Si les chevaliers et les bourgeois de Gannes ne voulaient pas se

parjurer, ils n'étaient pas fâchés d'en voir d'autres éviter de

s'engager comme eux. Ils envoyèrent vers Pharien pour lui dire qu'ils

consentaient à promettre de ne pas attenter aux jours de Claudas,

si Claudas consentait à tenir prison. Pharien porta leurs paroles

au roi, tout en prévoyant que Lambègue et le châtelain de Hautmur

auraient grande peine à maîtriser leur mauvais vouloir. «Sire,» lui

dit-il, «je vous porte les offres des hommes de la ville: mais il

faut, en tous cas, nous prémunir contre la trahison: une fois en

ma garde, c'est moi qui serais à jamais honni s'il vous arrivait

malheur. Ce n'est pas, vous le savez, que je vous aime: je vous hais

au contraire, et n'attends qu'une occasion légitime de venger ma

propre injure; mais je n'entends donner à personne le droit d'accuser

ma prud'homie. Mon conseil est que vous revêtiez de vos armes un

des deux chevaliers qui voudront bien consentir à partager votre

prison.--Pharien,» répond Claudas, «j'ai confiance en vous, je ferai

tout ce qu'il vous plaira de me conseiller.»

Pharien, accompagné du roi, alla trouver les gens de la ville:

«Seigneurs, j'ai parlé à notre seigneur le roi. Il consent à tenir

ma prison, sur la promesse que vous m'avez faite de ne pas tenter de

l'arracher de ma garde. Approchez, sire roi Claudas: vous allez vous

engager à tenir ma prison, dès que je vous avertirai de le faire.» Le

roi lève la main et prend l'engagement qui lui est demandé.

«--Je veux aussi que vous soyez accompagné des deux plus hauts barons

de vos domaines, tels que les sires de Châteaudun et de Saint-Cyr.

Un roi couronné ne doit pas avoir pour compagnons de captivité des

ribauds ou de pauvres sergents.»

Claudas retourne sur ses pas et décide aisément à le suivre les deux

barons proposés par Pharien: il revient avec eux, après avoir changé

d'armes avec le seigneur de Saint-Cyr. Pharien leur fait promettre

de ne pas sortir de prison sans qu'il leur en ait donné congé; puis

revenant à ceux de Gannes: «Bonnes gens,» leur dit-il, «vous allez

jurer de ne rien tenter contre la vie ou la sûreté de mes trois

prisonniers.» Tous ceux qui l'entendent prononcent le serment, et

la foule se dissipe avec une satisfaction apparente. Claudas et

ses deux compagnons sont conduits dans la grande tour de Gannes

par Pharien et douze chevaliers, au nombre desquels se trouvèrent

Lambègue et le sire de Hautmur. Comme ils passaient le dernier degré,

Lambègue approche du chevalier revêtu des armes de Claudas et lui

enfonce son épieu dans la poitrine. Le chevalier, frappé d'un coup

mortel, tombe aux pieds de Pharien qui, frémissant d'indignation,

prend une hache appendue aux parois de la salle et s'élance sur

son neveu. «Comment!» crie Lambègue, «voulez-vous me tuer pour

m'empêcher de punir l'odieux Claudas? Laissez-moi au moins le temps

de l'achever.» Pharien ne répond qu'en laissant tomber sa hache sur

lui: malgré l'écu dont se couvre Lambègue, le tranchant traverse

le cuir sous la boucle, descend sur le bras gauche, entre dans les

chairs jusqu'à l'os de l'épaule. Lambègue tombe couvert de sang,

et Pharien montrant une lance et une épée posées sur le râtelier:

«Défendez-vous, sire roi; je suis avec vous contre ces félons; tant

que j'aurai un souffle de vie, ils ne vous toucheront pas.»

