voilà les devoirs auxquels engage la chevalerie. On ne les oublie
pas sans perdre le bon renom dans le siècle et l'âme dans l'autre
monde. Car en devenant chevalier on fait serment de défendre Sainte
Église et maintenir loyauté; et les prud'hommes du siècle ne
sauraient garder parmi eux celui qui se montre parjure envers son
créateur. Ainsi, quiconque veut être chevalier doit être plus simple
de coeur et plus pur de conscience que ceux qui n'ont pas aspiré à si
haute dignité. Mieux vaudrait au valet vivre sans chevalerie toute
sa vie, qu'être honni sur terre et perdu dans le ciel, pour en avoir
oublié les devoirs.»