En écoutant Pharien, l'enfant sent son coeur gonfler; il donne du

pied contre la table, la renverse et se lève, les yeux rouges,

le visage ardent, comme si le sang allait crever ses joues. Pour

mieux ruminer sa douleur il sort de la chambre, monte plus haut et

va s'accouder à une fenêtre donnant sur les prairies. Pharien l'a

bientôt rejoint: «Sire, au nom de Dieu, dites ce que vous avez:

pourquoi nous laisser ainsi? Revenez à la table, vous avez besoin

de manger; faites au moins semblant de le faire, pour votre jeune

frère qui ne touchera pas seul à votre écuelle.--Non, laissez-moi,

je n'ai pas faim.--Eh bien, nous ne mangerons pas non plus.--Quoi!

n'êtes-vous pas à moi, mon frère, son maître et vous? J'entends

que vous retourniez à table, et pour moi, je ne mangerai pas avant

d'avoir fait ce que j'ai en pensée.--Dites-moi quelle est cette

pensée: vous devez la confier à ceux qui pourraient y mettre

conseil.--Je ne la dirai pas.--Et moi, je quitte votre service;

dès que vous ne nous demandez plus conseil, nous sommes devenus

inutiles.» Pharien fait un pas en arrière, et Lionel qui l'aimait

tendrement lui crie: «Ah! maître, ne me quittez pas: vous me feriez

mourir: je vais tout vous dire. Je ne veux pas m'asseoir à table

avant d'être vengé de ce roi Claudas.--Et comment pouvez-vous espérer

de le faire?--Je lui manderai de venir me parler, et quand il sera

venu je le tuerai.--Et quand vous l'aurez tué?--Les gens de ce pays

ne sont-ils pas mes hommes? Ils me feront secours, et, s'ils me

manquent, j'aurai la grâce de Dieu qui vient en aide au bon droit.

Bien soit venue la mort, si je la reçois pour mon droit défendre!

Ne vaut-il pas mieux mourir à honneur que d'abandonner à d'autres

son héritage? Mon âme n'en sera-t-elle pas mieux à l'aise, et qui

déshérite fils de roi ne lui enlève-t-il pas plus que la vie?

«--Non, beau sire, dit Pharien, vous ne ferez pas cela: vous y

perdriez la vie avant celui que vous tenteriez de frapper. Attendez

que vous soyez en âge; alors vous aurez des amis, des soutiens de

votre droit.» Tant le prie Pharien que Lionel consent à remettre à

un autre temps ses projets de vengeance. «Faites seulement, dit-il,

que je ne voie pas Claudas ni son fils; je ne pourrais me contenir en

leur présence.»

Il se mit au lit, et Pharien ne dormit pas, car il savait que rien

ne pouvait distraire Lionel de sa résolution. Le lendemain il fallut

de nouvelles instances des maîtres pour décider les deux enfants à

rompre le jeûne. Ils étaient à table, quand arriva le connétable du

roi Claudas. En preux et courtois chevalier, il s'agenouilla devant

Lionel et lui dit: «Sire, monseigneur le Roi vous salue. Il mande

et prie vous, votre frère et vos maîtres de venir voir sa cour; il

entend vous y recevoir comme il convient de recevoir fils de rois.»

«--J'irai!» dit aussitôt Lionel, en se levant le visage illuminé

de joie. «Beau maître, faites compagnie à ces nobles seigneurs,

pendant que je passerai un instant dans la chambre voisine.» Il

sort, appelle un chamberlan et lui demande un riche couteau qu'on

lui avait donné pour joyau. Comme il le passait sous sa robe,

Pharien, inquiet de ce qu'il était allé faire, entrevoit la lame

et l'arrache de ses mains. «Alors,» dit Lionel, «je ne sortirai pas;

vous me haïssez, je le vois, puisque vous m'enlevez ce qui est à moi,

ce qui ferait ma joie.--Mais, sire, reprend Pharien, y pensez-vous?

Pourquoi voulez-vous emporter cette arme? Laissez-la moi prendre, je

saurai la cacher mieux que vous.--Me la donnerez-vous quand je la

demanderai?--Oui, si vous ne vous en servez que par mon conseil.--Je

n'entends rien faire qui soit à blâmer ni qui puisse tourner à

dommage pour vous.--Le promettez-vous?--Écoutez-moi, beau maître,

vous avez le couteau, gardez-le; peut-être en aurez-vous besoin plus

que moi.»

XI.