Des dix chevaliers qui étaient venus avec Lambègue et Hautmur, nul ne

voulut faire mine de les seconder: Pharien d'un second coup de hache

eut raison du sire de Hautmur; il revenait à son neveu, résolu de lui

arracher la vie, quand celle qui avait le plus vrai sujet de haïr

Lambègue, la femme épousée de Pharien, sortit tout échevelée de la

chambre où elle était depuis si longtemps retenue, et se jetant entre

l'oncle et le neveu: «Ah! gentil Pharien, cria-t-elle, ne tuez pas le

meilleur chevalier du monde, le fils de votre frère! vous en auriez

à jamais honte et regret. S'il hait tant le roi Claudas, c'est, vous

le savez, pour l'amour de vous dont il voulait venger la honte. C'est

moi seule que vous devez tuer; je l'ai mieux mérité que lui.» À la

vue de cette femme accourant défendre son implacable accusateur,

Pharien s'était arrêté; puis, sans répondre, s'était rejeté sur le

sire de Hautmur qui venait de se relever. Les dix autres chevaliers

de leur côté défendirent leur compagnon, fondirent sur le sénéchal

et l'eurent bientôt couvert de sang. C'en était fait de lui, si

Lambègue ne se fût redressé et n'eût aussitôt pris le parti de son

oncle. De part et d'autre on baisse les épées, les glaives: les dix

chevaliers descendent les degrés de la tour, et la dame ne perd pas

un seul moment pour étancher le sang et bander les plaies de Pharien.

Lambègue mêlait ses larmes au sang qui l'inondait; peu à peu, Pharien

sent apaiser son ressentiment, il regarde tour à tour sa femme, son

neveu; il leur tend en pleurant ses deux mains. Lambègue apprit de

lui que ce n'était pas Claudas qu'il avait frappé, et se repentit

sincèrement de sa déloyale agression. Ici l'histoire laisse Pharien

et les prisonniers, pour revenir aux enfants que la Dame du lac a

recueillis.

XIV.

Le bon accueil que les enfants du roi Bohor avaient reçu de la Dame

du lac et de Lancelot ne leur avait pas fait oublier Pharien et

Lambègue. Ils pleuraient, perdaient leurs couleurs et paraissaient

maigrir à vue d'oeil. La dame s'en aperçut et voulut savoir ce qu'ils

pouvaient désirer; à toutes les demandes, ils opposaient un silence

farouche. Lancelot fut plus heureux: il apprit ce qu'ils étaient,

ce qu'ils avaient fait, leur séjour dans la tour de Gannes, leur

arrivée chez Claudas, le danger auquel ils avaient échappé, grâce

à la demoiselle aux deux lévriers; le grand coup d'épée que Dorin

avait reçu, enfin leur inquiétude du sort des deux maîtres. Lancelot

sentit en les écoutant qu'il les en aimait plus: comme il avait pris

sur eux, sans le vouloir, une grande autorité: «Soyez toujours,» leur

dit-il, «ce que vous avez été chez Claudas: fils de roi doit être

sans pitié pour ceux qui l'ont dépouillé; fils de roi doit passer en

prouesse tous les autres.»

Pour la Dame du lac, elle jugea qu'il était temps de réunir les

maîtres et les deux enfants. Mais Pharien avait à se défendre des

bourgeois de Gannes qui le tenaient à son tour assiégé, l'accusant

d'avoir pris contre eux le parti de Claudas, et d'avoir sacrifié

les fils du roi Bohor. La Dame du lac donna mission à l'une de ses

demoiselles de se rendre à Gannes, et d'en ramener Pharien. Lionel,

quand elle partit, lui confia sa ceinture et celle de son frère: «En

les reconnaissant, lui dit-il, ils n'hésiteront pas à vous suivre.

Mais, ajouta la Dame du lac, contentez-vous, demoiselle, de ramener

les deux maîtres. Il ne faut pas laisser deviner à d'autres le secret

de ma demeure.»

En arrivant à Gannes, la demoiselle s'enquit de celui qui parmi les

habitants avait le plus d'autorité. On lui désigna Léonce de Paerne,

proche parent du roi Ban, qui ne tenait rien de Claudas et demeurait

fidèle aux héritiers des deux rois de Gannes et de Benoïc. Sans

éveiller la défiance des bourgeois, Léonce entra dans la tour où

Pharien et Lambègue étaient assiégés. Qu'on se représente la joie des

deux maîtres en reconnaissant aux mains de la demoiselle la ceinture

de leurs élèves qui, leur dit-on, ne désiraient rien tant que de les

revoir! «Ma demoiselle, dit Pharien, vous connaissez les mauvais

sentiments des gens de la ville: ils nous accusent de félonie et

ne me croiront pas quand je leur dirai que les deux jeunes princes

sont en pleine, sûreté; ils voudront les voir.--En cela, dit la

demoiselle, je ne saurai les satisfaire. Je ne puis que vous conduire

vers eux et sans compagnie.»

Pharien parla aux gens et bourgeois de Gannes: «Bonnes gens, apprenez

d'heureuses nouvelles de nos seigneurs, les fils du roi Bohor. Ils

ne sont pas chez Claudas. Si vous ne m'en croyez, choisissez le plus

sûr d'entre vous; il sera conduit avec Lambègue dans la maison où

les enfants font séjour. Quand ils vous auront dit qu'ils ont vu

nos seigneurs Lionel et Bohor, et qu'ils les ont laissés en bonnes

mains, vous reconnaîtrez le peu de fondement de vos soupçons, et

vous nous permettrez de sortir.» Quoique suspendus entre la joie de

cette nouvelle et la crainte de quelque tromperie, les gens de Gannes

accueillirent l'offre de Pharien et choisirent Léonce de Paerne pour

accompagner Lambègue.

Ils partirent, traversèrent la vallée de Nocorrange, à l'entrée de

la forêt de Briosque[19]. Cette forêt paraissait fermée par le

lac, dont l'étendue répondait à celle de la résidence de la Dame du

lac. Mais, avant d'aller plus loin, la demoiselle avertit Léonce de

Paerne qu'elle ne pouvait lui permettre de les accompagner plus loin.

«Attendez, quelque temps, et je promets de revenir vous prendre ou

de ramener vos élèves, suivant l'ordre que j'en recevrai; vous voyez

là-bas le château de Tarasque qui confine à celui de Brion; veuillez

vous y arrêter, en attendant mon retour.»

[Note 19: El chief de la vallée Nocorrange, à l'entrée de la

forest qui estoit appelé Briosque, de cele part de la forest où

li lais (le lac) estoit.....» (msc. 339, f. 13, vº.--msc. 341, f.

25.--«Nocorringue.--Brioigne.» msc. 773, fº 29.)]

Léonce suivit ces instructions et prit la direction de Tarasque,

tandis que Lambègue était conduit en vue du lac. L'onde, à mesure

qu'ils avançaient, parut s'éloigner, jusqu'à ce qu'ils se trouvèrent

devant une grande porte qui s'ouvrit devant eux, sans que Lambègue

pût deviner ce que le lac était devenu.

Bohordin reçut avec des transports de joie son cher maître; mais

Lionel, ne voyant pas Pharien, ressentit un violent dépit et passa

sans dire mot dans une autre chambre. Il y trouva la demoiselle qui

les avait ramenés de Gannes. Sarayde faisait bander la plaie qu'elle

avait reçue en se jetant entre Claudas et Lionel. Il parut surpris

de la voir défigurée, car il était nuit quand ils étaient sortis de

l'hôtel du roi, et il ne s'était alors aperçu de rien.