Ils rentrent dans la salle et bientôt se mettent à la voie; les

enfants sur deux palefrois, leurs maîtres en croupe. À leur approche,

tous les gens du palais sortent pour les voir. On les regarde avec

intérêt, on pleure, on prie Dieu de les rétablir un jour dans leurs

honneurs: les écuyers se disputent à l'envi le soin de les descendre.

Ils montent les degrés en se tenant par la main. Parmi les chevaliers

du roi Claudas, il en était beaucoup qui avaient été les hommes des

rois de Gannes et de Benoïc, et qui ne voyaient pas sans crainte ces

beaux enfants en puissance du roi de la Déserte. Lionel avançait la

tête haute, promenant fièrement sa vue de tous les côtés de la salle,

comme jouvenceau de haut et noble parage.

Pour Claudas, il était assis sous un dais et sur un faudesteuil de

grande richesse. Il portait la robe dans laquelle il avait été sacré

roi de Bourges. Devant lui, sur un soc d'argent, brillait la couronne

royale; et, sur un autre soc en forme de candélabre, une épée claire

et tranchante, un sceptre d'or garni de pierres précieuses.

Il fit bel accueil aux enfants du roi Bohor et parut surtout frappé

du noble semblant de Lionel. Il lui fit signe d'approcher; l'enfant

s'avança près de l'épée et de la couronne. Le roi pour lui faire

honneur tend sa coupe en l'invitant à la vider. Lionel ne paraît

pas l'entendre: ses yeux ne se détournent pas de la belle épée

luisante. «Heureux, pensait-il, qui pourrait donner un coup de cette

épée!» Claudas suppose que la timidité l'empêche seule de prendre la

coupe, et, dans le même instant, la demoiselle du lac qui s'était

approchée des enfants presse de ses mains les joues de Lionel:

«Buvez, beau fils de roi, et comptez sur moi!» Ce disant, elle

ceint la tête des deux enfants d'un chapelet de fleurs odorantes,

et passe à leur cou un fermail d'or garni de pierres précieuses.

«Et maintenant, dit-elle à Lionel, buvez, beau fils de roi.--Oui,

mais un autre paiera le vin.» Aussitôt les voilà pris tous les

deux d'un violent transport; car la vertu des fleurs, la force des

pierres les pénétrait d'une ardeur dévorante. Lionel avait pris la

coupe: «Brise-la, frère, contre terre,» dit Bohor. Lionel la lève à

deux mains et la fait retomber de toute sa force sur le visage de

Claudas, qu'il frappe et refrappe sur les yeux, le nez, la bouche.

Du tranchant de la coupe, il lui entr'ouvre le front, puis, tirant

à lui les deux candélabres, il renverse le sceptre et l'épée, jette

la couronne sur le pavé, la foule aux pieds, en fait jaillir les

pierreries. Aussitôt le palais retentit de cris, tous se lèvent de

table, les uns pour arrêter les enfants, les autres pour les défendre.

Le roi avait glissé de son siége, pâmé, couvert de sang et de vin.

Dorin s'était élancé pour le venger, Lionel avait saisi l'épée,

et Bohor, le grand sceptre à la main, lui venait en aide. Sans

l'intérêt que bien des chevaliers présents portaient aux enfants,

leur vaillance eût servi de peu; déjà même, épuisés de fatigue, ils

allaient être mis sans défense, et Claudas, en revenant à lui, jurait

qu'ils ne lui échapperaient pas. Alors Sarayde, la sage demoiselle,

les entraîne vers la porte; Dorin les y poursuit. Lionel se retourne,

rassemble toutes les forces qui lui restent et le frappe à deux

mains de sa tranchante épée. Dorin veut parer le coup du bras gauche,

la lame tranche le bras, descend sur la joue, entame la gorge; et

Bohor, levant le sceptre dont il s'est emparé, lui fait une large

ouverture au front. Dorin tombe, pousse un dernier cri et meurt.

Alors on n'eût pas entendu Dieu tonner. Claudas s'élance sur les

enfants; Sarayde se souvient à propos des enseignements de la Dame du

lac, prononce un mot, et, par l'effet d'un enchantement, les enfants

prennent l'apparence des deux lévriers, et les lévriers celle des

deux enfants. Claudas que la fureur aveugle hausse l'épée devant

lui; Sarayde se jette en avant et couvre les enfants, si bien que

la pointe de l'acier l'atteint et lui fend le visage, au-dessus de

l'oeil droit. Le sourcil en garda toujours la cicatrice. À la vue du

sang qui l'inonde, elle s'effraie et pousse un cri: «Ah! roi Claudas,

vous me faites bien regretter d'être venue dans votre cour; que vous

ont pu faire les beaux lévriers qui m'accompagnaient?»

Claudas regarde et ne voit plus devant lui que les lévriers. Les

enfants lui paraissent s'enfuir; il court vers eux, les joint, lève

l'épée tranchante qui retombe sur la barre de la porte et éclate en

morceaux. «Dieu soit loué! se dit-il alors, mon arme s'est brisée

avant d'avoir touché les enfants du roi Bohor de Gannes. Je n'aurais

trouvé personne en cour pour me justifier de les avoir frappés.

Ils mourront, mais après avoir été jugés, et sans qu'on puisse me

blâmer.» Alors, jetant le tronçon de l'épée, il saisit les deux

enfants et les donne à garder à ses plus fidèles serviteurs.

Et si le roi Claudas regrette son fils, les deux maîtres, Pharien et

Lambègue, ne sont pas moins affligés que lui. Ils croient leurs deux

jeunes seigneurs aux mains de leur ennemi et ne doutent pas qu'ils ne

soient jugés à mourir. Mais il faut ici revenir à la demoiselle du

lac.

XII.

Sarayde ne tint pas grand compte de sa blessure, toute profonde

qu'elle fût. Elle s'enveloppa le visage d'une large bandelette,

et rejoignit les écuyers demeurés à la porte de Gannes. Les deux

enfants, toujours sous la forme de lévriers, la suivaient. Mais,

avant d'arriver au bois où l'attendaient les écuyers, elle rompit

l'enchantement, et Lionel et Bohor reparurent tels qu'ils étaient

réellement.

Sarayde reçut les compliments de la Dame du lac à laquelle elle

amenait les deux enfants. Lancelot, quand elle arriva, était à la

chasse, et, quand il revint, la Dame du lac lui annonça qu'elle lui

avait trouvé deux gentils compagnons. Il les regarda, leur tendit la

main et se sentit pris d'une amitié vive pour eux. Dès le premier

jour tous les trois mangèrent à la même écuelle, et reposèrent dans

le même lit.

XIII.

Claudas cependant rendait les derniers honneurs au corps de son fils.

Il prononçait sur lui une longue et douloureuse complainte, sans

prendre souci du nouvel orage qui allait fondre sur lui.

Toute la ville de Gannes s'était en effet émue en apprenant que les

deux fils de leur droit seigneur étaient retenus et qu'ils allaient

être jugés par la cour des barons de la Déserte. Les chevaliers

de Gannes, les bourgeois de la ville avaient pris les armes, et

Pharien, dès qu'il fut rentré dans la tour avec son neveu Lambègue,

l'implacable ennemi de Claudas, avait mandé tous ses amis pour tenir

conseil avec eux. Ils avaient tous juré de mourir avant de laisser à

Claudas le temps de frapper les deux enfants. La tour était à eux;

ils en fermèrent les issues et la munirent de provisions. Quand ils

surent que Claudas avait mandé les hommes de la Déserte, dans la

crainte d'un prochain soulèvement des hommes de Gannes, ils prirent

les devants et allèrent l'assiéger dans son palais. «Nous avons,

dit Pharien, plus de gens que le roi Claudas ne peut en réunir.

Nous avons pour nous le droit, puisqu'il s'agit de la vie de nos

seigneurs; nous gagnerons, en les défendant, honneur dans le siècle,

bon loyer dans le ciel; car on doit, pour garder le corps de son

droit seigneur, mettre le sien en péril. Mourir pour lui, c'est comme

si l'on mourait pour les Sarrasins.»

Chevaliers, sergents, bourgeois et fils de bourgeois entourèrent le

palais au nombre de plus de trente mille. Le roi Claudas, à leur

approche, demanda froidement ses armes. Il endossa le haubert, laça

le heaume, pendit l'écu à son cou et ferma l'épée acérée à son flanc

gauche. Puis il se montra aux fenêtres, tenant en main sa grande

hache de combat. «Pharien,» demanda-t-il au sénéchal qu'il aperçut

dans la foule, «qu'y a-t-il, et que veulent toutes ces gens?

«--Ils redemandent leurs droits seigneurs, les fils du roi Bohor.

«--Comment, Pharien! ne sont-ils pas comme vous mes hommes?