«Hé, demoiselle,» dit-il, «voilà une plaie qui vous a bien

enlaidie!--Vraiment, Lionel? Et pensez-vous que puisse m'en savoir

gré celui pour lequel je l'ai reçue?--Vous devez lui être plus chère

que son propre corps. Il doit vous accorder tout ce qu'il vous plaira

demander.--Mais si j'étais ainsi défigurée pour vous?--Alors, je

vous aimerais, je vous écouterais mieux que personne au monde.--Me

voilà donc bien heureuse, car ce coup vient de l'épée de Claudas,

quand je me jetai entre elle et vous, au sortir de son hôtel.--Ah!

demoiselle, vous pouvez compter sur moi: vous méritez bien mieux

d'être ma maîtresse que Pharien, lui que j'aimais tant et qui n'est

pas venu me voir, tout en devinant le chagrin que son éloignement me

causait. Oui, j'aurais été le seigneur du monde entier, qu'il en eût

été le maître aussi bien que moi. Maintenant, c'est vous seule que je

veux aimer et écouter, vous qui avez mis en danger votre corps pour

épargner le mien.»

La demoiselle attendrie ne peut retenir ses larmes. Elle prend

l'enfant dans ses bras, le baise au front, aux yeux, à la bouche.

En ce moment, Lambègue ouvrait la porte, et se mettant à genoux

devant Lionel: «Cher sire, comment vous êtes-vous tenu, depuis que

nous vous avons perdu de vue?--Mal, répond l'enfant; mais je suis

bien maintenant; j'ai oublié tous mes chagrins.» La demoiselle le

tenait toujours embrassé: «Beau sire, reprend Lambègue, mon oncle,

votre maître vous salue.--Ce n'est plus mon maître. Vous qui nous

avez rejoints, vous êtes celui de mon frère Bohordin; pour moi,

je suis à cette demoiselle. Dites-nous cependant comment le fait

Pharien.--Sire, il est, grâce à Dieu, en bon point; mais il a eu de

mauvais temps à passer.» Il conte alors ce qui leur est arrivé depuis

le jour de leur séparation: le siége de la tour, le soulèvement

des barons et des bourgeois de Gannes; la retraite de Claudas.

«Et Dorin, reprend Lionel, est-il remis du coup que mon frère lui

a porté?--Remis, dit en riant Lambègue, comme celui qui ne s'en

plaindra jamais.--Dites-vous qu'il soit mort?--Oui, je l'ai vu glacé,

sans âme, le corps en bière.--Oh! s'il en est ainsi, je suis sûr de

rentrer en mon droit héritage. Dieu laisse vivre assez longtemps

Claudas, pour lui apprendre ce qu'il en coûte de ravir la terre

des autres!» Tous s'émerveillèrent de ces fières paroles. Lambègue

alors fit comprendre à l'enfant que Pharien ne pourrait sortir de

la tour avant d'avoir persuadé aux gens de Gannes que leurs jeunes

seigneurs étaient à l'abri des poursuites de Claudas. Et la Dame du

lac, arrivant, demanda à Lionel s'il voulait aller le voir. «--Dame,

je suivrai ce que me conseillera ma demoiselle.--Et comment a-t-elle

pris tant de pouvoir sur vous?--Voyez,» répond-il, en mettant à

découvert la plaie que la demoiselle avait reçue au visage, «voyez

si elle n'a pas payé assez cher le droit de me commander.--Vraiment,

dit la Dame du lac, elle n'a pas perdu ses peines; si vous vivez âge

d'homme, elle entendra parler de votre prud'homie.»

La Dame du lac voulut conduire elle-même les deux enfants et Lambègue

jusqu'à Tarasque. Sur ces entrefaites parut Lancelot qui venait de

se réveiller, car il s'était levé de bonne heure et avait chassé

toute la matinée. On se mit au souper: Lancelot, comme il en avait

coutume, trancha du premier mets devant la dame et s'assit en face

d'elle, les autres convives attendant pour prendre place qu'il eût

pris la sienne. Il avait sur la tête un chapelet de roses vermeilles

qui faisaient ressortir la beauté de ses cheveux. On était cependant

alors au mois d'août, quand les roses ont cessé de fleurir; mais, dit

l'histoire, tant qu'il fut chez la Dame du lac, il ne se passa pas de

jour, soit d'hiver soit d'été, que l'enfant ne trouvât en se levant

au chevet de son lit un chapeau de roses fraîches et vermeilles; si

ce n'était le vendredi, la veille des grandes fêtes et le temps de

carême[20]. Jamais il ne put voir qui le lui apportait, bien que

souvent il fît le guet pour le découvrir. Quand les deux fils du

roi Bohor devinrent ses compagnons, il formait de ce chapeau trois

chapelets et les partageait avec eux.

[Note 20: La Dame du lac faisait justement le contraire de saint

Louis, dans une pensée également pieuse. «Le Roi,» disent les

Chroniques de Saint-Denis, «faisoit porter à ses enfans chapeaux de

roses ou d'autres fleurs au vendredi, en remembrance de la sainte

couronne d'épines dont Jhesu-Crist fut couronné le jour de sa sainte

Passion.» (Tom. IV, p. 355 de la dernière édition.)]

Il fut du voyage de Tarasque. Avec lui vint un chevalier pour lequel

il témoignait une affection particulière, et un varlet chargé de son

arc et de ses flèches. Souvent, de l'épieu qu'il tenait en main il

lançait aux bêtes et aux oiseaux, car nul ne savait viser et jeter

aussi juste que lui. Ils arrivèrent au château, où les attendait

Léonce de Paerne qui reconnut les deux enfants et s'agenouilla devant

eux en pleurant de joie. «Ah! madame, dit-il, vous avez recueilli les

fils d'un roi, le plus preux des hommes, sauf le roi Ban son frère,

qui sans doute avait un plus haut renom de chevalerie. Vous, comme

nous, connaissez peut-être toute la grandeur de leur lignée; ils sont

plus nobles encore, de par leur mère, car ils tiennent au sang même

qu'avait daigné prendre le roi des cieux. Et si les prophéties disent

vrai, c'est par un des fils des rois Ban et Bohor que les temps

aventureux de la Grande-Bretagne doivent être mis à fin.»

Lionel, en écoutant ces paroles, rougit, pâlit et fondit en larmes.

«Qu'avez-vous, Lionel?» lui demande sa nouvelle maîtresse, en le

prenant par le menton; «voulez-vous déjà me quitter? Êtes-vous déjà

fatigué de ma maîtrise?--Oh! non! douce demoiselle; je pleure pour

la terre de mon père, qu'un autre retient. Sans mes hommes, comment

puis-je conquérir honneur?» Lancelot le regardant alors avec dédain:

«Fi! beau cousin, dit-il, fi! de pleurer pour défaut de terres! Vous

n'en manquerez pas, si vous ne manquez pas de coeur. Preux, vous les

gagnerez par prouesse, et par prouesse vous les garderez.»

Tous ceux qui entendirent ainsi parler Lancelot furent surpris de

cette hauteur de sagesse dans un âge si tendre: la Dame du lac

parut seulement étonnée de ce nom de beau cousin qu'il avait donné

à Lionel. Les larmes du coeur lui en montèrent aux yeux; mais,

revenant à Léonce de Paerne, elle lui fit entendre que les enfants

ne pouvaient être nulle part aussi bien en sûreté qu'auprès d'elle.

«Vous, Lambègue, ajouta-t-elle, vous allez retourner vers votre

oncle Pharien et nous l'amènerez. Ne demandez pas qui je suis; il

vous suffira de savoir que mes châteaux n'ont rien à craindre des

entreprises de Claudas. Je vais charger quelqu'un de vous conduire

par les détours de cette enceinte; et vous ne ramènerez que Pharien

et Léonce de Paerne.»