«--Sire roi, nous ne sommes pas venus ici pour tenir plaids. J'avais

en garde les deux fils du roi Bohor; il faut que vous nous les

rendiez. Demandez ensuite ce qu'il vous plaira, vous nous trouverez

prêts à y faire droit: mais, si vous refusez de nous rendre les

enfants, nous saurons bien les reprendre; il n'est pas un seul de

ceux que vous voyez ici qui ne soit prêt à mourir pour les défendre

contre vous.

«--Chacun fasse donc comme il pourra. Sans vos menaces, j'aurais

peut-être accordé de plein gré ce que je refuse maintenant.»

L'assaut commença aux arcs, aux arbalètes, aux frondes tortillées.

Pierres, flèches et carreaux volent par milliers. Le feu est ensuite

allumé et lancé par les frondes. Claudas fait ouvrir la grande

porte et sort la lourde hache en mains. Les dards pleuvent sur lui,

pénètrent dans son haubert; il tient bon, et malheur à ceux qui

s'aventurent trop près de lui! Mais, à la fin, Lambègue fend la

foule, arrive à lui et lui coule le fer de son glaive dans le haut

de l'épaule. Le roi tombe de cheval; pour ne pas mesurer la terre il

s'adosse au mur, et d'un suprême effort arrache l'arme sanglante.

Lambègue revient à la charge; si bien qu'après une longue défense,

Claudas fléchit et tombe sans connaissance. L'autre pose un genou

sur lui, délace son heaume, et levait déjà le bras pour lui trancher

la tête, quand Pharien accourt, assez à temps pour lui arracher des

mains sa victime. «Que vas-tu faire, beau neveu? Veux-tu tuer le roi

qui a reçu ton hommage? S'il t'avait déshérité, encore le devrais-tu

défendre de mort.--Comment! fils de mauvaise mère, répond Lambègue,

voudrez-vous garantir le traître infâme qui vous a honni, qui menace

aujourd'hui la vie de nos seigneurs liges?--Neveu, écoute-moi: il

n'est jamais permis de pourchasser la mort de son seigneur, avant de

lui avoir rendu la foi. Quelque chose qu'ait fait Claudas ou qu'il

veuille faire, nous sommes ses hommes et tenus de garantir sa vie.

Nous ne nous sommes levés contre lui que pour le salut des enfants de

notre premier seigneur que nous avions en garde.» Ce disant, Pharien

saisissait le nazal du heaume de Claudas et découvrait son visage

à demi. Et le roi qui avait bien entendu ce qu'il avait dit: «Ah!

Pharien, soyez loué! Prenez mon épée, je la rends au plus loyal des

chevaliers. Je vous remettrai les deux enfants; mais ils n'auraient

eu rien à craindre, quand même je les eusse tenus dans la tour de

Bourges.»

Pharien aussitôt donna l'ordre de cesser l'assaut. Il apprit aux

gens de Gannes que le roi Claudas consentait à rendre les enfants,

et qu'ils ne devaient pas tarder à les revoir. Puis il entra dans le

palais avec Claudas; les deux lévriers, que tout le monde croyait

reconnaître pour les fils de Bohor, furent amenés et remis aux

mains de leurs maîtres. Pharien, après les avoir montrés au peuple

assemblé devant les murs du château, les reconduisit dans la tour.

Beaucoup le blâmaient d'avoir préservé de mort le roi Claudas, et

Lambègue surtout frémissait de rage en songeant à l'occasion qu'il

avait perdue. Mais, dans la tour, tout respirait la joie causée par

la délivrance et le retour des deux enfants.

Quand vint la nuit, à l'heure où la demoiselle Sarayde détruisait

l'enchantement, les lévriers reparurent à la place de Lionel et

Bohor. Qu'on se représente l'étonnement, la douleur, l'indignation

des chevaliers de Gannes! «Claudas,» crient-ils, «nous a trompés.

Il faut retourner vers lui, le déchirer en mille morceaux, mettre

tout à feu et à sang.» De toutes les douleurs, la plus grande fut

celle de Pharien. Il tordait ses poings, déchirait ses vêtements,

égratignait son visage, sanglotait et poussait des cris qu'on

entendait à distance. Le bruit fut alors si général que Claudas finit

par en distinguer les échos. Il demande d'où provenaient ces éclats

de voix.--«De la grande tour.» Il envoie un sergent, qui revient

bientôt épouvanté. «Ha! sire,» dit-il, montez à cheval, fuyez. Tout

le peuple arrive pour abattre le palais et vous arracher la vie.

Ils disent que vous avez tué les deux fils de leur ancien roi, et

que vous n'avez donné que deux lévriers à leur place.» Claudas ne

comprend rien à ce qu'on lui réclame: il demande cependant ses armes,

quoique tout meurtri des blessures reçues dans le précédent combat.

«Ah!» s'écrie-t-il douloureusement, «royaumes de Gannes et de Benoïc,

combien vous me donnez de tourment! et quel grand péché commet celui

qui déshérite les autres! Pour lui plus de paix, plus de sommeil.

Est-il une tâche plus dure que de gouverner le peuple dont on n'a

pas le coeur? Hélas! dame nature reprend toujours le dessus, les

hommes reviennent toujours à leur droit seigneur. D'ailleurs il n'est

pas supplice pareil à celui de voir un autre jouir de ses propres

honneurs, régner où l'on devrait régner soi-même: nulle douleur

comparable à celle de l'exil et du déshéritement.»

Ainsi parlait et pensait Claudas, entouré de tous ses chevaliers

armés, devant les portes de son palais. La nuit venait de tomber, les

rues voisines étaient tellement éclairées de torches et de lanternes

qu'on eût pu se croire en plein midi. Pharien, au premier rang, avant

de donner le signal, prononçait à haute voix la complainte funèbre

des enfants, quand le roi Claudas demanda à lui parler: «Pharien,

dites-moi, que veulent toutes ces gens? Est-ce pour mon bien ou mon

dommage qu'ils se sont assemblés?--Sire,» dit Pharien, «vous deviez

nous rendre les deux fils du roi Bohor, et vous avez à leur place

livré deux chiens. Le nierez-vous? Les voici devant vous.»

Claudas regarde, paraît surpris, interdit. Après avoir un peu pensé:

«Voilà bien, dit-il, les lévriers que la demoiselle avait amenés ce

matin. C'est elle qui en aura fait l'échange contre les enfants.

Mais, beau doux ami Pharien, ne m'accusez pas: devant tous vos amis,

je suis prêt à jurer que j'ai tenu ce que j'avais promis, et que le

blâme de ce qui arrive ne peut retomber sur moi. Je consens à garder

même votre prison jusqu'au moment où l'on saura ce que les enfants

sont devenus.»

Pharien ajoute foi aux paroles de Claudas; car il avait vu la

demoiselle mener en laisse les lévriers et couronner de fleurs les

deux enfants. Mais l'offre que lui fait le roi Claudas de tenir sa

prison le met dans une autre crainte. Il connaît la haine furieuse de

son neveu Lambègue, et la vie de Claudas lui paraît en grand danger,

s'il vient à le prendre en sa garde. Lambègue le défiera ou le

frappera sans le défier, et, dans les deux cas, il aura une vengeance

à poursuivre: contre Claudas, en raison de l'injure qu'il lui a faite

en lui enlevant l'amour de sa femme; contre Lambègue, meurtrier de

celui qui se sera confié à sa garde. Il répond donc au roi que, tout

en ajoutant foi à ses paroles, il ne peut promettre que les gens de

Gannes soient aussi faciles à persuader. «Laissez-moi leur parler,

avant de rien décider.»

Il revient aux barons et bourgeois de Gannes qui l'attendaient avec

impatience, les heaumes lacés, les écus pendus au cou: «Le roi

Claudas,» leur dit-il, «se défend de trahison; il a cru livrer les

enfants du roi, et il offre de tenir votre prison, jusqu'à ce qu'on

découvre le secret de cette aventure. C'est à moi qu'il veut se

confier; mais je ne consentirai à le garder que si vous me promettez

de ne rien tenter contre lui, avant de savoir ce que les enfants sont

devenus.

«--Comment! bel oncle,» dit alors Lambègue, «pouvez-vous bien vous

porter garant du meurtrier de nos seigneurs liges! Oh! si l'on savait

toutes les hontes qu'il vous a faites, vous ne seriez plus entendu ni

reçu dans aucune cour seigneuriale[18].

[Note 18: On voit ici l'indice du droit reconnu de récuser ses juges,

dans les anciennes cours féodales. Le pair atteint et convaincu

d'avoir forfait à l'honneur pouvait être rendu incapable de juger et

même de siéger.]