Tant qu'il avait été chez la Dame du lac, Léonce n'avait cessé de

regarder le doux et gracieux visage de Lancelot. Chemin faisant, et

comme ils approchaient de Tarasque: «Avez-vous, dit-il à Lambègue,

remarqué les paroles de l'ami de nos deux seigneurs? jamais il

n'en vola de plus fières des dents d'un enfant. Il eut grandement

raison d'appeler Lionel son cousin.--Comment, reprit Lambègue,

pourraient-ils être parents? nous savons que le roi Ban n'eut qu'un

fils, et ce fils mourut le même jour que lui.--Croyez-moi, c'est

Lancelot: c'est le fils du roi Ban. Je l'ai bien regardé, et j'ai

reconnu les traits, le regard, l'allure du roi de Benoïc. Le coeur me

l'a dit; rien ne m'empêchera de voir en lui monseigneur Lancelot.»

Mais la Dame du lac, après le départ de Léonce et de Lambègue, avait

ramené les enfants dans son palais. Elle prit aussitôt Lancelot à

l'écart, et lui dit d'une voix qu'elle essayait de rendre sévère:

«Comment avez-vous eu la hardiesse d'appeler Lionel votre cousin?

Ne savez-vous pas qu'il est fils de roi?--Dame,» répond-il en

rougissant un petit, «le mot m'était venu à la bouche, et je ne

l'ai pas retenu.--Or, par la foi que vous me devez, dites lequel

pensez-vous le plus gentil homme de Lionel ou de vous?--Dame, je ne

sais pas si je suis de lignage aussi noble que lui, mais au moins ne

m'arrivera-t-il jamais de pleurer de ce qui l'a fait pleurer. On m'a

souvent dit que d'un homme et d'une femme sont issues toutes gens; je

ne comprends pas alors comment il y a dans les gens plus ou moins de

gentillesse, hors celle qui vient de prud'homie. Si le grand coeur

fait le gentil homme, j'ai bonne confiance d'être au nombre des plus

gentils.--C'est là, reprit la Dame du lac, ce qu'on pourra voir; mais

au moins puis-je déjà dire que, si vous avez toujours le coeur aussi

haut, vous n'avez pas à craindre de manquer de noblesse.--Vous le

croyez aussi, madame?--Assurément.--Soyez donc bénie, pour m'avoir

laissé l'espoir d'atteindre à la plus haute gentillesse. Je n'ai

pas regret d'avoir été jusqu'à présent servi par deux fils de roi,

puisque je puis un jour les atteindre et même les dépasser.»

La Dame du lac était de plus en plus ravie du grand sens de Lancelot:

sa tendresse pour lui ne pouvait être plus grande; mais un regret

se mêlait aux mouvements de son coeur. L'enfant devait bientôt

atteindre l'âge de recevoir les adoubements de chevalier; elle ne

pourrait alors le retenir plus longtemps. Il lui resterait Lionel,

mais à son tour Lionel la quitterait, puis enfin Bohordin. Au moins

alors, pensait-elle, elle les suivrait de loin; elle s'attacherait

à prévoir, à prévenir leurs dangers, à leur transmettre ses

avertissements, ses conseils. Elle ne le sentait que trop; tout son

bonheur était concentré dans l'amour qu'elle portait à ces trois

enfants, et surtout à Lancelot.

XV.

Lambègue et Léonce de Paerne, revenant aux bourgeois de Gannes pour

les rassurer sur le sort des deux fils de Bohor, pensaient que

Pharien allait recouvrer sa liberté; Pharien le croyait aussi et déjà

se disposait à ramener au roi de Bourges les trois otages qu'il en

avait reçus: mais les gens de la ville ne furent pas d'avis de rendre

ces otages, dans la crainte d'une attaque prochaine de Claudas;

et Pharien, ne voulant pas les leur abandonner, dut se résigner à

partager encore leur prison.

Claudas en effet ne pouvait oublier que la mort de son fils demandait

vengeance. Il parut bientôt avec un ost formidable devant les murs

de Gannes. Alors les bourgeois s'humilièrent devant Pharien et le

conjurèrent d'user de son crédit auprès du roi de Bourges, pour

désarmer sa colère. «J'irai volontiers à lui, dit Pharien, et j'ai

bon espoir de le fléchir. Mais, comme il faut tout prévoir, et qu'il

n'y a jamais dans les hommes autant de bon ou de mauvais qu'on peut

le supposer, vous allez me jurer, si je ne revenais pas, de venger ma

mort sur les trois otages.»

Les barons jurèrent sur les saints, Pharien revêtit ses armes et

monta à cheval. En le voyant arriver de loin, Claudas courut à lui

les bras tendus et voulut le baiser sur la bouche: «Sire, dit Pharien

en se reculant, je veux avant tout connaître ce que vous entendez

faire. Vous venez assiéger une ville où sont mes pairs et mes amis;

je me suis rendu leur caution que vous les épargneriez. La honte en

sera sur moi, si vous me démentez.--Comment! répond Claudas, Gannes

n'est-elle pas ma ville; n'êtes-vous pas tous mes hommes? De quel

droit me fermez-vous vos portes?--Sire, quand on voit avancer une

ost, il est prudent de se mettre en défense. Rassurez les citoyens;

dites que vos intentions sont amicales, que vous ne songez pas à la

vengeance, et nos portes vous seront ouvertes.--N'y comptez pas!»

reprend Claudas, «j'entends faire justice, et dès que je serai entré.

«--Je vous le répète, sire, les gens de Gannes sont sous ma garantie;

je vous demande, comme votre homme, de ne pas pourchasser ma honte.

S'ils ont mal fait envers vous, entendez-les; ils sont prêts à faire

amende.

«--Je ne veux rien entendre. Le meurtre de mon cher fils Dorin

réclame vengeance; si je ne la poursuivais, je serais tenu pour honni

par mes barons de la Déserte.»

Pharien dit alors: «Sire Claudas, tant que vous avez eu besoin de

mon service, je ne vous l'ai pas refusé; aujourd'hui que vous n'avez

plus égard à mon conseil, je déclare renoncer à votre fief; ailleurs

serai-je peut-être mieux écouté. Et vous, seigneurs barons de la

Déserte, qui penseriez votre roi honni s'il daignait pardonner à ses

hommes de Gannes, nous verrons de quel secours vous lui serez. Vous

ne parliez pas ainsi, quand, à la porte même de son palais, j'arrêtai

le glaive qui allait le frapper à mort. Grâce à Dieu, nous avons dans

la ville assez de chevaliers pour vous bien recevoir. En attendant,

si quelqu'un veut soutenir ici que les barons de Gannes sont indignes

de pardon, je le défie, et suis prêt à lui faire confesser le

contraire.»

Nul ne répondait au défi: «Roi de Bourges, reprend-il, je ne suis

plus votre homme, je suis dégagé de tout devoir envers vous; que vos

barons m'entendent: désormais vous n'aurez pas de pire ennemi que

moi. Mais, avant de retourner à mes amis, je dois vous semondre d'une

chose: comme roi, vous m'avez promis de tenir ma prison dès que je

vous le demanderais, je vous le demande aujourd'hui; vous allez me

suivre, à peine d'être parjure.--Oh! répond Claudas, je ne l'ai pas

entendu ainsi. J'ai promis à l'un de mes hommes, non à celui qui a

cessé de l'être.--Puisque vous ne tenez pas compte de votre serment,

que la honte en demeure sur vous! vous n'êtes plus digne de porter

couronne. J'ai le droit d'oublier que vous avez été pour un temps

mon seigneur; si l'occasion s'en présente, je vous combattrai, je

vous tuerai, sans craindre aucun jugement de cour. Et si je meurs

avant vous, mon âme ne sera plus rien, ou je reviendrai de l'autre

monde pour vous frapper[21]. Priez en attendant pour l'âme de vos

trois otages, et non pour leur corps; car, avant de me revoir, nos

mangonneaux auront fait rouler leurs têtes jusqu'à l'entrée de votre

pavillon.»

[Note 21: «Et se vous remanés après moi vivant, si attendez de moi la

mort, ou âme de cors sera noient.» (Msc. 339, fº 15.)]

Les Romans de la Table Ronde (3 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 4 / 20 段