«--Beau neveu, je ne suis pas étonné de t'entendre ainsi parler; on

ne peut demander un grand sens dans un coeur d'enfant. Tu as maintes

fois témoigné de ta prouesse, mais tu as encore besoin de consulter

le miroir de parfaite prud'homie. Laisse-moi te donner un peu du

sens qui te manque. Tant que tu compteras parmi les jeunes, use de

discrétion dans les conseils; ne parle pas avant que les anciens

n'aient donné leur avis. En bataille, tu ne dois attendre ni vieux

ni jeune; élance-toi des premiers, fais si tu le peux le plus beau

coup. Mais, dans le conseil, c'est aux enfants à attendre les hommes

d'âge; et, s'il est beau de mourir en combattant, il est honteux

de parler avant son tour pour dire une folle parole. Tous ceux qui

m'écoutent savent mieux que toi distinguer quel est sens, quelle est

folie. Peut-être quelques-uns vont-ils cependant demander la tête

de Claudas: mais alors comment échapperons-nous à la honte d'avoir

immolé sans jugement notre seigneur lige? De bon ou de mauvais gré,

ne lui avons-nous pas fait hommage et prêté serment de fidélité, à

mains jointes? Une fois engagés, ne sommes-nous pas tenus de garder

son corps envers et contre tous? La plus grande félonie est, nous le

savons, de porter la main sur son seigneur. S'il a mépris envers son

homme, l'homme doit en porter plainte devant la cour, qui l'ajournera

à quinzaine pour montrer son droit. Le seigneur refuse-t-il de

réparer le méfait ou de le reconnaître, l'homme doit lui rendre son

hommage, non pas secrètement, mais en pleine assemblée de barons.

«Et l'homme en renonçant à l'hommage ne reprend pas encore le droit

de frapper son ancien seigneur, à moins qu'il n'en soit le premier

frappé. Maintenant, vous, seigneurs et bourgeois, si vous me donnez

sûreté que le roi Claudas n'ait rien à craindre de vous tant qu'il

sera sous ma garde, je consentirai à le tenir en ma prison; et, si

vous refusez, chacun alors fasse de son mieux! Mais au moins ne

perdrai-je pas mon âme, ni dans ce monde mon honneur, en consentant à

la mort sans jugement de celui qui fut mon seigneur lige.»

Pharien s'éloigna afin de leur laisser toute liberté de se

conseiller. Les plus jeunes barbes, animées par Lambègue,

l'emportèrent en décidant qu'ils ne désarmeraient pas si Claudas ne

se rendait sans conditions et sans recours à d'autres juges. Ils le

déclarent à Pharien, qui va retrouver aussitôt le roi Claudas: «Sire,

défendez-vous le mieux que vous pourrez: ils ne veulent pas entendre

raison, ils demandent que vous vous rendiez à eux sans condition.--Et

vous, Pharien, que me conseillez-vous?--De combattre jusqu'à la

mort; le droit les quitte pour venir à vous, et chacun de vos hommes

vaudra, croyez-le, deux des leurs. Comme votre homme, je me sépare

de ceux qui veulent votre mort: mais, Sire, jurez-moi sur les

saints que vous n'avez rien tenté contre les fils du roi mon ancien

seigneur, qu'ils vivent tous deux et que vous n'avez pas en pensée de

les faire mourir. Non que je soupçonne votre loyauté; mais parce que

votre serment me mettra le coeur plus à l'aise, et me permettra de

soutenir en toutes les cours que je suis revenu vers vous uniquement

par devoir.»

Claudas lui tendit la main gauche, et dressant la main droite vers

le moutier qu'on apercevait à petite distance: «Par les saints de ce

moutier, dit-il, les enfants du roi Bohor de Gannes n'ont été tués

ni blessés de ma main; j'ignore ce qu'ils sont devenus, et, s'ils

étaient à Bourges, ils n'auraient encore rien à craindre de moi, bien

qu'ils m'aient causé le plus grand deuil du monde.»

L'assaut du palais fut une seconde fois commencé. Claudas se défendit

comme un lion; Pharien ne voulut tendre son glaive contre nul

chevalier de la terre de Gannes; mais il se contentait de défendre

le corps du roi, en désarmant ceux qui le serraient de trop près.

La nuit força les assiégeants à se retirer avant d'avoir fait la

moindre brèche aux murailles. Un chevalier d'assez mince prud'homie,

le châtelain de Hautmur, proposa de revenir au conseil de Pharien,

en promettant de ne pas attenter aux jours de Claudas, tant qu'il

garderait la prison de Pharien. «Lambègue et moi, dit-il, ne

prendrons pas d'engagement; nous éviterons de nous trouver au milieu

de ceux dont Claudas recevra la promesse. Ainsi resterons-nous libres

de nous venger tous de ce méchant roi.»

Les Romans de la Table Ronde (3 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 3 / 20 段